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CHAPITRE YII

PREMIERS PROJETS d'oPÉRATIONS (1)

Idées de Moreau sur la situation militaire. — Impossibilité d'entrer immédiatement en carnpafjne. — • Création de l'armée de réserve. — JNote de Bonaparte sur la campaqne prochaine. — Les opérations de l'armée de réserve subordonnées à celles de 1 armée du Rhin. — Moreau devra concentrer ses forces entre Bàle et Constance pour le i" germinal. — Moreau refuse de servir sous les ordres de Bonaparte. — La concentration de l'armée ajournée. — Moreau expose ses projets au Premier Consul. — Au lieu de déboucher en masse par Scliaffouse, il préfère utiliser ses tètes de ponts. — Bonaparte essaie de convaincre Dessolle de la supériorité de son plan. — Ar{;uments que lui oppose Dessolle. — Bonaparte cède ; il renonce à se rendi-e sur le Rhin et décide de produire un effort décisif en Italie.

Désireux de faire entrer la nouvelle armée du Rhin en Bavière dès nivôse an VIII, Bonaparte invitait, le l;i frimaire, le Ministre de la guerre à réunir chez lui les généraux Moreau et Clarke, « pour arrêter ensemble un plan d'opérations (2) " . S'il n'est point resté de traces de cette conférence, tout au moins les idées de Moreau sur la situation militaire générale sont-elles connues par une lettre qu il adressait à

(l^ Voir la carte et le croquis n" 1.

(2) Correspondance de Napoléon, n." 4413.

Bonaparte, dans le courant de ce même mois de frimaire (l) .

A son avis, les projets des alliés ne pouvaient consister que dans l'invasion de la France si les armées de la République ne parvenaient pas à pénétrer sur leur territoire. Quelle serait, dans cette hypothèse, la frontière menacée : celle des Alpes ou celle du nordest? Moreau croyait « inutile de chercher à démontrer 1) que les Austro-Russes ne tenteraient pas de s'emparer de l'ancienne Provence; cette opération ne les mènerait « à aucun grand résultat u . S'ils obtenaient, au contraire, des succès en Helvétie ou sur le Rhin, ils trouveraient, en se dirigeant sur la Bourgogne et la Franche-Comté, « une frontière extrêmement ouverte » . On peut en conclure qu'ils porteront leur principal effort dans cette région.

Inversement, le gouvernement de la République avait tout intérêt à projeter l'invasion de l'Allemagne qui présentait également « une frontière sans défense » et qui semblait devoir être plus facile et plus rapide qu'une opération similaire en Lombardie où, d ailleurs, des succès égaux offraient moins de chances de terminer la guerre. Quand bien même l'armée d Italie serait arrivée sur l'Adige, les Autrichiens pourraient encore tenir sur le Rhin; des succès prononcés en Allemagne auraient, au contraire, une influence

(1) Olte lettre autogrnplie est sans date; elle porte comme en-têle : «Au quartier général, frimaire an VIII de la l'iépublique. " A. H. G.)

PREMIERS PROJETS D'OPER ATI 0>; S l'«3

considérable et une répercussion immédiate sur les opérations militaires dans le bassin du Pô.

" Je crois plus facile, écrit Moreau, d'aller à Munich qu'à Vérone et je pense que l'Empereur demandera plutôt la paix quand nous serons maîtres de la Bavière que de la Cisalpine. ;> Toutes les considérations, tant offensives que défensives, font donc ressortir la prédominance très marquée, et encore très réelle de nos jours, de la frontière du nord-est sur celle des Alpes. Très justement, Moreau termine en demandant à Bonaparte d'appeler sur l'armée du Rhin toute la sollicitude du gouvernement, tant pour s'efforcer de pénétrer en Allemagne que pour défendre éventuellement, avec toutes chances de succès, u la frontière la plus exposée de la République » .

Bonaparte était d'accord avec Moreau sur ces diverses questions. » Le but de la République, en faisant la guerre, lui écrivait-il le 30 frimaire, est d'amener la paix. C'est sur l'armée que commande le général Moreau que repose la principale espérance de paixde la République en ce moment (1). »

Il en conclut, telle est du moins la version de Sainte- Hélène, « qu'il ne fallait pas envoyer à l'armée d'Italie

(1) Corresp. de Napoléon, n" 4432.

A SaiiUe-Hélène, Napoléon considérant, comme Moreau, la frontière d'Allemagne comme « prédominante » et la frontière d'Italie comme « secondaire », a repris, sous une forme un peu différente, mais dans le même esprit, les idées de Moreau. [Mémoire'! de Napoléon (Mg.nïholon), I, 43.')

au delà de ce qui était nécessaire pour la porter à 40,000 hommes, et qu'il fallait réunir toutes les forces de la République à portée de la frontière prédominante '^1) » . Dans un Mémoire adressé à Bonaparte le 29 frimaire an YIII (20 décembre), Moreau insiste encore sur le rôle })rimordial qui incombera à l'armée du Rhin où " le sort de la République française va être décidé » . Tous les efforts du Gouvernement doivent donc tendre à la rendre supérieure à celle de l'ennemi, « intéressé comme nous à faire la guerre d'invasion sur cette frontière » .

Dans cet ordre d idées, Moreau regrette qu on en ait distrait, pour les envoyer en Italie, deux demi-brigades d'élite, et qu'un certain nombre de cadres sur lesquels il comptait pour incorporer des bataillons auxiliaires aient reçu une autre destination. Loin de récriminer d'ailleurs, Moreau conclut en ces termes qui attestent la cordialité de ses rapports avec Bonaparte : " Personne n'étant plus à portée de juger de l'importance de l'armée du Rhin que le Consul Bonaparte, je ne ferai aucune demande, et je puis l'assurer qu il doit compter sur mon zèle et mon dévouement pour tirer le meilleur parti possible des forces

(1) Mémoires de Napoléon, loc. cit., 44. — Bonaparte avait oublié ces cousidôrations straté{;iques quand, d'après Mme de Réniusat, il lui disait, le 17 février 1804 : « Moi, jaloux de Moreau! Eli bon Dieu! il lue doit la plus grande partie de sa gloire; c'est moi qui lui laissai une belle armée et qui ne gardai en Italie que des recrues... » (Mme de RÉMUSAT, Mémoires, I, 301.)

qui me sont confiées; elles sont, à la vérité, considérables, mais la li^jne sur laquelle elles doivent opérer est immense, et la quantité de grandes forteresses qui s'y trouvent exige beaucoup de troupes inutiles pour la guerre (1) ».

Moreau estimait alors à un mois le temps nécessaire à ses préparatifs 2), Bonaparte l'avisait, du reste, le 30 frimaire (21 décembre), de l'autorisation qui lui était accordée par le gouvernement de conclure un armistice de trois mois, pourvu que l'armée d'Italie y fut comprise (3) .

Le même jour, il invitait le Ministre de la guerre à envoyer à l'armée du Rhin Bâcler d'Albe. chef des ingénieurs géographes au Dépôt de la guerre. Sa mission était de faire un relevé e.\act des troupes qui la composaient; d'indiquer, sur une carte, leurs emplacements détaillés; de dresser un tableau d'effectif, par arme et par corps, avec la mention de la position de chaque unité; d'établir un état de situation des places de guerre de première ligne comprises dans 1 arrondissement de l'armée, avec mention de leurs approvisionnements de toute espèce, et un état semblable de l'artillerie de l'armée et de ses besoins.

Moreau devait renvoyer Bâcler d'Albe, le plus tôt

(2) Corresp. de Napoléon, n" 4432.

(3) Ibid.

140 l'.ONAPAÏîTE ET M 011 EAU

possible, à Paris, après lui avoir remis ses notes sur la situation militaire, le personnel et le matériel des troupes dont il avait le commandement en chef, ainsi qu'un Mémoire » annonçant, d'une manière positive, au Gouvernement, le plan arrêté pour le commencement des opérations militaires, et le développement des moyens qu'il se propose d'emplover pour le mettre à exécution (I) ».

Dès son arrivée à l'armée, le 5 nivôse (26 décembre) , Moreau ne tarda pas à constater que le délai d'un mois qu'il avait demandé pour terminer ses préparatifs, était loin de suffire, en raison de la désor^^anisation et du dénûment de l'armée (2) .

