‹ Bonaventure Des Periers: sa vie, ses poésiesChapitre 4 sur 43 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Cesldans le pays de Bourgogne, à vingt-huit kilomètres d'Autun, qu'est située la petite ville d'Arnay-le-Duc. Elle occupe le versant nord d'une colline au pied de laquelle passe une faible rivière, TArroux. La grande rue qui traverse la ville descend au bord de Teau et aboutit au pont Saint-Jacques. Après avoir passé le pont, on remarque sur la façade de la première maison, à main gauche, une plaque de marbre avec cette inscription, vieille de quatorze ans à peine :

EN CETTE MAISON EST NÉ, l'àN 1498,

bonayentuhe des periers.

De tout temps les Arnétois avaient réclamé Des Periers comme leur compatriote, el la municipalité consacra cette tradition en la faisant graver en lettres d'or. Au-dessus de la plaque de marbre, on a encastré un médaillon chargé d'un poirier sculpté en relief avec ce nom et cette date : « P. Des Periers, 1571 . » Bonaventure étant mort en 1544 et n'ayant, selon toutes probabilités^ laissé aucune des-

2 BONAYENTURE DBS PERIERS.

ceudance, la date est donc postérieure à son temps, et le nom qu'elle accompagne ne peut être que celui d'un collatéral du poêle. Ce P. Des Periers, que les Arnétois nomment Prosper Des Periers, a probablement fait faire le médaillon avec armes parlantes à la suite d'agrandissements ou de restaurations apportés à la maison de sa famille. Peut-être même a-t-il seulement ajouté son nom sur Técusson déjà existant. Quoi qu'il en soit, et avant même de voir comment la science et Thistoire confirment la tradition, essayons de nous représenter ces lieux tels que Bonaventure a dû les connaître, quitte à relever par la pensée quelques pans de mur disparus ou à jeter à terre les constructions postérieures.

Le pont Saint- Jacques date de 1778. Au seizième siècle, on passait probablement TArroux à gué, et la maison qui nous occupe se trouvait la première après le gué, assez élevée au-dessus du cours de Teau. La route, assure-t-on, qui maintenant longe la maison du côté du levant, sur la façade entièrement neuve, faisait un coude et passait de l'autre côté, au couchant.

Qu'on se représente donc la rivière, coulant de l'ouest à l'est, baignant le pied de la tourelle dont la porte s'ouvre sur Tautre face, au nord; et, communiquant autrefois avec elle, le corps du logis, percé de trois fenêtres en meurtrières, une au nord, deux au levant. Une porte s'ouvrait sur la cour intérieure qui subsiste encore aujourd'hui, et au-dessus du cintre était le médaillon transporté depuis sur la fagade restaurée. Cette façade devait jadis être la partie postérieure du bâtiment; la porte n'était qu'une fenêtre, et c'est après l'exhaussement du sol, causé par la construction de la route actuelle, que de la fenêtre on fit une porte.

Et maintenant, est-ce bien derrière ces murs que naquit le poëte Bonaventure Des Periers? Les Arnétois sont-ils fondés à dire qu'en écrivant les Nouvelles Récréations, le valet de chambre de Marguerite de Navarre sut porter haut la devise de sa patrie :

Ameli laeta juventus ?

Peu d'auteurs le contestent; cependant Guy Allard* le fait naître dans TEmbrumois en Dauphiné; La Croix du Maine', Bayle% Prosper Marchand^, à Bar-sur- Aube en Champagne. Enfin, Charles Nodier^, fort d'un texte d'Estienne Dolet^ où Des Periers est qualifié de heduus poêla, prétend à tort que cet adjectif heduus indiquerait non pas la province où est la ville d'Autun, mais cette ville même, qui serait dès lors la patrie de Bonaventure. Les autres biographes, tels que Du Verdier'', Tabourot*, se sont ralliés à la tradition chère aux habitants d'Arnay.

Au dix-huitième siècle, l'abbé Goujet®, le Père Niceron *^, et de nos jours M. Weiss", les auteurs de la France protestante^^, Paul Lacroix '% et MM. Louis Lacour** et

' Bibliothèque du Dauphiné, p. 172.

' Bibliothèque française au nom Des Periers.

' Dictionnaire historique au nom Periers (des).

* L'Ure à M. B. P. D. et G., 1706 et 1711. Reproduite en tête de l'édition du Cymbalum Mundi de P. Lacroix, Paris, Gosselin, 1841, in-12.

— ^ Revue des Deux Mondes du !•' novembre 1839.

* Commtnlarïa lïnguœ latinœ, Lyon, DsTouimEs, 1536-1538, in-fol., t. II, p. 535.

"* Bibliothèque française. Au nom Des Periers.

■ Bigarrures, part. I, cliap. xvii.

' Bibliothèque française, t, XIl, p. 88, ss.

>* Homme* illustres^ t. XXXIV, p. 3i4.

>* Biographie universelle (Michaud).

** Article Des Periers.

>* Notke en tète dePédition des Nouvelles Réeréalions. Paris, Delahays, 1858,

p. XVII.

<* iVo/ice en tète de Pédition des Nouvelles Réeréalions. Paris, Jouaust, 1874, p. I.

4 BONAYENTURE DES PERIERS.

F. Frank', ont suivi leur exemple. Nous avons un lénooignage à ajouter à ces derniers, c'est celui de Charles Lavirotte^. Bien que son amour-propre d'Ârnétois puisse le faire soupçonner de n'être pas tout à fait impartial, néanmoins lassurance avec laquelle il s'exprime doit être prise en considération :

« La maison, dit-il, où naquit le poëte Des Periers existe a encore. On voit sur la façade un médaillon sculpté en « pierre où le nom de cette famille est inscrit. C est la prec( mière, joignant le pont Saint- Jacques, à main gauche, (( vis-à-vis de l'ancienne hôtellerie de la Croix Blanche et ft la poste aux chevaux. »

Lavirotte est, avant nous, le seul biographe de Des Periers qui ait vu cette maison, et il ne doutait pas qu'elle n'eût abrité le poëte, si nous en croyons une page écrite et signée de sa main que nous avons retrouvée à la Bibliothèque d'Arnay-le-Duc \

Elle est ainsi conçue :

Note relative à Vorigine de Bonaventxire Vesperriers.

a L'incertitude que le savant académicien Charles Noie dier laisse régner sur l'origine et la naissance de l'auteur « du Cymbalum Mundi et des Contes et joyeux devis ne « peut exister pour ses compatriotes arnétois, qui ont en- (( core sous les yeux la preuve de la résidence de sa famille « à Ârnay, sur la façade d'une maison proche le pont « d'Arroux, où se trouve un petit médaillon en pierre

1 Notice en tôte de rédilion du Cymbalum Mundi. Paris, Lemerre, 1873,

p. XXXV.

2 Annales de la ville d* Arnay- le- Duc f 4837, iii-8, p. 63.

^ Inteifoliéeà la page 3 de la Notice de Charles Nodier en tête d'une édition des Nouvelles Récréations et joyeux devis, Paris, Gosseliu, in-l2, 1841.

BIOGIAPHIK. 6

M chaîné d*an poirier et da nom de Des Periers sculpté, et (c qui couronnait le plein cintre d'une lai^e fenêtre éclaia rant Tofficine de François DespenrierSy apothicaire, et c< dont le fils et le petit-fils furent comme lui échevins de a la ville en 1539, 1626 et 1632, ainsi qu'on peut le voir a dans les nomenclatures placées à la suite des Annales (( d' Amay-le-Duc^ Cet ouvrage fait naturellement bonne « mention de Bonaventure Des Periers et cite comme preuve « convaincante une note autographe* que Jean Iiacurne,qui c( était presque son contemporain, avait écrite sur un « exemplaire des Contes et joyeux devis qui fait aujourd'hui « partie de la Bibliothèque d'Auxerre, et dont voici Tex- « trait :

« Des Periers était d'Arnay-le-Duc; sa famille était <K bonne et ancienne ; la devise était : Loisir et liberté, etc.

(( Ainsi notre ville peut à juste titre revendiquer Thonce neur d'avoir donné le jour à cet homme célèbre du seic( zième siècle, et dont l'éloge qu'en fait Charles Nodier dans « sa notice biographique était justement mérité, eu égard (( au temps où il vivait.

« L'auteur des Annales d' Arnay-le-Duc,

Cette note inédite qui relate une fois encore la tradition amétoise sur la famille Des Periers^ doit nous enlever nos

> Ces échevins sont François (1599), Jean (1626) et Jean (1632).

> Il mourut le 21 juin 1532, &gé de soixante et un ans. Il fut lieutenant criminel du bailliage et Tonda le collège d'Arnay-le-Duc.

' Nous adoptons cette orthographe consacrée par Antoine du Moulin dans sa préface du Recueil des Œuvres, Jean de Tournes, Lyon, 1544, et par Jean Frotté, contrôleur général des finances et secrétaire de la reine de Navarre, dans son r^ gïstre. (Marguerite d^Angoulème. Son livre de dépense, par M. dk l\ Feiirièrb- Pebct. Paris, Aubry, 1862, p. 45.)

derniers scrupules. Sans doute, Jean Bonaventure^ durant sa vie agitée, n'habita que rarement la maison des bords de l'Arroux. Il n'eut probablement pas de descendants, et à sa mort, la maison où il était né devint la propriété d'une autre branche de sa famille.

En quelle année faut^il placer cette naissance? La municipalité d'Arnay a adopté la date de 1 498. D'après quelle autorité, nous n'avons pu le savoir. Bien que cette date ne soit pas absolument invraisemblable, elle nous parait néan* moins trop reculée. Des Periers, en efiFet, devait être bien plus jeune que Clément Marot, né en 1 495. il l'appelle son père ', et ce titre n'est pas seulement un hommage respectueux du disciple au maître. En revanche, son amitié pour Antoine du Moulin, qui devait, plus tard, en 1 544, lui rendre un suprême devoir en éditant le recueil de ses œuvres, les continuels rapports des deux poètes sur un ton de camaraderie et de parfaite égaillé, tout porte à croire qu'il y avait entre eux parité d'âge comme d'humeur. Or, bien que la date de 1515 soit généralement admise comme étant celle de la naissance de du Moulin, nous croyons cependant qu'elle doit être placée vers 1510. On Je voit eflFectivement dès 1536 valet de chambre auprès de la reine de Navarre et fort bien en cour', en sorte qu'on ne peut guère lui donner à cette époque moins de vingt-quatre à vingt-cinq ans. Ce serait donc aussi vers 1510 qu*il faudrait fixer la naissance de Des Periers; et cette opinion se confirmera lorsque nous parlerons de ses rapports avec celui qu'il appelle Monseigneur de Saint-Martin.

Le lieu et le temps de sa naissance étant à peu près déter-

I Recueil des Œuvres» éd. Lacour, p. 75.

* C^est lui,' c'est « Maistre Antoine » que Bonayenture charge de remettre à

minés, nous tenterons, dans Tépais brouillard qui nous enveloppe, de relever ses premiers pas. Certes, sa jeunesse fut rude; nouveau Dédale, le mot est de lui', il eut a tailler ses propres ailes. Le silence qu'il garde sur ses parents, sur sa famille, prouverait que bien jeune encore, enfant prodigue ou orphelin, il fut aux prises avec la vie. Mais, avide de science et de liberté, ce n'est pas dans la petite ville des bords de TÂrroux qu'il pourra satisfaire sa passion de savoir, et donner essor à ses facultés. Là, pas de collège, pas de maître, pas d'avenir. A cette heure décisive, au moment de choisir sa route, de quel côté tournerat-il ses regards ?

Ici encore les témoignages directs nous manquent, mais la conjecture est permise, et c'est une courte pièce de vers à la reine Marguerite qui nous servira de point de départ' :

« Tu as trouve un enquesteur de mesme

« Pour l'enquérir de moy ton malfaicteur,

« Qui me congnoist mieulx que no fais moy môme,

« Qui ha esté et est mon précepteur ;

<c Qui m'a monstre rhythmes, grec et latin;

a Auquel j'allais le soir et le matin

c% M'en relournois faire aux enfants lecture;

« C'est Monseigneur Monsieur de Sainct Martin,

« Qui me pourchasse encor bonne adventure. »

Quel est donc Thomme auquel Bonaventure, alors célèbre et serviteur d'une grande reine, fait entendre un si reconnaissant hommage ? Qui est ce mystérieux protecteur de ses jeunes années, ce monseigneur de Saint-Martin ?

CoUetet' a cru résoudre la question en faisant du mot a mesme » un nom propre.

Marguerite ses Tcrs sur V Impudence des PrognosHçîteurs. Becueil des Œuvrer, p. 13i. Cf. p. 148.

* Recueil des Œuvres, p. 149, 155.

' Recueil des Œuvres , p. 1 50.

* Vie des poètes français (manuscrit brûlé lors de Pincendie de la Bibliothè-

(( Il eut pour précepteur, dit-il, ou pour compagnie et (( conversation ordinaire un galand homme, nommé de « Mesmes, qui pourroit bien estre celluy dont j'ai fait desjà u la vie soûbs le nom de Jean Jacques de Mesme, car c'est « ainsy qu'il en parle dans une de ^es épigrammes à la Ci reyne de Navarre. »

« Tu as trouvé un enquesteur de Mesmes,

« Qui me cognoist mieux que ne fais moy mesmes,

« Qui ha esté et est mon précepteur. »

M. Lacour ' voit dans le personnage de « Monseigneur de Saint-IVIartin » le cardinal de Lorraine Jean, dit de Guise^, qui portait entre autres litres' celui d'abbé de Notre-Dame de rile-Barbe. Cette abbaye, située dans une lie de la Saône, à quelques kilomètres au-dessus de Lyon, était en effet dédiée à saint Martin, et comme Des Periers célèbre dans ses vers^ r « isle gentilo) et la ce main lorraine » qui la gouvernait, on conçoit que cette hypothèse soit venue un instante l'esprit du critique. M. Lacour l'a du reste abandonnée plus tard pour se rallier, comme Paul Lacroix*, à l'opinion de CoUetet*.

Ni Tune ni l'autre de ces interprétations ne nous sem-

que do Louyre). Cf. édit. du Cymbalum Mundi, par Paul Lacroix. Paris, Delabays, 1858, p. xviii.

1 Recueil des OEuvres, p. 150, note.

' Jean de Lorraine dit de Guise, frère cadet de Claude de Lorraine, premier duc de Guise et sixième fils du duc de Lorraine, cardinal, né en 1498, mort le IS mai 1550. Le pape Alexandre II le nomma, le 3 noTembre 1501, coadjutenr de son grand-oncle Henri de Lorraine de Vaudemont, é\éque de Metz, et Léon X, en 1518, le créa cardinal.

* Il était archevêque de Narbonne (1524-1550), de Reims (1533-1538), d*Atbi (1536-1550), de Lyon (1537-1539), évèque de Toul (1517-1554), de Valence (1521-1525), de Téronanne (1522-1535), de Luçon ( 1523), de Verdun (1523- 1544), abbédeGorze, de Cluny, de Fécamp, de Noirmoutier, de l'Ile Barbe, etc.

* Reçut il des OEuvres, p. 55.

* Op*cii., loc. cit.

* Édition des Nouvelles Récréations, Paris, Jeannet, 1874, p. f .

BIOGtAfHIK. 9

Liaient satisfaisanles'. En effet, comment admettre que ce vers :

« Ta as trouvé un enquesteur de mesme •

désignât un a de Mesme »? Rien dans le texte original n'indique un nom propre, et le tilre de a Monseigneur de Saint-Martin » demeure inexpliqué. Le sens, du reste, est clair :

ce Tu as trouvé un enquesteur de mesme a Pour t'enquérir de moi ton malfaicteur »

signifie : Tout de même, malgré tout, tu as réussi à savoir, par un adroit enquesteur, où j'étais, ce que je faisais. D'autre part, la seconde interprétation parait singulière. Pourquoi Des Periers eût-il désigné le cardinal de Lorraine par celui de tous ses titres qui était le moins important et peut-être le moins connu ?

On devait retrouver un Monseigneur de Saint-Martin, auquel cette appellation s'appliquât d'une façon plus spéciale, et, comme il a existé dans le pays même d*Ârnay-le-Duc, àAutun, une abbaye de Saint-Martin, célèbre au seizième siècle, c'est là que se porta notre attention *• Parmi les noms d^abbés que les chartes de l'époque désignent par le titre de Monseigneur de Saint-Martin, celui des Hurault revient plus

1 Nous n^étions pas seul à douter. M. F. Frank auquel nous avons déjà exprimé plus haut notre reconnaissance pour ses précieux encouragements, conservait, lui aussi, une arrière-pensée sur l^identité de Mgr de Saint-Martin avec le cardinal de Lorraine. Il IWinettait, faute de l'reuves suffisantes. Mais, il préférait la conjecture que nous allons exposer, et qui, à la suite d^une étude scrupuleuse, devint pour nous une certitude.

> Pour les détails vot : Essai historique sur Vabbaye de Saint-Martin d'AU' tun de l'Ordre de Saint' Benoit^ par F.-Gabriel Bdlliot. Autun, Dejussieu, 1849. Nous n'avons pas à faire ici IMiisloire de cette abbaye fondée en 589. Que Ton sache seulement que c'est avec Jean Rollin que s'ouvre la période des abbés commendataires. Son neveu Jean Rollin II lui succéda, et à partir de sa mort (4 avril 1501) le Roi nomme dircctement,'8ans élection, « ses féaux amis» au siège abbatial de Saint-Martin. Jean et Robert Hurault furent de ce nombre.

d'une fois. Nous allons voir comment Tun d'eux, Robert, a dû être celui dont Des Pei iers, dans ses vers plus haut cité^, parle comme d'un mattre et d'un protecteur.

Le premier des Hurault qui occupa le siège abbatial de Saint-Martin fut Jean Hurault. Il succédait à Tristan de Salazar (9 août 1501-1518). Après Jean, vint son frère Robert', ami de la reine de Navarre, conseiller au parlement de Paris, archidiacre d'Autun et neveu de l'évèque de celte ville, Jacques Hurault. Robert Hurault (II) prit possession le 12 mai 1529' et fît son entrée au mois de juillet suivant^.

Rappelons brièvement ce qu'était à cette époque la ville d'Autun et l'abbaye de Saint-Martin.

I La famille Hurault comptait plusieurs branchps. Robert Hurault appartenait à la branche puînée dont le chef fut Jean Hurault, premier du nom, chevalier seigneur de Bois-Taillé, de Bel-Esbat et de Maisse, fils puîné de Haoul Hurault, premier du nom, tfeigneur de la Grange et de Cheverny. Raoul eut pour fils atné Jacques Hurault, seigneur de la Grange et de Cheyerny , et Jean, qui épousa Guillemette de Guetleville, dont il eut huit enfants : Robert^ Jean, Nicolas, Marguerite, Magdele'me^ Louise, Marie et Jeanne.

Robert Hurault qui fut abbé de Saint-Martin était donc le neveu de Jacques évolue d'Autun. Jean, frère puîné de Robert, l'avait précédé au siège abbalial de Saint-Martin (1518-1529).

Raoul Hurault, !•' du nom, seigneur de la Grange.

Jacques Hurault, Jean Hurault, premier du nom,

Seigneur de la Grange et de Cheverny. seigneur de Bois-Taillé, de Bel-Esbat

et de Maisse.

Robert Huiuult, Je\n, Nicolas Hurault, Marguerite

abbé de Saint-Martin abbé de Morigny. seigneur de Bois-Taillé Magdeleine d'Autun. et de Bel-Esbat. Louise.

Marie.

Jeanne.

Cf. Généalogie de la maison des Hurault, Paris, Billaine, 1636, in-4, p. 39.

On voit d'après ce fragment de tableau généalogique Terreur que nous avons relevée dans Touvrage de M. BuUiot. Il fait de Robert Hurault le cousin de Pévèque d'Autun; or il était son neveu, ainsi que nous l'avons rétabli dans le texte.

> Par le ministère de Jean Loudvrd, chanoine de la cathédrale.

' Bulliot, Op. cit. y p. 334.

