Boieldieu: notes et fragments inédits. Publiés
L'automne dernier, en traversant la Normandie, je visitai Rouen, berceau de ma famille qui avait quitté cette ville au commencement du XVI^ siècle et qui, depuis lors, s'était fixée à Genève. Pendant le court séjour que j'y fis, je me souvins de la liaison tout amicale qui, à une époque déjà ancienne, nous avait unis à l'un des plus illustres enfants de la vieille capitale de la Normandie, — je veux dire Boieldieu, le sympathique et brillant compositeur, dont le nom retentit encore avec tant d'éclat et dont le centenaire a été si dignement célébré en 187^.
Ce n'est que tardivement, il est vrai, que sa ville natale s'est décidée à lui rendre
l'hommage qui lui était dû ; mais l'empressement avec lequel ses dernières compositions furent accueillies à Rouen, durent lui être un agréable dédommagement de la froideur des premières années. Il montre assez sa satisfaction en dédiant aux Rouennais, ses compatriotes, Les deux Nuits, celui de ses ouvrages qu'il affectionnait le plus, ainsi qu'il le dit lui-même ', et qui n'eut pourtant qu'un succès presque nul. Ce fut l'une de ses dernières œuvres.
Ce n'est pas de Boieldieu musicien que je
' Voici la dédicace écrite de la main même de Boieldieu sur la partition (Biblioth. Rouen) :
€ En dédiant la partition des Deux Nuits à mes chers concitoyens, je mets sous leur protection un des ouvrages de moi que j'affectionne le plus, quoique son succès n'ait peutêtre pas eu la popularité de plusieurs autres de mes opéras: mais cette popularité laisse quelquefois peu de chose après elle. Le suffrage des artistes et celui des gens de goût donnent seuls une valeur durable aux produits des arts; et, sous ce rapport, les suffrages que j'ai eu le bonheur de recueillir de ceux en qui je mettrai toujours ma confiance quand ils me permettront de les consulter, me donnent l'espoir que la musique des Deux Nuits, quand elle aura été entendue plusieurs tois, méritera peut-être un jour l'honneur d'avoir été offerte à ma \ illc natale.
c HOIEI.DIËU. >
voudrais parler, — on a déjà souvent et fort bien apprécié le compositeur j seulement, parmi les nombreux ouvrages qu'il a inspirés, on a négligé un des traits de la physionomie de ce grand homme, et c'est sur Boieldieu peintre que j'aimerais attirer l'attention.
Boieldieu peintre ! L'expression peut étonner. Mais les beaux-arts sont si étroitement unis entre eux, qu'il n'est pas surprenant qu'un homme de l'imagination et du talent de Boieldieu dans la composition, se soit senti attiré vers une autre branche de la grande famille artistique, et même ait pu parvenir à un certain degré de mérite.
Son exemple n'est point le seul que nous connaissions : notre famille possède un fort joli petit paysage à l'huile fait par Xavier de Maistre. De nos jours même, comme au moyen âge, nous voyons plus d'un artiste qui, après avoir pendant quelques années habilement manié le pinceau, s'applique
soudain avec une nouvelle ardeur à la littérature — qui, elle aussi, est un art — ou à la musique.
Dernièrement, à la suite de circonstances de famille, j'ai été assez heureux pour me procurer un petit tableau de l'auteur de la Dame blanche., fait pendant son séjour en Russie. Je me suis livré alors à diiférentes recherches, et j'ai retrouvé des lettres, une autre peinture à l'huile et quelques dessins. L'un de ces dessins à l'encre de Chine est très soigné^ il figure sur une grande feuille de papier, au milieu de croquis spirituellement et finement faits par Orlowsky, le célèbre peintre russe du commencement de ce siècle '.
On sait qu'après des chagrins domestiques, Boieldieu quitta la France en 1803 et vint se fixer en Russie, où l'empereur Alexandre I"', heureux de se l'attacher, le reçut avec une distinction toute particulière.
' Ces dessins sont signes par Boieldieu et Orlowsky, avec la date 1807.
Il ne tarda pas à faire la connaissance de la famille Duval, établie à St-Pétersbourg depuis 17 )0, et se lia particulièrement avec M. François Duval, consul général suisse.