(i Veuillez dire au Consul Bonaparte " , écrivait-il, le 10 nivôse, au Ministre de la guerre, « qu'il ne peut pas compter que nous entrerons en campagne à l'époque où il le croyait; cela est impossible. Mais dites-lui que je ne perdrai pas de temps et que nous commencerons le plus promptement que ce sera possible (3) . ')

Il renouvelait, le surlendemain, cette déclaration à Bonaparte kii-méme (i) et insistait, le même jour, auprès du Ministre de la guerre, pour obtenir que les troupes, le matériel et les ressources de toute nature

(1) Coiresp. do Napoléon, ii" 443.3.

(2) Cf. clm pitre IV.

(3) Moreau au Ministre de la guerre, /iiricli, 10 nivôse (A. H. G.).

(4) Moreau à Bonaparte, Ziirich, 12 nivôse (^A. H. G.\

PREMIERS PROJETS D'OPERATIONS iVT

fussent réunis sur la partie des frontières où l'ennemi ferait son effort et où la France aurait intérêt à produire le sien (I).

Le 1 1 pluviôse, le Premier Consul envoyait en Helvétie le chef de brigade Dui'oc, son aide de camp, avec mission de parcourir « les différentes positions qui y ont été attaquées et défendues pendant la dernière campagne (2) ^ et dans le but d'avoir toujours auprès de lui « quelqu un qui connaisse la nature du pays (3) » . Moreau devait remettre à Duroc un état exact des troupes composant l'armée du Rhin et de leur organisation actuelle, ainsi qu'une " note détaillée » exposant ses idées sur les opérations militaires de la campagne qui allait s'ouvrir (4j .

Moreau répond à ce sujet, au Premier Consul, le 18 pluviôse (7 février). Il remettra à Duroc « quelques notes» sur ses projets f^5) . A son avis, le succès est assuré si l'armée du Rhin parvient à entrer en campagne avant l'ennemi, mais il ne faut pas y songer actuellement, sous peine des « plus grands malheurs, dans l'état de misère et de détresse où elle se trouve (6) " .

(1) Moreau au Ministre de la {;uerre, Zurich, 12 nivôse (A. H. G.).

(2) Il s'ajjit des positions « en avant et en arrière de Zurich», Le Premier Consul au chef de brigade Duroc, Paris, il pluviôse, Caries p. inédite de Napoléon.

(3) Corresp. de Supoléon, n" 4557.

(4) Ibid.

(5) Ces notes n'ont pas été retrouvées.

(6 Moreau à Bonaparte, Baie, 18 pluviôse (A. II. G.)

148 B0>' APARTE ET MOUEAU

Quatre jours auparavant, Moreau avait été informé de la retraite définitive de l'armée russe (1). La nouvelle se confirme d'abord (2), puis est démentie : le 27 pluviôse, on parle de son retour (3). « Tout cela, observe justement Moreau, marche comme l'esprit de Paul I" (-i) . » Il n'en est pas inquiet, d'ailleurs, si l'archiduc Charles conserve le commandement de l'armée autrichienne d'Allemagne. Il sait que Souvorov et lui se détestent, se seconderont mal et se feront probablement battre l'un après l'autre. Mais si, comme on l'assure, l'archiduc est remplacé par Kray, placé sous les ordres supérieurs de Souvorov, « alors il faudra batailler sévèrement " .

Toutefois, même dans cette hypothèse, Moreau '^Ê espère, grâce aux secours qui lui parviennent, réorganiser ses troupes, remonter leur moral et obtenir des succès. Il ne redoute que l'armée autrichienne d'Italie. Si elle n'est pas contenue dans le bassin du Pô, elle pourra déboucher, par le Gothard, sur les derrières de l'armée du Rhin; aussi considèrc-t-il comme essentiel

(1) " Les premiers rapports, écrit-il, m'en sont venus il y a quatre jours. >i (Moreau à Bonaparte, Bàle, 19 pluviôse, A. H. G.\ Ces rapports avaient été expédiés de Uatisbonne le 6 pluviôse.

1^2) Moreau à Bonaparte, Bàle, 19 pluviôse (A. H. G.).

(3) Moreau à Bonaparte, Bàle, 27 pluviôse (A. H. G.).

(4) Ibid.

En réalité, l'ariuée ru.^se avait reçu l'ordre de se retirer déHnitivenient le 18 janvier 1800 ([IL'rFKn, Quellen ziir Gcscliiclite des Zeitalters der franzosischen Révolution, 1™ partie, I, 526, Bellefjarde à Thu{;ut, l'ra{;ue, 18 janvier 1800). — Le départ des premières colonnes fut fixé au 26 janvier suivant (Bellegar<le à Thu{;ut, l'rajjue, 21 janvier, ihid.)

que Masséiia prenne vijjoureusement l'offensive si l'ennemi se dég'arnit en Lombardie, pour tenter de faire irruption en Helvétie (1).

Moreau ignorait alors, très vraisemblablement, que Bonaparte se proposait d'organiser une armée de réserve au moven des forces disponibles à l'intérieur du territoire, soit dans les dépôts de l'armée d'Orient, soit dans l'ouest, depuis la pacification de l'Anjou et du Poitou (2). Le Ministre de la guerre avait reçu du Premier Consul des instructions à ce sujet, dès le 5 pluviôse, avec la recommandationde tenir» extrêmement secrète la formation de ladite armée » , même dans ses bureaux, auxquels il ne devait demander que les renseignements « absolument nécessaires (3) " .

Aucun document ne permet d'affirmer que Bonaparte fût fixé, dès cette époque, sur l'emploi qu il ferait de ces forces dont il se réservait le commandement direct (i) et dont le rassemblement allait s'effectuer d'abord : la droite à Lyon, le centre à Dijon, la gauche à Ghâlons-sur-Marne, puis dans une zone plus restreinte, autour de Dijon. Il semble pourtant que la constitution de cette armée répondit, dans sa pensée, à la conception de frapper un coup décisif sur

(i) Moreau à Bonaparte. Bàle, 18 pluviôse (A. H. G.\

(2) Les royalistes de l'Anjou et du Poitou avaient accepté la paix les 27 et 28 nivôse (17 et 18 janvier 1800).

(3j Corresp. de Napoléon, n" 4552.

(4^ La Constitution de l'an VIII ne lui conférait pas le commandement <le l'armée qui fut placée nominalement sous les ordres de Berthier, auquel Carnot succéda au ministère de la Guerre le 12 {jerminalan VIII.

150 HONAPAKTE ET MOTIEAU

rimmense théâtre d'opérations qui s'étendait depuis Mavence, par Baie et le Saint-Gothard, jusqu'à la Rivière de Gènes, et qu'il se réservât de déterminer ultérieurement le moment et le lieu de son intervention. (i Une armée de 35,000 hommes, écrivit-il plus tard, fut réunie sur la Saône pour se porter au soutien de l'armée d'Allemagne, si cela devenait nécessaire, déboucher par la Suisse sur le Pu, et prendre l'armée autrichienne à revers... (Ij ».

C'est ce dernier projet qui paraissait prévaloir dans l'esprit du Premier Consul, vers la fin de pluviôse. Le fait résulte d'une « Note sur la campagne prochaine " datée du 29 pluviôse (18 février), non signée, il est vrai, mais probablement écrite sous 1 inspiration, sinon sous la dictée de Bonaparte (2). D'après ce document, les forces de la République seront réparties ainsi qu'il suit :

Armée du Rhin 120,000 hommes

— d'Italie 50,000 —

— de réserve 60,000 —

A Paris 4,000 —

En Hollande 12,000 —

Dans l'Ouest 20,000 —

A l'intérieur 30,000 —

(1) Mémoires de Napoléon j^Goi'MCMD;, I^ 1G2.

(2) A. II. G. Une autre Note du même jour et de la même main est écrite sur du papier à cn-lèlc du l'rcmier Consul. L'écriture parait être lie celle de lîourrienne.

