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LA POLÉMIQUE DES ( SATIRES

Quel que soit le talent poétique de Despréaux, il n’y à pas de’ doute que le critique n’efface en lui le poète. Etla marque infaillible de sa vocation, la voici : tandis que les poètes, qui sont essentiellement et éminemment poètes, ne font guère que la théorie de leur talent, érigeant en bornes de l’art leurs impuissances et leurs procédés en lois, celui-ci échappe à la tyrannie du tempérament : il explique ce qu’il ne sait faire; il conçoit un art supérieur au sien; sa théorie est infiniment plus vaste et plus haute que sa pratique.

La critique, en ce temps-là, ne s’exerçait pas paisiblement et comme un droit que nul ne songe à nier. On avait des traités didactiques et généraux, des Rhétoriques et des Poétiques : on n'avait guère vu un homme se donner mission de dire au public ce qu'il devait penser des écrivains et des œuvres.

La plupart du temps ceux qui disaient leur sentiment sur les ouvrages nouveaux étaient les amis ou les ennemis de l’auteur. C’étaient ou des libelles ou des apologies passionnées, où les ‘idées et les doctrines n'étaient que les armes de la haine ou de la complaisance. Les critiques d'humeur et d'habitude étaient pires que tout : gens hargneux, qui faisaient profession de tout déchirer, et de défaire à belles dents les réputations. Tel Gilles Boileau, le frère aîné de notre poète, le malicieux dénonciateur des plagiats de Ménage : que prétendait-il par là? faire du bruit, et faire du mal. C’est en deux mots la définition de la critique avant Despréaux. MN IT I fut, lui, un vrai critique, et le premier, en exceptant toutefois cet abbé d’Aubignac, si pédant et si injurieux, mais qui du moins bataillait pour des idées et des principes. Boileau, laissant de côté l’érudition et la diffamation, offrit aux honnêtes gens des jugements sincères, que le goût seul et un certain idéal de perfection littéraire dictaient. Mais d’abord les honnêtes gens ne comprirent pas, d’autant que cette impartiale critique s’annonçait sous le nom de Satire. Ils s’'amusèrent ou s’indignèrent des attaques dirigées contre tant d'écrivains connus, sans y chercher d’autre raison que la malignité et l’humeur caustique : explication facile, et jusque-là presque toujours justifiée. Boileau leur fit l'effet d'un médisant comme les autres, mais plus forcené que les autres : Car il ne prenait pas un adversaire, ou deux, comme les plus enragés faisaient auparavant; il

semblait jeter aux quatre vents le défi de Rodrigue ; tout ce que les lettres nourrissaient de grands et de petits, de redoutables et de méprisables faiseurs de sonnets et de romans, d’épopées et de petits vers, il n'épargnait personne, et chaque pièce nouvelle qu'il donnait et qui courait manuscrite sous le manteau offrait à la risée publique encore de nouveaux noms. Dans la Satire Ï paraissaient Colletet, Montmaur, Saint-Amant, et puis, reconnaissable sous le masque, P**, c'est-à-dire l’oracle de l'Hôtel de Rambouillet et de l’Académie, le conseiller littéraire de Richelieu et de Colbert, l’illustre Monsieur Chapelain. Puis, après une légère atteinte portée à l'abbé de Pure dans la Satire VI, voici que reviennent dans la VII°, et Colletet et Chapelain, flanqués de Sauval, Perrin, Pelletier, Bardin, Mauroy, Boursault, Titreville, Montreuil. La Ile amène Quinault entre Pelletier et l'abbé de Pure, et un certain Scutari, qui déguise mal le capitan poète Georges de Scudéry. Dans la IVe, Chapelain, avec Ménage; Chapelain encore, dans le Discours au Roi, en compagnie de Charpentier et de Pelletier; Chapelain dans le dialogue des Héros de romans, suivi de Mile de Scudéry, de La Calprenède, Quinault ét l’abbé de Pure; Chapelain toujours dans la Satire IIT, et Quinault, et Pelletier, et Mlle de Scudéry, et Le Pays, et La Serre : mais voici, de plus, l'inventeur de lénigme française, prédicateur chrétien et poète galant, l'abbé Kautain, ou Cotin, Trissotin en propre personne. Boileau le tient et ne le lâchera plus : il le ramènera dans la

Satire VIIL, il le représentera neuf fois dans la IX°, avec une insistance cruelle. Chapelain, avec lui, sera aux places d'honneur; puis défilent Pelletier, Bardin, Perrin, Pradon, Quinault, Mauroy, Boursault, l'abbé de Pure, Neufgermain, La Serre, Saint- Amant, Coras, Las Fargues, Colletet, Titreville, Gautier, Linière, Sauval; des morts même, Théophile, le Tasse; les genres aussi, plaidoyers, sermons, odes, églogues, élégies; enfin l’erreur d’un grand homme, Attila : c’est un terrible massacre de réputations usurpées, et cette neuvième satire, avec son insultante nomenclature, fait l'effet d’être le martyrologe des méchants auteurs et des mauvais écrits.

Le public, d’abord étonné de voir ce jeune homme inconnu prendre plaisir à se mettre à dos toute la bande rancunière des écrivains, comprit insensiblement le sens et le but de ces attaques, en les voyant multiplier et redoubler. Sur les douze ou treize poètes et romanciers qui représentaient proprement la littérature à l’Académie française, l’imprudente satire respectait Corneille, parce que c'était Corneille, Racan, disciple de Malherbe, Gombauld, un maître artisan du sonnet; elle faisait grâce à Godeau, évêque, à Bois-Robert, mourant, à Gomberville, qui faisait pénitence à Port-Royal de ses romans. Mais le reste avait nom Charpentier, Saint- Amant, Desmarets, Scudéry, Cotin, Chapelain; et sauf Charpentier, jeune encore et de moindre renom, c’étaient les maîtres de la littérature d’alors. 9e l’épopée au madrigal, du burlesque au romanes-

que, ils en tenaient tous les genres, et réunissaient tous les défauts qui la caractérisaient. Saint-Amant avait l’outrance triviale et la description intempérante; Desmarets, la négligence plate; Scudéry, la facilité lâche; Cotin, la préciosité pointue; Chapelain, le prosaisme laborieux. Tous abondaient dans leurs défauts naturels, ou se travaillaient à exagérer la mode du bel esprit dont le public était engoué. A ces académiciens, Boileau adjoignait Quinault, le maître de la tragédie doucereuse, puis la précieuse et raisonneuse Mlle de Scudéry, si experte à diluer en dix volumes d’un roman le mélange des aventures impossibles et des sentiments outre nature.

À qui donc allait l'éloge, si tous ceux qu'on estimait le plus étaient censurés? Aux anciens, à quelques modernes, comme Racan ou Corneille, Malherbe ou Voiture; mais, aussi, et d’une façon particulièrement significative, à quelques auteurs nouveaux, de mérite encore contesté ou obscur, et dont surtout on ne s’avisait pas encore qu'ils fussent si différents des autres : un comédien poète qui venait de la province, un jeune tragique encore à ses débuts, un poète négligé qui, n'étant plus jeune, n'avait pas fait grand’chose encore : l’auteur de l’École des Femmes, l'auteur d'Alexandre, et l’auteur de Joconde. Les éloges éclairant les attaques, le public sentit que cette fois les personnalités n'étaient pas la fin et le terme de la satire, que ce n’était pas tel ou tel auteur, mais toute une littérature, toute une doctrine et toute une forme du goût qui étaient

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