Bon ami
— Alors toi, un intelligent, le fils de mon meilleur ami. tu crois à cette bêtise, tu t'en fais l'écho... Si je passe mes hivers à Monte-Carie, c'est pour jouer | :a. roulette et au trente et quarante!... Vois-tu, lâ-bas, les salons de jeu?
— Oui. J'en sors.
— Eh bien! moi, je n'y entre pas deux fois dans toute la saison.
— Vraiment!... Alors que faites-vous à Monte-Carie?
— Je m'y promène, je me chauffe au soleil... Que veux-tu, chaque âge a ses plaisirs, comme dit le cliché... De vingt à trente ans : le caprice, l'amour, les femmes ou une femme. De trente à cinquante : la fortune, l'ambition, la gloire, si on peut la décrocher. Puis, pour finir la vie, et s'éteindre le plus gaiement possible, du soleil, beaucoup de soleil. Il réchauffe le corps., qui s'est lentement refroidi, et le cœur qui parfois se remet à battre. Il efface aussi, ou transforme, les mauvais souvenirs, ne laisse subsister que les bons, nous fait revivre les jours heureux, ceux-là seulement, et revoir les êtres aimés.
— Soit! Mais le soleil n'existe-t-il qu'à Monte-Carie ? Je croyais qu'il se montrait aussi, l'hiver, tout le long de la côte.
— A Nice, par exemple? Ne me parle pas de cette ville qu'on a déformée, contrefaite, sous le prétexte de l'agrandir et de l'embellir. C'est, maintenant, une tour de Babel où se sont donné rendezvous tous les peuples du monde, excepté les Français. Si encore tous ces étrangers se voyaient entre eux, recevaient, donnaient des fêtes. Aujourd'hui, chacun reste chez soi. C'est à peine si l'on sort, les jours de carnaval et de courses.
— Et Cannes ?
— Colonie anglaise. Nous y sommes mal vus. On ne veut pas de nous dans les grands hôtels. Nous ne dépensons pas assez d'argent.
— Menton ?
— Trop de malades et trop d'Italiens, la frontière.
— Conclusion : seulement Monte- Carie.
— Ou bien des petits coins comme Beaulieu, Antibes, la Bocca. Mais c'est la campagne. Rien à faire, le soir : qu'à se coucher. Ici, la fête du soleil finie, d'autres fêtes commencent : le concert, avec de vrais artistes, un théâtre de premier ordre, et la flânerie, la promenade couverte, chauffée, dans cet atrium. De janvier à mârs, on se croirait au foyer d'un théâtre de Paris, un soir de première.
— Tous les bonheurs !
— Tous les plaisirs, du moins. Plaisir des yeux : jolies femmes, de toutes formes, de toutes couleurs, de tous
rangs, Altesses, femmes du monde, bourgeoises et petites dames. S'il ne suffit pas de les regarder, plaisir des sens : ces demoiselles, quand elles sont décavées, et elles le sont tous les soirs, ne se montrent pas farouches. Plaisir du cœur : dans cette galerie, où tous les gens qui s'amusent et se remuent ont défilé, défilent ou défileront, on rencontre à chaque pas, un vieux camarade, un ami, un de ces compagnons de voyage qu'on a tant de plaisir à revoir, parce qu'il vous rappelle des pays aimés, d'autres soleils... Le soleil, tu vois, j'y reviens toujours... Enfin, plaisir de l'esprit, si on veut causer.
— Pardon, ici je vous arrête... A Monte-Carie, L'esprit n'est pour rien dans la conversation : chacun parle jeu, encore jeu, toujours jeu.
— Erreur! Tu ne vois que le Monte- Carie d'autrefois, celui qu'on ne recherchait, je rayoue, que pour sa roulette et son trente et quarante. Voyage de quelques jours, souvent de quelques heures. Décavé, on repartait aussitôt.
C'est autre chose maintenant. On vient ici pour y passer l'hiver, s'y fixer, construire souvent. Des villas nouvelles sortent de terre comme par enchantement. La principauté de Monaco a vu sa population décupler. Ses nouveaux habitants, attirés par la beauté du pays, et aussi les malades, ou plutôt les faibles de santé, qu'un climat exceptionnel a guéris, ou va bientôt guérir, ne s'occupent guère de la roulette et en parlent fort peu. Ils causent de toutes choses, comme ils causeraient ailleurs, et quoi que tu en penses, avec esprit...
s'ils ont de l'esprit, bien entendu.
— Je vous accorde tout cela. Mais vos malades, vos sédentaires sont l'exception. La foule, ici, est surtout flottante, nomade, et quand vous lui parlez musique, théâtre, elle vous répond : «Le zéro vient de passer trois fois, » ou bien : « Une série de douze coups à la couleur, et je n'y étais pas. Quelle guigne! »
— Eh bien! ces gens-là nous amusent. Parmi les plaisirs de Monte-Carie, j'ai oublié de te citer celui qui consiste à rester sage, à garder sa raison, au milieu des fous... Oh! ils ne manquent pas ici : des jeunes, des vieux, des vieilles... ce sont les plus atteintes, elles passent pour inguérissables...
quelques jolies femmes... il y a des ressources avec elles : on les traite par
l'amour en essayant de leur persuader que l'homme est moins trompeur que passe et manque, p.air et impair, rouge et noire... Tous, toutes, poursuivent une chimère, agitent une marotte, ont une idée fixe. . . Tous les genres de folies, mais en première ligne : la folie des grandeurs et le délire de la persécution. Les grandeurs : faire sauter la banque deux fois par jour au moins, et devenir si riche, si riche, qu'on peut prétendre à tous les honneurs. La persécution : ces toqués s'imaginent que la banque, les administrateurs, les inspecteurs généraux, les chefs des parties, les croupiers s'acharnent après eux, les empêchent de gagner, ont juré leur perte.
« Ma fortune était faite, me disait dernièrement un homme autrefois très sensé. J'avais trouvé un système infail-
lible, superbe! — Sur quoi le basiezvous? — Sur le défaut d'une roulette qui amenait de préférence certains numéros. — Alors, vous jouiez sur ces numéros? — Naturellement. — Et vous avez gagné? — Cinquante mille francs en trois jours. — Et le quatrième jour? — J'ai sauté... Quand l'administration s'est aperçue que mes numéros revenaient plus souvent que les autres, que la roulette penchait d'un côté, elle l'a changée. Quelle infamie! — Permettez, l'administration était dans son droit. — Son droit : m'empêcher de gagner! — Évidemment, si ce n'est pas le hasard seul qui vous favorise. » Il n'a jamais voulu comprendre ce raisonnement...
Monte-Carie est plein de maniaques comme celui-là, et je m'amuse, le soir, ou danslajournée, quand le soleil ne donne
pas, à étudier leurs manies, à les laisser me débiter leurs folies.
— C'est un passe-temps comme un autre.
— Un autre... amusant... Au fait, tu sortais tout à l'heure des salons de jeu, et toi aussi, mon pauvre garçon, tu as peut-être lin grain. Tu crois à quelque système infaillible... Explique-le-moi. Je te dirai ce que j'en pense. Je les connais tous. Chacun m'a vanté le sien... Sur la gagnante, ou contre la gagnante?
Série ou martingale ? Chance simple ou chance composée? Roulette ou trente et quarante ?
— Rien de tout cela... Je sors, en effet, des salons de jeu. Mais je n'ai pas joué... Je suis à la recherche d'un petit garçon.
— Un petit garçon ! Tu te moques de
moi. On ne laisse pas entrer les enfants là-dedans, Dieu merci !
— On laisse entrer les mères, et, si je trouve la mère, je trouverai bientôt le fils.
— Que me dis-tu là... et de quel ton ! Tu es devenu tout à coup sérieux, triste... Tu sais, si tu as besoin d'un conseil, ou seulement d'un confident, prends-moi, compte sur moi.. . J'ai presque le double de ton âge, j'ai beaucoup vu, beaucoup vécu. Je puis t'être utile... Ton père n'est plus, et je serais heureux de le remplacer... Qui cherches-tu vraiment? Le fils, la mère?... Qui, des deux, te tient le plus au cœur?
— Je ne sais pas.
— L'enfant est de toi?
— Non.
— Et la femme est à toi?
— Elle l'a été.
— Une aventure, un roman ?
— A peine une histoire
— Veux-tu me la conter?
Il hésita un instant. Puis :
— Je le veux bien. Vous pouvez, en effet, me donner un bon conseil. Mon père, je m'en souviens, avait grande confiance en vous... Mais je ne voudrais pas me confesser ici, dans cet atrium, près de ces salons de jeu... Il faut à ma très simple histoire un cadre plus reposé, plus honnête... Je serai mieux pour vous la dire, et vous pour l'écouter, en plein air, dans les jardins, sur la terrasse. C'est là, du reste, qu'elle a commencé... et je n'aurai pas besoin de vous décrire les lieux où s'est passé mon premier chapitre. Nous les verrons ensemble.
— Soit ! Allons où tu voudras.
Comme nous venions de quitter le casino, un .landau à quatre chevaux, fort bien attelé, et conduit à la Daumont, traversa la place et passa près de nous. Deux hommes occupaient le fond de la voiture. Je me découvris.
— Qui saluez-vous? me demanda mon compagnon.
— Le maître de ce beau pays, le souverain de cet État minuscule, le prince de Monaco.
— Il ne peut pas vous voir.
— Raison de plus : je salue son malheur. Je m'incline aussi devant lui, parce qu'il est le créateur du paradis où nous nous trouvons.
— Permettez. C'est M. Blanc d'abord; ce sont ensuite ses héritiers, ses suc-
cesseurs qui ont créé, embelli ce pays... ou plutôt c'est le jeu le véritable créateur de toutes ces merveilles.
— D'accord. Mais qui a permis au jeu de s'installer ouvertement, officiellement ici? N'est-ce pas celui qui règne dans ce coin de terre, par droit de naissance et de traités internationaux?
— Oui c'est lui, et c'est justement ce qu'on lui reproche.
— On commet une injustice, voilà tout. La roulette et le trente et quarante, surveillés, réglés, entourés des garanties désirables, pour tous ceux qui ont étudié la question et la connaissent, offrent cent fois moins de danger que le baccara, autorisé en France dans tous nos cercles... Notre gouvernement, direz-vous, ne tire pas profit du jeu, et celui-ci s'en fait un revenu ? Allons
donc! Nous en profitons tout autant.
Ne percevons -nous pas un droit sur les entrées et les cotisations de nos clubs, de nos tripots, de nos casinos, où, sous le nom de petits chevaux, de chemin de fer, du jeu des villes ou des bêtes, fleurissent des roulettes à quatre ou cinq zéros ? Mais laissons cette question , depuis longtemps résolue en faveur de Monte-Carie. Je prétends soutenir seulement que le prince a bien fait, a bien mérité de son petit peuple, en permettant à M. Blanc de s'installer ici, en signant plus tard un bail avec la compagnie fermière. Qu'est-il,en réalité ? Le roi d'un tout petit royaume, l'empereur d'un tout petit empire. Dans cette situation, quel est son devoir le plus strict, celui qui doit passer avant ses devoirs d'homme, de particulier, de chef de fa-
mille? Rendre le plus heureux possible ses sujets, augmenter leur bien-être, et, puisqu'ils ne peuvent avoir l'orgueil d'être un grand peuple, leur donner, au moins, la joie d'être un peuple riche. A-t-il rempli ce devoir? Souvenezvous du Monaco d'autrefois et voyez le Monaco d'aujourd'hui : cette plage presque déserte, où s'est élevée la Condamine aux maisons blanches, aux toits rouges, avec sa rade, où se balancent dans le flot bleu, tranquille, des yachts à vapeur, des bateaux de plaisance cle tous pays. Et les Bas-Moulins, les Hauts-Moulins, couverts de villas que l'Italie appellerait des palais. Et ce rocher de Monte-Carie, si dénudé il y a vingt ans, sur lequel se dressent maintenant des hôtels immenses, encore trop petits, des églises, des temples, des-
bazars et un théâtre superbe, entouré de jardins féeriques, où en hiver, à dixhuit heures de Paris, sans avoir traversé la mer, on se croit en plein Orient. Ce pays, qui n'a pas une lieue d'étendue, est plus peuplé, par moments, que certains de nos départements, préfecture comprise. Et quels habitants choisis : noblesse, fortune, élégance ! Ils apportent, l'hiver, aux Monégasques la plus grosse partie de leurs revenus et les enrichissent pour toute Tannée, souvent pour toute leur vie/ Heureux peuple, qui n^a ni impôt, ni corvée, ni service militaire, ni députés, ni élections, ni ministère , qui vit en bonne intelligence avec ses voisins, à une époque où les autres nations semblent toujours prêtes à se dévorer... Je termine comme j'ai commencé : le suzerain d'un tel peuple
a le droit de se frotter les mains et de se dire en souriant : « J'ai fait des heureux. Advienne que pourra, médira qui voudra, calomniera qui osera. »
Nous sommes arrivés, mon cher Robert, dans les jardins où tu voulais me conduire et je te passe la parole, certain que ton histoire, malgré sa simplicité, vaudra mieux que mes dissertations sur le jeu et sur Monte-Carie.
Voici le récit de Robert de Vernier, un beau garçon de vingt-huit ans, grand, élancé, d'une distinction parfaite, les cheveux et les moustaches d'un châtain indécis, assez clair pour flatter le goût des femmes qui aiment les blonds, assez foncé pour charmer celles qui préfèrent les bruns.
Il y a trois ans, à la fin de janvier, comme aujourd'hui, j'étais assis sur le banc que vous voyez là, en face. Derrière moi, ce massif de plantes tropicales; sous mes yeux, la terrasse avec sa balustrade en marbre; en bas, le golfe bleu, sillonné de voiles blanches, encadré de hautes montagnes, et, dans le lointain, la côte d'Italie : Vintimille, Bordigherra et la haute mer.
Me trouvais-je à Monte-Carie pour ma
santé ? Non. Elle me permet de ne pas m'oceuper d'elle. Pour le soleil, comme vous ? Encore non. Je l'apprécie, je l'aime quand il me réchauffe le dos, sans me brûler la tête, mais je n'en étais pas encore arrivé, l'hiver, à lui sacrifier nos plaisirs parisiens. Un joli dîner féminin, une belle première, un bal costumé, une redoute, me rendaient indulgent pour la neige et le brouillard.
J'étais venu à Monte-Carie tout bonnement, j'ose l'avouer, pour y jouer. Ne vous récriez pas, ne me grondez pas.
C'est de la sagesse. Oui, j'aime les émotions du jeu, et comme un jour, à lasuite d'une banque désastreuse au baccara, je me suis juré de ne jamais toucher une carte, je vais de temps en temps à Monte- Carie jouer à la roulette. C'est une tricherie vis-à-vis de moi-même, me
direz-vous. Soit ! Mais cette tricherie me permet d'être fidèle à ma parole et de donner à mon vice un petit débouché qui n'est vraiment pas dangereux. Ici, je ne risque qu'une somme relativement modeste, celle que j'ai apportée... car vous savez combien les emprunts, si faciles dans les cercles de Paris, quand on y est bien vu, sont presque impossibles à Monte-Carie, où les prêteurs ont bu tant de bouillons qu'ils deviennent plus rares, de jour en jour. On en parlera, bientôt, comme d'une espèce perdue, préhistorique...
Dès que je suis ratissé, le jour même, j'en ai fait aussi le serment, je retourne à Paris, sans regret. C'est un voyage de quinze jours, s'il fait beau, parce que je me promène dans la journée .;• autant de gagné. S'il pleut, s'il vente, s'il fait
froid, car votre superbe climat, vous le reconnaîtrez, a quelques défaillances, je ne sors pas des salons de jeu, et alors mon absence ne dure que huit jours, souvent moins... Quoi qu'il en soit, ma passion est satisfaite, et, grâce à ma soupape de sûreté, elle dort jusqu'à Tannée suivante... Si vous n'appelez pas cela de la sagesse, vous êtes difficile.
J'aurai, du reste, j'en suis certain, votre absolution, lorsque vous saurez que votre vieil ami, mon père, m'a donné la sienne, et qu'il est mort très rassuré sur mon compte : « Je ne suis pas parvenu,mJa-t-il dit, à faire de toi un saint, sans doute. . . parce que je ne l'étais pas moi-même. Je crois, cependant, que malgré la roulette, peut-être à cause d'elle, tu garderas intacte pour tes
enfants, si tu te décides à te marier, la petite fortune que je te laissa. » Mon père a été prophète jusqu'ici.
Mais si cela vous est égal, nous irons nous asseoir sur le banc que je vous ai montré, au commencement de ma tirade. A cette place je verrai mieux la première scène de mon récit et j'y arriverai plus vite.
Donc, il y a trois ans, vers la même heure, fatigué d'une trop longue station dans les salles de jeu, j'étais venu me reposer dans ce jardin. Moins sensible que vous à la beauté du paysage, au ciel bleu et au soleil^ je cherchais quelque combinaison,., un de ces systèmes dont vous vous moquiez tout à l'heure... qui pût me permettre de lutter, encore une semaine, contre la roulette, car elle
venait de m'être fatale et j'étais tout près du décavage ou du nettoyage complet.
Ma tête travaillait et mon regard errait, lorsqu'il se fixa sur un petit garçon qui jouait là, sur la terrasse. Il devait être âgé de six ou sept ans. Mais,, grand, élancé, dans un petit costume en flanelle blanche, forme matelot, avec des ancres brodées en or sur le col et la poitrine, les jambes prises dans des guêtres en marocain noir, il faisait l'effet d'un vrai petit homme. De son béret, bl&nc comme le costume, sortait une gerbe de cheveux frisés, blond doré. Ils encadraient un v;sage un peu pâlot, un peu maigriot, mais d'une distinction exquise , d'un charme inouï : la bouche, une petite merveille, toute rouge ; le nez aquilin, d'une finesse sans pareille; les yeux vert de mer, intelligents, profonds, avec
de grands cils recourbés, d'une "teinte beaucoup plus foncée que les cheveux.
«Comme sa mère doit être jolie ! »
me dis-je aussitôt. Mais je la cherchais vainement à ses côtés. Elle n'était pas avec lui. Une femme d'une trentaine d'années, sa gouvernante ou sa bonne, raccompagnait, ou plutôt le suivait à distance, car il venait de la quitter et courait sur la terrasse.
Il s'arrêtait, parfois, pour me regarder et me sourire, puis il reprenait son vol. Cependant, il se rapprochait peu à peu de mon banc, comme attiré par mes regards et mon sourire, qui répondaient aux siens. On aurait dit vraiment qu'une sorte d'entraînement, de sympathie instinctive venait d'éclore dans cette petite tête, dans ce tout petit cœur.
Il m'inspira, sans doute, le même
sentiment : lorsqu'il ne fut plus qu'à deux ou trois pas de moi, j'avançai les bras et je lui tendis mes deux mains ouvertes.
Sans hésiter, il s'élança, posa franchement ses deux petites mains sur les miennes et, silencieux, l'air réfléchi, un peu grave, ses beaux yeux dans mes yeux, il resta là, immobile devant moi.
Ce court instant a peut-être décidé de la grande affection que nous eûmes plus tard l'un pour l'autre.
Bientôt, cependant, l'enfance reprit ses droits : le désir de s'amuser lui revint. Ses mains frémirent, ses pieds commencèrent à s'agiter, et n'y pouvant plus tenir il me dit :
— Monsieur, veux-tu couri pour voir celui qui aura venu plus vite?
Je me souviens de cette phrase, la
première qu'il me dit, comme s'il venait de la prononcer.
— Je veux bien, fis-je en me levant.
Il reprit l'usage de ses mains, les frappa Tune contre l'autre en signe de joie et, sans plus tarder , pour me donner l'exemple, se mit à « couri », comme il disait.
Je le suivis, en faisant de grandes enjambées, que je crus d'abord suffisantes pour le rejoindre; mais je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il me distançait et que j'allais être battu, si je ne me décidais pas à changer d'allure. Je pris mon élan. Je l'attrapai. Mais il fallut recommencer. « Encore! » me disait-il, comme disent les enfants
Nous aurions joué ainsi jusqu'au soir, tant il m'amusait avec ses petites mines, ses éclats de rire francs^ sonores,
lorsqu'il me dépassait et que je le laissais arriver au but avant moi. Mais, sans méfiance, il passa trop près de sa bonne, qui le saisit par le bras et le retint près d'elle.
Alors il me jeta des regards si touchants, pour me prier de le délivrer, que j'allai à son secours.
— Vous ne voulez plus le laisser courir. Vous^craignez qu'il ne se fatigue?
demandai-je à la bonne.
— Non, monsieur, mais nous devons aller au-devant de madame.
— Oh! maman! dit le petit, qui leva légèrement les épaules en signe de protestation, elle n'est pas près de*veni.
Elle joue à la roulette.
— A la roulette! Tu connais ça?
— Pardi.
— Qu'est-ce que c'est?
— C'est une machine qui tourne. Il y en a une à la maison. C'est moi qui dis les numéros.
— Tu sais donc lire?
— J'sais pas mes lettres, maisj'sais lire les nombres .. depuis un jusqu'à trente-six.
— Et le zéro, le connais-tu?
— Oh! oui, c'est tout rond.
Je ne pus m'empêcher de rire : cet enfant de sept ans qui, au lieu d'apprendre à lire dans un livre, Usait dans une roulette ! Il fallait que la mère fût bien joueuse.
— Est-ce qu'elle gagne quelquefois, ta mère? lui demandai-je.
— Quand je lui donne des numéros.
— Ils sont jolis, vos numéros, monsieur Max ! fit la bonne. Madame perd toujours... hier encore.
— Hier, dit Max, j'm'avais trompé.
— Et aujourd'hui? fis-je.
— Aujourd'hui, elle gagne. Je lui ai dit les bons.
— Lesquels?
— 7, 28 et 29.
— Pourquoi ces numéros?
— Je les ai rêvés.
Il rêvait jeu, à son âge !
Tout à coup, il nous quitta en criant : « Maman! maman! »
Vivement, mon regard se porta du côté où l'enfant se dirigeait.
Oh ! oui, c'était bien sa mère ! Grande, élancée, fine, souple, distinguée, avec des cheveux blonds comme les siens, plus chauds. Les mêmes traits, plus nettement accusés, d'un dessin plus régulier, trop régulier peut-être. Moins d'expression dans la physionomie, ou
plutôt une expression plus sérieuse, plus sévère : une beauté superbe, classique, de déesse.
Comme elle s'était baissée pour l'embrasser, il lui dit à l'oreille quelques mots qui, je crois bien, me concernaient ; puis, la tirant par sa robe, il essaya de l'entraîner de mon côté. Mais elle restait à la même place, se contentant de jeter un regard furtif sur la personne dont lui parlait son fils.
Alors, l'enfant, sans renoncer à son idée, changea de tactique : il lâcha la robe de sa mère, traversa le petit espace qui nous séparait, saisit le pan de mon pardessus et se mit à tirer en criant :
— Viens, monsieur.
Je ne demandais pas mieux que de venir, de me rapprocher de cette très jolie femme; mais une invitation faite
par un enfant de sept ans était-elle bien régulière? J'essayai de tourner la difficulté.
— Au moins présentez-moi, dis-je~ à voix haute au petit Max .
C'était pour sa mère que je parlais, afin qu'elle vît bien que, malgré les instances de son fils, je ne me croyais pas autorisé à la joindre, à lui parler, sans avoir rempli certaine formalité. Mais le petit Max avait si bien compris le sens des mots « présentez-moi », qu'il me dit :
— Comment que tu t'appelles?
— Robert de Vernier.
Il me tira de nouveau et je crus, cette fois, pouvoir le suivre. Arrivé devant sa mère, il lui dit :
— Maman, c'est le monsieur... Il s'appelle...
Sa mémoire lui fît défaut, et se tournant vers moi :
— J'sais plus. Disez vous-même.
Je m'inclinai et je répétai mon nom en ajoutant :
— Vous excuserez peut-être, madame, cette présentation irrégulière, en vous disant que c'est votre fils qui l'a voulue et qui l'a faite.
— Je vous excuserai surtout, monsieur, répondit-elle un peu froidement, parce que mon fils vient de m'apprendre que vous avez consenti à jouer avec lui.
— Pour mon plaisir, madame. Je me reposais de la roulette.
— Ah ! vous aussi !
— Hélas! oui... Oserai-je vous demander si elle vous a été favorable aujourd'hui? Les numéros 7, 28 et 29 sont-ils sortis?
— Quoi, vous savez !
— Oui, votre fils m'a dit qu'il vous avait, donné ces numéros.
— Vous en êtes aux confidences, déjà!... C'est d'autant plus extraordinaire que Max est d'habitude très réservé avec tout le monde.
— J'ai, sans doute, quelque chose qui lui plaît, fis-je en souriant.
— Oui. Il y a des personnes qui plaisent, comme ça, tout de suite, aux enfants.
« Aux enfants » était spirituel, mais dur. Je ne parus pas l'avoir remarqué, et reprenant :
— Alors le 7, le 28 et le 29?
— Sont aujourd'hui de très bons numéros. Ils m'ont fait gagner.
— C'est donc un fétiche que ce petit garçon-là? fis-je en posant la main sur la tête de l'enfant.
— Quoi que c'est, un fétiche? demanda Max.
— Un porte-bonheur, répondit la mère.
Il leva sur moi ses beaux yeux et :
— Si tu veux, monsieur, je serai ton porte-bonheur.
Il dit cela si gentiment que je ne pus m'empêcher de le prendre dans mes bras, de l'élever jusqu'à moi et de l'embrasser. Il se laissa faire et me rendit même, sur la joue, mon baiser.
Sa mère trouva-t-elle que nous allions trop vite dans la voie de l'amitié, que son fils se compromettait avec un étranger et qu'il la compromettait aussi? Quoi qu'il en fût, elle prit la main de Max, dès que je l'eus reposé à terre, et elle l'entraîna en disant :
— Viens. Il est temps d'aller à la
gare, le train de Nice va bientôt passer.
— Oh! non, maman! fit Max. On ne voit pas encore le locomotif.
L'enfant avait raison. Il suffit de descendre à la gare de Monte-Carie, située au pied de la terrasse, lorsque le tfain d'Italie paraît au loin, sur la côte, près de Cabbé-Roquebrune. Mais je n'osai pas le faire remarquer à la mère. Sa beauté sévère m'intimidait, moi qui ne passe pas cependant pour un timide.
— Adieu, monsieur, fit-elle en entraînant Max, sans tenir compte de son observation.
Le départ était bien précipité, l'adieu un peu sec, adressé à une personne qui venait de tant « cou ri » avec son fils» L'enfant le comprit-il, ou bien étaitil plus reconnaissant que la mère ? J'eus lieu de le croire : il s'éloignait, à contre-
cœur, la tête tournée de mon côté, les yeux fixés sur moi. Au milieu de l'escalier, quand il comprit qu'il n'allait plus me voir, il mit ses doigts sur ses lèvres et m'envoya des baisers.
Je restai quelque temps à la même place, penché sur la balustrade, les regardant descendre. Qui m'intéressait le plus? La mère, ou l'enfant?
La mère, sans doute : en remontant vers le casino, j'avais l'esprit tout plein d'elle. Je me demandais qui elle était, à quelle classe précise de la société elle appartenait. La science que j'apportais d'habitude à ces classements, mon expérience en pareille matière, me faisaient
absolument défaut. Française? Évidemment. Parisienne? Sans aucun doute aussi. Du monde? Oui. Sa toilette, ses manières, son langage, le disaient. Mais il suffit d'avoir appartenu au monde pour conserver certains dehors, certaines manières. Le jour où, par suite d'une déchéance quelconque, on n'enfait plus partie, on paraît en être ; beaucoup s'y trompent.
Pendant que j'essayais ainsi de la deviner, je ne songeais pas à m'interroger au sujet de son fils. J'étais fixé sur lui, il est vrai : joli, distingué, l'intelligence éveillée, cela suffit à sept ans pour mériter les sympathies, qu'on est obligé de mesurer aux personnes plus âgées, de n'accorder qu'après renseignements.
Ces renseignements sur l'inconnue,
rien de plus facile que de les obtenir. Le personnel du casino , commissaires, inspecteurs, directeurs, est des mieux instruits sur le compte des habitués du pays, et des nomades qui le traversent. Ces messieurs recherchent le faible et le fort de chacun : par devoir, afin de fermer leurs portes aux gens trop dangereux; par intérêt, pour distribuer intelligemment le viatique y c'est-à-dire l'argent que beaucoup de décavés réclament, afin de retourner chez eux. Si on les écoutait, ce viatique serait souvent supérieur à la somme qu'ils disent avoir perdup, et il faut bien se défendre. Enfin, par plaisir : rien n'étant plus curieux que d'étudier de près la plupart des personnalités qui, venues des quatre coins du monde, défilent chaque année à Monte-Carie.
Comme je l'avais prévu, quelques minutes après, j'étais fixe. Elle habitait d'ordinaire Paris, Nice pour l'instant, et elle était la femme très légitime de Pierre Rémond, un viveur très connu, autrefois, dans le monde des viveuses.
Au dire de ses amis, il y avait laissé d'excellents souvenirs que, malgré le mariage, il ravivait de temps à autre, de peur qu'ils s'éteignissent. Mrae Rémond n'en savait rien sans doute, car le ménage paraissait très uni aux observateurs de Monte-Carie. Il arrivait, tous les ans , à l'époque du carnaval ; le mari passait son temps ai^tir aux pigeons et à la roulette. Sa femme le regardait tirer et jouer, sans jamais s'occuper des autres tireurs et des autres joueurs. Cette année, pour la première fois, elle était venue seule, sans son
mari. L'attendait-elle? Avait-elle pris les devants, à cause de son fils, d'une santé délicate ? On le croyait, mais personne ne le savait positivement. Si Pierre Rémond parlait à tous et plus volontiers à toutes, sa femme, au contraire, ne s'entretenait avec personne, et se faisait remarquer par une conduite des plus réservées. On la voyait arriver tous les jours à Monte-Carie, quelques minutes avant midi , pour l'ouverture des salons. Elle jouait sagement, d'une façon très calme.
Avec elle, jamais une contestation. Puis, à trois heures et demie précises, perdante ou gagnante, elle quittait les salons, allait retrouver son fils et prenait le train pour Nice.
Ces détails me causèrent une très médiocre satisfaction : ce mari attendu
d'un moment à l'autre, suspendu sur la tête de toute personne qui voudrait s'occuper de sa femme ; la réserve de celleci, qui paraissait n'avoir de goût que pour la roulette; son jeu méthodique, sage, signe manifeste d'un tempérament froid. Rien de tout cela ne m'engageait à me lancer dans une aventure.