PIIEMIEUS PROJETS I»'0 l'EIi AT I 0 N S 151

Larmée du Rhin, réunie tout entière entre Neuf- Brisach etSchaffouse (1), devra commencer son mouvement dans le courant de mars et se porter sur Stockacli et Ulm.

Après avoir examiné ce que pourra faire l'ennemi dans différentes éventualités, Tauteur de la Noie conclut :

a 11 faudrait qu'au commencement d'avril, au moins 40,000 hommes de l'armée de réserve fussent prêts à marcher et rendus dans le courant d'avril en Suisse. Cette réserve joindrait le gros détachement qui aurait été laissé par l'armée du Rhin et se présenterait par Rellinzone, droit à Milan, dans le courant de mai 1) .

11 ne s'agit donc pas explicitement de renforcer 1 armée du Rhin au moyen de l'armée de réserve (2) . L'idée qui semhle prévaloir dans l'esprit du Premier Consul, est d'employer celle-ci à produire un effort décisif en Lombardie, sans toutefois qu'elle ait pris encore une forme précise en ce qui concerne le point de passage des Alpes.

(1 î Le clioix lie ceUe zone de concentration que Bonaparte recommandera vivement à Moreau, est un des indices ijue la note en question doit Ini être attribuée d'une manière plus ou moins directe. La mention, faite dans cette note, de la répartition de toutes les forces de la l'épuijlique en est une autre.

^'2) Le 6 ventôse, Bonaparte écrit à Brune : « ... Je ne pense pas encore à aller à l'armée du Piliin, et, lors(|ue j'y penserai, vous pouvez compter que je vous y réserverai une place... » (^Coriesp. de î^^apoléon, n" 4619.)

Le 29 pluviôse, il dicte une « Note pour Tapprovisionnement de la Réserve » qu'il désire réunir à Zurich et qu'il projette d'acheminer en Italie, par Coire et le col du Spliigen (1;. Mais, d'autre part, il charge son aide de camp. Le Marois, de reconnaître le passage du Saint-Gothard (2) et, le 14 ventôse, il écrit à Masséna de recommander au chef de la garnison de Gavi de ne pas se décourager : » Dans tous les cas, nous le dégagerons, fût-ce même par Trente (3) » . Enfin, le sous-lieutenant Tourné, aide de camp de Clarke, est envoyé dans le Valais, au commencement de ventôse, pour compléter les renseignements que l'on possédait déjà, au Dépôt delà guerre, sur la haute vallée du Rhône et les passages du Saint-Bernard et du Simplon [A). Mais, quelque fût le col dont il ferait choix, Bonaparte considérait comme une nécessité primordiale de subordonner, au début de la campagne, son mouvement à celui de l'armée du Rhin eu Bavière.

« Nous n'avons pas besoin, a-t-il écrit à Sainte- Hélène, de réfuter l'assertion que le Premier Consul voulait déboucher des montagnes de la Suisse en Italie, sans prendre l'offensive sur le Rhin; cela est trop absurde. Bien loin de là, il ne croyait pas que la

(1) Corresp. de Napoh'o'i, n" 4605.

(2^ Ilnd., n''4627.

(3) Ibid.,n"UQH.

(4) CucN'AC, Campagne Je Vm-inée de réserve en 1800, I, 99 et suiv.

diversion par le Saint-Gothard fût possible si, au préalable, on n'avait battu et rejeté l'armée autrichienne au delà de Lech ; car l'opération de 1 armée de réserve eût été une insigne folie si, au moment où elle fut arrivée sur le Pô, l'armée autrichienne d'Allemagne eût pris l'offensive et battu l'armée française. S il eût voulu, à toute force et conduit par la passion, prendre d'abord l'Italie, qui 1 eût empêché de laisser l'armée d'Helvétie dans la situation où elle se trouvait, en janvier 1800, et d envoyer les 40,000 hommes dont il la renforçait à Gênes, ce qui aurait permis à Masséna de s'avancer sur le Pô. Napoléon savait bien que 1 Italie n'était pas la conséquence d'une victoire en Allemagne, que c'était le corollaire du succès obtenu sur la frontière prédominante Ij . »

Or, le 10 ventôse (V mars), Moreau, malgré les demandes réitérées du Premier Consul, ne lui avait pas encore envové son plan. Il n'aurait, disait-il, dd opinion bien prononcée sur les premières opérations de la campagne qu'au moment même d agir « ; elle était subordonnée à la position qu occuperait alors l'armée ennemie [2).

Bonaparte chargea alors le Ministre de la guerre d'envoyer, par un courrier extraordinaire, les instructions suivantes à Moreau (3^ :

(1) Mémoirei de Napoléon (Montholox), I, 48.

(2) Moreau à Bonaparte, Râle. 1" ventôse (A. H. G.)-

^3^^ Elles furent expédiées le Ji ventôse. Moreau à Bonaparte, Râle, 17 ventôse (A. II. G).

15'* lîONAPAllTE ET M 011 EAU

L'armée du Rhin sera divisée en quatre corps (1) : le quatrième, portant le nom de corps de réserve, sera commandé par Lecourbe et destiné à servir de réserve aux trois autres, à garder la Suisse et à combiner ses opérations avec celles de l'armée d'Italie (2 . Moreau concentrera, le plus tôt possible, toutes ses forces, avant le 1" germinal (22 marsj , entre Bàle et Constance; la gauche pourra s'étendre jusqu'à Strasbourg pour la facilité des subsistances. Il fera jeter, dans le plus bref délai, un pont sur l'Aar, de façon à rendre extrêmement rapides les mouvements de Bâle à Constance. Il rassemblera « tout ce qui est nécessaire pour pouvoir jeter trois ponts dont l'étendue sera calculée sur la largeur du Rhin, entre Schaffouse et Constance » . Il enverra « en toute diligence » à Paris, Dessolle, son chef d'état-major, ou, s'il ne peut se passer de ses services, le général Lecourbe, accompagné d'un des adjudants généraux de Dessolle. Le délégué dont Moreau aura fait choix » rapportera, à son retour, le plan des premières opérations de la campagne, combiné avec celui des autres armées (3) ».

La conception de Bonaparte consistait donc à ."■roupcr toutes les forces entre Bàle et Constance, et à déboucher en masse sur la rive droite du Rhin, au

(1) Pour le détail de l'orfianisatiuii; voir chapitre XV'. (2"* On observera que Moreau appelait "curps de réserve» celui dout il s'était réservé le commandeinent direct. Cf. cliap. V, p. 118. (3} Corresp. de Napoléon, n° 4626.

PREMIERS Pl'.O.lETS D'O PÉR ATI 0^' S 155

nord de Schdffouse, en surprenant Tarmée autrichienne disséminée de Mayence à Goire.

Convaincu, à juste titre, de la nécessité de battre et de rejeter Tarméc autrichienne d'Allemag^ne au delà du Lech avant d'entreprendre le passage des Alpes, Bonaparte songea à se rendre, vers le 10 germinal, à l'armée du Rhin, à la renforcer de l'armée de réserve et à prendre le commandement de toutes les forces ainsi réunies (Ij. « Il n'est pas impossible, écrivait-il à Moreau, le 10 ventôse, si les affaires continuent à bien marcher ici, que je ne sois des vôtres pour quelques jours (2). »

Si vaguement ébauché que parût encore ce projet, la nouvelle qu'en reçut Moreau, le 15 ventôse, suffit à le déterminer à un parti extrême. Disgracié par le Directoire, il avait pu consentir, l'année précédente,

(1) Conesp. de Napoléon, n°' 4627 et 4639; Mémoires de Napoléon CTOLRGArD , I, 162.

■2'i Ibid., n"4627.

Le bruit du départ du Premier Consul pour l'armée courut à Paris, à cette époque, à plusieurs reprises. (Aulard, Paris sous le Consulat^ I, 92.; On voit (jue Bonapnrte projetait de se rendre sur le Rhin avant de connaître le plan d'opérations de Moi-eau et avant le voyage de Dcs- •solle à Paris. Or, à Sainte-Hélène, Napoléon a présenté les faits dans Tordre inverse. Après avoir parlé du plan déconcentration de l'armée entre R.'ile et Constance, il ajoute : » Le {jénéral Moreau était incapable d'exécuter et même de comprendre un pareil mouvement; il envoya le général DessoUe à Paris présenter un autre projet au Ministre de la guerre suivant la routine des campagnes de 1796 et 1797... Le Premier Consul, fortement contrarié, pensa un moment à aller lui-même se mettre à la tète de l'armée... Mais l'agitation intérieure de la République s'opposa à ce qu'il quittât sa capitale et s'en éloijjnàt pour autant de temps... » (^Mémoires de Napoléon [GouRcaud], I, 164.

