‹ Bonaparte et Hoche en 1797Chapitre 7 sur 12 · LA QUESTION DES LIMITES ET LE COUP D ÉTAT. I · texte numérisé non relu

LA QUESTION DES LIMITES ET LE COUP D ÉTAT. I

nistre; il s^habitua à faire de Talleyrand le confident de ses desseins; et, très vite, il en vint à lui donner des ordres sous couleur de lui demander des conseils. Talleyrand devina et agit en conséquence. Il se fit rintermédiaire de Bonaparte auprès des Directeurs, auprès de Topinion parisienne, auprès de ce monde de nouvellistes, de spéculateurs, de conspirateurs, d'intrigants qui remplissaient déjà ses antichambres ; dans les salons, surtout, qui se rouvraient et oti se tramait le grand complot de tout le monde, celui des gens impatients de revivre, de se divertir, de s'enrichir, de secouer le cauchemar de gS, de finir la Révolution à leur profit, de refaire une société qui serait fermée aux irréconciliables de Témigration et de la Terreur, mais qui s'ouvrirait aux émigrés soumis et aux jacobins apaisés.

Bonaparte avait, en outre, à Paris, pour le renseigner, un de ses officiers, Lavalette, homme d*esprit et de tact, dévoué corps et âme, et qui avait pied dans le monde des opposants ; assez suspect au Directoire, mais d'autant plus précieux à Bonaparte. Avec cet informateur et cet ambassadeur m partibus^ il ne risquait point de faux pas. Il put travailler à coup sûr, dans la crise qui se préparait et qu'il jugeait nécessaire. Il s'accommoda de façon à se rendre indispensable aux triumvirs sans se livrer à eux, et à tirer parti de leur opération sans se compromettre dans l'aventure. S'il eût hésité, du reste, l'imprudence des a avocats » l'eût décidé contre les Conseils. Les orateurs se déchaînèrent contre lui avec les mêmes dé-

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nonciations, les mêmes invectives que contre Hoche. Il eut Dumolard, comme Hoche avait Willot et Dufresne. Il répondit avec éclat, identifiant publiquement la cause de la République avec celle des armées, et la cause des armées avec sa propre cause. L^anniversaire du 14 juillet lui en fournit une première occasion. Cet anniversaire provoqua, dans toutes les armées, sauf dans celle de Moreau, où la réserve du chef atténuait Tardeur des régiments, des adresses véhémentes. Celles de Tarméed^Italie dépassèrent toutes les autres par rintensité de la couleur et par la violence des menaces. Marmont alla porter le mot d^ordre dans ks divisions; elles y répondirent par un écho formidable, c Tremblez ! écrit la division d^Augereau : de TAdige au Rhin et à la Seine, il n^ a qu'un pas... Vos iniquités sont comptées, et le prix en est au bout de nos baïonnettes ! » c La route de Paris offre-t-elle plus d'obstacles que celle de Vienne? » écrivit la division Masséna. Bernadotte, était-ce instinct de roi latent? se montra seul modéré; mais Joubert: « Il faut que les armées purifient la France; nous passerons comme la foudre. » Bonaparte enfin, dans une proclamation à l'armée : « Les mêmes hommes qui ont fait triompher la patrie de PEurope coalisée sont là. Des montagnes nous séparent de la France; vous les franchiriez avec la rapidité de Taigle, s'il le fallait, pour maintenir la constitution, défendre la liberté, protéger le gouvernement et les républicains... Les royalistes, dès rinstant quUls se montreront, auront vécu... » Il envoya le tout au Directoire, le i5 juillet:

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« ^indignation est à son comble dans Tarmée... ci* toyens Directeurs, il est imminent que vous preniez un parti. Il n^ & pas un homme qui n^aime mieux périr les armes à la main que de se faire assassiner dans un cul-de-sac de Paris... Je vois que le club de Qichy veut marcher sur mon cadavre pour arriver à la destruction de la République. N'est-il plus en France de républicains?... Vous pouvez, d^un seul coup, sauver la République, deux cent mille têtes peut-être qui sont attachées à son sort, et conclure la paix en vingt-quatre heures; faites arrêter les émigrés ; détruisez TinSuence des étrangers. Si vous avez besoin de force, appelez les armées. Faites briser les presses des journaux vendus à TAngleterre, plus sanguinaires que ne le fut jamais Marat... Quant à moi... s'il n^y a point de remède pour faire finir les maux de la patrie, pour mettre un terme aux assassinats et à Pinfluence de Louis XVIII, je demande ma démission. »

Il y avait des moyens, et c'étaient précisément ceux qu'il possédait : de Targent et des soldats. Cependant Lavalette lui mande de Paris « qu^il ternirait sa gloire », en mettant lui-même la main au coupd^État; « qu'on ne lui pardonnerait pas de se lier avec le Directoire pour opérer le renversement; de la constitution et de la liberté ».