(c Le protestantisme dont il ne reste pas de traces au- « jourd'hui à Autun, y avait réuni à son origine des prose- « lytesy et agitait comme ailleurs l'esprit de la multitude. (( Quoique aucun d'eux n'eût ouvertement embrassé le pro- « testantisnoe, à l'exception d'un Bénédictin de Saint-Pierre- « le-Moutier, Jean de la Planche, qui devint ministre à la « Charité et présida la première assemblée de Nevers, les (( tendances nouvelles n'en avaient pas moins trouvé dans a l'abbé Hurault un initié secret et un apôtre anonyme. (( En traçant l'histoire des martyrs et des prosélytes de « l'Église réformée, Th. de Bèze, avec sa trivialité mor- « dante, nous a laissé de lui ce portrait' » :

tt En ce temps était demi-résidant à Autun, ville épi- « scopale et des plus anciennes des Gaules, l'abbé de « Saint-Martin, homme de lettres, instruit de la religion (( et prenant plaisir à faire bonne chère à ceux qui le « venaient visiter, et auxquels il parlait ouvertement « de la vérité sans se mettre en danger pour cela , pour a être non-seulement supporté, mais aussi chéri et (( recherché par les plus gros de l'Églfse romaine, à cause « de sa bonne et friande table. Joint que hormis quel- « ques propos qu'il tenait parfois, et qu'il avait une a bibliothèque pleine de bons livr^, il ne se formalisait « pour aucuns exercices de la religion. Plusieurs de (c ceux-là même qu'il avait instruits le reprenant de cela « et nommément de ce qu'il ne faisait conscience de « s'accommoder à ce que lui-même condamnait, tâtt chèrent de l'encourager à faire mieux. Mais lui, au « contraire^ se fâchant d'être repris, et flattant sa con- « science, s'égara jusque-là que de faire une théologie

* Op, cit., p. 355 et 8S. Nous empruntons encore ces lignes au saTant ouvrage de M. BoLUOT dont l'impartialité ne peut être mise en doute, puisque c'est à son insu qu'il plaide notre cause.

12 BONAVENTUBE DES PEBIEBS.

« toute nouvelle, meslant beaucoup de choses des rêveries (( des libertins , et finalement est mort n'estant, comme <( on dit en commun langage, ni chair ni poisson, d

« Ce portrait qui représente Robert Hurault comme un ce abbé à la vie sensuelle, à l'esprit sceptique, comme un « membre de la joyeuse famille de Rabelais , nous semble « malheureusement confirmé par son testament' rcnfer- <( mant un legs à une femme dont la position auprès de la a famille du donateur peut facilement faire suspecter les « motifs; il est surtout remarquable par l'absence de (( prières pour les niorfs, et par un silence assez con- « forme sur ce point aux doctrines calvinistes de la pré- « destination absolue et de la justification sans les œuvresce De pareilles dispositions ne doivent point surprendre « dans un homme qui avait passé une partie de sa vie à (c la cour de François I", qui avait été le précepteur et « le conseiller de cette reine Marguerite de Navarre, <( dont le salon, rendez-vous de femmes galantes et de (( poëtes licencieux, fut longtemps Tarsenal des railleries « contre le catholicisme et le boulevard des protestants « contre les sévérités du Parlement et de la Sorbonne*. »

N'est-il pas naturel de croire, ainsi que nous Tavons indiqué déjà, que Bonaventure, tourné dès sa jeunesse vers la science, soit venu chercher à Autun, si peu distant d'Arnay, les ressources intellectuelles que ne pouvait lui fournir sa ville natale? A nos yeux, cela ne fait aucun doute. Avant 1553 il y avait, outre le collège d' Autun, une école

1 Nous avons eu entre les mains Toriginal do testament de Robert Hurault, déposé aux archives départementales de M&con (fonds Saint-Martin). Cette pièce étant assez longue et ne renfermant rien d'intéressant pour notre sujet (à part un coilicille dont nous avons à parler plus loin), nous n'avons pas jugé utile de la reproduire

* BuLLiOT, Op. cit., ibid.

relevant directement de Tabbaye de Saint-Martin ^ Ce serait donc là que le jeune Bonaventure aurait poursuivi ses études. Il n'avait pas à craindre d*y perdre sa liberté d'action , de parole et de pensée. On conçoit même que là ait pu se former le secrétaire et Thôle assidu d'une Marguerite d'Angoulème, l'ami des Eslienne Dolet, des Olivetan et d'autres audacieux , l'homme enfin qui devait un jour signer d'un pseudonyme transparent un ouvrage tel que le Cymbalum Mundi.

En fréquentant l'école de l'abbaye. Des Periers' devient l'élève et le protégé de Robert Hurault, tout semble du moins le confirmer. Le caractère de Hurault^, le vent d'indépendance religieuse qui souffle sur Aulun^ la vie même de Bonaventure, en rapport avec les principes qu'il avait reçus et les exemples qu'il eut sous les yeux pendant ses jeunes années, ses relations enfin avec la reine de Navarre dont Rqbert Hurault fut le conseiller et l'ami, tout dès lors parait nous donner raison '. Mais il y a plus , et nous avons retrouvé la preuve palpable des amitiés que Des Periers avait contractées à Autun. Pour fermer la chaîne qui lie Bonaventure à Robert Hurault, abbé de Saint-Martin, il manquait un anneau, il fallait un nom ; c'est ce que nous a fourni un codicille au testament du célèbre abbé, daté du 21 février 1667*. Reçu parle notaire Louis Desplaces

1 BULLIOT, Op, CU,

* Histoire de la Réforme et de la Ligue dans la ville d' Autun, par Hippolyle Abord. Parin et Autun, 1855 et 1881, 1, p. 155.

' Ibid., p. 1 56 : Contemporain et ami de Bonayeulure Dcspériers, disciple de Rabelais, Robert Hurault a mérité de la main de Théodore de Bèze un piquant

portrait Robeit Hurault Tut un des premiers à appuyer les nouyeautés, un des

derniers à les soutenir Mais, accablé de Tieillesse et d^infirmités, incapable

d'agir par lui-mênae, il se contentait de pousser en avant deux hommes qui se chargèrent de proclamer, dans Autun, la pure doctrine de Calvin. L'un était Jean Vériet, et Tautre, Jean de la Coudrée.

* Arch. départ, de Màcon. Fonds Saint-Martin.

qui élait huguenot , il se termine en ces termes : « Faict à u Ostun , présents maislre Philibert de Gombaud, et maistre « André de Andosille, médecins, maistre Geoiïroy de (( Charancy, greffier, récepteur de Charleroys et maistre a Pierre Duboys, chirurgien audictOstun, témoings ad ce (( requiz; ledit sieur abbé estant malade n'a sceù signer ;( en la dicte minute signée par tous les dicts té- (c moings. »

Cet André de Andosille n'est point un inconnu', il appartient à une bonne famille autunoise dont Bonaventure futTami. Le poète souhaite en effet la bienvenue dans la

' GovroN, PfoUce sur la médecine et les médecins à Autun. Autun, 1874 , un vol. 10-8, p. 54.

Son père, Pierre de Anduzille,né à Autun vers la fin du quinzième siècle ou au eommencement du seizième, était docteur en médecine et avait abjuré la religion catholique pour embrasser la religion réformée.

Les arcliives de la ville ne font aucune mention de lui à Tépoque de la peste qui se déclara à Lyon en 1564, envahit la Bourgogne Tannée suivante et causa de grands ravages à Autun pendant les années 1665 et 1566. A la vérité, il mourut en 1566, peut-être à là suite d'une maladie chronique qui Pavait mis dans Pimpuissanci de soigner les malheureux pestiférés. Sans une cause semblable, qui devait justifier son abstention dans une circonstance aussi impérieuse, il est certain que les archives parleraient de lui comme elles Pont fait de son fils et de plusieurs autres médecins. Pierre de Andozillc renonça à la religion catholique et se fit protestant. Il poussa le fanatisme à un point tel, quUl fut accusé d^avoir profané Péglise Saint-Jean de la Grotte en 1541.

André de Andozille avait été dès son jeune Age pourvu d'un Ciinonicat par le pape Paul IV, qui autorisait une renonciation faite en sa faveur par François Popet. £n outre, il avait étudié la médecine aux frais du chapitre, ce qui ne Pempèclia pas de suivre plus tard Pexemple de son père et de changer de religion. Il épousa en 1566 Jeanne de Ganay, filie de Jean de Ganay, procureur du Roi, qui lui apporta en dot le fief de Lespaoeaux, près Sommant.

Il n'a pas écrit, pas même laissé de document sur les symptômes, la marche et le traitement de la maladie pestilentielle de 1566 et 1567 ; mais il a payé largement sa dette à la société. Il est à plusieurs reprises nommé dans les annales de ce temps, et les fonctions qu'il a remplies, les places auxquelles il a été appelé, la famille à laquelle il a été lié, prouvent qu'on avait en lui pleine et entière confiance. Aussi, continue M. Guyton, nous le voyons, le 21 janvier 1567^ de concert avec le D^ de Gombault et Pierre du Bois, chirurgien, figurer comme témoin du testament de Robert Hurault, abbé de Saint-Martin-leit-Autun, passé pir devant le notaire De^places. Nous le retrouvons, lors des épidémies de 1586, 1596 et 1597, prodiguant les soins aux malades. Toujours placé à la tète des médecins désignés par l'autorité, il les dirige dans celte pieuse et dangereuse occupation, leur donne Pexemple de s'oublier soi-même pour ne penser qu'aux autres... André de Andozille a peu survécu à cette époque, car il n'existait plus en 1601.

BIOGRAPHIE. i6

vie à SOD grafid et petit ami Robert de Apidosille, qui était probablement le frère ou le cousin de cet André de Ândosiiie dont le nom figure parmi les témoins au codicille de Robert Hurault ; les vers de Bonaventure nous font même supposer que Robert Hurault était le parrain de ce jeune Robert de Andosille :

« Pelit Robert, d'une petile ëpistre « Je te salue, et si je te chapitre a Petitement, d'un petit et bas ton...

« Dépeschez-vous, sus, mauvais garnement, a De mignoter, crier, baver et rire, c< Pour en Tescbole aller lire et escrire, a Si parlerez de quelque beau secret « A vostre père, en langage discret; <f Dont vostre mère en aura grande envie, « Alors, Robert, si Dieu nous tient en vie, « Tu requerras tes deux nobles parrains , a Qui de ta foy sont pleiges souverains '.»

Ces vers adressés à cet enfant ne sont pas sans quelque importance, car ils prouvent les relations que Des Periers avait dans la ville d'Autun. Ce nom de Andosille, nous l'avons dit, est le chaînon qui relie notre poêle à la famille Hurault. D'ailleurs, Des Periers étant, d'après notre conjecture, né vers 1510, et Robert Hurault étant mort en 1567, c( accablé de vieillesse' », ce qui permet do placer sa naissance vers 1 490, la différence d'âge du maître à Télève confirme encore notre assertion, et dès lors, de tous les faits que nous avons relevés et que renforce la chronologie, on peut déduire avec assurance que Robert Hurault fut le guide, le protecteur du jeune Arnétois, qu'il est ce Monseigneur Monsieur de Saint-Martin dont le valet de

< Recueil des OEavres, p. 102.

* Voir pins baat page 13, note 3.

chambre de la reine Marguerite parlera plus tard avec une respectueuse gratitude.

Une seule question res(e peut-être indécise : Quelles circonstances ont pu rapprocher Tenfant d'Arnay, pauvre, obscur et inconnu, d'un personnage aussi considérable que Robert Hurault par sa naissance comme par ses dignités? La réponse est facile. Nous savons que Tabbaye de Saint- Martin avait un collège distinct de celui de la ville même. Il est dès lors naturel de chercher dans ce fait l'origine des rapports qui s'établirent entre Des Periersetson protecteur. Robert Hurault, devenu Monseigneur de Saint-Martin, dut s'occuper d'une manière personnelle et directe de l'école de son abbaye et des élèves qui la fréquentaient. Dans le nombre se trouvait Bonaventure, et c'est ainsi que Hurault eut l'occasion de remarquer le jeune Arnétois, dont les dispositions naturelles ne pouvaient manquer de le frapper. Promptement il s'y intéressa et ne tarda pas à faire de lui son disciple préféré. Le poète l'indique du reste clairement lorsqu'il parle de Monseigneur de Saint-Martin,

a Qui ha esté et est mon précepteur ;

a Qui m*a montré rhythmes, grec et latin ;

ce Auquel j'allois le soir »

En tout cas, lorsque Des Periers se rendit à Autun, Robert Hurault devait déjà y occuper le siège abbatial. Avant cette époque, en effet» Hurault ne fit guère que de courtes apparitions en Bourgogne. Homme brillant et lettré, il préférait la cour de Marguerite de Navarre et le séjour de Paris, où l'appelaient d'ailleurs ses fonctions de conseiller au Parlement. C'est donc seulement depuis son élévation au siège abbatial de Saint-Martin qu'il résida à Autun, et

que Bonaventure put entretenir avec lui des rapports quotidiens et prolongés.

Si nous insistons sur ces rapprochements, c'est qu'ils semblent confirmer la date que nous avons indiquée pour la naissance de Des Periers. C'est en 1 529, en effet, que Robert Hurault obtint son abbaye. D'autre part, Bonaventure a mené une existence assez vagabonde de 1 532 environ à 1 j36, année où il est entré au service de Marguerite d'Ângoulème. Des occupations variées et ses collaborations avec Olivetan et Dolet ne lui permirent pas, .durant cet intervalle, d'habiter régulièrement Âutun. Ce serait donc entre 1525 et 1530 qu'il y serait venu pour achever ses études, et comme il ne devait pas avoir à cette époque plus de quinze à vingt ans, ces déductions nous conduisent à fixer vers 1510 la naissance de notre poëte. C'est précisément la date qui nous avait, dès l'abord, paru s'accorder le mieux avec les divers événements de sa vie.

11 est donc probable que pendant ses vingt ou vingt-deux premières années, Bonaventure ne sortit guère de sa province. Distingué par Robert Hurault, il ne tarde pas à subir rinfluence morale de son maitre, en même temps qu'il se laisse diriger par lui dans ses travaux. Il va nonseulement s'enfoncer dans l'étude du grec et du latin au point d'en saisir toutes les finesses, et de pouvoir traduire en prose Platon , en vers Horace ; non-seulement il s'exercera à manier^ le vers latin et le vers français, mais livrant sa conscience même à celui dont il est devenu l'aveugle disciple, il écoute d'une oreille attentive ses théories religieuses; il le suit sur le chemin de la controverse,

' On verra plus loin que Bonaventare fut Pan des premiers à tenter l^essai de rhythmer la langue française d^apiès les règles de la prosodie latine.

comme nous l'apprend celte confidence, si discrète soit-elle :

a C'est monseigneur, monsieur de Sainct Martin

a Qui m'a montré quel est mon Rédempteur. »

Mais ces heures de recueillement ou de studieuse causerie ne sont pour Bonaventure que le repos d'une journée de travail. Il est pauvre, et pour avoir le droit de penser et d'écrire, il doit, comme l'ont fait et le feront tant d'autres amoureux de la science ou des lettres, payer chaque heure de liberté d'une heure de servitude. Le matin il s'en va

a Faire aux enfants lecture ».

« Et par le mesme épigramme, dit Colletet', j'apprens a que du mesme flambeau qu'il recevait de son maistre, il (( en éclairait en mesme temps d'autres disciples, puisqu'il « enseignait aussy tost aux autres ce qu'il venait d'ap- « prendre, soit que l'on mit alors beaucoup de gloire d'in- « struire la jeunesse bien née, soit que le soin de sa petite (f fortune l'obligeât à ce pénible emploi. »

Aussi les années 1531-1535 furent- elles rudes pour lui. A cette époque il n'a même pas encore vu* sa future protectrice, Marguerite d'Angoulème, et l'occasion ne lui en sera fournie que cinq ans plus tard. Mais, avant cet heu-

^ op. cU, Cf. la pièce qn'il dédie à ses disciples, Voyez Recueil des Œuvres, p. 160.

' Cf. Recueil des Œuvres, p. 155.

À madame 3Iarguerite, fille du Roy.

« Mais Yostre tante lia un miroir sans macule ni vice.

R Zà la congneuz avant que je la visse, v 11 s'agit là du livre intitulé : Le mirouer de Vdme pécheresse auquel elle re-

jour- îi h ^stSBVf^ à^ une <*î :^ esî â:vraïf pJtt$ ^«ïi îlTfL K» tard, ^icr^raDî £ }a Te» âe Sjix-«rnK 4^»l îl Ta dff'Biûr fiBcréloire. il fvoqoerft )e$oiix«nir 4e ^ j^m^ft^^st^ beacàsBsmsR^ ùb tera})^ cm il àzmnki'L, j^ftsr Dit «ii<xiii|«^ sibire, k cobooct^ àe sob sitcot <ft d^ sa p^uvio^ :

• Taiii go ofi àisai; : Gfsicx-iâ pord ^mi JU(4:rf .

« Fa» qop sas ii frâor àessvr^XDî !

« Ce iii>sa «âs«z« *

Cependant il semble «rtain qu^il ail ro\^gx5« Chaque (v>i$ qoe Toocasion s*ai présente oo que ses rares loi$ir$ le lui pennellenty il s^échappe pour Tisîler ses amis ou sVn t^iiv de noQYeaox. De fait, il en eut un peu partout A MoiU^ pellier, où sont restées inédites, aux mains d'un inconnu^ bon nombre de ses poésies '• A Avignon, où il se lie avec to siear de Feneslrelle, Hélias Boniface; ce dernier eut son heure de célébrité : c'est lui qui fut le second du biimn de Jarnac contre le sieur de la Châtaigneraie, François do Vi* Yonne, lors du fameux combat en champ clos à Suint-Gormain en Laye, le 1 juillet 1 547 ^ C'est aussi à Avignon (]Mo Bonaventure fera la connaissance d'Antoine Du Mo\tlin. Enfin nous approchons du temps où il vu devenir le coU

coDgnoist ses fautes et péchez. Aussi ses grâces et bdm^ncns K olti« hWit pur .I0suchrist son espoux. La Margueiite très noble et pri^cicuno s'i«At propon^t (l omu qui de bon cueur la cercbaient. Alençon chez. Milstro Slinond du boU nii iti X. X. X. j. pet. in-4. Gotb. de 33 Tf. non cbiff. Sigii. A F. Jjji k au lign. par page.

> Recueil des Œuvres, p. 167.

' C'est du moins ce qu*affirme Antoine Du Moulin.

« J'espère qu^à Toslre faveur, écrit-il à la r«lne de Navairi*, iioun rfcouvrii» « rons partie de ces nobles reliques, desquellei au#tl (à ce qun j*tt)f ouy dlm du « defTunt) avait bonne quantité rière tous; en partie on y ha d*uti iiilrn vm^mu « à Montpellier. »

* Boniface(Hélie de), sieur deFeseslrelle, flU de Jean (llotilfac^, OU d(t Vlv/iuld, maître national de la grande coor de Proveace et Juge-tnage de vsUti protliti k

20 BONAVENTDRE DES PERIERS.

laborateur de Pierre Olivetan et d'Estienne Dolet. En 1 535, Olivetan publie à Neufchâlel une traduction française de la Bible, et en 1536. parait à Lyon le premier volume des Commentaires de la langue latine, d'Estienne Dolet. C'est donc seulement en 1535 que Des Periers fait son apparition dans le monde des lettres. Ce fait même nous prouve que dès 1534 il était déjà connu, estimé; d'où Ton peut, sans témérité, conclure que si la protection de Robert Hurault avait assuré au jeune Des Periers de fidèles amitiés à Autun, s'il y résida plusieurs années et y servit plus d'un maître, il est nécessaire en outre qu'il ait voyagé, visité peut-être Paris et, en tout cas, se soit fait bien accueillir à Lyon de la société lettrée qui s'y trouvait. En effet, comment expliquer cette double collaboration avec Olivetan et Estienne Dolet, si elle n'avait été ménagée par des relations d'amitié fréquentes et suivies, entre Bonaventure et les deux illustres savants réformés? Nous les suivrons l'un et l'autre, et désormais le terrain sera plus solide sur lequel nous élèverons nos conjectures.