à servir sous les ordres de Schérer, mais il n'entendait plus se contenter d'un rôle subalterne qui lui paraissait d'autant plus immérité qu'il jug^eait considérables les services qu'il avait rendus à Bonaparte le 18 brumaire. Admettant déjà comme certaine l'arrivée du Premier Consul, ou voulant la prévenir, il lui fit connaître quil se retirerait (1). |"

« Ne prévoyant pas que vous viendriez prendre le commandement de l'armée, je l'avais placée autrement que me le prescrit le Ministre de la guerre, mais on va mettre la plus grande célérité à la rassembleraux points qu'il indique, et, en vous la remettant, j'aurai l'avantage de vous laisser une armée pleine de bonne volonté, et qui, dirigée par vous, ne peut man- '

quer d'obtenir les succès les plus brillants (2). » Moreau s'empressa d'ailleurs d'expédier des instructions relatives à la nouvelle organisation de l'armée telle que l'avait prescrite le Premier Consul. 11 ordonna, en outre, la concentration de trois corps : aile droite, centre et réserve, entre Bàle et Constance et au sud en Helvétie, le quatrième venant se ras-

(1) Le fait est affirmé par Thiéhaull fjui iléclare le tenir de l'ailjudant général Fririon (III, 33V et suiv.V Thiébault est souvent sujet à caution, mais ici son affirmation se trouve corroborée par un passage, cité plus loin, «l'une lettre ilc Moreau à I3onaparte.

« Moreau ne voulut pas accepter un tel rôle; il tlit hautement dans un diner qu'il donnait à un grand nombre de généi'uux « cpi il ne vou- « lait pas d'un petit Louis XIV à son année, et fjue si le Premier Consul y arrivait, il partirait. » (r.orviox Saint-Cyr, loc. cit., II, 103.)

(2J Moreau à Ronaparto, Ràlp, 17 ventôse (A. 11. G.). '

sembler entre Bàle et Brisach 1). Mayence, Strasbourg et toutes les places de première lig^ne ne devaient conserver pour toute garnison, suivant les instructions du Premier Consul, que les dépôts des demi-brigades et des régiments de cavalerie (2; , mais Moreau prit sur lui d'y laisser quelques troupes en plus (3).

Rendantcompte à Bonaparte, le 21 ventôse, du commencement d exécution des mouvements de concentration de 1 armée sur sa droite, Moreau appelait son attention sur la nécessité d'ouvrir les opérations dès ({u ils seraient terminés, c'est-à-dire vers le 1" germinal. Il invoquait, à cet effet, deux arguments : d'une part, les difficultés de l'alimentation dans une zone aussi restreinte; d'autre part, le défaut de protection du bas Rhin où l'ennemi pourrait faire « quelque entreprise " . Si donc l'armée française n'était pas prête à agir très peu de jours après l'achèvement de la concentration, Moreau jugeait essentiel de surseoir à son exécution (4). De fait, le 24 ventôse, influencé peut-être par Lecourbe qui se montrait très inquiet au sujet des subsistances, Moreau prit, de sa propre initiative, cette détermination, et prescrivit d'arrêter

(1 ! DessoUe au Connnissaire ordonnateur en chef, 17 ventôse

(2) Corresp. de Napoléon, n"' 4626 et 4661.

(3) Moreau à Bonaparte, Bàle, 21 ventôse ^A. II. G.).

(4) Moreau à lionaparte, Bàle, 21 ventôse (x\. H. G.). — Cf. Moreau à Bonaparte, Bàle, 30 ventôse ~^lbid.).

158 BONAPARTE ET MOllEAU

provisoirement, pendant cinq jours, toutes les troupes sur les points où elles se trou\aient à cette date (1) .

L'opération fut remise au 6 germinal (2) . Le mouvement avait été suspendu en temps utile pour ne point donner d'inquiétude sérieuse pour les appro\ isionnements, mais les diverses unités furent " amoucelées » et se trouvèrent dans un désorxlre qui, suivant l'expression de Moreau, » ne ressemblait pas mal à l'incertitude de l'armée russe en Bohême (3 " . Quelques jours suffirent toutefois pour remédiera cet état de choses, quand le Premier Consul eut autorisé Moreau à ajourner sine die l'exécution de la concentration générale entre Strasbourg, Bàle et Constance (4).

Si, comme tout permet de le supposer, Moreau fut mécontent d'apprendre l'arrivée prochaine du Premier Consul, il n'en laissa rien paraître dans sa correspondance, à part la détermination, de ne pas servir sous ses ordres. " Recevez mon compliment, lui écrivait-il, sur la promptitude avec laquelle vous avez fini la guerre des Chouans... (5i ». » Vous pouvez compter sur tous mes efforts [)our rassembler tous les

(i) Ordres (le Moreau du 2V vcnlôse ^A.. M. G.}. (2) Moreau à Bonaparte. B.-ilc, 24 ventôse {\. H. G.'; De-sollp ■à Sainl-Gyr, Bàle, 24 ventôse (Ibid.).

(3} Moreau à Bonaparte, Bàle, 30 ^entôse (.\. II. G.).

(4) Corresp. de Napoléon, n" 4672.

(5) Moreau à Bonaparte, Bàle, 17 ventôse [A. il. G.).

moyens qui vous seront nécessaires (I). " Et, en agissant ainsi, en ne se bornant pas à de vaines affirmations, Moreau avait d'autant plus de mérite qu'il désa})prouvait les dispositions que lui avait prescrites le Ministre de la guerre, au nom du Premier Consul. Il n'en avait ordonné l'exécution que parce qu'il crovail à la prochaine arrivée de Bonaparte (2).

" ]Se me regardant plus comme destiné à commander l'armée, lui déclarait-il, j'ai dû exécuter à la rigueur l'organisation et le placement que me prescrivait le Ministre de la guerre; mais si vous ne m'eussiez pas annoncé votre arrivée, et qu'on ne m'eût pas parlé d'un autre successeur, alors je me serais bien donné de garde de déférer aux ordres du Ministre de la guerre, car je ne vous dissimule pas que je ne ferai jamais marcher à l'ennemi, comme général en chef, qu'une armée que j'aurai organisée moi-même etque je ferai mou\oir d'après ma méthode de faire la guerre, parce que je crois qu on n'exécute bien que ses idées ' 3 , . "

Bien renseigné sur la force et les emplacements de 1 armée ennemie (4), Moreau fait connaître pour la

(1) Moreau à Bonaparte, Bàle, 21 ventôse (A. IT. G.).

(2) Moreau à Bonaparte, Bàle, 24 ventôse (A H. G.).

(3) Moreau à Bonaparte, Bàle, 30 ventôse {A. M. G.).

(4) Renseignenicnts adressés le 12 pluviôse au Ministre des relations extérieures par Baclier, chargé d'affaires près la diète de l'Empire à Francfort (A. II. G.^; Notes politiques reçues à l'armée du Rhin le 28 pluviôse; Renseignements reçus le 30 pluviôse, par le Ministre de la guerre, comportant un état de l'nrméc nutricliifrinc, indiquant l'em-

160 BO>'AI'ARTE Eï MOREAU

première fois ses projets au Premier Consul, par une longue lettre datée du 24 ventôse (15 mars).

il reconnaît qu'il est impossible déjuger la situation en Italie mieux que ne l'a fait Bonaparte : il considère le succès définitif comme assuré sur ce théâtre d'opérations, car l'armée de réserve permettra de réparer un revers avant que l'ennemi ait eu le temps d'en profiter. La perte même de Gènes n'aurait qu'une importance secondaire.

