TROISIÈME PARTIE
En réunissant mes souvenirs sur les jours charmants que j'ai passé dans le Val d'Arno supérieur, je ne peux taire le nom de mon hôte et de mon guide. Jean Magherini-Graziani n'est pas un inconnu pour les lecteurs français : dans la préface du volume qu'il a publié naguère à Paris', j'ai pu dire quel cas je fais de son talent, et n ai pas à le répéter. Mais ma vie, à Tépoque où je me reporte, fut si liée à la sienne, que
' Le Diable, mœurs toscanes. Un volume in-i8, illustré par F. Fabbi. Préface par Henry Cochin. (Paris, Pion, 1887.)
je ne saurais presque démêler un souvenir qui ne me fût commun avec lui. ^
Il est un vrai Florentin de la Renaissance.
A Florence, il vit à l'ombre de la cathédrale. L'été, quand le soleil brûle à fendre les dalles, à la place de la Signoria et sur les Lungarni, il fait frais dans les vieux quartiers, et le Borgo Pinti, où demeure mon ami, est comme une cave. C'est une antique maison. On soulève un gros marteau de fer qui, retombant, fait résonner avec un bruit de caverne la voûte d'entrée.
On entre, on monte, et, par une surprise assez habituelle dans les maisons florentines, au sortir de l'obscurité de la rue et de la voûte, on se trouve tout ébloui, dans les grandes salles claires, hautes comme des chapelles, aux plafonds en berceaux.
Par les fenêtres, au-dessus d'une loggia^ au delà d'un jardin frais et abrité, on voit le soleil se briser sur la massé brillante du dôme, énorme reliquaire de marbres multicolores, où les lames de Carrare ont pris.
par les siècles^ une teinte d'ivoire jauni.
C'est là, d'été et d'hiver, que je suis venu prendre mon ami pour courir ensemble Florence. Nous avons rôdé dans les ruelles et les impasses, à travers les anciens quartiers, nous arrêtant, à chaque pas, devant les maisons à figures antiques, devant une frise, un ornement, un blason, une madone , qui nous parlaient de l'art et du passé. Nous avons flâné dans le Vieux marché y sous ces voiles tendus, qui, l'été, défendent du soleil les amoncellements de fleurs et de fruits, et, par-ci par-là, quelque boutique de vieux livres en plein vent.
Nous nous sommes mêlés à la foule en liesse, le jour de la Saint- Jean, par ce beau soir poudreux où les fusées partaient à chaque fenêtre, où, parmi les lampions, les musiques, les bateleurs, les marchands ambulants, il faisait si bon coudoyer un peuple gai et sentir la joie de vivre en plein air. Nous avons bu, sur la place de la Seigneurie, ces verres d'eau glacée où'un gamin
22G ETUDKS ITALIENNES.
tout noir presse un citron jaune et frais. Au clair de la lune, la nuit, nous avons vu couler TArno sous les ponts fameux aux belles arches. Nous avons exploré les petites églises de campagne, cherchant les fresques, dénichant les statues, déchiffrant les inscriptions.
La Toscane, le ciel, les montagnes, TArno, qui descend, baignant Arezzo et Florence, du neigeux Falterona, au cœur de l'Apennin, jusqu'à la mer sonore; — les villages, juchés comme des nids sur les collines à pic; — les villes aux antiques figures, aux rues bordées d'arcades, aux campaniles légers, Arezzo, San Giovanni, où naquit Masaccio; Figline, où se passa Tenfance de Pétrarque; Pise, la triste et solennelle, qui n'aura jamais fini de pleurer son passé ; — les champs enfin, où les épis poussent si drus, à l'ombre des mûriers, les oliviers gris, les toits plats des fermes, les saisons, les récoltes, l'histoire antique et toujours neuve des Géorgiques : — voilà
de quoi nous parlions tous deux, sur la terre de Dante et de Michel- Ange.
Mon ami s'enflammait à Tidée de sa féconde patrie. Je Tentends toujours de sa voix sonore, avec cette majesté retentissante que l'accent natal donne aux phrases latines, déclamer cette période de Tite- Live, si harmonieuse et si balancée qu'elle ressemble à des vers :
« Etrusci campi, qui Fœsulas inter Arretiumque jacentj frumenti ac pecoris, et omnium copia rerum opulenti * .' »
(( Les champs étrusques, qui s'étendent entre Fiesole et Arezzo, riches de froment, de bétail et de l'abondance de toutes choses. X)
Ce sont ces belles campagnes étrusques qu'il me fit connaître plus complètement ensuite, et au sein desquelles je partageai sa vie d'heureux propriétaire rural. J'allai le rejoindre dans le Val d'Arno par un beau
« Tite-Live. Dec, III, I, 2. .
matin d'été. En arrivant à la station de San Giovanni, j'aperçois mon ami qui m'attend, debout sur le quai de la gare, inmiobile, en plein soleil. A ma vue, il s'anime, et, les bras ouverts, la bouche riante, les yeux pleurant à moitié, il me donne le plaisir de sa joyeuse bienvenue et de ses chaleureux embrassements.