80US René et Charles II, était neveu de Rodolphe de Marseille. Il fut la tige des barons de Bosléliard de Normandie qui résidèrent pendant près d'un siècle à A?ignon, où il était Tenu se fixer et où il épousa en 1508 Marie du Pré, fille d'un gentilhomme de celte ville. Il y mourut fort âgé et y fut inhumé avec pompe dans réglise de Saint-Symphoiien) et pelit-neveu de Rodolphe de Boaiface, fut gentilhomme ordinaire de Henri il et depuis de Catherine de Médicis ; mais il fut obligé de (|uitter la cour et de se retirer à Avignon à la suite d'un combat en champ clos qui eut lieu entre lebarondeJarnac, Guy Chabot sieur de Monlieu, et le sieur de la Châtaigneraie François Vivonne de Vérone, à Saint-Germain en La)e dans le parc du château, le 10 juillet 1547. Hélie avait été pris pour un des seconds de Jariiac son ami qui tua dans ce duel le sieur de la Châtaigneraie. La Reine, qui aimait ce dernier, étant courroucée contre le vainqueur, Jarnac prit le^ chemin de ses terres en Poitou, et Boniface celui d'Avignon. Celui-ci fut ensuite tué, avec d'autres gentilshommes de l'armée catholique, au combat de Valréas, où les calvinistes furent défaits le 27 juillet 1562. Il laissa un fils, Elzéar d^ Boniface. (Extrait du Dictionnaire bio-bibliographique vauclusien de Bari wel, t. I, p. 255.) Ajoutons que la seigneurie de Fenestrelle dont Helias Boniface portait le nom était située dans les vallées vaudoises ; Des Periers peut avoir connu là le sieur de Fenestrelle pendant sa collaboration avec Olivetan à la Bible éditée par Pierre de WI^CLEen 1535.

Olivetan vient le premier en date. Né à Noyon, d'une famille alliée à celle de Calvin, on sait qu*il remplit à Genève remploi de précepteur dans la maison Jean Ghautemps, et qu'il cherchait à y répandre les doctrines évangéliques avec un zèle parfois inconsidéré. Un jour, ayant osé interrompre le prédicateur dans ses violentes déclamations contre les luthériens, le petit Gonseil le bannit du territoire de Genève. Une lettre d'Antoine Saulnier à Farel (à Morat), datée du 5 novembre 1 532, nous apprend qu'Olivetan était alors avec lui dans les vallées du Piémont, et qu'il faisait déjà remettre cinq cents écus à Pierre de Wingle pour Timpression de la Bible ^ Au mois d'avril 1532, il remplissait encore chez les Yaiidois les périlleuses fonctions d'évangéliste ou de maître d'école*.

Ge fut sans doute quelques mois plus tard qu'il se chargea de traduire la Bible. 11 faut savoir en effet que, d'après le plan que les pasteurs des vallées adoptèrent d'abord sur le conseil de Saulnier', (c chaque page de la Bible devait être c( divisée en deux colonnes d'inégale largeur, la plus large c( renfermant le texte français en gros caractère ; la plus c( étroite, le texte latin imprimé en caractère plus petit; la marge était réservée aux notes et aux lettres capitales, « qui tenaient lieu de signes de division, à l'époque où les (( chapitres n'étaient pas encore partagés en versets. L^im- « pression devait commencer tout de suite. Le soin de ré- « viser les textes était confié non pas à Olivetan^ mais à « Farel. Un pareil travail exigeait en effet des secours (( scientifiques que le premier venu aurait difficilement « pu se procurer dans les vallées où sa charge de pré-

^ Corresp, des Ré/ortnateurs, ffermlr^ard, n« 393, t. II, p. 448 et 55. ' Op, ciLf t. in, p. 44 et note. Lettre de FortwuU (Andronicus) à Martin Bucer.

* Jfferminjardf t. H, p. 454, et note 23.

a dicateur devait lui donner suffisamment d'occupation.

« L'exécution du plan ayant été forcément ajournée, par (( suite des embarras de l'imprimeur, Pierre de Wingle, et « pour d'autres motifs, le pian lui-même fut modifié, et ce (( fut sans doute dans la seconde moitié de l'an 1533 que i( l'on résolut d'éliminer le texte latin et de charger Olivetan (c de la révision du texte français. »

Si nous en croyons Olivetan lui-même, ce travail dura environ une année ' et fut exécuté pendant son séjour chez les Vaudois du Piémont*. Ainsi Jean Bonaventure Des Periers ou Johannes Eutychus Deperius de son nom d'érudit, a entretenu, selon toutes probabilités, de nombreux rapports avec Olivetan pendant l'année 1 534 et a dû passer avec lui les derniers mois qui précédèrent la publication de la Bible (4 juin 1535). Leur commun travail rendait la chose nécessaire, les moyens de communications étant alors trop imparfaits pour qu'une collaboration à distance fût possible. Cela rend vraisemblable la présence de Des Periers à Bole '^ le 6 mai 1 535 en la compagnie d' Olivetan et de Christophe Fabri. Ce dernier, dans une lettre adressée à G. Farel et à P. Viret (datée de Bole le 6 mai 1535), ajoute ce post-scriptum :

' En effets dans l'une des préfaces de sa Bible publiée en 1535, il s'exprime ainsi, en s'adressant à Farel, Viret et Saulnier :

« A TOUS qui m'avez mis en œuvre et estes cause de tout cest affaire, qui m'a- « vez si bien donné à entendre et faict accroire par vive raison que j*en viendroye « à bout et le feroy si bien, je viens maintenant, après avoir travaillé toule l'an- « née, rendre compte de la besongne faicte. »

' En effet, la dédicace de la Bible adi'essée à PÉglise de Jésus-Cbrist est datée : « Dos Alpes, le xi* de février 1535 », et, dans son épttre à Hilermc Cusemetb, Céphas Cblorotes et Antoine Almeutes (c'est-à-dire Farel, Viret et Saulnier), Olivetan s'exprime ainsi : « Ayant jà longuement traîné ce joug tout seul, ay esté con- « Ireinct, entre ces montaignes et solitudes user tant seullement de matstres muetz, " c'est-à-dire livres, veu que ceulx de vlTe voix pour vostre moyen me défait- « latent. »

' Près Neufch&tel en Suisse.

« Louis ( c*est'à-dire Olivetan ) et « ses compagnons » <( se recommandent à vos prières et à vos conseils'. »

Ces « compagnons » sont sans doute Rosa^ Deperius et Gramelinus. Ce qui le confirme, c'est le mot de Fabri dans celle même lettre : « On imprime en ce moment la traa duction des noms hébraïques et les tables^, n Or, comme ce fravail fut Tœuvre des trois collaborateurs d'OlivetaOy il fallait bien qu'ils fussent auprès de lui à ce moment-là y et dès lors le mot socii, compagnons, désigne évidemment les trois personnages cités plus liant.

Si DesPeriers était à Bole le 6 mai 1 535, rien n'empècbe^ rait de penser avec M. Herminjard' qu'il fût au nombre des compagnons de Claude Farel arrêtés à Faverges^ le 1 6 juillet 1 535. Claude Farel raconte cette aventure à son frère Guillaume dans une lettre écrite de Turin le 22 du même mois *. L'un d'eux, Antoine Saulnier, s'échappa en abandonnant son cheval aux mains de la justice de Faverges. Eux-mêmes furent bientôt mis en liberté « moyennans trèze ou qua- « torze écus » et arrivèrent sans autre incident chez leurs (( amys » de Turin. Claude Farel leur apporte dans ses malles « fines bibles, testaments nouveaulx, Zwingle^ De <c vera et falsa religione et aultres livres, avecque tabletez- « mémorials pour le frère de inaistre Guillaume o.

« Celluy qu estait faiiste, ajoute Farel, les avoit mis de-

' Herminjard, t. III, p. 290. Lodoïcus etiam vos accurate salutat seque precibiis et consiliis yeslris commeodat.

' Ibid., p. 288. — Interpretaliones hébraicarom dicUonam, cam tabulU nunc excaduntur.

* T. m, p. 321, les additions.

* Petite yille située aa S. £. du lac d^Anoecy, dont elle est distante d'environ deni lieues.

* N Le procureur de TEvesque de Genëye (le procureur fiscal Nycod du Prat) A et le prévost (pré?ost du chapitre) passèrent à Nissi (Annecy) et prinreot cer- « taine commission à eux adressante, pour faire inquisition de ceux quMls trou- « yeroient luthériens et avecque icelles vindrent toute la nuytà Fayerges. Et ainsi « que youlions partir, le matin, soudainement on sonna l'efTrey, comme si la

24 BONAYEMTURE DES PERIERS.

« dans (dans sa malle) et tiengnent pour vray qu'il est votre « frère. »

Le texte porte /titts^e : ce qui serait, d'après M. Herminjardy une altération du mot /a/t^fe qui était synonyme de poète. Cette altération n'a rien d'impossible, le texte de cette lettre n'étant pas un original, mais une copie contemporaine provenant des archives de Genève. « Gelluy qu'estait fatiste », serait Des Periers. Cette supposition n'est pas invraisemblable, attendu qu'il y avait des Français parmi les compagnons de Farel arrêtés à Faverges * .

D'ailleurs, lié comme l'était Bonaventure avec les chefs du parti luthérien, collaborant avec eux à la publication d'une Bible française, pourquoi n'aurait-il pas eu part à leurs périls comme il Tavait à leurs travaux?

Quelle fut cette part de travail qu'apporta Des Periers à l'œuvre d'Olivetan*? Le titre même de la Bible nous renseigne à cet égard : « [^ Bible qui est toute la Sainte « Écriture en laquelle sont contenus le vieil et le nouveau « Testament translatez en françois, le vieil de l'ébrieu, et « le nouveau du grec (par Pierre Robert Olivetan). »

(( Aussi deux amples tables pour l'interprétation des « propres noms et mots ébrieux, chaldéens, grecs et latins <f (par H. Rosa et Jo. Eutychus Deperius); l'autre en forme

(I ville fut en danger et tout fait rois en armes ; et ainsi qu^ils entroyent à nosire « logis, noz mismes en deffence, jusques à ce que Ton noz dict que c'estaitlajus- « tice, et alors rendîmes nos bastons, et noz burses furent inventérisées ....

* En effet le conseil de Genè?e écrivait le 23 juillet au président d'Annecy :

« Les officiers de Faverges ont prys et détenu ung grand nombre de Fran-

« çoys dont les ung estoient de longtanne résidence à Murât (Morat), les aultres « icy en Genève par aulcungs jours »

Des Periers aurait donc, en revenant de Nenfchatel, passé par Genève et fait le voyage de Turin.

^ Nous avons préféré donner tout de suite, sur la collaboration de Bonaventure avec Olivetan, quelques détails qui se rattacbent étroitement à sa biographie.

c( d'Indice pour trouver plusieurs sentences et matières c( (par Math. Gramelinus), achevé d'imprimer en la ville (t et comté de Neufchâtel par Pierre de Wingle, dict Pirot u Picard, Tan 1535, le quatrième jour de juing. »

Sous cette rubrique : « Concinnatores tabulœ ad lecloce rem », deux distiques nous désignent les auteurs de la « Table de tout les mois ébrieux, chaldéenSy grecs et latins, a tant d'hommes que de femmes^ de peuples, de pays, de « cités, de fleuves, de montaignes, et d* autres, lesquelz sont a contenus au vieil et nouveau Testament, extraictz de plu" « sieurs bons autheurs et familih'ement traduictz en fran-a çoys ))•

L'un de ces deux auteurs est sans doute Des Periers dont le nom précède le distique :

EUTYCHUS DEPER.

« Ne mirere novo prodire vocabula cultu, a Sed verum in tenebris delituisse diù. »

Deper pour Deperius est la forme latine de Des Periers; ËutychuSy l'exacte traduction de Bonaventure. Nous retrouvons encore ce nom d'Eutychus Deperius à la suite des préfaces, en tête d'une pièce de vers latins qui n'a pas encore été reproduite et que nous traduisons ici le plus exactement possible ^

Eutychi Deperii Amanuensis interpretU de Gallica hac Bibliorum veisione carmen.

« Plus nimio quondam, rerum studiosa Doyaram

« Eloqaii dives gallica lingua fuit.

« Tôt sibi librorum cum scnpserit agmina (mirum est)

« Raro, yel nuDquam Biblia sacra refert « Vana refert, Domini spernens oracula vatum,

« Séria subtilibus posthabet illa jocls.

26 BONaYENTURE DES PERIERS.

Poésie du copiste et traducteur Bonaventure Des Periers sur la présente version française de la Bible.

Trop riche autrefois, trop avide d'augmenter ses richesses fut la langue française. Mais, chose étrange, parmi tant d'œuvres auxquelles elle a donné le jour, les Livres Sacrés n'ont pas eu leur place. Elle ne s'occupe que de vanités, et méprisant les paroles des prophètes du Seigneur, elle préfère à ces austères vérités de subtils badinages. Aussi bien, à Tappel du Christ, doit-elle enfin souhaiter d'abandonner ces futiles délassements. L'ère des nouvelles Joies s'est ouverte pour elle. Elle les tient, les monuments du salut, les gages certains de sa foi. Elle possède maintenant les sources d'eau vive de la religion bienheureuse qu'obscurcissait autrefois l'épaisse fange latine. Elle avait vu, cette langue française, ses autres sœurs répandre avant elle les paroles cachées du Dieu de vérité. A son tour, cherchant le bonheur, éclairée enfin par le rayon de divine lumière qui vient de tomber sur elle, elle a voulu suivre un si pieux exemple. Elle le suit déjà, et, faisant

« Ridicolas aatem Christo revocante jocandi

« Opfabit tandem ponere blanditias.

« Blanditias sed nacfa noyas, monumenta salutis

a En habet et fidei pignora certa sue.

Cl ReHgionis habet nunc piira fluenfa béate

a Trita sub ausonio que lafuere lato, n Viderat ante suas bec Gallica lingna sorores

n Scrlbere yeracis verba retccta Dei.

« Ocia dum captât, tandem perfusa recenti

« Luce Dei, voluit tam pia facta sequi.

« Immo jam sequitur non inferiore loquendi

a Utilitatp, eadem quotquot in orbe feront.

« En igitar saxis gens gallica, cordis apertas

A Trajiciant aures, que toa lingua canit.

« Âccipe, Tolve diu, nocfuque Tolumina sancta,

a Non sine sollicito versa labore tibi.

« Yana décent yanos, tu non ignota recantes,

« Si tua (cum potises) non aliéna colas. »

de sa puissance un aussi noble usage, elle va répandre à son tour dans le monde autant de bienFaits. Race française, écoute et reçois dans ton cœur les paroles gravées dans la langue de tes pères. Prends-les donc, ces saints livres, relis-les jour et nuit. Ce n'est pas sans de rudes labeurs que nous les avons traduits pour toi. Aux hommes vains seulement les choses vaines ; mais toi, répèle des paroles que tu comprends désormais, si tu tiens à conserver ton bien, et non celui des antres. Tu le peux maintenant. Après les vingt-quatre vers latins vient ce distique :

« Quisquis es, ô leclor, primores carminis hujus tt Tu ne sperne notas ; qui tibi verlit is est. »

<c Qui que tu sois, lecteur, observe quelles sont les lettres initiales de cette poésie. Elles te donneront le nom du traducteur. » Et, eu suivant ce conseil, nous trouvons sous forme d'acrostiche : PETRUS ROBERTUS OLIVETANUS.

Mais ce quMl y a de plus important à lemarquer dans cette description bibliographique à laquelle nous venons de nous astreindre, ce sont les deux mots amanuensis et interpreSj soit copiste et traducteur. Ils nous indiquent nettement quelle fut la tâche qui incombait à Des Periers dans la publication de la Bible d'Olivetan. Sans doute, il eut nonseulement à transcrire, à corriger, mais il mit aussi la main à la traduction. Cette collaboration est d'ailleurs signalée dans V Apologie du translateur à ses frères fidèles en Notre- Seigneur dont nous avons déjà cité quelques lignes.

« Quant est des manières de parler, déclarations de pasu sages difficiles et interprétation des propres noms pour a subvenir au simple populaire que toi, Chlorotes, conte seillois de faire, je m'y suis employé; non point certes (( tant que la chose le requérait, mais ainsi que Toportunité

« s*est offerte à cause du temps qui m'estait brief pour lequel espargner et recouvrer m'applicquoye plus tost à la « trauslation. »

« Dont pour la plupart du temps notre loyal frère et bon « amy Eutychus Deperius a adressé les sommaires; auquel <i aussi ay totalement remis la table de rinterprétation des « noms que pareillement tu désirois. Car sans telle Table (( les noms propres fussent demeurez incongneuz et eust a faillu que nostre peuple eust înterrogué les Ébrieux, « Grecs ou Latins touchant la signification des noms. Ainsi a fut Taffaire dlnlerpréter en partie imparfaict '• »

Bonaventure remplit donc une double tâche dans cette collaboration. Il aida Pierre Olivetan dans le travail de traduction qu'il avaità Torigine entrepris seul, et fut en outre chargé de dresser deux tables des mots « Ébrieux, Chai- « déens, Grecs et Latins o contenus dans Y Ancien et le Nouveau Testament^ et dont l'exact commentaire devait faciliter au lecteur Tintelligence des textes sacrés'.

I Ces lignes sont un durable témoignage de Testime en laquelle les érodits de Pépoque, les Olivetan, les Calvin, tenaient Bonaventure.

' Ne fermons pas la Bible d^Olivetan sans reproduire trois pièces de vers à peu près ignorées et qui sont peut-être de Bonaventure. Il était en effet le « rimeur » de cette association lettrée. La première se trouve en tète de Tancien testament, ainsi conçue :

Au lecteur des deux testament z conUnans la volonté et parolle de Dieu.

« Le Divin Testateur qui en testant ne ment, « Et ne vouldroit frauder nullement sa partie, « Veult que de tous soit leu son double testament « Et qu*à cliascun en soit la teneur départie. « Veu donc que la copie en est desjà sortie « Aux aultres nations, pour toy peuple Françoys « En ton langaige aussi a été assortie, n Affin que de ton droict plus assuré tu soys. « Non seulement en livre escrit lauras, ain çois « En ton cœur Tescrira par divine practique, n Ainsi qu'il a promis si tu oys et receois « Du loyal Testateur le Testament publique. »

L'autre en tète de la table des noms Ébrieux.

Des PerierSy dans ce travail, eut ud collaborateur nommé Rosa. Il est probable que ce dernier s'attacha plus spécialement à Texplication des mots hébreux et chaldéens. Bonaventure, ainsi que semblent le prouver ses travaux, avec Dolet ' et sa traduction du Lysis % était plutôt versé dans la philologie grecque et latine. Il est néanmoins possible qu'il ait su T hébreu, puisque, ainsi que nous l'apprend le titre même de la Bible, TAncien Testament fut a translaté « de Tébrieu o, et qu'Olive tan nomme Eutychus comme ayant, dans Tœuvre de translation, « adressé la plupart « des sommaires ».

Au lecieur,

« An grand profit et aisance du livre,

« Sont assemblez les noms en ceste table,

H Affin qu*on soit de trop cercher délivre,

« Et qu'on entende ung chascun root notable ;

« Pour l^orthograplie apparoir véritable,

a Dont a usé partout le translateur,

« En radiessant Tusage corrupteur

« De^plusieurs motz, qui en la Bible ont lieu,

a Ici verras, ô gracieux lecteur,

« Les alphabet bz, tant en grec qu'en ébrieu. »

Enfin la troisième, à la fin du volume, en dessous de l'achevé d'imprimer.

Au lecteur de la Bible,

n Lecteur entendz, si vérité addresse, « viens donc ouyr instament sa promesse « Et vif parler, lequel en excellence « Veult asseurer nostre grelle espérance.

« L'esprit Jésus qui visite et ordonne « Noz tendres meurs, icy sans cry estonne * Tout hault raillart escumant son ordure; « Remercions éternelle nature.

A Prenons vouloir bienfaire librement, « Jésus quérons veoir éternellement. »

En prenant la première lettre de chaque mot, on rétablit ces deux vers :

« Les Vaudois, peuple évangélique, a Ont mis ce thrésor en publique. »

Nous n'avons rien de plus à dire sur ces pièces, que nous rapportons ici comme simples curiosités littéraires.