« Je suis fâché, ajoute-t-il, de n'être pas de votre avis sur la guerre d'Allemagne. Ce théàtre-ci diffère entièrement de l'Italie, pays extrêmement resserré où l'on peut et où 1 on doit être toujours très rassemblé, les diversions ne pouvant jamais y avoir qu'un effet de vingt-quatre heures (1) . »

La distinction qu'établit Moreau entre les deux régions ne semble pas justifiée. Si resserré qu'il affecte de considérer le théâtre d'opérations du nord de lltalie, il est manifeste que des diversions exécutées, par exemple, de la Stradella sur Vérone ou de Gênes sur Mantoue, ont une ampleur supérieure à une journée de marche. Au surplus, Bonaparte avait montré, dans sa campagne de 179(), à Castiglione, à Arcole, à Rivoli notamment, le parti qu'un général

pincement de chaque régiment; Bulletin de renseijjnements de l'armée du Uhin du 24 ventôse Ibid.^.

Moreau se déclarait satisfait des informations qui lui étaient parvenues. (A Bonaparte, 24 ventôse, A. H. G.)

(i) Moreau à Bonaparte, Bàle, 24 ventôse (A. H. G.)

habile peut tirer d'une diversion de faible envergure en rappelant un détachement sur le champ de bataille et en le faisant concourir à l'action g^énérale, tandis que l'adversaire n'a pas su prendre la même mesure en temps utile (1) .

« Considérez, écrit Moreau, notre ligne d'opérations depuis Constance jusqu'à Mayence. Nos forces étant à celles de l'ennemi dans la proportion de 100,000 à 80,000 hommes, cette supériorité est peu sensible si on ne l'oblige pas à faire des détachements » qui donneront, en dernière analyse, à l'armée du Rhin, un grand avantage numérique sur le corps qu'elle se proposera d'attaquer, quand bien même elle aurait été contrainte à ne pas tenir ses forces réunies.

« La démonstration, dit-il, sera peut-être plus précise. " En maintenant à Mayence un corps de 20,000 hommes qui menacera les derrières et les magasins de l'ennemi, il compte obliger Kray à lui

(1) « Quand il [Bonaparte] est obligé de détacher des divisions.,., elles sont à dix ou douze kilomètres du corps de bataille. Chacune d'elles peut être rejointe par les autres pour une action décisive... Ces corps détachés dans le.s directions intéressantes ou dangereuses pour protéger et renseigner l'armée, sans s'en écarter, nul n'en avait connu l'usage et déjà il est systématique chez Bonaparte. Il a, du premier coup, tiré tout le parti possible de l'instrument nouveau que la Révolution lui a donn:'.

M II le manie avec une perfection consommée, détachant et rappelant ses divisions à point nommé, utilisant, dans une action commune, deux forces en apparence contradictoires, la souplesse du principe divisionnaire et la puissance d'un commandement unique. » (J. C, Études sur la campagne de 1796-97 en Italie, 62-63.)

162 BONAPARTE ET MOllEAU

opposer sur ce point des forces égales et probablement supérieures. Il est convaincu d'autre part, qu'en faisant déboucher des détachements par Kehl et Brisach, il forcera les Autrichiens à placer dans les vallées de la Kinzig et d'Enfer des troupes d'effectif au moins équivalent, c est-à-dire une vingtaine de mille hommes.

Dès lors, l'adversaire ne disposera plus, au nord de 8chaffouse, vers Tiittlingen et Donaueschingen, que de 40,000 hommes qu'il attaquera avec 60,000, Il proportion sans contredit plus avantageuse que celle de 100,000 à 80,000 hommes; un troisième détachement de 20,000 hommes nous mettrait en force double (1) . »

Le raisonnement de Moreau, exact en théorie en ce qui concerne les effectifs en présence, peut soulever une série d'objections. D'abord il n'est nullement prouvé que l'ennemi agisse comme il le pense et qu'il oppose aux détachements français des corps numériquement égaux. Un général habile s'efforcera, au contraire, de contenir ces détachements avec des forces plus faibles et strictement suffisantes pour les empêcher de participer à la bataille générale. La vallée de la Kinzig et le val d'Enfer se prêteraient fort bien à des combinaisons de ce genre et, en ce qui concerne le corps de Mayence, son cloignement du

(1) Moreau à Bonaparte, Bâlc, 24 vcnl«)se (A. JI. G.).

général en chef rend très improbable sa coopération ultérieure, même si l'adversaire, bien avisé, ne lui opposait que quelques escadrons destinés à l'observer et à l'inquiéter.

Que devient, dans ces conditions, la proportion de 60,000 contre 40,000 hommes que Moreau espère réaliser au nord de Schaffouse ? Ne risque-t-il pas d'avoir à lutter avec 60,000 hommes contre 80,000 ? On ne saurait objecter qu'il rappellera ses détachements, au moins ceux de la Kinzijr et du Val d'Enfer. En raison du coude que le Rhin forme à Bàle et du massif isolant constitué par la Forêt-Noire, l'ennemi tient la corde de l'arc que les troupes françaises auront à parcourir; il a donc toute latitude pour grouper toutes ses forces le premier.

Au débouché par l'Helvétie, préconisé par Fjonaparte, Moreau voit un autre inconvénient, celui « de forcer à laisser des garnisons à Mayence et à Cassel, à Landau, Kehl et Vieux-Brisach qui ne se trouvent plus couverts par le mouvement » . Cette objection était sans valeur aux yeux du Premier Consul qui avait recommandé de ne maintenir dans ces places que des dépôts suffisant à les garantir d'un coup de main. Le temps nécessaire pour les emporter par un siège en règle était d'ailleurs beaucoup trop considérable pour que l'influence décisive d'une bataille générale ne fût pas intervenue auparavant. Battus en rase campagne, les Autrichiens abandonneront

d'eux-mêmes leur entreprise. S'ils sont vainqueurs, la résistance plus longue de quelques forteresses ne préservera pas le pays de l'invasion, et les garnisons qui les défendent auraient changé peut-être le sort de la bataille, si elles y avaient été présentes.

Moreau estime que l'armée franchissant tout entière le Rhin, entre Schaffouse et Constance, comme le désire Bonaparte, déboiuchera « trop amoncelée par deux ou trois gorges très resserrées; vous conviendrez, dit-il au Premier Consul, qu'on ne pourrait y rendre bien mobile une force aussi considérable; l'ennemi, parfaitement placé, s'apercevrait peu de son infériorité (i). » L'examen d'une carte montre que cette appréciation du terrain dans la région Engen, Stockach, Thengen, Schaffouse était empreinte d'un certain pessimisme et que la crainte de ne pas pouvoir utiliser toutes ses forces semblait peu justifiée.

La concentration entre Bàle et Constance, recommandée par Bonaparte, présente, d'aprè.s Moreau, de graves inconvénients au point de vue des subsistances. Les approvisionnements seront promptement épuisés et il sera bien difficile d'en assurer le renouvellement, faute de moyens de transport et de ressources, l'Helvétie étant absolument ruinée (2).

(1) Moreau à Bonaparte, Bàle, 24 ventôse (A. H. G.).

(2) Moreau au Ministre de la guerre, Zurich, 12 nivôse (A. H. G.); Au Preauer Consul, Bàle, 19 nivôse et 19 pluviôse (^Ibid.); Au

" De 1 autre manière, dit-il, vous tirerez de Strasbourg et de Brisach même, pour faire subsister toute l'armée, dès que la vallée de la Kinzigf et le Val d'Enfer seront libres. »

Cet argument, qu'approuvait Lecourbe (1), ne manquait pas de valeur, mais, ou bien il était prépondérant et, dans ce cas, tous les autres, d'ordre stratégique, étaient inutiles; ou bien il était secondaire et devait s'effacer devant ceux-ci.

En débouchant par Mayence, ajoute Moreau, on a encore l'avantage de dissiper tous les rassemblements de milices qui se forment entre le Mein et le Danube ; d'imposer de fortes contributions ; d'avoir un corps dont l'entretien ne coûterait rien à la République (2);

Ministre de la {juerre, iîâle, 21 pluviôse (^Ibid.). — Cf. Rapport de Piclion (p. 70, note 2).

