ET LE
Madame *, Mesdames, Messieurs,
Un de vos meilleurs chroniqueurs flamands commençait en ces termes le livre de ses Annales :
« Mes bons seigneurs , je me suis présentement délibéré vous proposer le fruict et utilité qui procèdent de la lecture des histoires V »
1 Conférence donnée à Bruxelles, le 19 janvier 1887. * S. A. R. madame la comtesse de Flandre.
' Pierre d*Oudegherst, A nnaîes de Flandre,
C'est un dessein tout semblable que je poursuis aujourd'hui. Je vais demander à rhistoire quelques enseignements humains et sociaux. Je me place à un des moments les plus exquis de la civilisation humaine, en Italie, aux premières années du seizième siècle, dans un des centres les plus parfaits de belle compagnie, dans le duché d'Urbino.
J'y suivrai les pas d'un homme qui avait fréquenté les cours les plus renommées pour les belles façons et la culture de l'esprit. Le comte Baldassare Castiglione, élevé à la cour des Gonzagues de Mantoue, avait parfait son éducation de gentilhomme à Paris, à la cour de Louis XII; à Madrid, à celle de Charles-Quint; à Rome, à celle de Léon X. Raphaël avait fait son portrait '. Il
1 Voici quelle était la physionomie de Castiglione, telle que nous la montre le portrait, au musée du Louvre : ce La tête est d'une belle forme... une barbe soyeuse, d'un blond foncé, encadre le visage, couvre toute la partie inférieure de la face et remonte le long des joues, jusqu'aux tempes, où elle se confond avec les cheveux. Le front... est d'un large développement... d'épais sourcils blonds couronnent les
avait lu les auteurs anciens avec Bembo, Béroalde et Sadolet. Il avait combattu sur les bords du Garigliano aux côtés de Bayard.
Il avait vécu parmi les plus nobles, les plus braves et les plus illustres de ce temps éclatant entre tous.
Il y a plus : cherchant la perfection en la perfection même, il s'était fixé, dans la ma- / turité de son âge, dans cette cour que tous; regardaient comme i'Eden des bons esprits, et des élégants cavaliers, la cour du dernierj du plus beau, du meilleur des Montefeltre,| le duc Guidubaldo.
Urbino : — c'est un point du monde, quelques maisons , un palais enchanté , un nid de science et de vertu , perché sur un des sommets les plus escarpés des collines
yeux, qui sont d*un bleu très intense et d'un admirable dessin. Les paupières bien ouvertes les découvrent... entièrement... Le regard est doux et ferme à la fois, loyal et sincère au plus haut point. Le nez n*est pas d'une forme irréprochable. La bouche, aux lèvres un peu fortes, est petite, spirituelle, aimable, bienveillante. Les joues sont hautes en couleur et respirent la santé. » (P. A. Gruyer, Raphaé!, peintre de portraits, Paris, Renouard, 1881.)
lyS ÉTUDES ITALIENNES.
de la Roiiiagne. C'est, autour de cette petite capitale, un petit peuple de montagnards et de pâtres qui a eu, dit Castiglione, « cette félicité singulière d'être gouverné, pendant de longues années, par des princes excellents »•
De toute l'Italie, et même de l'étranger, tous ceux qui voulaient acquérir un renom dans les lettres ou la bonne compagnie accouraient vers ce nid montagneux, passaient les crêtes et les vallons , pour apercevoir «nfin les tours du palais d'Urbino, et cette terre bénie, — pour y- cueillir une fleur, fleur rare, fleur unique, qui ne croissait qu'en ce coin du monde en beauté parfaite, et qu'on appelait « la fleur de gentilhommerie » : Il fior di cortegiania!
C'est là que Baldassare Castiglione alla à son tour la cueillir. Les charmes d'Urbino l'ont d'abord attiré, puis fixé. Plus tard, quand Urbino n'est plus ce qu'il a été, quand le duc Guidubaldo est mort, beau et malheureux comme un jeune dieu.
quand la guerre et les passions humaines ont troublé la paix vraiment surnaturelle de l'heureux duché, — Castiglione prend la plume pour rendre hommage à ses morts, pour rappeler les jours disparus et pour fixer l'image d'une société qui fut aussi unique au monde que l'école de Platon !
« Vraiment; dit-il, il ne sortit pas du cheval de Troie plus de gentilshommes et de capitaines qu'il n'est sorti de cette maison d'hommes singuliers par le mérite.
« Et je ne pense pas qu'en aucun autre lieu du monde on ait goûté jamais le plaisir que donne une aimable et chère compagnie, autant qu'en cette cour, à un certain moment.
ce Là, on entendait les doux propos et les honnêtes facéties, et Ton voyait, sur chaque visage, briller une agréable bonne humeur, si bien que cette maison pouvait être appelée <c séjour de la gaieté ».
Le dialogue du Cortegiano est fait justement pour noas. donner une idée de ces
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ce doux propos » et de ces honnêtes plaisirs.
Ce sont des conversations, tantôt graves, tantôt enjouées, entrecoupées, à l'occasion, de danses et de chants, et cela, dans ce palais merveilleux, chef-d'œuvre de l'art du quinzième siècle, et qui reste encore aujourd'hui, malgré son misérable délabrement, beau et parfait, comme un temple grec.
Dans ce lieu, et parmi la plus honnête et joyeuse société, Castiglione suppose qu'un dialogue s'est engagé sur les mérites qui doivent être ceux d'un courtisan parfait.
Le mot courtisait a eu dans notre langue une fortune malheureuse et s'est abaissé jusqu'à prendre un sens tout à fait défavorable. Il va sans dire que Castiglione écrivait le mot dans une acception tout autre.
Pour lui, le cortegiano est un homme muni' de toutes les qualités nécessaires pour vivre et plaire à la cour d'un bon prince, c'està-dire dans la meilleure société qu'il y eût alors.