Une aventure ! J'y songeais donc déjà? Eh parbleu, oui ! A vingt-huit ans, en bonne santé, en pleine vigueur, lorsqu'on a bien chaud dans le Midi et que les dépêches disent : on gèle à Paris, ce qui réchauffe encore davantage; à la mer, cette grande excitante ; au milieu d'une végétation semi-tropicale, dans une fausse Afrique ; après huit jours de tapis vert, avec tous les énervements du jeu, perte ou gain, et aussi les coquetteries, les frôlements, autour
des tables de roulette, d'un tas de petitesFrançaises affriolantes, ou de grandes étrangères troublantes, on ne rencontre pas tout à coup, sans quelque plaisir, une femme si bien réussie que Mme Rémond.
Mais ce que je venais d'apprendre sur sa belle tenue, son honnêteté probable, l'arrivée très probable aussi de son mari, me disait de ne plus m'occuper d'elle, de l'oublier... et pour l'oublier plus vite, plus facilement, je courus à la roulette.
Elle fut cruelle pour moi, d'une cruauté persistante, brutale. Elle ne daigna même pas me donner, un seul instant, l'espoir que ses rigueurs allaient cesser. Qu'elle me refusât les pleins, les chevaux, c'était son droit, son devoir, peut-être : elle m'apprenait qu'il ne faut
pas se montrer trop ambitieux. Mais elle me refusait aussi les carrés, les transversales , les sizains, les douzaines, même les chances simples. Un instant, agacé, énervé, bêtement, je couvris tout le tapis, moins deux numéros. Un de ces deux numéros sortit !
A sept heures, mon dernier billet de cent francs disparut ; à sept heures dix, mon dernier louis ; à sept heures quinze, une pièce de cinq francs fausse que je gardais comme fétiche ; à sept heures seize, cinq francs de petite monnaie, qu'un des croupiers daigna m'êchanger contre une pièce de cent sous que je m'empressai de mettre sur la rouge. La noire gagna.
Alors, après avoir inutilement tâtô toutes mes poches... en pareil cas, on
tâte toujours ses poches, dans l'espoir d'y repêcher quelque piécette égarée, au fond d'un trou... je me levai, je quittai les salons, de très méchante humeur, et je me rendis à l'hôtel, pour fouiller ma malle, comme je venais de fouiller mes poches.
Dans le compartiment du milieu, je trouvai l'argent que j'avais caché sous un tas de mouchoirs... mais, hélas!
il n'avait pas fait de petits. C'étaient tout simplement les trente louis nécessaires, indispensables à mon retour :
deux cents francs pour le voyage, quatre cents francs pour la note d'hôtel. Argent sacré, que je ne pouvais songer à jouer. . . et j'étais tellement sûr de moi que je le mis dans mon gousset, dont la platitude était navrante... Puis, fidèle à mon serment de quitter Monte-Carie, le jour
même du décavage, j'annonçai en sortant de l'hôtel mon départ pour le soir, je dis de préparer ma note... et, la conscience tranquille, j'allai dîner.
Grand appétit malgré ma déconvenue. La déveine me creuse. C'est sa façon de me prendre encore mon argent, même lorsque je ne joue plus.
Aussi commandai-je un repas fort passable, avec de bons vins. Calcul fait, j'avais encore les moyens de m'offrir ce luxe.
Après le potage et quelques verres de bordeaux, non seulement j'étais consolé de ma perte, mais je commençais à m'en réjouir. En effet, si j'avais gagné, je restais à Monte-Carie, je revoyais le lendemain Mme Rémond... et, ma foi, ébloui comme je l'avais été du
premier coup, je pouvais craindre un vrai coup de soleil.
Oui, sa beauté m'avait tout étourdi, et le dîner se continuant, le Champagne frappé remplaçant le bordeaux, l'esprit encore enfiévré par le jeu, je m'imaginais la voir, assise là, en face de moi. J'admirais son buste élégant.
Ses lèvres rouges me souriaient. Son regard me pénétrait... Ah! je n'étais plus seul, à table. Je dînais avec elle, bien avec elle.
Pourquoi la fuir si elle me plaisait tant ? Aucune affaire., aucune liaison ne me rappelait à Paris. Je venais de liquider les deux dernières, avant mon départ... Qu'y trouverais-je ? La neige, le froid, le brouillard. Ici la chaleur, le soleil, et le lendemain, vers midi, à l'arrivée du train de Nice, je la verrais
monter l'escalier qui conduit de la gare à la terrasse. Pourquoi hésiterais-je à l'aborder, à lui parler? Ne lui avais-je pas été présenté... par son fils? Elle n'était ni très liante, ni très commode. Raison de plus. N'en avais-je pas assez, trop même, beaucoup trop, des amours faciles, à l'heure, au jour, au mois, au trimestre par exception, qui jusqu'alors avaient rempli ma vie? Je me disais justement, ces temps derniers, après une mauvaise nuit sans doute, qu'il fallait en finir avec cette vie errante, ces amours nomades... Oh ! pas de mariage, grand Dieu! Je n'en étais pas encore là... Mais, entre le mariage et le vagabondage, il y a des nuances... Eh bien ! l'occasion se présentait peut-être de donner suite à mes idées, de me fixer pour un temps plus ou moins
long... une année, par exemple, ce que je n'avais jamais fait... et je la laisserais échapper !
Mais, malheureux, où est-elle l'occasion? Qui te dit qu'elle t'aimera? Qui te dit qu'elle voudra? Et puis, le mari ! Il existe, on l'a vu, on l'a touché. Il n'est pas en faux. C'est un vrai mari. On croit même qu'il va bientôt arriver. Il la rejoint, peut-être, ce soir, à Nice. Donc, l'occasion n'a jamais été plus mauvaise. Tu es décavé. Va-t'en.
C'est entendu : je pars.
Cela me contrarie cependant de m'en aller, sans avoir embrassé le petit garçon. Il m'a fait promettre de « couri » avec lui demain. Manquerai-je de parole à un enfant ?
Tiens ! C'est lui que je vois maintenant. Il s'est assis à ma table, à la place
de sa mère. Comme il est gentil, gracieux! Et quel regard tendre, noyé!
C'est avec ces yeux-là qu'il me regardait, lorsqu'elle nous a séparés. J'ai toujours aimé les enfants ; mais pas les tout petits, ceux qu'on porte sur les bras, qui pleurent et qui crient. Je les comprends seulement à six ou sept ans, lorsque leur intelligence s'éveille, et qu'ils commencent à parler leur drôle de langue, mélange confus d'expressions bien choisies qu'ils ont retenues et de mots baroques qu'ils inventent, mots souvent expressifs, rendant bien la pensée.
Je l'ai trouvé, cet enfant. Il a justement l'âge que j'aime. Il parle, il ne crie plus. Sa première enfance ne m'a pas gêne : il vient au monde à sept ans, tout fait, bien conditionne... 11
court à moi, il me tend les bras, et je ne songe qu'à le fuir. Absurde !
Oui, mais le père? Tout à l'heure, c'était le mari qui me gênait. Maintenant c'est le père.
Bah ! Pourquoi me tourmenter de l'un et de l'autre?... Est-ce qu'on sait?
Une tasse de café, un flacon de chartreuse verte devant moi, un cigare aux lèvres, j'étais presque décidé à ne pas partir.
Et mon serment !
Pardon. Je me suis juré de quitter Monte-Carie lorsque je serais décavé.
L'addition payée, il me reste encore vingt-six louis. Il n'y a donc pas dôcavage.
C'est l'argent du voyage, de la note d'hôtel?
Il m'est inutile, si je ne pars pas.
Il faudra pourtant bien retourner, un jour, à Paris. Comment ferai-je? Oserai-je manquer à cet autre serment de ne jamais emprunter un louis à Monte- Carie, de ne jamais écrire pour qu'on m'envoie de l'argent?
Non certes. Plutôt la mort que le déshonneur... Mais, avec mes vingt-six louis, rien ne m'empêche de faire sauter la banque !
Je vais donc encore jouer?
Parbleu ! J'y songe depuis une heure.
Et, à quoi jouerai-je : trente et quarante ou roulette ?
Roulette. Ça tourne. Ma tête tourne.
Nous tournerons ensemble.
Un système?
Non. Je n'y vois pas assez clair.
La fantaisie alors ?
Oui, rien que la fantaisie.
Sur les numéros ?
En plein.
Lesquels?
Ah! pour cela, je ne sais pas.
Mais si, je sais, m'écriai-je tout à coup, en faisant un bond sur ma chaise. Je jouerai sur les numéros rêvés par le petit Max et que je me rappelle : ce sont trois voisins, très connus des joueurs de roulette qui jouent les voisins. Dans le cylindre, le 28 et le 29 se serrent contre le 7.
L'enfant m'a proposé d'être mon fétiche, mon porte-bonheur. J'ai accepte.
Je vais expérimenter mon fétiche.
Et, sans plus tarder, je courus au casino.
Un monde fou. Les six tables de roulettes encombrées. Autour de chacune, trois ou quatre rangs de joueurs debout, pressés, bousculés, étouffés par les curieux et les curieuses.
A coups de coude, je fais une trouée.
Je parviens à joindre le chef de partie qui me connaît et je lui passe trois louis en lui criant, pendant que la bille tourne dans le cylindre :
— En plein sur le 7, le 28 et le 29.
— Ça va, dit le chef de partie.
Il était temps. La bille tombe dans le casier.
« 7. Impair, rouge et manque, » annonce un croupier.
J'avais gagné trente-cinq louis.
On veut rne les passer. Je dis :
— Non. Placez, je vous prie, le maximum de neuf louis en plein sur les mêmes numéros que tout à l'heure : 7, 28, 29, et le reste à cheval sur 28-29.
Heureuse idée : le 28 gagne !
Je reçois, cette fois, six mille trois cents francs pour mon plein et trois mille soixante pour mon cheval.
A jeun, maître de moi, bien calme, je me serais empressé de mettre dans ma poche cette somme, déjà très respectable, et de prendre la fuite.
La tête troublée par le bordeaux, le
Champagne et la' chartreuse verte, je charge le 7, le 28 et le 29 tant qu'on peut les charger. Je mets le maximum, non seulement en plein, mais sur les chevaux, les carres, les transversales et les sizains. Je les bourre, je les bourre. . . et j'attends... Oh ! avec une entière confiance, la confiance de l'homme gris et du joueur qui croit à son fétiche.
« Tourne, tourne, dis-je à la bille d'ivoire lancée dans le cylindre, agitetoi, saute, bondis, tu finiras par tomber, j'en suis certain, dans le 7, le 28 ou le 29. »
Parbleu !
« 29. Impair, passe et noire, » dit la voix chérie du croupier.
Cette fois, du coup, j'ai gagné plus de trente mille francs.
Les trois numéros étaient sortis l'un
GO
après l'autre, comme de bous voisins, qui voisinent, sans jamais se quitter.
Dans une éclaircie de raison, je compris que les mêmes numéros ne pouvaient pas éternellement sortir, et, sans les abandonner tout à fait, je leur confiai seulement quelques louis.
Bien m'en prit : ils restèrent, plusieurs coups, sans se montrer. Puis le 7 reparut. Il revint même deux fois de suite. Le croupier qui tournait était ce qu'on appelle un croupier à répétitions. Le 28 et le 29 ne voulurent pas être en reste avec le 7 et me donnèrent le plaisir de les revoir. Je gagnais, je gagnais toujours.
A onze heures précises, quand le jeu cessa, mes poches, vides avant le dîner, assez maigres après, étaient maintenant
et
si gonflées, si gonflées, qu elles en craquaient.
Quelques minutes après, dans ma chambre, je me donnai, après m'être enfermé, la grande jouissance d'étaler mes richesses sur une table et de les compter. Je pris soin, seulement, de faire le moins de bruit possible, d'éviter le cliquetis de For sur le marbre de la table, pour ne pas exciter l'envie de mes voisins qui pouvaient être décavés.
Les louis divises en petits tas, les billets de banque classés, réunis par paquets de dix mille, je constatai délicieusement que j'avais gagné cent vingtdeux mille sept cent quarante francs.
Je ne m'étais jamais trouvé à pareille fête!
Les joueurs qui, par hasard, ont fait
un gros gain, un gain inespéré, me comprendront, j'en suis sûr : je dormis très mal... La perte, le décavage, le nettoyage accablent le joueur, l'abrutissent, provoquent le sommeil. Il fait, du reste, tout ce qu'il peut pour dormir, oublier, et sa volonté finit par triompher de son énervement. Le gagnant, au contraire, reste volontiers éveillé : il revoit la table de jeu, la bille dans le cylindre, il entend la voix du croupier, il se félicite de sa perspicacité, de son flair, il compte, de tête, sa fortune et cherche à quel usage il la pourrait bien employer. Jouera-t-il, le lendemain?
Pourquoi pas? Il tient la veine, qui est si rare, ne doit-il pas en profiter? Ce serait vraiment de l'ingratitude envers le sort que de lui dire : « Je ne crois plus en toi. Je te fausse corn-
pagnie. Adieu. » Si. avec un petit enjeu, il a fait venir la forte somme, avec la forte somme ne peut-il pas arriver au gros chiffre, au sac, au million! Le million, quel rêve!... D'autres, plus prudents, moins ambitieux, se promettent de ne risquer, qu'une faible partie de leur gain... Ces derniers font le serment de fuir Monte-Carie par le premier train du matin, et cette résolution prise, ils dépensent à l'avance leur argent, suivant leur caractère, leurs goûts; ils donnent satisfaction à tous leurs caprices. De caprice en caprice, ils restent éveillés toute la nuit. Au matin seulement ils s'endorment, manquent le train, retournent au jeu à midi, et...
plus de caprices. Ils se sont envolés dans les coffres de la banque.
Et moi qui parle tant des autres, à
quoi ai-je songé pendant mon insomnie? Me suis-je promis de partir dès l'aube, ou de livrer une nouvelle bataille; d'aller au combat avec toutes mes munitions, toutes mes forces, ou de former une réserve qui se tiendrait immobile, quoi qu'il pût arriver?
Je crois bien que j'ai songé à tout cela. Mais mon petit fétiche, Max Rémond, nra fait songer aussi à autre chose.
Décavé, n'ayant plus que l'argent nécessaire à ma note d'hôtel et à mon retour, pourquoi ai-je manqué à mes bonnes habitudes, pourquoi me suis-je décidé, pendant le dîner, à ne point partir ?
Parce qu'il m'était pénible de m'en aller, sans revoir mon nouveau petit ami... et peut-être bien sa mère.
Au moment où j'hésitais encore à jouer, comment m'y suis-je résolu tout à coup?
J'ai entendu l'enfant me redire ces mots : « Si tu veux, monsieur, je serai ton porte-bonheur,» et je me suis rappelé, en même temps, ses trois numéros : 7, 28, 29.
Ce souvenir m'a rapporté plus de cent vingt mille francs.
Alors, c'est à Max Rémond que cette somme doit revenir. Sans lui, je ne l'aurais jamais gagnée.
Évidemment. Mais, comment la lui donner?
A demi éveillé, endormi à moitié, songeant et rêvant tout à la fois, j'imaginai ceci :
Mme Rémond, abandonnée par son mari, qui a repris sa vie de garçon,
attendrie par l'affection que je témoigne à son enfant, et par la tendresse qu'il me montre, en arrive à m'aimer.
Nous ne nous quittons plus, Max, elle et moi... et j'ai ainsi trouvé, sans être ni mari ni père, une femme et un fils. Quant aux cent vingt mille francs bien placés, bien administrés, ils servent tout naturellement à l'entretien, puis à l'éducation de Max, auquel je rends ainsi, ce qui lui appartient, ce qu'il vient de gagner.
Voilà comment j'arrangeais les choses. En rêve, rien de plus facile.
Cependant, à mon réveil... vaincu par la fatigue, j'avais fini par dormir deux lieures... ce rêve me revint, très distinct... et il me sembla qu'il était possible de le réaliser, si je le voulais fermement.
Réflexions faites, l'esprit bien lucide, je décidai que je le voulais.
Aussitôt je m'habillai et, dédaigneux maintenant des chemins de fer, je pris une voiture pour me rendre à Nice.
J'allais à Nice pour confier, prudemment, au Crédit Lyonnais mon gain de la veille et le charger de transformer les billets de banque en bonnes valeurs nominatives, plus difficile à vendre que les titres au porteur. 11 me restait, pour vivre encore quelque temps à Monte- Carie, et même pour jouer, s'il m'en prenait fantaisie, trois mille francs, détournés de la masse, et que je gardais, malhonnêtement, pour moi.
Il était dix heures trois quarts à Nice, lorsque je sortis du Crédit Lyonnais.
J'avais le temps de prendre le train de dix heures quarante trois, heure de Paris, et tout m'annonçait que j'aurais le plaisir de faire le voyage avec Mme Rémond, si elle n'avait rien changé à ses habitudes quotidiennes.
En effet, une rapide inspection du train, prêt à partir, me permit de l'apercevoir, installée déjà dans un compartiment de première classe, avec son fils et la bonne de l'enfant.
Celui-ci, debout à la portière encore ouverte, me vit, me reconnut, poussa un petit cri et fit un mouvement vers moi. Je crus même qu'il allait sauter, du wagon sur le quai, et craignant qu'il ne se blessât, je m'avançai vivement. Mais sa mère l'avait déjà retenu,
lui parlait à l'oreille, essayait de le faire tenir tranquille. Elle n'y réussit qu'imparfaitement : de sa place, où on le maintenait de force, il me tendait ses bras et me criait :
— Viens, monsieur, viens avec nous.
Je m'avançai jusqu'au marchepied, et
me découvrant, je dis à Mme Rémond :
— Me permettez-vous, madame, d'obéir à votre fils?
— Vous n'avez pas besoin de ma permission, monsieur, me répondit-elle doucement avec un demi-sourire. Nous ne sommes que trois dans ce compartiment, et il n'est pas réservé.
Je montai. Il était temps du reste : la portière se refermait sur moi, le train partait.
Discrètement, au lieu de m'installer en face de ma compagne de route, je
m'étais assis dans le coin opposé au sien. Je lui faisais toujours vis-à-vis, mais à distance. Le petit Max ne tarda pas à combler le vide. Sans quitter la banquette, en se glissant sur les coussins et en marchant sur ses genoux, il me rejoignit et me demanda:
— T'habites donc Nice?
— Non, répondis-je. J'y suis venu, ce matin, pour affaires.
— Maximilien, veux-tu bien te taire, cria Mme Remond de sa place. Est-ce qu'on interroge comme ça! Je t'ai déjà dit que c'était très vilain d'être curieux.
— Soyez indulgente, madame, pour la curiosité de votre fils, dis-je en intervenant. Il a sans doute deviné que les affaires qui m'ont appelé à Nice, ce matin, le regardaient.
— Je ne comprends pas, monsieur.
— C'est bien simple : je suis venu déposer au Crédit Lyonnais une assez grosse somme gagnée, hier soir, à la roulette, sur le 1, le 28 et le 29, les trois numéros indiqués par mon petit portebonheur.
— Ah ! ie savais bien ! s'écria Max, en frappant ses mains l'une contre l'autre.
— Vraiment, fit Mme Remond, intéressée cette fois, en sa qualité de joueuse. Vous avez gagné beaucoup d'argent ?
— Cent vingt-deux mille et quelques cents francs,, madame.
— C'est énorme !
— Ça fait-y plus que cent sous ? demanda le petit Max , encore à cet heureux âge où une pièce de cinq francs est le grand maximum de la richesse.
Mme Rêmoncl ne put s'empêcher de rire et lui répondit :
— Oui, ça fait beaucoup, et encore beaucoup de pièces de cent sous.
— Tenez, haut comme ça, ajoutai-je, en élevant la main droite.
— Plus haut que moi, alors ?
— Et vous n'avez joue que sur les numéros indiqués par mon fils ?
— Oui, madame, seulement sur ceux-là.
— Vous êtes heureux ! fit-elle d'une voix où perçait un peu d'amertume et de tristesse.
— Tu vois, monsieur, que je m'avais pas trompé, ajouta Max et, tout à coup : tu vas jouer aujourd'hui ?
— Je ne sais pas.
— Faut pas jouer. Si tu joues, tu perdras.
— Pourquoi ?
— Parce que.
Je n'insistai pas pour connaître la fin cle la phrase. Je la savais terminée:
« Parce que, » pour un enfant, est une réponse catégorique. Ce simple mot veut dire : « 11 n'y a pas à me demander autre chose. C'est comme cela. »
— Soit, déclarai-je, je ne jouerai pas.
— Disez donc à maman de ne pas jouer non plus, reprit-il.
— Je n'ai pas le droit de dire cela à votre maman.
— Pourquoi?
— Parce que.
Je parlais sa langue. Il comprit sans doute, garda le silence, pendant que sa mère murmurait ces mots qui me frappèrent :
— Quelquefois, on est bien forcé de jouer.
Comme nous quittions la station de Beaulieu, l'enfant, qui, assis en face de moi, me regardait en silence depuis un instant, et semblait réfléchir, me dit tout à coup, résolument :
— Je suis ton porte-bonheur. Veuxtu être mon bon ami ?
Un peu étonné, charmé aussi de la demande, je ne répondis pas assez vite au gré de l'enfant. Alors il insista :
— Disez, monsieur, disez vite ?
— Certes, me dêcidai-je à dire, je serais très heureux d'être votre bon ami. Mais votre mère ne voudra pas.
— Qu'est-ce qui vous le fait penser, monsieur ? demanda-t-elle.
— J'ai cru remarquer hier, madame, répondis-je hardiment, que vous avez
été mécontente de me voir embrasser votre fils.
— Ah ! vous avez remarqué cela...
et vous m'avez, sans cloute, accusée de jalousie maternelle ?
— C'est un sentiment très respectable.
— Peut-être ; mais je ne l'éprouve pas. J'aime qu'on... aime mon fils...
Seulement, ajouta-t-elle en baissant la voix, lorsqu'on l'embrasse, cela me rappelle... Je me dis que c'est un autre qui...
Elle s'arrêta : des larmes jaillissaient de ses yeux.
Aussitôt, Max grimpa sur les coussins, lui prit la tête dans ses petites mains et dit :
— Ne te fais pas du gros cœur, maman, pisque papa nous a quittés, il ne nous aime plus.
— Oh ! il doit t'aimer encore, toi, fitelle.
Ne pouvant plus, sans doute, défendre le mari, elle défendait encore le père. Mais Max, avec sa logique d'enfant :
— Si papa m'aimait, y serait pas pati, et se tournant vers moi : C'est-y vrai, bon ami?
J'étais fort embarrassé pour répondre.
Heureusement que nous arrivions en gare de Monte-Carie.
Ce voyage très court, d'une heure à peine, avait beaucoup modifié ma situation vis-à-vis de Mme Rémond. Je n'étais plus l'inconnu, l'étranger de la veille, dont le seul mérite avait consisté à jouer, un instant, avec son fils. Celui-ci semblait s'être pris pour moi d'une de ces passions d'enfants, spontanées, irréfléchies, aussi ardentes sou-
vent que leurs antipathies sont vives.
Le cher petit être, privé brusquement des caresses paternelles, à l'âge où le cœur s'éveille et commence à sentir, cherchait, peut-être, un autre père pour remplacer celui qui lui échappait. Il croyait ravoir trouvé en moi, et me faisait des grâces, des avances, afin de m' engager à l'aimer comme il sentait le besoin d'être aimé. Une mère, quelle que soit sa tendresse, ne suffit pas au cœur des petits garçons. Ils ont l'instinct de leur faiblesse et cherchent quelqu'un de fort pour les protéger. Ils ont aussi l'instinct de leur sexe, et ils admirent celui a qui ils commencent à ressembler. Dans les bras de leur mère, ils sont encore des bébés. Quand ils marchent aux côtés de leur père, ils se croient des petits hommes .
Mme Rémoncl devait avoir compris le sentiment qni venait d'éclore chez son fils, et, si elle ne le combattait pas, si elle avait permis à Max de m'appeler son bon ami, c'est qu'elle admettait que je pouvais le devenir. Elle cherchait de son côté un appui, une affection pour l'enfant, et, d'instinct, comme lui, elle se rapprochait de moi, ou plutôt, elle ne me défendait pas de m'approcher d'elle et de lui.
Pendant ce voyage aussi, certains mots, certaines phrases qui lui étaient échappés, les quelques larmes tombées de ses yeux, ces demi-confidences d'un chagrin, peut-être d'une grande douleur, rompaient la glace de la veille, mettaient un peu de chaleur, du soleil entre nous. Je n'étais rien pour la femme... Oh! rien... Mais le bon ami
du fils commençait à être quelque chose pour la mère, et mon petit fétiche, après m'avoir enrichi, me portait encore bonheur.
En sortant de la gare, ma discrétion me conseillait de saluer Mme Rômond et de m' éloigner; Max ne me le permit pas. Il m'avait pris la main, et, pour ne pas le séparer de sa mère, j'étais bien obligé de la suivre.
Elle se dirigeait vers les jardins qui montent jusqu'à la place du Casino.
Ce chemin, moins direct que l'escalier, est aussi moins fréquenté, et c'était sans cloute pour cela qu'elle le prenait.
— Décidément vous allez jouer, madame? lui dis-je, en me rapprochant d'elle.
— Oui, mais un jeu prudent, sage.
J'abandonnerai les numéros, puisque
ce petit sorcier prétend que je perdrai.
— Sûr ! fît le sorcier très gravement.
— Alors que comptez-vous jouer?
— Les chances simples.
— Voulez-vous me permettre de vous accompagner? Je vous indiquerai un système qui m'a souvent réussi.
— Non, fit-elle vivement, je préfère être seule. Mais, craignant de m' avoir blesse ou d'être mal comprise, elle s'empressa d'ajouter : on ne m'a jamais vue, au casino, que seule ou avec mon mari, et je ne veux pas m'y montrer avec vous. Vous m'expliquerez votre système plus tard. Pour aujourd'hui, je vous laisse avec... votre bon ami.
Ce titre, que vous avez accepté, vous crée des devoirs : pendant que je jouerai là-haut, vous jouerez ici. Cela vous
coûtera moins cher qu'à moi... Au revoir, monsieur.
— Vous voilà partie jusqu'à trois heures ?
— Si je ne suis pas décavée avant.
— Oh ! tu le seras , maman ! fit Max.
— Merci, mon ange.
Elle l'embrassa tendrement, malgré cette prophétie, et s'éloigna dans la direction du casino, dont les salles de jeu s'ouvraient en ce moment : midi sonnait.
Lorsque, après l'avoir longtemps suivie des yeux, je la vis disparaître et que je me trouvai seul avec l'enfant, je me traitai d'imbécile. Le petit était charmant. Il ne me déplaisait pas d'être son bon ami. Mais, faire de moi son gardien, son compagnon de jeu, sa bonne...
car l'autre, la vraie, se trouvant inutile, se promenait dans l'allée, un journal à la main... me paraissait exagéré. Je fus tenté de le planter là, de courir au casino, de m'installer à la même table que Mme Rémond, en face d'elle, et de jouer, pour mon compte, sans lui parler, sans avoir l'air de la connaître. De cette façon, elle ne serait pas compromise. Mais, tout à coup, derrière moi, j'entendis la voix du petit. Grimpé sur un banc du jardin, il me criait :
— Bon ami, viens, j'ai un gros secret à te dire.
Curieux d'apprendre le gros secret, je le rejoignis. Alors il me jeta ses bras autour du cou, m'embrassa, et quand il eut fini, il se prit à rire, en criant :
« Voilà mon gros secret. »
Craignant de faire de la peine à sa mère comme la veille, il avait attendu qu'elle fût partie, pour satisfaire son désir de m'embrasser.
J'étais repris : je me trouvais, maintenant, sous le charme de l'enfant, après avoir été charmé par la femme.
Du reste, comprenant qu'il ne pouvait pas me demander de toujours jouer avec lui, de redevenir un bébé pour l'amuser, il essaya de se grandir, de se mettre à ma portée.
— Veux-tu te promener? me demanda-t-il.
— Volontiers. De quel côté?
— Au bord de la mer.
— Ça t'amuse, la mer?
— Quand il y a des bateaux dessus.
— Tu es allé déjà en bateau ?
— Oui, avec papa.
Il s'arrêta tout court, comme s'il se repentait d'avoir parlé de son père.
— Il est bon pour toi, ton papa?
— Non.
— Oh ! Il ne faut pas dire cela.
— Pourquoi que tu le demandes? Il n'est pas bon, pisqu'il fait de la peine à maman.
— C'est égal, il faut le bien aimer.
— C'est toi que je veux aimer. Tu m'aimeras aussi, toi?
— Certainement.
— Oh! d'abord il faudra bien. Je te donnerai si tant de baisers et encore plus.
Nous étions arrivés, tout en causant, aux Bas-Moulins, près de la mer. Il marchait à mes côtés, silencieux par instants, comme s'il craignait que son petit babil ne me fatiguât. Puis, n'y
pouvant plus tenir, il me faisait toutes espèces de questions : «Jusqu'où qu'elle allait la mer?... Qu'est-ce qui avait làdedans?... Pourquoi que ça remuait toujours?... » Ce mouvement, cet éternel clapotement de l'eau l'amusaient surtout, et quand une vague plus forte que les autres venait frapper les rochers voisins, il tapait des mains et riait à gorge déployée.
A causer avec lui, à le voir jouer et rire, j'avais presque oublié sa mère. Je me dis, tout à coup, que si elle était décavée, elle devait avoir déjà quitté le casino. Alors, m'éloignant des Bas-Moulins, je me dirigeai vers les jardins d'où nous étions partis, suivi ou précédé par mon petit compagnon.
Elle nous attendait, en effet, un peu inquiète.
— Qu'êtes-vous devenus? Je vous cherche depuis longtemps.
— Vous avez donc tout de suite perdu, demandai-je ?
— Ça n'a pas été long... Voilà ce que c'est que d'être raisonnable, de jouer aux chances simples et de croire aux sorciers... Si M. Bébé avait eu Tesprit de se taire, j'aurais joue sur le 7, le 28 et le 29. Ils sortent encore aujourd'hui, à tout instant.
— Alors, madame, je puis aller jouer pour vous sur ces numéros ?
— Impossible, maintenant. Je suis décavée.
— Je ne le suis pas moi, grâce à votre fils. Si je perds, vous me rendrez, demain, les quelques louis que j'aurai risqués pour vous. Une offre comme
celle-là se fait à Monte-Carie, et on peut l'accepter.
— Je le sais. Mais je n'accepte pas, tout en vous remerciant, monsieur.
— T'as raison, ajouta Max, bon ami perdrait aussi.
— Tu m'ennuies, toi, fit-elle, un peu énervée par sa défaite. Tu parles trop.
— Comment que je parlerai, quand je serai grand, fit-il, si je ne parle pas petit.
Nous ne pûmes nous empêcher de rire, sa mère et moi, de cette phrase incorrecte, mais juste.