(1) « Le général Lecourbe arrive à l'instant, très inquiet de la nmnière de faire subsister les troupes qu'on rassemble en Helvétie, persuadé coaune moi qu'elles y mourront de faim si elles y restent léunies quelques jours, particulièrement la cavalerie. » (Moreau à Bonaparte, Bàle, 24 ventôse (A. H. G.).

(^2) Il est curieux de trouver dans un mémoire de Bâcher, du 30 pluviôse an VIII, l'idée du débouché par Mayence. Après avoir examiné divers projets d'invasion, Bâcher conclut ainsi : « Il ne reste donc plus que la route du Mein qui puisse présenter quelques avantages à une armée française qui se proposerait de faire une invasion dans le sud de l'Empire germanique pour y prendre une position militaire et s'entretenir aux dépens de ses ennemis... Le moyen le plus sûr de dissiper promptement tous ces rassemblements armés (milices) qui n'ont jusqu ici que peu d'ensemble et de consistance, serait de les tourner. » (A. H. G.) Dans une lettre adressée, le 10 mars 1825, au colonel de Carrion-INisas, Dessoile a nié que Moreau eût jamais pensé à faire déboucher un corps d'armée jiar Mayence. Ses souvenirs l'ont évidemnienl trompé. Cahrion-Nisas, loc. cit., 158).

106 r.O:S APARTE ET MOREAU

« de dégager les fonds numéraires de presque toutes les places de commerce de nos frontières et de l'Helvétie qui sont à Francfort, nos ennemis ne les laissant point passer et, sans eux, il est impossible de réaliser les traites dont nous sommes inondés. » C'étaient là (les avantages très réels, sans doute, mais il est permis de douter qu'ils fussent de nature à compenser les inconvénients d'un détachement à si grande envergure.

Moreau se montrait inquiet à la pensée de franchir le Rhin sur trois ponts jetés entre Schaffouse et Constance; il jugeait « dangereux d'aborder rennemi sans manœuvrer à l'appui de nos excellentes tètes de ponts " de Mayence, de Kehl, de Brisach et de Bâle. Il désapprouvait la concentration générale des forces avant le débouché, estimant qu'elle divulguerait ses projets à l'adversaire, tandis que son intention était de le tromper sur le véritable point d'attaque. « Chacun, écrivait-il, serait parti de son cantonnement et eût marché isolément jusqu'au point où j'étais sur de trouver l'ennemi que l'on eût attaqué le lendemain de l'arrivée de l'armée (1). » Cette conception reposait sur la passivité absolue des Autrichiens et n'envisageait pas l'hypothèse où ils prendraient eux-mêmes l'offensive pour battre en détail les diverses colonnes françaises avant leur réunion. N'était-il pas préfé-

(1) Moreau à Bonaparte, Bàle, 24 veotùse ( A. H. G.).

rable, comme le conseillait Bonaparte, de rassembler (rabord tous ses moyens et de n'aborder l'ennemi qu'avec leur entière possession? La concentration entre B.àle et Constance pouvait au surplus être dissimulée à l'adversaire, car, suivant l'opinion de Napoléon à Sainte-Hélène, « il ne fut jamais un meilleur rideau qu'une rivière aussi larg-e que le Rhin pour masquer ses mouvements; le succès était infaillible l). -

Poussant jusquà ses plus extrêmes limites le principe de l'économie des forces, Bonaparte voulait concentrer toutes les troupes de l'armée du Rhin, sans exception, entre Schaffouse et Constance. Son intention était de ne laisser, depuis Mayence jusqu'à Bâle, (jue quelques bataillons de dépôt dans les places fortes. Sans doute, cette partie de la frontière était couverte indirectement par le rassemblement même de larmée, en ce sens qu'une offensive autrichienne vors le Rhin moyen eût été prise immédiatement, en flanc et à revers, par les corps français débouchant par Schaffouse.

Mais la protection de la frontière n'était, en réalité, qu une question secondaire. Si dérobée que fût la marche de l'armée le long du fleuve pour se concentrer entre Bâle et Constance, elle pouvait être connue, partiellement du moins, de l'adversaire.

(1) Mémoires de Napoléon Montholok), I, 46.

Comme il était essentiel, pour le succès de la manœuvre, que les Autrichiens ne fissent pas un mouvement similaire et restassent disséminés sur une longue ligne, de Mayence à Coire, il y avait lieu, semblet-il, de leur opposer, entre Mannheim et Fribourg, une série de colonnes peu nombreuses, mais très mobiles, capables de leur donner Tillusion de masses considérables et de les immobiliser en masquant le déploiement de Farmée française sur sa droite. Il y avait donc, peut-être, dans la conception de Bonaparte, une exagération du principe de l'économie des forces, en même temps qu'une confiance trop grande dans une manœuvre en présence d'un adversaire qui n'avait pas été fixé au préalable.

En réalité, Bonaparte et Moreau n'étaient guère d'accord que sur un point : la nécessité d'obtenir des avantages importants, sinon décisifs, sur Farmée autrichienne d'Allemagne, et de la rejeter sur la rive droite du Lech avant de faire déboucher l'armée de réserve en Lombardie (1).

Toutefois, cette condition remplie, Moreau distinguait encore deux cas, suivant que Masséna aurait été forcé ou non d'évacuer Gênes. Dans la première hypothèse, écrivait-il à Bonaparte, " réuni sur les Hautes- Alpes avec votre réserve, vous descendrez en Italie, par le Mont-Cenis et la vallée du Rhône, avec au

(1) Moreau à Bonaparte, Bàle, 24 ventôse (A, H. G.); Corresp. de Napoléon, n° 4694; Mémoires de Napoléon (Mostholok), I, 47.

moins 50,000 hommes. » Ce mouvement ne pouvant commencer que vers floréal, Moreau espérait être arrivé sur le Lecli à cette époque et pouvoir envoyer clans le bassin du Pô un corps de 30,000 hommes, soit par le Vorarlberg, soit par Innsbruck et Trente.

Dans la seconde éventualité au contraire, qu'il considérait comme probable, la manœuvre devenait plus brillante. La plus grande partie de l'armée de réserve suivrait d'abord l'armée du Rhin, participerait à ses opérations et serait renforcée par celle-ci, après des succès notables, jusqu'à l'effectif de 50,000 hommes. Puis elle ferait elle-même le mouvement par le Tyrol, " soutenue par des détachements qui, menaçant de descendre par les Alpes rhétiennes, mettraient l'ennemi dans la nécessité d'évacuer l'Italie, en jetant, à la hâte, des garnisons dans toutes les places, ou d'y être entièrement détruit ».

Moreau subordonne donc la manœuvre de l'armée de réserve sur les communications de l'armée autrichienne d'Italie, à la résistance de Masséna dans la Rivière de Gênes. Sans conteste, la présence de cette sorte d'avant-garde à grande distance, immobilisant Mêlas, rendait, en effet, l'opération «plus brillante » . Mais elle ne constituait pas une condition nécessaire à son exécution, et la chute de Gênes ne semblait pas devoir entraîner le débouché de l'armée de réserve par le Mont-Cenis, c'est-à-dire l'abandon de la manœuvre sur les derrières de l'armée autrichienne.

170 BONAPARTE ET MOKEAU

Tandis que Moreau exposait ainsi ses idées sur la prochaine campagne, Dessolle, arrivé à Paris le 22 ventôse, sen entretenait verbalement avec Bonaparte. A la première audience, le Premier Consul l'interrogea sur la situation générale de 1 armée du Rhin. Dessolle, dans ses réponses, trouva l'occasion de présenter les observations dont l'avait chargé Moreau au sujet de la concentration préalable prescrite par la lettre du Ministre de la guerre du 10 ventôse.

Il fit observer que le projet de Moreau était entièrement conforme à celui de Bonaparte, « quant au but qu'il s'agissait d'atteindre (1)" , mais que, dans les moyens, Moreau profitait au moins de l'avantage des ponts qui étaient déjà en sa possession pour franchir le Rhin et éviter la nécessité d'un passage de vive force. Il lui semblait, au contraire, ajouta Dessole, qu'au lieu de tirer parti de cet avantage, on y renonçât sans éviter aucune difficulté, mais, en réalité, pour les réunir toutes vers Schaffouse, et y rendre nécessaire un plus violent effort qui pourrait être infructueux et entraîner peut-être des conséquences fâcheuses.