La liaison fut étroite et durable, puisque vingt ans plus tard Boieldieu écrivait à M. Duval, en date de Paris, le 7 janvier 1823, une lettre où la musique et la peinture avaient leur part.
« Paris, le 7 janvier 1823,
ce Mon cher Duval,
ce J'ai remis, il y a quelques jours, à la diligence un paquet à votre adresse, contenant la musique qui m'a paru convenir à M""' Duval i elle trouvera ce qu'il y a de plus nouveau et de plus brillant en musique de harpe, des romances dont plusieurs sont très jolies, et quelques morceaux de mes opéras, puisqu'elle a la bonté de les désirer. Je n'ai rien fait, en fait de romances, depuis mon départ de Russie, le théâtre absorbant le peu
d'idées que le ciel m'a données; excusezmoi donc si je ne vous envoie point de romances de mon crû ; excusez-moi surtout si j'ai tant tardé à vous répondre, mais une belle-sœur malade, qui vient de succomber à une maladie d'un an, m'a pris, depuis un mois à peu près, le peu de moments dont je pouvais disposer. Je lui étais fort attaché et cette perte m'a été très sensible; excusezmoi donc et ne m'accusez point de négligence. Si vous aviez la bonté de me charger, vous et Madame Duval, de toutes vos commissions quelles qu'elles puissent être, je vous prouverai que je ne néglige rien quand il faut prouver du zèle à ceux que j'aime, et vous serez dans tous les temps un des premiers sur la liste. Combien je vous félicite du bonheur dont vous jouissez ; il n'y a que celui-là de véritable ; une femme bonne, aimable, remplie de talents, des enfants que l'on voit croître sous ses yeux, voilà le vrai bonheur, tout le reste est faux et n'est qu'illusion. Je félicite Madame Duval d'avoir lié
son existence à un être tel que vous, et telle est mon opinion sur vous que je vous félicite sans connaître l'objet de votre choix, car je suis bien sûr que votre cœur s'est laissé bien guider par votre excellent esprit ; aimant les arts comme vous les aimez, vous vous trouverez heureux, j'en suis sûr, d'avoir épousé la fille du célèbre TœpfFer ; nous parlons souvent de lui à l'Institut, je m'étonne qu'il ne soit pas des nôtres comme associé libre, ou comme correspondant, ou comme membre honoraire.... mais à la première nomination il ne dépendra pas de moi que cela soit. En attendant, veuillez présenter de ma part à M. TœpfFer l'assurance de mes sentiments d'estime et d'admiration pour son beau et séduisant talent. Je désire bien aussi que Madame Duval agrée avec bonté l'hommage de mes sentiments respectueux.
ce Merci, merci mille fois de votre aimable invitation à venir vous voir à Genève, je suis bien sûr que ma santé s'en trouverait bien, et si je le pouvais, j'y serais déjà, mais ce
n'est qu'un plaisir différé. Je désirais voir la Suisse sans espérer vous y trouver, jugez combien ce voyage me serait précieux, vous y étant. Rappelez-moi bien, je vous prie, au souvenir de vos chers frères et de tout ce qui compose \ excellente famille.
« Un mot de la vente de Chenard. Ne recevant point de réponse à la lettre que j'avais oublié d'affranchir et qui, pour cette raison, a été retardée, je me trouvais un peu embarrassé pour le Karel Dujardin.
Mais sachant qu'il valait plus de 3000 fr., je l'ai poussé jusqu'à cette somme à votre intention, mais il a été adjugé à 4) 00 fr. et revendu le lendemain à yooo ir. ^ vous voyez que j'étais loin de compte à 5000 fr.
t' Vous désirez, je le vois, un Paul Potter
Je n'en connais point à vendre, mais
si le hasard m'en fait rencontrer, je vous en donnerai avis, ne fût-ce que pour parler tableaux avec vous, ce qui, vous le savez, a toujours été un grand plaisir pour moi. Donnez-moi donc quelques commissions à
faire pour vous ! Le grand-duc Constantin me charge de lui acheter des gants, des bas, des épaulettesj faites de même, et que ce soit encore un souvenir de Russie, je vous en prie, je vous en supplie. Madame Bertin, qui me charge de la rappeler à votre bon souvenir, est tout à vos ordres si Madame Duval a besoin de quelque objet de toilette
Ainsi donc nous attendons vos ordres.