* Eutychus Deperius, Heduus, cujus opéra, fideli ea quidem, et accurata in primo commentariorum nostrorum tomo describere usi surous.

' Eecueil des OEuvres, p. 143.

La Bible d'OIivetan se répandit assez vite, grâce au zèle des auteurs et de leurs amis; aujourd'hui encore, elle jouit de la sérieuse estime due à une œuvre de valeur.

M. Ch. Reuss' a consacré à cet ouvrage un très-intéressant article. Nous ne pouvons passer sous silence ce témoignage qui fait autorité :

« Cette Bible, dit M. Reuss, nous intéresse à un haut (( point, parce qu'elle est la première édition ou traduction « protestante en langue française, celle de laquelle déri- \ a vent, par une série de transformations quelquefois radi- ^ « cales, toutes les autres qui ont été en usage, bien que (( celles-ci, dans leurs différentes formes actuelles, ne con- « servent plus guère de trace de leur origine. »

Après une description minutieuse du volume, M. Reuss consacre quelques pages à la traduction elle-même, pour laquelle, nous dit Robert Olivetan : o J'ai conféré toutes a translations anciennes et modernes tant grecques que « ébraicques, jusque à l'italien et l'allemand. )> Olivetan garde, on le voit, un silence absolu au sujet des traductions françaises antérieures, a Un fait de moindre impor- « tance, continue M. Reuss, maisqui fait pourtant ressortir (( rintérèt qu'Olivetan prenait aux études hébraïques, c'est (( le soin qu'il met à se rapprocher de l'original dans Force thographe des « noms propres de l'Ancien Testament ». « 11 se préoccupe aussi beaucoup de l'état de la langue « française dont il devait se servir, et qui n'avait guère « encore de règles certaines ni pour l'orthographe, ni pour (( la syntaxe, ni pour le choix même des expressions*. • La « variété des dialectes provinciaux, la liberté absolue des « auteurs, les nombreux latinismes dont la langue littéraire

^ Dans la Revue de théologie, 3* série, S« to)., année 1865| p. 217 et sai?.

« était surchargée, tout cela lui fait peur et hérisse son « chemin de difficultés. Ce qu'il en dit prouve qu'il avait « sérieusement réfléchi à toutes ces questions, et qu'il y a avait réellement en lui un instinct philologique et litté- « raire, dont (ous les traducteurs de la Bible ne pourraient a peut-être se vanter au même degré. »

Quant à la table des noms propres « qui a été totalement remise au loyal frère et bon amy Eutychus Deperius' », M. Reuss, nous sommes forcé de l'avouer, ne fait du travail qu'un éloge très-modéré:

« On trouve, dit-il, des tables pareilles dans un grand «nombre de Bibles du quinzième siècle^. Les éditions « de la vulgate s'étaient enrichies de ce trésor linguis- « tique dès avant 1 480. Mais il parait que plus récem- « ment la table fut revisée par quelques littérateurs que « je ne saurais nommer. Du moins, la table insérée dans ce la Bible française d'Anvers de 1534 diflTère des Bibles c( latines non-seulement par la richesse, mais aussi par un i( très-grand nombre de variantes dans l'interprétation. En « revanche, il est facile de constater que la table d'Olive- « tan est la même que celle de la Bible d'Anvers. Seulece ment, comme on y suivait un autre système de transcrip- (f tion, les noms ont dû quelquefois changer de place ; (c ensuite, on en a augmenté le nombre ; enfin, on s'est « borné à l'interprétation philologique, en retranchant du

* M. Reu88 a peine à s^expliquer les circonstances « qui ont pn transformer le secrétaire d'Oiivetan en émule de Rabelais ou de Boccace » . Il hésite à identifier Eutychus Deperius avec BonaTcature Des Periers. Le récit de la vie de notre poêle, tel que nous Pavons reconstruit, dissipera dans l'esprit du lecteur tout doute à ce sujet.

La seconde table, qui est un indice des principales matières contenues dans la fiible, est rœayre spéciale d'un nommé Matthieu Gramelin, qui dans une courte préface se dit l'auteur du travail.

* Bévue de théologie, . S* série, 1863, p. 247.

32 BONAVENTURB DES PERIERS.

(f texte les notices historiques et géographiques qui s'y a trouvaient. Les explications elles-mêmes n'ont guère de <( valeur. La moitié des noms propres hébreux, surtout les « noms géographiques, résistant à toute combinaison avec (( la forme de la langue, telle que nous la représente la lita térature biblique, on comprend que l'obstination qu on « a mise à les expliquer a dû conduire à des violences a plus ridicules encore que téméraires. Quelquefois des « noms étrangers, égyptiens, persans et autres, sont éga- « lement ramenés à des racines hébraïques. Et le latin (( même est maltraité avec un sans façon tout à fait incon- « cevable. »

;. Onle voit, M. Reuss se montre sévère pour le travail d*Eutyc^s Deperius et de Rosa, mais il tempère son jugement en ceà < termes : « Les combinaisons contre lesquelles la (( syntaxe se révolte nous paraîtront bien excusables pour a le siècle de la Réforme, quand nous en voyons quelque- « fois de semblables se produire dans le nôtre. »

Ces travaux occupèrent Bonaventure jusqu'au printemps de 1535, époque de la publication de la Bible. C'est alors qu'il vint se fixer à Lyon. Foyer de science, de libre pensée et de poésie , cette ville devait attirer un homme tel que Bonaventure et devenir un jour sa seconde patrie , le rendez-vous de ses plus solides affections.

La prudence, du reste, conseillait à tous ceux qui s'étaient enrôlés dans l'armée de la Réforme de venir chercher à Lyon un abri contre la sévérité du Parlement. L'orage grondait à Paris. Dès 1533, une commission de l'Université avait censuré la seconde édition du Miroir de Vâme pécheresse. Le Roi était intervenu pour exiger du recteur le désaveu de la commission. Mais la visite du pape Clément VU amenant à Marseille sa nièce Catherine de Médicis , fiancée au Dau-

phin, devait raviver le feu des persécutions. L'évèque de Paris reçoit de François T' des instruclions formelles pour faire le procès aux coupables d'hérésie dans sa bonne ville de Paris. L'affaire des placards luthériens affichés dans les rues de celle ville et jusque dans le palais du Roi, le 18 octobre 1 53 i, précipite les choses : Marguerite d'Angoulème ne peut détourner Torage. Après la sinistre procession de 1535, Textermination des hérétiques sera prescrite dans tout le royaume, et^ cette même année, François P' décrète la suppression de ^imprimerie^ On le voit, le terrain était brûlant; aussi tous ceux qui sentaient le fagot fuyaient-ils Paris à cette époque. Tel fut Jean Calvin, qui, soupçonné d'avoir embrassé le parti des luthériens, quitta Paris en 1536 et vint à Lyon avec plusieurs de ses disciples^. Tel fut aussi Estienne Dolet; bien que durant les années 1534-1536, nous constations à deux reprises sa présence à Paris*, il réside surtout à Lyon, oix il était arrivé le 1'^ août 1534. Il prépare là un colossal ouvrage d'érudition, les Commentaires de la langue latine, dont le premier volume parut à Lyon, chez Sébastien Gryphe, en mai 1536. Pour terminer ce travail auquel il a dû consacrer des années^, pour éditer son œuvre, il lui faut un savant auxiliaire, un aide attentif qui surveille la correction des épreuves. Or le nom d'Eutychus Deperius est déjà connu et justement apprécié. Ses travaux avec

» F. Frank, les èfarg, de la Marg, des princesses, Jouaasf, 1873, 1. 1, préface, p. xiY. Cr. F. DccnoE, Anne de Montmorency. E. Pion. Paris, 1885, iQ-8«, p. 2 1 5 et 8S.

s Entre antres Louis du Tillet et Jean de la Place. Ibid.

* £n octobre 1534 il y compose son Dialogue de V Imitation cicéronienne ; en mars 1536 il y obtient, non sans peine, le privilège pour les Commentaires de la langue kUine.

* En livrant au monde son ouvrage, Pauteur l'accompagne de ce dernier souhait: « Premiers monuments de mon art, premiers monuments de ma jeunesse,

m'ontrez-vous enfin sous d'heureux auspices; b\, fatigués (f«n trop long retard qui vous retenait cachés, jouissez de la lumière, surgissez h la vie. »

Olivetan et les éloges qu'il a reçus de lui Tont fait sortir du rang. Bonaventure est Thomme que Dolet cherche et dont il fera son collaborateur. Il nous le dit lui-même :

a Bonaventure Des Periers, héduen, nous apporta le ce secours de son travail assidu pour Texécution du premier « volume de nos Commenlaires^ »

Il ne nous appartient pas déjuger ici les Commentaires de la langue latine, les louanges qu'ils reçurent, les attaques dont ils furent Tobjet. Ils sont Tœuvre de Dolet, non de Bonaventure *. Mais nous citerons cependant ce témoignage d'Estienne Dolet lui-même, simple aveu de ses durs travaux et de ses généreuses ambitions :

« On ne saurait croire combien la rédaction de mes « commentaires m'a coûté de patience, de veilles, de (( sueurs! Combien de jours elle m'a pris, combien de « nuits elle m'a dévorées! Combien de fois j'ai dû m'abs- (t tenir de nourriture et de sommeil! Que dis je? il a fallu « m'interdire moi-même tout relâche, tout loisir, toute « distraction, tout commerce avec mes amis, tout plaisir « honnête, en un mot, l'usage même de la vie. Mais a j'avais sous les yeux, comme une perspective consolante, (f la postérité si digne de respect; je rêvais l'éternité de (f mon nom. :o

C'est à cette œuvre, à ces fatigues, à ces veilles qu'il avait associé Bonaventure, Eutychus Deperius.

11 est donc presque certain que Des Periers habita Lyon depuis le printemps de 1535, époque où il se sépare d'Olivetan, jusqu'à la publication du premier volume des Commentaires (mai 1536). Mais ce séjour de Bonaventure

1 Voir plus haut page 29, note.

* Nous reoToyons pour ces détails le lecteur aa saTant ouTrage de M. Boulmîer, Éstienne Dolet, sa vie, ses œuvres, p. 1 03.

à Lyon n'a pas dû être consacré à ses seuls travaux avec Estienne Dolet; il semble qu'il ait rempli la charge de secrétaire ou de précepteur chez une grande dame qui l'appréciait et dont le souvenir lui est doux^ C'est d'elle qu'il parle dans ces vers écrits à Marguerite :

o S*il est ainsi qu'il faille que retourne <f £t qu^ëtant tien loin de toy je séjourne, (c Que dira alors ma première maîtresse, <f Qui me laisse en regret et destresse, a Et à laquelle, en voyant telle attente, « Disais ainsi : « Estes-vous pas contente o Que je vous laisse en change d'une royne « Pourveu que sois suffisant et idoyne ? »

C'était donc elle qui l'occupait lorsqu*il fut engagé au service de la reine de Navarre ' .

Sa collaboration avec Dolet ne suffisait pas à le faire vivre, et pour se créer d'autres ressources, il devait s'astreindre à un service quotidien et salarié.

o ...Estes-vous pas contente a Que je vous laisse en change d'une royne ? »

II semble même que cette dame le regretta fort, puisque le poëte pour la consoler de sa défection lui murmurait cette adroite flatterie.

Mais, au milieu de ses durs travaux, tandis qu'il lutte contre le besoin, il n'est pas soutenu seulement par son amour de Tétude. Depuis longtemps déjà un autre rêve le hante; une plus humaine ambition lui donne des forces. Combien de fois, durant ses savants entretiens avec Robert Hurault, n'a-t-il pas songé à la royale élève de son protecteur, à cette Marguerite qui est savante, qui est poëte.

' Cette dame était peut-être la sénéchale de Poitou, mais nous n^oserions Paf- (irmer. Cf. infra, p. 42, et Eeeuell des OEuvres, p. 151.

qui joint aux grâces de la femme la fière énergie d'un homme! Hurault lui a souvent parlé d'elle; Hurault qui fut le maître de la princesse, qui est encore son conseiller. Bonaveniure semble deviner Tinfluence que cette femme aura sur sa vie, elle sera sa providence, sa sauvegarde, et il attend avec impatience Theure où il se fera connaître d'elle. Tout semble d'ailleurs lui permettre d'espérer; ses amis sont de ceux que Marguerite estime et soutient; luimême est un érudit, un poëte; il a toutes les qualités pour être un jour enrôlé dans la brillante élite qui entoure la reine de Navarre. D'ailleurs, bien que les petites pièces (lu Recueil des Œuvres ne soient pas rangées par ordre chronologique, il est facile d'y trouver des allusions du poëte à cette époque de sa vie où, sans avoir encore vu la Reine, il entretenait peut-être avec elle une correspondance littéraire, ou bien travaillait à ses gages, à distance, grâce à l'entremise de quelque protecteur, de Robert Hurault peut-être :

C'est ainsi qu'il s'écriera plus tard, lorsqu'il est déjà son valet de chambre.

c( Ëscoute'donc, de par Dieu, cueiir royal, (( Ce que te dil ton serviteur loyal, « Lequel pour tien, ains que jamais le visses, « As retenu pour faire aucuns services « Qui te seront, aydant Dieu, agréables. »

Avec quelle impatience ne doit-il pas attendre une occasion de la voir! Quel beau jour que celui où il lui sera présenté! Où et quand vit-il pour la première fois cette reine de Navarre si souvent évoquée? Comment se fit cette présentation ? Voilà ce que Des Periers ne dit pas, mais le rapprochement de certains faits va nous l'apprendre.

Nous savons qu'en l'an 1536, Charles-Quint menaçait le midi de la France; la guerre était imminente, et c'est à

Lyon que François V faisait ses préparatifs de défense. Il y était arrivé le 17 février 1536. Il n'y séjourna pas longtemps, car nous le voyons à Amiens les 16 et 17 mars, à Montbrison le 29 avril, à Saint-Rambert le 19 mai'. Il revient à Lyon le 20, et dès lors il y réside. A part deux absences, Tune le 1 juin à Crémieu, l'autre du 21 au 23 du même mois à Mézières, il ne quitte plus Lyon jusqu'au 4 août*. Ce jour-là, il est à Vienne, et le 7 à Tournon, le 8 à Valence, et dès lors la guerre l'occupe tantôt dans le Midi, au camp d'Avignon, à Arles, tantôt à Amboise. Sa sœur Marguerite le suit de près. Les lettres que la reine de Navarre écrit à cette époque sont datées de Nimes, Valence, Amboise. Elle séjourna donc à Lyon, selon toutes probabilités, depuis le mois de mars ou avril 1536 jusqu'à la fin de juillet. Elle fit, il est vrai, quelques absences durant l'été, à Valence et au camp d'Avignon. Mais en juillet, elle regagne Lyon et habite avec la famille royale l'abbaye d'Ainay. C'est alors qu'un sacrilège est commis aux Jacobins. On enlève sur l'autel une hostie consacrée. Ce fut l'occasion d'une cérémonie expiatoire, le 27 juillet 1536. Pour rendre la procession plus solennelle, dit M. Lacour^, le corpus domini y fut porté sur un pallium de velours violet, semé de fleurs de lys d'or... « Après, cheminoit le Roy, (( tenant une torche ardente, et la Reine et Mesdames Filles « de France, avec la reine de Navarre, bien esbahie de cette a cérémonie et des chants lugubres dont elle estoit accom- (( pagnée. Après venoient princes, princesses, seigneurs, « et gens de la cour. »

* Itiîiéraire du roi François /•', ms. de la Bibl. nat., fonds Clairembaut, n» 489.

' Ibid. On constate la présence du Roi à Lyon les 30 et SI mai, les 2, 4, 8, t6, 18, 23, 25, 27, 28, 29, 30 juin , les 1, 2, 3, 5, 8, 9, 13, 14, 19, 20, 21, 23, 24, 25, 26, 29, 30 et 31 juillet, le 4 août.

' Op. cit., p. xxiYi. « D'après an témoin oculaire. »

3a BONAVENTURB DES PERIERS.

Bonaventure, il faut le croire, ne fut pas moins csbahi que la Reine. Voici quelques vers qui pourraient bien faire allusion au cortège dont nous venons de parler :

« Or, Tay-je veu, cheminer en publique

ce Ce monstre-là, Princesse, que tu sçais,

d Qu'est féminin, viril et angelique,

«( Et qui surpasse en tout humain excès.

« De honte et crainte en ay eu tel accès,

(f Incontinent que de mes yeux l'ay veu,

« Qu'onques ne fuz mieulx prins au despourveu ;

a Brief, j'ay esté surprins tout ainsi comme

(( Jadis le fut, vers luy, le Despourveu...

« Mais j'ay aussi Bon-Espoir ce bonhomme*. »

Quelques jours plus tard, le 10 août, le Dauphin est empoisonné à Tournon par son page Montecuculli*. Bona-

■ Mecueil des (ouvres, p. 148. — Ce mons/re, ce prodige, c'est Marguerite ellemême, être à la fois féminio, viril et angelique. Le Despourveu est une allusion à une épltre de Marot (éd. Janet, I, p. 134) intitulée le Despourveu, à madame la duchesse d^Alençon et de Berry, sœur unique du Roy (1518). Des Periers fait ailleurs (p. lôl)une autre allusion à cette même pièce: dans une épltre à madame la sénéchale de Poiclou, il emprunte encore à Marot les noms de ses personnages allégoriques, Bon- Espoir, Esmoy, Longue- Attente»

Pour se bien persuader que Des Periers parle ici de la reine de Navarre, on n^a qu'à lire Pépigramme de Marot :

De madame la duchesse d*Alençon (éd. Janet, ni, 6).

Il s'exprime ainsi sur sa maîtresse :

c Elle a au chef un esprit angelique

« Le plus substil qui onc aux cieulx voila :

« grand merveille ! On peult veoir par cela

« Que je suis serf d*ung monstre fort estrange,

<i Monstre, je dy, car, pour tout vray, elle a

« Corps féminin, cueur d* homme et teste d*ange. »

Des Periers se souvenait des vers de Marot et, à dessein, y fait allusion dans sa pièce à la Reine.

' Des Periers ne parle pas du supplice de MontecucuUi. — M. Lacour (Op. cit,, p. xxxvm) nous en donne ce récit qui mérite d'être connu :

n Montecncolli, convaincu d'avoir empoisonné le Dauphin < en pondre d^arse- « nie sublimé, par lui mise dedans un vase de (erre rouge en la maison du Plat, « à Lyon », fut écartelé à quatre chevaux, et les quatre quartiers de son corps pendus aux portes de la ville, sa tête au bout d'une lance fichée sur le pont du Bhdne. Jamais assemblée plus brillante ne se réunit pour une fête. Une estrade avoit été élevée sur le lieu de l'exécution dans la rue de Grenelle ; les fenestrages

venture compose à celle occasion VÉpilaphe de Francoys premier nay du roi Francoys \ ainsi que trois autres pièces adressées à François V' et à sa sœur.

(c Tes yeux ont vu ce qu'ils n'esperoient pas »,

dil-il à Marguerite du ton d'affectueuse sympathie que pouvait se permettre un poète déjà bien en cour.

On peut donc hardiment affirmer que ce Tut en 1536 que Des Periers (ut présenté à la reine de Navarre. Avant cette époque, il ne l'avait pas encore vue, puisqu'il écrit à la 6n de la même année^ :

a Dea maintenant, te congnoistray, Princesse, a Sans demander aux autres laquelle est-ce, « Car je t'ay veue au milieu de Teglise « (Où quelque jour fault qu'on evangelise), « Menant ta sœur la noble Elienor^, « Qui de son cueur soubz or aliène or. »

Il fait sans doute allusion à quelque cérémonie religieuse, peut-être à celle dont nous avons parlé plus haut, cl à laquelle assistait ]\:arguerite avec sa belle-sœur Éléonore d'Autriche, au début de leur séjour à Lyon. Et pour se convaincre que ce fut bien à Lyon que Bonaventure vit pour la pre-

étotent sans prix, et l'on vît des citoyens implorer du bourreau, à sommes folles, la permisj^ion de se placer^ pour mieux \oir, dans la cage circulaire où chaque jour de marché on mettait au carcan les vagabonds. Durant le supplice, le sire de Tournoo, principal conseiller de François, s^écria quUI éprouvoit la même jouissance que s'il voyait brûler un hérétique, et, tandis que le Roi demeuroit impassible, les courtisans se montroient entre eux le bras, la cuisse, qui résistoient le plus, 00 les chevaux qui tiroient le mieux. Quant à Marguerite, que le secrétaire du consulat de Lyon appelle « la sensible reine de Navarre », elle se jeta sur le sein de son royal frère pour se soustraire au spectacle dégoûtant où on Pavoit amenée malgré elle. »

I Recueil des OEvvres, p. 109.