N'était-il pas préférable de menacer l'ennemi sur plusieurs points à la fois, et de le tenir ainsi dans une grande incertitude sur la région où s'effectuerait la

(1) Le général Dessolle au colonel de Carrion-lSisas, 10 mars 1825 (CànRioîi-NiSAS, loc. cit., 158).

principale attaque, et où l'on exilerait d'ailleurs la moindre démonstration? De la sorte, les Autrichiens resteraient dans une ignorance complète à cet égard jusqu'au moment de l'arrivée de Saint-Gyr à Saint- Biaise, et des préparatifs de Lecourbe en face de Scliaffouse. Mais alors, il serait trop tard pour rappeler leur droite et même les troupes qu'ils auraient cngag^ées dans la vallée de la Kinzig.

^loreau ne craignait pas, d'ailleurs, selon Dessolle, de jiorter 1 armée entière sur la rive droite du Rhin, Il f[uoique en colonnes séparées " , en raison des dispositions de l'ennemi « qui paraissait sur la défensive 1) , dont toutes les réserves étaient établies vers Donaueschingen, et dont quelques corps seulement, numériquement inférieurs, du reste, à ceux qu'on allait leur opposer, se trouvaient placés aux débouchés occidentaux de la Forêt-Noire. Leur rôle était moins de combattre, affirmait-il, que d'avertir le g^énéral autrichien des attaques plus ou moins sérieuses de l'armée française sur la rive droile du fleuve. Ainsi, conclut Dessolle, « Moreau se donnait les moyens d'aborder l'armée ennemie sur Stockach, avec une supériorité notable, garantie d'un beau succès 1) .

En terminant, Dessolle déclara " que si l'exécution du plan envoyé (le 10 ventôse) était définitivement arrêtée, Moreau priait le Premier Consul de nommer un nouveau général au commandement de l'armée,

172 BONAPATiTE ET MOREAU

lui ne voulant, en aucune manière, prendre sur sa responsabilité l'issue d'une opération qui, à ses yeux, paraissait douteuse pour un succès et susceptible de devenir funeste dans le cas d'un revers... (1) ».

Bonaparte parut très surpris de cette offre de démission qu'il n'accepta point. Bien qu'il ne fût pas habitué à rencontrer une opposition sérieuse à ses projets, il fit un g^rand effort sur lui-même, restant fidèle ainsi à la politique conciliante qu'il suivait depuis le Dix-huit brumaire.

Il entama avec Dessolle une discussion qui dura trois jours consécutifs, dans le but de le convaincre de la supériorité de son plan sur celui de Moreau. On peut, dans une certaine mesure, connaître ses arguments par les observations dictées, à ce sujet, à Sainte-Hélène. La conception de Moreau n'admettait rien moins que l'Immobilité absolue des Autrichiens (2) ; le débouché par Mayence, Kehl, Brisach, « suivant la routine des campagnes de 1796 et 1797 (3) » , conduisait nécessairement à la dispersion des forces, sans que l'on fût assuré que l'ennemi modèlerait ses actes sur ceux de l'armée française; (i la marche de trente lieues, depuis Vieux-Brisach à

(1) Le général Dessolle au colonel de Carrion-!Nisas, Faris, 10 mars 1825 (CAnnios-NisAS, loc. cit., 158\

(2) « Un plan de cainpa{{ne doit avoir prévn tout ce que l'ennemi peut faire et contenir en lui-nicme les moyens de le déjouer. » ÇAfemoires de Napoléon [GouncAUD], I, 185.)

(3) Mémoires de Napoléon (GouncAUD), I, 164.

PREMIERS PROJETS I) 0 PElî ATIONS 173

Bàle et Schaffouse, par la rive droite du Rhin... dans un cul-de-sac, au milieu des ravins, des forêts et des défiles... le flanc droit au Rhin, et le flanc gauche à rcnnemi fl) " présentait de g^raves dangers, en présence d'un adversaire que l'on n'avait ni droit, ni raison de supposer passif; enfin, le général autrichien serait « ainsi prévenu où voulait aller son ennemi (2) « et aurait le temps de réunir à Donaueschingen les troupes de son aile droite et celles de la vallée de la Kinzig et du Val d'Enfer.

Le Premier Consul tenta ensuite, vraisemblablement, de démontrer à Dessole que son plan n'avait aucun des inconvénients précédents. Ainsi qu'il l'a écrit à Sainte-Hélène, il était possible de dérober à l'ennemi les marches de concentration dans la région Bàle, Schaffouse, Constance, " en interdisant toute communication de la rive gauche à la rive droite du Rhin (3) " ; de déboucher en masse, par surprise, sur Stockach et Engen, « de manière à se mettre en bataille, la gauche au Rhin et la droite au Danube (4) " .

Il fit encore entrevoir, sans doute, à Dessolle, u les grands résultats (5) » de cette manœuvre : prendre à revers toutes les divisions autrichiennes échelonnées

(i) Mémoires de Napoléon (Goukgaud), I, 187.

(2) Ibid.

(3) Ibid., L 186.

(4) Ibid. (Mokïuolon), I, 45.

(5) Ibid. (Gourcacd), I, 187.

]74 BONAPARTE ET MOTIEAU

depuis Mayence jusqu'à Fribourg (1) ; « acculer le général Kray dans les défilés de la Forêt-Noire et dans la vallée du Rhin; saisir tous ses magasins; empêcher toutes ses divisions de se rallier; arriver avant lui sur 131m ; lui couper la retraite sur l'Inn et ne laisser à ses débris, pour tout refuge, que la Bohême (2) » . La campagne, a affirmé plus lard Napoléon, eût été décidée dans les quinze premiers jours (3).

Dessolle, esprit fin, cultivé et pénétrant (4) , digne de servir de lien entre ces deux hommes, comprit parfaitement les idées du Premier Consul et se rendit compte de la supériorité de son plan sur les projets de Moreau. Il n'en persista pas moins à engager Bonaparte à les adopter, parce qu'il n'était pas autorisé par son chef à céder sur un point quelconque '5), et qu'il fallait, à son avis, laisser à un général chargé d'une opération de guerre la latitude de l'exécuter suivant ses conceptions. Il reconnut que le plan du Premier Consul était plus grand, plus décisif, probablement même plus sur; mais il ne le trouvait pas adapté au caractère du commandant de l'armée du Rhin.

<i Vous avez, dit-il à Bonaparte, une manière de

(1) Mémoires de Napoléon (GocncArc^, I, 186.

(2) Ibid. (Monïholon), I, 46.

(3) Ibid. (GounGArD)/l, 187.

(4^ Mémoires de Mas^éna, 111, 118; Tuiebs, Le Consulat et l'Empire, 1, 261. (Thiers a connu Dessolle.^

(5^ Le général Des-solle au colonel Carrion-Nisas (G.\nniON-INiSis, loc. cit.. 1581.

faire la guerre qui est supérieure à toutes; Moreau a la sienne qui estinférieure, sans doute, à la vôtre, mais excellente néanmoins. Laissez-le agir; il agira bien, lentement peut-être, mais sûrement, et il vous procurera autant de résultats qu'il vous en faut pour le succès de vos combinaisons générales. Si, au contraire, vous lui imposez vos idées, vous le troublerez, vous le blesserez même, et vous n'obtiendrez rien de lui pour avoir voulu trop obtenir. »

Le Premier Consul parut se rendre à ces arguments. Il connaissait assez Moreau pour être assuré qu'à défaut de succès éclatants, celui-ci saurait, par ses talents et sa prudence, empêcher ou, tout au moins, limiter un revers. « Vous avez raison, dit-il à Desselle; Moreau n'est pas capable de saisir et d'exécuter le plan que j'ai conçu. Qu'il fasse donc comme il voudra, pourvu qu'il jette le maréchal de Kray sur Ulm et Ratisbonne, et qu'ensuite il renvoie à temps son aile droite sur la Suisse. Le plan qu'il ne comprend pas, qu'il n'ose pas exécuter, je vais l'exécuter, moi, sur une autre partie du théâtre de la guerre. Ce qu'il n'ose pas faire sur le Rhin, je vais le faire sur les Alpes. Il pourra regretter, dans quelque temps, la gloire qu'il m'abandonne [Ij. »

Le Premier Consul, si l'on en croit ses Mémoires,

(1) Thiers, /oc. cit., I, 262.