— Que faire jusqu'à l'heure du train de Nice? reprit-elle, j'ai une heure et demie à attendre, et je ne veux pas rester dans ce jardin.
Je crus deviner sa crainte et je lui dis, un peu tristemetit :
— Si je vous gêne, madame, je vais me retirer.
— Non, ce serait mal vous remercier, monsieur, de m'avoir remplacée auprès de mon fils, et je lui ferais trop de peine... Cherchez autre chose, ajoutat-elle en souriant.
— Si vous vouliez me le permettre, madame, j'aurais l'honneur de vous reconduire jusqu'à Nice en voiture. Il fait un temps adorable et la route, vous le savez, est magnifique.
— Oh ! oui, maman ! fit Max. Je t'en prie, je t'en prie !
Elle n'eut pas le courage de lui résister et elle me permit d'aller chercher une voiture.
Je me souviendrai toujours de cette promenade, tout le long de la mer, cette charmante femme à mes côtés, mon
petit bon ami en face de nous. Je la prolongeai le plus longtemps possible, en m'arrêtant à Beaulieu, sous le prétexte de faire goûter l'enfant.
Lorsque nous atteignîmes la montagne qui domine Nice du côté de Villefranche, la nuit descendait, lentement, sur tout ce beau pays.
Peu à peu, jour par jour, mot par mot, un secret surpris ou arraché amenant une confidence, j'arrivai à savoir tout ce qui pouvait m'intéresser dans la vie de Mme ValentineRémond, vie que bien des femmes, du reste, ont malheureusement vécue.
A douze ans, elle est orpheline. Son père et sa mère, en mourant, ne lui ont laissé qu'une rente de quinze cents francs. Des amis la recueillent et lui font
achever son éducation, clans un grand pensionnat, avec des compagnes trop riches. Ses études finies, ils décident qu'ils la garderont auprès d'eux jusqu'à son mariage, qui ne peut tarder, car elle est déjà une grande et belle fille, très remarquée, très admirée. Pierre Rémond la rencontre dans le monde, prend feu à sa vue, se fait présenter dans sa famille adoptive, brûle de plus en plus, et pour n'être pas entièrement consumé, finit par demander sa main.
Il est jeune, vingt-cinq ans, gentil garçon, spirituel, séduisant, très répandu dans Paris, trop répandu. Il n'a pas de fortune bien assise, mais il gagne de l'argent à la Bourse, dans les affaires. Il sait se retourner. Il passe pour un débrouillard. Par exemple, on lui reproche d'être un coureur, l'épithète qui
a remplacé celle de volage, employée au dix-huitième siècle, du temps de Florian. Il vole de femme en femme, comme l'oiseau de branche en branche; il court de la brune à la blonde, sans mépriser la rousse; de la grande à la petite, en stationnant chez la moyenne; delà bourgeoise à l'horizontale, avec embranchement sur l'artiste et la mondaine. Mais, après avoir tant couru, tant volé, il paraît n'aspirer qu'à, s'arrêter, se fixer, s'incruster. Sa vie errante, affirme-t-il, est une garantie de l'existence reposée qu'il mènera désormais. Est-ce bien une garantie? se demandent les amis, les protecteurs de Valentine Rémond. Il la veut épouser, parce que, avec cette jeune fille bien élevée, honnête, le mariage est sa seule ressource. Mais, après quelques mois d'immobilité au foyer conju-
gai, n'est-il pas à craindre que le repos ne le fatigue comme le mouvement l'a fatigué? Cependant, se disent-ils aussi, a-t-on le droit de se montrer craintif, difficile, exigeant, quand il s'agit d'une orpheline sans fortune ? L'occasion qui se présente ne s'offrira peut-être jamais, et doit-on la laisser échapper? Puis, il plaît beaucoup à Valentine, à qui on ne peut pas dire clairement ses défauts. Si on la laissait les deviner, elle répondrait sans doute qu'elle se charge de les corriger, qu'elle est certaine d'être aimée, exclusivement, éternellement. Dans la dix-huitième année, on croit à ces deux adverbes.
Le mariage se fit donc, et, chose invraisemblable, Pierre Rémond, malgré ses antécédents, mena, pendant plusieurs années, une existence des plus
sédentaires, ou bien cacha si adroitement ses petits voyages, ses fugues à l'étranger, qu'on ne le vit pas franchir la frontière.
Mais, tout à coup, un beau matin, ou un beau soir, il s'oublia dans quelque pays nouveau, séduisant, qu'il prit plaisir à explorer en détail. Cette fois, son absence fut si longue que Valentine s'en aperçut.
Elle souffrit, sans trop se plaindre, essayant de reprendre son mari, de le regagner à force d'amour et d'indulgence. Souvent elle y réussit : il lui revenait de temps à autre, par caprice, par habitude, par souvenir des bons moments d'autrefois, par infidélité, pour être infidèle à ses maîtresses, comme il était infidèle à sa femme.
Mais Tune d'elles, jalouse de Va-
lentine Rémond ', de sa resplendissante beauté, à laquelle le mari, malgré ses protestations, devait de temps à autre, clandestinement, payer tribut, déclara qu'elle n'admettait pas ce partage malhonnête et mit Rémond en demeure de la suivre loin, très loin du foyer domestique, ou de la perdre.
Le père, sinon le mari,, hésita sans doute. Mais il' était aux prises avec une Milanaise experte, fine, et fort jolie.
Elle lui tenait encore la dragée très haute, et pour l'atteindre il consentit à tout.
Il était parti, au printemps dernier, sous le prétexte d'un voyage d'affaires, et en promettant un retour prochain.
Mais Mme Rémond ne tarda pas à savoir de quelle affaire il s'agissait, et huit mois se passèrent sans qu'il revînt,
sans qu'il donnât même signe d'existence ; ses lettres étaient peut-être arrêtées en route, les Milanaises sont prudentes.
Elle l'attendit jusqu'à l'hiver, puis elle partit pour Nice. Pourquoi Nice ?
Le petit Max, de santé délicate, de poitrine un peu faible, avait eu une bronchite dès les premiers froids, et le médecin conseillait le Midi... Puis Pierre Rêmond, grand amateur de roulette, avait conduit sa femme, plusieurs années de suite, à Monte-Carie, et elle pensait qu'il ne pourrait s'empêcher, malgré sa nouvelle existence, d'y faire une apparition dans le courant de l'hiver. C'était d'autant plus probable que l'Italie, où il semblait- s'être fixé pour l'instant, est proche de la principauté de Monaco, et que les Ita-
liennes passent pour aimer la roulette.
Qu'il vînt seul ou avec sa maîtresse, elle était décidée à le voir, à lui parler, à essayer de l'attendrir, au moins comme père. Si elle y parvenait, elle pardonnerait encore, dans l'intérêt de son fils, et reprendrait la vie où elle l'avait laissée.
Et c'est ainsi qu'elle se rendait tous les jours à Monte-Carie, le cherchant dans les salons, espérant le découvrir, assis devant une table, caché dans la foule des joueurs.
Mais pourquoi jouait-elle? Oh! elle avait ses raisons. Je devinai celles qu'elle n'osa pas me dire. D'abord une jolie femme qui se promène seule, de roulette en roulette, sans jamais rien jeter sur le tapis, risque de passer pour ce qu'elle n'est pas... Ensuite, dêsœu-
vrée, découragée, triste à mourir, elle voyait dans le jeu une distraction, l'oubli pendant quelques heures. Elle y trouvait encore l'espoir de se procurer des ressources si l'abandon de son mari persistait, et je m'expliquais maintenant ces mots, qui lui étaient échappés, le premier jour : « On est quelquefois forcé de jouer. »
Mais, après quelques gains fortuits, des caprices du sort, elle perdait constamment, et ses économies de jeune fille et de jeune femme, sa bourse de jeu, loin de grossir, comme elle l'avait follement espéré, se vidait d'une façon lente, mais continue et sûre.
Telle avait été la vie de Valentine Rémond, mariée à dix-huit ans, mère à dix-neuf, séparée de son mari à vingtsix, sans avoir les avantages, s'il y en a, de la séparation légale ou du divorce.
Plus jeune de quelques années, plus inexpérimenté, sans souci de certaines délicatesses féminines, avec lesquelles il faut toujours compter, j'aurais chanté victoire en apprenant tous ces détails sur le passé et le présent de Mme Rémond. « J'ai enfin trouvé la maîtresse de mes rêves, me serais-je écrié sottement. Le succès est certain : je la tiendrai bientôt par les sens, le cœur et l'intérêt. Oui, les sens, longtemps surexcités par
un mari libertin, grand coureur de boudoirs et d'alcôves, qui s'est marié pour son plaisir, pour satisfaire sa passion, et n'a jamais respecté la femme légitime.
Ils se reposent, ils sommeillent aujourd'hui ; ils se réveilleront à la première attaque. Oui, le cœur. Quoi de plus facile que de s'en emparer? Peut-il se défendre, endolori, souffrant comme il est? Après son long martyre, il se laissera toucher par des prévenances, des soins affectueux, beaucoup de douceur et de tendresse. L'intérêt aussi.
Sans famille, sans fortune, abandonnée par celui qui devait pourvoir à ses besoins, que deviendrait-elle si elfe montrait trop de désintéressement et de fierté. »
J'eus l'esprit de ne rien dire de tout cela. Je pensai, au contraire, quelacon-
quête de Mme Rémond était des plus difficiles. Mais je résolus d'y appliquer toutes mes forces, d'y mettre tout mon cœur. C'était, sans doute, la pensée du petit Max qui me faisait prendre les choses si sérieusement : dans Valentine Rémond, au lieu de voir seulement la femme, d'admirer sa beauté, je voyais aussi la mère, la mère d'un enfant, dont l'affection pour moi grandissait tous les jours ; je me sentais nécessaire, utile à ce petit être que je commençais à aimer comme il m'aimait, d'instinct, sans réflexion, sans résistance possible. Si le hasard m'avait fait le rencontrer, au lendemain de l'abandon de son père, c'est que j'étais destiné à remplacer celui qui lui manquait. Il se disait mon porte-bonheur : il l'avait été, je devais être le sien. Et, cet amour pour l'en-
of New York
fant rendait sérieux, respectueux, mon amour pour la mère. Je ne parvenais pas à séparer celle-ci de celui-là. Je les réunissais dans une même affection.
Je n'habitais plus Monte-Carie. Je m'étais logé dans un hôtel de Nice, afin de me rapprocher d'eux, de les voir plus souvent. Si, pour un Parisien qui cherche le repos et la campagne, lorsqu'il quitte Paris, Nice est une trop grande ville, elle a aussi les qualités de ses défauts : on peut, en évitant les promenades trop fréquentées, passer inaperçu. On y est moins connu, moins remarqué qu'à Monte-Carie. La médisance y a moins de prises. Aussi Mme Rémond, après m' avoir seulement permis, dans les premiers jours, de la rejoindre lorsqu'elle sortait, de l'accom-
pagner dans la vieille ville, au château, sur le port, avait fini par m'autoriser à lui faire visite de temps à autre, au grand contentement de son fils. Il ne se montrait pas importun et nous laissait causer à notre aise. Il lui suffisait d'interrompre quelquefois ses jeux, pour venir m'embrasser et me dire quelque gentille chose.
Bientôt, mes visites devinrent plus fréquentes.
— Quelle somme comptez-vous sacrifier encore à la roulette? avais-je demandé un jour à Mme Rémond.
— Deux mille francs, et ce sera fini, bien fini.
— Voulez- vous les joindre aux cent louis que je compte aussi risquer ?
— Pourquoi les joindre?
— Pour qu'ils soient plus forts. Nous
aurons plus de chances de gagner.
— C'est une association que vous me proposez ?
— Oui.
— Qui jouera ? ■
— Moi.
— Pourquoi vous?
— Parce que je ne compte pas jouer au hasard. Je suivrai un système.
— C'est vrai. Vous m'en aviez autrefois parlé. Apprenez-le-moi maintenant.
— Je vous l'apprendrai, pour que vous vous rendiez compte de mes opérations; mais je préfère le jouer moimême. Il demande une grande attention, et les femmes sont distraites.
— Ce sont les hommes qui le disent.
Combien peut-on gagner, par jour, avec votre... invention ?
— Une quinzaine de louis, en jouant deux ou trois heures.
— Cent cinquante francs chacun ?
— A peu près... si on ne saute pas.
— Ah ! on peut sauter?
— Hélas!
— Et de combien saute-t-on ?
— De cinquante louis. Nos quatre mille francs nous permettraient de faire quatre sauts.
— Quatre sauts! Oh! mon Dieu!
Alors il ne nous resterait plus rien.
— Mais nous ne les ferons pas... ou bien, lorsqu'ils viendront, s'ils viennent, nous aurons déjà gagne beaucoup d'argent.
— C'est égal, je voudrais connaître le système en question.
— Rien de plus facile. Vous avez une roulette, un tapis, des jetons ?
— Non, des haricots, de simples haricots.
— C'est la même chose... Je vais jouer mon jeu, là devant vous, comme si j'étais à Monte-Carie. Mais si je gagne, l'association est-elle convenue?
Formons-nous notre syndicat ?
— Soit ! Je ne risque rien : je ne perdrai pas plus avec vous que je ne perds toute seule... et votre veine combattra peut-être ma déveine... Max, donne-nous la roulette... et ses accessoires.
Max ne se fit pas répéter cet ordre.
On le chargeait de tourner le cylindre, d'y jeter la bille, d'appeler le numéro sortant, et il était tout fier de remplir cette haute mission.
Quant à moi, je me sentais plus ému devant cette petite roulette d'enfant, ce
tapis minuscule, ces haricots grotesques, que je ne l'avais jamais été à Monte-Carie avec ses grands cylindres, son tapis vert et ses louis d'or. En effet, si mon expérience ne réussissait pas, Mme Rémond renoncerait à l'association proposée... et je tenais à mon associée.
Le petit Max, passé à l'état de croupier, me porta bonheur une fois encore : les numéros qu'il amena, pendant plus de deux heures, me firent gagner et démontrèrent l'excellence d'un jeu dans lequel je n'avais, pour mon compte , qu'une très médiocre confiance, malgré sa réussite. Aussi enthousiasmée, maintenant, qu'elle avait été d'abord craintive, Mme Rémond s'écriait, en voyant le tas de haricots qui toujours grossissait devant moi : « C'est
BON AMr
superbe ! On ne perd jamais. On gagne toujours. Notre fortune est faite! » Je me gardais bien de lui dire que le hasard était pour beaucoup, peut-être pour tout, dans mon succès, et qu'une série de mauvais numéros aurait fait sauter mon système, comme sautent tous les systèmes.
L'association fut décidée, le capital versé : mise de fonds égale, chacun de moitié dans la perte et dans les bénéfices, engagement de part et d'autre de continuer l'entreprise, tant qu'elle serait fructueuse, et jusqu'à épuisement complet des quatre mille francs.
Max ratifia ce traité passé devant lui, et, prenant son petit air sérieux, déclara que nous gagnerions. C'était une garantie, la meilleure peut-être, car elle me donnait confiance.
— Alors, décidément, vous voulez jouer seul? fit Mme Rémond lorsque tout fut conclu.
— Oui, j'y tiens beaucoup.
— Quelle est votre véritable raison ?
Celle que vous m'avez donnée ne compte pas : je ne suis pas distraite au jeu, et je le serai d'autant moins que je défendrai vos intérêts en même temps que les miens.
— J'en suis persuadé. Mais, vous le savez comme moi, il s'élève souvent à la roulette des contestations. Certains flibustiers, d'assez bonne mine, et qu'on ne peut soupçonner qu'après les avoir vu opérer, mettent prestement la main sur les masses des autres. Quand on réclame son bien, ils prennent à témoin des complices postés autour de la table; ils protestent de leur honnêteté, et crient
si fort que les chefs de parties finissent par leur donner raison, pour éviter le scandale. Un homme leur tient tête, et, s'il est connu là-bas, l'emporte sur eux. Mais les femmes, surtout les femmes bien élevées, qui rougissent, tremblent et n'osent pas élever la voix, ont toujours tort... Dans l'intérêt de notre association, je crois donc devoir jouer seul : un coup gagné, et non payé, dérangerait tout mon système.
— Il y a du vrai là-dedans , repritelle, mais vous devez avoir une autre raison.
Je craignis qu'elle ne devinât la vraie, la bonne, et je lui en donnai encore une mauvaise qui pouvait la convaincre, comme font souvent les mauvaises raisons.
— Vous m'y forcez, lui dis-je. Eh
bien!... suivant moi, votre place n'est pas à Monte-Carie dans les salons de jeu.
— Pourquoi? On y voit beaucoup de femmes seules.
— Leur frère, parent ou agent responsable n'est pas loin : dans l'atrium, au tir aux pigeons, ou sur la place.
— Oh! il y a des étrangères...
— Vous êtes Française, et Parisienne.
— Je vous en montrerai par centaines.
— Des vieilles, des laides, des déclassées. Vous êtes jeune, admirablement jolie et très bien classée, comme femme mariée qui attend son mari.
— Eh bien! justement : j'attends mon mari.
— Vous l'attendez depuis trop longtemps. On doit commencer à le remarquer.
— Vous savez bien que je vais à Monte-Carie dans l'espoir qu'il y viendra, que je pourrai le voir, lui parler.
— Que lui direz -vous? J'admets l'impossible, l'improbable si vous voulez :
votre éloquence, vos prières, la vue de son fils, le souvenir des joies passées, votre beauté qui l'émeut de nouveau, le décident à vous revenir. Pour combien de temps? Qu'importe qu'il revienne, s'il ne vous reste pas ? Pardonnez-moi de vous parler ainsi. Votre intérêt seul me guide, je vous le jure. Quelle confiance pourrait vous inspirer un homme qui n'a pas cessé de vous tromper, vous l'avouez vous-même, jusqu'au jour de l'abandon définitif ?... Vous le reprenez à sa maîtresse d'aujourd'hui , soit ! Oh ! ce ne sera peut-être pas difficile: d'après le caractère que vous m'avez dépeint, il
ne demande peut-être qu'à la quitter.
Mais, demain, une autre créature quelconque vous l'arrachera... et toujours ainsi... Rompez clone avec ce passé.
Qu'il soit bien éteint, bien mort. Faitesvous une nouvelle vie.
— Une nouvelle vie. Comment !..
Aux femmes, dans ma situation, on fait espérer le divorce... mais il n'existe pas encore. Quant à la séparation, elle ne résout rien... et, du reste, ne suis-je pas déjà séparée?... Cependant, vous pouvez avoir raison : je n'irai plus à Monte-Carie, ou bien j'irai moins. Vous jouerez pour nous deux, comme vous le désirez... Mais si vous entendiez dire que mon mari vient d'arriver... on sait tout, là-bas, quand on veut savoir...
jurez-moi de m'avertir aussitôt. Je verrai ce que je dois faire.
— Je vous le promets.
J'avais réussi. J'opérerais à ma façon, sans contrôle, et si mon système, malgré les expériences faites, était mauvais, si je sautais trop souvent, je cacherais, frauduleusement, à mon associée la plupart de mes sauts. Cette pauvre abandonnée, cette chère endolorie, reprendrait un peu courage, en voyant que la fortune, au moins, lui souriait. « Ah! si je pouvais me passer de lui ! » avait-elle dit, dans un jour d'exaltation, en parlant de son mari. Grâce à mon idée, à notre association perfectionnée. . . un seul des associes supportant la perte, l'autre gagnant toujours... son rêve allait se réaliser.
La fortune m'avait-elle choisi pour son grand favori, la veine voulait-elle s'acharner après moi, comme la déveine poursuit certains malheureux, ou bien mon système était-il vraiment meilleur que je ne croyais? Quoi qu'il en fût, je gagnai longtemps, et les dividendes que j'apportais à mon associée étaient des plus réels. Au lieu de distribuer des dividendes fictifs et de rendre ainsi, peu à peu, sans qu'on s'en doutât, une partie
de la somme que Max m'avait fait gagner, je remettais seulement à Mme Rémond ce qui lui était dû, je n'étais qu'honnête.
Je partais, chaque jour, pour Monte- Carie par le train de dix heures trois quarts, comme elle le faisait autrefois. A midi, j'entrais un des premiers dans les salons du casino. Je choisissais ma table, mes croupiers, mon chef de partie, et je jouais tranquillement, trois heures de suite, un jeu établi à l'avance, sans m'en écarter un instant, sans me permettre la moindre fantaisie. J'étais devenu une machine semblable à la roulette. A l'heure du train, vite, je reprenais mon argent, le carnet et le crayon qui m' avaient servi à marquer les numéros et à suivre mon système... et je courais à la gare.
A cinq heures précises, j'arrivais chez Mme Rémond, qui m'attendait toujours avec une certaine anxiété :
avais-je perdu, avais-je gagné? Je lui rendais mes comptes et je lui remettais sa part. Puis, sur mon carnet, nous repassions les numéros sortis à ma table, de midi à trois heures, et elle vérifiait ainsi, c'est moi qui l'exigeais, mon livre de caisse, sans se douter que cet associé, qui lui paraissait des plus honnêtes, n'aurait pas hésité, si la chance lui avait été contraire, à remplacer les chiffres par d'autres chiffres, à falsifier les écritures.
Nous faisions ce travail, assis devant une petite table, tout près l'un de l'autre, nos têtes se touchant presque, pour mieux voir, à la lueur incertaine des bougies, les numéros tracés au crayon
et souvent illisibles... Ah! je passais là un bon moment, que je n'aurais pas donné pour beaucoup, et qui me récompensait du rude labeur de la journée. Aussi je le prolongeais, je discutais chaque coup, je disais, en montrant les numéros : « Vous voyez :
si, là, je ne m'étais pas assuré au 0, comme il est convenu, nous sautions. »
Et, ma tête se rapprochait davantage de la sienne, nos cheveux se confondaient, sans qu'elle y prît garde, tant elle était absorbée par nos calculs. Je crois bien, des calculs qui lui rapportaient en moyenne, pour sa part, dix louis par jour, soit six mille francs par mois, ou soixante-douze mille francs de rente !
Vers sept heures, la femme de ménage niçoise, qu'elle avait prise à son service, venait l'avertir que le dîner était prêt.
Alors je faisais mine de me retirer, mais Max accourait :
— Non, non, bon ami, ne t'en vas pas, j'ai mis ton couvert.
— Mais je ne puis pas vraiment, tous les jours...
— Si vous ne voulez pas rester comme ami de mon fils, disait Mme Rémond en intervenant, restez comme mon associé.
La grande dépense que vous allez m'occasionner, ajoutait-elle avec son joli sourire, entrera dans les frais généraux de notre entreprise.
Et, sans plus de façons, enchanté, je restais.
Le soir, un bout de causerie, un peu de musique, un jeu quelconque pour amuser bébé, qui ne nous quittait pas, et, vers neuf heures, le moment venu de coucher l'enfant, de gros baisers à celui-
ci, une poignée de main à la mère, et le départ.
Je rentrais à mon hôtel. La journée était finie, et je l'avais trouvée ^très courte.
L'aimais-je, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, ou pas du tout? Telle était la question qu'il m'arrivait de me poser, sans toutefois effeuiller des marguerites.
Je l'aimais, oh! évidemment !... Un peu? Plus, bien plus... Beaucoup, alors ? Oui, beaucoup. . . Passionnément, peut-être? Je ne crois pas. Je ne devais pas dépasser le beaucoup.
Pourquoi n'allais-je pas plus loin,
m'arrêtais-je au passionnément? Estce que je la trouvais moins jolie, moins charmante que le jour où je l'avais rencontrée pour la première fois? Au contraire. Rassurée sur son avenir matériel, persuadée que la roulette lui ferait éternellement des rentes, moins nerveuse aussi, moins fiévreuse, depuis qu'elle ne jouait plus elle-même, son teint était plus reposé, plus transparent, son regard plus limpide, plus clair. Sa beauté battait son plein, comme on dit de la mer, lorsqu'elle atteint sa plus grande hauteur, qu'elle ne peut plus monter et qu'elle ne descend pas encore.
Cette beauté était-elle donc trop complète pour moi , trop éblouissante ?
L'aurais-je voulue plus incorrecte? Je désirais peut-être trouver des défauts dans le visage : une bouche trop grande,
par exemple , qu'on adore justement parce qu'elle est grande, et pour laquelle on donnerait les plus petites, les plus merveilleuses bouches? Enfin, une admiration trop absolue nuisait-elle à mon amour, le tempérait-elle, au lieu de l'exalter?
Non, mon calme relatif tenait plutôt à l'affection sérieuse, à l'estime, au grand respect qu'elle m'inspirait. Auprès de cette femme, honnête, distinguée, intelligente, je voyais pour la première fois le sentiment dominer chez moi la sensation, la rejeter au second plan . Je comprenais la différence qui existe entre l'amour de tête et l'amour de cœur.
D'ordinaire, cependant, la tête se prend avant le cœur, l'imagination se monte, le désir vient, et s'il n'est pas satisfait, il s'aiguise et s'irrite. Oui, mais seule-
ment si l'on est aux prises avec une coquette qui, après vous avoir provoqué, se plaît à vous laisser en chemin, qui vous affole, sans vous donner la certitude qu'un jour ^elle vous désaffolera. Auprès de Valentine Rémond, je n'avais pas de telles craintes. Ses coquetteries intellectuelles, affectueuses, calmaient au lieu d'irriter. Je devinais aussi qu'elle était trop fine, trop femme pour ne pas voir les périls de la situation, et que, sans s'arrêter à cette idée, elle pressentait, elle admettait même le dénouement inévitable de notre intimité.
De sa part, aucune promesse, aucun engagement ; de la mienne, aucune demande, et cependant nous étions d'accord pour nous aimer complètement :
l'amour avec toutes ses conséquences, le jour prochain où son cœur, encore
meurtri des coups qu'il avait reçus, se sentirait guéri.
Puis, il ne faut pas oublier que le petit Max, auprès de nous, entre nous, nous obligeait à une grande réserve qui était aussi ma sauvegarde. Les regards trop expressifs, les serrements de main prolongés, tout ce qui aurait pu étonner son jeune esprit, le blesser peut-être, nous était défendu. L'enfance a des yeux bien ouverts dont il faut se méfier, des pudeurs qu'on ne saurait froisser.
Mon affection pour Max, son affection pour moi, nre protégeaient aussi de toute pensée mauvaise, de toute exaltation, de tout affolement. Même, lorsqu'il était absent, je le voyais près d'elle, et j'aurais respecté la mère, n'eût-elle pas été respectable, par amour de son enfant, par respect de l'enfance.
Et elle, quel sentiment au juste avaitelle pour moi? M'aimait-elle seulement?
Oui, puisque je la sentais bien résolue â tout me donner, sans m'avoir rien promis, sans y avoir songé. Mais le passé la gênait encore. Ses souvenirs, il y en avait certainement de bons, l'arrêtaient, lorsqu'elle se sentait entraînée vers moi. Puis, ne le devinait-elle pas, avant de la connaître je dépensais bien follement ma vie, et sous beaucoup de rapports je ressemblais à son mari.
Tous deux, à peu près du même âge, fréquentant le même monde, nous devions avoir couru les mêmes aventures.
Comme moi, le jour où il l'avait rencontrée, il s'était arrêté dans sa course amoureuse, et paraissait bien résolu â se fixer à tout jamais près d'elle. L'avaitil fait? Non. Pourquoi me conduirais-je
mieux ? Est-ce que j'offrais de meilleures garanties de stabilité? J'en offrais moins. Le mariage, la paternité, qui auraient dû le retenir au logis, pour moi n'existaient pas. Je pourrais, sans remords, fuir au loin, si le hasard me faisait rencontrer quelque belle Milanaise, peutêtre même la sienne, car, dans notre vie d'autrefois, nous avions dû souvent, sans le savoir, sans nous connaître, échanger nos maîtresses.
Cependant, malgré ces pensées qui certainement, parfois, hantaient l'esprit de Mme Remond, malgré ces craintes, elle se laissait aller à goûter la joie de croire encore à quelque chose, à quelqu'un, quand elle avait cru que toute croyance, toute confiance étaient mortes, et de se reprendre à aimer, après s'être dit que l'amour n'existait plus pour elle.
Cet amour naissant ressemblait-il à celui qui s'éteignait ? Je ne croyais pas pouvoir me faire cette illusion.
Le premier avait dû être spontané, ardent : la jeune fille, quand elle aime, se donne tout entière, y va de tout son cœur. . . Le second venait peu à peu, grandissait lentement. Il était fait surtout de reconnaissance pour mes preuves d'attachement, pour ma réserve auprès d'elle, la grande affection que je témoignais à son fils... et aussi parce que l'enfant se passionnait, chaque jour, davantage pour moi, et que dans son innocence il lui avait dit : « Maman, y faut aimer bon ami. Il est bon, il nous aime bien. Il ne te fera pas de chagrin, lui. Tu n'auras jamais plus gros cœur. »
Et c'est ainsi que le petit Max serrait
plus étroitement les liens qui déjà nous unissaient et leur donnait plus de force. Sans lui, je n'aurais pas connu Valentine Rêmond, je ne l'aurais pas aimée, et sans lui aussi, sans la tendresse qu'il me montrait, elle n'eût pas songé à un nouvel amour. Il me donnait la femme rêvée, et il lui donnait l'oubli, peut-être un peu de joie, après de longs chagrins.
Telle était, vers la fin du mois de mai, notre situation... à tous trois. J'allais dire à tous deux, et je me serais trompé : Max méritait bien qu'on le comptât.
Nice devenait un désert : les Parisiens avaient regagné Paris, les étrangers leurs divers pays. A Monte-Carie seulement, on rencontrait encore du monde,
le monde des joueurs de profession, des passionnés de jeu , qui ne sont pas pressés de revoir leur patrie, parce que la patrie pour eux est l'endroit où' Ton joue. J'avais honte de me mêler à ces derniers survivants de la saison finie.
L'hiver, on passe inaperçu. On est sensé jouer pour s'amuser, par mode, parce qu'il faut bien payer son tribut au pays de la roulette. Mais, l'été, on ne peut plus invoquer de prétexte, et Paris, qui sait toujours où vous êtes, ce que vous faites, vous classe parmi les joueurs endurcis. Cela me gênait. Si, encore, j'avais continué à gagner, j'aurais fait bon marché des critiques, de la mauvaise réputation que j'étais en train d'acquérir. Mais la chance tournait, ma veine s'épuisait, je sautais de temps à autre, et cela m'était d'autant plus pô-
nible que j'avais pris la bonne habitude de ne pas sauter. Pourquoi perdre, en quelques jours, les gains lentement amassés? Pourquoi ne pas rester sur nos succès passés? Accuser mes pertes, demander à mon associée de rapporter ses dividendes, c'était la désoler, lui enlever sa belle confiance dans l'avenir. Si, au contraire, je comblais seul le déficit, je diminuais la petite fortune de l'enfant, puisque c'était pour lui seul que j'avais tant... travaillé.