Ce qu'il nous a montré, en somme, c est
LE DIALOGUE DU CORTEGIANO. i8i
ce que son temps concevait comme Tidéal d'un homme bien élevé. Et c'est en cela que son livre^ après trois cent cinquante ans passés^ a gardé un intérêt et un enseignement parfaitement vivants. Les mœurs, à n*en pas douter^ ont varié. Il est bien clair qu'un gentilhomme du quinzième siècle, paraissant à Timproviste dans une bonne société du dix-neuvième siècle, nous choquerait en bien des choses, de même que nous le choquerions nous-mêmes. Mais les différences sont à la surface. Le fond humain reste le même. Un homme préparé à vivre dans la meilleure société de son temps et de son pays, c'est le K3r}.oy.a7a9o<; d'Athènes, le Vir bonus de Rome, le Cortegiano de Castiglione, ï Honnête homme de Molière, le Gentleman de l'Angleterre moderne ; ce que nous appelons en notre langue « un galant homme » ou oc un homme bien élevé ». Il> n'y a que les noms qui changent.
C'est donc l'idéal social d'un siècle disparu que je voudrais vous faire connaître.
iSi ETUDES ITALIENNES.
Qui dit idéal parle d'une chose qui est non pas contre la vérité^ mais au-dessus de la vérité.
11 me faudra donc vous entretenir d'un homme qui n'a jamais existé. Je vais Torner de toutes les perfections, et je marche ainsi au-devant d'une objection qui se présenterait assurément à vos esprits, car elle s'est présentée à celui des interlocuteurs du dialogue.
a Je ne crois pas, dit un d'entre eux, qu'on puisse trouver dans le monde entier un vase assez vaste pour contenir tout ce que vous voulez mettre dans votre courtisan. »
J'en demeure d'accord. Mais laissez-moi dire qu il n'est jamais oiseux de chercher à se représenter l'idéal d'une société; que tout homme, dans les petites choses comme dans les grandes, ne vit guère que d'idéal dans un certain sens.
Nous nous conformons chacun à un type que nous nous sommes inconsciemment
LE DIALOGUE DU CORTEGIANO. i83
formé. Il y a toujours en nous deux personnes bien distinctes : celle que nous sommes, et celle que nous pensons être.
Seulement, notre idéal est plus haut, ou plus bas. J'ai entendu parler d un homme du monde qui était fort heureux, parce que quelqu'un, un matin, le voyant dans sa cour, l'avait pris pour son cocher anglais.
L'idéal de cet homme du monde était de ressembler à un cocher anglais ; mais c'est un idéal. 11 vaudrait mieux, selon moi, désirer de ressembler au Cortegiano de Castiglione. Mais c'est encore un idéal. On n'en peut pas sortir.
Donc Castiglione a formé son Cortegiano sans souci de la réalité et le plus librement du monde. 11 ne lui a refusé aucun avantage. 11 n'en est qu'un dont il ne parle pas : c'est la fortune. Peut-être lui sembla-t-il qu'un gentilhomme qui vit à la cour d'un grand prince ne pourra jamais manquer de rien. Peut-être crut-il simplement que la fortune n*a rien à voir avec le mérite.
i84 ÉTUDES ITALIENNES.
S'il lui importe peu que le courtisan soit riche ou pauvre, du moins il le veut noble.
Cela n'est point indispensable. Castiglione sait fort bien que la noblesse n est pas nécessaire pour faire un galant homme -, mais il pense qu elle ajoute quelque chose.
Le courtisan doit, de plus, appartenir à la profession des armes. C'était en effet alors celle des gentilshommes, et souvent aussi des lettrés. Sur ce dernier point, les chose sont un peu changé : moins, j'espère, qu'on ne le croit. Nous avons connu dans l'armée des esprits très cultivés, quoique nous ne puissions plus dire, avec Castiglione, que Tamour des belles-lettres convient à un militaire a plus qu'à tout autre ». L'armée, Dieu merci, est de nos jours, plus que jamais, la profession des « honnêtes gens » . Nous ne pensons pas que le devoir de défendre sa patrie exclue la politesse des manières ni la culture de l'esprit. Nous ne sommes plus au temps des « culottes de peau j>. Castiglione raconte qu'une dame
d'esprit, ayant affaire à un personnage de cette sorte, et lassée d'une conversation de corps de garde, interrompit tout net le soudard et lui dit :
(n Eh bien, monsieur^ pendant que vous n'êtes pas à la guerre et que vous n'avez plus d'ennemis à combattre, vous devriez bien vous faire graisser et ranger dans une armoire, avec vos armes, de peur de vous rouiller plus que vous ne Têtes déjà ! »
Mais il ne faut pas tomber dans l'excès contraire. Autant que de la rudesse et de la grossièreté, un honnête homme doit se garder de Tafféterie et du soin exagéré de sa personne. Le courtisan ne doit pas « tenir toujours la tête droite, de peur de gâter sa chevelure, avoir un petit miroir au fond de son bonnet et un peigne dans sa manche, se faire suivre dans les rues d'un page, avec une éponge et une brosse.
a Je ne veux pas, ajoute Castiglione, qu'il ait un aspect féminin, comme tant de gens s'y efforcent, qui se crêpent les
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cheveux^ et s'arrachent les cils^ et s'attifent, comme le feraient les femmes les plus tii/ilvî/^.::^ coquettes de la terre. Dans leur démarche, leur attitude et toute leur contenance, ils semblent si mous et tendres, que Ton dirait toujours que leurs membres vont se détacher les uns des autres; et ils prononcent leurs paroles d'un ton si lamentable qu'on dirait, chaque fois qu'ils parlent, qu'ils vont rendre le dernier soupir. Et cela d'autant plus qu'ils conversent avec des personnes d'un plus haut rang. »
Ces recherches ne sauraient convenir ni à un homme de guerre, ni à un homme de Cour. Pour ce qui est du costume, par exemple, Castiglione y insiste peu, mais il donne une règle générale, bonne en tout temps, bonne surtout à une époque où Ion recherchait volontiers la bizarrerie dans l'habillement : il faut s'habiller comme le fait la majorité des gens bien élevés. Jusquelà et pas davantage. Telle est la sagesse.
