‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799, d'après les documents inéditsChapitre 18 sur 185 · ANN^E · texte numérisé non relu

ANN^E

amis, il les renie quand ils le gênent; les inutiles, il les écarte. Tel il est au mois de mai 1795, tel il a été, tel il sera toujours , marchant dans la vie, comme un somnambule, attiré vers un point invisible à tous, sans s'attarder un instant aux obstacles qui peuvent se dresser devant lui.

Le moment était critique, la situation délicate. Beaucoup et de plus habiles eussent pu se perdre; Bonaparte n'eut le temps ni le loisir de trop se compromettre.

A dire vrai, son étonnement, en arrivant à Paris avait été grand. Il croyait trouver une révolution accomplie ; il la trouvait à faire. Il comptait n'avoir qu'à recueillir les fruits de son adhésion au programme de ses amis politiques de Toulon, et c'était au contraire lui qui pouvait redouter d'avoir des comptes à rendre. On parlait bien d'un mouvement populaire, du retour à la Constitution de 1793, de la reconstitution de l'ancien Comité de Salut public, mais rien ne faisait pressentir une telle éventualité. Tout au contraire, l'opinion paraissait s'affirmer de plus en plus dans un sens diamétralement opposé. Comme nous l'avons dit, Paris était avide de repos, avide de vivre.

Le général Bonaparte n'en était pas moins assez embarrassé de sa personne. Réglementairement, il n'eût dû que traverser la ville pour se rendre immédiatement à son poste, à Rennes, et se mettre à la disposition de son nouveau chef, le général Hoche. Or, ses chevaux, il les avait vendus; ses équipages, il n'en avait pas. Quant à se rendre à l'armée de l'Ouest, à faire la guerre en Bretagne, il n'en voulait entendre parler à aucun prix. Dès le lendemain de son arrivée,

il alla dans les bureaux du Comité et finit par obtenir, le 15 mai\ la permission de rester à Paris jusqu'au jour de la publication du travail de répartition des officiers généraux. C'était autant de gagné. D'ici là, il pourrait voir venir.

Dans le fait, il croyait ne pas avoir longtemps à attendre. On parlait partout d'une crise prochaine et violente. Du moins, c'était là l'opinion de ses amis, car à cette époque de fièvre et d'incertitude, il ne fréquentait guère que la famille Permon et sa société habituelle.

Au lendemain de thermidor, la citoyenne Permon était venue s'installer rue des Filles-Saint-Thomas, à l'hôtel de la Tranquillité. Elle avait auprès d'elle deux de ses enfants, son fils, le secrétaire de Salicetti, et sa fille cadette Laure. Sa fille aînée, mariée à un officier, M. de Geoff're, résidait -en province.

L'amie de la famille Bonaparte, la descendante des Comnène, tenait alors une sorte de salon politique, ne recevait que des hommes et donnait a jouer. Très liée avec Salicetti, elle accueillait volontiers les mécontents, en réalité les inquiets des conséquences d'une réaction dont ils ne pressentaient pas la limite. Au nombre des visiteurs journaliers se trouvaient Romme, l'auteur du Calendriey^ républicain^ Moltedo, l'abbé Arrighi, les Arena, Chiappe, Sauret, Turreau, l'abbé Patraud l'ancien professeur de Bonaparte, Fesch avec sa figure réjouie et impassible', le beau Dimo Stephanopoli le cousin de la maison, Marmont et Junot alors amoureux de Paulette, et fort éloigné de penser que cette petite fille déguisée eu

1. Mss. Archives de la guerre. 28 prairial an IV (Comptabilité

générale)

garçon qu'il tenait sur ses genoux, serait sa femme avec cent mille francs de dot, le tout par la grâce de ce général aux habits râpés dont il s'était fait le compagnon volontaire.

Bonaparte, en effet, n'était alors rien moins que brillant. Bourrienne et la duchesse d'Abrantès, qui Tont vu à cette date, en ont fait un portrait identique, qui a tous les caractères de la ressemblance :

« Ses traits étaient anguleux, pointus, raconte la « duchesse d'Abrantès, ses mains petites, longues et « minces, ses cheveux longs et mal peignés, sans « gants, portant des bottes mal faites, mal cirées, « gardant un aspect maladif, résultant de sa maigreur « et de son teint jaune qu'animaient seuls deux yeux « étincelants d'acuité et de volonté. » « Il était mal « mis et peu soigné, dit à son tour Bourrienne, son « caractère était froid, souvent sombre. Son sourire « était faux et souvent fort mal placé. Il avait des « moments d'hilarité farouche qui faisaient mal et « qui disposaient peu à l'aimer. » On les aurait eus à moins. Il suffit, en effet, de connaître la situation de Bonaparte pour en déduire son état moral. Il ne faut pas, d'ailleurs, juger un homme par ce qu'il est devenu, mais par ce qu'il a été.