ce Puisque vous voulez que je vous dise mon déboursé pour la musique, je vous le dis, ne fût-ce que pour vous mettre à l'aise pour les prochaines commissions : il est de 3 ^ fr., mais dans ce prix n'est pas comprise la musique de moi, que je n'ai point payée, mon frère en étant l'éditeur ^ j'espère que vous me permettrez de l'offrir à Madame Duval. Si pour les 3 <j fr. vous voulez m'envoyer (quand vous aurez une occasion) quelques bouteilles d'eau verte ou absinthe de Suisse, très renommée pour les maux d'estomac, vous me ferez un véritable plaisir. Comme tous les arrivants de Genève,
quand ils viennent de Lyon, passent devant ma porte à Villeneuve St-Georges, vous m'obligeriez en me les adressant chez M. Mattard, maître de poste à Villeneuve St-Georges ; je le préviendrai et je pense que, soit par la diligence, soit par une occasion, cela ne peut être incommode aux porteurs, puisque c'est là qu'on change de chevaux^ par ce moyen nous éviterons les entrées qui sont très chères.
" C'est moi maintenant qui vous demande pardon de vous importuner, mais je compte sur votre indulgence, sur votre amitié, et vous prie d être bien assuré des sentiments du véritable attachement de votre tout dévoué pour la vie.
Ce que désirait Boieldieu, à cette époque, c'était de faire nommer correspondant ou associé de l'Institut le célèbre peintre Adam Tœpffér, père de Rodolphe, l'auteur célèbre
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aussi des zMenus Propos et des U^uvelles genevoises :
ce Vous devez me trouver bien malhonnête, mon cher Duval, de ne vous avoir pas annoncé plus tôt la réception de votre excellente eau verte et remercié des peines que vous vous êtes données pour cela. Je dois cependant être d'autant plus reconnaissant que vous m'avez envoyé beaucoup plus en liqueur que je ne vous avais envoyé en musique, et je me regarde comme votre redevable ; mais j'espère m'acquitter au premier opéra que je donnerai, en envoyant à Madame Duval les morceaux que je croirai être dignes de lui être présentés.
« Pour en revenir à mes torts envers vous, ils ne seraient pas excusables si je ne vous en disais pas la raison et la voici :
«J'espérais toujours, en retardant de vous écrire, vous dire quelque chose de positif sur les démarches que j'ai faites pour que nous ayons comme correspondant de Tins-
titut votre cher beau-père M. Tœpffer. Je croyais toujours qu'on allait s'occuper de nommer aux places vacantes, mais rien n'a été fait depuis que je vous ai écrit.
ce Voici où j'en suis : j'ai parlé de M. Tœpffer à beaucoup de mes confrères, et il m'a suffi de le nommer pour donner delà valeur au désir que j'ai exprimé. Je l'ai fait porter sur la liste des candidats^ cela est fait depuis trois mois. Mais comme il n'y a que cinq ou six places vacantes, et que les aspirants sont en grand nombre, il faut pour arriver à mon but que M. Tœprfer me seconde aussi, en me donnant le nom de ceux de mes confrères avec lesquels il peut avoir été en relation. Il serait même bon qu'il leur écrivît et qu'il leur témoignât le désir qu'il aurait d'être membre correspondant ou associé étranger. Il est d'absolue nécessité qu'il en écrive au président et au secrétaire perpétuel, cela est d'usage et, faute de cette formalité, ce n'est qu'à ma sollicitation que M. Tœptfér a été porté sur la liste des candidats.
ce Dans ces deux lettres, l'une à M. Cartellier, président de loAcadémie des beauxarts, et l'autre à M. Quatremer de Quincy, secrétaire perpétuel de ï Académie des beauxarts (il faudra m'envoyer ces deux lettres ou les adresser au palais de l'Institut), — dans ces deux lettres, dis-je, M. Tœpffer exprimera franchement le désir qu'il aurait
de faire partie de l'Académie etc Cela
consolidera ce que j'ai déjà fait, et je ne me ralentirai sûrement pas quand les nominations seront fixées. Je crois que ce sera pour dans quinze jours ou trois semaines. Cela peut être retardé, mais non avancé. Nous avons donc du temps, et je l'emploierai bien, soyez-en sûr; j'ai déjà parlé à Tonnay, à Bidault, à M. Regnault et à plusieurs autres qui m'ont promis formellement leur voix. Si M. Tœpffer peut directement en obtenir trois ou quatre, j'ai lieu d'espérer.