San Giovanni est une exquise petite ville, qui n'a guère changé depuis le moyen âge.
A distance, elle paraît hérissée de tours et de svehes clochers. En y entrant, on lui trouve de belles rues, pavées de larges dalles et bordées d'arcades basses et ombreuses. Au centre de la ville, sur une place carrée, s'élève le palais municipal, avec un campanile carré, noir et léger, garni de créneaux et de mâchicoulis, tout semblable au campanile de la seigneurie de Florence. Les petites villes toscanes, bâties à Tépoque de la toute -puissance de Florence, se sont mises plus ou moins à la mode florentine.
Elles ont voulu, sur leur forum ^ voir
s'élever la tour de la mère patrie^ symbole des franchises municipales. Au temps des républiques, toute ville avait sa tour et sa cloche^ qui appelait les citoyens aux assemblées publiques. Ces cloches ne sont plus aujourd'hui que pour réunir les compagnies pieuses qui ensevelissent les morts, ou portent les malades aux hôpitaux, comme elles le faisaient aux temps des grandes pestes ' du moyen âge.
Les rues sont vides, par cette grande chaleur blanche ^ les volets fermés, les maisons silencieuses. C'est Theure de la sieste, où l'on ne voit dehors, dit le proverbe romain, que les chiens et les Français. Nos pas sonnent sur les dalles, et nous nous arrêtons, çà et là, devant une chapelle, un palais, une madone enchâssée dans un mur.
Et je croyais, mon imagination peuplant les rues désertes de figures et de costumes du passé, voir devant moi Masaccio, l'enfant , sublime, né à Taurore du quinzième
23o ETUDES ITALIENNES.
siècle, dans quelqu'une de ces maisons aux arcades basses, aux fenêtres cintrées. Je le voyais marcher sous le soleil, jeune et déjà las sous le poids des pensées, le maître de tous les maîtres, à qui une vie de vingt-sept ans suffit pour marquer la direction de Tart, pour fonder la Renaissance.
Je le voyais tel qu'il fut dans ces campagnes toscanes, tel que les souvenirs locaux le représentaient cent ans plus tard à TArétin Vasari — doux, pensif, absorbé dans son rêve, ce II était très distrait^ dit le chroniqueur, et vivait, sans y penser, comme un homme qui, ayant attaché tout son esprit et volonté aux choses de Tart, se souciait peu de lui-même et encore moins des autres. Il ne voulut jamais s'occuper des choses du monde, pas même de son vêtement. D'ailleurs, il était la bonté naturelle, plus disposé à faire service ou plaisir à autrui qu'on puisse désirer. »
Dans ces pensées, et plusieurs autres, j'entre dans une chapelle du quatorzième
DANS LE VAL D*ARNO. 23r
siècle^ OÙ se vénère une Madone miraculeuse. La voûte est sombre, et Tonéprouve, en entrant, une impression de fraîcheur et de bien-être. Dans un coin obscur de la muraille, se dresse une sinistre apparition : un squelette tout tordu, emmuré dans l'épaisseur même de la maçonnerie, et récemment mis à jour; quelques lambeaux de peau et d'étoffe pendent encore des membres desséchés. L'expression de la face est horrible; un cri de rage impuissante semble sortir de la bouche ouverte, et le désespoir est dans les yeux creux. Ainsi le moyen âge laisse après lui, à côté d'images douces et caressantes, une trace des guerres terribles, des haines impitoyables, quelque chose de sanglant et de mystérieux.
Nous passons TArno à gué; la carriole sautille sur les galets; l'eau, très rapide, bouillonne entre les roues, entre les jambes du cheval; elle rejaillit en fraîches éclaboussures jusque sur nous.
Nous montons lentement, le long d'un
torrent desséché^ bordé de peupliers et de saules^ sur les premiers gradins de TApennin. Au détour d'un chemin , je découvre une colline, toute noire de verdure sombre, au milieu de la verdure cendrée des oliviers. Parmi les cyprès tout droits et immobileSj paraissent des constructions blanches et des toits de tuile.
(( — Voilà notre rustique demeure », me dit mon ami.
Le lendemain matin, j'ouvrais ma fenêtre sur la vallée de TArno. Le soleil est très ardent et le ciel très pur, avec une buée, couleur de poussière, sur les contours de l'horizon. Les cigales secouent furieusement leurs stridentes crécelles.
Sole sub ardenti résonant arbusta cicadis.
Le premier plan du paysage est fait des découpures de bizarres coteaux : ce sont des terres faibles, que les pluies d'hiver sillonnent, labourent et entraînent : pics de terre dentelés, aiguilles déliées, colônnettes, tourelles, murailles fantastiques ; on dirait, par endroits, quelque impossible forteresse gothique, dressée dans un rêve. Le soleil se joue parmi ces découpures, jetant des ombres fines dans le fond frais et étroit des vallées. Léonard de Vinci avait quelque idée de ces singulières collines, lorsqu'il suspendait dans l'air bleu les remparts de ses improbables rochers.