Ces motifs me décidèrent à prendre mes vacances, sinon ma retraite, et à dire au revoir â la roulette, sans lui rendre, chose étrange, ce qu'elle m'avait donné. L'affaire liquidée, il ne nous restait plus qu'à quitter le pays. Mme Rémond y consentit d'autant plus facilement qu'elle n'avait plus l'espoir, peut-
être le désir, d'y retrouver son mari.
Bientôt, nous arrivions à Paris. Comment allions-nous arranger notre vie...
à trois ?
Nous fîmes nos efforts pour l'arranger de façon à nous voir beaucoup, le plus possible, tout en respectant certaines convenances que l'avenir de l'enfant nous imposait. Valentine... je puis, dans cette seconde période de notre liaison, l'appeler par son petit nom...
quitta son appartement, devenu trop grand pour une séparée ou une veuve, et se rapprocha, sans la toucher de trop près, de ma garçonrïière, située boule-
vard Haussmann. C'est là qu'elle me fît une longue et délicieuse visite qui scella notre union, lorsqu'elle apprit que son mari reprenait définitivement sa liberté, et mettait, entre elle et lui, une distance encore plus grande : d'Italie, il venait de passer en Egypte, avec sa maîtresse, et s'était fixé à Alexandrie, pour y prendre la suite d'une maison de commerce importante.
Depuis ce jour, tout en essayant de garder les apparences, comme je l'ai dit^ sans habiter sous le même toit, nous vécûmes de la même vie, elle tout à moi, moi tout à eux. Belle et bonne existence, sans accidents, sans événements, si calme et si reposée que je puis la dire en quelques mots.
Max grandissait au milieu de nous, de plus en plus affectueux et charmant.
J'avais prié sa mère de ne pas le mettre en pension avant sa douzième année, et de me confier jusque-là sa première éducation. Elle s'était empressée d'y consentir, et l'enfant, pour qui je me remettais à la grammaire, à la géographie , à l'arithmétique, me récompensait de mes soins par de rapides progrès, payait les leçons de son professeur avec de bons baisers.
Son professeur ! Non, « son bon ami ». Quelquefois « son papa ». Et quel joli souvenir ce mot me rappelle ! Comment ai-je pu dire, tout à l'heure, que notre vie s'était écoulée, pendant trois années, sans aucun événement ! De grands événements, soit, il n'y en a pas eu. Mais que de petits incidents sont venus la remplir et souvent la charmer !
Des enfants de son âge, avec lesquels
il jouait parfois, aux Tuileries, sous mes yeux, lui avaient dit : « Ce monsieur n'est donc pas ton père? — Si, c'est mon père. — Alors pourquoi que tu l 'appelles bon ami? — Parce que c'est plus joli, et pis ça ne vous regarde pas. » Depuis cette réponse hardie, quoiqu'il eût rembarré ses petits compagnons, tout prêt même à leur donner une pile s'ils avaient insisté, un désir le tourmentait : avoir un père à montrer comme les autres enfants, m'appeler son papa. Je le devinais bien; mais, ne me reconnaissant pas le droit d'accepter un titre qui appartenait à un autre, je paraissais ne pas comprendre. Un jour, après de longues hésitations, il n'y tint plus et remplaça tout à coup le « bon ami »
habituel par un « papa » très net, très brave. Surpris, je ne pus m'empêcher
Mi
de froncer le sourcil. Il s'en aperçut et éclata en sanglots, comme éclatent les enfants. Les grosses larmes, les hoquets, les suffocations viennent d'une seule poussée, sans préparation.
Je voulus le prendre dans mes bras.
Pour la première fois il se débattit, il me repoussa. « Non, non, faisait-il, entre deux sanglots. Je ne veux pas.
Je suis fâché. — Pourquoi es-tu fâché?
— Parce que tu veux pas être mon père. — Je le voudrais, mon chéri, mais tu sais bien que je ne le suis pas. — Si, tu Tes. C'est toi qui me soignes avec maman, c'est toi qui me gâtes... et pis qu'est-ce que ça fait, si je suis content de t'appeler papa. Tu me laisses bien dire bon ami et je suis pas ton ami. — Pourquoi? — Je suis trop petit et t'es trop grand . »
Les sanglots avaient cessé, mais de grosses larmes coulaient encore de ses yeux... une fin d'orage. J'étais très attendri de mon côté, et je dis en l'embrassant: « Eh bien! appelle-moi ton père, si ça te fait plaisir. » Ah ! cette joie, cette joie d'enfant succédant à ce grand désespoir ! Il battait des mains, il sautait dans le salon, et comme sa mère venait d'y entrer, il s'élança vers elle et, me montrant : « C'est plus mon bon ami, c'est mon papa. Il a permis. »
Valentine nous sourit à tous deux, d'un sourire un peu triste.
Max n'abusa pas, du reste, de la permission donnée. Il semblait comprendre que ses larmes, ma tendresse pour lui, me l'avaient arrachée. Il en usait seulement dans les grandes circonstances :
par orgueil devant les autres enfants,
et aussi en ses jours d'expansion, lorsque son petit cœur débordait. En temps ordinaire, il continuait à se servir de l'ancien « bon ami ». Il gardait en réserve, il économisait Je « mon papa ».
Voici encore un petit événement qui amena un gros orage, une pluie de larmes, et Parc-en-ciel, après la pluie.
A huit ans, Max avait toujours ses longs cheveux d'un blond doré, que j'avais tant admires, le jour où je Pavais vu pour la première fois à Monte-Carie. Sa mère en était très fière, refusait de les laisser couper, et prenait plaisir à caresser, de ses doigts effilés, les petites boucles chéries. Tous les mois, cependant, elle avait l'habitude de faire rafraîchir la pointe de ces cheveux touffus, qui grandissaient à vue d'œil et
cachaient un peu trop le front, un front large, bombé, qu'elle desirait montrer.
C'était moi qui, généralement, à l'heure de la promenade, conduisais Max chez mon coiffeur, un des meilleurs de Paris. Max s'asseyait sur un fauteuil et livrait gravement sa petite tête au chef de la maison, qui le connaissait depuis longtemps et savait fort bien qu'il s'agissait, non pas de tailler, de couper, mais de rogner délicatement. Du reste, je me tenais près de lui et, me conformant aux instructions de la mère, je disais : « Ici, là, dégagez un peu cette place, enlevez ces petits cheveux rebelles. » Un jour, je commis l'imprudence, pendant l'opération, d'aller serrer la main d'un ami qui attendait son tour et de m'oublier à causer avec lui. En même temps, par une fatalité, le patron, appelé à sa
caisse, confia l'enfant à un de ses garçons, sans lai dire ce qu'il fallait faire. Celui-ci... le bourreau!... croyant qu'il s'agissait d'une taille ordinaire, prit brutalement ses ciseaux et, en quelques coups, fît tomber toutes les belles boucles, massacra cette délicieuse tête.
Lorsque je revins, quelques instants après, cinq minutes à peine, c'en était fait de tous les longs cheveux blonds, dorés. Ils couvraient le tapis. Dans ma colère, j'ai failli étrangler le garçon et, ensuite, le patron, lorsqu'il est accouru à mes cris.
Qu'allait dire Valentine? Elle m'avait confié un petit enfant d'Édouard, je lui ramenais un petit mal content. Je n'osais plus rentrer, et Max, loin de me rassurer, disait de son côté : « Maman ne va pas me reconnaître. » Et moi, toujours
furieux: « Pourquoi t'es-tu laissé tondre ainsi, maladroit! Il fallait m'appeler, crier. »
— Mais, bon ami, je savais pas. Le coiffeur a été si vite. C'est pas ma faute.
Non, ce n'était pas sa faute, c'était la mienne, et, pour me faire pardonner mon injustice, pour retarder aussi le retour à la maison et le galop auquel je devais m'attendre, j'entrai avec Max chez un pâtissier et je lui offris tous les gâteaux de la boutique. Il en mangea cinq au moins, le sans cœur: des babas et des éclairs. La perte de ses cheveux ne lui avait pas coupé l'appétit. Moi, je ne pus même pas grignoter une sandwich, tant le remords m'accablait, et je me contentai de prendre un verre de madère pour me donner des forces, affronter la tempête.
Elle fut terrible! Comme l'avait prévu Max, sa mère d'abord ne le reconnut pas, tant il était changé et aussi parce qu'il restait éloigné d'elle, debout, à la porte, se pressant contre moi, qui, malgré mon verre de madère, n'étais pas plus brave que lui. Mais, si les cheveux, en tombant, métamorphosent un visage, modifient l'ensemble de la physionomie, le regard reste, et une mère, surtout une mère comme celle-là, ne pouvait tarder à reconnaître les yeux de son enfant.
— Ah! mon Dieu! fit-elle, en s'élan- * çant vers lui.
Elle se baissa, lui enleva son chapeau, qu'il gardait prudemment, sur ma recommandation, pour que l'effet fût moins brusque, et, lorsqu'elle vit sa petite tête toute nue, toute plumée, au
lieu de crier, de s'emporter, elle fondit en larmes.
Ah! j'aurais préféré sa colère!
Du reste, je ne perdis pas pour attendre. Aux pleurs, qui la rendirent muette un instant, succéda un flot de paroles : « On me l'a changé! Qu'en a-t-on fait? Oh! comme il est laid! »
Et, se dressant devant-moi :
— Pourquoi avez-vous fait ça! De quel droit, sans ma permission!... C'est mon fils...
Elle s'arrêta, comprenant qu'elle allait trop loin et touchée, sans doute aussi, de mon air désolé.
Alors je lui expliquai ce qui était arrivé, m'accusant d'avoir été inattentif quelques secondes, mais défendu pa-r Max, qui criait : « Non, non, c'est pas la faute de bon ami. Maman, ne grondepas.»
Les yeux toujours fixés sur son fils, elle s'habituait à le voir sous un autre aspect, et son mécontentement diminuait. Ce n'était plus tout à fait le même enfant. Mais l'autre, le nouveau, avait son mérite. Dans le visage amaigri, aminci, depuis qu'il lui manquait son cadre de cheveux, les yeux semblaient plus grands, encore plus tendres; le nez, la bouche se dessinaient plus nettement; près des tempes, bien dégagées, se détachaient des petites oreilles roses, d'une forme exquise, autrefois cachées, et les saillies du front bien découvert disaient l'intelligence de l'enfant. Grâce enfin à la mutilation qui nous désolait, il avait grandi. Ce n'était plus un bébé. Sa nouvelle coiffure lui donnait l'air, pour de bon cette fois, d'un vrai petit homme.
— Au moins, demanda-t-elle tout à coup, rapportez-vous les boucles?
Parbleu! Étais-je donc capable de laisser à cet animal de coiffeur, pour le récompenser de sa bévue, des cheveux comme ceux-là? Je les avais ramassés avec soin, serrés dans du papier de soie, et je remis à Valentine un paquet assez volumineux.
Elle l'ouvrit, contempla longtemps, avec tristesse, une larme encore, les chères boucles, des fleurs coupées, puis elle dit :
— Je les garderai toujours.
Mais, pendant qu'elle refaisait le paquet, Max s'approcha d'elle et tout doucement :
— Donne-m'en une, maman.
— Une quoi?
— Une de mes boucles.
BON AxMI
— Non, certes. Pourquoi faire?
— Pour bon ami.
— Non, il ne la mérite pas, fit-elle avec un reste de rancune contre moi.
Mais l'enfant insista, et montrant les cheveux :
— C'est à moi, fit-il bravement.
— Ce n'est plus à toi, puisque ce n'est plus sur ta tête.
— Et ça, est-ce à moi? fit-il en tirant de sa poche une belle boucle blonde.
— Où l'as-tu prise, petit voleur?
— Tiens, je l'ai ramassée en même temps que bon ami.
— Alors pourquoi m'en demandes-tu une autre pour lui?
— Pour qu'il en ait deusses. C'est pas trop. Toi, t'as le tas.
Elle rit, fut désarmée, et me donna ma part... oh! une toute petite part.
C'était de l'avarice maternelle : elle aurait voulu garder pour elle seule ce qui lui venait de son fils, ces petits souvenirs, ces riens, un ruban, un bonnet, les premiers cheveux, la première dent, que les mères recueillent, serrent toute leur vie comme des reliques, et qui sont, pour beaucoup d'entre elles, leurs seuls, leurs vrais bijoux.
Quant à en vouloir à Max de la dépouiller en ma faveur, à se montrer jalouse de ses gentillesses pour moi, jamais elle n'y songea. « Il serait un fier ingrat, disait-elle, s'il ne vous adorait pas. Je suis sa mère, il m'aime, et c'est tout naturel, comme il est tout simple aussi que je lui donne mes soins. Mais vous ne lui devez rien, vous, et vous le soignez encore mieux que moi. La dernière fois qu'il a été malade, vous l'avez
sauvé. » Elle exagérait : le vrai sauveur, c'était le médecin, et ses soins, à elle, avaient été plus intelligents, plus efficaces, plus persévérants que les miens.
Ne m'est-il pas arrivé bien des fois de m'éndormir auprès du lit de notre cher petit malade, tandis qu'elle le veillait toujours sans trêve, sans pitié pour elle. La femme, la mère, a contre le sommeil une force de résistance que nous ne connaissons pas. Seulement, j'avoue que je devenais précieux, indispensable, lorsqu'il s'agissait de faire prendre à Max une tisane, une potion, de mettre quelque méchant emplâtre sur sa pauvre petite poitrine sifflante, oppressée. Il refusait d'obéir à tout autre qu'à moi, serrait les dents, se débattait comme un diable. « Alors tu ne m'aimes plus? lui disais-je en m'appro-
chant. — Si, mais pourquoi qu'on me fait du mal. — Pour ton bien, pour que tu sois vite guéri. — Pisque ça ne me guérit pas. — Il faut du temps, de la patience... Je t'en prie, bois, cher petit bon ami. — Je buverai si tu m'appelles autrement. — Comment? — Dis mon fils, pisque t'es mon papa. — Volontiers. Bois, mon cher fils. » Et il buvait alors, sans résistance, les choses les plus amères; il offrait lui-même aux brûlures du sinapisme et de l'emplâtre sa poitrine, son petit dos, encore tout rouges des brûlures précédentes.
Si, en bonne santé, il mettait une certaine discrétion, comme je l'ai dit, à m'appeler son père, dans la maladie, il n'avait qu'une idée : être bien à moi, être mon fils. Peut-être, se disait-il, qu'un père soigne mieux son enfant, le
guérit plus vite que ne ferait un ami. Peut-être aussi, la tête affaiblie, le cœur plus tendre, avait-il besoin de se croire, de se sentir aimé encore plus que. d'habitude.
Je ne pouvais pas l'aimer, cependant, davantage, et toutes les fois que je me suis demandé, à cette époque, si le véritable amour paternel, celui du vrai père pour le vrai fils, était plus fort que le mien, j'ai toujours secoué la tête en disant : « Non, je ne crois pas. » Ah! la voix du sang, tant plaisantée, résonne fort, porte loin, pénètre au fond du cœur, et comme si plusieurs échos la prolongeaient, ne s'éteint jamais, tant que le cœur vit. Mais l'affection reposant sur les soins donnés, les services rendus, la protection qu'on étend sur l'être aimé, les sacrifices
qu'on lui fait, est bien puissante aussi. Le grand mot de devoir paternel que le fils et la tille légitimes ont souvent le tort de prononcer attiédit aussi parfois la tendresse, sans aller cependant jusqu'à La refroidir, la glacer. Plus de devoirs lorsqu'on n'est pas le père, et alors on se donne tout entier, avec d'autant plus de joie, au cher adopté, qu'il n'est pas votre créancier, qu'il ne réclame rien, qu'un seul lien vous unit l'un à l'autre : L'amour irraisonné qu'on inspire et qu'on ressent.
Je crois avoir, à peu près, résumé ces trois années de bonheur passées entre la mère et l'enfant : du coté de Valentine, un attachement sérieux, profond mais tranquille, inspiré en quelque sorte par son fils. De mon côté, la même admiration, le même culte pour sa beauté,
qui, malgré le temps écoulé, restait toujours invariable, au beau fixe; une grande estime pour la droiture de son caractère, sa profonde honnêteté; un dévouement sans bornes; de l'amour enfin, oh ! oui, beaucoup d'amour, mais de l'amour reposé, réfléchi, sans affolement, sans passion. Si, dans notre chère existence à trois, la passion existait, c'était chez Max qu'il fallait la chercher, et c'était moi qui mettais cette jolie petite tête à l'envers, qui, sans le vouloir, avais provoqué cette folie d'enfant. Elle m'effrayait parfois : s'il prenait fantaisie au père de revenir et de nous séparer, comme il en avait le droit!
Frayeur imaginaire qui bientôt devait être réelle.
Dans les premiers jours de novembre dernier, j'étais seul chez moi, après déjeuner, lorsque j'entendis sonner.
C'était le coup de sonnette de Valentine, discret, un peu timide. Je ne pouvais m'y tromper et je m'empressai d'aller ouvrir. Que lui prenait-il donc? Jamais elle ne venait chez moi que le soir, ou à la nuit tombante, et elle n'était pas la femme des surprises.
Dans le salon, où elle s'élança dès
que la porte d'entrée fut ouverte, sans me donner le temps de m' étonner, de l'interroger, elle me dit d'une voix brève, émue :
— Il a quitté l'Egypte. 11 est à Paris. Il prétend vivre de nouveau avec moi !
— Votre mari !
— Oui, celui qui a été mon mari.
— Vous l'avez vu?
— Non, il n'a pas encore osé se présenter chez moi, mais il est allé chez les Laroche... vous savez, les amis qui m'ont recueillie, après la mort de ma mère, et qui m'ont ensuite mariée... si malheureusement... Il les a pries de me voir, de me parler, d'obtenir mon pardon.. . Nos intérêts communs, a-t-il dit, l'ont obligé à vivre trois années loin de nous, de s'expatrier. Il voulait réparer de grandes pertès d'argent qu'il n'osait
pas me confesser. Il y est parvenu et, après avoir liquidé ses affaires en Egypte, il revient à Paris pour s'y fixer auprès de moi, auprès de son fils.
— Et sa Milanaise !
— Il s'est gardé, bien entendu, d'en parler aux Laroche.
— Ils ne lui ont pas fait observer, repris-je, que l'Égyptè n'est pas au bout du monde, que son climat passe pour excellent, et que si ses affaires seulement l'y avaient attiré, rien ne l'empêchait de vous emmener avec lui ?
— Si. Il prétend avoir dit cela.
Mais sa réponse était préparée : son affaire, son genre de commerce l'obligeaient à voyager constamment. Il menait une vie nomade, sur le Nil, dans la haute Egypte, parfois dans le désert...
Nous n'aurions pu le suivre sans dan-
ger, et alors il avait cru plus sage de nous laisser à Paris.
— Sans nouvelles !
— Il prétend m'avoir écrit plusieurs fois.
— Mensonge !
— Les lettres se perdent, affirme-t-il, quand elles viennent de si loin, de pays encore barbares.
— L'Egypte, barbare !
— La haute Egypte.
Je la regardai fixement et je lui dis avec colère :
— Alors vous excusez, vous pardonnez son abandon!
— Moi! s'écria-t-elle... Ah! vous m'insultez !
Je m'étais trompé. Je lui pris la main :
— Pardon, j'avais si peur que notre belle vie fût terminée, notre bonheur fini.
— Il est bien compromis, dit-elle tristement, en se laissant tomber sur un fauteuil. Mais je le défendrai... Vivre de nouveau avec cet homme qui m'a si cruellement offensée, qui m'a tant fait souffrir, jamais!... Après lui, vous!...
Une faute peut-être, mais dont je ne saurais me repentir, parce que vous avez été bon pour moi, pour mon fils... Après vous, personne, pas même lui, surtout lui!
Jamais je ne l'avais vue s'animer à ce point, montrer tant d'énergie.
— Vous avez parlé de vous défendre,, lui dis-je; quecomptez vous faire? Voulez-vous que nous cherchions ensemble?
— Inutile, c'est tout trouvé... Le divorce n'existait pas lorsqu'il m'a quittée. Il existe aujourd'hui... Je demanderai le divorce, basé sur son abandon pendant
trois ans, sur sa vie là-bas, non pas au désert, où il n'est jamais allé, mais au Caire, à Alexandrie, avec cette femme...
J'établirai, je prouverai ! Mon avoué s'en charge.
— Vous avez déjà vu un avoué !
— Oui, celui que m'ont indiqué M. et Mme Laroche... Je me suis rendue à son étude dès qu'il m'ont appris ce que je viens de vous répéter... Songez donc, il n'y a pas de temps à perdre... S'il venait chez moi, s'il voulait y entrer de force... Il paraît qu'il en a le droit.
— Comment l'empêcherez- vous? Le divorce ne se prononce pas du jour au lendemain.
— Lorsque ma requête à fin de divorce sera présentée... c'est ainsi qu'on «'exprime, je crois... le président du tribunal me désignera un domicile
et fera défense à mon mari de s'y présenter.
— Je puis le lui défendre, moi aussi ! m'écriai-je, enfiévré comme elle.
— Vous ! ... Oh ! vous ne vous mêlerez pas de ça ! Je serais perdue... Intervenir, vous, ce serait dire notre intimité... et tout changerait. Je n'aurais plus la sympathie des juges... et c'est contre moi, peut-être, qu'on prononcerait le divorce.
— Êtes-vous bien certaine que votre mari ne sait rien?
— S'il savait, je lui fais encore l'honneur de croire qu'il ne songerait pas à reprendre notre vie passée. . . Comment saurait il, du reste? Notre liaison a toujours été discrète. Quelques personnes se doutent, peut-être, mais elles ne peuvent rien affirmer, elles n'ont aucune
preuve... Il ne faut pas lui en fournir... Oh ! je vous en prie, je vous en prie, du calme, de la prudence... Il ne s'agit pas seulement de moi, il s'agit de Max. Je ne veux pas que le divorce soit prononcé contre moi. La faute du mari n'entache pas son honneur. La femme, au contraire, est perdue si sa faute est prouvée... Et puis, j'ai besoin de vous pour quelque chose de grave. . . Oh ! vous ne resterez pas inactif dans la lutte que je vais soutenir.
— Que ferai-je?
— Vous veillerez sur mon fils. Vous empêcherez qu'on me le prenne.
— Vous le prendre! Qui oserait ?
— Son père, qui serait aidé par la justice, la police, la loi, que sais-je !
— La loi protège la mère si le père est indigne.
— Oui, mais c'est moi qui deviendrais indigne si vous commettiez une imprudence qui me ferait perdre mon procès. En pareil cas, le père obtient facilement la garde de son fils.
— Et si le divorce est prononcé en votre faveur ?
— Je pourrai, probablement, conserver Max... Je sais tout ça depuis longtemps, allez! Je m'en suis assez inquiétée ?
— Pendant le procès en divorce, demandai-je, qui garde l'enfant?
— Cela dépend du juge... Lorsqu'il s'agit d'un garçon, le père a bien des chances pour qu'on le lui donne.
— Et vous croyez que votre mari oserait vous prendre votre fils ?
— Oui, pour me faire renoncer au procès, pour me décider à vivre avec
lui... Vous voyez bien que j'ai besoin de vous... Moi, je me défendrai seule... Il ne faut pas vous en mêler... Mais défendez mon fils... Conservez-le moi....
Emportez-le loin, bien loin d'ici, avant qu'on m'ordonne de le rendre... ou bien avant que son père, pour aller plus vite., ait l'idée de me le voler!
— Oh!
— Oui, il mêle volerait afin de m'obliger à venir chez lui, afin de m'imposer ses conditions, persuadé que je consentirai à tout, que j'oublierai son abandon, ses injures pour revoir et ravoir mon enfant... Vous consentez, n'est-ce pas?... Vous ne répondez pas ? Hésiteriez- vous ?
— Non. Je me suis demandé un instant si j'avais le droit de faire ce que vous voulez, de vous donner assistance,
de priver un père de son fils. Mais, c'est vous, vous la mère, qui me confiez cet enfant, qui me le donnez... et j'estime qu'ici l'autorité maternelle doit l'emporter sur l'autorité du père, comme votre amour pour Max l'emporte sur le sien.
— Je crois bien ! Est-ce qu'il l'aime seulement ! Il n'a même pas demandé de ses nouvelles aux Laroche. Ce n'est pas son fils qu'il veut, c'est moi... Il me revient parce qu'il en a assez de l'autre, ou qu'elle Ta quitté... Après elle, après moi, il en reprendrait bien vite une nouvelle... Et son fils l'aurait retrouvé pour le perdre encore! Quelle idée se ferait-il donc d'un père?... Non, non, c'est vous qu'il aime ; je veux qu'il continue à vous aimer... Son petit cœur ne doit pas flotter ainsi, passer de celui-ci à celui-là... Vous m'aban-
donnerez peut-être aussi un jour; est-ce qu'on sait ! Lui, Max, vous ne l'abandonnerez jamais. Vous l'aimez trop pour cela... Je préfère votre protection à la sienne, elle est plus sûre; votre amour au sien, il est plus sérieux...
Alors vous êtes décidé ?
— Oui... Sôulement je souffre à l'idée de vous laisser seule à Paris... Pourquoi ne pas nous accompagner? Nous nous cacherons tous les trois.
— Je ne veux pas me cacher. Je veux en finir, plaider, gagner mon procès, recouvrer ma liberté !
— Où irai -je avec Max ?
— Dans le Midi. .. Il est toujours un peu délicat; un peu faible, et je craignais pour lui cet hiver, à Paris... Menez-le au soleil, à la mer, qui le fortifiera... Évitez seulement les grandes villes :
Nice, Cannes, Monte-Carie... Vous y trouveriez des personnes de connaissance. On saurait à Paris que vous êtes là, qu'il est avec vous... Choisissez une petite plage, un petit coin ignoré de la foule. Il y en a de si jolis, tout le long de la côte... Ah ! c'est un grand sacrifice que je vous demande... Vous exiler ainsi en plein hiver!... Faites-le pour votre bon ami, votre fils.
— Je le ferai pour vous deux... Seulement j'ai une prière à vous adresser.
— Voyons.
— C'est de ne pas dire à Max que ce voyage, ce brusque départ ont pour but de nous éloigner de son père, de le fuir.
— Non, je ne le lui dirai pas... et je partage vos idées, vos scrupules à ce
sujet... 11 ne saura pas mes griefs contre son père. Je ne le mêlerai jamais à nos débats... Il me serait trop facile de me faire donner raison par cette petite intelligence, ce petit cœur que nous formons tous les deux depuis trois ans...
Un jour, il jugera peut-être son père et moi... et j'ai confiance dans son jugement... Mais je ne ferai rien pour obtenir qu'il me soit favorable... La mère qui ose mal parler du père devant son enfant a dû être une mauvaise femme et est une mauvaise mère.
— Quand voulez-vous que nous partions ?
— Le plus tôt possible !... Il sait déjà, par M. et Mme Laroche, que je me refuse à le voir, que je suis bien résolue à essayer de divorcer... et j'ai peur, j'ai peur pour Max.
— Je puis partir demain.
— J'accepte... Merci.
Triste départ pour tous les trois !
Nous vivions, depuis plusieurs années, d'une vie tellement intime. Jamais un jour sans nous voir. Tous nos plaisirs, toutes nos joies, nos peines en commun.
Valentine était cependant plus à plaindre que nous : elle perdait à la fois un ami et son fils. Elle restait seule. Max et moi, nous allions nous consoler l'un par l'autre. Il me parlerait de sa chère maman. Il la pleurerait avec son bon ami. Et moi qui, dans ma pensée, avais toujours réuni la mère et l'enfant, je me croirais encore auprès d'elle lorsque je n'aurais plus que lui.
Tout près, maintenant, de sa dixième année, grand pour son âge, élancé, gracieux dans tous ses mouvements, beau petit garçon, encore plus joli depuis que les lignes du visage ont plus de netteté,, que le dessin a remplacé la première ébauche; le regard tendre, mouillé, comme autrefois, mais avec quelque chose de plus décidé : des éclairs, par moments, dans la pupille de l'œil; très bien élevé, actif, remuant sans trop de
bruit, curieux de toutes choses, interrogateur comme tous les enfants, mais sans être importun; intelligent, adroit, très dégourdi, Max Rémond était en voyage un très aimable compagnon.
Partis de Paris par le rapide du matin, nous couchâmes à Marseille pour nous reposer, et le lendemain seulement, nous reprîmes la route de Nice et d'Italie.
Oùm'arrêterai-je? Je l'ignorais absolument. J'allais au petit bonheur, prêt à descendre à la première station qui me plairait, et à faire ensuite revenir nos bagages, enregistres pour Cannes.
Jusqu'aux Arcs, aucune tentation de mettre pied à terre. C'est le Midi, une température déjà douce, des oliviers, des chênes-lièges, des fleurs que l'hiver respectera longtemps; ce n'est
pas encore le pays des orangers, des citronniers et des palmiers. On devine la mer, on la voit par échappées, on la sent là-bas, derrière les forêts de pins; mais on ne la touche pas, on ne suit pas, comme on va le faire dans un instant, son rivage de rochers rougeâtres ou de sables pailletés d'argent.
Fréjus ! Cette fois, attention ! Mais, j'y songe tout à coup, après Fréjus :
Saint-Raphaël, un de ces délicieux petits coins dont parlait Valentine et que je me souviens d'avoir admiré bien des fois, en passant, sans m'y arrêter. C'est bien le pays approprié à notre situation : la mer dans un cadre de montagnes qui la préservent du vent et la rendent moins dure, de grandes forêts de sapins si précieuses pour les délicats de poitrine comme le petit Max.
Puis, suivant les recommandations de Valentine, là, j'éviterai les curieux et les indiscrets : mes connaissances, mes amis, tous Parisiens et boulevardiers, veulent bien, l'hiver, changer de climat, mais non pas d'existence. Ils se fixent dans les grandes villes où ils savent retrouver leurs habitudes, leur confort, leur luxe, les petites nouvelles dont ils ne peuvent se passer, tous leurs potins.
Du reste, si je me suis trompe, si le pays ne tient pas ce qu'il promet, rien ne m'empêche de prendre le train suivant et de chercher ailleurs.
Ces réflexions faites, en dix minutes, de Fréjus à Saint-Raphaël, je m'arrête à cette dernière station, et nous voici, Max et moi, nous promenant dans la ville, les yeux en l'air, le nez au vent, comme deux bons touristes.
