Albert Sorel. t. III, p. 32S
l'Empire allemand y avaient adhéré. Mais dans le fond, l'Angleterre, aussi bien que rAiitriche, désirait la paix; la Russie marchait sans le moindre entrain. Les intérêts de chacune des parties conti'actantes étaient trop divergents pour que l'entente fût parfaite entre elles, et chacune entendait bien « ne rester fidèle aux clauses du traité qu'autant qu'elle y trouverait avantage », toutes ensuite s'accusant réciproquement d'égoïsme et de déloyauté, alors qu'elles tenaient une conduite identique '.
Le plus clair résultat de ce traité avait été d'amener la conséciation du partage de la Pologne qui fut sanctionné, le 19 octol)re 1793. Rassurée désormais de ce côté, l'Autriche se sentait l)his libre d'agir contre la France, et la nécessité de cette action s'imposait d'autant plus que l'Angleterre, mécontente de l'inaction autrichienne en 1793, refusait de nouveaux subsides, à un moment où la cour de Vienne éprouvait les plus pressants besoins d'argent. Cela venait, à la vérité, à rencontre des grandioses [)rojetsde Thugut. Il avait, en effet, rêvé tout d'abord de s'arrondir vers l'Allemagne en s'annexant la Bavière, l'Alsace et môme la Lorraine. Il avait même chargé Cobenzl, le 23 novembre 1793, de faire savoir au ministre russe, Markoff, que c'était à ce prix seulement, et avec l'appui de la Russie et les subsides de l'Angleterre, que l'Empereur consentirait à continuer la guerre sur le Rhin et en Italie. Écondnit de ce côté, il n'inclina pas cependant à ('coûter les offres alléchantes dun agent secret français, l'ex-marquis de Poterat, le même qui avait servi d'intermédiaire pour l'échange de Madame Royale avec les conventionnels prisonniers, et qui venait, le 10 décembre, lui proposer la Bavière, en échange de la Belgique et de la rive gauche du Rhin, laissant môme entrevoir la possibilité de quelque annexion sur les provinces turques, la Bosnie par exemple.
L'ambassadeur était au reste singulièrement choisi, il faut le l'econnaîli'e, etlc ci-devant marquis de Poterat, « marquis jacobin, gi-and monteur de cabales et tripoteur d'aiTaires ' », ami et créature d'Hérault de Séchelles, aventurier et déclassé, toujours prêt à intriguer soit près de l'Autriche, soit près de l'Angleterre, n'était pas fait pour inspirer créance dans les offres dont il était porteur. Puisque Thugut n'acceptait pas des mains de la France ce que ses
1. H. de Syhf^l, t. IV, p. 13.3 et 134 (d'après la correspondance de Thugut avec Culie.izl, niiiiistie de l'Empereur à S.iint-Petersbourg, et celle de lord Grenville avec Sir Mortou Edeu, ambassadeur anglais à Vienne).
•2. H. de S.vl)ul, t. IV, p. 138 à 141.
3. Ail)ert Surcl, t. III, p. 393. D'après Mallet du Pan : Correstpojidance, t. II, ]i. 'iTi, iT Poterat, « un misérable, nommé Poteiat » aurait même convoité le poste de ministre des relations extérieures à la jila'-e de Delacioix ; il autait promis pour atteindre ce Jnit 200,000 francs à M"" HewbcU et à la maîtresse de Bairas.