Le courtisan doit être beau. Ceci vous
paraîtra sans doute excessif. Mais vous verrez que Castiglione n'attache pas au mot « beauté » un sens très étroit. Il veut seulement que le courtisan puisse plaire. Et cela est naturel^ puisqu'un des principaux mérites de rhomme idéal qu il imagine est justement de plaire à autrui. Il le veut, en somme, « ni trop grand, ni trop petit... de bonne complexion et bien fait de corps; car il lui faut montrer de la force et de Tagilité, et être habile à tous les exercices du corps. . . manier toutes sortes d'armes, à pied et à cheval... connaître surtout les armes dont on fait usage entre gentilshommes ».
Tout cela est nécessaire. Ce n'est point un saint ou un sage que nous imaginons, mais un gentilhomme et un soldat. Toutes ces qualités physiques sont nécessaires à la guerre, mais aussi à la Cour. Castiglione ne veut point que le courtisan soit batailleur. Mais il prétend qu'il sache galamment mener une affaire d'honneur. Il y faut aller de bon cœur, et il déteste les atermoiements.
i88 ETUDES ITALIENNES.
« Quand on est arrivé si loin qu'on ne se peut retirer sans déshonneur, on doit^ et dans les négociations qui précèdent le combatj et dans le combat même, se montrer plein de décision et faire preuve de cœur et d'entrain. Non comme ces gens qui font passer les choses en discussions et en vétilles, et, s'ils ont le choix des armes, en choisissent qui ne taillent ni ne piquent. »
Castiglione exige du courtisan de singuliers et nombreux mérites corporels. 11 doit être « excellent cavalier en toutes selles, et connaître tout ce qui touche aux chevaux et à l'équitation... Et, comme c'est le mérite particulier des Italiens de bien monter à la bride, de manier savamment des chevaux difficiles, de courir des lances et de jouter, qu'il soit en cela un des plus habiles Italiens ; pour les tournois, pour tenir le pas et combattre à la barre, un des meilleurs Français; pour le jeu de la canne, la course des taureaux, le jeu des lances et des dards, un des meilleurs Espagnols. »
11 y a plus : il lui faut pratiquer la voltige à cheval. C'est un jeu^ dit-il, qui « rend rhomme léger et adroit plus qu'aucune autre chose, et si cette légèreté est accompagnée de bonne grâce, elle fait, à mon sens, le plus beau spectacle du monde ». Le courtisan saura encore « nager, sauter, courir, jeter des pierres... jouer à la paume...
C'est un jeu où Ton voit bien la beauté du corps, l'agilité et la désinvolture de tous les membres. »
Ainsi préparé, il doit se livrer à tous les jeux et plaisirs qui conviennent à un homme de bonne compagnie, aimer la danse, Tescrime, la course, et surtout la chasse, dit Castiglionc, « qui est vraiment plaisir de grand seigneur ». Il ne lui suffit pas d'être capable de tous ces exercices. 11 y doit briller et, en cela comme en toutes choses, « mettre son soin à dépasser tous les autres et à être connu comme le plus habile». Ainsi seulement il pourra arriver à la perfection. Car, sans un peu de noble ambi-
iqo ETUDES ITALIENNES,
tion^ en ce monde on ne fait rien de bon en aucun genre.
Si nous connaissions aujourd'liui un jeune homme assez agile et assez bien préparé pour exceller dans tous les exercices physiques que je viens d'énumérer^ nous le regarderions sans doute comme un sportsmail accompli. Mais il ne nous viendrait pas à l'esprit de chercher en lui un lettré ou un savant; et si nous le cherchions^ il est malheureusement probable que nous ne le trouverions pas.
Et pourquoi pas, cependant? Pourquoi, presque partout, de nos jours, les exercices du corps et ceux de Tâme semblent-ils s*étre déclaré la guerre? Pourquoi est-il à peu près aussi difficile de croire qu'un bon cavalier sache le grec et qu'un helléniste émincnt puisse monter bien à cheval? Quelle incompatibilité y a-t-il? Et pourquoi surtout sommes-nous hypocrites à rebours et semblons-nous si souvent avoir honte de nos mérites? — N'est-ce point vrai? — Si un
LE DIALOGUE DU CORTEGIANO. loi
homme du monde a quelque science, il semblera de bon goût à bien des gens qu'il la dissimule. Et avez-vous vu souvent, — ailleurs qu'en Angleterre^ — un savant professeur laisser là ses livres et ses instruments pour prendre son fusil ou enfourcher sa jument de chasse^ au son d'une trompe matinale? Aussi nous voyons autour de nous bien des pédants. Il y a des pédants d'ignorance, tout comme des pédants de science. Qu'on se cantonne dans une bibliothèque et un laboratoire, ou que ce soit dans une écurie et un chenil, on est toujours un pédant de quelque façon.
Aussi la leçon que je voudrais demander aux sages du seizième siècle, c'est ce juste équilibre, ce développement parallèle de l'âme et du corps qui faisait d'un homme du monde un lettré, d'un savant un homme du monde, et fermait aussi bien l'entrée de toute bonne compagnie à un ignorant qu'à un cuistre.
11 faut Tavouer : le préjugé des gens du
monde contre Tétude des belles-lettres vient de France. Castiglione nous l'apprend, si nous ne le savions pas. Mais il s'élève hautement contre ce préjugé, et l'instruction qu'il exige de son courtisan est telle, que nous en serons surpris aujourd'hui, encore qu'elle ait été en d'autres temps celle de fort bons gentilshommes.
Le courtisan doit posséder en perfection plusieurs langues étrangères. Il doit connaître sa langue maternelle assez bien pour écrire élégamment en prose et en vers. « Je veux — ajoute Castiglione — que dans les belles-lettres il soit plus que médiocrement instruit, au moins dans ce que nous appelons l'étude des humanités ; qu'il connaisse non seulement la langue latine, mais encore la grecque, à cause des choses nombreuses qui, en cette langue, sont divinement écrites. »
Cela ne suffit pas encore : une éducation artistique doit compléter l'éducation littéraire. Le courtisan doit savoir chanter et
LE DIALOGUE DU CORTEGIANO. igS
jouer de plusieurs instruments. Car la musique « rend Tâme plus capable de félicité ».
