Melzi, p
caricatures sur l'archiduc, peint sous les traits d'un gros homme à qui un soldat français, d'un coup de baïonnette, ouvre le ventre d'où sort le blé mal acquis, couraient la ville; le dessinateur n'était autre que l'artiste Gros, le futur peintre des splendeurs impériales, qui griffonna son dessin, au dos d'un menu, sur une table du café dei Servi. En un jour on en vendit 20,000 copies. Une autre caricature sur Beaulieu, le représentant déguisé en écrevisse, passant un lleuve, fut également répandue à des milliers d'exemplaires'.
Le H mai, le journaliste Carlo Salvador, le plus audacieux parmi les Jacobins milanais, se promena dans les rues, la cocarde française et la cocarde rouge, blanche et verte au chapeau, arborant ainsi le premier, dans Milan, les nouvelles couleurs nationales que le jeune Luigi Zamboni, à Bologne, avait, le premier, combinées et assemblées et sur lesquelles, premiers martyrs daRisorff'unento de l'Italie, lui et le l*iémontais de Rolandis versèrent leur sang généreux-. Ce ruban tricolore allait devenir le drapeau de l'Italie affranchie et régénérée, et flotter sur les champs de bataille, à côté des trois couleurs françaises, pour l'indépendance italienne. Invitation ou signal, l'exemple de Salvador rencontra des imitateurs.
Le 12, ce fut bien pis ; après le passage de Colli battant en retraite du Tessin sur l'Adda, et bien qu'il eût jeté dans le cbàteau 2,000 h. de garnison, le peuple esquissa une attaque, réédition manquée de la prise de la Bastille. Une simple patrouille de Croates lit tourner bride aux assaillants qui s'enfuirent en ville, y propageant une telle terreur que boutiques et maisons se fermèrent instantanément ^.
Le club secret s'affirma, sous le titre de « Société populaire ». On planta un arbre de la Liberté à la Porta Romana, et bientôt cette population milanaise, d'humeur douce et paisible, s'enthou-
\. Stcndlicil, p. 6 ; G. de Castro, p. 69 et 70 ; il donne, p. 71, une reproduction de Ja cli.irgc sur IJoauIieu, d'après le recueil de la Bihliotlièiiue Amliroisienne. — » Gros, joli, jeune, d'une charmante ligure et agréable tournure, teint blanc, cheveux châtains, beaux. yeux » (Notes du g"' Desaix ; Arch. G.).
i. La famille Zamboni fut emprisonnée tout entière pour avoir confectionné dans sa maison les cocardes séditieuses; le père mourut en prison ; Luiiil Zamboni s'étrangla, ou l'ut étranglé par ordre, avec une corde faite de l'étoupe de s.t litière. De Uolandis fut pendu à la Montagnola, le 23 avril llilô, à la même épo(|ae où l'avocat De Blasi était, pour les mômes faits, exécuté à Pakrme, à l'auti'e extrémité de l'Italie, sans se counaitie, sans s'être concertés, tant ces glorieux précurseurs de l'indépendance italienne, animés du même cœur, niarclialeut du même pas au même but: l'émancipation de la patrie (Garlo Tivaroni, p. 3ji et iJo. Cusani, t. Y, p. 70 à 7o.).
3. Cusani, p. 351 ; Tivaroni, p. 93 ; Luca Beltrami : // caslello di Milano, f/uicla slorico, p. 115. Lfi récit de cette écliauflburée fut publié dans le premier numéro du Gioinale der/li amici délia liberla qui parut le 23 mai 1796.
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siasma jusqu'à la frénésie, s'enfiévra d'une sorte d'exaltation patriotique et vécut dans u.n état indicible, d'abattement et de crainte chez les uns, de surexcitation et d'espoir chez les autres, tous attendant avec impatience l'apparition des colonnes françaises.