3 Préface de la Prognostlcation pour Tannée 1537. Recueil des OEuvres^

* Ëléonore ou Aliénor d*Autiiche, seconde femme de François !•', sœur de Charles-Quint. Le sens du dernier vers est un peu alambiqué : « Qui cache sous les broderies d*or de son costume Pur pur de son cœur. »

mière fois la reine de Navarre , on n'a qu'à rapprocher de ces vers Tépigramme suivante ' :

« Tu es trompé, ô peuple lyonnois I

« Quand tu prends garde au magnifique arroy ;

« Car, parmy toy cachée, mescongnois

« Eh simple habit la sœur de ton bon Roy.

« Mieulx es trompé quand en royal charroy

« La regardant, Testimes mondaine estro.

« Dieu ne l'a pas, non, pour cela fait naistre,

« Quoy que mondain estât qui trompe rie.

a Que pleust à Dieu que tu sceusses congnoi^tre

« L'heureux secret de telle tromperie ! »

Le poëte est encore toul ébloui du souvenir de Tapparirion de Marguerite dans l'église^ tout fier encore d'avoir vu la Reine et de la reconnaître sous d'humbles vêtements. N'est-ce pas hier que sa plume tremblante laissait tomber ces vers :

« Or t'ay-je veue, et si est bien possible « Qu'aussi m'as veu, en trouppe confusible, ce Quand plaisamment tu jetlas les deux yeux a Sur nous, qu'estions voz spectateurs joyeux ; c< Mais, en l'instant de cette vue heureuse, « Je /us attainct de honte langoureuse « Qui est, pour vray (puisqu'il faut que le die), « Une piteuse et grie/ve maladie, »

Par qui fut-il présenté à la cour? Est-ce Robert Hurault qui l'introduisit auprès de la reine de Navarre? 11 est permis de le croire. La présence à Lyon, en 1536, du roi de France et de sa sœur était une occasion de plus, une raison même pour qu'Hurault fût à Lyon. En tout cas, s'il ne présenta pas lui-même Bonaventure à Marguerite, il l'appuya fortement de ses recommandations. Peut-être aussi l'entremise d'Antoine Du Moulin ne lui fut-elle pas inutile. Il connaissait déjà Des Periers. C'est à Avignon, près de la fontaine de Yaucluse et du tombeau de Laure, qu'ils se sont rencontrés pour la première fois. C'est là, nous dit le poëte,

1 Recueil des Œuvres, p. 147.

o Que ceste povre et lasse créature, « En s'en allant, comme chose sans nom, (( Je ne sçay où chercher son advenlure, tt Ha rencontré un amy de renom '. »

Secrétaire de la reine de Navarre, c'est Du Moulin qui se chargera de remettre plus tard ' à sa maîtresse les vers de Des Periers sur l'impudence des a Prognostiqueurs ». Ces deux hommes, Robert Huraull et Antoine Du Moulin, eurent sans doute leur rôle à jouer à cette heure de la vie de Bonaventure : leur double influence le servit auprès de Marguerite.

Aussi bien, le printemps de 1 536 fut-il pour lui la joyeuse aurore de sa renommée. Nous sommes en mai. Les Commentaire^ viennent de paraître, consacrant sa réputation d'érudit. Les poètes, les savants du jour sont ses intimes ; une grande reine va devenir sa protectrice. Enfin, sa barque est lancée, et il semble qu'un vent de fortune la porte au large. Du même coup, il sent grandir ses forces et son ambition. Il ne lui suffit plus qu'on le reçoive à la cour; il veut y être quelqu'un, y avoir sa place. Pour l'obtenir, que faut-il? Plaire à Marguerite. Elle est femme, elle est reine, elle est poète. Des vers et des louanges doivent en avoir raison, et'Eutychus Deperius, collaborateur des Olivetan et des Estienne Dolet, Eutychus l'érudit, va devenir Bonaventure, Dedalus, comme il s'appelle lui-même. Il revient à l'une de ses premières passions, à la poésie, qu'il avait cultivée dès ses jeunes années à Âutun, et, de sa plume, naguère savante, il rimera d'alertes épitres et de galants rondeaux.

En effet, plusieurs de ses pièces, dédiées à la reine de Navarre, ont dû être écrites avant que Des Periers fût entré à son service, soit avant la fin de i 536. Et, s'il lui fut pré-

* Recueil des OE a vres, p. I6I.

* A la fia de 1536 ou au début de 1537.

42 BOiNAVENTURE DES PERIERS.

sentéy comme nous Tavons établi , dans le courant de cette même année, ce fut dans Tenlre-lemps qu'il plaida sa cause. Comment s'y prendra-l-il?

Marguerite a pour dame d'honneur auprès d'elle Louise de Daillon, femme d'André de Vivonne, seigneurdelaChastaigneraye, sénéchal de Poitou. Bonaventure comprend qu'il faut conquérir ses bonnes grâces, et c'est à elle qu'il s'adresse '.

Il lui confie ses timides espérances :

a Doubteux Esmoy, qui parler m'a conlrainct)

« Mon povre espoir voudroil bien divertir;

a 11 le harie, il le serre el estrainct,

« Et voluntiers le feroit repentir

a De ce qu'il vint jamais à consentir

« De trouver mieulx, \eu que longue est l'attente.

« Mais espoir dict tout bas qu'il se contente,

« Et qu'il n'y ha qu'un petit d'intervalle

a Qu'il n'ay t response assurée et patente.

(( Dict-il pas bien, ô noble senechale? »

Peu lui importe le salaire qu'on lui donnera, pourvu qu'il soit (( d'un tel personnage la grâce desservant ».

Aussi bien refuse-t-il à Marguerite de fixer lui-même le prix de ses services :

a Que me mettiez ainsi au choiz de dire a Combien je veulx avoir de vous de gage, « Je doubte fort si j'y dois contredire (t Ou accorder, voire el en quel langage :

(( Car si je dy trop, veu le personnage, « Je vous feray grand tort, et à moy honte ; (f Si je dis peu et que je me mescompte, a Veu que n'ay rien, ce n'est pas saine chose, « Et dirait-on que tiendrois peu de compte « De royauté Parquoy rien dire n'ose 2. »

Enfin Je voilà ^ son serviteur, et toute sa reconnaissance lui échappe dans un joyeux rondeau^ :

1 Recueil des OEuvres^ p. 151. — La s^nécbalede Poitou éiait la grand'mère des frères de Bourdeille, dont l'un fut le célèbre seigneur de Brantôme. • Ibid., p. 163.

» Ibid.f p. t66.

« Trop plus qu'heureux je suis par vous princesse... Trop plus qu'heureux. »

Adieu rindigence! Il est au nombre des familiers de la reiue de Navarre, il est de sa maison. Il est même près de toucher au point culminant de sa carrière; dans cette année 1536, les faits se pressent; chaque jour apporte un événement nouveau, littéraire ou politique. Des Periers va jouerson rôle, parler de tout et faire parlerdelui. Suivons-le et entrons avec lui au cœur de cette société lyonnaise lettrée et brillante, où quelques figures méritent d'être observées.

Lyon était alors un asile pour ceux que leur liberté de pensée désignait aux sévérités du Parlement de Paris.

(( La sinistre action de la cour ^ et de la Sorbonne s'y oc faisait moins sentir qu'à Paris. Le cardinal de Tournon (( parait avoir laissé à la capitale du Midi, dont il avait été €( d'abord le gouverneur, puis l'archevêque, plus de liberté K qu'il n'en accordait à la cité royale où tendaient ses (( espérances et ses ambitions ; ses lieutenants, les Trivulce « et les Jean du Peyrat, avaient de fortes sympathies pour « les progrès intellectuels, et employaient toute leur oc influence à protéger les lettres et leurs adeptes. Une « société, enfin, qui comptait parmi ses membres Rabelais, « Marot, Des Periers, Dolet, Scève, Macrin, Cham'pier et (( Aneau, devait jouir d*une liberté d'expansion intel- (c lectuelle qui manquait dans la grande capitale si jalou- « sèment surveillée par la Sorbonne et le Parlement »

La liberté religieuse n'y était pas seule protégée; une nombreuse et riche colonie italienne contribuait puissamment à l'essor artistique et littéraire. On comptait au seizième siècle plus de cinquante familles italiennes établies à

> Sstienne Dolet, a bioçraphy, by R. C. Christie. Cf. la Curiosité UUéraire et bUfliographique, Paris, Liseux, 1880-1S83, 2« \o\,, (2* série, 1881), p. 36.

Lyon, parmi lesquelles on relrouve les noms célèbres des Pazzi, des Gondi, des Tapponi et de tant d'autres toujours prêts à secourir la pauvreté et à récompenser le talent.

Un autre fait qui rendit Lyon un centre d'activité fut l'extraordinaire développement de rimprimerie. Dès le quinzième siècle, Lyon possédait soixante-douze maîtres imprimeurs, et cette activité typographique augmenta encore dans le siècle suivant. A la tète de ces maîtres typographes, chez lesquels se rencontraient les poètes et les savants du jour, il faut citer d*abord Sébastien Gryphe, le fidèle ami d'Estienne Dolet^ qui habita chez lui pendant la composition de ses Commentaires \ A côté de Gryphe et Dolet, nous apercevons François Juste, ce a Just digne' », comme l'appelle DesPeriers; c'est chez lui que Rabelais publie, après Pantagruel et Gargantua, ses célèbres almanachs. C'est pour lui qu'il annote ou corrige de nombreuses publications touchant la médecine, l'astronomie, la jurisprudence. Puis, Robert Granjon, qui imprima, en 1ô58, les Nouvelles Récréations et Joyeux Zîcvîs ; Parmenlier, Horace Cardon, qui a laissé son nom à l'un des plus jolis sites de la campagne lyonnaise^; puisRigaud,le libraire Roville, et enfin le célèbre de Tournes, Jean, premier du nom. Ce fut lui qui, en 1544, avec l'aide d'Antoine Du Moulin, publia le Recueil des Œuvres de Bonaventure Des Periers. « C'était un homme de toute diligeance et de noble a épergne aux choses de son estât », dit Peletier à la fin de son Dialogue sur F orthographe \ Il mourut protestant en

' Dèft 1537, Dolet obtenait uq privilège de dix ans pour imprimer non-seule* ment ses ouvrages, mais encore ceux d^auteurs anciens et modernes.

* Recueil des OEuvres, p. 68.

* Roche Cardon, non loin des bords de la Sadne et de Hsle Barbe. Lacour, Dp, ri/., t. Jj p. xLv, et table au mot la Roche.

* Discours à Thomas Corbin.

1564. Son fils quitta Lyon pour Genève. Leurs descendants revinrent à Lyon et, en 1767 (le 24 mars), écrivaient à Tabbé fie Tersan pour le prier de leur procurer un exemplaire du Recmil des Œuvres de Des Periers * :

a La grande raison qui nous engage à vous demander « Bonaventure Des Periers est que nous n'avons aucun u livre de notre nom aussi ancien, et que cela peut nous « être utile à l'occasion. »

« D'une probité rare, Jean de Tournes est le premier des et imprimeurs qui ait respecté ses presses, fait la guerre « à la contrefaçon et compris le principe de la propriété « littéraire*. »

Dans ce cercle, Des Periers fréquentera les artistes et les amis de l'art : les Grolier, les Bellièvre, les Philibert Delorme, les Bernard Salomon. les Guillaume du Choul. 11 connaîtra toute la brillante cohorte des écrivains : Symphorien Ghampier, docteur en médecine et historien de mérite ; Benoit Court, le commentateur des Arresta amorum; le grammairien Louis Meigret, célèbre par ses querelles sur l'ortho-

> Heaieil des Œuvre*, éd. Laconri p. xlt. M. Louis Lacour donne comme date de la mort de de Tournes l'année 1550 Or Jean de Tournes ir, son (ils, dans la préface en tête des Theophili InsUtutUmes, Lyon, 1580, in-l6, dit que son père mourut en 1564. (Communiqué par M. Alfred Cartier.) ' Lacour, Op. cit., p. xly. Cette page dMiisto're littéraire mérite d*ètre rappelée: « si chascun de nous tasclioit, dit-il, pour Tampliment et perfection de nostre « art, de faire de mieulx en mieulx, et non, corrompu de l'espérance du gaing, « d'aller par la trace d'autruy, nous n'aurions si mauvais briiyt aujourd'huy que t nous avons de faire ouvraiges incorrect/. J'entens, pour mieulx le vous declai- « rer, que nous sommes si adonnez au profit indeu que, incontinent que l'un de K nous ba mis quelque belle œuvre en avant, ilestparPautre incontinent refaict : n refaict (dis-je) le plus souvent avec mille faultes I Et à ce moyen demeure ce- •I luy qui en avoit premièrement prins la peine frustré de son labeur, pour autant « qu'en vendant les meschans ouvraiges, ne se expédient les bons : a cause du vil « pris on accourent les iudoctes^ ne sachans que c'est. Et le pis que je y voy, « c'est qne la faulte advient aux livres nouveaulx le plus souvent, de.^quelz a juste t cause celuy qui premier les met en lumière devroit retirer le profit sans y estre « retardé ni empesché. Donc, quant à moy, j'ay délibéré de tenir en mon impri- ■ merie ceste mode, qu'il n*y sera imprimé aucun livre nouveau qui ayt esté « premièrement imprimé par autre, que premier celuy n'ayt retiré le loyer et « profit de ses peines et despenses. Si prie tous autres de nostre art qu'ilz veulent

graphe avec Guillaume des Autels; le mathémalicien Jacques Peletier du Mans, qui aida, dit-on, Du Moulin à éditer le Recueil des Œuvres; Jean Voulté, Ducheret Nicolas Bourbon, poêles latins, ce dernier, précepteur des enfants de la reine de Navarre; son ami Jean Des Gouttes^, traducteur de VAriosle, auquel Bonaventure dédie une pièce de vers*. Puis viennent tous les poëtes et les familiers de Bonaventure avec lesquels il correspond» et dont plusieurs sont nommés dans ses poésies; tels sont : Antoine Du Moulin, Maçonnais; Noël Alibert', poëte et valet de chambre de la reine de Navarre; le musicien Albert, /oueur de luz du Roi*; Claude Lemaistre*^ de Lyon, que Bréghot du Lut signale parmi les poëtes du temps®; Charles de Sainte-Marthe, poëte, théologien et réformateur; Barthélémy Aneau, l'auteur du Mystère de la Nativité; le poëte Charles Fontaine ; Maurice Scève, antiquaire et poëte en même temps, Fauteur de Saulsaye et du Microcosme, le protecteur attitré

« tenir ceste façon de faire et I^observer dilîgeroent, attenda que ce ^era bien a faict, et cause que cbascun aura ses gaingx et pcofitz comme il appartiendra. « 1 Nie. Borbonii Nugae. Gryplie, 1538, lib. Vll^rm. 163 :

Jano Guttano.

« Fama licet fîngat pleruroque ac Tana Yocetur,

n Mentiri semper non tainen illa prodest.

« Nullum est oraclum fama veracius illa c Quœ canit ingenii lumina, Jane, lui, »

3 Recueil des (ouvres, p. 77.

r( La plus ancienne traduction en prose française du poème de VAriosie est due « à un Lyonnais, Jean Des Gouttes, cité par La Croix du Maine. Elle parut à Lyon « en 1543 chez Sulpice Sabon, et l'auteur la dédia au cardinal de Ferrare, Hippo- « lyte d^Ëste.Colonia n'adit qu^un mot de Jean Des Gouttes, encore s'est-il trompé : « l» En lui aUribnant une traduction complète de VAriaste ; 2« en disant « qu'elle a été publiée en 1 5U par Jean de Tournes. Une singularité de TouTrage, « c'est que l'auteur donne un sens allégorique à chaque chant du poème, tandis « qoe le poète italien n'y a sans doute pas songé. » Extraie d^une notice d^art, Delardine, Paris-Lyon, 1812, t. f, p. 4 16. (Bibl. de Lyon)

* Recueil des OEuvres, p. 67. Cf. Mabot, épigr. 109.

* Ibid., p. 151.

> Ibid , p. 84 et 160.

* Lyonnais dignes de mémoire, t. I, p. 84. — La Monnoye ajoute en note à l'article de La Croix du Maine sur Claude Lemaistre qu'il a traduit en yera le trente-troisième et le qtiaiante-cinqnième psaume.

de tout ce qui maniail alors la plume ou le pinceau, le Mécène des de Tournes, Thomme peut-être auquel ses contemporains ont rendu les plus unanimes hommages. Ici et là , quelques Lyonnais moins connus : Guynet Thibault^ Claude Féraud*, Georges Renard', Pierre de Bourg^; puis un étranger, venu de Quiers ou Gherasco en Piémont, Alexis Jure^, qui fut Tami de Clément Marot, ainsi que nous l'apprend Charles Fontaine® :

« Puisque Marot t'aymoil et l'escrivoit

« En vers français, comme en son œuvre on voit ,

« Ma muse veult sonner dessus ta lyre^

« Qu'elle peut bien et t'aymer et t'escrire. »

Enfin, quelques hauts personnages dont Tamitié fut précieuse à Bonaventure, tels que : le lieutenant pour le Roi à Lyon, Jean du Peyrat % auquel, en 1539, Des Periers enverra sa charmante poésie surVIsleBarbe^j et Jean de Guise, cardinal de Lorraine.

Pour compléter le cercle des relations littéraires que Bonaventure dut avoir à Lyon, il ne faut pas oublier quelques

> Recueil des Œuvres, p. 80.

' Ibid.f p. 83.

* Ibid., p. 96.

* Ibid., p. 97. — Il ne faut pas confondre de Boorg et Dubourg le chancelier général de France, qui monmt pour être tombé de sa mule (VuUeii Carmina Inseriptiones, fol. 33-34). Il y a un Etienne de Bourg, avocat à Lyon au seizième siècle. Il est Pautenr d'un ouvrage sur V autorité du Parlement de Paris. — (Voy. Perivetti, Lyonnais dignes de mémoire, p. 281.) Il y eut aussi une Lyonnaise de ce nom, célèbre au seizième siècle par sa beauté et son esprit, Marguerite de Bourg, dame de Gage (Toy. Mélanges de C ^ ,p. 378 et 381, BibL de Lyon), que Marot appelle : « la brunette Marguerite. »

Monfalcon (Histoire de Lyon, t. V, p. 17) cite dans le tableau de4 conseilfers de Yîlle un Pierre de Bourg de Tan 1500 à 1502. Peut-être notre Pierre de Bourg est-il celui-là même ; en tout cas, il semble avoir appartenu à cette famille.

* Œuvres de C. Marot. Niort, Thomas Portau, 1596, p. 191.

* Les Ruisseaux, de Cb. Foktaine. Lyon, Payan, 1555, in-lC, p. 182.

' Nicolas Bourbon lui adresse plusieurs pièces de vers latins. Ndgab , lib. VI, einn. 39, lib. VIII, p. 85.

'Vulteins de même. Voy. Vulteii Carmina (Inseriptiones). Paris, 1538, in-l2, lib. I, fol. 8.

Consultes aussi Monfalcon (0/>. cit.), t. II, p. 66 et 257.

* Recueil des Œuvres, p. 92.

femmes de lettres, dont plus d'une est restée célèbre. Voici Jacqueline deStuard, à qui le poète déclare sa passion en un dizain tout parfumé de la galanterie du temps', a Femme si belle et si agréable, dit Monfalcon', que les plus grands personnages recherchaient sa société. » Puis Jeanne Gaillarde, chantée par Marot; Pernelte du Guillet, qui a su se faire un nom, même après Louise Labé ; Claudine et Sibylle Scève, et Jeanne Creste, dont les vers et la beauté ont reçu tant d'éloges', et qui pour gagner un pari donna dans la rue un baiser à un ramoneur; les deux sœurs Perréal, qui maniaient le pinceau^; enfin, Sibylle Bullioud, Claudine Peronne, Catherine de Vauxelles, Julia Blanche, Marguerite de Bourg, toutes connues par leurs écrits ou par les hommages de leurs contemporains.

