Boccace: études italiennes
L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de Tintérieur (section de la librairie) en décembre 1889.
PARIS. TYPOCKAPHIC DK S. PLON, KOUHRIT CT €**, RUt GARANClàRK, 8
•sa
:§f(|ipç|(|i'
iiPi)i^:c^
iili»ffifFs
"»■ "»■ " jt* -S* "»■ .<».' '*'
^^t^tV^
feni^h^
<-Lfci/ Il
AVANT-PROPOS
Si le plaisir que le public prend à lire un livre était en raison directe du plaisir que Fauteur a pris à récrire, le succès du présent volume ne serait pas douteux. Il représente à mon esprit quelques heures exquises de ma vie, toutes fleuries par Famour des arts, de l'histoire, de la nature.
Poursuivant depuis de longues années le dessein de connaître l'Italie du moyen âge et son histoire littéraire, bien éloigné encore du terme trop lointain que je me suis proposé, je me plais à m'arrêtcr un moment. Je marque une étape et je regarde le chemin
II AVANT-PROPOS
parcouru. J'ai Tespoir de tracer quelque jour un tableau de la vie littéraire au quatorzième siècle en Italie^ qui aura du moins ce mérite^ à défaut d'autre, d'avoir été composé avec patience et conscience. Sans attendre jusque-là, je ne puis résister au désir de réunir quelques études qui me paraissent présenter des images assez complètes.
La première de ces images est celle de Boccace. J'ai été amené à Boccace par Pétrarque. C'est une heureuse introduction auprès de ce grand homme. On rencontre Ç, un érudit, un poète, et un assez digne citoyen, là où le gros du public ne cherche et ne trouve qu'un auteur trop libre. Le Boccace que je représente^n^est pas nouveau pour les savants; il Test assurément pour la masse des lecteurs, en France du moins.
On publie encore, en France, des éditions du Décaméron, sous la forme la plus populaire, par livraisons, et avec l'assaisonnement de gravures grivoises. Tandis même que j'écrivais mon étude sur Boccace, on
AVANT-PROPOS. m
annonçait une nouvelle édition de ce genre; et c'était sur tous les murs un vêtement de ces affiches au goût du jour^ coloriées, alléchantes et libertines, qui donnent par moments aux rues de Paris un aspect équivoque. 11 n'est pas une bibliothèque à deux ou à quatre sous qui ne contienne son Décaméron. Et ces éditions à l'usage du peuple sont, le plus souvent, expurgées à rebours. On en retranche tout ce qui fait le charme, la poésie et l'immortelle beauté du Décaméron, et notamment les exquis intermèdes des Journées; — on y choisit et l'on y groupe avec soin les grossièretés.
Il arrive ainsi qu'en France, à l'heure qu'il est, Boccace est vraiment diffamé. Il est de ceux qu'on lit en cachette. Je n'engagerai pas les gens qui le lisent ainsi à lire ses in-folio latins : ils ne le feraient pas. Mais je les engage peut-être à parcourir le présent livre. Ils s'inclineront alors sans doute devant une mémoire qui a ses grandeurs, et le spectacle d'une vie agitée de
IV AVANT-PROPOS
passions^ mais nourrie de travail et éclairée de sincérité. Je n ai pas la prétention de réhabiliter Boccace. Cette façon d'écrire l'histoire est fâcheuse. L'histoire doit s'appliquer seulement à connaître la vérité, sans ignorer l'opinion vulgaire , mais sans trop s'en préoccuper.
Et puis, Boccace n'a pas besoin d'être réhabilité. Tous ceux qui ont pris la peine d'étudier tant soit peu l'histoire de la Renaissance italienne savent, du moins en.
gros, ce qu'il faut penser de Boccace. Mais pour entrer dans le détail, ils peuvent éprouver quelque difficulté. En effet, ce qui concerne Boccace se trouve épars dans des livres de science difficilement accessibles au public. Il m'a paru utile de résumer et de coordonner ces divers renseignements.
Le plus grand pas vers la connaissance des origines littéraires de la Renaissance a certainement été fait en ce siècle par M. Fracassetti, lorsqu'il a publié VÉpistolaire de Pétrarque. Le travail de Fracassetti, auquel
AVANT-PROPOS
il est un peu de mode aujourd'hui de trouver des erreurs^ et qui a assurément ses défauts^ demeure cependant unique et d'un prix inestimable. Il a rendu possibles et a provoqué les nombreuses recherches qui ont été entreprises depuis dix ans en Italie^ en France, en Angleterre et en Allemagne.
De ces recherches sort à peu près tout ce que nous savons de personnel sur Boccace. Nous sommes renseignés sur l'histoire intellectuelle de son siècle par des livres généraux sur les origines de la Renaissance ; les ouvrages de ce genre sont nombreux, et il serait fort long d'en donner la bibliographie, même en se limitant aux dernières années '. Mais il faut faire une place à part aux travaux des érudits français de notre génération : ceux, par exemple, de M. Mûntz pour Thistoire de lart, et, pour
>On peut cependant citer en France quelques-uns des travaux de M. Gebhart, la remarquable étude sur Pctrarquc que M. Mézicres tira de VEpUtolàire, au lendemain même de la publication de Fracassetti, la belle préface de M. Popelin a l/iypnérotomachie de Colonnn, — et tant d*autres.