« Ce serait un bien grand plaisir pour moi de faire en cette occasion quelque
chose qui vous fût agréable ainsi qu'à M. TœpfFer, dites-le-lui bien, et si je ne réussis pas, il n'y aura pas de ma faute ; dans tous les cas ce ne serait que partie remise, mais étant sur la liste, c'est un titre qui finit toujours par un résultat satisfaisant.
« Je vais attendre votre réponse, ou celle de M. TœpfFer, pour le nom des personnes avec lesquelles il est lié. Vous me ferez savoir aussi quand ses lettres au président et au secrétaire seront envoyées. Il peut, s'il le juge à propos, me nommer dans les lettres qu'il écrirait particulièrement, mais non dans celles écrites au président et au secrétaire, lesquelles sont lues ofiiciellement à l'Académie lorsqu'on est occupé de faire la liste des candidats.
" Adieu, mon cher Duval, je n'ai que le temps de vous remercier encore et vous souhaiter, à vous, à Madame Duval et à votre cher enfant, tout ce que vous pouvez désirer en santé et en bonheur. Rappelez-
moi, je vous prie, au souvenir de toute votre chère famille.
ce Votre bien dévoué pour la vie.
f BOIELDIEU. >
ce M""' Bertin me charge de la rappeler à votre souvenir. »
Mais retournons à St-Pétersbourg, d'où nous nous sommes éloignés un peu longtemps.
Amateur distingué de peinture, M. Duval réunissait dans son salon ce que la capitale renfermait alors de peintres et d'artistes renommés. C'est là, dans l'intimité, que Boieldieu, démenti et les peintres Orlowsky, Kyprinsky, Perrière et tant d'autres contribuaient, chacun pour sa part, à l'amusement de tous. Boieldieu prit le crayon et fit quelques-uns de ces charmants dessins que nous voudrions posséder en plus grand nombre et dont nous avons souvent entendu parler.
Du crayon à l'huile il n'y a qu'un pas et le Corrège de la musique put bientôt dire à son tour : f^ cAncKio son pirtore I » Il serait cependant difficile d'avoir une opinion un peu arrêtée sur le mérite des ouvrages de peinture de Boieldieu d'après le seul examen des ouvrages que nous avons à notre disposition. Un de mes cousins possède une copie à l'huile de très petite dimension qui, selon toute probabilité, doit être d après Nicolas Poussin, et un dessin au lavis. Ce dessin représente Boieldieu lui-même revenant d'une vente de tableaux anciens^ il est chargé de toiles de toutes les grandeurs ^ il en a, détail amusant, jusque sur son chapeau ! Ce qui nous prouverait, si nous ne le savions déjà, que l'auteur de la Dame blanche était un amateur passionné de tableaux, et nous en pourrions conclure aussi qu il savait fort bien donner une réalité saisissante à une fantaisie humoristique.
La copie d'après Poussin nous montre quelque chose de plus, elle nous fait voir son intelligence des maîtres et, en outre, l'homme au courant de son métier. Cette petite peinture est d'une franchise d'exécution qui dénoterait la main d'un artiste plutôt que celle d'un amateur.
D'autre part, le petit paysage en notre possession, fait d'après nature \ vient encore ajouter un élément bien essentiel à l'appréciation de Boieldieu : on y trouve une impression directe et naïvement rendue du site qu'il s'était proposé de peindre, et c'est là que l'on pourrait le mieux reconnaître l'indice d'une individualité s'exerçant en dehors de toute préoccupation étrangère à son propre sentiment.