Bonaparte pense au lendemain du coup d'Etat; ce lendemain sera son jour. Le succès même du Directoire rendra le Directoire odieux ; le retour à la révolution jacobine sera impopulaire; les modérés, à peine remis de la crainte d^une rentrée des émigrés,

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tomberont dans la peur des Jacobins. Le pouvoir appartiendra à rhomme qui rassurera tout le monde, contre tous les excès. II faut donc que les triumvirs triomphent des royalistes, mais qu'ensuite ils se détruisent eux-mêmes : Bonaparte les aidera à anéantir Tennemi commun, puis, cet ennemi abattu, il se fera contre eux le chef des mécontents, des déçus, de tous ceux que la tyrannie et Tincapacité des gouvernants dégoûteront et effrayeront. Plus patient et plus perspicace que Hoche, il n^eut garde de se livrer au Directoire. Il jugea que son épée serait déplacée dans ce qu'il qualifiait une a guerre de pots de chambre 9. L'armée devait tout décider, mais en paraissant obéir et n^obéir qu'aux lois. Elle n^apparaîtrait que pour sauver la constitution ; elle laisserait aux Directeurs la responsabilité du complot et du sophisme; mais le personnage de sabreur naïf et grossier n^était point Paffaire de Bonaparte. Tout en se réservant de marcher sur Paris si les choses tournaient trop mal, il estima suffisant d^y envoyer un homme de main, qui tiendrait, à Tégard du Corps législatif, Temploi, fort utile et peu glorieux, d^Abner dans la tragédie classique. Il avait à sa disposition un des plus brillants parvenus de la Révolution, bon tacticien, batailleur intrépide, mais tête creuse, suffisant, général avec un panache de tambour-major et une faconde de sansculotte, la politique d'un matamore et « la plus forte lame de France ».

Le 27 juillet, Bonaparte écrivit au Directoire que le général Augereau avait demandé de se rendre à

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Paris a OÙ ses affaires rap[)elaient d. Ces affaires étaient d^envahir une assemblée au nom de la liberté, de violer la constitution afin de régénérer la République, de le dire^ de le croire et d^empoigner les gens qui n*approuveraient pas. Cette arrivée d'Augereau s'annonçait à propos, le lendemain de la déconvenue de Hoche. Bonaparte, comme toujours, avait saisi le joint et opéré au bon moment. Augereau cria partout, sur son chemin, et à Paris, dès son arrivée, qu^il venait exterminer les royalistes. Il confia à Barras que Parmée ne demandait qu^à épurer les conseils, que Bonaparte était prêt à la mettre en mouvement^ et qu^il tenait plusieurs millions à la disposition des défenseurs de la liberté. Les triumvirs reprirent de l'aplomb. Ils avaient Bonaparte avec eux : la République était sauvée! Sandoz écrivait le 1 1 août : <c Le général Bonaparte jouit aujourd'hui de la plus grande faveur dans le Directoire... J'en ai été témoin... » Les Directeurs Reubell et Larevellière le désignent « comme le bou* clier de la constitution présente ».

De part et d'autre, on se prépare au combat, mais on s'épie, on s^attend. Chaque faction espère que Pautre commettra quelque imprudence grossière et trébuchera dans son propre filet, ce qui permettra de Tassommer juridiquement. Les meneurs des Conseils hésitent à enrôler des hommes, à engager l'action, craignant de donner prise sur eux. Les hommes de main se présentent, cependant. Frotté pénètre dans Paris; des chouans déguisés s^y faufilent à sa suite, et, au milieu d'eux, La Trémouille, Bourmont, d'Auti-

champ, Brulart, Rivière, Polignac, les a Messieurs > du complot de 1 804. Toutefois ils se sentent si impopulaires, si réprouvés par Timmense majoritédes Français, qu^ils n'osent se découvrir. Tout leur plan consiste à bâcler avec Pichegru et les siens une sorte de machine constitutionnelle, à étiquette républicaine^ moyennant quoi ils s^empareront des places et des commandements; puis ensuite, s'ils sont en force, grâce aux Condéens qui se rapprochent de la frontière, et à la neutralité bienveillante des puissances étrangères, ils expulseront les républicains et rétabliront la monarchie. Rien ne décèle mieux Pimpuissance des royalistes que cette impossibilité oîi ils étaient de concevoir, même en cas de succès, Pespoir d'une restauration par Popinion publique. Ils ne pouvaient compter que sur les alliances du dehors, sur un coup de force auquel ils se mêleraient subrepticement et sur une révolution républicaine d'apparence, seul moyen de faire accepter, par le peuple, le coup d'Etat qu^ils tâcheraient plus tard de détourner à leur profit. En attendant que Pon en vienne aux mains, on se dénonce et on s'injurie furieusement : les directoriaux Pemportent contre les clichyens, les Conseils contre le Directoire et les factieux, les Directeurs entre eux, avec des invectives de portefaix. On n'a de leurs délibérations que des lambeaux : ils semblent détachés d'un roman de Restif de la Bretonne. Ce sont presque toujours les affaires du dehors qui les mettent aux prises; sur celles du dedans ils ne s'expliquent même plus; mais comme il faut bien discuter sur les autres

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affaires et envoyer des instructions à Lille où Malmesbury négocie, à Udine où les plénipotentiaires autrichiens arrivent, on discute, les passions sVchappent et les colères éclatent. Le 14 août, Barras raconte à Lavalette qu^ils se sont a empoignés » au sujet des préliminaires de Leoben et des lettres de Bonaparte. V J^ai, dit-il, défendu Bonaparte. JVi dit à Carnot : « Tu n^es qu'un vil scélérat, tu as vendu la Repu- « blique, et tu veux égorger ceux qui la défendent, « infâme brigand! Tu n^as pas un pou sur ton corps « qui ne soit en droit de te cracher au visage!... » Carnot se lève, apostrophe Barras, le traite d^aventurier, de béte; il proteste contre ses accusations. « Je jure que ce n'est pas vrai! s'écrîe-t-il en levant la main. — Ne lève pas la main! riposte Barras, il en dégoutterait du sang! » Ils sont au moment de se jeter Tun sur l'autre : on les sépare. Talleyrand était présent, et Ton s'explique qu'à cette école il ait affermi son impassibilité naturelle. Les sorties de Napoléon le trouveront cuirassé. En me racontant la scène, écrit Sandoz, il avait l'air de dire : « Dans quel moment suis-je entré en place ! le moyen de travailler utilement au retour de la tranquillité générale! d