Il doit aussi dessiner et peindre. Ici, vous penserez peut-être que notre auteur va un peu loin. Mais on pouvait, avouez-le, exiger quelque chose d'extraordinaire dans r Italie de la Renaissance, alors que les arts du dessin fleurissaient leur plus belle floraisoUj dans ce palais peuplé de chefsd'œuvre^ où le duc Frédéric de Montefeltre, non content d'attirer tous les meilleurs artistes de l'Italie, avait encore été chercher jusqu'au fond de vos Flandres vos admirables artistes flamands ! A qui était-il permis dlgnorer la peinture et de ne la point aimer ? Certes, on comprend l'exigence de Castiglione et l'indignation avec laquelle il s'écrie : « Eh! vraiment, qui n'aime pas cet art me paraît avoir perdu la raison ! »
Après nous avoir appris comment le corps et l'esprit du courtisan doivent être préparés pour vivre en très parfaite société, Castiglione nous montre comment il se doit
comporter vis-à-vis du monde en général^ de son prince^ des dames.
Il doit faire éclater partout les agréments de sa compagnie, mais aussi les vertus qui sont dans son cœur. Car il doit être avant tout « homme de bien et de bonne réputation ». La morale du livre est constamment très haute, quoique ce ne soit point un traité de morale. C'est une sorte de manuel de civilité transcendante, à Tusage d'une société très raffinée.
Les deux principes sur lesquels Castiglione appuie tout son enseignement sont si simples et si généraux qu'on croirait volontiers qu'ils vont sans dire. C'est : mettre à tout de la grâce. — Fuir en tout TafFectation, — Voilà qui est bien vite dit. Mais c'est tout le problème. Il faut donc voir comment le maître entre dans le détail et applique ses principes.
En résumé^ il recherche dans tous les sentiments et toutes les actions une certaine juste mesure^ une voie moyenne qu'il faut
LK DIALOGUE DU CORTEGIANO. igb
tenir et dont on ne se doit pas trop écarter. Ainsi, d'une part, le courtisan doit désirer le succès, il doit rechercher les occasions de briller et de se faire remarquer. Et même, il ne lui messied pas de se louer lui-même modérément, lorsqu'il y a vraiment lieu et que l'occasion se présente. Il le doit faire, comme toute chose, en homme d'esprit et de bonne compagnie.
Mais, si la fausse modestie ne lui est pas recommandée, on exige de lui la vraie. Il doit être sincère et sans hâblerie et savoir à propos avouer son ignorance et dire : « Je ne sais pas. »
11 faut déjà avoir beaucoup appris pour pouvoir mesurer combien, en vérité, on sait peu de chose.
Cela dit, il faut que le courtisan mette soin à tout : à son costume, à son attitude, qu'il doit varier habilement pour éviter la monotonie, de même que dans la musique on sème les dissonances, de peur de lasser lorcille par la plénitude des accords parfaits.
Castiglione règle ensuite ses discours^ sa voix, ses gestes^ et avec quelle précision, vous allez le voir : « Les expressions doivent être propres^ choisies^ brillantes et bien faites, mais surtout d'usage général... La voix doit être bonne, non trop ténue et molle comme une voix de femme^ ni rude comme celle d'un paysan, mais sonore, claire, douce et bien soutenue, avec une prononciation nette et avec des gestes convenables. Les gestes, à mon sens, consistent en certains mouvements du corps tout entier, mais modérés et accompagnés d'une expression de figure convenable, avec des coups d'œil qui s'accordent bien aux paroles et y donnent de la grâce^ faisant bien voir^ avec les gestes, le sentiment et l'intention de celui qui parle. »
Vous voyez quel art et quelle étude il faut mettre à chaque chose, et jusqu'à la plus petite! Il y faut en plus un peu de savoir-faire. On doit connaître son fort et son faible^ et rechercher les occasions
de se montrer à son avantage. Ainsi, le roi Ferdinand d'Aragon, toujours cité comme type d'un cavalier accompli, ne manquait pas, s'il en trouvait l'occasion, de retirer sa robe et de se faire voir en culotte, parce qu'il se savait agile et bien fait.
Castiglione compare ce savoir-faire à celui de l'orfèvre qui, en enchâssant dans de Tor une belle pierre fine, en augmente l'éclat et la beauté.
Mais le difficile et le beau de la chose, c'est de prendre tous ces soins sans qu'il y paraisse, et sans en avoir Tair. Si Ton force son talent, on risque de faire penser les gens à la fable de l'Ane et du Petit Chien. Les choses ne doivent pas être « tirées par les cheveux ». Le courtisan ne se départira pas du naturel le plus complet, et « montrera en toute chose un certain abandon, qui dissimule l'art et fasse croire que tout ce qu'il fait et dit est sans peine aucune et comme sans y penser ».
Ce souci du naturel est un trait particulier
igS ÉTUDES ITALIENNES.
de la civilisation italienne du quinzième siècle. Il la distingue d'autres sociétés aussi raffinées, mais dont l'affectation fut le vice. Dans la plupart des Italiens, vous trouverez, de nos jours encore, une certaine bonne humeur et jovialité bien portante, que le soleil engendre sans doute, et qui est un des signes de la race. Castiglione fuit l'affectation par-dessus tout. 11 en donne d'assez plaisants exemples. Il ne veut pas de ces gens qui, pour faire paraître leur goût pour la musique, fredonnent sans cesse entre leurs dents; d'autres, qui se mettent à danser hors de tout propos, et même dans la rue; d'autres encore, qui font profession d'aimerl'escrimeetnepeuventrencontrerunami sans tomber en garde et pousser des bottes. « Le courtisan — dit encore Castiglione — ne sera point présomptueux; il ne se fera pas colporteur de nouvelles fâcheuses; il prendra garde de ne point dire de ces paroles qui offensent quand elles prétendent divertir. Il ne sera point entêté et
disputeur, comme ces gens qui ne semblent jamais heureux s'ils ne se rendent désagréables et fastidieux comme les mouches, et font profession de contredire sans cesse, sans avoir égard à rien. 11 ne sera pas diseur de contes vains et faux... et il ne fera pas comme tant d'autres, à qui il suffit d'avoir une fois rencontré un grand prince pour se présenter ensuite à lui en toute occasion, avec un air souriant et familier. »
Voilà bien des traits qui n'ont pas vieilli.