Oh ! le quartier qui avoisine la gare, l'ancien village, avec ses rues étroites, ses ruelles, ses places boueuses, ne me dit rien de bon. Si le train n'était pas déjà reparti, j'y remonterais volontiers. Mais Max m'entraîne à droite, vers le port, et ma première impression, la mauvaise, s'efface : des maisons blanches le long d'un quai de quelques mètres, un bouquet de platanes, des bateaux de pêche ou de plaisance de toutes couleurs, reposant sur le sable ou balancés près de la rive, dans l'eau bleue; une goélette à l'ancre, un bateau à vapeur, une tartane qui s'éloigne, ses * grandes ailes ouvertes, une toute petite jetée terminée par un phare. Cela ne ressemble en rien à nos grands ports de commerce. Ni bruit ni mouvement, beaucoup de calme, au contraire, dans
ce petit port en miniature, un peu somnolent. Comment ne dormirait-il pas, au fond de cette grande baie tranquille, protégé par ses montagnes : le massif des Maures, le colossal rocher de Roquebrune, l'Estêrel, et au fond les Alpes ?
Mais nous ne sommes pas encore dans le Saint-Raphaël nouveau, celui qui, depuis quelques années seulement, est sorti de la mér, du sable et des pins, pour abriter les voyageurs, les étrangers, séduits comme moi par la beauté du lieu. D'instinct Max m'y conduit : voici l'église de grande taille, de bon style roman, le casino avec son petit théâtre, bien situés, à l'entrée du port, sur la baie ; une place, quelques jolies maisons, un café , des hôtels ; puis l'avenue, le boulevard, la route,
qu'importe le nom donné à cette belle promenade, entre les rochers et la mer, les jardins et les villas.
— Eh bien ! Max, qu'en penses-tu ?
Le pays te plaît-il?
— Beaucoup.
— Tu n'as pas peur de t'y ennuyer?
— Avec toi, bon ami! fit-il, comme si je venais de dire une chose impossible.
— Ce n'est plus Paris, tu sais, ni même Nice, que tu te rappelles encore.
C'est une toute petite ville entourée d'eau, de montagnes et de forêts.
— J'aime beaucoup tout ça.
— Cela te ferait plaisir si nous nous fixions ici?
— Très plaisir. D'abord nous serons plus près de maman. Si elle nous rejoint, elle aura moins de chemin à faire.
— Tu as raison : nous ne sommes
qu'à trois heures et demie de Marseille par le train de luxe... Alors cherchons un hôtel.
— Je viens d'en voir un sur la promenade.
— Il me semble trop rapproche de la mer.
— En voici un autre, tiens, là-bas.
C'est sans doute le meilleur.
■ — Pourquoi le meilleur?
— Il s'appelle le Grand-Hôtel. Regarde, c'est écrit.
— Oh! la taille ne fait rien à la qualité. Puis, chacun a le droit de mettre sur sa ? façade : Grand-Hôtel. Les plus petits peuvent se dire grands.
— Cherchons-en un autre, bon ami.
— Non. Voyons celui-ci d'abord.
J'ai seulement voulu Rapprendre qu'il ne fallait pas s'en rapporter au titre.
Ton Grand-Hôtel est peut-être excellent.
Une montée de quelques mètres, le pont du chemin de fer et, tout de suite, le jardin du Grand-Hôtel, un jardin vaste, bien plante; des rosiers en fleurs, des palmiers, des lauriers-roses, de grands mimosas secouant leur panache jaune.
Nous entrons sous le péristyle de Thotel, fleuri comme le jardin.
— Tu vois, bon ami, c'est grand, fait observer Max.
— Oui, il n'a pas volé son titre.
Un homme jeune, souriant, de bonnes façons, le propriétaire de la maison sans doute, se présente.
— Voudriez-vous me montrer votre hôtel, monsieur, lui dis-je. S'il me plaît intérieurement, comme il m'a plu du dehors, je m'y fixerai pour quelque temps, peut-être pour tout l'hiver.
Il nous fait voir, au rez-de-chaussée, la salle à manger, très gaie, très éclairée; la salle de billard, le fumoir et de grandes chambres ouvrant sur le jardin.
— Je préférerais être plus haut. La vue doit y gagner.
Nous montons et nous voici dans un salon bien meublé , que j e regarde à peine, tant je suis pressé de rejoindre Max, déjà sur le balcon et criant :
— Viens donc, bon ami. Si tu savais comme c'est beau !
L'enfant a raison. Quel panorama splendide! Des jardins en terrasses jusqu'à la plage, puis la haute mer à perte de vue. Sur la droite, au couchant, des .montagnes s'abaissant, déclinant jusqu'à l'entrée d'une baie, celle de Saint-Tropez, sans doute. Toujours à
l'ouest, mais plus au sud, une longue terre qui va mourir dans la mer, à l'extrême horizon.
— Le soir, me dit le propriétaire de l'hôtel, vous verrez encore cette pointe de terre éclairée par le phare Camarat.
— Et là, en face, cette petite île? demande Max toujours émerveille.
— Oh! une île! fis-je, un îlot tout au plus.
— On l'appelle le Lion-de-Mer, reprendnotrecicerone... et plus loin,- à Test, le Lion-de-Terre, un autre rocher qui a la forme d'un grand lion couché.
— Et derrière ces rochers, demandaije, cette petite baie encadrée dans un bois?
— • C'est la plage de corail.
— Cela dépend toujours de Saint- Raphaël?
— Plutôt de Boulouris.
— Un autre pays?
— Il fait partie de Saint-Raphaël, qui se divise en trois grands quartiers :
Saint-Raphaël d'abord, où nous sommes; Boulouris, là, le long de la côte, et Valescure, derrière nous, dans la forêt de pins.
— Est-ce que c'est joli aussi derrière nous? demanda Max.
— Très joli. Si vous voulez voir. ..
Max ne se fit pas prier, et sortant dé
la chambre avec son guide, il alla regarder par une des croisées qui éclairent le long corridor de l'hôtel.
— Oh! cria-t-il, de la neige!
En effet, là-bas, au nord, après la vallée, les bois et les collines, loin, bien plus loin, on apercevait de grandes montagnes couvertes de neige, entou-
rées de ciel bleu, resplendissantes de lumière;
— Les Alpes? demandai-je, presque aussi émerveillé que Max.
— Oui, monsieur, la chaîne des Alpes-Maritimes.
J'étais surtout charmé de cette diversité de vues, du contraste qui existait entre la façade de l'hôtel, située au midi, et la partie regardant le nord : ici, les fleurs, les arbres, puis la mer, l'infini bleu. Là, plus d'ombre, quelque chose de grave, de sévère, la neige, les hauts sommets dans un autre infini.
Au salon de lecture, que le maître de la maison, M. Rossi... il venait de me dire son nom... me montrait en dernier, pour achever de me séduire sans doute, je m'empressai de jeter un coup d'œil sur un journal de la localité, le Saint-
Raphaël-Revue, qui publie la liste des étrangers : des Anglais en majorité, quelques Italiens, une princesse russe, un Espagnol, deux Suédoises; le reste, des Français de Paris ou de province.
Personne de connaissance dans tout ce monde. Nous serions donc en sûreté, bien cachés, Max et moi, à Saint-Raphaël, et puisque le- -pays nous charmait, que son Grand-Hôtel nous plaisait, je n'hésitai plus à m'entendre avec M. Rossi.
Le soir même, nous dînions à la table d'hôte. Table pleine, trente couverts.
Quelques bonnes figures mêlées à quelques bonnes têtes. Des gens comme il faut, des Anglais et des Anglaises pour un bon quart. L'hiver, ils fuient leurs brouillards et viennent, en gens pratiques, se chauffer à notre soleil. A ma
droite, Max, bien assis sur sa chaise, sérieux, correct. A ma gauche, un Français, heureusement. Je pourrai causer si le cœur m'en dit, car je dois renoncer à m' entretenir avec les étrangers : en vrai Parisien, je ne connais aucune de leurs langues. Mon voisin me paraît un homme du monde et un homme aimable.
Le hasard, ou peut-être toujours la bonne étoile de Max, m'a bien loti.
Juste en face de moi, deux places vides, pour le moment sans doute, comme le disent les serviettes roulées dans des ronds. Sur la même ligne, à la suite, du côté droit, une femme d'une cinquantaine d'années, grand air, majestueuse.
Près d'elle sa dame de compagnie, genre neutre. Du côté gauche, une jeune fille gracieuse sans être jolie, et son père. On sert le potage, grand silence : le
bruit seulement du service et de quelques cuillères maladroites, frappant les parois des assiettes.
Des chuchotements, maintenant.
Quelques interpellations d'un côte de la table à l'autre : « Vous êtes contente de votre promenade, madame? — Aôh !
yes ! — Beau pays, n'est-ce pas? — Splendid ! » Puis une voix pleine, sonore, magnifique, pompeuse. C'est la dame de cinquante ans, au grand air, qui cause avec un monsieur placé en face d'elle :
— Comme nous revenions, le vent s'est levé. Le bateau dansait, dansait.
Je ne me sentais pas rassurée. J'avais le poil de chèvre.
Tout étonné de cette expression nouvelle pour moi, je regardai mon voisin.
Il comprit mon regard.
— Elle dit poil de chèvre pour chair de poule, me répondit-il. Oh ! vous n'êtes pas au bout, vous en entendrez bien d'autres.
— Une étrangère, sans doute, qui s'essaye dans notre langue ?
— Une étrangère, elle! Non pas. Une de nos compatriotes, et une Parisienne bien connue : la marquise de X...
— Vraiment ! Une infirmité, alors?
— Peut-être. Elle transforme tous les mots , elle travestit toutes les expressions.
— Et personne n'a essayé de la corriger?
— Si, le baron de Z..., un de mes amis. Il ne s'y frottera plus. Elle l'a toisé, comme elle toise, et lui a répondu : « Monsieur, je sais ce que je dis, et je dis ce que je veux. » Écoutez, elle parle
encore à haute voix, d'un bout de la table à l'autre, suivant son habitude, et je serais bien étonné si elle ne nous donnait pas un nouvel échantillon de son style.
Mis en goût, j'écoutai.
— Oui, monsieur, oui, disait la marquise, nous avons eu dimanche dernier un excellent sermon. Le prédicateur avait pris pour texte cette phrase : « Les jugements de Dieu sont imperméables. »
— Je ne comprends pas, me dit Max en se tournant vers moi.
— Une erreur, répondis -je. Cette dame a voulu dire que les jugements de Dieu étaient impénétrables.
— Oui, oui, très bon sermon, continuait-elle. J'ai trouvé seulement l'orateur un peu sec, un peu dénudé dans T émanation de ses sentiments.
— Elle est en verve, murmura mon voisin. Ce n'est pas fini.
— Il me semble, marquise, disait le monsieur avec qui elle causait à distance, que je vous ai aperçue dans le village, après la messe ?
— En effet. Je suis allée voir une pauvre femme qui m'avait été recommandée par le maire et ses idylles.
— Idylles, souligna mon voisin. Vous avez entendu ?
— J'ai même retenu pour placer à l'occasion ; malheureusement, on croira que j'invente.
— Non, ceux qui connaissent la marquise savent qu'elle est capable de tout.
Elle avait déjà repris :
— La pauvre femme n'a pas seulement contre elle sa pauvreté, elle a
aussi la maladie, et les médecins désespèrent de la guérir.
— De quelle maladie souffre-t-elle ?
— Elle est hydraulique.
— Hydraulique? répéta Max, rêveur.
— Tu as mal entendu, fis-je en riant, C'est hydropique.
Ce dîner de table d'hôte commençait assez bien : bon potage, bonne entrée, et de jolis mots, de jolies phrases à collectionner. Mon estomac et mes oreilles avaient déjà lieu de se réjouir. Ma vue allait être bientôt satisfaite.
Brusquement , bruyamment , une jeune fille ou peut-être une jeune femme, suivie d'une dame plus âgée, s'élance dans la salle à manger. On dirait qu'un coup de vent, un coup de mistral, a fait irruption par la porte ouverte.
Ce sont mes voisines d'en face, les deux couverts vides. En retard, elles se dépêchent de gagner leur place, de s'asseoir, de déplier leur serviette.
— J'ai cru que je n'arriverais jamais, dit la plus jeune à haute voix aux personnes qui l'entourent et la saluent...
Nous nous sommes perdues, maman et moi, dans les routes et les sentiers de Valescure... Il a fallu ensuite nous habiller : nous étions faites comme des mendiantes... Où en est-on du dîner?...
Au rôti ! Très bien... Je supprime les entrées et me voici au même point que vous.
Tout cela était dit d'une façon précipitée, sans pause, mais d'une voix très jeune, très agréable à entendre, quelque chose de rythmé, de musical, avec un très léger accent, peut-être anglais, de
l'anglais corrigé, embelli, fondu clans une autre langue plus douce.
Tout en grignotant une aile de poulet, de ses dents blanches et de ses lèvres rouges, elle disait maintenant à la jeune fille sa voisine, d'une voix plus contenue, mais qui venait jusqu'à moi :
— Est-ce que la marquise a parlé ?
— Oui, beaucoup.
— Oh ! mon Dieu ! je n'étais pas là ! Qu'a-t-elle dit de drôle %
On lui répéta sans doute une des expressions qui nous avaient si fort égayés : « le poil de chèvre ou la femme hydraulique, » et alors elle partit d'un éclat de rire si franc, si communicatif que Max partit comme elle.
— Tiens, il y a un écho ! fit-elle en s'interrompant pour regarder son petit
vis-à-vis, et ensuite le grand vis-à-vis qui faisait suite au petit.
J'étais en droit de la regarder de mon côté, et je ne m'en privai pas.
Adorable tête, un peu disparate, comme la voix : des cheveux très noirs avec des yeux presque bleus, allongés, allant jusqu'aux tempes, éteints, mourants au repos, mais que la moindre impression fait revivre et briller. Par moments c'est l'œil, c'est le regard de la femme de l'Extrême-Orient, qui songe toujours et ne pense jamais. Puis, tout à coup , l'esprit s'éveille , le regard luit, l'Orientale disparaît, la femme du Nord renaît. Dans ces yeux-là, le croisement bien distinct de deux races :
celle qui fait des rêves éternels et semble morte dans la vie; l'autre qui préfère la réalité au rêve et vit sou-
vent plusieurs existences en une seule.
Pour le reste du visage, le contraste continue. Un nez de statue grecque, d'un dessin très pur, avec des narines larges, ouvertes, de nez retroussé. La bouche est petite, de forme exquise, les lèvres sont fortes : la partie en désaccord, avec le tout. Le teint pâle, mat, tout à coup s'anime et se colore. C'est le sang, un sang très pur, très chaud, qui, lorsqu'il circule plus rapide, sous cette peau brune, lui donne un éclat d'autant plus vif qu'il n'est pas habituel.
Elle cause maintenant avec le père cle sa voisine, un monsieur décoré, qui m'a tout l'air d'un savant, ou tout au moins d'un homme de science, et sa conversation, dont je surprends quelques phrases, me paraît être des plus sérieuses, des plus sensées même : le
savant l'écoute avec attention, et semble l'approuver. Elle est sans doute, au moral comme au physique, variée, diverse : par moments, elle bavarde de tout et avec tous, elle jacasse à tort et à travers, elle rit à bouche que veux-tu, et, l'instant d'après, elle sait devenir grave, se faire immobile, bien parler, écouter mieux encore.
Elle m'intéresse. Qui est-elle? Mon voisin paraît connaître toute la table et me l'apprendra sans doute.
— Nous ne sommes pas mal partagés, lui dis-je au dessert. La jeune fille qui nous fait vis-à-vis est fort jolie et semble très aimable.
— Mlle Eva Sumier. Oui, elle est charmante.
— Sumier est un nom français. Est-ce qu'elle est Française ?
— Par son père, qui a épousé aux Etats-Unis, où il s'était fixé, une créole de la Nouvelle-Orléans.
— Ah ! je commence àm'expliquer....
— Certains contrastes, n'est-ce pas?
continua mon voisin. En effet, elle est à la fois du Nord et du Sud, plutôt du Nord, car après la mort de son père, qui laissait, je crois, une assez grande fortune, on l'a conduite à New-York pour y faire son éducation, puis à Paris pour l'achever... et d'une façon si complète qu'elle aurait, dit-on, plusieurs diplômes assez difficiles à obtenir...
Mais la marquise de X... va parler, et elle est plus intéressante que moi. Je me tais pour vous permettre de l'écouter.
— Et pour l'écouter vous-même, n'est-ce pas?
Toujours majestueuse, pompeuse, la marquise s'extasiait maintenant sur la végétation de Saint-Raphaël :
— Les bruyères, les fougères, disaitelle, sont plus grandes que partout ailleurs. Il y a surtout des coccis magnifiques, un entre autres, chez mon amie, la baronne de B... Lorsque je vais la voir, je ne manque jamais de lui dire : « Ma chère, montrez-moi votre coccis. »
Ceux et celles qui comprirent que coccis venait là pour cactus ne purent se contenir : un rire formidable courut d'un bout de la table à l'autre. Seule, la marquise de X... resta très grave, très sérieuse, regardant autour d'elle, interrogeant ses voisins pour savoir le motif de cette hilarité subite.
Personne n'osa le lui dire, pas même sa dame de compagnie, qui se conten-
tait de rougir à chaque expression nouvelle. Aussi était-elle cramoisie.
Le dîner fini, les femmes passèrent dans le salon de lecture, les hommes se dispersèrent dans le fumoir, le jardin et le billard, et moi je regagnai mon appartement avec Max, qui devait être fatigue du voyage.
Nous ne devions pas tarder, Mlle Éva Sumier, sa mère, Max et moi, à frayer ensemble, à former une sorte de petit groupe sympathique, comme il arrive aux gens qui se sentent attirés les uns vers les autres et vivent de la même vie, dans la même pension. En effet, leGrand- Hôtel a deux classes bien distinctes de clients : des pensionnaires au mois ou à la saison, et de simples voyageurs au jour le jour. Les premiers, avant ou
après les repas, se réunissent dans le salon de l'hôtel, pour causer, jouer, faire de la musique. C'est presque la vie de château, l'été à la campagne, lorsque la maîtresse de maison assemble des invités qui souvent ne s'étaient jamais vus. Les autres arrivent, prennent une chambre et repartent sans s'être mêlés un seul instant à l'existence commune. Ce sont en général des couples amoureux au début ou à la fin de leur lune de miel. Le pays a la spécialité de ce genre de lune, dont les divers quartiers se reconnaissent au séjour plus ou moins long de chaque couple dans l'hôtel. Si les nouveaux mariés en sont encore à leur premier quartier et qu'il ne soit assombri par aucun nuage, ils ne songent pas à partir. Pour eux, le temps s'écoule sans qu'ils en
aient conscience et sans qu'ils sachent précisément où et comment il se passe.
Ceux, au contraire, dont la lune déjà pleine se couche dans un ciel orageux trouvent que Saint-Raphaël manque de distractions, est trop campagne, et s'empressent d'aller chercher ailleurs le bruit et le mouvement qui réchaufferont peut-être leurs amours refroidies.
Les pensionnaires du Grand-Hôtel s'amusent beaucoup de ces oiseaux de passage et se plaisent à les voir voltiger dans le jardin, se donner parfois des coups de bec sous la charmille. La marquise de X... elle-même, malgré sa majesté, ne dédaigne pas de les regarder, de les observer, et le soir, au salon, elle nous fait part de ses remarques.
— Les nouveaux arrivés, dit-elle, sont très gentils, très épris l'un de l'autre.
Mais la femme me paraît en tenir davantage. Elle a pour son mari des atteni tions, des prévenances ! En voilà un qui est heureux ! Il vit comme un coq en plâtre.
Un autre jour, pour nous bien faire comprendre qu'un grand jeune homme blond, qu'elle étudie depuis la veille, est sous la domination complète d'une petite brune, sa compagne, elle nous dit, avec sa gravité ordinaire :
— Dans ce ménage, voyez-vous, le mari n'a pas d'autorité : il est sous la croupe de sa femme.
On rit, et la marquise continue à en chercher le motif. Sa bonne foi, lorsqu'elle travestit ainsi les mots, est plus comique encore que ses travestissements.
Mes nouvelles amies jettent seule-
ment un regard distrait sur les amoureux du Grand-Hôtel et ne prêtent qu'une oreille aux propos delà marquise. Elles ont d'autres plaisirs qu'elles veulent bien partager avec Max et avec moi : tantôt une promenade en mer ou en forêt ; le soir, un jeu nouveau que Mlle Éva apprend au petit garçon. Elle s'ingénie pour l'amuser, lui plaire, et c'est ainsi, je crois bien, qu'elle a fini par vaincre, sans les avoir peut-être même remarquées, ma réserve, ma demi-froideur des premiers jours. Oui, je la trouvais trop jolie, trop originale, trop troublante d'espritetde visage, etmeméfiant de moi, malgré ma grande affection pour Valentine Rémond, me souvenant de mon passé, de mes caprices soudains, de mes amours vagabondes, de mes coups defolie d'autrefois, je l'évitais,
je fuyais afin de rester sage et fidèle, même par la pensée. Mais elle m'a pris par mon faible : elle s'est montrée si bonne, si gracieuse avec Max qu'elle a fini par vaincre mes résistances et par dissiper mes craintes. Elle a fait ma conquête de la même façon que j'avais conquis la mère trois années plus tôt : avec des gâteries pour l'enfant. Je ne vois plus en elle une charmante et capiteuse jeune fille. Je vois, je ne veux voir plutôt que la bonne amie de mon bon ami.
Pour elle aussi, je le sens bien, et cela me rassure; je suis seulement le père d'un petit garçon qui lui plaît, l'amuse et avec qui ellejoue, comme elle jouait, il n'y a déjà pas si longtemps, avec ses poupées. Les jeunes filles adorent les enfants : ils leur servent à
s'essayer au rôle qu'elles devront remplir plus tard, à le bien répéter pour le bien savoir. En attendant qu'elles soient mères, elles font la petite maman. Moi, le papa, je ne tire pas à conséquence. Dans nos promenades, je ne suis pas le cavalier de ces dames. C'est mon fils qu'elles invitent à les accompagner, et je viens avec lui pour ne pas rester seul à la maison.
Quoique mon rôle soit ainsi très effacé, que je tienne l'emploi de comparse, je n'en fais pas moins la partie de Mlle Éva, l'étoile de notre troupe ; de Mme Sumier, la mère noble ou la grande utilité; de Max Rémond, le petit jeune premier, et nous jouons à nous quatre de belles scènes mouvementées sur le grand théâtre de Saint-Raphaël et de ses environs, un immense théâtre à ciel
découvert, avec le soleil pour lustre, l'horizon pour décors.
Tantôt notre toile de fond représente la rade d'Agay aux eaux profondes, son île d'or, son bois de lauriers-roses, ses grandes roches aiguës, rouges. Aux premiers plans : la route de Boulouris, et près d'un petit pont, sur la plage, Maison-Close, la très modeste, très rustique demeure d'Alphonse Karr. C'est là qu'au milieu de ses fleurs tant aimées, devant la mer, sa grande favorite, entouré de sa fille et ses petits-enfants, le romancier et surtout le philosophe achève paisiblement de vivre. Max, sur mon invitation, salue en passant la Maison-Close, et MUe Eva sourit, sans les connaître, à M1Ie Suzanne et Violette, les petites-filles d'Alphonse Karr, qui montent la garde près de la porte et
semblent dire : « N'entrez pas. Grandpère n'aime pas les visites. »
Un peu plus loin, la villa Medjé, une autre petite maison perdue dans un vaste jardin fleuri. Elle appartient à Jules Barbier, un poète qui serait classé parmi les meilleurs de notre temps s'il n'avait pas un peu gâté ses vers, souvent très beaux, en les faisant mettre en musique. Quand ce travailleur aura fini sa tâche... finira-t-il jamais? le véritable homme de lettres, jusqu'à son dernier jour, songe, pense, écrit, dicte . quand il ne peut plus écrire... il viendra mourir ici, le regard fixé sur l'immensité bleue.
Au troisième plan, côté jardin, la petite plage de Corail si reposante et son bois de pins qui descend à la mer. Puis le parc Calvet : des allées, des massifs,
des fouillis de verdure. Sur une pointe de terre, un promontoire, un petit cap d'un effet saisissant avec ses baies, ses golfes, ses rochers travaillés par la vague qui les bat sans cesse, la tempête qui les creuse, fouillés, ciselés comme le portique d'une vieille église, en pointes comme les flèches d'une cathédrale.
Quel grand sculpteur que la mer quand la ter re lui donne un bloc de granit pour le ciseler!
Le décor change : au fond, les montagnes boisées de l'Estérel, le mont Vinaigre, et sur ses flancs, la célèbre auberge des Adrets. Plus près, à gauche, Fréjus, ses arènes, son aqueduc, du temps des Romains. A droite, Valescure.
— Un nom bien séduisant pour les malades, fait observer notre jeune pre-
mière, Mlle Éva. Valescure, de Vallis curans, c'est-à-dire la vallée qui guérit.
'Et, après avoir ri de son joli rire, qui part comme une fusée et me trouble toujours un peu, elle ajoute :
— Rassurez-vous, je ne sais pas le latin. J'ai seulement répété ce que j'ai lu ce matin dans un livre.
Le livre n'a pas menti. Certainement Valescure guérit, grâce à ses montagnes qui le protègent des vents du nord et de l'est; à l'air de la mer qui lui arrive moins rude, très adouci, tout imprégné des senteurs de la forêt de pins qu'il vient de traverser. Et, comme si le ciel, le soleil, la mer et la forêt ne leur suffisaient pas, les malades trouvent à Valescure, dans une belle villa, presque un palais, un vieillard de quatrevingts ans bientôt, toujours droit, tou-
jours vert, au regard profond, au sourire encore jeune. C'est le grand guérisseur du pays, le Dr Chargé, un homéopathe, disent avec dédain les imbéciles ; un homme de science dont le diagnostic est toujours sûr, ne craignent pas d'avouer ses rivaux, les Drs Bontemps et Niepce, des allopathes; notre bienfaiteur, crienttous les pauvres du pays; notre sauveur, répètent sur tous les tons, dans toutes les langues, les étrangers qui de toutes parts viennent le consulter. Il a fait la fortune du pays: ses clients riches, pour l'avoir sous la main, pour le bien tenir, construisent des villas autour de sa maison, et ceux qui ne peuvent pas construire vont habiter tout près de lui l'hôtel Continental de Valescure, frère cadet du Grand- Hôtel de Saint-Raphaële Ils y trouvent
bon gîte, bonne table, bonne santé, et, ce qui ne gâte rien, une vue superbe.
Voilà le grand théâtre sur lequel s'agite notre petite troupe. Elle ne se contente pas d'aller et de venir, de monter et de descendre, elle dialogue aussi. De temps à autre, près de la coulisse, appuyée contre un portant, l'étoile daigne s'entretenir avec un simple figurant comme moi. Elle me dit ses impressions toujours vives, mais justes. Elle me fait part de ses enthousiasmes, et je finis par admirer tout ce qui m'entoure, terre, ciel et mer, avec ses yeux et son âme.
Max l'écoute, l'oreille bien tendue, les yeux grands ouverts, bouche béante.
Quand elle nous montre, en rentrant à l'hôtel, la montagne des Maures que le soleil couchant couvre aujourd'hui d'un
grand manteau doré, demain d'un voile de pourpre, et qu'elle s'écrie : « Dieu, que c'est beau! » l'enfant, à son tour, s'exclame et répète : « Oh! oui, c'est bien beau! »
— Comme il vous gobe! lui disais-je, en riant, l'autre jour.
L'expression m'était permise. Elle lui appartenait. « Ah! vous le gobez, votre fils! » m'avait-elle dit certain soir que j'écoutais le petit avec trop de recueillement. Elle a souvent de ces mots amusants, bizarres, comme beaucoup d'étrangères qui confondent notre langue usuelle avec notre langue verte, et parlent argot sans le savoir.
Max ne l'a pas gobée dès le premier jour. Sagoberie est venue peu à peu, très lentement. Le côté sérieux, réfléchi, par instants, de ce caractère de jeune fille,
lui échappait. Il ne la voyait que sous une face : s'amusant de tout et de tous, toujours gaie, rieuse, expansive, un peu bruyante et remuante. Ce petit homme, qui n'a pas encore dix années, trouvait cette jeune fille de vingt ans trop enfant pour lui. Et je ne m'en étonnais pas : élevé, comme il Pavait été, par une mère un peu froide, réservée de nature, par tempérament, et que les premières douleurs de la vie : la perte de son père et de sa mère, puis les déceptions du mariage, avaient fait encore plus sérieuse et plus grave. Il ne se figurait pas qu'on pût être autrement que sa blonde et chère maman, et qu'on méritât d'être écouté, regardé, admiré, quand on ne lui ressemblait pas. Peutêtre aussi... je me le dis aujourd'hui que la réflexion est venue, que les événe-
ments m'ont affirmé la précocité de son intelligence, de sa merveilleuse intuition de toutes choses... éprouvait-il une crainte secrète, instinctive, en me voyant me lier peu à peu avec Mlle Sumier, éprouver du plaisir à la rencontrer, finir par vivre dans son intimité? Je faisais du tort à sa mère, pensait -il sans doute. Même absente, elle devait seule m'occuper. Mais sa réserve première disparut, en même temps, du même coup que la mienne. Comme les neiges des montagnes qui nous entourent se fondent au soleil, notre froideur s'est fondue sous le charme de notre compagne, à la chaleur pénétrante de sa gaieté. Max rit maintenant des choses qui la font rire, plus fort qu'elle encore, et quand elle devient sérieuse, il prend son air sérieux pour l'écouter.
Oh I il adore toujours sa mère, il me parle d'elle à tout instant. Mais il reconnaît qu'on peut se plaire avec une autre. Rassuré moi-même depuis qu'il ne paraît plus me désapprouver, je me plais, sans remords, auprès de qui il se plaît, et tous les deux, lui et moi, dans nos promenades, aussi gobeurs l'un que l'autre, nous admirons de confiance ce que Mlle Éva admire.
Il ne faut pas croire, cependant, que nous soyons tous les trois, ou plutôt tous les quatre... j'oubliais Mme Sumier, bien charmante, pourtant... toujours en contemplation, en extase devant la nature. Pendant nos promenades, ou bien le soir, dans un coin du salon de l'hôtel, entre nous, Miie Éva cause de beaucoup de choses avec son originalité habituelle et cette bravoure de pensée,
cette demi-hardiesse des jeunes filles nées dans l'Amérique du Sud, où l'on devient femme de bonne heure, élevées ensuite dans l'Amérique du Nord, où les opinions sont libres. Aussi parle-telle volontiers de mariage sans craindre d'aller trop loin, et ne nous cache-t-elle aucune de ses idées sur la question.
— Je ne me marierai, dit-elle, qu'en France et je n'épouserai qu'un Français. D'abord, en souvenir de mon père, qui est né à Paris. Ma mère ne peut pas m'en vouloir défaire comme elle a fait... N'est-ce pas, chère maman?.
Elle s'interrompt pour embrasser sa mère à pleines lèvres, et reprend :
— Je veux que mon mari soit blond.