VI AVANT-PROPOS
ce qui regarde particulièrement Pétrarque et Boccace^ les recherches si singulièrement heureuses de M. P. de Nolhac.
En Allemagne, on consultera notamment les travaux de Koertîng et de Landau. En Italie, ce sera le très ingénieux et précis M- Attilio Hortis,^ — digne successeur des célèbres pétrarquisants de Trieste, — M. Corazzini, Péditeur des Lettres de Pétrarque, M. Bartoli, enfin M. Crescini, interprète très hardi et très lumineux des poèmes italiens de Boccace.
Je n'ai pas la pensée de faire une énumération même incomplète des savants modernes qui se sont occupés utilement des origines de la Renaissance littéraire en Italie. Je désigne seulement ceux d'entre eux dont les écrits m*ont le plus servi. J'ai contrôlé leurs enseignements par une lecture fort attentive des œuvres italiennes et latines de Boccace. J'y ai ajouté encore parfois quelques-uns des résultats de ma longue familiarité avec Pétrarque.
AVANT-PROPOS. vu
En sommCj je me suis posé cette question : Quelle image générale peut-on se faire de la vie de Boccace dans Tétat actuel de la critique ? Et je me suis efforcé d'y répondre. Voilà ce que j'ai voulu faire, et pas davantage.
Il en résulte que mes jugements pourront être réformés sur plus d'un point. Je le sens, et je le sais. J'ai la conviction, — et les grands érudits mes maîtres le comprennent mieux que moi, — que nous commençons à peine à connaître le quatorzième siècle italien. Combien de textes encore inédits !
Et parmi ceux qui sont publiés, combien ont besoin d'une édition critique et correcte ! Il est incroyable de penser que nous ne pouvons lire la plupart des œuvres de Pétrarque et de Boccace que dans des éditions du quinzième et du seizième siècle, hérissées de fautes, de non-sens et d'abréviations.
L'oubli où sont tombées ces œuvres jadis si fameuses est un des faits les plus étranges
VIII AVANT-PROPOS
de l'histoire littéraire. On sait la grande erreur des hommes de la première Renaissance. En écrivant leurs livres en latin, ils pensèrent très naturellement leur assurer l'universalité et l'immortalité. Et il est arrivé que ceux de leurs écrits qui leur ont survécu sont ceux précisément dont ils attendaient le moins de gloire.
Mais la science moderne ne saurait négliger les œuvres latines. Nous ne pouvons que rarement y prendre de plaisir littéraire. Mais c'est là une source de documents aussi importants pour Thistoire de l'esprit humain qu'aucune autre qui soit au monde. Il faut bien considérer, en effet, que ces livres ont été comme le canal entre l'esprit antique et Tesprit moderne, et Ton peut dire, en somme, que l'esprit moderne en est sorti.
Mais il y a autre chose. Les plus.aridcs de ces livres, ceux qui paraissent le plus réduits à l'information sèche et à la confuse érudition médiévale sont de l'intérêt le
AVANT.PROPOS. ix
plus palpitant pour rhistorien. En effet, les grands hommes du quatorzième siècle n'ont pas idée de ce que nous appelons la littérature impersonnelle. Leurs livres sont pleins d'eux-mêmes et de ce que j'appellerai une autobiographie inconsciente. Boccace et Pétrarque ont mis quelque chose d'euxmêmes, de leurs passions et de leur vie, jusque dans une Généalogie des dieux, jusque dans un De viris illustribus. Bien plus, ils étaient capables d'en mettre jusque dans leurs notes marginales sur les manuscrits des auteurs dont ils faisaient leur constante compagnie. Il y a quelques jours seulement, M. de Nolhac me faisait voir quelques-uns de ces manuscrits, que sa sagacité lui a fait découvrir et où la main de Pétrarque se reconnaît dans des signes et des notes continuelles. Et dans ces quelques mots jetés au hasard de la lecture nous retrouvions le caractère, les opinions, les habitudes de Pétrarque, et les faits même de sa vie. Nous sentions, après cinq
AVANT-PROPOS
siècles^ présent auprès de nous le lecteur vivant de ces pages mortes.
Je ne pense pas qu'un seul moment de rhistoîre puisse procurer plus de joies à un vrai cœur d'historien que le quatorzième siècle italien. Nulle part, en effet, on ne sent la vie plus frémissante sous la main.
Nulle part les hommes n'ont laissé de traces plus vivantes d'eux-mêmes, de leurs pensées, de leurs actions, — ,de tout leur être. Mais ces traces sont si nombreuses, que c'est le labeur de bien des vies de les reconnaître, de les classer et de les interpréter. Prendre ma part de ce labeur est mon ambition, je Fai dit. Pour le moment, il me suffira d'avoir fait connaître quelques-uns des résultats acquis, d'avoir résumé les travaux de mes maîtres et d'en avoir tiré les conclusions.