Arrivons enfin, pour nous y arrêter un instant, à ces deux illustres maîtres, François Rabelais et Clément Marot. Bonaventure, nous le savons, fut l'ami de ce dernier, mais il dut connaître aussi Rabelais. Un mot dans une de ses poésies, datée de 1539, semble désigner le grand satirique,

« Just digne, « Francoys insigne »,

en évoquant ceux que leur fantaisie conduisait au site pittoresque de Roche Cardon, sur les bords de la Saône. François serait dès lors Rabelais, d'autant plus que son nom est joint ici à celui de F. Juste, l'éditeur du Gargantua. Pendant les années 1531 à 1535, il apparaît souvent à Lyon. Son premier voyage à Rome ne date que du commencement de l'an 1534. En mai de cette même année, à son retour de

* Eecueil des OEuvres, p. 162.

' Histoire de Lyon, t. If, p. 105. Voy. aussi Pernetti, Op. cit.; Clerjon, Histoire de Lyon, et Marot, Œuvres, passim, ' DuciiER, lib. L, p. S4, et aussi Vulteii Carmina.

* IiACOUR, Op. cit., p. XLYIII.

Rome, il signe encore son almanach pour 1 535 a docteur c( en médecine et médecin du grand hôpital de Lyon d , puis regagne Rome, où il séjourne jusqu'au mois d'avril 1 536. Un séjour à Paris et ses voyages dans le Midi occupent les années 1536-1538, mais il finit par revenir à Lyon où sont ses pénales, comme le rappelle Salmon Macrin dans une de ses odes « à François Rabelais, médecin trèshabile ^ » :

« £t dite Lngdanom, pénates

« Sunt tibi ubi placidœque sedes. »

d Paris, Narbonne, les rivages de l'Aude, dit-il, ont été f( témoins de tes cures merveilleuses, ainsi que l'opulente a cité de Lyon où sont tes pénates et ta paisible résidence. »

Ce serait donc vers 1535 que Des Periers et Rabelais se virent à Lyon. L'un collaborait avec Dolet aux Commentaires de la langue latine; l'autre partageait son temps, depuis trois ans déjà, entre l'Hôtel-Dieu et les imprimeries des Gryphe, des François Juste et des Claude Nourry, où il remplissait la tâche difficile et laborieuse d'auteur et de correcteur d'éditions savantes*.

Les relations de Bonaventure et de Clément Marot sont plus faciles à suivre. Non-seulement Des Periers respectait et admirait ce phre des poètes françoys qu'il appelait volontiers son père', mais il lui témoigna dans plus d'une occasion sa fidèle amitié, son dévouement sans réserve.

Il est à supposer que les deux poètes se connurent avant l'exil de Marot, soit à la fin de 1534. Pour s'en convaincre, il suffit de lire le chaud plaidoyer de Bonaventure pour

' LyoD,Gryphe, 1537.

3 F. Rabelais. Édition de M. Loais Moland, p. wui et passim.

' Recueil des Œuvres» page 75.

Marol absent contre Sagon\ Ceux des opuscules relatifs au débat entre Sagon et Marot qui sont datés, portent, il est vrai, le millésime de 1537; mais le plaidoyer pour Marot absent avait dû être édité avant les derniers mois de 1536, époque où Marot revint d'exil. Bonaventure le connaissait donc avant cette époque, et c'est à lui que revient l'honneur d'avoir rompu la première lance. Ce fut probablement vers le mois d'octobre ou novembre 1536 que Des Periers se mit bravement en campagne pour son frère proscrit *. A cette heure, Bonaventure connatt déjà la reine de Navarre et aspire à devenir son serviteur; défendre Marot, c'est plaire à Marguerite, et notre poëte n'hésite pas. Cette page d'histoire littéraire mérite qu'on s'y arrête, d'autant que le nom de notre poëte y occupe une place d'honneur.

Un jour que Sagon et Marot se promenaient dans la cour du château d'Âlençon, ils se prirent de querelle sur un point de religion. Sagon traita Marot d'hérétique. La dispute s'échauffa, Marot mit le poignard à la main, et Sagon s'enfuit. Marot, s'étant depuis fait des affaires avec la Sorbonne, et craignant, lorsqu'elles furent terminées, qu'on ne lui en suscitât de nouvelles, prit le parti

' Rectteil des Œuvres, éd. Làcour»p. 177. François Sagon, dit La Croix du Maine» a écrit le Chant de la paix faite entre le roi Henri II et Philippe roi d'Espagne, imprimé à Paris par Barbe Régnault; la Réjouissance du traité de paix en France, publiée Tan 1559, imprimée à Paris par Olivier de Harsy, audit an 1559 ; Recueil d*Estrennes pour Tan 1 538, imprimé à Paris audit an ; Recueil moral d*aucuns chants royaulx,ballades et rondeaux, pré^eniés à Rouen, à Dieppe et à Caen. Il a composé tout ou la plus grande partie des épitaphes qui se voient en la chapelle du château de Serrant en Anjou, à trois lieues d'Angers, fait en Thonneur des sieurs dudit Serrant, surnommés de Brie, qui est une fort ancienne et très-noble maison. Il florissait Tan 1538 sons François l*^ et encore sous Henri II.

l\ était né à Rouen, et, avant d'être accueilli à la cour de Marguerite, il avait été domestique chez M. Félix de Brie, abbé de Saint-Evroul en Normandie.

' Il fait allusion dans son épitre à la glorieuse et facile campagne de Provence, à la retraite de Charles-Quint, an Yoyage de Jacques V d'Ecosse en France, et à ses projets de mariage avec madame Marguerite, fille du Roy, en septembre 1536,

de se retirer en Italie auprès de la duchesse de Ferrare. Ce fut dans le temps de cet exil qu^ayant, pour se justifier des faits dont on l'accusait, écrit une assez longue épltre à François I", Sagon, pour la réfuter, en adressa une plus longue au même roi, intitulée : « le Coup d^essay. » Sagon avait pris pour épigraphe de son Coup d'essay les mots i( Yela de quoy ». Bonaventure ramasse le trait et le lui renvoie aigu et sifflant * :

a Velà de quoy ma Muse est anymée, (c C'est qu'une plume orde et envenimée, a Plume d'arpye ou de quelque chouette « Vole et poursuyt du souverain poëte « Maro, Franco ys, le renom invincible.

(( le beau loz qu'il désire et pourchasse, « Ce sagouin »

s'écrie-t-il.

Mais, habile avocat, il domine sa colère, change de ton et adresse au Roi la plus délicate des flatteries :

« roy Françoys, qui au mylieu résides c( Du mont sacré et aux Muses présides

(( Comme ung Phebus

a roy Françoys, qui as tant enrichy

a Le tien parler

c( . . . . Dont le nom anobly <f Ne pourra point es Ire mis en oubly,

« roy Françoys! les tant dignes aureilles

« Ont donc ouy injures non pareilles

c( Par ce Sagon expressément vomyes

a Pour offenser les Muses tes amves 1

c( Jusques à toy vint le flair du poison

a Que ce sot là respandit à foison \

(t En la clère eau de la belle fontaine.

ce Et ce, devant ta Majesté haultaine. »

Et se retournant vers ses frères u nobles espritz, amateurs de scavoir » , ce cri lui échappe :

' Recueil des OEuores, p. 177. — A cette satire est jointe dans le recueil de» différentes pièces du dirrérend de Marot et Sagon une épigramme latine de Bonaventare, que les éditeurs de notre poète n'avaient pas reproduite avant M. Lacour. — Voir Recueil dçs Œuvres, p. 173, éd. Lacour, note.

52 BONAYENTURE DES PERIERS.

a Qu'attendez-vous, ô poètes francoys Ses bons amys? Pensez-vous que je soys « Expert assez, ou si seur de mon rooUe,

a Que tùut seul me laisser

« Varier pour luy et ne vous advancez.,, »

Il le déclare ici lui-même : il est le seul, le premier qui ait encore osé parler en faveur de Marot.

L'adroit poëte revient ensuite au matlre de qui dépend le sort de son ami, et, dans ses derniers vers, il saura se faire humble et caressant :

<c Dont (s'il te plaist), Sire, absoulz le.

a Roy plus qu'humain, si j'ose en ta présence n Seul excuser Marot en son absence, Q Pardonne moy »

Le Roi se laissa fléchir, et, en automne 1 536, Marot revint de Ferrare. Bonaventure joyeux Taccueillit par ces quelques vers, alignés sous forme de prose :

a Maro en Marot, immortel poëte, l'honneur de ces temps, que veoir tant « souhaitte, mes povres versetz, crainctifz et doubteux, ne s'osent monstrer « (tant ilz sont honleux!) à vous, veu qu'ilz sont sans rithme et raison; a dont je vous salue en simple oraison, priant (comme faict chascun à son « tour) qu'il vous soit heureux ce joyeux retour '. »

1 Lacocr, Recueil des Œuvres, p. lio ft note. Il partit que ce nom de Maro était habitueilement donné à Marot par ses amis et disciples. Cette épigramme de Sagon suffirait à nous le prouver, si nous ne le savions d'ailleurs :

Dizain adressant audiet Marot, qui se/alsait ordonner Maro par subslraction du T lettre finale de son nom,

« Maro sans T est excellent poëte, « Mais aTec T il est tant corrompu !

« 11 prend de T Marotte pour houlette, « £t peult sans T ce que plusieurs n*ont peu, « Âvecques T c'est un beau nom rompu ; « Tourné sans T, c*est le latin de Romme ; « Droict avec T, le françois d'un sot homme, « Marot sans T triomphe en latin graTe, « Et avec T démonstre en françois comme « Un glorieux sans raison faict le brave. »

Marot jouait souvent sur son nom ; voici son épigramme 9 le, à DuChfttel (Castellanus) :

« Tu dis, prélat, Marot est paresseux,

« De lui ne puis quelque grand œuvre veoir,

Quelle victoire pour Bonaventure!

Le serpent a brisé ses dents sur lacier de la lime ^ Sagon est réduit à l'impuissance, et Marot sait en remercier son courageux défenseur :

« Redressons cet âne qui choppe, a Qu'il sente de tous la poincture, « Et nous aurons fionadventure a A mon avis assez savant a Pour le faire tirer avant *. »

Cette reconnaissance était méritée.

Gr&ce à Bonaventure, une vaillante élite de poëtes'

« Faift tant qu'il ait bien« semblables à ceux « Que Mecenas à Marc fit a?oir»

(c Ou moins encor : lors fera son devoir « D'esciire vers en grand nombre et haut sfile. » * Les ditciples et amys de Marot contre Sagon. Paris, 1537, in-t6;Bibl. nat., Y, 450S. — Voir BauNET, Plusimrs Traités.

> Le valet de Marot contre Sagon, V. même Recueil B. N. Y, 450S. Ce valet de Marot, ditFripelippes, n'est autre que Marot lui-même. (V. la Grande Généalogie de FripelippeSf vers 28.) Le même Fripelippes dit aussi de son maistre Marot:

« Je ne voy pas qu'un sainct Gelais, « Ung Heroet, ung Rabelais, «c Ung Brodeaui, ung Seue, ung Cbappuy, « Voy sent escripvant contre luy. »

Bonaventure est donc rangé en belle et bonne compagnie. ~~ V. F. Frank. Cymb. Mundif Intr., p. xlix.

* Sagon lui-même énumère, dans le jRabais du caquet de Fripelippes et de Marot, ses ennemis et ^es alliés (Bibl. Nat. Y, 450S). l\ prend le nom de Blathleu de Boutigny, page de Sagon, et, s'adressant au valet de Marot, s'écrie :

a Ton maistre a espoir d*ung Rocber,

« II a besoin d'eau de Fontaine :

« Il tient Borderie amy cher ?

« Son amitié est bien certaine :

« S'il fait Brodeau son capitaine,

« Brodeâu ne le vouldra grever ;

« D'ung Papillon se penlt saniver

«c S'il est de voilante nature,

« Et ne craindra Sagon trouver

« Le secours de Bonaventure.

« Venez donc, Cbartier et Crétin,

« Greban, Meschinot et Bertin ;

« Après mortelle violance,

« Venez au combat serpentin ;

« Quittant le ruisseau argentin,

« Vivans poètes d'excellence

s'ftait groupée autour de Marot. C'étaient, outre Des Periers, Charles Fontaine, Brodeau, Richer, Benoist de Serizy, François Ferraud, Nicole Giotelet* et d'autres encore, dont plusieurs cachaient leurs personnalités sous le voile de Tanagramme ou du pseudonyme'.

On le voit, la lutte était acharnée '. Elle dura longtemps, et nous ne pouvons en suivre toutes les péripéties. Bonaventure a payé de sa personne et a décidé la victoire :

ce Moulinet avec ton moulin

« Viens contre ce Marot rnalln,

« Boucliet, et toy, Germain Colin,

« Etc

R Copin qui sais plus qu'on ne pense

« Sortz de Rouen, je t'en dispense,

« Pour voir Sagon quelque matin,

« Et porte liiy pour récompense

n Quelque dixain blasmant i'ofTence

« De Marot malheureux mastin. »

' Nous n^avons pu retrouver le vrai nom cAché sous cette anagramme.

' C'est ainsi qu'à la fia du recueil Les disciples et amys de Marot contre Sagon, etc., Paris, 1537 (Bibl. nat., Y, no 4503), déjà cité, se trouve une pièce intitulée : Epistre à Sagon, à la Hueterie et au poète Campestre, par maistre Dalccb Locet Pamanciiois.

C'est sans doute Claude CoUt Champenois dont Tanagramme Daluce ou Laduce Looet Paroanchois est transparente. Ce Claude Colct, que La Croix du Maine cite parmi les poètes de la première moitié du seizième siècle» était né à Ruroilly en Cliampagne. Il a écrit VOraison de Mars aux Dames de la cour, et ensemble la Réponse des Dames à Mars, où sont ajoutées aucunes aultres œuvres poétiques ; Parts, Wechcl, 1548, in-8. — Le neuvième livre d'Amadis de Gaute traduit de Pespagnol; Paris, in-fol. et in-8, Jean Longis et Vincent Sertenas. — Histoire Palladienne; Paris, in-fol. Est. Groulleau, 1555.

Ji'rançois Habert, en lui adressant une de ses épigrammes, lui donne la qualité de Maître d^hôtel de madame la princesse de Nesle. Sa devise était : C'est pour le mieux. On trouve dans le Recueil de ses poésies quelques épigrammes dont la meilleure, dit La Croix du Maine, est sur un tableau de l'enrer peint dans le cloître des Cordeliers de Troie :

« En ce palud et horrible manoir « Un cordelier, un moine blanc ou noir « N'y estoit painct : lors le painclre respond, « 11 y en a, mais on ne les peut veoir, « Pour ce qu^ilz sont cachez au plus profond. » ' Voici comment un ami de CI. Marot rimait l'épitaphe de Sagon :

« Arreste toy, passant, par ce lieu-cy,

M Si tu veulx voir de terribles merveilles.

« Icy repose un corps humain transsy

« Qui jadis eust an chef plusieurs cervelles.

Quiltons le champ de bataille semé de traits envenimés et suivons le poète où sa fortune et sa muse vont le conduire. L'année 1 536 touche à sa fin. Déjà Ton prognostiqtœ pour Tan 1 537, et le malin Bonaventure trouve l'occasion belle de tailler sa plume. Aussi fait- il remettre à Marguerite de Navarre par son ami Antoine Du Moulin sa a Prognostication des Prognostications pour tous temps, à « jamais^ sur toutes autres véritable; laquelle descœuvre Vim-- « pudence des prognostiqueurs ' » .

Celte piquante satire, dont le titre seul exprime Tintention, fut éditée en 1 537, par Jehan Morin% mais il est probable qu'elle était postdatée, suivant l'usage encore aujourd'hui conservé pour les livres de fin d'année. Des Periers Tavait publiée sous le pseudonyme de « maître Sarcomoros, natif de Tartarie et secrétaire du roi de Cathay » . On l'attribua à Clément Marot; c'est Du Moulin qui nous a révélé l'erreur, en publiant l'œuvre en entier dans le recueil de 1 544 '•

Au mois de décembre de cette même année 1536, tandis que Des Periers raille les auteurs d'almanachs et de prognostications, tandis que, dans l'ombre, il travaille au Cymhalum Mundi, qui fera, quelques mois plus tard, sa bruyante apparition, un événement tragique vient mettre en émoi tout le cercle de la reine de Navarre.

Estienne Dolet, le 31 décembre 1536, attiré dans un guet-apens par le peintre Compaing, le tue en se défendant

« Comment cela ? Or ne ten esmerveilles ;

a Car ce gras bœuf avait semblable gruing

« Que le marmot que l'on nomme Sagouyn ;

« Puis, quand le monde eust veu de son cerveau,

« n fut jugé que ce gentil babouin

K Tenait autant de Pane que du veau ! »

1 Becueil des Œuvres^ p. 130, ss. Rappelons une fois encore que Tannée commençait à Pâques.

* Voir à la Bibliographie.

' Lagoor, p. cxxxv.

contre lui. Obligé de fuir, il gagne TÂuvergne, puis l'Orléanais, et se réfugie à Paris. Mais Marguerite veille sur lui, et c'est sans doute grâce à cette courageuse protectrice qu'il obtient, en février 1 637, des lettres de rémission pour le meurtre dont il est accusé \ Aussi réunit-il ses amis dans un repas de réjouissance à Paris, repas dont il nomme les convives : Budé, Nicolas Bérauld, P. Danès, J. Toussain, Salmon Macrin, Nicolas Bourbon, Dampierre, Youlté, Oément Marot et François Rabelais. Connaissant l'amitié qui liait Des Periers et Dolet, on ne peut s'expliquer l'absence de Bonaventure à cette réunion que par une cause indépendante de sa volonté '.

Cette absence est toute naturelle. Secrétaire de la reine de Navarre, Bonaventure l'accompagne. Or, Marguerite, en février 1537, ne devait pas être à Paris: on sait qu'elle fit à ce moment-là un séjour en Picardie; elle est en mars à Amiens, en avril à Pecquigny, et ce n'est qu'au mois de juin qu'elle se rapproche de Paris. Ses lettres de cette époque sont datées de Vanves et de Saint-Cloud '.

Son fidèle valet de chambre y est aussi. Nous savons même qu'il est souvent mal couché, mal nourri * :

a En court, pour le beau premier soir « Couché fuz comme en un pressoir <f En lict bien autre que de plume, <f Un petit plus dur qu'une enclume :

« On le peult sentir à s'y seoir. »

C'est Sagon lui-même qui nous apprend que Bonaventure était alors à Saint-Cloud; voici comment le page de Sagon est censé parler au valet de Marot :

I Pour les détails, et en géoéral pour tout ce qui concerne Dolet, Yoir l'excellent ouvrage de M. Boulmier : E, Dolet, sa vie, ses œuvres, par J. Boclhier, Paris, Aubry, 1857.

* F. Frank, Op, cit., p. l. cr. Lettre en tête des Poésies latines de Dolet.

* V. GÉRiN. Correspondance de la reine de Navarre,

* Hecuesl des OEuvres, p. 167.

