‹ Bonaparte en Italie 1796Chapitre 407 sur 622 · Bonaparte à Garnot, 29 avril 1796 (Arch. G · texte numérisé non relu

Bonaparte à Garnot, 29 avril 1796 (Arch. G

5. « J'ai il me louer du commissaire Saliceti ; il joint beaucoup de ressources à beaucoup de zèle. »

4b2 BONAPARTE EN ITALIE

des opérations militaires où il n'a consulté que lui-même, « dans les opérations diplomatiques, j'ai consulté tout le monde, et tous nous avons été d'un même avis ' ».

Devant la répétition à satiété et la chaleur de ses protestations, devant le fait accompli surtout, le Directoire est contraint de s'incliner bon gré mal gré, et d'approuver tout en maugréant. Mais un tel aplomb, un tel sans-gène, le choquent, et dès ce moment il médite d'en tirer vengeance avant qu'il soit longtemps.

Il est cependant, à Paris, un avocat anonyme qui plaide en faveur de Bonaparte avec bien autrement de force que le sourire Ccâlin et la grâce langoureuse de Joséphine; que son frère Joseph, que Junot, que Saliceti et que Bcrthier, ou que Murât; mieux que la presse môme si bien dressée et domestiquée qu'elle fût déjà par les soins de Rcgnault, d'Arnault et surtout de l'incomparable Joséphine; cet avocat, c'est le peuple. Le peuple, celui de Paris comme celui des départements, s'est senti pris d'ardent enthousiasme devant cet essor ininterrompu de victoires aux noms mélodieux et sonores qui volent coup sur coup, ailées, éblouissantes, joyeuses, dorées d'un reflet de soleil printanier et qui contrastent heureusement avec les victoires glacées, aux noms barbares, que remportent à longs intervalles les sévères armées du Rhin ou de Sambre-et-Meuse. Toute cette gloire, cette gaîlé, cette fougue, cette turbulence, ces drapeaux ennemis claquant au \ent, ces conquêtes en pleine lumière, ces armées dispersées comme la paille, cette antique monarchie si fort secouée, ces mois euphoniques, aux syllabes chantantes, ce jeune chef au verbe vibrant, toujours en éveil, ont pleinement grisé le peuple qui reconnaît chez les vainqueurs ses propres qualités unies à ses propres défauts. Il s'attroupe dans les rues*, pour entendre lire les bulletins où retentit harmonieusement à ses oreilles chai'mées la musique cadencée des noms de Montenotte, de Millesirao, de Dego et de Mondovi. Il s'enflamme au récit de ces prouesses rapides et gaies comme la jeunesse, aveuglantes comme le soleil. Le nom de Bonaparte, presque inconnu d'hier, vole, éclate sur toutes les lèvres, dans les faubourgs chauds encore des jours caniculaires de la Révolution, dans les salons à peine repeuplés et fleuris depuis le lendemain de Thermidor.

Co.mment bouder devant une telle frénésie de joie populaire, une telle fureur d'amour? La maigre et sèche silhouette de

1. Bonaparte au citoyen Le Tourneur, président du Directoire; de Tortone, 6 mai 1790 (Arcli. G.).

2. Voir le joli et curieux tableau de M. Geori^es Gain : Bulletin de vlcloires de l'année d'Italie qui a été exposé au Salon de 18'Jo.

CIIERASCO 453

Bonaparte, s'étale rayonnante, partent, à toutes les vitrines, dans tons les cœurs; et qui donc en la contemplant peut encore s'aviser de penser au panache fripé de Barras, à la moue grognonne de Reubcll, ou à la bosse de LaRévellière?

Du côté du Directoire donc, le péril immédiat est écai'té. C'est du temps gagné, car l'heure n'est pas sonnée de lever le masque et de l'aire li trop ouvertement des prescriptions directoriales. Aussi Bonaparte s'applaudit d'avoir franchi le pas et de pouvoir courir à de nouvelles victoires sans réprimandes sur les droits qu'il s'est arrogé, sans qu'on tente de l'arrêter dans sa course.