De retour à Paris, Boieldieu, pour tromper la longueur des séances académiques, pensait à ses amis artistes et se démenait en leur faveur, comme le prouvent ces
* Vue prise à Krestowsky, une des îles formées à St- Pétersbourg par les bras de la Neva.
lignes au peintre W.-A. TœpfFer, en date du j janvier 1824 :
« Monsieur,
« En vous adressant mes félicitations de nouvelle année pour vous et votre cher gendre, combien il m'eût été agréable de vous annoncer la réussite de la démarche que nous avons faite près de notre Académie. Malheureusement nous n'avons pu l'emporter sur le nombre de ceux qui avaient des intérêts directs à faire valoir. C'est M. Granet et M. Ingres qui ont obtenu les deux places de correspondant dont j'espérais vous faire obtenir une. Les deux élus sont élèves ou amis intimes de la plupart de mes collègues, et dès que leurs noms ont été portés sur la liste des candidats, j'ai prévu ce qui est arrivé. M. Révol, de Lyon, a été aussi fortement appuyé, enfm voici la liste qui a été présentée et l'ordre dans lequel étaient les concurrents : MM , Ingres,
Granet, Chauvin, Reutcr, Révol, Tœprfer,
Devosges, Laurent, et pour tant de concurrents il n'y avait que deux places à donner! Mais je ne me tiens point pour battu, Monsieur ^ notre secrétaire perpétuel et notre président, qui savent tout l'intérêt que je vous porte, me promettent qu'il sera possible avant peu de nommer un troisième correspondant, et certainement je ne me ralentirai pas^ je le ferai avec d'autant plus de confiance que tous ceux de nos membres à qui j'ai parlé de vous (notamment MM.Tonnay, Bidault, Thibault, Desnoyers le graveur et bien d'autres) rendent à votre grand talent toute la justice qu'il mérite.
ce Ce qui me doit donner encore un peu de confiance, c'est qu'après MM. Ingres, Granet et Révol, vous êtes celui des concurrents qui a eu le plus de voix; donc pour la troisième nomination dont je vous parle nous n'avons à combattre que M. Révol, et j'espère que parmi ceux qui étaient pour MM. Ingres et Granet, nous trouverons du renfort pour lutter avec avantage.
ce Je vous prie, telle chose qui arrive, de croire qu'il n'y aura pas de ma faute, car je prends cette affaire à cœur et me trouverais si heureux de pouvoir vous être agréable à vous. Monsieur, et à votre excellent gendre auquel je serai attaché toute ma vie, que c'est moi plus que vous qui serai l'obligé si je puis réussir.
ce J'ai bien quelque petit reproche à me faire de répondre si tard à la lettre que vous me fîtes l'honneur de m'adresser cet été, mais comme on m'annonçait cette nomination comme devant être prochaine, j'attendais toujours quelque résultat avant d'avoir l'honneur de vous écrire.
ce Recevez, je vous prie, Monsieur et, je l'espère toujours, mon futur collègue, l'assurance des sentiments d'estime et de haute considération que je dois à votre personne et à votre grand talent.
ce Veuillez bien ne pas m'oublier auprès de Monsieur et Madame François Duval et
près de toute leur famille ; veuillez les assurer tous que mes sentiments pour eux sont sincères et inaltérables. »
Presque en même temps qu'il s'adressait avec tant d'amabilité à celui qu'il aimait à appeler son « futur collègue >^, il reprenait avec succès le crayon et plus d'un de ses confrères eût pu se reconnaître dans ses gracieuses caricatures. M. Pougin parle d'un petit tableau à l'huile représentant une vue de Villers-sur-mer, peint par Boieldieu et en possession de son petit-fils, M. Louis Aigoin; il mentionne aussi des dessins à la sépia faits en collaboration avec Cherubini.
Que conclure de tout cela? Ne pourraiton pas hasarder cette opinion que Boieldieu, avec son tempérament d'artiste, était en peinture un amateur distingué ? Son esprit était occupé toujours. Il lisait beaucoup et si la musique était pour lui l'essentiel, elle n'était pas, du moins, exclusivement absorbante. Rien de ce qui touchait aux beaux-
arts ne lui était étranger^ nous en voyons la preuve à chaque instant dans les lettres qui nous restent. En voici une, par exemple, écrite de Milan, le i*'' juin 1833 :
« Cher et ancien ami,
« Après deux ans de voyages ordonnés par les médecins pour tâcher de faire cesser une malheureuse extinction de voix qui dure encore malgré tout, me voilà bien près de vous et j'espère vous embrasser du 8 au 9 courant ; mais j'ai si peu de temps à passer à Genève, que j'ai voulu vous prévenir de mon arrivée pour qu'en descendant de voiture, probablement le 8 dans le courant de la journée, nous puissions savoir si vous êtes en ville ou à votre campagne, ce dont je vous prie bien de m'instruire par un petit mot à mon nom, remis à l'hôtel de YEcu de Genève, où nous devons descendre ou seulement nous arrêter pour prendre votre mot, car si vous nous indiquez une auberge où
nous serions mieux quant à la situation et à l'économie (ce dernier point est très essentiel pour nous, après tant de courses ruineuses), nous suivrions les conseils que vous nous donneriez à cet égard.