« Mais responds moy, homme sans apparence,

a Propre à blasmer un autre en son absence :

« Que ne tenait MaVot à son advis

« Ces beaulx propos alors que vis^-à-vis

« Mon maistre et luy au pont Saint'-Cloud se veirent,

« C'etipuys deux moys, tu scais quih s'entredirent

« Au fort la Royne, assise lors en table, a Y servira de tesmoing véritable

« Et que faisait mon maistre cependant :

n II estait là, son honneur deffèndant a Et respondant à un bonadventure, »

En effet, le 27 juin, la Reine écrivait : « Pour vous faire scavoir la disposition du roy de Navarre, il changea hier l'air du pont Sainct Gloud en celui de Yanves où il s'est assez bien trouvé et commence à pourmener par la chambre. »

Bonaventure était donc près de Paris avec la reine de Navarre en été 1537. La querelle avec Sagon est près de finir. Prise pour témoin et juge du différend, il est probable que Marguerite interposa sa médiation. D^ailleurs, le passage suivant du Cymbalum Mundi ' pourrait bien faire allusion à ce rôle pacificateur joué par Marguerite :

« Mémoire à Mercure, de dire aux poètes, de par Minerve, qu'ils se départent de plus escrire lung contre Vautre , ou elle les désavouera; car elle n'en ayme ny approuve aucunement la façon, et qu'ils ne s^ amusent point tant à la vaine parolle de mensonge^ qu'ils ne prennent garde à rutile science de vérité. »

Ne serait-ce pas dans les mois qui suivirent (juillet août ou septembre 1537) que DesPeriers tomba malade, comme il nous le rappelle lui-même? Il semble, en tout cas, que lorsque la maladie l'atteignit, il était près de

< Dialogue 111 (éd. F. Frank) et Comnimlalres.

la reine de Navarre, puisque Madame Marguerite, filiedu Roi, lui fait porter des confitures par Jeao de Frotté ^ Des Periers le raconte dans son épître à la jeune princesse * :

« Vous aymez tant et tant la vostre tante

c( Que tout cela qu'estre à elle sçavez

a (Pour Tamour d'elle) un grand amour avez.

c( Dont, quand ce vint quouystes le propos

« Que de santé nestoit plus au repos

(( Le sien servant nommé Bonaventure,

« Pour luy un don de doulce confiture

a Donnastes lors à Frotté, secrétaire *. »

Ce qui est certain, c'est que Des Periers fut malade; sa convalescence dut être longue. II se félicite de o retrouver le goût du vin ^ » :

c( Autour de la machine ronde « Tournant, virant et voltigeant, a Cherchoiâ la chose qu'en ce monde « Ne se recouvre pour argent, a Et dont m'avoit fait indigent a Ce monstre laid dict maladie, a Bacchus, à la tète étourdie, (( Qui est bon gaudisseur divin, d Par une risée esbaudie, « Me l'a rendu, le goust du vin. »

Dès le début. Tannée 1 537 fut signalée par une épidémie de fièvres pernicieuses. La famille royale fut la première atteinte, comme le témoigne la correspondance de Mar-

' Recueil des Œuvres, p. 167. Voir Lacour, Op. cit.j p. xxiy, note. — Jean Frotté, seigneur de Coutcrnes, fils de Jacques Frotté, mettre d^hôteldii connétable de Bourbou, et de Jacquette Séguier, mourut vers 1 565, ayant exercé l'emploi de secrétaire du Roi, puis celui de contrôleur général des ftnances du duché d'Alençon. Les lettres de Marguerite donnent enseigne nombreuse de sa coufiance en Frotté (mars 1541| novembre 1541, Tévrier 1543, lettre du Roi de France; 1544, -lettre de la reine de Navarre à François h'). De même on a de la reine de Navarre un dizain à Frotté et la réponse de celui-ci. Le Tombeau de Marguerite, recueil fait par Denisot, contient d'autres vers de Frotté. — Voir La Croix du Maine ; Leroux i>E LiitcT, Op. cit.f préface. — Cf. Ch. ok Sainte-Marthf, Oraison funèbre de la reine de Navarre^ p. 52.

* Recueil des Œuvres, p. 73. Cf. Adieu aux Dnmes de la Cour, Marg. de la Marg. T. IV.

* La jeune princesse, née en 1 523, avait alors quatorze ou quinze ans.

* Recueil des Œuvres, p. 154.

BIOGJIAPHIE. 69

guérite d'Angoiilême'. Ce fut donc une triste année, et Bonaventure fut mordu comme tant d'autres

« Du monstre laid qu'on nomme maladie ».

A peinerelevé, il prend la plume et compose le Cymbalum Jlfun^/t. En effet, cepetitlivre,qui mérite si bien son nom parle bruit éclatant qui salua sa venue, parut au commencement de 1538^. Sans doute Des Periers passa l'automne de 1537 à Fontainebleau, où était la reine de Navarre, et ce fait même explique pourquoi le Cymbalum a été imprimé à Paris, et non à Lyon, comme cela eût paru plus naturel. Se trouvant aux portes de Paris, Bonaventure put entretenir de fréquents rapports avec Jehan Morin, l'éditeur auquel il donna plus tard une si triste et si dangereuse célébrité. Des Periers suivait-il la Reine dans ses voyages à la (in de l'année 1 537 ? était-il avec elle à Bourg-Ia-Reine en décembre dç cette même année et à Tours en janvier 1 538? Nous l'ignorons, mais nous croyons plus volontiers qu'il resta pendant ce temps à Paris, occupé à corriger les épreuves du Cymbalum. Une évolution semble se faire alors dans l'esprit de notre poëte. Lui qui, l'année précédente, appa-

' En décembre 1536, elle écrit à Henry, dauphin de France, plus tard Henry II, une épttre en yers où elle déplore quMl ne puisse, vu sa maladie, assister le !•' janvier au mariage du roid^Écosse avec Madeleine de France. (Lettres de Marg, d*Angùuléme^ publ. Génin, t. I, pièces just. X.) Le roi de Navarre aussi tombe malade en juin 1537. (Marc, de la M4RG., Épitreau roy de Navarre, malade^ p. 23â.) Puis à leur tour la reine Éléonore et la Dauphine (Catherine de Médicis) ont les fièvres à Fontainebleau. (Voir les Lettres de Marguerite d'Angofdéme^ 1537, et la Cronique du Roy Françoys I, éd. Guiffrey. Paris, Renouard, 1860, in-8», p. 215.)

Entre janvier et juin, de Picardie où elle était, Marguerite parle encore des Jèvres qui régnaient. En décembre, elle écrit de Bourg-la-Reine où la nouvelle du mieux intervenu dans l'état de sa fille lui arrive comme elle courait la rejoindre au Plessis-lez-Tours.

En janvier 1538 (de Tours), elle explique qu^elle n^est allée faire un court

voyage en Bretagne qu'après la guérison de la Reine « Combien que ma fille

« par deux fois feust malade, je ne voulus demander mon congié jusqu'à ce que « la Royne feust toute necle de sa fiebvre. »

' 1537, avant Pâques, soit 1538, d'après notre supputation actuelle.

60 BONAYENTURE DES PERIERS.

raissait comme un fervent champion de la cause protestante, va railler avec une égale ironie l'Église et les dissidents. Ce n'est plus le poêle qui écrivait à la reine de Navarre :

« Je l*ay veue au milieu de Teglise *

a Où, quelque jour, fault qu'on evangelise. »

11 va s'attirer la haine des deux partis, catholique et protestant, et rien ne prouve mieux cette défection que le témoignage de Calvin, qui, censurant la démence de Dolet et d' Agrippa, dit ensuite :

« D'autres, tels que Rabelais, Des Periers et Govea, après (f avoir goûté l'Évangile, furent frappés du même aveuce glement'. »

Guillaume Postel, dès 1 5i3, a parlé du Cymbalum comme d'un ouvrage d'athéisme, dans son traité « De la conformité de VAlcoran avec la doctrine des luthériens » qu'il nomme Cénévangélistes^. Nous reproduisons ce passage, le seul publié du vivant de Des Periers, et que nous avons été le premier à relever :

« C'est une habitude générale, dit-il, de convaincre les « hommes qu'il faut vivre dans l'impiété, et, de même que « les brutes, se laisser aller à ce qui est défendu^ Quelques « uns même ont fait de leur impiété une profession (( publique. Je n'en veux d'autre preuve que le détestable « Traité des Trois Prophètes, le Cymbalum Mundi, le Pantagruel « et les Nouvelles Isles dont les auteurs étaient autrefois les « chefs du parti luthérien (cénévangélistes).))

Nousne pouvons pas nous arrêter à examiner l'œuvre satirique de Bonaventure, mais la publication du Cymbalum a

1 Recueil des Œuvres, p. 130.

3 Des scandales, traité coinpos«^ nouvellemeot par Jean Calyir, chez Jehan Crespin, Genèye, 1550, in-4, p. 74.

* Alcorani seu MahometiLegis et Cenevangelislarum concordiœ liber. L'ouvrage est en latin. Le passage que nous traduisons est au début de l'aTant-dernier chapitre qui commence par : Vlsuperiori. Paris, i543, iii-8.

UMt Bija6le&. Stts s«B autre Voli«ire^ t^M «^ x^x^l |Nii$ .

cet UMua i gt « le plus lè$Kr^ W |ihis <^>^(:«ii^ ra|i|^i>r< « aa ^îstiaBiaBe », sus écouter W iV>«>^ ^^^^(^Ml^ ^m^ écrivait : « Pkisieiiis aoteius en ont purié $«ii$ r^xx^ir lu <4 ■ Toot traité de lîrre impie et détestable; mabil n'y ari^'U « qui fépoDde i ras qnalitex^..*» peuInNït^ Taut^^r uVl il c pas eo des dessetnssi profonds qu'on lui aUriluie «^t qu'il « s'est coDlmté de badiner sur les si^>t:» qui $i!^ ;^>ut |un^^ tf sentez à son esprit.., »; enfin^sans vouloir tonm^r It^:!^ y«^u\ et répéter avec Goujet : « Le Cyn^hm m'a ounuyi^^ ^\ jo ^ a n'y ai rien compris », nous Ferons olvservorquo rinloulion railleuse de Fauteur visait les hommes plus qm> la l)iviiutt\ qu'il attaquait certains apôtres du Christianismo pluH quo lo Christianisme lui-même, les utopies de la lU^formo plun i\w l les vérités de la foi. La Sorbonne, d*aillour8| ainm qiio iuuih le verrons, ne rendit pas contre le Cymhalum une nonli^noo d'une sévérité outrée. Les juges les pluH iinpIacahloM do Bonaventure ne furent-ils pas Calvin, Poatoli llonry Kslioiinoi c'est-à-dire des hommes qui se sontaionl bloHSt^tt diinH loiir conviction de réformateurs par les flèches du sallrlcpuu^ Si la dédicace du livre semble annoncer que u c*ohI riii- « crédule qui va catéchiser le croyant » , poul-ou aller JiiM(|iri'l dire avec M. Frank : a Oui, le Cymbalum cnI un v.nnlrt^'

* Noof renvoyoDS également le leetour à re%cetl«ot irttrJii du M« U |>rofi(M MOT Lenieot snr le Cymbalum, dant soa ouvraga »ur la HaUr$ in J^rancfi au ieizième sUeU, tome I.

« Évangile; les quatre dialogues de Bonaventure sont les (c quatre évangiles qu'il offre au aïonde; le symbole de « l'avenir y est contenu ; la satire est grosse d'une rêvéa laiton. Ces quatre dialogues se tiennent par un lien « intime et logique, dont la plupart des annotateurs ont « méconnu l'existence, pour n'y avoir pas regardé d'assez « près. Triple et un quant au sens, dans ses quatre actes si « futiles d'apparence, ce livre est une page d'histoire, un « pamphlet et une prophétie; il retrace l'état des esprits et « des mœurs en ce temps-là, il s'attaque au sanctuaire et (c ouvresur les destinées humaines des jours surprenants. »

Bonaventure, pensons-nous, n'a pas rêvé si haute entreprise. Il n'a voulu ni saper l'ancien édifice religieux, ni en construire un nouveau ; il est vrai qu'il a indiqué le problème social de l'émancipation des peuples, mais son œuvre n'en est pas moins plutôt a une page d'histoire, un pamphlet )), qu'une thèse. Avant tout, il a voulu railler; aimant à rire , il se moque de tous ceux que le fanatisme égare, et qui nuisent ainsi à la cause qu'ils croient servir. Aussi bien n'épargne-t-il ni la Réforme, ni l'Église catholique. Mais, bien que touchant à des choses graves, sacrées, il ne profane rien, et son scepticisme, impitoyable envers les hommes, n'a rien d'injurieux pour la Divinité. Après avoir traduit la Bible, traduit des psaumes, des cantiques; après s'être donné à la Réforme esprit et corps, il avait compris que rintolérance était ici autant que là, et il écrivait son Cymbalum a qui fut bien ce qu'il prétendait être, la (( tympanisation du Monde, c'est-à-dire la ridicule comédie (( des croyants de son temps, qu'il voit tous s'appuyer d'une « main sur l'autel, de l'autre sur l'échafaud^ ».

Il attaque donc cette Réforme. Aussi Calvin lui vouera-

' LaCODB, Op. Cit,, p. LXII.

t-il une haine implacable. « Son jugement sur Des Periers « fit du bruit par le monde, car si Calvin était aux yeux (( de la majorité un scélérat pervers, qu'était-ce que Des ti Periers, pervers maudit par lui? Ce devait être le diable ! « Catholiques et huguenots s'entendront pour l'accabler, (f et il sera longtemps, il sera jusqu'à nos jours, victime de « leur maie rage'. » Ce jugement est sage; le Cymbalum atteignit plutôt l'amour-propre des partis que les convictions des chrétiens paisibles. Bonaventure, entre deux fanatismes opposés, préféra rester neutre. Mais son scepticisme, au lieu de s attrister de ces luttes, s'égaya, et le Cymbalum n'est que l'écho de son bruyant éclat de rire.

C'est à Paris, dans la boutique de Jehan Morin, rue Saint- Jacques, à l'enseigne du Croissant, que s'imprima le Cymbalum. L'édition princeps^ porte le millésime de 1537 ; mais nous savons que l'année durait jusqu'à Pâques; ce fut donc en février 1538 que le livre sortit des presses de Jehan Morin.

En efiet, le Parlement ne dut pas être long à sévir contre le scandaleux ouvrage, et comme l'arrêt est daté du 7 mars 1 537 (avant Pâques, soit 1 53S), il est probable qu'un mois à peine avait dû s'écouler depuis le jour de la publication. L'édition presque entière fut sans doute détruite avant 4^avoir vu le jour, et l'extrême rareté des exemplaires prouve avec quelle rigueur furent exercées les poursuites. Jehan Morin fut arrêté. On visita sa boutique, et le livre fut saisi •. Mais Pierre Lizet, premier président de la cour^ s'en tint à ces mesures-là. Bien qu'on lui eût laissé tout pouvoir

» Op. cit.

* Voir Bibliographie.

* Voici rarrèt du Parlement :

a Ce jour, messire Pierre Lizet, premier président en la cour de céans, a dit à « ycelle que mardi dernier, sur le soir, il reçut un paquet où il y auoit une Lettre « du Roy et une du Chancelier, auec un petit liyre en langue françoise, intitulé : « Cymbalum Mundl, et luy mandoit le Roy qu'il auoit fait Teoir le dict livre et

de punir soit le compositeur, soit Vimprimeur, ce dernier seul fut emprisonné. Bonaventure, observons-le , n'est pas nommé dans Tarrèt du Parlement. Cependant, Jehan Morin, sur qui l'on fit, à dessein peut«étre, retomber toute la responsabilité de cette publication, adressa au chancelier une requête', où il fait valoir qu'il a imprimé le CymbcUum u par ignorance et sans aucun vouloir de mai faire ». Il rappelle qu'il en a déclaré fauteur j mais il tait le nom de Des Periers. Cette requête fut-elle écoutée ? Nous l'ignorons. En tout cas, Jehan Morin ne dut pas jouir longtemps de sa liberté, si elle lui fut rendue. On peut s'en convaincre par le passage suivant d'une lettre de Pierre Lizet, récemment découverte et publiée ^ :

« y trouoit de grands abus et hérésies, et que, à cette cause, il eust & s^enquérir « du compositeur et de riinprimeur, pour l^en avertir, et, après» procéder à telle « punition qu'il verroit estre à faire. Suivant lequel commandement il auoit Tait « telle diligence, que, hier, il fit prendre le dit imprimeur, qui s'appeloit Jeban « Morin, et estoit prisonnier, et auoit fait visiter sa boutique, et auoit Pon trouué « plusieurs fols et erronés liures en ycelle venant d'Allemagne, mesme de Clément « Marot, que l'on Youloit faire imprimer. A dit aussi que aucuns théologiens « Tauoient auerti qu'il y auoit de présent en ceste ville plusieurs impri- « meurs et libraires étrangers, qui ne yendoient sinon liures, parmi lesquels ft y auoit beaucoup d'erreurs, et qu'il y falloit pouruoir promptement, estant cer- « tain que l'on feroit seruice à Dieu, bien à la chose publique, et seruice très- « agréable au Boy, lequel luy escrit que l'on ne lu y pouuait faire service plus n agréable que d'y donner prompte prouision. Sur ce, la matière mise en délin bération, etc. »

* Voici la lettre ou requeste de Jehan Morin écrite de la iqain de M. Du Puy sur l'exemplaire de la Bibliothèque nationale. Cette lettre est sans date. Elle doit être antérieure à l'arrêt du Parlement du 19 mai 1538 et postérieure à la pièce précédente, arrêt du 7 mars 1537.

« A Monseigneur le Chancelier,

(c Supplie humblement Jehan Morin, pauvre jeune garçon libraire de Paris, que « comme ainsy soit qu'il aie, par ignorance et sans aucun vouloir de mal faire rc ou mesprendre, imprimé ung petit Hure appelé Cymbalum Mundi^ lequel liure u seroit tombé en scandale et répréhension derreur, à cause de quoi le dict sup- « pliant pource qu'il l'a imprimé auroit été mis en prison à Paris, et à présent y K seroit détenu en grande pauvreté et dommage à luy insupportable : qu'il vous « plaise d'une bénigne grâce luy faire ce bien de lui octroier letres, et mander à a M. le premier président de Paris et à M. le Lieutenant criminel que voulez bien « qu'il soit relasché à caution de se represanter toutes fois et quantes que le n commandement «.

'16 avril 1538, Lettre de lizet à Du Bourg, (Hebmihjard, Corresp. des ré-

f i a esié ooKtîtsé ft^MMper^ <:«ivMil r<«>j(<^«^ Boy, s'est trov^ d^fw^ clmnc^ 4';ii>\>ir x^^^ Ukam de fai Garnie, ««ssi libminK ^|iMiti^ Erres, les plas hfaispliè v>es liènHiqi)^ trt $rMK r<Hi sMrait poiad dîn^ et «nili^ bi ^kv1itii# cMUSàfmt^ le s f m t l s It mes «if este i^rmsit rn^tr k Jil ^ h Gmrét^ eC mmlira exénaés etsjowt p^ts» <i iiH%rf. Kt |VlfVi^ que le dit Morn libraire est prisonnier de ro^KuinniK^ da Boy, Toslre plaisir soit à parier au dit $ei$iieiir^ à <^ qa'Q hiy plaise me faire entendre sur son bon plaisir <M fc commandement*

c Monseigneur, après m'èfre très-humblemont n^oonw « mandé à vostre bonne grâce priray le benoisi Saulvar « Yous donner très-bonne et très-longue vie.

«De Paris le XVI avriM 538.

« Votre très-humble serviteur,

(t Pierre Liirt. w Description à M. /(» Chanr^hW.

On ne saurait dire si Jehan Morin fut, comme Jehun do In Garde, brûlé avec le livre qu'il avait imprimé. Toujours est-il que le 19 mai 1538 un arrêt du Parlement ord(mno la destruction du Cymbalum Mundi. Un second arrêt déféra peu après le Cymbalum à la Faculté de théologie, qui on ordonna la suppression définitive. La sentence do la Surbonne fut rendue le 19 juillet 1538. « Nous le MipprimouH,

ronnatenrs, b'> 702.) Pierre Lizetao chancelier Da Bourg, île PirlUf f A avril lft«a. « Ma. original, Arcli. de l'Empire, T. 966 « aupplëment flti TréunrdfM (JhnrUn, « fragmeot dans le Moaée dea Archi?ea de rKmpire, p. 3ia, Copie C4mimtinU|ti4i* « par M. Théoph. Doroar, directeor dea Arclilf ea de Genève. »

tfe BONAVBNTDRE DES PBRIERS.