Ne connaissons-nous pas aussi de ces gens qui fuient une affectation pour tomber en une autre? Car c'est par affectation aussi que Ton veut paraître négligé. Et même, car Tanalyse de notre auteur est ici d'une parfaite délicatesse, trop de naturel est aussi une affectation. Castiglione parle d*un certain Roberto « qui danse fort bien et s'étudie à faire voir qu'il n'y pense point... Il laisse tomber son manteau de son épaule et ses escarpins de ses pieds, et continue à danser. »
La chose vous paraît sans doute un peu forte, mais cherchez bien, et je suis sûr que vous en trouverez plus d'un qui tombe à l'occasion dans un défaut semblable. Car le sans-façon est une pose que beaucoup prennent de nos jours.
J'arrive ici à la partie la plus plaisante du dialogue : celle qui a trait aux propos, aux récits, aux bons mots. Le courtisan ne doit point être bavard, ni tomber en ce travers qui est celui de tant de gens : aimer à raconter des choses extraordinaires. Il ne sera pas un « diseur de miracles », et, dans tous ses discours, recherchera la vraisemblance.
De plus, c'est là surtout qu'il lui convient d'observer les circonstances et de voir à qui, dans quel lieu, à quel moment il parle.
Pour les railleries et les bons mots mordants, il faut en particulier tenir grand compte des personnes. En effet, Castiglione remarque très sagement que Ton ne doit pas rire des malheureux, ni des méchants, ni des grands.
Ces principes établis, la joyeuse compagnie, réunie dans le palais d'Urbino, se donne congé pour une soirée, et se livre à ce plaisir si cher en tout temps aux Italiens : raconter des histoires et dire des bons mots. Et en effet, une des plus agréables qualités du courtisan sera de savoir rire et faire rire. Comme notre Rabelais, Castiglione pense que « rire est le propre de Thomme » ; il ose même définir l'homme par ce privilège qui le distingue des animaux, et dit :
« L'homme est un animal qui rit. » Puis il ajoute excellemment : « Tout ce qui fait rire égayé Tâme et la réjouit, et empêche rhomme de penser aux peines et ennuis dont notre vie est pleine. »
Des bons mots qui ont quatre cents ans de date sont-ils capables de faire rire encore? Moins assurément que ceux qui sont éclos d'hier. Les bons mots des siècles passés sont toujours un peu comme des fleurs séchées. Pourtant il m'a semblé qu'il y restait encore un peu de parfum, et je veux
VOUS en faire juges. C'est un parfum de fleurs des champs. Mes bons seigneurs^ dans leurs châteaux et leurs palais, étaient de vrais gentilshommes campagnards, et c'est de simplicités campagnardes qu'ils s'égayaient souvent. C'est au Cortegiano, par exemple, que je trouve pour la première fois cette simplicité, que depuis on a tant répétée. On la met ici dans la bouche d'un paysan qui a été à Venise et y a entendu, sur la place Saint-Marc, la musique du Doge.
« Et qu'as-tu le plus remarqué ? lui dit-on.
— J'ai remarqué un musicien avec une certaine trompette bizarre. A chaque coup, il s'en fourrait plus de trois pieds dans la bouche, puis il les retirait, puis les fourrait encore... Vous n'avez jamais rien vu de plus extraordinaire ! »
Il s'agit d'un trombone, je n'ai pas besoin
/ de vous le dire. Eh bien, il n'en fallait pas
/ plus pour faire rire aux éclats les amis de
\ r Arioste et de Raphaël !
^ Et cette naïveté encore^ qui fut dite tandis
LE DIALOGUE DU CORTEGIANO. 2o3
que Frédéric de Montefeltre faisait creuser les fondations de son palais. Le bon duc se demandait où Ton pourrait mettre toute cette terre que l'on tirait des excavations.
Un campagnard qui se trouvait là lui dit :
« Monseigneur^ faites faire le trou plus grand, et vous pourrez tout y mettre ! »
Et le duc avait beau lui représenter qu'on en tirerait d'autant plus de terre, il ne put jamais faire entrer cela en la cervelle de notre sot, qui répétait toujours :
a — Faites faire le trou encore plus grand ! »
Il y a des mots plus fins et qui permettent mieux de juger de Tesprit des grands de ce siècle. Un importun va voir Laurent le Magnifique et le trouve encore au lit, bien qu'il fût tard.
« Eh quoi! sécrie-t-il, à cette heure-ci, moi^ j^ai été au Mercato-Vecchio, je suis sorti par la porte de San-Gallo, j'ai marché le long des remparts pour prendre de l'exercice, et tant d'autres choses, — et vous, vous dormez encore?
— Ce que j'ai songé en une heure, répond le Magnifique, vaut mieux que ce que vous avez fait en quatre. »
Du même genre superbe est ce mot de César Borgia. Un capitaine, qu'il avait chargé de défendre la forteresse de San-Leo, l'avait laissé prendre par surprise. Il s'excusait fort auprès de son maître, et jurait ses grands dieux qu'on la reprendrait sans peine.