Le fait est que rien d'utile ne se peut faire ni même tenter. Tous les rapports que Talleyrand soumet au Directoire, les dépêches qu'il rédige ne sont que pour occuper le tapis; l'esprit seul en est à noter, et cet esprit est d'étendre de plus en plus les préliminaires, jusqu'à les déchirer au besoin : éloigner l'empereur de l'Italie, l'agrandir en Allemagne pour qu'il y soit

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aux prises avec la Prusse, également agrandie, payer la rive gauche du Rhin par des sécularisations sur la rive droite, sinon, indemniser Tempereur en Italie, à condition que la France garderait la ligne de TAdige : « dans ce cas, la cession formelle de Venise importerait peu au Directoire >. A tout prix, conserver les iles : « Rien n^est plus important que de nous mettre sur un bon pied dans PAlbanie, en Grèce, en Macédoine et autres provinces de TEmpire turc d'Europe, et même toutes celles que baigne la Méditerranée, comme notamment PEgypte, qui peut nous devenir un jour d^une grande utilité. » Au reste, ces indications n'ont rien d^impératif : « Ce sont des instructions et non des ordres. Le Directoire a une entière confiance en vous et se repose sur votre sagesse comme sur votre gloire (i). 9 Les triumvirs se réservent, une fois le Directoire épuré, de « tracer à Tempereur le cercle de Popilius ». Thugut, qui connaît aussi ses auteurs, espère bien s^échapper de ce cercle classique; il compte pour s^en délivrer sur la révolution qui couve à Paris.

(i) Rapport de Talleyrand, z3 août; Instructions aux généraux Bonaparte et Clarke, 19 août; Talleyrand à Bonaparte, 2'i août 1797. Corr. inédite, t. VII, p. 220. — Pallain, p. 1 10, 122.

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L^empereur avait ratifié les préliminaires sans plus d'empressement que n'avaient fait les Directeurs ; mais de même que le Directoire jugeait nécessaire de flatter Topinion en laissant espérer la limite du Rhin, François II trouve opportun de rassurer PAllemagne et de relever son crédit en annonçant la paix sur le principe de Tintégrité de PEmpire. Cette annonce a d^autres avantages : elle met en méfiance les Prussiens qui voient les sécularisations leur échapper; elle permet à TAutriche, le cas échéant, de se faire payer plus cher la cession de la rive gauche. Consentir cette cession sera, en effet, pour Pempereur^ une sorte de parjure, rhonneur y sera engagé, et le préjudice que souffrira la vieille réputation de loyauté de la cour de Vienne ne pourra être compensé que par beaucoup de terres^ peuplées de beaucoup d'hommes. Thugut d'ailleurs préférait, toujours comme le Directoire, ne rien donner, tout reprendre et y ajouter Venise. Il n'en désespère pas. Que le parti a des anciennes limites » triomphe à Paris, c'est la paix immédiate, et, après cette paix, un gouvernement paralysé par les factions, sans gloire, sans prestige, une Pologne démocratique; Bonaparte sera désavoué, destitué, abandonné tout au moins, et enfin, Bonaparte n'est pas invincible.

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La pensée de derrière la tête, qui sera la pensée permanente de PAutriche, après tous les traités : Campo- Formio, Lunéville, Presbourg, Vienne; qu^elIe n^abandonnera jamais, et qu^eile réalisera en 1814, ^^ ^^^^ jour à ce lendemain de Leoben. Le comte Cobenzl écrit de Pétersbourg, à Thugut, le 4 mai : « Diaprés la manière dont on nous représente la position actuelle des Français et les énormes armements qui se font chez nous, on devrait les croire perdus, si on ne diffère pas à les attaquer. Un succès bien complet contre Bonaparte, si on en profite, pourrait avoir de grandes suites, vu le peu de monde quUl doit avoir laissé en Italie, et alors il ne devrait plus être impossible de faire directement la paix, sans que la monarchie perde rien de ses anciennes possessions, ou en recevant des équivalents plus à notre portée pour les Pays-Bas, si leur restitution est impossible. »

Cest bien Tavis de Thugut; mais pour atteindre ce grand objet, il faudrait Paide de TEurope. Or le tsar Paul ne veut entendre parler ni de subsides ni de corps auxiliaire; les Anglais semblent vouloir faire une trêve, et d^ailleurs en négociant avec eux on risque de traiter sur le pied du statu quo ante : les Français dans leurs anciennes limites, les Autrichiens avec leurs Pays-Bas; ni troc de Bavière, ni partage de Venise. D^autre part, les belliqueux peuvent remporter à Paris; Bonaparte peut continuer son jeu de hasards et de surprises victorieuses; qu^on le laisse faire, il révolutionnera Tltalie, il annexera les Légations, Venise même, ou, s^il la donne, il ne

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la livrera que dépouillée et, qui pis est, démocratisée. Dans cette hypothèse, si la France exige, en tout ou en partie, la rive gauche du Rhin, TAutriche veut en être payée en Italie : il convient donc de protester contre la réunion des Légations à la Cispadane, d'occuper Raguse et tout ce qu'on pourra le long de l'Adriatique, de s'armer et d'attendre, de pied ferme, en se nantissant, les événements de Paris.