« Je voyage sans domestique, avec ma femme et mon fils, et nous sommes suivis d'un très aimable ménage, M. et M'"^ Pierlot, riches propriétaires de Bordeaux ; mais nous ne tenons à loger dans le même hôtel qu'autant qu'il n'y a de gène pour personne ^ ainsi donc, si pour les sept à huit jours que nous avons à passer à Genève, vous nous indiquiez un autre gîte que celui de YEcu de Genève, nous ferions en tout ce que vous nous conseilleriez de faire.
« Cher Monsieur François, quel plaisir j'aurai à vous embrasser et à me trouver près de votre si bonne et si aimable famille ! Cela sera terminer de la manière la plus agréable un voyage qui a déjà eu tant d'intérêt pour moi.
ce Qu'elle est belle cette Italie que nous
venons de parcourir et dont nous avons la tète toute pleine ! Que de belles choses nous avons vues à Rome, à Naples, à Florence, à Bologne, à Venise, à Milan ! Quels chefsd'œuvre en peinture, en sculpture, en architecture! Mais, vous le dirai-je:' je suis fatigué d'admiration en peinture dans un genre qui, malgré son élévation, n'eût pas été le mien si j'eusse été peintre, et j'éprouve en peinture ce que j'éprouverais en littérature si, pendant six mois de suite, j'eusse entendu parler en vers ronflants et pompeux. J'ai besoin de prose spirituelle et naïve et plus d'une fois, en voyant Raphaël, le Dominiquin etc., etc., etc., j'ai pensé à vos délicieux Karel Dujardin, Wouwerman, à ce charmant (i') au petit âne et à tant d'autres que vous avez. J'ai vu de beaux Claude Lorrain, mais ils ne me font pas oublier Ruisdacl, pas plus que le Tasse et l'Arioste ne me font oublier Lafontaine.
«'Il en est de même pour les différents sites que j'ai vus. Ceux des environs de Rome
sont toujours en vers alexandrins, et près de Florence, près de Milan surtout, j'ai retrouvé la prose avec un grand plaisir j je vais éprouver des sensations toutes nouvelles en visitant vos belles contrées. J'ai vu aussi les Pyrénées, qui ont aussi un bel effet, mais d'après ce que j'en ai vu en peinture, les Alpes ont un aspect plus gigantesque et plus varié. Je vais en juger, puisque demain je me mets en route. Nous partons avec notre voiture, mais avec des chevaux de voiturier, voulant voir le Lac Majeur et passer quelques heures à Lausanne, chez M. Perdonnet dont nous avons vu la famille l'année dernière à Hvères et l'hiver dernier à Pise. Tout cela nous prendra sept jours^ c'est donc le 8 que nous arrivons à Genève si, comme nous l'espérons, nous ne sommes arrêtés par rien.
« A revoir donc, cher et bon Monsieur François ; ma femme, mon fils et moi nous vous présentons nos assurances de véritable attachement, et nous vous prions de faire
agréer respects et amitiés à Madame Duval et à vos chers frères, dont nous désirons bien ne pas être oubliés, ce Votre ami bien dévoué,
fc Préparez-vous donc à voir un muet, mais son cœur parle tout haut lorsqu'il s'agit
de vous Du reste, je me porte assez bien
et le bon lait de la Suisse va consolider ma santé, j'en ai l'espérance.