« Eh bien! répondit César, tu Tas perdue. C'est déjà un premier point pour pouvoir la reprendre ! »
Je préfère ces mots, où il y a de l'ironie; caries Italiens y ont toujours excellé. Ainsi, ce mot d'un pape me paraît d'une pointe fine et presque athénienne. Un solliciteur se présente devant le pape et s'écrie :
« Très saint Père, tout Rome et le Vatican affirment que vous me nommez gouverneur de la ville !
— Laissez-les dire! répond doucement le pape; — ce sont de mauvaises langues.
LE DIALOGUE DU CORTEGL\NO. 2o3
N'ayez crainte : il n'y a pas un mot de
vrai. »
Je prends un plaisir extrême à ces récits^ qui font vivre et parler devant nous les hommes de ce temps si aimé. Je voudrais prendre le livre et vous lire, au hasard, ces facéties^ ces histoires^ ces gaietés. Mais il est temps de revenir à notre courtisan, et de voir comment Castiglione, après Tavoir muni de tous les talents et de tous les agréments, le conduit vers les devoirs les plus graves et les plus hautes pensées.
Et d'abord, le courtisan sert un prince.
Ce service, loin de le diminuer, lui apporte sa plus haute dignité. Il ne s'agit ici ni de flatteurs, ni de valets^ mais de serviteurs libres et volontaires d'un prince digne d'être servi. C'est dans ce service des princes que se sont révélés, en bien des temps, les caractères les plus purs, les dévouements les plus rares, les indépendances les plus hautaines et les plus nobles désintéressements.
Toutes ces qualités, mises au service d'un
2o6 ÉTUDES ITALIENNKS.
prince^ et qu'on a toutes réunies sous le beau nom de loyalisme^ sont de celles qui donnent à la vie politique Tuni té; elles excluent toute basse ambition.
Castiglione a bien défini ce qui distingue le service de la servilité : le courtisan doit servir le prince pour le bien, — pour le bien du prince et pour le bien public. « Vous devez être obéissants à votre seigneur^ en tout ce qui lui est utile et honorable. »
Mais^ ces hauts principes gardés, le courtisan doit se rendre agréable au prince de toutes façons, se pliant à ses goûts et prévenant ses désirs.
C'est dans les rapports avec le prince qu'il doit surtout observer cette juste mesure en toutes choses, dont il est si difficile de ne pas s'écarter. Il doit tenir compte des lieux, des circonstances, de l'humeur du prince : par exemple, il se souviendra que, dans rintimité, il convient de se relâcher d'une attitude grave et officielle dont les princes, comme tous les hommes, ont
besoin de se reposer. Combien de tact et d usage ne lui faudra- t-il pas pour observer toutes ces nuances !
11 se gardera par-dessus tout de s'imposer au prince et de se rendre fâcheux :
« Nous voyons de ces sots — dit Castiglione — qui, lorsque le prince passe sur la place, dans l'église, ou dans quelque autre lieu public, se font faire place à force de coudes pour arriver à se mettre à côté de lui. El, quoiqu'ils n'aient rien au monde à lui dire, ils veulent pourtant lui parler, et ils prolongent la conversation, et rient, et battent des mains, et hochent la tête, pour bien montrer à chacun qu'il s'agit d'affaires d'importance, et pour que le monde voie combien ils sont en faveur. »
La discrétion, la complaisance, la réserve, la bonne humeur, voilà ce que le parfait courtisan doit à son prince. Mais le but proposé est assez haut pour justifier cette contrainte et cet effort moral, a J'estime que la musique, les fêtes, les jeux et
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tous les plaisirs dont nous avons parlé sont la fleur de la Cortegiania, Mais induire le prince à ce qui est son vrai bien^ et l'y aider^ en voilà le fruit.
(( ... La fin que doit poursuivre le courtisan est de gagner assez le cœur du prince qu'il sertj pour pouvoir^ en toutes choses, lui dire la vérité, »
Pour entendre la vérité en toutes choses, il faut être capable de la supporter. 11 faut avoir Tàme haute et forte. Aussi cette parlie du dialogue me paraît-elle être surtout à la louange des princes, puisque c'est pour leur service que Castiglione a prétendu former Thomme idéal dont j'ai cherché à vous montrer l'image. Le prince que ser vira le Cortegiano devra être muni de piété, d'amour de ses sujets, de justice. Peu importera alors qu'il règne sur des immensités ou sur un petit coin du monde, pourvu que son peuple et lui, bien d'accord pour l'amour du bien et de la liberté, n'aient qu'une âme et qu'une volonté.
« Si quelque Gircé — dit plaisamment Castiglione — changeait en bêtes tous les sujets du roi de France, ne vous semblerait-il pas petit seigneur, encore qu'il gouvernât tant de millions d'animaux? Et si, contrairement, les troupeaux qui vont paissant sur ces montagnes devenaient des hommes sages et de valeureux cavaliers, ne penseriez-vous pas que ces bergers qui les conduisent seraient de bergers devenus grands seigneurs? Croyez- le bien : ce n'est pas la multitude des sujets, mais leur valeur, qui fait les princes grands ! »
A un noble peuple seulement il faudra un noble prince. Un roi doit être bon et sage, a qui sort d'une noble race, que sa naturelle inclinaison et la fameuse mémoire de ses ancêtres portent au bien, qui a été élevé dans des mœurs vertueuses. Il sera cher aux hommes, et cher à Dieu. »
Si je m'arrête avec complaisance sur ce tableau séduisant de princes, de peuples dignes les uns des autres, croyez bien, mes*
dames et messieurs, que ce n'est pas sans intention, et que je n'oublie pas quelle terre je foule, ni devant qui j'ai l'honneur de parler.
Avant de poursuivre et de marcher, avec l'admirable Castiglione, vers les sublimes hauteurs qui sont comme le couronnement de son livre, laissez- moi résumer rimpression de Tétude délicate et difficile que vous avez bien voulu faire avec moi.
Le fond de tout cet enseignement, la somme de tous ces conseils, peut s'établir en un seul précepte, qui est : se mettre en peine, se gêner pour autrui. Et c'est, en effet, la formule de toute bonne compagnie, de même que « ne pas se gêner » est la formule de toute mauvaise. « Ne pas se gêner » est assez en faveur aujourd'hui, car on confond volontiers le sans-gêne avec le naturel.