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alliés lui déniaient, il lui fallait agir à leur gré, leur concours financier étant au prix d'une action rapide. Lord Grenville offrait volontiers de garantir un prêt de 3 millions, mais il assurait n'en pouvoir proposer le bill aux communes qu'en mai ou en juin. En attendant, il ne pouvait qu'avancer 130,000 livres sterling par mois, jusqu'à concurrence de la somme totale. Encore réclamait-il, au préalable, la rupture des suspensions d'armes survenues sur le Rhin devant le front des armées de Kray et de Wurmser, et la reprise immédiate des opérations. ïhugut avait beau tourner; il fallait agir, et pourtant son aversion pour les Bourbons, son mépris affiché pour les émigrés', le rendaient mal disposé à une guerre dont ils devaient être les premiers bénéficiaires. C'est alors qu'il revint à un projet qu'il avait caressé depuis longtemps sans en parler, projet qui consistait à porter les forces principales de l'Empire, non sur le Rliin, mais cette fois en Ilalie afin de menacer le midi de la France. Il s'engageait à mettre pour ce plan 100,000 h. sur pied, si l'Angleterre lui garantissait des subsides suffisants-. D'où lui venait cette subite tendresse pour l'Italie, sinon de l'espoir, que lui faisait concevoir la clause du traité secret du 3 janvier avec la Russie, de se saisir de la Vénétie, fût-ce au prix dune guerre avec la Turquie, une fois la paix imposée à la France ? Le cabinet de Londres discernat-ii le véi'itable motif de ce changement de programme? Cela est vraisemblable, car, en son nom, sir Morton Eden refusa d'approuver ce projet et l'Empereur dut renoncer à transporter du Rhin en Italie la majeure partie des troupes impériales. On décida toutefois de renforcer leur nombre en Italie, moins pour céder aux supplications incessantes du roi de Sardaigne, que pour se ménager l'éventualité d'un accroissement territorial dans la haute Italie.
Malgré tout, l'Italie restait donc, jusqu'à ce que l'épée de Bonaparte en décidât autrement, le terrain secondaire. Il est vrai qu'en compensation des troupes autrichiennes dont la principale masse restait concentrée sur les rives du Rhin, le roi deNaples, promettait ses cavaliers excellents, auxquels il adjoignait 8,800 h. d'infanterie et d'artillerie^. Mais ce renfort ne devait pas ariiver à temps, Manfredini, bien que général autrichien en congé, ayant,
1. Il avait refusé, entre autres faits (|ui le prouvent, de rcconnaitre Louis XVIH, malirré l'insistance de l'impératrice Catlierine, et n'avait consenti a payer et à employer les 8,000 h. de l'armée de Condé cpie s'ils opéiaicnt en Savoie.
2. H. de Sybel, t IV, p. 136 à I;J8 et 143 (d'après les déjiécdies de Sir Morton Eden et de Jackson à loi'd Grcuville, des 10 oct., 1»'' et 10 iiov. ITJ.j).
3. H. do Syhel, t. IV, p. 14G et 147 (d'après la déiiùclie de Sir Morton Eden à lord Grenville, du 9 mars nOGj.
on l'a va', interdit à ces troupes le passage par Florence et la Toscane".
D'autre part, Tliugut n'osait dégarnir la Moravie, la Galicie et la Boliôme pour augmenter les forces impériales en Italie, n'ayant pas encore réglé avecla Prusse le partage de ces provinces. Ainsi, même après sa mort, même en lambeaux, la Pologne entravait encore l'œuvre des Autrichiens et sauvait l'Italie, avant que les plus braves de ses enfants, débris des glorieuses bandes de Kosciusko, vinssent répandre, dans les légions polonaises de Dombrowski, leur sang pour l'indépendance italienne*.
Quelque acharné que fût Thugut, ilne put donc envoyer comme renforts eu Italie que 10 bataillons d'infanterie et 10 escadrons, soiten tout 9,000 h. persistant à soutenir d'ailleurs au roi de Sardaigne que les effectifs autrichiens promis étaient au complet, alors qu'ils ne comptaient en réalité que 32,000 combattants, au lieu de 54,000 sur lesquels on devait compter*. Il est vrai qu'en remplacement de Wallis, « dont l'insuffisance avait été manifeste à Loano ^ », l'Empereur mettait à la tête de ces troupes le Flamand BeauUeu auquel on avait improvisé une réputation de foudre de guerre qu'un proche avenir allait cruellement démentir. C'était en tout cas un maigre renfort pour lutter contre Bonaparte et le renom de Beaulieu n'y ajoutait que fort peu de chose.
Tout concourait donc, hommes et choses, amis et adversaires, vivants et morts, à faciUter et à aplanir la tâche du jeune général de la République. Le cadavre dépecé de la Pologne, aussi bien que la récente conversion de la Toscane et les dissentiments entre les alliés, contrariaient l'accroissement des forces autrichiennes, alors que la volonté formidable de Bonaparte tressait en nœud épais le lien par lequel il allait bientôt étrangler, juguler son rival.
Ce n'était pas tout de vaincre, il fallait par avance fixer le part qu'on tirerait delà victoire. C'était la partie politique du plan de campagne dont Bonaparte allait exécuter la partie militaire, se réservant in petto de mener de front les deux desseins.