Plus bas, le terrain s'unit et descend en pente douce vers le fleuve. Si loin que les regards découvrent, à droite, à gauche, s étend la vallée plantureuse; les épis jaunes sont couchés à terre, à Tombre des érables et des oliviers, où s'enlacent les pousses vigoureuses des vignes. C'est une onde de feuilles, de pampres, de moissons où se noie, de loin en loin, une maison blanche
au toit rouge, d'où émergent les clochers, les quenouilles noires des cyprès. La terre, chargée du poids de ses dons magnifiques, s'endort dans le silence de midi, à la seule musique des cigales. Salut, grande mère des fruits !
Salve, magna parens frugum !
Je voudrais trouver pour me comprendre quelque fidèle enfant de Virgile ou de Dante. Je voudrais, en « foulant la terre de Toscane * », et quand je vois fleurir à mes pieds « le jardin de l'Empire », comme dit Dante, réveiller quelque enthousiasme italien et aussi cet enthousiasme agricole dont sont inspirées les Géorgiques.
Là-bas, tout au fond , Teau que je vois scintiller, c'est l'Arno, « le beau fleuve d'Arno à la grande ville*». L'été, ce n'est qu'un mince filet d'eau rapide et claire, qui serpente entre des bancs de sable. Les en-
» Dante, Pur g, y XIII, 149.
«/w/., XXIII, 95.
fants le passent à pied^ en relevant leur pantalon et en portant leur panier sur leur tête. Voilà le « fleuve royaP ».
Pourtant, il est fort; et bienfaisant Tété même, il apporte encore la fraîcheur à sa large vallée. Et l'hiver, ses eaux de torrent gonflé ne sont point meurtrières aux campagnes.
Il court sinueux de T Apennin à la mer, se détournant sans cesse, et allongeant sa route, comme s'il avait peine à quitter un pays si beau. De sa source à son embouchure, j'ai pu le suivre, la Divine Comédie à la main. Il naît dans ces rochers qui séparent « les deux rivages d'Italie* » dans le « dos même de Tltalie * ».
A sa naissance sur les flancs du Falterona, c'est a un ruisseau à peine, mais son cours va dépasser cent milles * » . Dans sa pre- .
mière course, du nord au sud, au milieu \
* Purg.f V, 12 2.
^Par,, XXI, io5.
« Purg., XXX, 86.
*P«rg'.,XIV, 17.
de la riante vallée du Casentino^ il s'enfle vite, recevant les petits torrents aux cascades bondissantes. « Ces petits ruisseaux, disait Dante, qui, des vertes collines du Casentino, descendent dans F Amo, se creusant des lits frais et doux, sont toujours devant mes yeux^ »
Là, les sommets escarpés de TApennin séparent seuls la vallée de TAmo de celle du Tibre, et les deux illustres fleuves, à l'entrée de leur carrière, courent de conserve aux deux côtés de la montagne. Entre eux, au cœur même de l'Italie, se dresse le mont âpre de TAlvemia, où saint François planta la croix, où, dans une grotte vénérée, il reçut en sa chair les stigmates du Christ.
Venu vers Arezzo, TAmo semble rebrousser chemin. 11 contourne le Pratomagno, rameau détaché de l'Apennin, et remonte vers le nord, presque parallèlement à sa première course. A Arezzo, la vallée
Inf., XXX, 64.
s'élargit. L'Arno a reçu la Chiana^ son plus fort affluent; les deux rivières répandent une délicieuse fraîcheur dans la vaste plaine entourée d'un cirque de montagnes.
Le pays d'Arezzo est fameux pour son air vif et salubre. Cet air a nourri l'enfance de Michel-Ange j qui s'en souvenait bien, et disait un jour à Vasari : ce Si j'ai rien de bon dans Tesprit, cela m'est venu de Pair subtil qu'on respire dans notre pays d'Arezzo * . »
La vallée se rétrécit de nouveau, après Arezzo, jusqu'à Florence. Le fleuve baigne des petites villes fameuses : Montevarchi, San Giovanni, Figline; il va couler sous les beaux ponts de Florence; dans sa vallée inférieure, des châteaux pittoresques se mireront dans ses eaux ; puis, après Pise, il se perdra dans la mer Tyrrhénienne, ayant .
laissé derrière lui plus de lieux glorieux que \
fleuve qui soit au monde. Je reviens à la
'Vasari, Vita di Michel Angelo.
fenêtre d'où je l'apercevais^ sur les pentes de TApennin^ en face de San Giovanni, là où la vallée est large et riche à plaisir.