C'est plus distingue... Et j'en ai assez des cheveux noirs. Je vois les miens tous les jours devant la glace. Ça me
changera de regarder ceux de mon mari.
Comme je puis passer pour blond, je m'abstiens de protester. J'approuve au contraire. Elle continue :
— Grand aussi, mince, avec des petits pieds. J'adore les petits pieds chez un homme.
Je réponds, à peu près, au programme, et j'approuve déplus en plus du regard et du geste.
— Il faut qu'il soit distingué, intelligent, très intelligent... Oh! j'y tiens beaucoup. Sans cela, good ntght, à un autre... Qu'il ait huit ou dix ans de plus que moi.
Je suis dans les limites.
— • Trop vieux il m'ennuierait... et je ne me marie pas pour m'ennuyer. Au contraire. C'est même encore pour cette
raison que je ne veux pas épouser un Américain. Ils sont très gentils tant qu'ils flirtent. Mariés ils se grisent toute la journée, sans leur femme. Je veux un mari qui se grise avec moi.
— Oh! Éva! fit Mme Sumier.
— Ou qui ne se grise pas, ajouta-t-elle pour faire une concession à sa mère...
Trop jeune il n'aurait pas assez d'autorité sur moi... et je sens que j'ai besoin d'être un peu conduite... oh! gentiment, d'une main légère, j'ai la bouche sensible. Tenez, il devra me conduire comme cela... hip, hip.
Et, avançant les bras, écartant les coudes, les mains fermées, elle prit la pose d'un cavalier qui rend les rênes à son cheval, et ensuite le retient, le ramène doucement.
— Je désire aussi, reprit-elle, que mon
mari soit, sinon riche, du moins à son aise. Ce n'est pas par intérêt, par amour de l'argent. J'en ai assez pour moi et pour lui. Mais l'homme doit être indépendant... Je sais bien qu'on me dira : « Le travail, une bonne position remplacent les rentes. » Tant qu'on peut travailler, tant qu'on a la position, mais si on la perd, on vit .gur la fortune de sa femme. C'est mauvais, cela diminue le mari, il ne faut pas de cela. Les deux fortunes doivent être égales, bien assises, et surtout bien distinctes. Le mari dispose de la sienne comme il l'entend, la femme aussi. On en distrait seulement une part, de chaque côté, pour la vie commune, les enfants, les frais généraux... Voyons, est-ce que je n'ai pas raison, monsieur Vernier?
— Très raison, mademoiselle.
— Eh bien ! cherchez-moi ça... trouvez... et j'épouse.
Pour me parler ainsi, pour me faire le portrait du mari désiré, qui sous beaucoup de rapports me ressemble, il fallait qu'elle fût bien convaincue que je n'existais pas pour elle à ce point de vue, que j'étais marié ailleurs.
Comment en aurait-elle douté? J'évitais de parler de Valentine parce qu'il m'eût fallu mentir à son sujet; mais je ne pouvais empêcher Max de parler de sa mère, de dire à ces clames qu'il l'adorait, et, comme on le croyait mon fils, il était facile d'en conclure que cette mère bien-aimée, bien vivante, était ma femme.
Un événement imprévu allait apprendre la vérité.
Un matin, je reçois une lettre d'un de mes bons amis qui me sait à Saint-Raphaël... comment?" je l'ignore... et qui me prie de venir le voir le plus vite possible à Cannes, où il est malade.
Je ne puis pas refuser, et, cependant, ce très court voyage me gêne, à cause de Max. Je ne saurais l'amener avec moi. Sa mère m'a trop recommandé de le bien cacher. Elle m'écrivait même la veille : « Soyez plus prudent que ja-
mais. J'ai des craintes sérieuses. » Qu'on me voie seul à Cannes ou ailleurs, peu importe. Mais, en compagnie d'un enfant, ce serait une faute : si M. Rémond, le mari, a fini par apprendre ma liaison avec sa femme, il peut être informé de ma présence dans le Midi et deviner que l'enfant est son fils.
Max, heureusement, est d'âge, aujourd'hui, à rester seul quelques heures dans un hôtel bien habité, bien tenu, où tout le monde le connaît, l'aime et le gâte. Je le mets au courant de la situation. Je lui dis que je ne veux pas retarder cette visite à un ami malade. Il le comprend, et nous convenons que je prendrai le train qui part dans un instant, et que je serai de retour vers quatre heures. Aussitôt je l'embrasse, je descends, je cherche Mme et Mlle Sumier, et comme
on m'apprend qu'elles viennent de sortir, je leur écris à la hâte deux lignes sur une carte pour les prier de veiller sur mon petit abandonné.
Tout se passe le mieux du monde.
J'arrive à Cannes, je fais ma visite et je repars à l'heure convenue. Une voiture me conduit de la gare de Saint-Raphaël au Grand-Hôtel. Je monte à notre appartement. Max n'y est pas. Il se promène, sansdoute,avecses deux grandes amies.
Non : je les aperçois seules, là-bas, sur un banc de jardin. Vite je les rejoins et, après les avoir saluées, je leur dis en souriant, sans la moindre inquiétude :
— Qu'avez-vous fait de mon bonhomme?
— Comment, ce que nous en avons fait ! répond MIle Éva très étonnée. C'est plutôt à nous de vous demander ce qu'il
est devenu depuis ce matin. Où l'avezvous donc conduit ?
— Nulle part. Obligé d'aller à Cannes, je l'ai laissé ici. Xe vous a-t-on pas remis un mot que je vous ai écrit pour vous le recommander pendant mon absence "?
— Oui, et nous l'avons immédiatement cherché, demandé. Il n'était pas à l'hôtel, et. tout naturellement, nous nous sommes dit que vous vous étiez ravisé au dernier moment, que vous l'aviez emmené avec vous.
— Mais non, mais non! A quelle heure ères- vous rentrées? demandai-je très vite, inquiet cette fois.
— Avant le déjeuner, vers onzeheures.
— Et il est plus de quatre heures!
Qu'a-t-il fait tout ce temps-là ? Qu'est-il devenu?
Et je cours vers l'hôtel pour essayer d'avoir quelques renseignements. Ces dames, émues comme moi, me suivent.
Même réponse du portier, du maître d'hôtel, des garçons : tous, en ne voyant pas l'enfant, ont pensé qu'il était avec moi.
Seule, une femme de chambre croit l'avoir vu sortir en courant, vers dix heures et demie, par la petite porte du jardin, celle qui est derrière l'hôtel et qui donne dans le bois.
Qu'est-ce que cela signifie? C'est à n'y rien comprendre ! Pourquoi a-t-il pris cette route, qu'il ne prend jamais, et où est-il allé? En admettant un caprice, une folie d'enfant, l'envie subite de se promener seul, de faire l'homme, il serait rentré pour déjeuner, il se serait au moins préoccupé .de mon retour,
de l'inquiétude que je pourrais avoir.
Il s'est perdu, évidemment, ou bien un accident lui est arrivé... De quel côté le chercher? A qui s'adresser?
Chacun émet un avis, chacun se propose, et moi je suis là, dans le vestibule de l'hôtel, me demandant ce que je dois faire, lorsque le facteur, qui distribue le courrier arrivé par l'express, dit à côté de moi au portier :
— Est-ce que vous avez ici M. Rémond?
Ce nom me frappe. Je lève la tête, j'écoute. Le portier répond :
— Il est reparti ce matin à dix heures. Il n'a passé qu'une nuit ici.
— Sans donner son adresse?
— Il a seulement écrit sur le bulletin : Rémond, de Paris.
Rémond, de Paris ! Arrivé cette nuit,
reparti ce matin, au moment précis où Max a disparu!
En même temps, la dernière lettre de Valentine me revient à l'esprit : « Soyez plus prudent que jamais. J'ai des craintes sérieuses. »
Je demande :
— Quel âge a-t-il,ce M. Rêmonddont vous parlez?
— Il peut bien avoir une trentaine d'années, me répond le portier.
— Grand?
— Assez grand.
— Brun, blond?
— Brun.
Mme et Mlle Sumier sont fort étonnées de ces questions en un pareil moment.
Mais elles n'osent pas m'interroger à leur tour, tant elles me sentent inquiet, troublé.
On le serait à moins : c'est évidemment le mari, le père! Des amis, la police, peut-être, lui ont appris que j'étais à Saint-Raphaël avec son fils. Il vient de me l'enlever !
Comment expliquer, cependant, que Max l'ait suivi sans protestations, sans cris, de son plein consentement même, puisqu'il a quitté seul l'hôtel, qu'il s'est sauvé par la petite porte du jardin, afin de le rejoindre sans doute, en cachette, sans qu'on le vît?
Pourquoi pas? C'est son père, après tout. Il l'aura reconnu et il n'a pas osé lui désobéir.
Lui ! Il aime passionnément sa mère, se rend très bien compte qu'on Ta rendue malheureuse, et ne pardonne pas à celui qui l'a fait souffrir. Certains cœurs d'enfants ont de longues rancunes.
Justement : on peut s'être servi de cet amour, on peut avoir dit : ce Viens avec moi, ne m'oblige pas à user de mon droit, à employer la force, et les malheurs de ta mère cesseront. »
Soit! Mais m'aurait-il quitté ainsi, moi son cher bon ami , moi dont il est si content de se dire le fils, et qu'il regarde, quoiqu'il sache bien à quoi s'en tenir, comme son père, son vrai père?
Eh bien ! Si on a exploité aussi son affection pour moi! On a pu lui dire qu'il m'arriverait malheur, qu'on me chercherait querelle... que sais-je?... si je revenais avant son départ, si on me trouvait auprès de lui.
Voyons, plus de raisonnement. Il faut agir. Me rendre à la gare et essayer de savoir par quel train, dans quelle direction est parti ce voyageur, dont
je ferai le portrait. . . et s'il était accompagné d'un enfant.
La voiture qui m'a conduit est encore dans le jardin de l'hôtel. Je la prends. Ces dames me proposent de venir avec moi et j'accepte. Dans ma situation, mon affolement, on est heureux de n'être pas seul, de parler, d'échanger des idées, de chercher avec quelqu'un. Cependant, de l'hôtel à la gare, elles ne m'interrogent pas et je garde moi-même le silence. Je ne voudrais pas leur dire mes soupçons, mes craintes, leur parler déjà de ce père, de ce père nouveau, dont l'existence a de quoi tant les surprendre!
Nous sommes arrivés. Je m'informe de Max d'abord; personne ne peut me renseigner. On ne le connaît pas, et c'est tout naturel : depuis notre arrivée
dans le pays, je ne suis jamais allé avec lui à la gare, qui est éloignée du Grand- Hôtel et de toutes nos promenades.
L'autre, maintenant? Le préposé aux billets se rappelle qu'un voyageur dont le portrait répond à celui que je trace a pris le train omnibus de dix heures vingt-trois, allant sur Paris.
— Vous lui avez donné un billet pour Paris?
— Non, pour Marseille.
— Était-il accompagné d'un enfant?
— Oui, d'un petit garçon de dix à douze ans... Je me souviens très bien. Nous n'avions pour ce train que deux voyageurs de première.
Un autre employé a entendu cette conversation. Il intervient et dit :
— Le monsieur dont vous parlez est arrivé^ cette nuit, à Saint-Raphaël. C'est
moi qui ai porté son sac de nuit jusqu'au Grand-Hôtel, où il voulait descendre.
— Il était seul?
— Oui, monsieur, en arrivant. Mais, comme on vient de vous le dire, il est reparti aujourd'hui avec un petit garçon. Oh! je l'ai bien reconnu.
Je ne pouvais plus douter. Ah ! m'être ainsi laissé voler cet enfant! Mais je le chercherai, je le retrouverai, je le volerai à mon tour ! Que m'importent les droits de l'autre! Je ne connais que sa mère, moi! Elle m'a donne la garde de son fils. Elle me l'a confié. Je dois le lui rendre. Le père ne me regarde pas.
Le train de dix heures vingt-trois va jusqu'à Paris, et il n'a pris de billets que pour Marseille. Donc il compte s'y arrêter. Je le rejoindrai ce soir même, grâce
à l'express, qui passe à Saint-Raphaël à six heures et demie.
— Vous retournez à l'hôtel? me demande Mlle Éva au moment où je sors de la gare.
— Je ne sais pas... Je ne crois pas... Ai-je encore le temps?.. Oui, une heure et demie... Il n'est que cinq heures.
Et, très nerveux, très agité, ne sachant trop ce que je dis, ce que je fais, je me dirige machinalement vers ma voiture.
Au moment où je vais y monter, MIle Sumier me pose la main sur le bras, et très affectueusement, de la tendresse dans la voix :
— Alors je m'étais trompée : nous ne sommes pas des amis.
— Des amis ! mais oui ! Pourquoi en doutez-vous?
— Vous souffrez et vous ne nous dites rien.
— Que dire? Vous savez bien de quoi je souffre... Max, mon Max est perdu pour moi.
L'intérêt qu'elle me témoigne, sa voix affectueuse et douce ont un peu détendu mes nerfs, et des larmes jaillissent de mes yeux.
Cette fois, elle me prend la main devant sa mère, devant tous, et le regard mouillé aussi :
— Perdu pour vous... et pour nous, qui l'aimons tendrement... C'était mon compagnon. J'avais fini par m'imaginer que j'avais un petit frère.
Mais, relevant aussitôt la tête, sa voix changeant d'expression, redevenue ferme, elle ajouta :
— Est-il vraiment perdu, et n'avons-
nous pas le droit de le chercher avec vous...? D'après ce que j'ai pu comprendre par vos questions aux gens de l'hôtel, aux employés de la gare, vous soupçonnez un voyageur, arrivé cette nuit, de vous l'avoir enlevé?
— Oui, murmurai-je.
Je n'avais pas le courage de lui mentir.
— Vous allez à Marseille, soit ! repritelle; mais, avant, n'y a-t-il rien à faire? A votre place, il me semble que je demanderais aux autorités du pays de m'aider dans mes recherches... Déposez une plainte. On vous a pris votre enfant, criez au voleur!... Vous ne répondez pas... Est-ce que je me trompe? Ai-je dit quelque chose d'impossible, d'insensé ?
— Non, mais je suis obligé d'agir
seul. Je ne puis pas déposer de plainte.
— Pourquoi ?
— Parce que, parce que... le voleur est son père.
— Ah!
Mon secret arraché, je m'arrêtai, effrayé de ce que j'avais dit à cette jeune fille, et sans songer que son innocence, son honnêteté, devaient, au moins pour l'instant, la préserver de toute supposition mauvaise, l'empêcher de voir ma situation telle qu'elle était vraiment.
— Pourquoi, demanda-t-elle, remise de son premier étonnement et après quelques secondes de réflexion, le faisiez-vous passer pour votre fils?
— Je n'ai rien dit à ce sujet, répondisse, et je n'ai trompé personne... Rappelez-vous... Je l'appelais Max, et il me disait : mon bon ami.
— C'est vrai, fit-elle, mais vous aviez Tair de tant l'aimer !
— Je l'aimais, je l'aime comme mon fils. Cela n'indique pas qu'il le soit... Ne venez-vous pas de dire vous-même que vous aviez pour lui une affection de sœur... 11 n'est pas votre frère cependant.
Elle réfléchit encore. Puis :
— Alors son père, après vous l'avoir confié, vous l'a repris sans vous prévenir ?
— Non, citait sa mère qui me l'avait confié.
— Malgré le père?
— Il était absent. Il l'avait abandonné.
— Mais il est revenu et il l'a repris... Il était dans son droit... Il n'y a pas vol,
en effet, conclut-elle très ferme, très sérieuse.
Je me taisais, ne pouvant pas lui parler de mes droits, à moi, ceux que me donnait mon dévouement absolu à la femme abandonnée, à la mère laissée sans ressources. Du reste, après un très court silence, elle disait déjà :
— Une chose m'étonne cependant, c'est que Max soit ainsi parti, tout à coup, sans vous prévenir, sans vous dire adieu.
— Oui, n'est-ce pas!
Tout en parlant, nous nous étions éloignés de la gare. Nous marchions dans la campagne et nous venions de dépasser une petite maison que nous avions visitée la veille tous les quatre avec Max. Elle plaisait beaucoup aux dames Sumier, qui songeaient à la louer
pour vivre chez elles. Nous avions même promis à la propriétaire de revenir le lendemain dans l'après-midi.
Mais la lettre de mon ami, le matin, mon départ précipité pour Cannes, l'événement arrivé au retour nous avaient fait oublier ce rendez-vous, et aucun de nous trois ne s'en souvint en passant devant la maison. MIle Sumier moins que tout autre : une pensée lui occupait l'esprit, et tout à coup elle se retourna vers moi et me dit :
— Alors vous n'êtes pas marié?
— Non.
— Je le croyais. Tout le monde le croit ici..
— Ce n'est pas ma faute. Je n'ai rien fait, rien dit pour qu'on le crût.
Elle allait me répondre, rne dire peutêtre que j'avais eu tort de garder le si-
lence vis-à-vis d'elle et de sa mère, de les avoir laissées dans l'erreur, lorsque, son regard s' étant porté sur la route, elle poussa un cri de joie.
Aussitôt je regardai comme elle et je vis un enfant qui accourait vers nous.
C'était Max, Max !
Dès qu'il nous eut rejoints, il s'élança sur moi, qui me baissais et lui tendais les bras, et, trop essoufflé, trop ému pour parler, il se mit à m' embrasser, à m'embrasser, et tout entier à la joie de le retrouver, je lui rendais ses caresses sans songer à l'interroger.
— Je disais bien, murmura près de nous M1IeSumier, qu'il ne pouvait pas être parti. Il vous aime trop pour cela!
Comme s'il voulait la remercier de ses paroles, de sa confiance en lui, il se
détacha de mes bras et alla l'embrasser à son tour.
— Qu'est-il arrivé? D'où viens-tu? lui demandai-je quand il me parut plus reposé, plus calme et que je pus parler.
— De cette maison, dit-il, en me montrant la villa près de laquelle nous venions de passer.
— Que faisais-tu là ?
— Je vous attendais. Vous aviez donné rendez- vous hier, devant moi, à la propriétaire.
— Et depuis quand attends-tu ?
— Depuis ce matin.
— Tu savais bien que j'étais allé à Cannes, que je ne pourrais pas venir.
— Je pensais que Mme et Mlle Sumier viendraient.
— Pourquoi n'être pas resté à l'hôtel, où tu étais bien plus sûr de les voir %
Il garda le silence et b aissa la tête. Je lui pris la main et je lui dis :
— Réponds, mon cher Max.
Alors il jeta un petit regard de côté sur ces dames comme pour me dire :
« Je ne puis pas te répondre devant elles. »
— Si. Parle. Tu peux tout dire.
— J'ai eu peur de rester à l'hôtel sans toi, bon ami, finit-il par avouer.
— Pour quelle raison ?
Il se taisait de nouveau, et je fus oblige de l'aider à parler, en lui demandant s'il avait craint d'être rencontré par quelqu'un.
— Oui.
— Un voyageur arrivé la veille ?
Il fit un signe affirmatif.
— Tu Tas reconnu ?
— Non, je ne l'ai pas vu.
— Alors ?
— Je l'ai entendu nommer quelques instants après ton départ.
— Et son nom t'a suffi...
— Oui... Je me suis dit qu'il était peut-être venu pour me chercher, pour me prendre... et comme je ne veux pas te quitter, bon ami, comme je ne te quitterai jamais, je me suis sauvé de l'hôtel par la porte du bois, et j'ai couru, toujours couru, jusqu'à cette maisôn, où j'étais bien caché... Tout à l'heure vous êtes passés sans vous arrêter. Quand j'ai vu que vous étiez seuls, je vous ai rejoints.... Est-ce que j'ai eu tort, bon ami, de faire tout ça ?
— Non, non, tu as eu raison, lui répondis-je les larmes aux yeux.
Tout s'expliquait. Cher petit être ! Je le pressai de nouveau sur mon cœur.
Quelques minutes après, en passant devant la gare, l'employé qui m'avait renseigné me rejoignit.
— Ah ! vous avez retrouvé votre petit garçon, monsieur, fit-il. Je le pensais bien, et je vous cherchais pour vous dire que le monsieur do cette nuit s'appelle M. Rémond et est bien connu à Saint- Raphaël, où il habitait l'année dernière. Il avait laissé son fils, un peu malade, en pension ici, et il est venu le chercher.
Toutes nos craintes tombaient. Mais quelle secousse !
Ce petit événement ef les confidences qu'il avait amenées portèrent un coup sensible à mon intimité avec Mme et Mlle Sûmier. Marié et père de famille, j'étais seulement, pour ces honnêtes femmes, un gai compagnon, un bon camarade qu'elles pouvaient fréquenter sans arrière-pensée et sans qu'on pût songer à leur en prêter. Elles ne prenaient point garde à mon âge, à ma bonne mine, à ma situation de fortune,
qui n'intéressaient que la femme et l'enfant qu'on me supposait. Elles pensaient peut-être de moi quelque bien; mais elle n'avaient aucun motif pour en penser davantage. Je n'étais pas leur affaire. J'appartenais à d'autres.
Maintenant, garçon, libre, disponible, je devenais moins insignifiant pour une mère qui songeait à marier sa fille tôt ou tard, pour une jeune fille sans parti pris contre le mariage, et la petite valeur, le semblant d'importance que j'avais acquis leur commandaient plus de prudence et de réserve.
Je m'attendais à ce changement d'attitude très naturel, très indiqué. Mais je ne prévoyais pas le chagrin que j'en éprouverais. Habitué à voir ces dames sans cesse, à ne prendre de plaisir que dans leur société, à entendre Mlle Sumier
me crier : « Allons vite, votre chapeau, votre canne. Nous vous emmenons, »
je fus très désoriente, je me sentis fort triste le jour où on ne m'emmena plus.
Si encore Max, avec qui on me laissait seul, m'eût égayé par sa bonne humeur et son entrain. Mais il avait aussi le cœur gros , depuis que sa grande sœur se montrait moins fraternelle avec lui. Elle fui parlait, elle l'embrassait, elle le gâtait toujours, mais dans des petits coins, lorsqu'on ne la voyait pas trop et en dehors de moi. Je gênais ses effusions, même avec l'enfant. Oh! si elle avait pu l'emporter après déjeuner, courir les bois, battre la plage avec sa mère et lui, elle n'y aurait pas manqué. Mais il était difficile de lui dire : « Je veux bien de toi, mais je ne veux pas de l'autre. Il me gêne,
ce grand-là; il est trop encombrant, »
et alors, pour ne pas s^embarrasser de moi, elle ne s'embarrassait de personne.
Dans les premiers temps, je me dis :
« Ce sont d'autres habitudes à prendre. Nous marchions à quatre, nous marcherons à deux. Nous pensions tout haut, en commun; je penserai tout seul et tout bas. La société de ces dames était fort agréable, je l'avoue; mais on peut s'en passer. » Je m'en passais, il le fallait bien, mais à quel prix! Les journées, si courtes autrefois, n'en finissaient plus; je ne savais plus que faire de mon temps, et me traînant sur les routes avec Max, je n'admirais même plus ce pays qui m'avait si fort enchanté. Les montagnes me semblaient rapetissées, le ciel gris et terne; la forêt
de pins, avec ses rochers, un vaste cimetière. J'en arrivais même à trouver la mer monotone et bête. C'est que Mlle Sumier n'était plus là pour grandir, égayer, mouvementer le paysage, et aussi l'expliquer : « La mer est unie et plate aujourd'hui ; aucune vague, aucune ride à sa surface. Mais voyez comme elle réfléchit biea le ciel et les terres voisines. Quels effets de lumière et quelle variété de tons! Ici d'un bleu intense, là d'un bleu tendre, plus loin toute verte, blanche sur ses bords, argentée à l'horizon lorsque le soleil est encore tout là-haut, dorée quand il descend et vient s'y noyer. » Le soleil, quelle plaisanterie ! Elle l'avait emporté avec elle pour égayer ses promenades solitaires sans m'en laisser un seul rayon pour distraire les miennes. Du
reste, peut-être n'avais-je jamais bien compris, bien apprécié cet astre. Je l'admirais de confiance, parce qu'elle me disait de l'admirer, Mais je rie devenais vraiment enthousiaste que s'il se jouait clans ses cheveux, faisait luire ses yeux, nacrait ses dents, rougissait .ses lèvres, éclairait son sourire. Au fond, je crois bien que le vrai soleil, pour moi, c'était elle, et comme elle avait disparu, je n'y voyais plus assez clair pour voir l'autre.
Décidément, je l'aimais donc ! Eh parbleu, oui! l'amour était venu à petits pas , sournoisement , hypocritement , caché sous le masque de la sympathie, de l'amitié. Ah ! s'il me l'avait montrée en me disant : « Regarde-la, elle 'rest ravissamment jolie; écoute-la, elle lést spirituelle, intelligente, bonne; c'est
peut-être la femme qu'il te faut, » je me serais enfui en lui criant : « Et l'autre! » Mais il me l'avait présentée comme une simple voisine de table d'hôte, une compagne de promenade et de plaisir, l'amie de mon petit Max, que je cherchais à distraire. Je ne voyais pas le danger, ou plutôt, après l'avoir deviné autrefois, un jour de raison et de lucidité, je ne voulais plus le voir, tant j'étais confiant dans ma force et tant mon cœur battait, sans bruit, d'une façon- uniforme. '.J'oubliais. qu'il en est toujours ainsi lorsque la vie s'écoule près de la personne qui vous plaît, sans qu'elle vous donne aucun souci, aucune alarme. Mais viennent une discussion, un refroidissement, une absence, une jalousie, aussitôt ce cœur si tranquille s'agite, saute,' fait tressail-
lir, vibrer tout notre être, nous force à confesser notre faiblesse, notre amour.
Cet amour, on le méconnaît, on en fait bon marché, on en rit, on l'ignore même, tant qu'on est heureux. Au premier jour de souffrance on se dit :
« Tiens, je suis pincé, bien pincé, ça y est. »
Cela y était. Après trois années de fidélité, le vieil homme revenait, passant de la blonde à la brune comme autrefois. Trois années! C'était probablement mon maximum de fidélité. « Un beau maximum que tous les amants n'atteignent pas, » me disais-je pour me disculper. Mais cette excuse ne me suffisait pas et j'essayais d'en trouver d'autres en comparant la blonde Valentine Rémond à la brune Éva Sumier.
Au point de vue purement plastique, par la hauteur de la taille, l'ampleur et la rigidité du buste, le modelé des formes et aussi par la régularité des traits, la perfection du visage, la première l'emportait certainement sur la seconde. Mais comme la taille moins élevée de Mlle Sumier était bien prise aussi, comme toutes leâ proportions étaient bien gardées de la tête jusqu'au pied, qui seul pouvait être critiqué pour sa petitesse ! Quelle grâce, quelle souplesse dans tous les mouvements, vifs et précipités parfois, lents, cadencés l'instant d'après, et quelle expression dans cette physionomie, que de vivacité, de malice, tempérées par la tendresse, la langueur du regard ! La première était faite de beauté, la seconde de charme. Celle-ci une statue de
maître, celle-là une statuette d'artiste.
Intellectuellement, moralement, je les comparais aussi : Yalentine, réfléchie, sensée, sérieuse, grave, un peu froide, même dans l'abandon, où elle savait conserver un calme relatif. Mtte Éva, pétulante et gaie, le sourire aux lèvres, même lorsquelle parlait raison ; et cela ne l'empêchait pas de raisonner fort bien. Sérieuse parfois, sans gravité.
Trop expansive pour montrer de la froideur, même lorsqu'elle se promettait d'être froide.
Enfin, chez la jeune femme et chez la jeune fille, des qualités très différentes, très dissemblables, mais aussi nombreuses d'un côté que de l'autre, méritant d'être appréciées au même degré.
Si j'admirais tant la seconde, lorsque
j'admirais tant la première ; si je penchais maintenant vers celle-ci, après avoir penché vers celle là, sans reconnaître, à l'une ou à l'autre, aucune supériorité, il fallait en conclure que j'avais un cœur mobile : j'aimais le changement pour le changement.
Cette conclusion, malheureusement, ne modifiait en rien ma'situation visà-vis de Mrae et de Mlle Sumier : notre bonne intimité d'autrefois avait cessé, et je ne pouvais rien tenter pour la faire revivre, justement parce que je souffrais de cette demi-rupture, parce que la brune MlleÉva s'était peu à peu glissée dans mon cœur, malgré la blonde Valentine, à cause d'elle sans doute :
l'amour des contrastes se joignant chez moi à l'amour du changement. Si mon examen de conscience m'avait été plus
favorable, j'aurais essayé de persuader ces dames que, pour n'avoir ni femme ni enfant, je n'en étais pas plus dangereux, que je restais aujourd'hui inoffensif comme devant. Je les aurais priées de me mettre de côté pour ne voir que le petit Max5 si triste de nJêtre plus gâté par elles, et je serais parvenu, je crois, à les convaincre : elles me paraissaient bien affectées aussi de notre refroidissement, de cette demi-rupture.
Mais, dans mon état d'esprit, sur la pente où je me trouvais, je ne devais honnêtement rien tenter pour un rapprochement, une reprise d'intimité.
En effet, si les liens qui m'unissaient à Yalentine n'avaient rien de légal, ils n'en étaient pas moins forts, moins solides, moins étroits. Ma vie lui appartenait depuis le jour où elle m'avait
donné la sienne. Je la tenais pour ma femme; elle me regardait comme son mari. Max, en grandissant au milieu de nous, aimé, élevé par nous seuls, était notre fils à tous deux. Je ne me reconnaissais pas le droit de les quitter, de me séparer d'eux. S'il m'en venait l'idée malhonnête, mon bon ami me permettrait-il de l'exécuter? M'exposerais-je à ses reproches, au blâme mérité d'un enfant? L'habitude que je lui avais donnée de m'aimer et de me respecter me créait le devoir de ne rien faire qui pût m'ôter son amour et son respect.
Je pouvais trouver Mlle Siîmier charmante, l'aimer presque, ce n'était pas ma faute; médire que, si j'avais été libre de disposer de moi, j'aurais été heureux de mêler mon existence à la sienne, qu'elle était bien la femme qu'il m'eût
fallu. Mais l'épouser, lui sacrifier Valentine et Max, quelle mauvaise action!
Et j'y aurais songé au moment où Mme Rémond, confiante en moi, en mon honneur,combattait, luttait pour obtenir le divorce, c'est-à-dire m' aimer au grand jour, être à moi légalement! Oh! jamais un mot à ce sujet, une promesse, ni d'un côté ni de l'autre. Mais est-il nécessaire de prendre certains engagements? Après le divorce de ceux qui ne s'aiment plus, le mariage de ceux qui croient s'aimer.
Eh bien! je me trompais sur ses projets, sur son compte. Voici ce qu'elle m'écrivait le jour même où je me jurais de ne rien tenter pour reprendre avec Mme et Mlle Sumier notre bonne vie d'autrefois.