" Comme je ne veux vous causer aucun dérangement, si vous êtes à votre campagne, dites-moi seulement comment y aller pour passer quelques heures avec vous. »
La nature l'enchantait. Quelques traits de plume lui suliisaient pour décrire un tableau que l'on croirait voir, tant les couleurs sont vives, les expressions énergiques, la nore juste. Après toutes les splendeurs des toiles d Italie, il éprouva un grand plaisir à contempler quelques-uns des sites sauvages de
la Suisse. Je crois qu'à ce moment il avait renoncé au pinceau, mais il n'aimait pas qu'on profanât la peinture; c'était un art, et il ne fallait pas l'avilir en tenant compte des exigences souvent outrées et parfois mercantiles du public.
En séjour à Genève avec le peintre Gudin, ces deux messieurs firent visite à François Duval dans sa campagne de Morillon '. Naturellement on parla peinture, et à cette occasion Boieldieu se mit à gourmander très vivement Gudin sur le peu de soin qu'il apportait à ses ouvrages. Il faut bien dire que Gudin, à cette époque, fabriquait énormément pour faire face à la commande qui l'accablait. Ce simple fait ne montre-t-il pas que Boieldieu avait son franc parler avec son célèbre ami, et que ce franc parler était bien accueilli, parce qu'on le savait judicieux ?
' M. Fr. Duval avait quitté la Russie en 1816 et était venu s établir à Genève ; sa collection de tableaux anciens, composée d'une quarantaine de toiles des premiers maîtres, fut vendue en 1846 au comte de Mornv, qui s'empressa de la taire revendre aux enchères publiques à Londres.
Ses amis, du reste, avaient pu éprouver la fidélité de ses sentiments et la solidité de son attachement. Duval appréciait cette âme affectueuse et chaleureuse, dont les années n'avaient point atténué le dévouement. <^ Je pensais rentrer à temps pour écrire hier, >j disait Duval, en date de Paris 2 i août 1830, f< mais je suis resté chez Boieldieu plus longtemps que je ne pensais ^ j'éprouve toujours un vif plaisir à retrouver de ces vieilles connaissances. »
Boieldieu éprouvait le mcme vif plaisir que Duval dans le commerce d'une amitié sincère. A peine rentré à Paris après ses longs voyages, il s'en voulait à lui-même d'avoir laissé trop longtemps sans nouvelles son ami de vingt-cinq ans :
€ Paris, 25 novembre 1833.
<^ Cher bon ami (je ne puis me résoudre à dire ce froid Monsieur aux gens que j'aime), il y a bien longtemps que je veux vous écrire
et bien certainement j'aurais dû le faire plus tôt, mais outre que je suis un peu paresseux de mon métier, vous ne pouvez imaginer combien de tracasseries de tout genre, combien d'ennuyeuses affaires m'attendaient à Paris et à ma campagne après deux ans d'absence. Ajoutez à cela des sollicitations sans nombre auprès de MM. les ministres, dans le but de me faire rendre une partie de ce que la Révolution de juillet m'a fait perdre, ce à quoi j'ai réussi en partie. Et vous, cher bon ami, qui n'aimez pas non plus les ennuis, vous aurez une idée de ceux que j'ai éprouvés et vous m'excuserez, j'en suis sûr, si je ne vous ai pas écrit plus tôt, vous qui avez été si bon pour nous à notre passage à Genève.
« Au moins avez-vous entendu les adieux, les vœux pour la bonne santé que je vous ai adressés du haut de la montagne du Jura, d'où j'avais sous les yeux le tableau le plus magnifique que j'aie vu de ma vie. Adieu, bonne et charmante Genève ! Adieu, bons
et véritables amis! Telles étaient les expressions de regret que nous vous envoyions de loin.
"Nous fîmes route après assez tristement, puis nous versâmes, heureusement sans accident. Puis enfin ma femme, qui en avait eu la nouvelle à Genève et qui n'avait pas voulu troubler le bonheur d'être avec vous, m'apprit la mort de ma bonne vieille mère. Tout cela a rendu bien triste mon retour en France, mais je commence à me racclimater. J'ai repris mes habitudes et je ne regrette le beau ciel d'Italie que comme on regrette un rêve agréable.
<< Il me semble, en effet, que tout ce que j'ai vu pendant mes voyages est un rêve pour moi et qu'il n'y a de réel que l'existence à laquelle je suis habitué à Paris, quoiqu'elle ne soit pas entièrement dans mes goûts. Mais ma femme aime son Paris, mon fils en a besoin pour achever son éducation d'artiste. Résignons-nous au retour à Paris!