Gallo et Merveldt arrivèrent à Udine le lo août; Clarke s^ trouvait déjà; Bonaparte s'en rapprocha et vint, le 17, s'établir à Passariano. Persuadé que les Autrichiens spéculaient sur les agitations de Paris, il était décidé à les pousser dans leurs retranchements. Voulant la paix, il lui importe de la conclure de façon que le Directoire ne puisse pas en attribuer le mérite au coup d'Etat et s'en glorifier. De cette façon seulement il pourra, au lendemain de ce coup d'Etat, se présenter à la France comme l'arbitre des partis et le grand pacificateur, au dedans et au dehors. Tout l'y convie. Lavalette, qui dîne avec Mme de Staël chez Talleyrand, rapporte que « pendant tout le dîner ses éloges au vainqueur de l'Italie avaient toute l'ivresse, tout le désordre et toute l'exagération de l'inspiration. En sortant de table, la société se dirigea vers un cabinet pour y voir le portrait du héros, et comme Lavalette reculait pour laisser entrer Mme de Staël : — Comment, dit-elle, oserai-je passer devant un aide de camp de Bonaparte? » Fontanes lui adresse une épître, imitée, presque parodiée de la fameuse lettre de Malherbe à Richelieu : « Vous aimez la gloire, et cette

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passion ne s^accommode pas des petites intrigues et du rôle compirateur subalterne auquel on voudrait vous réduire. Il paraît que vous aimez mieux monter au Capitole... Je crois bien que votre conduite n^est pas très conforme aux règles d^une morale très sévère; mais l'héroïsme a ses licences : et Voltaire ne manquerait pas de vous dire que vous faites votre métier d'illustre brigand comme Alexandre et comme Charlemagne... Le théâtre de Tltalie est déjà trop étroit pour la grandeur de vos vues. Je rêve souvent à vos correspondances avec les peuples de la Grèce... Je ne serais point étonné que vous eussiez conçu le projet hardi de planter à la fois Tétendard français sur les murs du Vatican et sur les tours du Sérail... Ce serait une étrange manière de renouveler Tempire d'Orient et celui d'Occident. Mais vous m'avez accoutumé aux prodiges... (i). »

Les journaux sont remplis d'appels à César. Les lettres arrivent à Bonaparte, de toutes mains et comme de tous les étages de la Révolution. C'est l'évéque Grégoire : « Au milieu de vos triomphes, il vous reste une gloire nouvelle à recueillir, c'est de concourir à éteindre les divisions religieuses ou plutôt antireligieuses qui déchirent la République. » C'est le ci-devant marquis et toujours maître intrigant, Chauvelin, qui en appelle a à l'immortel Bonaparte », a aujourd'hui que la Constitution et la liberté semblent avoir tant besoin de

(i; Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. II, p. 247, article Fontanes.

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secours et d^appui ». Cest Aubert-Dubayet, ambassa« deur à Constantinople, qui s^adresse au général , comme tous ses collègues d^ailleurs, pour demander le mot d'ordre. C^est Carnot enfin : « La République ne sera fondée que par la paix; la paix enchantera les Français et finira les maux de la République. Concluez-la et venez. Le peuple français tout entier vous appellera son bienfaiteur. Venez étonner les Parisiens par votre modération et votre philosophie. Il n'y a que Bonaparte redevenu simple citoyen qui puisse laisser voir le général Bonaparte dans toute sa grandeur. » Bonaparte est prêt à sacrifier Carnot aux triumvirs, parce que le triomphe du parti avec lequel Carnot succombera ramènerait la monarchie; mais les royalistes éliminés, Bonaparte profitera de Tillusion populaire que manifeste ï « organisateur de la victoire » ; c'est grâce à cette illusion que Bonaparte , acclamé comme citoyen , se fera dictateur de la République (i).

Les conférences recommencèrent le 3 1 août, et, de part et d^autre, on se plaignit de la violation des préliminaires. Les Autrichiens prétendirent mener de front, dans un congrès, en Allemagne, les négociations de la paix de PEmpireet celles de la paix d^Italie. Bonaparte vit le piège : les Allemands refuseraient la cession de la rive gauche et fourniraient à l'Autriche des arguments pour élever ses prétentions en Italie. Il

(i) Lettres d'Aubert-Dubayet, !•' août ; de Chauvelin, 1 2 août; de Grégoire, 3o août; de Carnot, 17 août 1797. Corr. inédite, t. V et t. VI.

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déclara que la paix d'Italie se ferait avant celle d^ Allemagne, et la préjugerait en réglant Tafifaire du Rhin. Ce fut au tour des Allemands de résister. Merveldt objecta ses instructions. « Si vos instructions portaient qu'il fait nuit actuellement, s'écria Bonaparte, vous nous le diriez donc! » Alors ils découvrirent leur jeu et réclamèrent, pour leur maître, les trois Légations, Mantoue, Venise et toute la Terre ferme, a A combien de lieues votre armée se trouve- t-elle de Paris? » leur répondit Bonaparte. Ils répliquèrent en lui demandant ce quMl pensait de cette armée. « Vos propositions, répliqua-t-il, signifient que Pempereur veut se faire couronner roi de Rome; je vous assure que quinze jours après Pouverture de la campagne, je serai à Vienne, et, à mon approche, le peuple, qui a déjà cassé, la première fois, les glaces de M.Thugut, cette fois-ci le pendra. » Il demanda des renforts à Paris et donna ostensiblement des ordres de marche pour le 23 septembre.

Cette conférence avait eu lieu le 5. La veille (i8 fructidor), le coup d'Etat s'était accompli à Paris. Bonaparte en fut informé le 1 2 septembre; il en effraya les Autrichiens, qui s'adoucirent aussitôt. On convint que, si Pempereur reconnaissait à la République les limites constitutionnelles, avec Mayence et une partie de la rive gauche du Rhin, il aurait Venise et la Terre ferme jusqu'à PAdige. Les Autrichiens demandèrent à consulter leur cour, et Merveldt partit pour Vienne.