L'étéj on ferme tous les volets dès le lever du soleil. Il fait frais dans la maison comme dans une cave. On dîne vers midi^ puis on se retire pour la sieste ; les dames reparaissent à cinq heures. On sort alors quand le soleil descend et que toute la vallée se remplit de poussières dorées. On ne songe pas à rentrer quand les étoiles paraissent, car les nuits sont plus claires que bien des journées du Nord. On prolonge tard la veillée; on soupe en hâte vers onze heures du soir, et Ton a peine à aller se reposer, tant il serait doux d'attendre le jour dehors, par la délicieuse fraîcheur de Taube, quand les blanches vapeurs rampent au fond de la vallée, et que les flancs des montagnes s'illuminent rapidement de violet et de rose.
Une seule fenêtre ne se ferme pas aux terribles chaleurs du midi, c'est la chambre de
mon ami; une seule tête ne cherche pas le repos quand Apollon triomphant incline toute la nature dans un même sommeil^ c'est la tête d'un Africain plus que d'un Toscan. Mon ami aime la chaleur comme son élément^ et aspire avec délices le feu de Tété. Par ses volets ouverts^ la lumière entre à torrents. La feuille de papier blanc, devant lui, brille comme une gueule de four.
Plus d'une fois, partageant son amour du soleil, je suis sorti avec lui en plein jour, à l'heure où même les cigales se taisent.
Nous avons dépassé la ceinture de cyprès qui garde la maison de la chaleur. Tété, et l'hiver, du vent. Nous avons descendu et remonté les collines blanches et crayeuses, nous nous sommes arrêtés sur des sommets découverts, enveloppés de toutes parts des flammes éclatantes du ciel, et nous sommes revenus, brûlés comme des lézards, inondés de sueur, la bouche sèche, les yeux douloureux, mais enivrés d'air pur et chaud ;
j'avais appris à connaître la splendeur inouïe des contrées méridionales, sous le soleil tout-puissant qui leur est familier.
En remontant, nous retrouvions, derrière son rideau de cyprès immobiles, la villa, la/attoria, la petite cité rurale endormie et silencieuse. Tout autour, les bâtiments bien clos, où nulle âme ne bouge, les celliers, les granges, les pressoirs au vin et à l'huile, les écuries, les étables, la forge, la petite église toute coquette et simple.
Au réveil, la villa reprend toute son animation. Car toute une population vit autour de ce centre d'exploitation rurale. Il y a d'abord le patron et sa famille. L'autorité du patron s'exerce par les employés fixes de la/atloria^ dont les fonctions sont le plus souvent inamovibles et même héréditaires.
Ce sont le/attore^ Xafattoressa, le sotto-fattore et le ter\uomo (troisième homme).
\jefattore est le premier ministre du patron. (En Maremme, je lui ai entendu donner le nom de ministro.) Il représente le
propriétaire en toutes choses et a la haute main dans Tadministration de la terre. Il tient le registre des achats et des ventes du bétail et des récoltes^ paye et reçoit^ allant sans cesse à cheval de la villa aux métairies^ aux marchés voisins, aux foires, aux ventes.
Il fait les comptes avec les métayers, et, tous les ans, lui-même, le 3 1 mai ou le 3o juin, rend compte au patron. Cela s'appelle faire le solde, far il saldo. C'est au moment de ce règlement que peut s'établir exactement le budget de la propriété, la rendita netta^ en comparant le revenu brut avec les dépenses faites, les améliorations, les achats.
Le système du métayage, dans les campagnes où les usages et la nature des cultures le rendent possible, met en communication directe le propriétaire de la terre et Touvrier agricole ; il n'est plus question de savoir si Ton touchera plus ou moins régulièrement un fermage, comme on touche les arrérages d'une rente ou les cou-
pons d'une obligation. Il s agit de savoir au juste ce que là terre coûte et ce que la terre rapporte : il faut entrer dans la vie même du cultivateur ; on a tant d'intérêts communs avec lui, que la justice est aisée à garder; on le connaît et on le voit d'assez près pour qu'un esprit de charité et d'affection mutuelle entre naturellement dans les mœurs. Aussi^ le régime de la culture, dans cette partie de la Toscane, p>eut paraître comme un type de société rurale, au point de vue de la bonne harmonie des classes et de leurs relations équitables.
L'abus ne pourrait guère venir que du fattore * . La présence du propriétaire le rend généralement impossible. D'ailleurs, les mœurs sont faites de fraternité et de familiarité. Le mal du paysan toscan, comme de presque tous les paysans, c'est la dette et
' Cet abus existe dans d'autres provinces italiennes. Voyez notamment ce que dit le regretté Ch. Lenormant sur le régime des grandes propriétés dans la Calabre, et la misère des paysans, qui a tant augmenté encore depuis lors. [La Grande-Grèce, 1. 1.)
c'est Tusure. Son ennemi demeure dans la petite ville bizarre juchée à deux lieues d'ici^ au fond d'une étroite vallée ; c'est le boutiquier du chef-lieu de canton, qui le pousse au luxe et à la dépense ; le pharmacien libre penseur et républicain, qui lui charge le corps de remèdes douteux, et Tâme de dangereuses pensées s c'est le prêteur à la petite semaine, qui suce ses pauvres profits et ne le lâche, quand il le tient, que ruiné. Son ennemi n'est pas lefattore.