J'ai ajouté d'autres épisodes de ma vie italienne.
AVANT-PROPOS. xi
Mon auditoire intelligent de Bruxelles m'a-t-il trompé par excessive bienveillance, ou ai-je fait passer en lui quelque chose du frisson d'idéal qui m'a saisi jadis moimême en lisant le Cortegiano de Castiglione à Urbino, auprès du palais enchanté? Je n'en décide pas. Prendra-t-on plaisir à relire des paroles qu'on a semblé prendre plaisir à entendre ? En parcourant ma Conférence sur le Cortegiano, j'y trouve l'allure négligée du langage parlé. Mais je penserais, en corrigeant, enlever quelque chose dePémotion qui est peut-être le seul mérite de cette excursion d'une heure dans un monde merveilleux.
Castiglione et le Cortegiano mériteraient une étude plus complète : j'en ai conscience. Je caresserais le dessein de la faire, si la vie était plus longue et le temps illimité.
Castiglione et son livre ont été une passion, et je dirais presque une dévotion de ma jeunesse. J'ai suivi, partout où je l'ai pu, la trace de ce suave penseur. J'ai médité sur
xii AVANT-PROPOS.
son tombeau, dans la petite église perdue dans la campagne de Mantoue, Je l'ai eu pour compagnon et pour guide dans les salles désertes du palais d'Urbino. Il m'a donc été doux de communiquer quelque chose de cet ancien enthousiasme à mes auditeurs. Je ne sais si mes lecteurs le retrouveront. Je leur aurai du moins fait lire quelques pages du Cortegiano.
Enfin^ j'ai donné comme fond de tableau à ces ébauches quelques paysages toscans.
J'ai .peut-être plus de confiance dans ces pages que dans aucune autre que j'aie écrite. Ce furent des impressions si profondes et je les ai notées si précisément au moment et sur le lieu même !
On ne me reprochera pas d'y avoir ajouté cette feuille volante sur les improvisateurs. J'y vois encore une observation de mœurs toscanes prise sur le vif. Et quand on aime l'Italie d'autrefois, comment ne pas
AVANT-PROPOS. xiii
prendre plaisir à la voir se survivre encore par endroits dans les usages et les traditions du peuple italien ?
A l'âge où rintelligent hasard des circonstances^ plus qu*une volonté réfléchie, fixe^ pour la vie, la direction littéraire de notre pensée et de nos travaux, il y a quinze ans environ, j'ai vu pour la première fois l'Italie. L^ivresse de ce premier regard m'est toujours restée. J^ai dû certes corriger en bien des points cette première impression. Je n'avais vu tout d'abord de Tltalié que les arts, ou, pour mieux dire, que les arts du quinzième siècle. Je me rappelle des voyages, des pèlerinages limités à la recherche exclusive de cet âge incomparable, poursuivis avec une déraisonnable et délicieuse partialité. A tort ou à raison, je pensais alors m'ètrc fait un œil pour le quinzième siècle, qui le distinguait toujours et a première vue de tout autre.
XIV AVANT-PROPOS
Dans cet état d'esprit, qui a été connu peut-être par d'autres que par moi, l'Italie m'apparaissait comme un Paradis terrestre, liante par Masaccio, Donatello, Piero délia Francesca, Benedetto da Maiano, Gozzoli, Botticelli, Carpaccio, Mantegna, et limité par leurs œuvres. L'antiquité, si je m'en rends bien compte, ne m'intéressait que comme Tinitiatrice de mon siècle aimé, le treizième et le quatorzième siècle que comme ses préparateurs. Les siècles barbares, je voulais les ignorer autant que le voulut Pétrarque. Et tout ce qui dépassait la seconde manière de Raphaël, — sauf Michel- Ange toutefois, pour qui je me faisais violence, — ne me représentait qu'une irrémédiable et monstrueuse décadence.
Je ne voyais que des formes exquises et je ne concevais que des âmes exquises.
Quand je poussai plus loin ma recherche, quand je m'aperçus que pour la beauté esthétique la beauté morale ne devait pas être négligée, quand sous mon monde
AVANT-PROPOS. xv
d'anges il me fallut placer des hommes, avec les passions^ les violences ^ les bassesses^ le mélange, en un mot, du bien et du mal, mon embarras fut extrême. Cet embarras n'a pas cessé. Il fallut donner une chronologie à mon rêve et concilier la vision la plus sereine et la plus pure de l'humanité transfigurée avec un siècle violent, criminel parfois entre tous : cela me sembla valoir réflexion. Cette réflexion m'a conduit à Tétude des sources et des origines. Elle nVa pris déjà des années. Elle pourra m^cn prendre beaucoup encore, sans que je pense avoir perdu le temps de mon occupation intellectuelle.
Cannes, janvier i8(jo.