Les journaux et les lettres de Paris confirmèrent les pronostics de Bonaparte. Talleyrand lui écrivit, le

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6 septembre : « Paris est calme, la conduite d'Augereau parfaite, on voit qu^il a été à bonne école... On est sorti un instant de la constitution, on y est rentré, j'espère pour toujours. » C'était la vérité officielle. En réalité, la place était nettoyée des brouillons royalistes; mais c'était pour s'encombrer des brouillons jacobins, et au point de vue où se plaçait Talleyrand tout serait bientôt à recommencer. Ce n'était pas le coup d*Etat de Bonaparte. Le général s'applaudit d'y avoir employé un comparse, et d'y voir Hoche compromis. Les suites lui parurent à la fois impolitiques et dangereuses. Après avoir écrasé les royalistes, le Directoire proscrivait les modérés et recommençait à persécuter le clergé. Ces mesures inintelligentes devaient révolter, tôt ou tard, Topinion et produire une explosion de mécontentement plus grave encore que celle du dernier printemps. En attendant, les Directeurs gouvernent par les seuls moyens à leur portée : la guerre de réquisitions au dehors, la terreur sournoise au dedans, c'est-à-dire les moyens de la Révolution, sans les nécessités de la Révolution, sans l'invasion à repousser, l'intégrité de la France à défendre, l'unité nationale à sauver.

Bonaparte juge la guerre périlleuse. Marchant sur Vienne, il peut vaincre, sans doute, si l'armée du Rhin pousse hardiment en Allemagne; mais il n'a pas confiance en cette armée : elle est lente, le commandement y est divisé. Il n'entend d'ailleurs partager avec elle ni l'honneur de la guerre ni la popularité de la paix. Enfin si elle ne marche pas ou si elle marche

mollement, si les Autrichiens qui se sont refaits ont un élan d'audace, si Tarchiduc a un éclair de génie, Bonaparte peut être écrasé. Il ne risquera point cette partie. Il a Tavenir devant lui; il a encore le temps d^étre prudent. Il traitera, et d^autant plus vite qu^il voit, au ton des lettres de Talleyrand, par celles que Maret lui fait tenir de Lille, que la négociation avec l'Angleterre va se rompre. L'Angleterre rejetée dans la guerre, c'est de Targent pour l'Autriche qui n'en a plus, et un soutien pour Thugut, que tout le monde abandonne. La paix faite avec PAutriche, Bonaparte attendra, en luttant contre l'Angleterre, l'inévitable remous que causeront l'incapacité et les excès du Directoire.

Il s'y prépare. Autant il avait montré d'ardeur à pousser les Directeurs au coup d'Etat, autant il montre de réserve à les en féliciter. Il ménage ses clients de demain qui, n'ayant plus d'espoir qu'en lui, doivent nécessairement lui revenir. 11 multiplie, par l'écho de ses discours aux Cisalpins et aux Génois, par ses avis directs à Talleyrand et aux Directeurs nouvellement élus, les conseils politiques : a De l'énergie sans fanatisme, des principes sans démagogie, de la sévérité sans cruauté... » a II est une petite partie delà nation qu'il faut vaincre par un bon gouvernement... » Il écrit à Augereau : <e Qu'on ne fasse pas la bascule et qu'on ne se rejette pas dans le parti contraire. Ce n'est qu'avec de la sagesse et une modération de pensée que l'on peut asseoir d'une manière stable le bonheur de la patrie. »

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Il s'aperçoît qu'on Tespionne; Lavalette l'avertit que le Directoire le trouve tiède; Augereau lui écrit que les Directeurs vont lui commander la guerre à outrance; Talleyrand et Barras lui envoient des avis qui se résument en ces mots : <c Expulser les Autrichiens de ritalie. » Il répond par une mise en demeure. Sans Venise, écrit-il aux Directeurs^ il doute que la paix soit possible : aux Directeurs de choisir; les destinées de l'Europe dépendent de leur décision. Mais cette décision, il la ^eur dicte. Il force les nuances, augmente les périls, exagère les ressources de l'ennemi, diminue les siennes : il déclare que, si le Directoire veut recommencer la guerre, l'armée du Rhin doit entrer en campagne quinze jours avant celle d'Italie; le roi de Sardaigne doit fournir 10,000 hommes; le Directoire doit ratifier sans délai le traité conclu avec ce prince. Surtout, répète-t-il, qu'on ne s'illusionne pas sur la force des républiques italiennes; ces républiques demandent tout et donnent très peu de chose, a Si nous retirions, d'un coup de sifflet, notre influence morale et militaire, tous ces prétendus patriotes seraient égorgés par le peuple. Ce n'est pas lorsqu'on laisse dix millions d'hommes derrière soi, d'un peuple foncièrement ennemi des Français, par préjugé, par l'habitude des siècles et par caractère, que l'on doit rien négliger. > Il le sait d'instinct et d'expérience; l'événement, en 1799, ne le démontrera que trop; mais il sait aussi que le Directoire a des préjugés contraires, et il ajoute : « Si l'on ne m'en croit pas, je ne sais qu'y faire. » Enfin l'argu-

ment sans réplique : « Je vous prie de me remplacer... La situation de mon âme a besoin de se retremper dans la masse des citoyens. Depuis trop longtemps, un grand pouvoir est confié dans mes mains. Je m^en suis servie dans toutes les circonstances, pour le bien de la patrie; tant pis pour ceux qui ne croient point à la vertu (i)!... »

L'une des premières pensées du Directoire « épuré i avait été pour Bonaparte; Tun de ses premiers actes, dans la journée même du coup d^Etat, fut de révoquer Clarke, suspect de connivence avec Carnot, et de déclarer Bonaparte seul chargé des négociations; c'était dans la confiance que Bonaparte tracerait, de son épée, le fameux cercle de Popilius. Mais les jours passent; les courriers d^Italie se font attendre ; le Directoire ne reçoit ni de félicitations ni de serments, ni surtout d'argent. Des lettres de Parmée rapportent que Bonaparte, si réservé avec le Directoire, se montre, au contraire, très prolixe avec son entourage et blâme hautement les proscriptions. Les Directeurs passent du mécontentement à la crainte. Barras demande à Auge-

(i) Bonaparte au Directoire, 19, 21, 25 septembre; à Talleyrand, 26 septembre 1797.