Lefattore de Poggitazzi est un homme remarquable. 11 a soixante ans, le teint sombre et coloré, les cheveux gris en broussailles, le front haut, les yeux très clairs pour son teint, grands et vifs. L'air de la physionomie est plutôt rude, avec les sourcils très rapprochés et épais, les lèvres fines et serrées et le nez en bec d'aigle. C'est un homme merveilleusement propre à toutes les choses de son état. Il parle peu et a le commandement net et efficace. Il se fait obéir à la perfection. Le sourire qui lui est
habituel^ a quelque chose d'ironique et de profond. Il y a une sorte de majesté dans toute ses actions. Son maître, qui a grandi sur ses genoux, l'aime et le vénère singulièrement.
hefattore^ par un hasard, porte un des noms les plus illustres de l'histoire florentine. II se nomme Giuseppe Acciaiuoli.
Dans les cryptes de la Chartreuse du val d'Ema, couchés sur d'admirables tombes de marbre, les Acciaiuoli du quatorzième siècle reposent dans les longs plis immobiles de leurs robes, les mains jointes et les yeux fermés. En voyant les traits fins du fattore, je me suis demandé si quelque goutte du sang de ces illustres morts n'était pas descendue par hasard aux veines du vieux paysan.
La fattoressa est la seconde autorité de la maison rurale. Elle s'occupe à la lessive, à l'entretien des habits, à la propreté de la maison, à la cuisine ; elle raccommode et repasse le linge. On compte sur elle pour
tous les soins intérieurs^ tandis que les hommes sont aux champs. C'est une femme d'une grande autorité et dont l'influence s'étend jusque sur la famille du patron. Elle est assistée dans les travaux domestiques par le ter{uomo^ qui s'occupe notamment d'étriller les chevaux et de faire le pain, tandis que le sotto-fattore aide le fattore à surveiller les travaux du dehors.
A la fatloria, on se lève un peu avant le soleil. Le matin, on prend le café. On dîne à midi, été comme hiver, d'une soupe et d'un ragoût de viande. On soupe le soir de la même soupe et du même ragoût réchauffés. On fait maigre le vendredi et le samedi : on mange des choux, des pommes de terre, des céleris, du fromage, des fruits, et, à la saison, des fèves crues que l'on croque avec du sel.
La nourriture est saine et large. Les fruits de la terre sont en abondance. Aussi Ton n'a guère besoin d'argent et Ton n'en voit guère : le ter{uomo gagne 1 5o francs par
an; le sotto-fattore y 200^ et lefattore luimême^ trois à 400. Il passe pour un riche personnage.
A Poggitazzij on récolte le blé, on fait le vin et l'huile; c'est là le fond du travail. II y a aussi le maïs, les haricots, les fèves, et vers la montagne, les châtaignes. Presque tous les paysans ont chez eux des vers à soie, dont s'occupent les femmes, et pour qui l'on cueille la feuille du mûrier.
Le produit des champs et des vignes n'égale pas en profit celui des oliviers. Les coteaux en sont couverts ; les troncs noueux rampent et se courbent en mille contorsions bizarres, et le moindre souffle d'air fait palpiter les feuilles cendrées, nettement découpées comme de fines lamelles d'argent.
Les vingt-six métayers de mon ami partagent exactement par moitié avec lui tous les produits de la terre. Ils ont avec le padrone un compte courant, devant donner sur leur part, à chaque récolte, s'ils se sont laissé mettre en retard à la récolte précédente. D'ailleurs^ la constante fraternité que j'ai dite^ rend ces rapports faciles; maîtres et métayers sont les meilleurs amis du monde, et le dimanche, sur Taire, on les voit jouer tous ensemble aux boules et disputer le plus gaiement du monde. J'ai pu constater par moi-même que les contadini se plaignent rarement de leurs maîtres, et souvent, dans les mauvaises années, le maître donne à manger à tous ceux qui vivent sur la terre.
La maison et la terre que Ton donne à cultiver à un co/iWmo se noravciQ podere^ c'est-à-dire pouvoir; on entend par là la mesure de terre qu'un homme peut cultiver seul, sans autre secours que celui de sa famille. Le contadino vit dans la mai-
248 ÉTUDES ITALIExNNES.
son qui est au centre de son podere. Il ne paye pour cette maison aucun loyer au patron.
Différente est la condition des opérai, ouvriers ruraux qui sont à pigione, et payent un loyer. Ceux-là travaillent sur la terre^ là où Itfattore veut les employer^ et reçoivent un salaire d'un franc par jour. Parfois^ un contadino c\}ii\Xq sa situation et préfère vivre comme un ouvrier; c'est, par exemple, un fils qui veut prendre femme, malgré la volonté de ses parents. On dit alors qu'il sort de maison, esce di casa, qu'il va en location, torna a pigione^ qu'il va travailler comme ouvrier, va per opra.