« J'ai eu l'honneur, dit Thicrs, de recueillir ce récit de la bouche même du général Desselle. »

fit connaître alors au Ministre de la gfuerre « qu'il serait impossible d'obliger un général en chef à exécuter un plan qu'il n'entendait pas ; qu'il fallait donc lui laisser diriger ses colonnes à sa volonté... (1) »

Mais avant de prendre définitivement ces résolutions, le Premier Consul subit une crise d'hésitations. Très contrarié des résistances de Moreau (2) , et inquiet, peut-être, de la tournure que pourraient prendre les opérations sur la frontière prédominante, il revint à son projet d assumer lui-même le commandement des armées du Rhin et de réserve réunies (3), afin de réaliser le plan qu'il avait conçu. Peut-être des considérations d'ordre politique l'y engageaient-elles également (i) , « mais l'agitation

(1) Mémoires de Napoléon (Montuolon), I, 46.

jNapoléon ajoute : » ... pourvu qu'il [Moreau] n'eût qu'une seule lifjne d'opérations et ne manœuvrât que sur la rive droite du Danube. »

Ce dernier membre de plirase impliquait l'obligation, pour Moreau, de renoncer à faire déboucher son aile gauche par Mayence, opération qu'il préconisait dans sa lettre du 24 ventôse. De fait, le mouvement n'eut pas lieu- Dessolle affirme, pourtant, dans sa lettre au colonel de Carrioii-Nisas, que le plan de Moreau fut exécuté " tel que le général Moreau l'avait conçu et arrêté». 11 déclare aus.si qu' « il ne fut jamais question de faire déboucher un corps d'armée par Mayence » , en quoi ses souvenirs l'ont certainement trompé. Il assure enfin qu'il ne fut jamais nécessaire d'exiger de Moreau qu'il n'eût qu'une seule ligne d'opérations.

D'après Gouvion Saint-Cyr, Moreau aurait modifié son plan, en le rapprochant le plus qu'il put des idées de Bonaparte. (^Loc. cit., II, 104.)

(2) Mémoires de Napoléon (Gourgaud), I, 164.

(3) Jhid., I, 164 et 186; Gouvion SM^v-Cyn, Mémoires, 11,103 et 118.

(4) A Sainte-Hélène, Napoléon a prêté les propos suivants à Rew-

intérieure de la République s'opposa à ce qu'il quittât sa capitale et s'en éloignât pour autant de temps (1) » .

Cette version, que donnent ses Mémoires, ne semble pas être la vraie, car Bonaparte n'eut aucune hésitation, peu après, à quitter Paris pour se mettre à la tête de l'armée de réserve. En réalité, il savait déjà que Moreau refuserait d'être son subordonné. En outre, s'il faut en croire Thibaudeau, Desselle aurait représenté au Premier Consul que Moreau, après avoir fait une retraite pénible en Italie, avait besoin de succès pour rétablir sa réputation militaire. « Le rôle qu'on lui réservait le portait à craindre qu'on ne lui imputât les revers, s'il en survenait, et qu'on n'attribuât au Premier Consul l'honneur des victoires (2). » Il ne pouvait donc accepter, pour ces motifs, d'être le lieutenant de Bonaparte.

Celui-ci, voulant éviter une démission bruyante de Moreau, suivie sans doute d'une rupture, à une

bell. Il aurait dit au Premier Consul, en février 1800 :« Vous réunissez une belle armée sur le Rhin, vous avez là toutes les troupes de la France, ne crai{inez-vous pas des inconvénients de raottre tant de troupes dans une seule main ; cette considération politique m'a toujours fait maintenir les deux armées de Rhin-et-Moselle et de Sainbreet-Meuse ; peut-être cet inconvénient est-il moindre vis-à-vis de vous que le soldat refjarde comme le premier général ; cependant, croyezmoi, allez à cette armée vous-même, sans cela vous en éprouverez de grands inconvénients Je sais que Moreau n'est pas dangereux ; mai» les factieux, les intrigants de ce pays-ci, quand ils s'attachent à un homme, suppléent à tout. » (^Mémoires de Napoléon [Montholon], I, 48.)

(1) Mémoires de Napoléon (Gocrgacd), I, 164.

(2) Thibaddeau, le Consulat et l'Empire, I, 241.

époque où il fallait ne point se créer une hostilité aussi dangereuse, consentit à céder et renonça définitivement à se rendre sur le Rhin (1) .

C'est donc à cette époque, semble-t-il, c'est-à-dire vers le 25 ventôse (16 mars) que, suivant Gouvion Saint-Cyr, la connaissance du plan d'opérations de Moreau et son refus de le modifier déterminèrent Bonaparte à employer l'armée de réserve, non plus à renforcer celle du Rhin, mais à produire un effort décisif en Italie (2).

Dès le 29, le Premier Consul n'en fait plus mystère. Talleyrand en a connaissance et divulgue même à l'ambassadeur de Prusse à Paris, Sandoz-Rollin, que le projet de Bonaparte est d'amener l'armée de réserve à Milan par le pays de Vaud, le Valais et le Saint- Golhard, avant que les Autrichiens, occupés dans la Rivière de Gênes, aient eu le temps de rétrograder. Ils se trouveront ainsi " coupés sur leurs derrières (3) » .

(1) Moreau à Bonaparte, Bâle, 12 germinal : « Dessolle m'a appris que votre projet n'était pas de venir à l'armée du Rhin. » (A. H. G.)

(2) Gouvion Saiîît-Gyr, loc. cit., II, 103; le Ministre de la Guerre à Masséna, Paris, 19 germinal (A. II. G., armée d'Italie).

(3) Haillec, loc. cit., 373, Rapport de Sandoz du 29 mars. — Kray en fut informé le 23 avril (K. K. Arcli. 1800, Deutschland,

Quel(|ues jours avant son départ de Paris, Bonaparte, à nn déjeuner aux Tuili ries, s'ouvrit de son projet à Carnot, à La Clos et à Le Coulleux. Comme celui-ci s'étonnait de celte confidence, La Clos lui dit : Il Rassurez-vous; lors même que le projet du l'remier Consul serait comuiuniqué à M. de Mêlas, il croirait que ce que vient de dire le Premier Consul est dans le dessein de lui faire abandonner le siège de Gênes. La suffisance autrichienne est telle, le cabinet de Vienne est

Mais, tout en prenant ce parti, le Premier Consul s'efforça de faire disparaître dans l'esprit de Moreau toute trace du dissentiment qui s'était produit. Il lui fit dire par Dessolle, que personne ne s'intéressait plus que lui à sa <; gloire personnelle " et à son » bonheur II . Il lui écrivit qu'il enviait son « heureux sort« et que sa confiance en lui était » entière sous tous les rapports (1) " . La réconciliation fut d'ailleurs facile.

De son côté, Moreau ne permettait pas, en effet, que l'on mît en doute la cordialité de ses rapports avec Bonaparte. Un certain général Sauriac, racontant partout qu'il avait été envoyé sur le Rhin pour être le conseil intime du général et faisant « un tas de bavardages aussi ridicules» , ne fut l'objet d'aucune mesure de rigueur tant qu'il s'en tint là. Mais comme il affirma ensuite que Moreau était ' mal avec le Premier Consul " et qu'il existait ^ deux partis dans l'armée » , le général en chef le renvoya sur-le-champ à Paris et en avisa le Ministre de la guerre, en l'assurant qu'il n'y avait «d'autre parti que celui delà République (2)» .

si mal instruit sur nos ressources et la facilité incroyable qu'on peut avoir de nous remettre sur nos pieds, qu'il ne pense pas que nous puissions mettre une armée sur pied, même en France, encore moins de lui faiie passer les Alpes. » (Lescure, Souvenirs fin comte Le Coulteiix, 229.

(1) Corresp. de Napoléon, n" 4674.

(2) Moreau au Ministre de la {guerre, Bâie, 7 {terminal (A. II. G. .

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