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reau des garanties en espèces. Cependant, comme on ne peut se passer de Bonaparte, et qu^on espère encore une fois le brider, après Favoir employé à vaincre, on lui expédie courrier sur courrier, notes sur notes.

Le Directoire, malgré Pexpérience de ses déconvenues successives, considère l'alliance comme faite avec le roi de Prusse et spécule en conséquence : grâce à ce prince et à ses alliés, on aura la majorité dans la Diète; la Diète cédera la rive gauche du Rhin, et P Autriche sera forcée de ratifier la cession. Par suite, on pourra Texpulser de Tltalie. De ce côté donc, plus de complaisances. Les Directeurs, qui redoutent tout de Bonaparte, estiment cependant que tout est possible par lui, ne comprenant point que plus ils lui demandent, plus ils le grandissent, et que plus ils obtiennent de lui, plus ils abdiquent entre ses mains. Ils ne ratifieront pas le traité avec le Piémont : à quoi bon les 10,000 Piémontais, puisqu'on aura les Prussiens et que TAutriche sera, parles nouveaux exploits de Bonaparte, réduite à merci ? Le royaume de Piémont subira une révolution ; il n'appartient pas à la France de Ten garantir. « Le Piémont deviendra ce qu'il pourra, entre la France et Pltalie, Tune et l'autre libres. » Bonaparte dit qu'il a besoin d'hommes; à défaut des 10,000 Piémontais réguliers que promettait le traité, il embauchera des Piémontais irréguliers!... Quant à la paix avec l'empereur, le Directoire veut la limite du Rhin; il veut l'expulsion totale des Autrichiens de l'Italie; il veut que l'empereur évacue Raguse, renonce à Venise et se contente de l'Istrie et de la Dalmatie,

auxquelles on joindra, au besoin, des terres allemandes, l'évéché de Salzbourg et Pévéché de Passau. Le Directoire le veut, mais il sait qu'il ne le peut pas. C^est pourquoi Talleyrand, qui expédie, le 1 5 septembre, ces ordres belliqueux, y ajoute cette réserve qui en contient tout Pesprit : « Tel serait Tultimatum du Directoire, si toutefois vous êtes en mesure de soutenir la proposition. Sinon, vous marquerez au gouvernement ce que vous pouvez tirer de la négociation. Vous avez carte blanche... d

Pour faciliter les choses et mettre Thugut à la question, le Directoire recourt encore une fois au procédé de « chantage », déjà tenté vainement par le maître drôle Poterat, en 1795 et en 1796, par Ciarke en 1796 et en 1797 : si Thugut persiste à refuser la paix, on divulguera, partout, dans les journaux, le secret de ses affiliations avec la France, de ses pensions sur la cassette, et on le dénoncera comme s^étant vendu à l'Angleterre après s'être vendu à Lx)uis XV. Cette insinuation, écrit Talleyrand le 17 septembre, est portée par un a exprès de confiance ». Cet exprès était, vraisemblablement, le (jitoyen Bottot, secrétaire intime de Barras et son âme damnée, que le Directoire dépécha le même jour en Italie pour observer les dispositions de Tarmée et celles du général, s^expliquer avec Bonaparte, dissiper ses préventions, le surveiller en un mot, le gagner s'il était possible, et rapporter, soit un pacte d'alliance, soit des chefs d'accusation.

Toutes ces combinaisons reposent sur deux hypothèses : Palliance prussienne, or les Prussiens décli-

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nent Palliance; la marche des armées de Sambreet-Meuse et du Rhin, et ces armées ne marchent pas. Moreau, devenu suspect pour avoir connu les complots de Pichegru, et ne les avoir révélés qu'après le 18 fructidor, a été remplacé par Hoche, qui a eu ainsi, un moment, les deux armées dans la main. Mais Hoche meurt le 19 septembre. Le Directoire ne s'en déconcerte pas : il décerne de magnifiques funérailles au héros; puis, comme Augereau devenait gênant à Paris et prétendait siéger au Directoire, il lui donne le commandement de Farmée d'Allemagne « pour arrêter ses pernicieux desseins, le récompenser et récarter en même temps ». Toutes ces raisons n'en faisaient pas un général d'armée capable de remplacer Moreau et Hoche. Ne recevant d'ailleurs ni réponses ni avis de l'armée d'Italie, les Directeurs continuent de raisonner dans le vide, prenant leurs instructions pour des victoires, élevant le ton d'un courrier à l'autre, augmentant les exigences, restreignant les concessions, déclarant possible ce qui leur semble souhaitable, tenant pour accompli ce qu'ils ont ordonné et prenant le silence de Bonaparte pour un consentement de la destinée.