D'ailleurs, sauf une certaine dignité terrienne qui s'attache à la qualité de contadino, le régime du métayer est le même à peu près que celui de l'ouvrier rural : presque jamais de viande, tout au plus le potau-feu, le dimanche ; peu de vin à l'ordinaire et non à chaque repas. Le fond de la nourriture est de pain et de soupe aux hari-
cots. Le reste diffère, suivant le meilleur ou pire rapport des poderi, suivant les meilr leures ou pires années.
Les hommes, le plus souvent, mangent aux champs, sur le travail, comme on dit, sul lapore. Vers midi, on voit les femmes se répandre dans la campagne, portant la nourriture sur leur tête, dans des paniers ou des torchons. Elles mangent avec les hommes, puis ramassent le reste du pain, Técuelle de la soupe, et s'en retournent à la maison. La nourriture se varie des prodjuits de chaque saison. En été, les paysans engloutissent des fruits à s'en faire éclater.
Ils mènent une vie assez pauvre, mais simple et saine, et, malgré la cherté crois^ santé des denrées, le poids écrasant des impôts, ils connaissent peu la misère. Ils ont aussi leurs larmes et leur part des maux de l'humanité, la maladie, la mort des pères, les mauvaises années, les grêles et les gelées. Mais il n'y a aucun de ces vices spéciaux qui augmentent et perpétuent la misère,
25o ETUDES ITALIENNES.
comme dans le sud de Tltalie par exemple.
Le val d' Arno est sain et sûr. Le peuple en est doux, gai, intelligent et religieux.
Les prêtres sont peu cultivés et aussi semblables aux paysans qu'il soit possible. Ils vivent avec le peuple sur un pied d'entière intimité. Cet état choque au premier abord le Français qui passe et s'arrête aux apparences. Il lui paraît en général que le curé manque de tenue, car il est familier avec chacun et chacun est familier avec lui. Le plus souvent pourtant, il est bon prêtre, charitable et dévoué à ses devoirs. J'en ai connu plusieurs qui étaient des hommes charmants et qui, sous un extérieur sans façon, cachaient des âmes vraiment apostoliques, pleins de jugements justes et d'indulgence. Alors, connaissant la bonté de leur âme, il ne me déplaisait nullement de les voir chevaucher leur âne et fumer leur pipe, en allant voir les malades, ou attacher eux-mêmes au soleil, sur de longs bâtons.
DANS LE VAL D^ARNO. 25i
dans un petit jardin fleuri, les rubans blancs de leur macaroni.
Dans quelques paroisses, le curé fait Té-
cole. Car les écoles sont rares et peu fréquentées, et il y a peu de villages. Les travaux des champs n^ont pas trop de tous les bras. Quand un enfant est né, par les soins plus ou moins habiles d'une sagefemme rurale, quand on l'a porté baptiser à l'église, la mère lui donne le sein et le promène partout avec elle. Elle l'assoit par moments sur Taire, devant la porte de la cuisine. Dès qu'il marche, elle le donne à garder à d'autres enfants. Qu'il gagne ses sept ou huit ans, on l'enverra à l'école, si l'école n'est pas loin et que cela ne gêne en rien. Mais on se soucie peu de cela, et un père raisonnable préférera toujours que le petit garde les cochons et apprenne à connaître la terre. On lui montrera ses lettres aux veillées d'hiver.
On ne lui laissera pourtant pas manquer les catéchismes du dimanche, jusqu'à ce
que le prêtre^ à Pâques ou à la Pentecôte^ lui ait fait faire sa première communion ; après la cérémonie, ce jour-là, les communiants dîneront chez le curé. Dès lors, ils seront devenus des hommes, laisseront aux plus petits à garder les bêtes, et iront travailler aux champs avec les pères.
Les mariages sont précoces, car, pour le travail agricole, il faut être de bonne heure établi dans la vie. Aux dimanches, en sortant de Téglise, et aussi l'hiver, dans les longues soirées, quand on va à la veillée dans les maisons les uns des autres, un garçon voit les filles; il choisit celle avec laquelle il veut far all'amore. Alors, il cherche à la rencontrer seule et, prenant son courage, il lui demande amour, le chiede amore. Si l'aveu est bien reçu, le garçon doit alors chercher un ami dévoué, qui s'entremette, prenne des informations et aille demander la fille à ses parents. Une fois les paroles données, les fiancés se voient très librement; il est d'usage qu'ils se
fassent l'un à Tautre de petits cadeaux. La fille^ de son côté, doit faire un cadeau au mécano, à l'ami obligeant qui a porté la demande. Elle lui donne souvent quelque article de vêtement. « Ti tocca la camidalj> lui dit-on^ par façon de proverbe. « La chemise est pour toi ! »
Le mariage est la plus grande fête de la vie. Tous les parents, tous les amis sont convoqués à la grand'messe paroissiale, après laquelle le curé bénit les épousés. La noce sort ensuite en cortège solennel, les mariés en tête, et derrière eux, deux à deux, tous les invités, les femmes d'abord et ensuite les hommes. Le long de la route, sur le passage, les garçons du pays tirent des coups de fusil et des pétards, avec de grands cris de joie sous le ciel bleu. L'épousée a les poches pleines de dragées ; elle en jette à droite et à gauche. Les cloches sonnent à la volée.