« Trois mois d'ennuis, d'impatiences, d'énervement, me disait-elle à peu près dans les termes que j'essaye de me rappeler : longues attentes dans les études, sous le regard fouilleur des clercs d'avoué, rendez-vous, discussions interminables sur les griefs qu'il faut énoncer et sur ceux qu'il vaut mieux taire, rédaction et lecture de la requête, convocations, nouvelles attentes dans les salles du palais de justice, à la merci;*
cette fois, des avocats et des greffiers; comparution devant le président, visites aux juges, lettres d'affaires sur lettres d'affaires, papiers timbrés sur papiers timbrés... et, après ces trois mois, n'être pas plus avancée?
« Oh non ! je ne suis pas plus avancée. Je crois même pouvoir dire qu'en ce moment je marche à reculons.
« Vous savez que jusqu'ici mon mari, malgré les citations, les exploits d'huissier, ne bougeait pas, ne soufflait mot. Il faisait le mort, ou plutôt il faisait défaut, c'est le terme consacre. Aussi, d'après mon avoué, l'affaire pouvait sortir du rôle dans une quinzaine de jours... pardonnez-moi toutes ces expressions qui me sont, hélas! de venues familières... et le jugement en ma faveur, bien entendu, ne tarderait pas à être prononcé.
« Mais voilà que tout à coup je reçois une lettre pressée qui m'appelle à l'étude. J'accours, comme bien vous pensez, et j'apprends que Pierre... je veux dire M. Rémond... donne enfin signe d'existence. Il ne se défend pas encore légalement, il n'a pas constitué avoué., mais il a fait une visite officieuse au mien et s'est entretenu* avec lui très longuement : il déplore la résolution que j'ai prise et me supplie d'en changer.
Si, jusqu'à ce jour, il a reçu mes papiers timbrés sans y répondre, c'est qu'il souffre d'user de représailles envers moi et qu'il espère me voir renoncer de moi-même à mes projets. Si j'y persiste, au contraire, il est absolument décidé à se défendre, et, jouant cartes sur table, il n'a pas craint de donner ses moyens de défense. Aux griefs principaux que
je formule contre lui dans ma requête, son absence de trois années, sa liaison avec la Milanaise, voici ce qu'il oppose : l'affaire qu'il avait entreprise l'obligeait à vivre en Egypte, comme il lui sera facile de le prouver. Au lieu de lui reprocher cet exil volontaire, ne devraiton pas s'en montrer re3onnaissant , puisqu'il travaillait à la fortune de sa femme et de son fils? Quant à l'autre grief, il exigera qu'on en fasse la preuve et qu'une enquête soit ouverte. Elle établirait qu'il n'a jamais eu que des relations d'affaires avec l'Italienne en question : elle avait mis des capitaux dans son entreprise, elle est venue les surveiller sur place. Celle qu'on accuse d'être sa maîtresse était seulement son associée.
« Tout cela ne vous paraît pas très
sérieux. Cependant, mon avoué déclare que si on arrive à plaider je pourrais bien perdre mon procès. En tout cas, il durera longtemps si le défenseur le veut. Je n'ai apporté à M. Rêmond aucune dot, il n'avait pas de rentes, et les juges seront tentés de se montrer indulgents vis-à-vis d'un Parisien qui s'est expatrié pour faire fortune. Ils lui tiendront compte de son succès, car il a gagné là-bas de grosses sommes qu'il est prêt à placer sur ma tête et sur celle de son fils... Me X... confesse aussi que la Milanaise l'embarrasse fort : nous n'avons contre elle, c'est-àdire contre eux, ni procès-verbal ni correspondance, aucune preuve matérielle; seulement des présomptions qui nous auraient suffi, peut-être, si notre adversaire ne s'était pas défendu, qui
s'évanouiront aux premiers mots de son avocat. L'enquête? Il la demande. Sa conscience est donc en repos, ou ses précautions si bien prises que nous perdrons notre temps... Les enquêtes, du reste, durent des éternités, même en France, chez nous. En Egypte, cela dlirerait quarante siècles, comme les Pyramides. Elles tomberaient en poussière avant que la justice fût édifiée sur la conduite de mon mari. Cette plaisanterie est de mon avoué.
« Oui, il ne prend plus mon divorce au sérieux depuis la visite de M. Rémond, qui me paraît avoir fait sa conquête. Cela ne m'étonne pas. Quand il veut quelque chose ! Autrefois, lorsqu'il me faisait la cour, il avait enjôlé tous les Laroche. « C'est un charmeur, » disaient-ils... Je les ai entendus... et je
> me suis laissé charmer, pour mon malheur.
« Me X... a surtout été séduit par le tact de notre adversaire. Aucun reproche, aucun blâme. Il semble persuadé que j'ai vécu comme une sainte pendant sa longue absence. Il me porte aux nues. Je suis, à ses yeux, une perfection, au physique et au moral... Si on l'oblige à soutenir le procès, il ne changera pas de langage, dira et fera dire de moi le plus grand bien, se con- ' tentant de se défendre contre mes attaques, ou plutôt de défendre son bonheur, l'avenir de son fils.
« Il a si bien parlé, avec tant de cœur, paraît-il, que les rôles setrouvent aujourd'hui renversés : mon avoué est devenu son avocat. « — Tout bien pesé, â-t-il conclu en me reconduisant jusqu'à la
porte de son cabinet après ce long entretien, je suis d'avis que vous renonciez au procès. D'une pari, si je ne considère que le point de droit, nous ne sommes pas suffisamment armés pour le soutenir : l'injure grave nous manque, la cause péremptoire de divorce nous échappe. Si je me place seulement au point de vue moral, je vous donnerai le même conseil. Votre mari a eu de grands torts envers vous, je n'en disconviens pas, et il le reconnaît luimême, tout bas, entre nous, bien entendu. Mais il me paraît s'en repentir très sérieusement, et tout me fait croire que vous pouvez encore être heureuse avec lui. Songez aussi à votre fils et faites-lui un sacrifice. Le divorce est quelquefois une comédie quand il n'y a pas d'enfants. S'il en existe, c'est sou-
vent un drame, un drame très noir. »
« Voilà presque textuellement la plaidoirie de Me X... devenu le défenseur de mon adversaire. Je vous l'ai rapportée, parce que vous m'avez fait promettre de ne rien vous cacher. N'avais-je pas bien raison de vous dire, en commençant, que non seulement je n'étais pas plus avancée, mais que je venais de reculer? »
Et c'était tout à ce sujet ! La lettre se terminait par des recommandations au sujet de Max, des tendresses pour lui, des amitiés pour moi, amitiés assez froides auxquelles sa correspondance, qui n'est jamais très chaude, m'a habitué, mais qui m'a choqué cette fois...
Pas un mot sur ce qu'elle compte faire, ce qu'elle décide... la résolution qu'elle
prendra, s'il lui faut renoncer au divorce.
Eh! si elle se tait, c'est qu'elle n'ose pas parler, me confesser ce qui se passe en elle !... Je le devine bien, parbleu! ... et elle sait aussi que je devinerai sans autre explication... C'est assez clair : elle va suivre les conseils de son avoué. Me les aurait-elle reproduits avec cette fidélité s'ils ne l'avaient pas frappée, si elle ne les trouvait pas excellents?... Quels détails sur le tact, la finesse, l'éloquence, la générosité, le cœur de son mari!... Oh! elle ne me fait grâce de rien... Elle ne craint même pas de me rappeler qu'il l'a charmée autrefois pour me faire pressentir, sans doute, qu'il pourra bien la charmer de nouveau...
Elle lui pardonne, c'est évident... Peutêtre même croit-elle n'avoir rien à lui
pardonner... Il est arrivé à la convaincre par ministère d'avoué, en attendant qu'il la persuade de vive voix... ce qui ne pouvait tarder. . . qu'il a vécu trois ans loin d'elle pour son bien, dans son intérêt, et que la fameuse Milanaise a seulement existé dans son imagination.
Eh bien ! qu'elle le reprenne, ce mari qui ne l'a jamais trompée, qui s'est exilé pour l'enrichir, ce modèle des maris et des pères !
Qu'elle lui rende aussi son fils, dont l'avenir le préoccupe tant. . . auj ourd'hui !
Moi, je ne suis plus bon à rien. J'ai faitmontemps, l'interrègne de M. Pierre Rémond. Il est revenu. Il ne lui plaît pas d'abdiquer, de divorcer... Je n'ai plus qu'à m'en aller.
Et dire que je croyais ma vie à tout jamais liée à la sienne... qu'hier encore
je me disais : « Elle est ma femme, son enfant est mon fils », et qu^ je voulais chasser jusqu'au souvenir de Mlle Sumier !
Maintenant, au contraire, je dois penser à elle pour oublier l'autre, l'autre qui m'oublie, qui me trahit. ... Oui, c'est me trahir que d'admettre un rapprochement entre elle et son mari... Elle l'admet, puisqu'elle m'en parle et qu'elle ne se récrie pas.. . Nedevais-je pas m'y attendre?... Elle l'a toujours aimé...
Elle n'a aimé que lui... Ils se sont revus certainement... Cette visite faite à l'avoue préparait celle qu'il voulait lui faire... Il l'a convaincue, séduite à nouveau, comme il avait convaincu, séduit cet homme de loi, plus facilement même... Ils vivent ensemble aujourd'hui, amoureux comme autrefois, dans
les premières années de leur mariage, plus amoureux, pour réparer le temps perdu, bien unis, ressoudés l'un à l'autre... Et voilà pourquoi elle ne m'en a pas écrit plus long, pourquoi depuis elle n'ose pas m'écrire !
Je l'aime donc toujours, moi, pour me dire toutes ces choses, y songer sans cesse, en souffrir !... Non, non, ce n'est pas elle que j'aime. C'est l'autre, cette exquise jeune fille que j'allais lui sacrifier... Plus de sacrifice aujourd'hui!
Je suis libre, libre de fixer enfin ma vie, d'aimer honnêtement... Plus de maîtresse que le caprice d'un mari peut me reprendre du jour au lendemain...
Ma femme sera bien à moi... et si elle me donne un fils, je pourrai l'aimer de toute mon âme, sans craindre qu'on me le reprenne, comme on va me re-
prendre mon petit Max, mon cher bon ami .
Mlle Sumier s'étonne évidemment de ma conduite, de la facilité avec laquelle j'ai admis notre refroidissement. Elle s'attendait à me voir lui demander des explications... Une intimité comme la nôtre ne s'effondre pas, sans une parole, un reproche, un regret... Elle a cru devoir s'éloigner de moi, mais elle en souffre peut-être... Je ne lui suis pas indifférent, je le sens bien, je le sais bien.
Cette explication aura lieu... aujourd'hui, demain... Non, j'attendrai trois jours... Je ne veux mettre aucun tort de mon coté... Peut-être que Valentine m'écrira une autre lettre, meilleure, la seule qu'elle aurait dû m' écrire : « Mon mari ne veut pas divorcer. Je ne peux
pas l'y contraindre. Je vous rejoins.
Vous me cacherez, comme vous avez caché mon fils. »
J'ai attendu plus longtemps que je ne me Tétais promis... une semaine entière. Puis je me suis rendu à l'hôtel Continental de Valescure, où les dames Sumier se sont fixées depuis notre refroidissement.
Je m'attendais de la part de ces dames à un accueil réservé. Il fut meilleur que je n'espérais. Dès qu'on m'eût introduit dans leur appartement, au rez-de-chaussée de l'hôtel, Mme Sumier me rejoignit et me tendit la main sans trop d'hésitation. Quant à sa fille, elle s'élança vers Max, l'embrassa de tout son cœur , et s'empressa de l'entraîner au jardin. Peut-être voulait-elle dissimuler l'émotion que lui causait
ma visite inattendue. Resté seul avec Mme Sumier, j'abordai sans tarder le sujet que j'avais résolu de traiter. La disparition de M1!e Ëva rendait plus facile cet entretien délicat. Je me plaignis d'abord de mon isolement depuis quelques jours, de la tristesse de mes promenades si gaies, si charmantes autrefois, et j'en arrivai à demander pourquoi on nous délaissait ainsi, Max et moi.
— Vous devez bien vous en douter, me répondit-elle.
— Je me doute, fis-je bravement, que vous me gardez rigueur de n'être ni l'homme marié ni le père que vous supposiez.
— Je ne vous garde pas rigueur. J'ai cru seulement devoir prendre mes précautions. Chez nous, en Amérique, les
jeunes filles elles jeunes gens jouissent d'une grande liberté, vivent ensemble,, sont très amis sans qu'on y trouve à redire. En France, on n'admet les.
rapports suivis, l'intimité.. quand, on l'admet. .. qu'entre fiancés... Nous sommes bien obligées, ma fille ei moi, de nous conformer aux usages du pays.
que nous habitons.
— Je le reconnais, madame. Mais.
lorsque. . . par suite d'une erreur si vous voulez... ces bons rapports, cette intimité ont longtemps existé, n'est-il : pas triste de les voir finir tout à coup ?
■ — Très triste. . :
— Et dangereux, ajoutai-je. Les malveillants peuvent s'étonner de cette .
brusque rupture.
— C'est vous, monsieur, qui nous, avez exposée à ce danger.
— Il disparaîtrait si notre bonne vie d'autrefois recommençait.
— N'êtes-vous donc plus garçon? fitelle en relevant la tête; puis elle ajouta avec un. sourire : Vous seriez-vous marié... pour de bon cette fois?
— Non... Mais, aujourd'hui, je puis me marier.
Après un instant de réflexion, elle reprit :
— Monsieur Vernier, le hasard m'a fait avoir, ces jours derniers, des renseignements sur vous... Ils sont excellents : on vous tient pour un très galant homme... Ma fille et moi nous sommes aussi de bien braves gens, je vous assure. Éva est par moments un peu folle. Mais ses folies cachent tant de bonté, de droiture et de cœur... Ne pensez-vous pas que nos qualités réci-
proques nous obligent à une entière franchise les uns vis-à-vis des autres, et voulez-vous répondre sans arrièrepensée à mes questions?. .. Je vous garderai le secret, je vous le jure.
— Interrogez, madame.
Près de moi, bien en face, elle me dit :
— Pourquoi pouvez-vous vous marier aujourd'hui et ne le pouviez-vous pas ces temps derniers ?
— Je ne m'appartenais pas.
— Une liaison ?
— Oui.
— Elle n'existe plus ?
— Si je croyais qu'elle pût exister encore, je n'essayeraispas de reprendre les relations que vous avez cru devoir interrompre.
— Le petit Max est votre fils sans
doute? Il est né de... cette liaison?
— Nullement... Max a dix ans bientôt. La liaison dont nous parlons n'a commencé qu'il y a trois ans.
— Alors ce que vous nous avez dit est exact : il vous a été confié par sa mère?
— Oui. Elle ne pouvait l'accompagner dans le Midi que tous les médecins ordonnaient à l'enfant.
— Son père peut vous le reprendre d'un jour à l'autre?
— Oui, et d'accord avec la mère... Ils plaidaient en divorce. Ils viennent de renoncer au procès. Une réconciliation est probable... et bientôt ils me demanderont leur fils.
— Vous serez seul alors, entièrement seul?
— Tout seul.
— Plus d'enfant à aimer, à soigner,
à gâter, comme vous vous y entendez si bien.
— Plus personne.
— C'est pour cela que vous désirez vous rapprocher de nous. Vous avez besoin de distractions, d'affection. . ...
— Je me rapproche des personnes qui me sont sympathiques. . . que j'aime. Pourquoi ne le dirais-je pas?
Un long silence. Puis elle se leva, me tendit lamain, et de cette voix douce, traînante, musicale que Mlle Éva tenait d'elle et qui me charmait souvent : ,
— Mon cher monsieur Vernier, ma tille est devenue une Américaine du Nord et une Parisienne pétulante et vive. Moi, je suis restée une bonne créole de la Nouvelle-Orléans, somnolente et rêveuse. Pendant qu'elle parle, qu'elle cause... trop quelquefois... j'écoute,
j'observe... Cela m'a permis de vous juger moi-même de mon coté, et à la rigueur j'aurais pu me passer des bons renseignements qu'on m'a donnés...
Vous avez de grandes qualités, mais en même temps quelques défauts qui demandent à être mieux étudiés. Je m'en charge... En attendant, comme vous souffrez... oui, plus que vous ne l'avouez... et que vous recherchez notre amitié, comptez sur elle... Les Français, ou plutôt les habitants de Saint- Raphaël, penseront ce qu'ils voudront de ce renouveau d'intimité. Chez nous, on fait ce qu'on croit devoir faire, sans trop s'occuper des autres... et il me plaît de m'imaginer que je suis encorfi en Amérique... Donc, venez nous voir, regardez notre maison comme la votre, et recommençons nos belles promena-
des... Cela ne nous engage à rien, ni vous ni moi... Gardez votre liberté...
dont vous pourriez peut-être avoir encore besoin. Nous garderons la nôtre, quitte à voir plus tard... Je connais bien ma fille, et je ne crains pas pour elle... ce petit arrangement.
Lorsque Mlle Sumier nous rejoignit avec Max quelques minutes après, on aurait pu croire qu'elle savait ce qui venait d'être dit et décidé entre sa mère et moi. Sans embarras, avec sa grâce, sa franchise habituelles, tout naturellement, elle remit les choses dans l'état où elles étaient avant notre... refroidissement. Elle redevint aussitôt la bonne camarade d'autrefois, la compagne charmante, d'un charme si varié:
tantôt joyeuse, rieuse, toute jeune fille, enfant même, et Yinstant d'après près-
que une femme qui sait parler de choses sérieuses, sans gravité, en jetant parci par-là, dans l'entretien, une note gaie.
À partir de ce jour nous reprîmes nos habitudes interrompues : promenades de tous côtés et de toutes façons, bonnes causeries sur tous les sujets. Il me sembla seulement que ces sujets devenaient plus personnels. M1Ie Éva s'occupait moins du paysage et un peu plus d'elle et de moi. On aurait dit qu'elle voulait être mieux connue et me connaître davantage. Après m'avoir raconté son enfance à la Nouvelle- Orléans, puis sa jeunesse à New-York et à Paris, tout à coup elle s'arrêtait pour me questionner :
— Dites-moi, à Paris, êtes-vous dans le train ?
— Dans le train ?
— Si vous ne comprenez pas, vous n'y êtes pas.
— On peut y être sans le savoir.
— Non, non. Ceux qui y sont vraiment connaissent l'expression.
— Hélas ! je ne la connais pas. Que veut-elle dire ?
— Etre dans le train, c'est être dans le mouvement parisien : aller où il est de mode d'aller, faire ce qu'il est de bon ton de faire. Si, par exemple, le mouvement, un soir, se trouve à l'Éden, vous devez vous rendre à l'Éden.
— Eh bien, non. Malgré le train et le mouvement, si j'ai envie d'aller à l'Opéra, je vais à l'Opéra, et non pas à l'Éden. Je vous l'avoue franchement, devrais-je me perdre dans votre esprit.
— Vous ne vous perdez pas du tout.
Je voulais seulement savoir... Je sais.
Elle m'interrogeait aussi sur mes relations, mes amitiés, mes goûts, d'un ton dégagé, en se jouant, comme s'il s'agissait seulement de dire quelque chose, de ne pas laisser tomber la conversation. Mais sa façon de m'écouter, l'attention qu'elle me prêtait me donnaient le droit de penser que mes réponses l'intéressaient; que, tout en paraissant ne s'occuper que de moi, elle songeait aussi à elle, à son avenir qui pouvait dépendre de mon passé.
Si elle m'étudiait encore, si elle n'avait rien résolu à mon égard, si, aidée de sa mère, probablement, elle continuait à peser mes qualités et mes défauts sans trop savoir de quel côté penchait la balance, moi, je n'hésitais plus, j'étais décidé à demander sa main
dès qu'elle semblerait m'y autoriser.
La conduite de Valentine me déliait vis-à-vis d'elle, apaisait mes derniers remords. Plus de lettres, ou des lettres insignifiantes, banales, qu'on écrit pour se débarrasser des gens entre deux promenades ou deux visites. C'est peine si elle me parlait de Max. Son père l'occupait trop, sans doute, et elle était tout entière à lui. Ni un mot ni même une allusion au divorce, tant souhaité autrefois, tant voulu. Elle y avait décidément renoncé et n'osait pas me le .dire, comme elle taisait aussi, par une dernière pudeur ou par crainte de ma colère, ses relations renouées avec son mari, leur raccommodement, leurs amours nouvelles greffées sur les anciennes, plus fortes, plus vigoureuses, une sève sur une autre sève.
C'était fini, bien fini entre elle et moi. Un seul lien nous retenait l'un à l'autre : cet enfant à qui elle me savait si attaché et qui m'aimait si tendrement. Elle n'osait pas encore, sans doute, me l'enlever pour le donner au père, comme elle s'était redonnée au mari.
Elle l'osa : « Le froid a cessé, le printemps est venu, finit-elle par m'écrire.
Je ne crains plusParispour Max. Aussi vous serais-je bien reconnaissante de me le ramener dès que vous le pourrez. Il y a si longtemps que je ne l'ai vu et j'aurais tant de bonheur àl'embrasser. » Et rien pour moi ! Si. Des remerciements, l'expression de sa profonde reconnaissance, de son entier dévouement. Sa reconnaissance, elle est belle!
Son dévouement ! je n'en ai que faire. Qu'elle le garde pour l'autre !
— Comme vous avez l'air de mauvaise humeur ! me dit Mlle Éva le jour où je reçus cette lettre. Gela tombe mal, continua-t-elle ; moi, je viens de causer avec la marquise de X... et je ris encore de ce qu'elle m'a dit.
— Une nouvelle expression ? demandai-je. Des mots estropiés ?
— Un seul ; mais il est réussi... Pendant que je m'entretenais avec elle, làbas, près du pont, son regard se porte sur le petit bracelet que vous connaissez... Tenez, celui-ci... Elle l'examine et me dit en désignant cette pierre qui veut imiter le diamant: « C'est du Strauss, n'est-ce pas ?» Strauss, le nom d'un compositeur, d'un chef d'orchestre, pour stras, le nom d'une pierre fausse... Vous ne trouvez pas le mot drôle ?
— Elle en a dit de meilleurs.
— C'est possible, mais vous pourriez bien rire de celui-là, par politesse, pour me remercier de l'avoir retenu à votre intention... Rien. Décidément vous avez quelque chose. Un ennui, un chagrin?
— Oui.
— Alors confessez-vous. Les chagrins, cela me regarde.
— On vient de m'êcrire pour me demander Max.
— Ah !
— Et on me prie de le conduire à Paris.
— Bien entendu. Il n'est pas d'âge à voyager seul, et du moment qu'on vous l'a confie vous devez le ramener vous-même. . . Quand partez-vous ?
— Bientôt. . .Demainpeut-être. . J'aime
mieux en finir tout de suite... Cette séparation m'est trop pénible ?
— Pourquoi une séparation ? Vous continuerez à le voir.
— Non, je ne pourrai plus.
— Vous ne resterez donc pas à Paris ?
— Oh ! non ! Après l'avoir reconduit, je repartirai aussitôt.
— Où irez-vous ?
— Je reviendrai ici.
— Pour parler de lui avec nous, fitelle. Pour que ma mère et moi nous vous consolions, n'est-ce pas ?
— Oui.
— C'est une bonne pensée : quand on est malheureux, il faut se rapprocher de ses amis.
Je la regardai, et, brusquement, j'osai lui dire :
— Ne serez-vous jamais qu'une amie pour moi ?
Sans fuir mon regard, elle me répondit de sa voix claire, avec lenteur :
— Si vous souffrez beaucoup d'être séparé de Max... et seulement de lui... et que mon amitié ne suffise pas à vous consoler, alors...
— Alors?
L'expression de sa physionomie changea; elle se mit à rire et se sauva en me jetant ces mots :
— Alors revenez auprès de ma mère et de moi. Nous essayerons de nous entendre.
Ah ! c'était un engagement cette fois, une promesse... Engagement, promesse qui me liaient aussi... et je me liai... par la pensée... puisqu'elle n'était plus là pour écouter mes paroles. N'en
avais-je pas le droit? On me rendait ma liberté que je n'avais pas demandée, et sans que j'eusse rien fait pour qu'on me la rendît, j'en disposais à mon gré.
Je partis le lendemain. J'avais hâte maintenant de revenir.
MmeetMlle Sumier nous accompagnèrent à la gare. Comme M,le Éva pleurait en se séparant de Max : « N'aie pas de chagrin, fit-il ; quelque chose me dit que je te reverrai bientôt. »
En route, il n'eut que cette pensée :
« Je vais embrasser maman. » Il ne se doutait pas, le cher petit, que sa joie serait bientôt troublée par nos adieux.
Par un télégramme envoyé de Marseille, j'avais annoncé à Mme Rémond notre arrivée vers minuit.
Elle nous attendait à la gare, et dès que le train fut arrêté, elle s'élança vers Max, qui déjà descendait du wagon, et l'emporta dans ses bras, tout en le couvrant de baisers.
Ce transport de joie n'avait rien que de très naturel, et il sauvait en même temps la situation en permettant à Va-
lentine de ne pas s'occuper de moi.
Une voiture l'attendait dans la cour de la gare. Elle y entra et, assise, Max sur ses genoux, elle me dit seulement alors :
— Vous ne montez pas ?
— J'hésitai une seconde et je montai.
Dans mon coin, je gardais le silence.
Une grande tristesse m'avait pris : une nuit pluvieuse et noire, Paris endormi, cette femme que j'avais laissée, quelques mois avant, encore aimante, le cœur encore à moi, et qui me recevait ainsi. Je m'y attendais bien, et cependant cela me faisait froid. Une autre chose m'impressionnait : Max, emporté par sa mère, n'avait même pas retourné la tête pour voir si je le suivais, et maintenant, dans la voiture, il continuait à l'embrasser, à lui dire à l'oreille de
jolies choses, sans paraître se douter que j'étais là, près de lui, seul, comme un abandonné.
Ne m'aimerait-il plus, lui aussi? Ne m'avait-il aimé que parce que sa mère m'aimait, et me retirait-il son affection en même temps qu'elle me reprenait la sienne?
Nous étions arrivés. Elle descendit et, tout en sonnant à sa porte :
— Il est trop tard, fit-elle, pour que je vous prie démonter. Mais j'aurai le plaisir de vous voir demain. Et, plus bas, se rapprochant de moi, pour que son fils ne pût l'entendre : « Attendezmoi chez vous dans la matinée.
— Au revoir, bon ami; à demain, dit Max à son tour.
Il m'embrassa assez tendrement, cou-
rut rejoindre sa mère, et la porte se referma sur eux.
Quelques instants après, je rentrais dans mon appartement qui me parut glacial.
Elle arriva le lendemain à dix heures.
Je Pavais à peine vue, la veille, dans la demi-obscurité de la gare. Lorsqu'elle leva son voile, en s'asseyant dans le salon en face de moi, elle me parut un peu pâlie, un peu amaigrie ; mais sa beauté n'y avait rien perdu. Au contraire : l'éclat était moins vif, le charme plus pénétrant.
J'attendis qu'elle parlât la première.
— Alors, fit-elle lentement, sans amertume, sérieuse et triste seulement, il a suffi de trois années pour refroidir
et pour éteindre le grand amour que vous disiez avoir pour moi ?
Étonné d'un tel début, je la regardai bien en face et je répliquai :
— Comment, c'est vous qui me faites ce reproche ?
— Ne le méritez-vous pas ?
— C'est vous qui le méritez.
. — Moi ! Qu'ai-je dit? Qu'ai-je fait ?
— Et votre lettre !
— Quelle lettre?
— Vous le demandez ! Ah! c'est trop fort!... La lettre où vous me racontez dans tous ses détails, sans me faire grâce d'un seul, la visite de votre mari chez T'avoue : « ses bonnes raisons pour vous avoir abandonnée... son amour qu'il vous rapporte plus ardent que jamais... et toutes ses séductions... son tact exquis, le charme de sa parole...
Le divorce, il ne l'accepte pas... et comme vous n'avez aucun moyen de l'y contraindre il vaut mieux renoncer au procès... Il sollicite son pardon. Pourquoi pas? L'indulgence est si douce...
et vous pouvez encore être heureuse auprès de ce mari, corrigé et repentant * M'avez-vous écrit tout cela?...
Voyons, un peu de franchise au moins.
— Oui, je l'ai écrit... Mais ce n'était pas moi qui parlais, vous le savez bien. Je vous redisais les discours, les conseils de mon avoué.
— Et vous ne comptiez pas suivre ses conseils ?
— Non, certes.
— Il ne vous a pas persuadée, convaincue un seul instant ?
— Pas une minute. Je ne pouvais croire en lui : il s'était laissé prendre
aux belles paroles de mon mari, comme j'y ai été si souvent prise moi-même... On lui mentait, comme on m'a toujours menti.
— Alors pourquoi, après m'avoir répété tout cela, ne m'avez-vous pas dit ce que vous en pensiez?
— Je ne croyais pas qu'il fût nécessaire de vous le dire... Ne savez-vous pas depuis longtemps ce que jepense?...
Je ne change pas facilement d'opinion, moi.
— Et l'impossibilité de divorcer, si votre mari ne le veut pas, l'avez-vous admise ?
— Oui, à peu près... s'il ne voulait pas... C'est la seule chose vraiment sérieuse que m'ait dite mon avoué.
— Chose importante, vous en conviendrez, qui devait vous engager
à prendre une résolution immédiate.
— C'était à vous de la pro vaquer cette résolution, à vous de m'écrire :
« S'il n'y a plus ni divorce ni procès, que faites- vous à Paris? Venez me rejoindre. Ne restez pas exposée plus longtemps aux obsessions de votre mari. » Vous n'avez rien écrit... Alors j'ai pensé que vous ne vouliez pas de moi... et je n'ai plus parlé de rien.
— Vous me le jurez : vous attendiez une lettre qui vous eût appelée là-bas?
— Je vous le jure.
— Et si vous aviez reçu cette lettre, vous seriez venue?
— Tout de suite.
— Eh bien, je vous jure aussi que de mon côté j'attendais un mot, une dépêche où vous m'auriez dit : « Je viens vous rejoindre, cachez-moi comme
vous cachez mon fils. » Je vous en ai voulu, je vous en veux encore de n'avoir rien écrit.
— Quand un homme en veut à une femme, il s'explique avec elle.
— Pourquoi l'homme plutôt que la femme ? Pourquoi ne demanderait-elle pas ces explications?
— La plupart du temps nous dépendons de vous. Aussi notre amourpropre est-il plus sensible que le vôtre, notre orgueil plus grand.