Il est moins favorisé du côté des Autrichiens et malgré les précautions qu'il a stipulées dans les clauses de l'armistice de Cherasco, malgré l'inscription fallacieuse de l'article réservant le libre passage du Pô à Valenza, peu s'en faut qu'il ne soit joué. Ce n'est pas qu'il ait mal calculé, mais il a compté sans la mauvaise foi, la perfidie autrichienne.

Colli, dès la signature de l'armistice, après transfert à Carignan du quartier général, avait quitté le commandement en chef de l'armée sarde où lui succédait le vieux général de La Tour'. En lui remettant l'armée, Colli, « le cœur navré de la plus grande douleur elles larmes au.xyeux » prit congé de ses troupes où il avait « toujours vu autant d'amis que de soldats* ». Se plaisant à rappeler leur bravoure, leur bonne volonté, il leur demandait de o pardonner à son insufiisance », de « rendre justice au zèle qui lavait toujours animé pour le service du roi et la gloire de ses armées», de « compatir à sa siluation malheureuse » et enfln de se ressouvenir d'un « généi'al qui s'il n'avait pufaire tout le bien qu'il désirait, n'avait assurément fait de mal à personne de propos (délibéré», et qui gardait un souvenir « ineflaçable » de son armée^. Il emportait en effet l'affection et l'estime de ses troupes qui suivaient « volontiers un chef couvert de cicatrices hono-

1. Le c' Krebs, p. 436, dit mùmu que de. La Tour fut, dès le 27 avril, nommé commandant en clief de l'armée piOmontaisc, formant alors cinq divisions d'infanterie et doux brigades de cavalerie; il en donne la comiiosition, p. 437, note 1. 11 semble avoir été à son tour relevé de ces fonctions par le duc d'Aoste dés le 30 avril.

2. Lettre du feld-maréclial Meut"' baron Colli au g"i baron de La Tour, savoisien, 28 avril 1796 (g"' Pinelli, p. 707).

3. LeUre d'adieux, du g-' Colli au g"' de La Tour (g»i Pinelli, p. 707 et 708].

rables » et sur lesquelles il avait acquis « un ascendant très remarquable* >3.

Conformément aux stipulations de l'armistice, le corps-auxiliaire autrichien, à la solde du roi de Sardaigne, était englobé dans la suspension d'armes et devait ne plus combattre contre les Français. Mais Beaulieu ne l'entendait pas ainsi et méconnaissant non seulement les clauses d'un armistice qu'il pouvait ne pas connaître et ne pas vouloir reconnaître, il méconnut en outre les conditions du traité de Valenciennes qui laissait cette troupe au roi de Sardaigne jusqu'à la dernière heure. Le 27 avril, d'Oviglio où il se trouvait, Beaulieu chargea le général Schtibirz- de prendre le commandement de ce corps et de le ramener à Poirino, puis par Asti sur Alexandrie, commettant ainsi une double violation du droit des gens^, une véritable trahison.

La perfidie se révéla mieux encore dans les tentatives inqualifiables qu'il fit pour mettre la main sur les places de Tortone et d'Alexandrie, ainsi que par l'occupation de Valenza*. Soit dans le but d'user de représailles envers un alUé delà veille qui n'avait d'autre tort que d'avoir loyalement tenu ses engagements ; soit simplement qu'il demeurât fidèle aux maximes égoïstes autant que rapaces de son gouvernement, Beaulieu ne ménagea plus l'infortuné Piémont. Peut-être espérait-il aussi faire manquer l'arniisUce en se saisissant des gages qui s'y trouvaient indiqués, et nourrissait-il l'arrière-pensée de s'offrir, aux dépens du Piémont, une compensation aux sacrifices, fort minces en réalité, consentis par l'Empereur à la Sardaigne. Quoi qu'il en soit, par son ordre, Pitlony, qui campait non loin de Tortone, chercha à s'emparer de la place, par force ou par ruse. Mais quand il s'y présenta, le 28 avril, il trouva les ponts-levis relevés. Sur les remparts, les artilleurs, mèches allumées, toute la garnison en armes, se tenaient prêts à faire feu. Les Autrichiens durent s'en retourner les mains vides ^

Même mésaventure advint devant Alexandrie à deux régiments

Page 1