Prenez-y garde : cela mène fort loin.
Avec cette maxime et une autre que nous entendons souvent aussi, et qui est <c Pour-
quoi pas? » on arrive assez vite à être des malotrus.
Mon Dieu! Il y a eu des malotrus dans tous les temps. J'ai peur que nous ne soyons en train d'en voir augmenter le nombre.
Or, le meilleur frein pour retenir les hommes sur cette pente fâcheuse, c'est assurément une cour.
Il est évident que ceux qui fréquentent une cour doivent se contraindre en quelque façon. Cela est si évident même que cette contrainte paraît naturelle ; or, une contrainte naturelle, c'est encore une des formules de la bonne société. Voilà justement ce qu'une cour apprend à ceux qui rapprochent. Et ceux qui ne l'approchent pas en reçoivent, bon gré, mal gré, et indirectement, rinfluence.
Le courtisan n'est pas complet encore.
Comme le dit Castiglione, « il lui faut un peu de cette nourriture qui rend les hommes fous »! II lui faut Famour,
Alors, plus rapidement et par quelques
traits excellents^ Castiglione trace le portrait de la dame de palais, la compagne idéale de Tidéal courtisan. Il professe ce sentiment qui fait la force des sociétés civilisées et qui est le propre des sociétés chrétiennes : le respect de la femme.
Il veut à la femme des grâces et des charmes, un soin de sa personne et de sa toilette qui va jusqu'à Tart; une notion plus qu'ordinaire de belles-lettres, de musique, de peinture et de danse. Il la détourne des exercices qui conviennent mal à son sexe : « J'ai vu de nos jours — dit César Gonzague — des dames qui jouent à la paume et qui font de l'escrime. » — En ce genre, n'est-il pas vrai? nous en avons vu bien d'autres !
Ces travers, suivant notre auteur, sont contraires à cette décence admirable qu'il veut voir observer à la femme par-dessus tout, à ce sentiment de l'honneur qu'il veut plus délicat chez elle que chez l'homme. Je ne résiste pas au plaisir de vous citer quel-
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ques ligaes du portrait exquis qu'il a tracé de la femme. Les premières vertus qu'il lui demande sont : « La prudence, la pudeur, la bonté, la discrétion. Elle doit savoir gouverner les revenus de son mari, sa maison et ses enfants; avoir enfin toutes les qualités qui sont nécessaires à une bonne nière de famille.
« Elle doit avoir, pour vivre dans les cours, une sorte d'agréable affabilité, de façon à . pouvoir entretenir toutes sortes d'hommes de propos aimables et honnêtes.
Elle doit avoir des façons calmes et modestes, Tesprit vif, et être éloignée de toute grossièreté. Sa bonté doit être telle, qu'elle se fasse estimer par chacun, non moins vertueuse que prudente et bienveillante, agréable, spirituelle et discrète. Et il faut s'en tenir là à une certaine moyenne, bien difficile à garder, et faite de choses contraires, arriver tout juste à une certaine mesure, et ne la point passer. »
Et il résume ce tableau charmant par ce
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trait qui dit tout : « Une gravité tempérée de savoir et de bonté. »
Vis-à-vis de la femme ainsi formée^ le courtisan a des devoirs de galanterie mondaine. Il doit surveiller ses paroles^ et ne pas se donner le plaisir facile de quelques malappris^ dont la plus grande gloire est de faire rougir les femmes. L'âge de la femme n'enlève rien à la courtoisie qu'il lui doit, et il pourra dire à une vieille femme, comme un personnage du dialogue : « Madame, si vous êtes vieille, vous n'en êtes que plus semblable aux anges, qui sont les premières et les plus anciennes créatures de Dieu. »
Mais, par-dessus tout, le courtisan doit être amoureux, de cet amour pur et fidèle que portaient à leurs dames les chevaliers du moyen âge, de cet amour céleste qui exclut toute bassesse et élève les âmes audessus des misères de ce monde. C'est un amour qui se prouve par des actions plus que par des paroles, un amour qui fait
désirer la gloire et Timmortalité, qui porte l'esprit aux grandes pensées et le bras aux
hauts faits. Ecoutez ce qu'en dit le maître : a II est impossible que^ dans l'âme d'un homme où est une fois entré Tamour^ règne jamais la lâcheté. »
MaiSj si Tamour fait cette œuvre dans Tâme^ et si la beauté fait naître Tamour^ Tamour et la beauté sont des choses divines. Là commence un hymne sublime à la Beauté et à TAmour qui nous fait perdre pied parmi les idées les plus immatérielles et les plus pures.
La Beauté, c'est le « fîux de la beauté divine » ^ c'est une chose incorporelle et « un reflet de Dieu t> . Ne pensez pas alors que la vraie beauté puisse jamais être unie au vice, pas plus que la vraie laideur à la vertu. Les sens peuvent nous égarer, nous offrir un vain prestige au lieu de la vérité ! Mais la beauté, c'est une illumination qui se répand du dedans sur le dehors, de Tàme sur le corps, une flamme qui jaillit et fait trans-
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paraître, comme en un vase d'albâtre^ notre beauté intérieure.
Ah! comprenez -vous la céleste hauteur de cette conception vraiment digne de Platon? Comprenez - vous encore cette sublime définition^ une des plus belles paroles sans doute que j'aie lues en aucune langue :
« La beauté^ c'est le trophée de la victoire de rame ! »
Ah! songeons aussi où nous sommes :
en Italie^ à l'aurore du seizième siècle. Ne sentez -vous pas^ dans cet amour idéal de la beauté^ Tinspiration des artistes de la Renaissance? Ne sentez- vous pas dans ces pensées palpiter l'âme de Raphaël ? L'artiste voit la beauté partout. Il n'y a pas pour lui de visage laid^ pourvu qu'il y voie éclater l'âme.