On se rend à la villa pour saluer les patrons. Rien de plus charmant et de plus
gai que ce cortège par un éclatant soleil de juillet^ comme je Tai vu. La noce descendait par les sentiers de la montagne, parmi les oliviers; les couleurs voyantes des robes et des fichus brillaient à grands ramages; les cris et les chants se perdaient dans l'air pur. La mariée riait aux éclats^ brave et rougissante, découvrant deux belles rangées de dents blanches. L'époux, gauche et empressé, la couvait des yeux, laissant paraître bien honnêtement son amour ardent et heureux.
Quand on a déjeuné chez les parents de Tépousée, on reforme le cortège pour aller chez l'époux et y laisser la jeune femme, sous le toit nouveau où elle doit vivre. Au haut de l'escalier, la mère de Tépoux attend sa nouvelle fille. Elle lui souhaite la bienvenue, l'embrasse, puis la prend par la main et la conduit à la table.
La mariée est alors chez elle.
Autour d'elle, on se range comme on peut à la table servie, et l'on fait bombance^
^^^^^■— ^— ' ■-—--1 II iiii --■- — . -— - . -, ^
mangeant et buvant d'une façon incroyable à qui ne Ta vu de ses yeux^ se vengeant en une fois d'une longue vie de sobriété.
Le costume du paysan n'est pas sans une certaine recherche^ surtout dans le voisinage des villes et des bourgs. Les hommes portent la veste courte de couleur foncée et le feutre mou. Très souvent, Tété surtout, ils jettent la veste sur une épaule, sans enfiler les manches,, et se drapent ainsi avec une grâce tout antique, car ils marchent très droits, la tête un peu haute.
Les femmes portent des jupes phssées à la taille. Leur coiffure consiste en un fichu de couleurs voyantes, souvent brodé et chamarré. Quelques vieilles le roulent en turban sur le haut de la tête. La plupart rattachent sous le menton, la pointe tombant en arrière, couvrant et découvrant la tète suivant la température. Les femmes, plus souvent encore que les hommes, marchent pieds nus; elles ont la même allure noble, avec les reins cambrés et un rythme élé-
gant dans le pas, qui leur vient de l'habitude quotidienne des fardeaux portés en équilibre sur la tête.
La race n'est point aussi belle que la Romaine aux formes superbes et massives^ que la Calabraise, dont la souplesse nerveuse vient du sang grec. A travers les guerres et les invasions, le Toscan a perdu le type de sa race antique. Mais sa grâce douce est un caractère qu'il n'a point perdu, pas plus que la pureté de sa langue, qu'il n'est pas près de voir corrompre, tant est jaloux le soin qu'il en prend.
Les usages agricoles des Toscans m'ont paru avoir moins changé que toute autre chose depuis les temps les plus reculés. J'ai pris tel plaisir aux moindres détails de la vie, en ce coin du monde, que j'en ai noté le labeur mois par mois ; je me suis rappelé ces bas-reliefs naïfs, à la façade des cathédrales du moyen âge, où, en douze compartiments, des artistes fort simples
DANS LE VAL D'ARNO. 2b7
rappelaient les douze moments du noble travail des champs.
Je commence à novembre : les labours et les semailles sont terminés, et Ton se met à la récolte des olives. Les garçons et les filles escaladent les troncs noueux. La graine noire et parfumée tombe aux corbeilles. Si Tannée est bonne et les arbres chargés, c'est une grande fête, qui amène le peuple entier dehors, aux chants et aux cris de joie sous les arbres argentés. Sur les branches se posent les pieds nus, les tailles des filles se cambrent, les bras se tendent vers le bout des rameaux. Il y a des chutes, des maladresses, des propos gaillards, des rires sans fin.
On continue la cueillette en décembre, et àla fattoria commence le travail de Thuile.
Les bœufs sont attelés au manège et, lentement, d'un pas lourd et régulier, tirent le bras de levier de la presse et font gémir les vis. Dans des sortes de claies molles, sous la presse, Tolive s'écrase, sue, et, en des-
SOUS, par un canal, la liqueur d'or coule onctueusement, embaumée encore de Tâcre odeur du fruit. Le pressoir est commun à tous les contadini. Ils montent tous à la fattoria pour faire Thuile, amenant leurs bœufs, s'ils en ont. Ils s'installent là, jour et nuit, dormant à tour de rôle, car le travail ne souffre aucun retard. De longs jours, de longues nuits, le pas du bœuf résonne dans le frantoio, la vis de bois crie et le ruisseau d'or coule dans les réservoirs.