Or; Bonaparte était alors un isolé dans toute l'acception du mot. Seul dans Paris, sans relations, sans argent, il combattait pour la vie, le plus terrible des combats celui-là, lorsque l'on n'a pas d'appuis. Et sa famille! Qu'allait-elle devenir? Sa mère et ses sœurs restaient à Marseille sans ressources aucunes. Joseph venait d'être révoqué de ses fonctions de commissaire des guerres. Lucien se voyait dans l'obligation de se cacher pour échapper à la réaction. Louis se

trouvait sans emploi. En vérité, il n*y avait pas de quoi se montrer d'humeur aimable, surtout pour un homme du caractère du général Bonaparte, qui adorait les siens, à la façon d'un despote peut-être, mais enfin qui les associait, dans son ardente imagination, à tous ses rêves de fortune.

Mais ce n'était pas là son seul sujet d'inquiétude. Il se savait compromis de plus d'une façon, politiquement parlant. Ses relations avec les Robespierre étaient connues de beaucoup de membres du Comité de Salut public et de la Convention. Pour faire son rapport sur Robespierre et ses complices, Bourgeois avait eu entre les mains plus d'une pièce compromettante émanant du jeune général. Le temps où il avait écrit le fameux Souper de BeaucairCy et où il l'avait fait imprimer aux frais des représentants en mission, n'était pas encore éloigné. Bien des gens se souvenaient de ce fait et de beaucoup d'autres. Il avait donc tout à redouter du triomphe définitif de la réaction. La droite victorieuse, c'en était fait de lui et de son avenir. Paoli rentrait en grâce et l'empêchait à tout jamais de revenir en Corse. Un nouveau départ pouvait seul ofî*rir à lui et à sa famille les moyens d'acquérir une position honorable.

Dans de telles conditions, plus d'un à sa place, si habile qu'il fût, se fût montré indécis sur la marche à suivre. Il n'est donc pas étonnant que dans le premier moment et en présence des excès de la réaction dans le Midi, il eût cru à la possibilité d'un retour de ses amis de la Montagne au pouvoir. Il n'était pas, d'ailleurs, depuis assez longtemps à Paris pour s'apercevoir de l'impossibilité de la réussite d'un pareil retour à un passé sanglant. Aussi se montra-t-il

tout d'abord ardent patriote. « Il déclamait contre le il sort, a dit la duchesse d'Abrantès. Il injuriait à c( demi- voix les incroyables à oreilles de chien et à <( cadenettes relevées, qui passaient devant lui en se « dandinant et jurant paole pafumée, paole panachée. c< Ce sont ces muscadins royalistes, ajoutait-il, qui a font ici cette levée de boucliers. Ils seraient bien a aises de glaner après le combat des patriotes ! Qu'ils a sont sots dans cette Convention t.. . »

Il y avait, en effet, de tout dans ce soulèvement populaire, de tout, excepté de quoi le faire réussir. Il ne suffît pas de répandre de l'argent à profusion, de prêcher les massacres, la misère et la crainte de la réaction, il faut un but à un mouvement. Or, un peuple victorieux n'a pas à redouter ses ennemis. Du moment où ses chefs n'invoquent pas son appui, il reste indifférent.

Le 11 mai, avaient eu lieu à Lyon les massacres des patriotes.

Les 16, 17 et 18, éclatait la sédition à Marseille et à Toulon.

Rétablir la Montagne, délivrer les patriotes, et marcher sur Paris, tel était le plan, écrivait Ghiappe^ A Paris, le prétexte fut le même, le mot d'ordre, identique : la Constitution de 1793 et du pain, le programme avoué. Il ne réussit pas. Il ne le pouvait. Une nation ne revient jamais en arrière. EJie ne le fait que sous le coup d'une invasion ou d'une guerre civile. Or, la France n'était pas dans ce cas, nous l'avons dit* A Toulon, les insurgés vinrent se heurter au Baus-

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