C'est dans cet état d'esprit que l'on vit arriver Masséna, désigné par Bonaparte pour prendre possession de la capitale lombarde. Le samedi 14 mai ', vers 11 h. du matin, quand Masséna, en télé de sa division, entra dans Milan, ce fut un véritable délire. On s'élait porté à sa rencontre jusqu'à 1,000 mètres des remparts; le comte Francesco Nava, l'un des décurions et « vicaire de provision », alla jusqu'à la cascina Colombara, le recevoir au nom de la ville dont il lui offrit les clefs ^ Il accepta les clefs de la cité pour les remettre au général en chef : « Je les prends en bon républicain, dit-il, et je désire les rendre à un peuple qui ait ouvert les yeux sur ses véritables intérêts .» Il ajouta que la République faisait la guerre aux rois et non aux peuples, que le culte catholique demeurerait libre et que les propriétés seraient sous la sauvegarde de la France. On verra comment Masséna tint cette promesse.
Le général Joubert ouvrait la marche avec la 17® légère, puis les 10® et Sa" chasseurs et deux' pièces à cheval ; la division entière suivait^. La Porta Romana étant trop étroite, les Français durent entrer deux par deux, reformant leurs lignes une fois de l'autre côté de la porte, où des champs et des jardins existaient seuls alors. Une foule immense, pressée sur tout le parcours, salua l'armée victorieuse des cris enthousiastes de : Vive la République ! Vive la Liberté ! Haine aux tyrans ! Un récollet courait à travers les rues, jetant partout à profusion des cocardes françaises en acclamant gaîment la liberté ! Il y eut un cri de : Mort aux aris-
1. Tivnroni, p. 9G, dit que Masséna entra le 13 mai à Milan, c'est une erreur. Ce jûur-lji, Masséna rassemblait seulement sa division à Lodi et ce même jour, son avant-garde avec Joulicrt, alla coucher seulement k quehiues milles sur la route de Milan, sans doute à Melcanano, où Melzi rencontra IJonaparte (Ordre de Bonaparte à Masséna, 13 mai; Arcli. G.). Il est vrai que les Mémoires de Masséna, p. CG, fixent également, par erreur, l'entrée à Milan au 13 mai.
2. Tvava était à la tête d'une délégation de huit membres, cinq de l'État, dont Nava deux de l'archevêché, deux du collège des jurisconsultes (Cusani, p. 34^).
3. Moins la brigade Rampon restée à Lodi qui n'arriva que le lendemain, elle dtait composée de la '2^* demi-brigade (alors 84«). Cusani, p. 345, dit qu'il n'y avait que 400 cavaliers.
tocrates, mais Masséna l'étouffa en criant : Vivent Bonaparte et le peuple de Milan '.
Le cortège se mit ensuite en route à travers les rues en fermentation, bordées par la milice urbaine, entre une haie serrée de peuple. On applaudissait çà et là, mais aux vivats succédaient de longues pauses de silence. Masséna salua à peine Serbciloni, qui avait revêtu son grand uniforme tout cousu d'or; passa indifférent devant le Dôme, auquel, en vrai Barbare, il n'accorda môme pas un coup d'oeil, et descendit au palais Mellerio ^.
Les soldats se dispersèrent alors comme une volée de moineaux, afin de trouver de quoi satisfaire leur faim. La population les regardait, plus sui-prise que flattée. L'aspect de l'armée n'était point fait, au dire d'un témoin oculaire, pour séduire un peuple artiste, épris du beau sous toutes ses formes. Ces soldats chétifs, basanés, marchant sans le pas cadencé et régulier, habituel aux posants et compassés Autrichiens qu'on avait coutume de voir; vêtus d'uniformes rapiécés, de loques multicolores ; plusieurs même sans fusils; ne traînaient avec eux que quelques canons, quelques chevaux éliques et galeux, vraies haridelles de carrefour. Ils s'asseyaient pour monter leur faction; campaient sans tente ; plus semblables à des bandes d'insurgés qu'à une troupe régulière ^.