En même temps, on commence certains travaux des champs; on prépare les plantations de vignes et d'arbres> en donnant aux terrains cette façon profonde que Ton nomme scassare.
Janvier est consacré aux mêmes travaux.
Puis, les gelées passées et la terre amollie, en février, en mars et en avril, on donne aux terrains une façon moins profonde, avec la vanga, bêche en triangle, armée d'un éperon, où le travailleur appuie son pied.
En même temps, on taille la vigne et Toli-
vier; on fait les nouvelles plantations.
En mai^ tandis que les femmes sont toutes dévouées aux soins des vers à soie^ les hommes fauchent les foins^ puis sarclent les champs et brûlent la mauvaise herbe.
Juin et juillet sont pour la moisson et le battage. C'est le moment où les lucioles sont le plus abondantes. A la tombée du jour^ leur étincelle inconstante sautille de gerbe en gerbe. Puis on bat sur Taire^ et, autour de la fattoria, les fléaux sonnent sur la terre sèche. Après la moisson faite, on retourne encore les terres, et le soleil d'août brûle les folles herbes déracinées.
En septembre, sur les coteaux exposés au midi, les enfants se barbouillent la figure de raisin, autour des cuves embaumées où fermentent les grappes rouges.
Les premières pluies d'automne ayant ramolli la terre, on fait les semailles en \
octobre. \
Au cellier, on tire le vin nouveau, le pino chiaro, bien digne de ce nom par sa belle
26o ETUDES ITALIENNES.
couleur de sang. C'est un noble vin, qui sent la grappe et que Ton boit gaiement et à longs traits, quand il coule des gros fiaschi ventrus, au cou grêle, entourés de paille. Quand on a tiré le vino chiarOy on remet sous la presse la grappe encore riche de suc, et Ton obtient une seconde vendange de vin moins fort, mais bon et sain encore, que Ton appelle pîno stretto ou vin serré.
Pour finir ce cycle de Tannée, il faut parler encore du chanvre et du lin, dont la femme de chaque contadino tisse elle-même la toile. Puis, c'est le bétail, bœufs, vaches, chèvres, porcs et moutons. Les bœufs mangent. Tété, du fourrage vert, luzerne, trèfle, sarrasin; Thiver, des raves, du son, du foin. Les moutons paissent. Tété, dans les prés, et pour eux, T hiver, on met en bottes des feuilles de chêne séchées. Quand on veut engraisser les porcs, on les gave d'une pâtée de son, de pommes de terre, de pommes hachées, de glands et de fèves. Mais le plus souvent, ils vivent au hasard, dans les
champs ou dans les fossés^ et on les voit, le long des routes^ en grands troupeaux, tout noirs ou bien blancs et marbrés de grandes plaques noires^ hérissés et incivils^ retourner la terre de leurs groins et chercher leur pitance parmi les racines et les tubercules naturels.
En vérité, je ne pense pas que cette vie des champs, si naturelle et si traditionnelle, ait changé depuis le moyen âge, pas même depuis le temps des Etrusques mystérieux et des excellents agriculteurs romains. Virgile, demain, pourrait écrire, à nouveau les Géorgiques.
Je voudrais avoir fait sentir la poésie de cette contrée, glorieuse par les arts et les lettres, heureuse et forte par vingt siècles de vertus agricoles.
Plusieurs étés, je suis revenu en ce coin du monde pour y retrouver la même pénétrante émotion. Je l'ai quitté pour y revenir, et la dernière soirée que j^ ai passée suffirait pour m'en donner l'envie. C'était une
belle soirée^ si belle que j'en veux fixer le souvenir^ pour que ceux qui m'ont suivi jusqu'ici restent avec moi sur la même impression.
Nous marchons tous les deux, mon ami et moi, sur les arêtes étroites des bizarres collines; puis^ plus bas^ dans le fond frais des vallons. Nous marchons longtemps au hasard. A la fin, nous entrons dans une maison de paysan, une de ces jolies maisons, avec un escalier extérieur, et la log-gia, la galerie ouverte dont les piliers soutiennent le toit.
Le contadino nous offre de son vin, qui coule rouge et luisant du fiasco de paille.
Puis la paresse nous prend : le soleil s'est couché derrière les campaniles de San Giovanni, l'air est tiède et plein de mollesse.
Le contadino attelle ses bœufs; nous voilà assis sur son chariot bas sur roues, riant aux cahots énormes du sentier grimpant, et perdant nos éclats de rire dans les dernières vibrations des cigales.
Mais nous ne rions plus. La nuit vient, sereine et solennelle; quelques lucioles rapides passent encore sur les blés coupés.
Les cyprès sont noirs. Les eaux murmurent dans chaque vallon. Le ciel est clair encore. Une à une, les étoiles s'allument dans Tair limpide et cristallin.
Nous nous taisons^ et les vers du Paradis me reviennent en mémoire , où il est parlé des « glorieuses étoiles » .
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