Larevellière-Lépeaux présidait alors le Directoire et tenait la plume. Ses dépêches rappellent les beaux jours de Brissot. Le 2 1 septembre, il mande à Bonaparte de conserver à la France les îles Ioniennes et les bouches de Cattaro : la République sera ainsi en mesure de brider l'ambition de la maison d'Autriche du côté de l'Albanie, de la Bosnie, du Monténégro, de

PHerzégovine. Le 23 septembre : FAutriche convoite Malte, elle ne doit point Tobtenir; les vues de Bonaparte sur l'Egypte sont « grandes, et Tutilité doit en être sentie » ; la France déjouerait par là les entreprises des Russes et des Anglais dans la Méditerranée. Le Directoire, du reste, ne veut plus rien donner, les principes s'y opposent : « Nous ne sommes pas entrés en Italie pour nous faire marchands de peuples. » « On ne peut plus penser au moindre ménagement envers la maison d'Autriche, quUl faut attaquer par tous les moyens. Sa perfidie, son intelligence avec les conspirateurs de Tintérieur, sont manifestes. » Le 27 : les Autrichiens ont occupé Raguse, il faut en prendre acte pour occuper Malte; cette occupation devient légitime. Le 29, le Directoire arrête des instructions a irrévocables » : c'est Tltalie libre jusqu'à Plsonzo : ristrie et la Dalmatie, tout au plus, et si Ton ne peut l'éviter, Salzbourg et Passau, à Fempereur; mais le Directoire, délivré de 1'* influence autrichienne », ne veut point renouveler « Terreur monstrueuse du traité d'alliance de 1756 »; il ne veut pas livrer l'Italie. Tel est son ultimatum^ « déjà trop favorable à PAutriche». Le Directoire n'y changera rien. « Il préfère les chances de la guerre. » Ce sera la guerre à coups de révolutions, en Italie, en Allemagne même : « Que la maison d'Autriche se repente de son opiniâtreté... en perdant pour jamais la plus belle partie de ses Etats héréditaires. » Venise doit savoir que Pon combat pour elle; PItalie doit fournir des hommes et de Pargent... Cependant les Directeurs eurent comme une

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sorte de pressentiment de leurs chimères, et ils terminèrent leur dépêche par cette réflexion, la seule partie sérieuse de leur manifeste illusoire : « Le Directoire connaît votre position; il ne s^abuse pas sur Pétatde vos forces : vous ne pouvez compter que sur vousmême et sur votre armée accoutumée à vaincre. »

Bonaparte était bien, pour Tavenir, de Tavis des Directeurs : il voulait prendre le Piémont, organiser l'Italie et la tenir en dépendance, y adjoindre Venise avec toute sa terre ferme, toutes ses lagunes et toutes ses côtes, expulser les Autrichiens de Raguse et des bouches de Cattaro, s^assurer des communications avec TAlbanie, soustraire la Bosnie et THerzégovine à Tambition de Tempereur, s^emparer de Malte et s'établir en Egypte; tous ces desseins germaient dans son esprit comme dans celui des Directeurs et s'y enchaînaient par une sorte de nécessité; mais, tandis que dans Timagination des Directeurs ces idées se groupaient, comme en cohue, confuses et vacillantes, elles s^ordonnaient dans Tesprit de Bonaparte à mesure que, Tune après Tautre, il en réalisait les conditions de succès. C'était, chez les anciens conventionnels et chez le général, la même conception disproportionnée de suprématie européenne. Le Directoire en prescrivait Texécution à coups de décrets sans en donner les moyens, et comptant sur Bonaparte, pour faire Timpossible, il le lui commandait aveuglément. Bonaparte qui voulait accomplir l'entreprise, en voyait les moyens, calculait les étapes et mesurait les coups à la portée de son bras.

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Les lettres qu^il avait envoyées à Paris, du 19 au 25 septembre, réveillèrent les Directeurs de leur rêve. Ils prétendaient faire très grand; mais le premier pas, de quoi tout le reste dépendait, était impossible sans Bonaparte : guerre, paix, victoires, argent, conquêtes, ce général tenait tout en sa main. Les grands chefs d'armée avaient disparu ou étaient écartés. Bonaparte subsistait seul, grandissant dans Popinion, par Pévanouissement de ses émules autant que par ses propres triomphes. Le Directoire fit ce qu^il avait toujours fait depuis 1796 : il se prosterna. Quoi! Bonaparte a douté d^eux et de leur confiance! écrivent-ils le 3o septembre : a Vous avez dû entendre le citoyen Bottot. Citoyen général, craignez que les conspirateurs royaux, au moment oîi peut-être ils empoisonnaient Hoche, n'aient essayé de jeter dans votre âme des dégoûts et des défiances capables de priver votre patrie de votre génie... Le Directoire exécutif croit à la vertu du général Bonaparte, il s^y confie... » Mais Bonaparte ne peut parler de repos ou de démission. La Constitution est en péril si de misérables intrigues « empêchent la République de s^élever à ses destinées; sUl faut renoncer aux résultats de la conquête de ritalie ». oc Si la France n'est pas triomphante, si elle est réduite à faire une paix honteuse, si le fruit de vos victoires est perdu, alors, citoyen général, nous ne serons pas seulement malades, nous serons morts... » Bonaparte a prévu leur réponse, et il a déjà pris ses mesures. Il serre le filet autour de Venise, disposant les choses de manière que les Autrichiens niaient

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qu'à tirer la corde. Il confisque tout ce qui se peut emponer. La docilité des démocrates vénitiens lui rend Topération facile. Il prépare l'occupation de Malte et menace les Autrichiens dans l'Adriatique. Son jeu est dégrossir les difficultés à Paris, afin qu^on y accepte la paix, et d^intimider les Autrichiens par l'appareil de la force, afin qu'ils consentent à signer. II multiplie ses déclarations, qui deviennent comminatoires : c Le Directoire est indigné des menées ridicules du cabinet de Vienne... dit-il aux plénipotentiaires autrichiens. Si vous avez trouvé à Leoben un refuge dans notre modération, il est temps de vous faire souvenir de la posture humble et suppliante que vous aviez alors... Avant les préliminaires, vous n^avez pas voulu reconnaître la République française ; à Leoben vous avez été obligé de reconnaître la République italienne : prenez garde que PEurope ne voie la République de Vienne! »