Mais «ces soldats français riaient et chantaient toute la joui-née. . . cette gaieté, cette jeunesse, cette insouciance répondaient d'une façon plaisante aux prédications furibondes des moines qui, depuis six mois, annonçaient du haut de la cliaire sacrée que les Français étaient dos monstres, obligés, sous peine de mort, à tout brûler et à couper la tète à tout le monde * ». « Presque tous
1. Mclzi, p. 14i; Cusani, p. 3i.j; Tivaioni, p. 96, d'après Pietro Verri ; Mémoires Massùna, p. 66 ; Gurlo Cajmi : SU e Giii etBeccatiiii, onttracù un tableau animé de l'entiiio dos Fiani^ais à Mil.m. Dès le matin, le tambour avait battu le rappel dans les rues ; des bommes vêtus de vert avec retroussis rouges couraient dans toutes les directions, traînant un sabre innocent. « Les Français ! Voilà les Français ! Ce seul cri a sulïi pour donner le frisson à 100,000 êtres humains. » Dans la foule s'échangent les dialogues les pins étranges, ainsi sténographiés : L'avant-garde est déjà à San-Rocco. — Il y a 1)0,000 furies. — Ils ont tué un curé avec une pique. — Ils ont assommé toutes les vaches à Gambaloita. — Pauvres l)êtes ! — Et les enfants cpii se trouvaient sur leur chemin ainsi ([ue les femmes. — Ah, mon Dieu ! — Taisez-vous donc, je vois déjà les Jacobins. — Vivent les Jacobins ! — Pauvres gens, que viennent-ils faire ici? — Ils nous apportent la liberté et l'abondance et l'argent. — Oui, oui, vive la République! — J a|ieri;ois un commissaire autrichien. — Allons donc ! c'est le barbier de l'archevêque. ^ Mais quand donc entrent-ils ? — Oh ! ils sont déjà à la Porta Romana. — Ils entrent tous à cheval. — A cheval,? Jésus, Marie, je vais me cacher dans ma cave. — Et moi aussi. — Kt moi.
2. Cusani, p. 345. Mellerio appartennit, comme Meizi, au parti modéré.
3. Tivaroui, citant Pietro Verri, p. 96; Cantn, t. XIU, p. 28.
4. Stendhal, p. 1. Le témoignage de ce romancier peut-être invoqué comme véridiciue car Stendlial ([ui habita Milan, moins de ciuq ans après 1196, y vécut longuement et y connut presi|ue tous les témoins oculaires des événements, dont il a recueilli et noté l'inqjression juste.
très jeunes gens, ils prennent la vie à la façon gauloise ou française, comme une parlie de plaisir et comme un duel '. »
Puis, le soir venu, leurs musiques, leurs sonneries, jetèrent une note gaie qui tempéra la tristesse qu'ils avaient causée aux Milanais et dissipa toute frayeur. On se risqua à leur causer amicalement ; ils répondirent avec bonne humour, enjouement et affabilité. Ils caressèrent les enfants «qu'ils appelaient d'un nom de chat : Mignon ; ce qui dérida le front des mères et marqua un premier pas vers la réconciliation * ».
L'accord se fit si complet et si prompt que nulne s'avisa, ce soirlà, qu'une garnison autrichienne, sous le lieutenant-colonel Lamy^ occupait le château et qu'une soi'tie eût tout balayé ou pris en un clin d'oeil. Heureusement elle ne bougea pas. Français et Milanais purent fraterniser à loisir.
Masséna du reste veillait, et s'il ne pouvait songer à investir le château avec ses faibles forces, il fit du moins mettre ses deu.x: pièces d'artillerie en batteiie contre la porte du castello, camper sa troupe à 1,000 mètres des glacis et la cavalerie sur le rempart'. Dès le lendemain d'ailleurs, Bonaparte arrivait.
Quel étonnant dimanche, quelle fête de Pentecôte comme on n'en vit jamais, comme on n'en verra plus*, que cette journée du lo mai 1796 où le jeune vainqueur de Lodi « rayonnant de bonheur et d'orgueil ^ » fit son entrée dans Milan enfiévré.
Au clair et capiteux soleil de mai, par cette belle matinée de dimanche printanier, jour de la Pentecôte, toute la population milanaise fut dehors, grisée par la lumière et les fleurs, par les chants et les fanfares de ces Français dépenaillés et joyeux qui donnaient, depuis la veille, à ses rues une si tapageuse animalion. La garde urbaine, dans son bel uniforme vert, cocarde