— Àvez-vous donc jamais dépendu de moi? Quels services vous ai-je rendus? Aucun. Vous avez vécu pendant ces trois années de la rente que vous a laissée votre père et de l'intérêt des cent vingt mille francs gagnés par Max à Monte-Carie... Oui, oui, c'est lui qui les a gagnés, c'est à lui qu'ils appar-
tiennent... et vous disposez du revenu comme tutrice, comme mère... Votre amour-propre, votre orgueil ! Ils vous ont bien conseillée, ma foi!... Savezvous ce que j'ai pensé, moi, de votre silence, de votre froideur : c'est que vous songiez à vous remettre avec votre mari... et que c'était peut-être déjà fait.
— Vous avez donc oublié ce que je vous ai dit un jour : « Après lui, vous. Après vous, personne. Pas même lui, surtout lui »... Pourquoi ne vous êtesvous pas rappelé ces paroles? Pourquoi avez-vous douté ?
— N'avez-vous pas douté, vous aussi, de mon amour, de mon entier dévouement?... Si vous avez souffert, j'ai souffert aussi.
— Beaucoup?
— Beaucoup.
— Comme moi. . . Alors nous sommes quittes, continua-t-elle, plus calme, plus apaisée... Et puisqu'il ne s'agit que d'un malentendu dont nous avons été victimes tous les deux... serrons-nous la main... Tenez, je fais les premières avances... Je ne veux plus avoir d'orgueil avec vous.
Et, joignant le geste à la parole, souriante maintenant, elle me tendit sa main.
J'hésitai un instant à lui donner la mienne. Un souvenir, oublié dans l'emportement de cette scène, me revenait tout à coup!... Après le serrement de mains, le raccommodement, nos amours reprises... Et celle qui m'attendait làbas!
— Ah! s'écria-t-elle, vous ne voulez
pas... Ce que je craignais est donc vrai !
— Quoi?
— Si vous ne m'avez pas écrit de venir vous rejoindre, c'est que je vous aurais gêné.
— Comment gêné?
— Oui, cette jeune fille... Mlle Éva Sumier... dont vous m'entreteniez autrefois dans vos premières lettres, quand vous ne saviez pas encore que vous alliez l'aimer... N'ai-je pas vu grandir peu à peu cet amour!... Depuis longtemps, vous ne me parlez plus d'elle. On ne se trompe pas à ces silences-là. Ils valent un aveu... Puis Max n'avait aucune raison de se taire, le pauvre innocent... et il m'apprenait à bien connaître votre inséparable compagne... Elle est jolie, charmante, pa-
raît-il, jeune... oh bien plus jeune que moi!... Gaie , amusante. Cela vous changeait. Vous m'avez toujours trouvée trop triste... Bref, elle m'est supérieure en tous points... Quand l'épousez-vous ?
Je ne répondis pas. Elle reprit, mordante, ironique :
— Je comprends que vous vous taisiez... Vous n'avez pas à vous défendre... Votre conduite est des plus naturelles... Aucune faute à vous reprocher... C'est moi qui ai tous les torts : je me suis remise avec mon mari... ou plutôt vous êtes parvenu à vous l'imaginer, afin de pouvoir vous dire : je suis libre maintenant d'aimer qui me plaît, d'épouser qui je veux.
Comme je me taisais toujours, elle s'élança vers moi en criant :
— C'est donc vrai! c'est donc vrai!
Lâche! lâche!
Ses larmes m'auraient touché. Sa colère me surprenait, m'irritait. Je l'avais toujours vue si calme, si mesurée... Je trouvais aussi qu'elle n'avait pas de preuves assez sérieuses pour m'accuser, m'injurier comme elle le faisait... Je songeais au mariage , soit ! Mais c'était encore un secret entre les dames Sumier et moi... Elle devinait seulement, et cela n'aurait pas dû lui suffire pour me traiter ainsi... Au lieu d'essayer de la calmer, je répondis :
— Je n'ai pas commis de lâcheté...
Je croyais a votre abandon, à votre trahison.
— Tu avoues donc enfin ! fit-elle, se dressant devant moi, ses yeux dans mes yeux, me brûlant de son souffle.
Puis, d'une voix moins élevée, plus calme, très ferme :
— Adieu. C'est bien fini entre nous.
Elle se dirigea lentement vers la
porte du salon. Au moment de l'atteindre, elle se retourna pour me dire :
— N'essayez pas de venir chez moi.
Je ne vous recevrai plus.
— Vous m'empêcherez même de voir Max? demandai-je sans quitter la place où elle m'avait laissé.
—.Oui.
— Je ne lui ai pas fait de mal cependant, et je l'ai bien aimé.
— Vous avez fait du mal à sa mère, cela suffit.
— Il voudra peut-être m'embrasser, lui.
— Je le lui défendrai.
— Et s'il souffre de cette défense?
su
— Mes baisers, ma tendresse le consoleront... Je n'ai plus que lui à aimer.
Et, craignant sans doute de s'attendrir en pensant à son fils, elle me jeta un dernier adieu et sortit.
Je m'attendais depuis longtemps à une scène de rupture, et voici comment je la comprenais : doucement, timidement, Mme Rémond me confirmait ce que ses lettres m'avaient fait supposer : le raccommodement, la reprise d'amour avec son mari. Je lui reprochais son inconstance. Je me plaignais quelque temps pour la forme. Puis je lui laissais entendre que je ne tarderais pas à suivre son exemple, à me marier comme
elle venait de se remarier. En souvenir des trois années écoulées si vite, trop vite, on se jurait une franche amitié, dont Max serait en quelque sorte le gardien. Il m'écrirait ou m'apporterait lui-même, le plus souvent possible, des nouvelles de sa mère, et de mon côté, de près ou de loin, en secret ou franchement, je continuerais à veiller sur lui, je resterais son second père, prêt à redevenir le premier, le seul, si l'autre venait encore à lui manquer.
Mais cette scène si bien conçue, si bien conduite dans ma pensée n'a pu marcher quand il s'est agi de la jouer. A l'exécution, tout s'est transformé : les doux reproches en reproches sanglants, suivis d'injures et de menaces ; les arrangements que je rêvais en une séparation complète. Plus d'amitié succê-
dant à l'amour, plus de relations entre l'enfant et moi, plus rien. Du même coup, tout disparaît, tout s'anéantit.
Et je suis l'auteur de ce désastre!
Oui, seul maintenant, dans ce salon, où je l'ai vue tant de fois et qu'elle vient de quitter à jamais, je me rappelle ce qu'elle a dit, comment elle l'a dit, et ma conscience me crie : « Tu as tous les torts, .tu es seul coupable ! .»
Elle n'a pas songé un seul instant à me trahir avec son mari. C'est moi qui lui ai fait l'injure de le croire parce que cela m'était commode ; elle l'a bien deviné. Je m'occupais, je m'éprenais, je m'affolais d'une autre femme, tandis qu'elle défendait sa liberté, qu'elle se gardait pour moi, qu'elle continuait à m'aimer de tout son cœur, plus ardent que je ne le supposais. Car je la con-
nais seulement depuis ce matin : celle que j'accusais de froideur sait à l'occasion se dégeler, s'échauffer, brûler et d'un feu d'autant plus vif, d'autant plus pénétrant, qu'on ne l'avait pas vu prendre, qu'il a éclaté soudain. Oui, j'avais plus chaud moi-même, je me sentais un peu brûler, lorsque tout près de moi, sur moi, elle me poursuivait de son regard irrité, elle m'écrasait de ses sarcasmes, de ses insultes. Jamais je ne l'ai vue aussi splendide. On a peut-être tort de reprocher à certaines femmes de se montrer trop froides. Il arrive toujours un moment où leurs glaces se fondent sous un rayon de soleil ou de passion, et rien n'est plus beau que le spectacle de cette grande fonte de neige, de cette avalanche, de ce subit écroulement de glaciers.
Alors si sa froideur, son seul défaut à mes yeux, n'existe plus; si elle m'aime aussi chaudement que je voulais être aimé... sa colère, sa jalousie ne me permettent pas d'en douter... Enfin, si elle n'a commis aucune faute vis-à-vis de moi, pourquoi la quitter, me marier avec une autre, commettre une lâcheté?
Oui, une lâcheté ! Elle a dit le mot, et il est juste.
Et MUe Éva Sumier? Avec elle, il est vrai, ni neige, ni glaciers, un beau soleil, un bon feu, toujours égal, qui ne s'éteint pas, vous réchauffe aujourd'hui, comme il vous a réchauffé hier. Sans doute. Mais si l'on veut bien apprécier le soleil et le feu, il faut avoir souffert du froid. Je viens d'en faire l'expérience, et je songe, malgré moi, à la recommencer.
Cependant j'ai pris des engagements vis-à-vis de M110 Éva. Oui, mais je suis engagé avec Valentine depuis plus longtemps. C'est par erreur, par suite d'un malentendu que j'ai donné ma parole là-bas. On me la rendra. Mlle Sumier est toute jeune et encore hésitante à m'aimer, elle m'oubliera vite et me remplacera plus vite encore. L'autre souffrirait longtemps, toute sa vie peut-être : « Après vous, personne, » a-t-elle dit. Comment ai-je pu oublier ces paroles d'une femme qui ne ment jamais !
Et puis cet enfant? Elle est bien capable, dans sa colère, dans sa haine, de m'empêcher de le revoir, de me séparer de lui à tout jamais. Que fera-t-il? Je le connais : malgré ses dix ans, il saurait résister à son père, lui échapper pour venir, de temps à autre, se jeter
dans mes bras, et plus tard, dans quelques années, plus libre, il m'appartiendrait entièrement. Après avoir été le bon ami de son enfance, je serais le bon ami de sa jeunesse. Mais qu'il désobéisse à sa mère, il n'y faut pas compter. Elle saura lui persuader que je me suis mal conduit vis à-vis d'elle, qu'il ne doit plus m'aimer.
Ne plus être aimé de Max! Ah! je ne puis me faire à cette idée ! Je n'avais pas prévu cela, je ne croyais pas que cela fût possible... Et c'est possible!
Je ne voyais que la séparation matérielle interrompue parfois. Je n'admettais pas la séparation morale... Une mère peut y arriver, elle a tant d'influence sur le cœur de son enfant, elle le pétrit si bien. Il lutte quelque temps, il proteste, il dit : « Non, non, je veux
le voir, l'embrasser. Il m'a tant gâté. » Mais l'autre, qui ne pardonne pas, qui poursuit sa vengeance, vient à bout de toutes ces rébellions, dompte toutes ces révoltes, et finit par posséder seule ce petit cœur, un instant rebelle. Les juges qui, à la suite d'une séparation ou d'un divorce, donnent à la mère la garde de ses enfants vont au delà de ce qu'ils voulaient faire, car du même coup ils ont pris au père, ils lui ont arraché le cœur de ses fils ou de ses filles.
Je ne me laisserai pas arracher le cœur de mon fils. Je dis bien : de mon fils. Je sens toute la puissance de mon amour pour lui depuis que je suis menacé de le perdre, en même temps que sa mère.
Mais je ne les perdrai ni l'un ni l'autre. Ce soir, lorsque Valentine sera
plus calme, plus apaisée, j'irai m'expliquer avec elle, me défendre, car je né me suis pas encore défendu. Elle m'a condamné, mais seulement sur mon silence. Il est impossible qu'elle ne pardonne pas l'erreur d'un instant à qui l'a bien aimée et veut l'aimer encore, toujours.
A huit heures du soir j'arrivai chez Valentine, assez ému, le cœur battant fort. Notre entretien allait fixer ma vie.
— Madame peut-elle me recevoir? demandai-je à la femme de chambre qui m'ouvrit.
— Mais madame n'y est pas, me répondit-elle.
— Elle est sortie?
— Non, monsieur, elle est partie.
— Partie, répétai-je en pâlissant. Où est-elle allée?
— Je n'en sais rien, monsieur. Madame ne m'a rien dit.
— Et Max?
— Sa mère l'a emmené.
— Elle vous a dit, au moins, quand elle reviendrait.
— Pas davantage.
r — Ce n'est pas croyable... Voyons, vous me cachez quelque chose... Vous êtes au service de Mme Rémond depuis plusieurs années... Elle a une grande confiance en vous, et elle ne serait pas partie de la sorte sans vous dire, ou tout au moins vous laisser deviner ses projets.
— Peut-être n'avait-elle rien arrêté, monsieur... Madame est rentrée vers midi, très agitée, plus nerveuse que
d'habitude... Je crois bien qu'elle avait pleuré... Elle s'est enfermée dans sa chambre avec M. Max et ils ont causé longtemps... Puis elle m'a sonné pour me donner l'ordre de faire ses malles.
A cinq heures elles étaient prêtes...
Alors je suis allée chercher une voiture et madame est partie avec son fils.
— Sans même vous donner une adresse pour lui envoyer ses lettres f
— Elle doit m'êcrire dans quelques jours.
— Mais vous êtes descendue avec elle... et, devant vous, elle aura dit au cocher le nom de la gare où elle voulait aller..
— Non, monsieur. Madame désirait acheter un petit habillement pour M. Max, et elle s'est d'abord fait conduire aux magasins du Louvre.
— Ah!... En partant d'ici, le Louvre se trouve sur la route de la gare do Lyon... Pensez- vous qu'elle ait pris cette direction... qu'elle soit allée dans le Midi?
— Dans le Midi, c'est possible, monsieur. Nous ne sommes qu'au commencement d'avril, et cependant madame m'a recommandé de mettre dans les malles ses vêtements d'été de l'année dernière.
Renseignement bien vague. Si Valentine croyait rester longtemps absente, il était naturel qu'à cette époque de l'année elle prît ses précautions, en vue de l'été. Du reste une idée folle, mauvaise, venait de me traverser l'esprit... Rien n'indiquait absolument qu'elle eût quitté Paris... Je l'avais soupçonnée de vouloir se remettre
avec son mari. C'était alors une injustice. Mais, depuis qu'elle se croyait trahie par moi, pourquoi ne ferait-elle pas ce qu'elle n'avait jamais songé à faire? Rien ne l'obligeait à tenir ses engagements, à se rappeler même les paroles qu'elle m'avait dites... Et quelle bonne vengeance, bien tentante! « Vous m'avez calomniée. Ce n'est plus une calomnie... Vous me reprochiez mon mari. Vous aviez raison. Je l'ai repris. »
— Dites-moi, demandai-je, vous saviez, sans doute, que Mme Rémond plaidait en divorce ?
— Oh! oui, monsieur! Ce procès occupait tant madame qu'elle m'en parlait toute la journée... depuis quelque temps surtout, lorsqu'elle a craint des ennuis, des empêchements. Elle n'en
dormait plus... Mais, la semaine dernière, quand elle a su que tout était fini...
— Fini! répétai-je sans comprendre.
— Sans doute, puisque madame avait gagné son procès. Elle ne Ta donc pas écrit à monsieur ?
J'étais trop ému pour répondre. Elle continua :
— Le jugement a été rendu en sa faveur, et elle a eu gain de cause sur tous les points : son fils Lui reste; elle en a la garde, comme il est dit dans le papier timbré qu'elle m'a fait lire.
— Ah! vous avez lu?
— Oui, la copie du jugement... On dirait que monsieur ne me croit pas.
— Si. Seulement je suis étonné. On m'avait dit que M. Rémond s'opposait
au divorce, qu'il ne voulait pas en entendre parler.
— Il y a trois semaines, en effet... et c'est alors que madame était si inquiète... Mais depuis... cette Italienne, que monsieur avait laissée en Égypte...
sa maîtresse évidemment.
— Oui. Eh bien?
— Elle est tombée à Paris au moment où il ne s'y attendait pas... et ils se sont remis ensemble... Alors, monsieur, au lieu de se défendre contre madame comme il l'en menaçait, au lieu de plaider, n'a rien dit, n'a rien fait, n'a même pas comparu... et tout naturellement les juges l'ont condamné.
— Par défaut, il peut faire opposition.
— Oh! il n'y songe pas!... Il est
reparti pour l'Egypte avec son Italienne... Elle le tient bien maintenant, et il ne voudra pas avoir deux femmes sur les bras. Il en a bien assez d'une... surtout d'une comme celle-là.
Je n'avais plus rien à apprendre. Je me retirai.
Ainsi Valentine était libre. Les délais fixés par la loi écoulés, je pouvais l'épouser... et c'était le moment que je choisissais pour me séparer d'elle, en épouser une autre... Ah! comme elle a dû souffrir, ce matin, en devinant mes projets, ma trahison!... Et si j'étais revenu, tout à elle, le cœur plein d'elle, comme j'étais parti, et comme j'aurais dû revenir, avec quelle joie elle se serait jetée à mon cou en me disant : « Je ne suis plus mariée. Veux-tu de moi
maintenant pour ta vraie femme? Max n'a plus de père. Veux-tu qu'il soit vraiment ton fils ? »
Et j'aurais crié comme je le crie en ce moment : « Oui, oui, je veux, je veux! » Mais ils ne peuvent plus m'entendre ni l'un ni l'autre.
Où sont-ils?
Je me promenai toute la soirée, songeant, cherchant. Lorsque je rentrai chez moi, vers minuit, je croyais avoir trouvé :
Ils sont partis pour Monte-Garle, me disais-je, et voici les raisons qui me le font penser :
Le printemps, après s'être montré un instant, a disparu, chassé par l'hiver qui décidément se trouve bien à Paris et ne veut plus le quitter. Aussi Valentine, craignant que Max ne perdît, en
quelques jours, tout le bénéfice des trois mois qu'il vient de passer dans le Midi, a-t-elle cru devoir le reconduire au pays du soleil, des printemps sérieux.
Après avoir songé à son fils, elle s'est occupée d'elle, et elle a dû se diriger de préférence sur Monte-Carie.
Pourquoi?
Elle souffre, et le jeu, m'a-t-elle dit souvent, est la seule distraction qui puisse faire oublier pendant quelques minutes un ennui ou une peine.
Puis son divorce ne l'a pas enrichie.
Il l'appauvrit, au contraire. Un procès, même quand on le gagne, est toujours onéreux. Elle se trouve aujourd'hui aussi gênée qu'elle Tétait il y a trois ans. Car je la connais : elle refusera même le revenu des cent vingt mille
francs de Max. Cette somme vient de moi, et maintenant elle n'y touchera plus.
Comment s'est-elle tirée d'affaire, autrefois, dans une position semblable à celle-ci ? Grâce à la roulette et au système que j'avais imaginé. Je jouais pour notre compte à tous deux. L'association est rompue. Pourquoi ne jouerait-elle pas elle-même et pour elle seule ?
Enfin, peut-être a-t-elle pensé que je ferais ces raisonnements, et que si mon amour pour elle n'est pas complètement éteint, j'irais la chercher, là-bas, dans ces beaux jardins où je l'ai vue pour la première fois, où j'ai commencé à l'aimer.
La nuit me fortifia dans ces idées, et, le lendemain, je reprenais la ligne du
chemin de fer que je venais de parcourir.
Rien de changé à mes premiers projets : j'étais resté seulement, deux jours à Paris et je repartais pour le Midi.
Seulement, au lieu de m'arrêter à Saint- Raphaël, j'allai jusqu'à Monte-Carie.
J'y suis arrivé hier, et je ne les ai trouvés ni dans les jardins, ni dans les salons, ni dans les hôtels.
Je venais, ce matin, de jeter un dernier coup d'œil sur les salles de jeu, lorsque je vous ai rencontré, mon cher vieil ami, et que vous m'avez demandé mon histoire.
Je vous l'ai dite très franchement.
C'est moins un récit d'amour que l'histoire d'un petit garçon qui m'a pris le cœur et dont je ne puis plus me pas-
ser. J'aime sa mère, oui, beaucoup plus que je ne croyais. Mais, comme j'ai essayé de vous le faire comprendre, c'est encore un peu lui que j'aime en elle. Auprès de Mlle Sumier, je le crois, j'arriverai à oublier Valentine. Jamais je n'oublierai Max, mon cher bon ami.
Je n'ai plus d'espoir de le retrouver ici. Où l'a-t-on caché? Vous le connaissez, maintenant, aussi bien que moi.
Vous connaissez sa mère. Aidez-moi à les chercher. Donnez-moi un conseil, une idée.
Ce récit, commencé dans l'aprèsmidi, sur la terrasse du casino, interrompu plusieurs fois, s'était terminé, vers le soir, chez moi, à l'hôtel.
Je réfléchis quelques instants, puis je dis à Robert de Vernier, qui semblait attendre impatiemment mon avis :
— Je crois, mon cher enfant, que dans les calculs auxquels tu t'es livré pour établir la présence de Mme Rémond à Monte-Carie, tu n'as pas assez songé
à ton bon ami, le petit Max. Souvienstoi, pourtant, de ce détail donné par la femme de chambre : avant de quitter Paris, la mère et l'enfant, enfermés chez eux, ont eu ensemble une longue conversation... Pour moi, c'est très important... Tu as fait, sans aucun doute, tous les frais de cet entretien... Mme Rémond sortait de chez toi, jalouse, furieuse, résolue à se venger, à te frapper au cœur, comme tu venais de la frapper en t' enlevant ton cher Max... Sans plus tarder, elle a essayé de le convaincre qu'il ne devait plus te revoir.
Car vous êtes habitués tous les deux, ton récit me le prouve, à compter avec cet intelligent petit garçon. Vous ne le traitez pas tout à fait comme un enfant à qui on ordonne simplement d'obéir... Quels discours lui a-t-elle te-
nus pour le détacher de toi? Je ne le sais pas au juste. Mais, dans sa colère, elle t'a beaucoup attaqué, et Max t'a chaudement défendu... Cependant, il est parti. Oui, pour une raison que nous connaîtrons plus tard... Sarns même t'écrire. Tu n'en sais rien : tu t'es mis en route toi-même le lendemain matin, et tu es venu directement à Monte- Carie... S'il était parti, sans motif et sans te rien dire, il ne serait pas le gentil petit homme que tu m'as dépeint avec tant d'amour, et il n'aurait pas le bon cœur que tu m'as fait connaître...
Je tiens, moi, ton portrait pour exact.
— Sans doute... Mais tout cela ne m'apprend pas où ils sont.
— Attends... Désireuse de quitter immédiatement Paris, afin de mettre le plus d'espace possible entre elle et toi et se
préserver de toute faiblesse, Mnie Rémond, comme tu l'as très bien deviné, n'a pu manquer de dire à Max, pour expliquer ce départ précipité, qu'elle trouvait prudent de le reconduire dans le Midi. « Dans le Midi! a fait Max.
Alors à Saint-Raphaël, où je me suis si bien porté. »
— Et elle l'aurait écouté, dit Robert en m'interrompant. Elle l'aurait conduit à Saint-Raphaël !
— Parfaitement.
— C'est impossible.
— Pourquoi?
— Vous n'avez pas bien compris le caractère de Valentine : sérieuse comme elle est, faire une telle folie!
— Elle n'est plus elle-même... Tu le reconnaissais il n'y a qu'un instant... - Sa froideur a disparu... C'est main-
tenant une emportée, une emballée.
— Quelle figure ferait-elle là-bas?
— La figure de tout le monde, plus jolie seulement.
— Et elle s'exposerait à rencontrer Mme et Mlle Sumier?
— Elle irait même au-devant d'elles pour les remercier de toutes leurs amabilités pour son fils.
— Voilà une démarche qui étonnerait fort ces dames.
— Nullement. Elles ignorent ou elles voudront paraître ignorer ton intimité avec Mme Rémond, et elles ne verront en elle que l'amie qui t'avait confié son fils.
— Non. Vous aurez beau dire, je ne puis pas m'imaginer...
— Qu'une femme jalouse ait désiré voir de près sa rivale. C'est très hu-
main cela, mon cher enfant, et très ordinaire.
Après un instant de silence, il me dit :
— Maintenant quel conseil me donnez-vous ?
— Ah! c'est juste : tu m'as demandé non seulement mon opinion, mais un conseil... Et bien, cours la rejoindre et laisse-toi guider par ton bon ami... Il est capable d'avoir tout arrangé.
— Soit! J'irai... Voulez-vous me rendre encore un service ?
— Tu y prends goût. Parle.
— Accompagnez-moi. Je n'ai pas le courage d'aller seul là-bas.
— Lâche!... C'est entendu. Nous partirons demain matin... Ce soir, il est trop tard.
Le lendemain, vers midi, nous suivions la route qui conduit de Saint- Raphaël à l'hôtel Continental de Valescure. C'était là, suivant moi, que Mme Rémond avait dû descendre bravement, afin de se rencontrer avec M1Ie Sumier.
Nous marchions lentement : Robert avait peur d'arriver.
— Tenez, me dit-il en passant devant une villa située au bord du chemin, c'est ici que Max s'était réfugie le jour où il m'a tant inquiété.
A peine achevait-il ces mots qu'un enfant, caché jusque-là par le mur de la maison, s'élança sur la route et courut vers nous.
C'était lui, c'était Max! Au cri de joie que poussa Robert, je ne pouvais pas en douter.
Ils se retrouvaient au même endroit où ils s'étaient déjà retrouvés, et comme la première fois, le petit dans les bras du grand, ils s'embrassaient a bouche que veux-tu.
Moi, je regardais très satisfait de ma perspicacité et attendant que le petit garçon parlât pour bien établir que je ne m'étais trompé sur aucun point.
Ce ne fut pas long ; déjà il disait à Robert-.:
— Je savais bien, moi, que tu arriverais par ce train-là. Aussi je suis venu t' attendre sur la route... J'avais fait mon calcul... Tu as dû recevoir ma lettre, hier, clans l'après-midi, et tu es parti le soir par le train de luxe pour venir plus vite.
Et, me désignant du regard, je l'entendis murmurer :
— Quel est ce monsieur?
— Un vieil ami de mon père.
— Ah ! . . . Je puis parler alors ?
— Dis tout ce que tu voudras, je n'ai pas de secret pour lui.
— Bien... Tu as été étonné de mon départ, n'est-ce pas, bon ami ?
— Très chagrin surtout.
— Et moi donc!... Mais il fallait partir sans te dire adieu... Maman ne m'aurait pas laissé te voir ou t' écrire à ce moment-là... Elle était si colère contre toi... Tu n'avais pas fait de mal. Je le sais bien... et je le lui ai dit. Oh! oui, je l'ai dit!... Est-ce que tu peux faire du mal, toi, bon ami0?... Mais que veux-tu?... Elle ne te connaît pas comme je te connais... Elle n'a pas passé avec toi tout l'hiver à Saint- Raphaël, et elle s'était mise dans la
tête... Ah! je ne sais pas comment t'expliquer cela.
— Explique comme tu pourras.
— Eh bien, elle croyait que tu voulais épouser Mlle Eva... Quelle drôle d'idée! Et comme c'était vilain. . . Oh ! je l'ai grondée bien fort, et je lui ai dit : « Maman, tu te trompes. Mlle Eva est mon amie à moi, et non pas l'amie de bon ami »... Elle ne voulait pas le croire... Alors, quand j'ai vu ça, je lui ai proposé de venir ici et de demander à ces dames si je mentais.
— Et elle est venue ?
— Oui, j'ai fini par la décider... Oh ! c'a été long.
— Mais ta mère n'a pas interrogé ces dames?
— Elle n'a pas eu besoin... J'ai tout arrangé... Nous sommes arrivés àl'hô-
tel à six heures du matin... Maman, qui était très fatiguée, s'est couchée, et quand elle a été endormie... je suis allé frapper doucement à la porte des dames Sumier, qui se lèvent de bonne heure... Oh! elles ont été bien étonnéés de me revoir si vite!... Alors je leur ai dit, en confidence, pourquoi je revenais à Saint-Raphaël.
— Ah!... Et qu'ont-elles répondu?
— Rien; elles se sont regardées, sans parler... Maman s'est réveillée vers onze heures... elle a déjeuné dans sa chambre... elle a fait sa toilette... elle n'en finissait pas. . . et nous sommes descendus dans le jardin de l'hôtel... Ces dames s'y promenaient... J'ai entraîné maman de leur côté, et elle les a remerciées des soins qu'elles avaient eus pour moûo. Puis elles ont causé très long-
temps toutes les trois .. Quand elles se sont quittées, maman n'avait plus la même figure du tout ... oh ! pas du tout . . . et elle m'a dit : « Tu peux écrire à ton bon ami que nous sommes ici. »... Tu penses si j'ai écrit, et tout de suite !
Il s'arrêta essoufflé d'en avoir tant dit, sans se reposer, tout d'une haleine.
Je n'avais 'pas cesse de le regarder pendant qu'il parlait, et je le trouvais encore plus charmant que son portrait.
J'étais, du reste, bien disposé en sa faveur : il m'avait donné raison sur toute la ligne.
Maintenant il nous entraînait vers l'hôtel en disant à Robert :
— Viens, viens, maman sera si contente... et puis les dames Sumier partent aujourd'hui... Il faut leur faire nos adieux.
— Ah! elles partent! répéta Robert, qui s'arrêta court.
— Oui, elles ont reçu hier une lettre qui les force à retourner à Paris.
Je m'approchai de Robert. Je lui pris le bras, et à voix basse :
— Je te comprends, tu crains ces adieux. Tu voudrais ne rejoindre Mme Rémond qu'après le départ de Mlle Sumier.
— Oui, oui, murmura-t-il.
— C'est impossible à cause de Max, à cause de sa mère... Éviter Mlle Eva en ce moment, c'est avouer qu'il y avait entre vous plus que de l'amitié... Elle s'est montrée généreuse et grande. De ton côté, sois courageux.
Il m' obéit, et, un quart d'heure après, nous arrivions à l'hôtel.
Ces dames, en toilette de voyage, se
trouvaient dans le jardin avec Mmc Rémond.
Robert, qui tenait Max par la main, s'avança, tandis que j e restais en arrière . Mme Rémond vint à sa rencontre, lui dit quelques mots, de regret sans doute, et lui tendit la main. Puis il rejoignit Mme et Mlle Sumier, qui me parurent lui faire un accueil très simple.
L'heure du départ arriva. Mme Rémond accompagna Mme Sumier jusqu'à la voiture qui l'attendait. Max, Mlle Eva et Robert marchaient derrière eux, plus lentement. Lorsqu'ils passèrent près du banc où je m'étais assis, j'entendis ces mots prononcés par Mlle Sumier d'une voix grave, émue : « Quand on est aimé d'une femme comme celle-là et d'un petit garçon comme Max, on ne
doit pas s'occuper des jeunes filles...
Que serait-il advenu si je n'étais pas une brave? »
Puis, tout à coup, elle se baissa, prit Max dans ses bras et, d'un élan, rejoignit sa mère.
— Courage, dis-je à Robert en me rapprochant de lui.
La voiture se mit en mouvement, tandis que Max, resté sur la route, envoyait des baisers à Mlle Eva. Il me sembla qu'il regardait en même temps Robert, comme s'il voulait associer son bon ami à cette pluie de baisers à travers l'espace . ^> C^TILE LlS^ ^
FI* op New York
Paris. — Soc. d'Imp. Paul Dupont (Cl.) 15.4.89.