Mais vous ai-je fait bien sentir comment, de proche en proche, Castiglione s'est élevé jusqu'à ces sommets? Alors vous ne vous étonnerez pas qu'il monte plus haut encore.
Un sage^ un poète^ Bembo^ s'est levé dans la noble assemblée du palais d'Urbino. Son visage rayonne d'un saint enthousiasme; ses mains sont levées vers le ciel. De la beauté incorporelle^ spirituelle des êtres humains, il passe à la beauté universelle des choseSj de Tamour des créatures à Tamour de Dieu. 11 lui semble sentir flotter dans Tair « un certain parfum caché de la beauté angélique » .
ce Ainsi Tàme » — dit-il — « enflammée du très saint feu du véritable amour de Dieu, vole pour s'unir à la nature des anges, et non seulement elle sort tout à fait des sens, mais elle n'a plus besoin des discours de la raison. Elle devient ange ellemême. Elle comprend toutes les choses qui se peuvent comprendre; elle voit devant elle rimmense océan de la beauté divine, et elle jouit de cette suprême félicité que les sens ne peuvent concevoir.
a C'est là le bûcher où les poètes disent qu'Hercule fut brûlé au sommet du mont
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Œta, pour devenir, par les flammes, divin et immortel. C'est le buisson ardent de Moïse, les langues de feu distribuées sur les têtes, le char embrasé d'Élie, qui, s'éloignant de cette terrestre bassesse, s'envole vers le ciel.
(( Où sera donc. Amour très saint, la langue mortelle digne de te louer? »
Là, ils s'arrêtèrent. — Que pouvaient-ils dire de plus? — Il y eut un long silence. — Enfin, quelqu'un prit la parole, Taimable et sceptique César Gonzague. Il dit à demivoix :
« La route qui conduit à cette félicité me paraît tant ardue, qu'on aura bien de la peine à y arriver. »
Il est vrai, hélas! mais n'est-ce pas beaucoup déjà d'avoir pu y fixer sa pensée?
Tout à coup, quelqu'un se leva, regarda vers les fenêtres, et poussa un cri de surprise. La lumière commençait déjà à filtrer par les fissures des volets. « Tous se levèrent bien étonnés. Car les propos, par leur
agréaient, avaient trompé ces seigneurs, et ils ne s'étaient pas aperçus de la fuite des heures. On ouvrit les fenêtres toutes grandes, du côté du palais, qui regarde la haute cime des montagnes Et déjà était née vers l'Orient une belle aurore, couleur de rose, et toutes les étoiles avaient disparu, sauf la douce gouvernante du ciel, Vénus, qui de la nuit et du jour marque ' les confins. Et elle semblait répandre une brise douce, qui, remplissant Tair de mordante fraîcheur, commençait, parmi les murmurantes forêts des collines les plus proches, à réveiller les chants des oiseaux.»
Sur cette puissante image de la nature finit l'admirable Dialogue. Sur la terrasse, en face du soleil levant, ils défilent tous, les hommes, les femmes, graves et souriants, encore tout pénétrés des mystères qui viennent de leur être révélés.
Sur cette même terrasse, devant le spectacle toujours semblable à lui-même de cette immuable nature, j^ai songé à ces
hommes et à ces femmes avec une profonde tendresse. J'ai senti comme une caresse de leurs ombres passer dans le brouillard frais du matin. J'ai entendu comme un écho lointain de leurs voix joyeuses ou graves^ et ce cri : oc Amor, amor divino! »
J'ai été alors saisi du désir d'avoir vécu parmi eux^ d'avoir été le plus modeste témoin de leurs jeux, le plus avide auditeur de leurs discours.
PuiSj tout a disparu^ et j'ai éprouvé^ plus vivement que jamais, le. sentiment auquel les meilleurs d'entre nous se sont toujours laissé prendre un instant : le regret du passé !
Mais il pe convient pas de s'y arrêter.
Castiglione lui-même nous apprend combien est grande Terreur de ceux « qui affirment que tous les bons usages et bonnes façons de vivre, toute vertu, toute chose en somme, va toujours de mal en pis... Si le monde vraiment allait toujours de pire en pire », — dit-il bien raisonnablement — « et que
les fils fussent généralement pires que leurs pères, il y a bien longtemps que nous serions arrivés à ce dernier degré du mal, qui ne saurait être pire. »
Castiglione dit encore : « Nous avons tous ce travers d'esprit de voir bien plus, en toutes choses, le mal que le bien. » Si nous avons coutume de juger ainsi défavorablement le présent, du moins nous ne nous laissons pas exalter inconsidérément par le passé. Il ne faut pas croire, parce que Castiglione, suave philosophe, imaginait un cortegianOy que tous les Italiens du seizième siècle fussent des cortegiani. Il s'en fallait de beaucoup ! Et parce que Phidias sculptait des Vénus en beauté parfaite, je ne pense pas que les femmes de la Grèce fussent plus belles alors qu'elles ne le sont aujourd'hui. Mais le sculpteur savait voir la beauté. Et voilà justement ce qu'il faut.
Si je compare la vie à Tart, c'est que vivre est un art aussi, et c'est-à-dire un choix. Soyons de notre temps et de notre
pays^ mais choisissons. Point de lamentations inutiles, mais point de trop faciles indulgences. Nous n'avons pas à chercher le bien dans je ne sais quel temps disparu^ dans je ne sais quel type rêvé, qui n'a jamais eu la vie. Le bien est partout, autour de nous, dans notre temps, notre pays, nous-mêmes. Sachons le voir. Formons savamment le type auquel nous nous voudrions conformer, comme Castiglione a formé la charmante figure de son courtisan, de la réunion idéale de traits vrais.
Voilà la morale que vous tirerez, j'en suis sûr, de ce rapide entretien, pendant lequel nous aurons pu, une heure, arrêter notre esprit sur des pensées hautes et consolantes, sans nous en écarter un instant, et fixer nos regards sur une des plus exquises sociétés d'hommes et de femmes qui aient jamais paru au monde.