«' Jusqu'à présent ma santé ne souffre pas
— 35" de nos froids humides et de nos brouillards. Je suis toujours sans voix, mais la poitrine va assez bien et le lait d'ânesse que j'ai pris pendant deux mois avec tout le soin recommandé par votre bon et aimable docteur, m'a fait beaucoup de bien. Je le reprendrai au printemps et si les grands froids ne me causent pas des accidents, j'espère arriver à conserver une santé passable.
« En parlant de votre bon docteur, vous savez que je ne me suis pas acquitté avec lui. Vous m'aviez promis de vous en charger, et Gudin devait vous remettre ce que vous auriez payé pour cela. Mais ce pauvre Gudin, tout occupé de sa peinture et surtout de sa santé, n'a pu rien me dire à ce sujet. J'ai donc recours à votre bonté pour m'acquitter de ma dette, en vous priant de me dire comment vous faire remettre ce que vous auriez payé pour moi. Rappelezmoi bien au souvenir de ce cher docteur.
Nous avons bien parlé de lui avec M. Ch
et j'ai vu avec plaisir que parmi nos méde-
cins il jouit d'une réputation bien distinguée.
" Comment se portent Madame Duval, vos enfants, votre famille en général, à laquelle nous présentons à chacun en particulier nos assurances d'attachement. Comment se porte aussi M. Tœpffer, que je regrette tant de n'avoir pas vu. Le petit tableau que je dois à votre bonté est souvent admiré et apprécié par nos habiles peintres. Vous n'oubliez pas le petit pendant de vous que vous m'avez promis. La bordure est accrochée, elle attend son tableau. Je vous en prie bien, ne m'oubliez pas.
et Vous m'avez parlé d'eau -de -vie de Cognac et l'on m'a adressé pour cela à un homme qui en a, dit-on, d'excellente. Malheureusement ni moi ni les miens ne sommes en état d'en juger pour savoir à quoi nous en tenir. Je vous envoie i 2 bouteilles de cette eau-de-vie vantée par mes connaissances. La caisse est partie il y a cinq jours par le roulage accéléré. Il faudra que vous
me disiez bien franchement si cette eau-devie est telle qu'on me l'a annoncée et si elle vous convient. Je pourrai vous en renvoyer le nombre de bouteilles que vous désirez. J'en prendrai aussi pour notre maison d'après ce que vous me direz.
ce Je voudrais bien vous être bon à Paris pour autre chose. Pensez bien à tout le plaisir que vous ferez à ma femme et à moi, si vous et Madame Duval nous chargiez de vos commissions dans quelque genre que ce soit.
ce Enfin donnez-moi l'occasion de correspondre avec vous. Ne nous écrivons pas des lettres, mais des mots qui nous feraient croire à un voisinage tel que je le désirerais tant avec vous. Croyez surtout, cher et bon ami, que personne plus que moi ne vous est attaché. Sans que vous le sachiez, je cause souvent avec vous. Je vous vois près de votre si aimable femme, j'embrasse vos enfants, je joue même avec eux et quelquefois je me mets à trembler pour l'aimable petit qui monte si haut dans les arbres. En-
suite je fais ma tournée, je vais dîner chez votre bon frère Louis, de là je vais chez le bon frère Jacob et je reviens de ma course sur le boulevard Montmartre en me disant : Voilà encore un petit rêve auquel je reviendrai quand je voudrai me réjouir
1> A ame.
ce Adieu, cher et bon ami. Croyez à tout
l'attachement pour vous et tous les vôtres
de votre bien dévoué de cœur,
c BOIELDIEU. '>
ft Ma femme, mon fils s'unissent à moi, et j'aime encore plus mon cher Adrien depuis qu'il vous aime comme le fait son père.
<c Rappelez-moi au souvenir de MM. Perrière et Tœptfer fils. »
Que de choses dans cette lettre, l'une des dernières du maestro! Que de vœux excellents pour Genève et pour ses amis ! Que de regrets du ciel de l'Italie! Hélas! tandis que la plume courait, la mort venait, et un
an environ après cette charmante effusion et cette douce marque de confiance, Boieldieu, depuis longtemps attaqué parla maladie, ne tardait pas à succomber. Il s'éteignit, comme on sait, en 1834.