Si effaré que Ton fût à Vienne, on ne Pétait pas encore au point d^y craindre la république; mais Toccupation de la ville par les Français suffisait à efirayer le peuple. Le gouvernement trouva que ce serait faire un coup de maître d^écarter ce péril et en même temps de s'arrondir en Italie. Thugut raisonnait et spéculait comme les Directeurs : prendre le moins possible, et ménager Pavenir. Donc exiger Venise et toutes ses dépouilles, plus Raguse, Cattaro, Salzbourg, Passau; tâcher de conserver à PEmpire la rive gauche du Rhin dans sa plus grande partie, s^en faire un mérite aux yeux des Allemands; abaisser la Prusse

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qui avait trafiqué de la terre allemande; la décevoir dans ses ambitions de sécularisation; et, si Ton devait, à toute extrémité, consentir la cession totale de la rive gauche, observer la maxime de Marie-Thérèse dans les affaires de Pologne : « Agir à la prussienne, en conservant les apparences de Phonnêteté », c'est-à-dire abandonner en secret le Rhin aux Français, s'en faire payer d'avance en bonnes terres épiscopales ou abbatiales, puis publiquement garantir l'intégrité de l'Empire, renvoyer les accords définitifs à un congrès, y agiter les esprits, y fomenter une ligue de résistance, amener les Allemands à refuser le Rhin aux Français : ensuite, le temps faisant son œuvre, renouer avec les Anglais et les Russes une seconde coalition; moyennant quoi, on chasserait les Français d'Italie et d'Ailemagoie, on recouvrerait les pays perdus, la Belgique et le Milanais, on troquerait la Belgique contre la Bavière, et l'on recevrait de l'Europe délivrée, à titre d'indemnité légitime, ces mêmes terres d'Italie et d'Allemagne, Venise, l'Istrie, la Dalmatie, les Légations, Salzbourg, Passau, que la maison d'Autriche aurait fait le sacrifice d'accepter de la main des révolutionnaires, en compensation de ses pertes. Voilà le plan de Thugut. Ce sera celui de Metternich; l'Autriche le réalisera, en partie, en 1814. Ainsi dans le même temps où le Directoire prescrit à Bonaparte la politique de 1799 et de 180 5, l'Autriche se propose les desseins qui lui feront rompre successivement les traités de Campo-Formio, de Lunéville et de Presbourg. En attendant, Thugut ne cesse pas de vitupérer

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contre le a tripot des brigands de Paris ». Tout dépend, en effet, de Pissue des disputes et dissensions entre le Directoire et les Conseils. « Nous ne pouvons, disait Thugut, espérer de rendre Bonaparte et le Directoire raisonnables que par la sujétion où les mettent ceux qui demandent la paix en France. » Il tâche d^opposer à Bonaparte Moreau, qui semble accessible, et il charge M. de Vincent de faire à ce général a des insinuations ». On sait à Vienne que Moreau est « du nombre des modérés et des bien pensants », qu^il déteste Hoche et Bonaparte : on le prendra par cette jalousie, en lui montrant dans Bonaparte le seul obstacle à la paix. Si Carnot s^échappe et se met à la tête des modérés, si Moreau est assez maître de son armée, il est possible que le Directoire soit contraint de bâcler la paix, de rappeler Hoche et Bonaparte à Pintérieur. Ce serait la guerre civile, et Pon aurait enfin cette Pologne française que PAutriche attend depuis 1790, où il n'y aurait plus, comme dans Pautre Pologne, qu^à se pencher pour prendre.

Sur ces entrefaites, Thugut apprend, coup sur coup, que les Jacobins ont triomphé à Paris; que Moreau est rappelé; que Pichegru est arrêté. Il n^y a plus à compter sur la guerre civile, et il faut ajourner les grandes combinaisons jusqu'au moment où la France sera de nouveau déchirée, où l'Angleterre et la Russie seront en meilleures dispositions. Il ne reste plus dès lors qu^à tirer de Bonaparte le meilleur parti que Pon pourra, c^est-à-dire les clauses les plus confuses possibles pour Pafiaire du Rhin, et autant de terre ita-

lienne quMl sera possible d^en extorquer. L^empereur François écrit à Bonaparte, le 20 septembre, pour témoigner de son désir de la paix; premier pas de ce souverain vers Phomme à qui il devait céder tant de ses provinces, abandonner la suprématie impériale et, finalement, donner sa fille en mariage. Cette fois, il ne s^agitplus de traîner les conférences en chicanes de formes et de délayer des notes de principes : ni Gallo, ni Merveldt ne suffisent plus. Thugut envoie à Bonaparte un homme de confiance, le plus habile et le plus réputé de ses négociateurs, le comte Louis Cobenzl, récemment revenu de Pétersbourg. Bonaparte avait affronté les plus illustres généraux de TEmpire et les avait battus ; mais, dans les négociations, il n^avait eu affaire qu^à des comparses : il les avait trop aisément déconcertés. Il allait, pour la première fois, se trouver en présence d^un partenaire de grande surface et de haute allure, d'un des hommes de cour les plus recherchés, d'un des diplomates les plus considérés dans les chancelleries, qui avait appris à lire avec Kaunitz, qui avait fait ses premières classes, ses « humanités », à Técole de Frédéric, et complété ses études à la cour de Russie. Cobenzl passait, à juste titre, pour expert dans les grandes affaires et versé dans le droit public : il avait négocié deux partages de la Pologne,et il allait reprendre avec Bonaparte le démembrement de Venise au point oti il Tavait laissé naguère avec la grande Catherine (i).

(i) Lettres de Thugut à CoUoredo, 5 août- 1»' septembre 1797; VivENOT, Thugut, t. II. — Sybel, trad., t. V, p. 122 et suiv. HÛFFER, p. 379 et suiv.

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