« disait la Sorbonne dans sa décision, bien qu'il ne con- « tienne pas d'erreurs expresses en maiière de foi, mais a parce qu'il est pernicieux \ »

Mais, malgré tout le bruit qui se fait autour de ce petit livre, le nom de l'auteur n'est jamais prononcé; la Sorbonne même tempère son jugement, et si Bonaventure, comme cela est probable, quitta Paris à ce moment, il ne semble pas qu'il ait été lui-même poursuivi. La position qu'il occupait auprès de Marguerite d'Angoulême dut être la cause de cette impunité. Ce fut même peutrêtre grâce à la protection de la Reine qu'il sortit de ce mauvais pas. En effet, malgré larrêt du Parlement du 19 mai 1538, Bonaventure, vers la fin de cette même année, réédite à Lyon l'ouvrage condamné. C'était audacieux, mais il est facile de deviner les motifs qui ont encouragé l'auteur à faire renaître son livre de ses cendres. L'indulgence, de la Sorbonne ' et du Parlement, le séjour de Lyon, la liberté de pensée dont y jouissaient les écrivains, et qu'encourageaient même de hauts personnages, tels que le cardinal de Lorraine et le lieutenant Jean du Peyrat, tout devait entraîner à une récidive le coupable absous d'un premier méfait.

Afin de mieux assurer son impunité, ce fut chez un imprimeur fort peu connu, BenoistBonyn, que Des Periers réédita le Cymbalum ^. Cette fois encore, le hardi satirique fut épargné; du moins nul document n'atteste le contraire. Mais la reine de Navarre dut lui en vouloir. Bonaventure était de son entourage, il avait auprès d'elle un poste officiel, vivait dans son intimité, et Marguerite se sentait res-

* France prolestante, article Des Periers.

' On ne connaît que quelques ouvrages qui soient sortis de ses presses. Il est à présumer quM ne fut pas poursuivi après avoir édité le Cymbalum, car il existe un ouvrage imprimé par lui en 1543. C^est un traité De re militari, per D. Pa- RiDEM DE PcTEO, petit in-4o (très-rare).

ponsable des actes de ses serviteurs. D'autres que Des Periers eurent besoin de son appui ; les noms seuls de Lefebvre d'Etaples, Michel d'Arande, Antoine Papillon, Louis de Berquin, Briçonnet, D. Roussel, Dolet, Marot et tant d'autres suffisent à le rappeler. Marguerite ne renia jamais les siens, mais Bonaventure, en renouvelant le scandale une première fois étouffé, devenait pour la Reine un trop compromettant ami. Soit sur l'ordre de Marguerite, soit sur son conseil, Des Periers, croyons-nous, s'éloigna d'elle pendant un certain temps, à la suite de cette audacieuse publication. Ce qui est certain, et cela ressort de ses poésies, c est qu'il y eut dans la vie de Bonaventure une heure de disgrâce, durant laquelle, séparé de la Reine, il plaidait sa cause à distance, et il est vraisemblable quo le Cymbalum Mundi fut une des causes principales de cette défaveur. Pour rentrer en grâce, le poêle flatte sa Reine :

« Princesse pure autant que colombelle

a Je me confjsse estre envers toy rebelle.

« Je te fais tort, que ne te rendz le tien*. »

Il y a des envieux, il lésait bien, qui cherchent à lui nuire dans l'esprit de Marguerite :

« Or, ay-je ouy propos peu favorables qui sont à toy et à moy roui a sëans, et ne croy point qu*i<^ulx soient nez séans, en royal cueur, « auquel j*en fais le compte, et toutefois pour tiens on les mécompte '. »

On veut le tenir éloigné de sa meilleure amie. Que disentils, ces médisants?

a C'est que je dois me tenir là lousjours dont sui:> party, et s il y aliuict « jours que j'en suis hors, pour là au tien affaire (dictoii) vaquer, com-

* Recueil des OSuvres, p. 140 et ss. x

> /6id.,p. 141-142.

« ment se peult-il faire? Car il n*y ha ni repos ni loysir pour bien escrire, « ainsi que j'ay désir, et que Tent^ndz. Outre plus, dès celle heure, on a s'est pourveu d'un, lequel y demeure, et je me tiens illec, soir et mao tin, chez Monseigneur monsieur de Saint-Martin, en attendant que tu (c me faces signes d'aller chez toy, ou qu'état tu m'assignes, dont, tant (f petit soit^il, en vérité, indigne en suis et ne l'ay mérité. »

Cest donc chez Robert Hurault qu'il a trouvé asile; et tandis qu'il y travaille encore à rédiger ou copier quelque œuvre de Marguerite, un autre, lui assure-t-on, a pris sa place auprès d'elle. Il ne peut y croire. Si elle le repousse, c|ue penseront ses anciens amis, qui jadis l'ont protégé?

c( Hz cuyderont que faulte déloyale se soit trouvée en moy, ce que n'est « pas, et Dieu me doint plustot le mien trespas ! Or, que de toy je sois « loing et remet, je ne croy point que ce contraire mot, ce mot jamais (( ayt prins en toy naissance, veu ton vouloir, dont j'ay bien congnoysc( sance >. *

Pour revenir auprès d'elle, il est prêt à tout faire, et il s'offre avec une charmante hardiesse, comme secrétaire, aumônier, cardinal, peii importe^. Marguerite a dû s'émouvoir et tendre la main à son poëte, car voici que Robert Hurault a servi la cause de tous deux et scellé le pacte de réconciliation. Bonaventure l'en remercie indirectement dans une pièce que nous avons déjà citée ailleurs, et qu'il adresse à la Reine :

(c Tu as trouvé un enquesteur de mesme « Pour t' enquérir de moy, ton malfaicteur.

« C'est monseigneur monsieur de Saincl-Martin, a Qui me pourchasse encor bonne adventure. »

Il semble dès lors être rentré en grâce, et l'année 1539 est une joyeuse année. Le voici à Lyon, au milieu

> Recueil des OEuvres, p. l42.

* Ibid., p. 150.

de ses amis, et, pour oublier les misères passées, il se souvient de la Muse, de celle qui a de tous temps mérité

« Le doux nom de consolatrice ».

Il aborde les plus grands personnages et parle tout haut de ses protecteurs : le roi François I", le cardinal Jean de Lorraine, lean du Peyrat, lieutenant du Roi à Lyon. Il retrouve ses fidèles alliés, la Taniille de Navarre, Madame Marguerite, fille du Roi, mademoiselle de Saint-Palher, et tout le nombreux clan de ses amis lyonnais. Aussi les chansons, les rondeaux prennent-ils gaiement leur volée; amis et protecteurs, petits et grands personnages, chacun reçoit tour à tour son offrande poétique. Un jour de printemps, il célébrera en strophes rapides et souples les beautés de Tlsle- Barbe, VisU gentilcy dont la Saàne gente et lente caresse les abords verdoyants. Il rappelle la fête qu'on y célébrait et dont les annales Ivonnaises ont conservé le souvenir ^ C'est presque une poésie officielle que Bonaventure envoie à cette occasion au lieutenant du Peyrat. Aussi tout en nous montrant le site oij

« L*aube vermeille a Reveille « Du vert rosier les jetions o

' Eecueil des OEuvres^ p. 54. L'Isle-Barbe(Iaftula Barbara) est située au milieu de la Saône en venant de Mftcon,& deux kilomètres au-dessus de Lyon, entre Cuires et Saint- Rambert. — Voy. Mémestkier, Histoire civile de Lyon, 1696, in-fol., p. 47S.

Cette fête avait lieu cliaque année à llsle-Barbe, le jour de PAscension. Claude de Rubys (Histoire véritable de Lyon, 1604, in-fol., p. 503) nous apprend quel était l'objet de cette fête et de quelles cérémonies elle était accompagnée :

« Le maistre des ports et ses gardes, et les seigents du roy, conduicts par « quelqu'un des magistrats de la justice, souloient aussi nous donner des grands « esbatemeots tous les ans, le jour de la feste de l'Ascension, allant à Tisle Barbe « par eau, armez et embastonnez avec renseigne et les tabourins, poser IVscus- « son et armories du roy de France dans la riuière de Saosne, en signe qu'elle « appartenoit au Roy de bord en bord ; et ostoient l'escosson du duc de Sauoye, • que les ofDclers de Brtsse y posoient ordinairement la nuict précédente. Et « faisoient les gardes et les sergents à l'enuy à qui auroit le plus beau et le plus

et la foule des curieux, et les Lyonnaises avec « cotte et cor^' selet »

« Huscbëes <x Et resveiliëes « Par le doulx rossignolel »,

il n'oublie pas un compliment au

« RoyFrançoys « Qui des Françoys « Semble fundateur antique »,

à la main lorraine', aux deux « Marguerites ».

Après le voyage à TIsle-Barbe, au printemps, voici un chant d'automne, un gai refrain de vendange à Alexis Jure^; puis c'est son «poëme des Roses » à Jane de Navarre*, et ses pièces plus badines à Jean Des Gouttes, à Biaise Vollet, à Georges Renard ^ et tant d'autres. C'est alors qu'il fait sonner ses plus joyeux vers, et cette belle humeur de notre pofite est facile à comprendre. En effet, après le scandale du Gymbalum, n'avait-il pas toutes raisons de redouter que la défaveur s'attachât pour toujours à son nom? Au lieu de cela, son méfait paratt

R artiâciel bateau. Puis s*en reuenoient dans leurs bateaux, avec tant de bruit de « tambours, fiffres, trompettes, derons^ cornets à bouoquin, et tant d'artifices n de feu, canonades et pétars, qu'il sembloit que la riuière de Saosne Tût un « nouveau mont Gibel, ou le pont de Salmonée, contrefaisant la foudre de Jupiter, « sed horum omnium solUudo, Et ne faut pas dire que ce soit parce que la n Bve^Be appartient de présent au Roy que cela cesse, car j'ay yeu de mon temps « la Bresse, la Satoye et le Piedmont appartenir au roy Françoys I*' et Henry U^ n et cela ne cesser pan. Mais c'est la pauvreté du temps qui fait cesser le tout. »

(Extrait d'un Recueil de pièces sur Lyon. Avertissement de C. O.)

On peut lire dans les Masures de VUe Barbe de La Labooreur (Lyon, Gatbit, lees, 2 volf in-4}, combien les fêtes y étaient fréquentes. Outre les fêtes religieuses, il y en avait que célébraient les corporations. Ainsi la basoche allait princièrement promener son roi au monastère, quelques jours après le couronnement. (Lacour, 1. 1, p. xu.) Cf. Clerjon, Histoire de Lyon;MùVTrkiJcoKf Histoire de Lyon; CoLONU, Histoire littéraire de Lyori, t. II, p. 576.

' Le cardinal de Lorraine.

' Recueil des OEuvreSy p. 92.

> Ibid., p 68.

* Ibid., p. 77, 156, 96.

oublié ; lui-même est revenu à Lyon, et y a trouvé des amis, des protecteurs. Il fait le voyage de Tlsle-Barbe avec Jean du Peyrat sur le bateau du Roi; le cardinal Jean de Guise étend sur lui sa « main lorraine », et, sans crainte de les compromettre, Bonaventure ose encore nommer dans ses vers les plus hauts personnages du temps. Cette indulgence, cette faveur même que rencontre Bonaventure et que nous avons expliquées par certaines causes particulières, doivent être d'ailleurs rattachées à un fait historique plus général.

Il semble qu'après les exécutions de janvier 1 535, leiB rigueurs se relâchent quelque peu. Le pape Paul III intercède lui-même auprès de François I^ dans le sens de la clémence; on annule l'arrêt rendu contre les Vaudois par le Parlement d'Aix. Bref, les années 1 536 à 1 543, malgré le tribunal de l'Inquisition et la chambre ardente du Parlement, sont une période de rémission. Marot en profite pour revenir d'exil (1536). Dolet en 1537 obtient sa grâce et un privilège décennal. En 1538, il se marie. Rabelais quitte Rome. Il prend à Montpellier son grade de docteur et fera, en 1542, réimprimer son Car^a/i/ua^ chez Estienne Dolet. Tout cela nous aide à comprendre que Bonaventure ait, avec ses frères, obtenu son pardon, et qu'il ait trouvé à Lyon, comme tous ces illustres indisciplinés, un abri sûr et paisible.

C'est là que vivent ses maîtres et ses camarades; c'est là qu'il aura dès lors ses foyers, là qu'il goûtera les satisfactions dà travail et les joies du cœur. Mais ce bonheur ne sera pas de longue durée; les chagrins et la misère viendront assombrir les dernières années de notre poète. Aussi bien, désireux, pendant qu'il en est temps encore, de passer avec lui quelques heures joyeuses, feuil-

72 BONAVENTURE DBS PERIBRS.

letons ses poésies et arrètons-nous aux pages intimes de ses amours.

En général, les vers qu'il adresse à des femmes ne portent que l'aveu d'une amicale sympathie. Ainsi la sénéchale de Poitou, mademoiselle de Saint-Pather, ne sont pour lui que des amies, des protectrices; en leur écrivant, jamais un mot indiscret ne tombe de sa plume '. Marguerite d'Angoulème, et nous insisterons plus tard sur ce point, est pour le poëte une reine, une Muse, plutôt qu'une femme; l'affection qu'il a pour elle vit de reconnaissance et de respect; le plus qu'il osera jamais envers elle est une « queste d'amytié' ». Enfin la dame Pénélope ne reçoit que des railleries*.

Dans le Recueil des Œuvres on ne trouve que deux noms de femmes auxquels semble s'attacher un souvenir plus galant; l'une est Jacqueline de Stuard^, la belle Lyonnaise qui envoie au poëte les vers suivants :

« quel effort cruel et dangereux a Quand contre amour amour faict résistence!

« que celuy est vrayment malheureux ' « Qui contre soy ha soy mesme en deffensel

a Je sens en moy ceste grand' violence, « Estant contrainte à autre m'addresser.

Cl Mais qui pourroit de cela me presser, « Vu que changer n'est point à mon usage?

« Amour luy-mème, il mêle faict laisser, « Pour me venger de son tort et oultrage. »

Du même ton Bonaventure lui répond aussitôt :

« Le cueur qui dict qu'à changer le contrainct a Contraire amour d'amour n'a connoissance, « Car qui bien ayme à bien aymer s'astrainct, a Doubtant d'Amour la eau telle et puissance.

* Becueil des Œuvres, p. 145, i&7 et 151.

» Ibid., p. 46.

3 Ibid.f p. 162.

* Ibid.^ p. 162.

« Il est si fin, ce dieu de jouyssance,

« Que, comme il sçail par semblans attrapper,

« Ainsi ilfeinct de laisser eschapper

« La proye, afin d'esprouver sa constance;

« Mais, s*elle cuyde enfin s'émanciper,

« Il a pour elle assez de résistance. »

A côté de Jacqueline de Stuard se présente le nom de Claude Bectone, Daulphinoise, à laquelle Bonaventure fredonne un aveu d'amour, et dont la réponse leste et gracieuse semble plus un encouragement qu^une défense ^

C'est une Dauphinoise, Bonaventure nous le dit lui-même. Mais comme ni les archives ni les nobiliaires de cette province ne mentionnaient une famille de ce nom, Tidée nous vint que l'orthographe en avait été altérée, soit par mégarde, soit à dessein. Nous eûmes bientôt la confirmation de notre conjecture par quelques poésies de Jean Youlté. Ces pièces^ en effet, sont dédiées « ad Scholasiicam BeclO' niam ». Bectonia devait donc être un nom français latinisé. Bectone était ce nom latinisé reproduit en français. Or BecUmia peut être considéré comme le féminin de Bectonis^ et cette terminaison onis est la forme latine de la terminaison oz, essentiellement dauphinoise*. Il s'agissait donc de la famille de Bectoz, et celle à qui Bonaventure Des Periers envoyait sa chanson était dès lors Claude Louise Scholastique de Bectoz.

Bonaventure l'appelle Claude Bectone; le poëte latin Yulteius, Claudia Bectonia; Hilarion de Coste, Bettona. Peu importe; les écrivains du seizième siècle sont peu soucieux

* Reeueii des Œuvres, p. 168. 164.

* Tel est ravis d'un érndit lyonnais bien connu, M Henry Morin-Pons, qui mieux que personne connaît Pliistoire et les généalogies «laapliinoises, et qui a bien voulu nous venir en aide en celte circonslancc. Rappelons ici que M. Morin- Pons possède sur les fomiltes de cette province de précieuses archives manuscrites, dont Tabbé Ulysse Chevalier a déjà publié un volume sous ce titre : Archives dau^ phlnoiseSf lettre A-C, Lyon, Perrler, 1878, in-8.

74 BONAVENTURB DES PERIERS.

de l'analogie dans les désioences, et le doute ne nous est plus permis sur Tidentilé de Claude Bectone. Appelons-la dès lors de son vrai nom.

Claude ou Louise dite Scholastique de Bectoz, d'une famille noble et ancienne du Dauphiné, était fille de Jean de Bectoz et de Micheiette de Salvaing*. On ne sait au juste la date de sa naissance; mais Aymar de Rivailles nous apprend qu'elle a dû entrer en religion avant 1535. « A a cette époque dit-ii, vivait Scholastique de Bectoz de (( Graisivodan, qui depuis un certain temps déjà était entrée « en religion à Tarascon. Elle était en grande recomman- « dation pour son savoir; elle écrivait si élégamment en (( latin que les savants l'admiraient '. »

Agostino délia Ghiesa nous en a tracé un vivant portrait \

(( Scholastique Bettona pour Bectoz, dit-il, prit naissance « dans un château ou village voisin de Grenoble, ville de « Dauphiné, de parens nobles^ comme c'est la ooutume de a la France que tous les gentilshommes demeurent à la u campagne. Elle fut premièrement nommée Claude, mais « depuis s'étant rendue religieuse, elle prit le nom de « Scholastique. Comme elle montrait dans ses premières (( années qu'elle avait un solide jugement, elle donna des (( témoignages, par ses rares inclinations à la vertu et aux a bonnes choses, qu'elle avait un grand esprit; ce qui

' Voy. L. DoHBXECiii, Nobillà délie Donne ; Agostino dell\ Cbiesa (évèqae de Salasses), Theatro dtlle Donne illustre ; Le P. Hilarion de Coste» Élcge des dames illustres, II, 755 ; Atmar db Rivailles, Histoire des Allobroges, liv. IX, p. 594; Pakadix Histoire de noslre temps^ 1. V, ch.i;CBORiEH, Histoire du Dauphiné: Rochas, Biographie du Dauphiné; Guy- Ai lard, Bibliothèque du Diiuphiné.

* Cf. manuscrit de la librairie de M. SaWaing de Boîi^s'eu, conseller du Roy en ses conseils et son premier président en sa chambre des comptes du Dan* phiné.

* Éloge des dames illustres, II, 75S.

« obligea un religieux nommé Denis Faucier' à luy en- « seigner la langue latine et les bonnes lettres auxquelles (( elle fit si grand progrès , que non-seulement elle surpassa a toutes les dames de son temps qui s*y adonnaient, « mais encore mérita d'estre égalée aux plus excellens (( hommes de son siècle. Son style était si pur et si net, (c qu'elle a été heureuse en ses lettres, très-puissante dans a ses exhortations, et admirable et singulière en ses c( poésies.

(( Ce qui fait que plusieurs excellens hommes des pays c( étrangers ne se contentèrent pas seulement de luy écrire, « mais ils prirent la peine de la venir voir pour avoir le « lieu et le contentement de Touïr discourir et conférer « avec elle.

« Même le Roy François F' curieux des belles choses (( pour avoir entendu et connu par lettres sa vertu et ses a mérites, luy faisait l'honneur de porter ses lettres sur « soy et de les monstrer aux dames de sa cour; et nonci seulement il ne se contentait pas de louer la main qui « les avait écrites, et Tesprit qui les avait dictées, mais (c estant en Avignon^ il l'envoya visiter de sa part. Sa sœur c( Marguerite, Reine de Navarre, lui fit encore l'honneur de <c l'aller voir à Tarascon où elle estait religieuse , et la « traita avec tant de bonté que ceux qui les virent parler « ensemble crurent qu'elles étaient sœurs.

« Depuis, elle fut, pour sa vertu et sa piété, élue abbesse Cl de ce monastère-là où elle fit paraître par sa conduite « l'heureux choix de celles qui l'avaient promue à cette ce dignité.

c( Dans ses sentimenls elle suivait les opinions des Acadéce miciens; dans ses poésies elle excellait en vers sapMques.

' D*aatre8 disent Faucher et Faodiier.

76 BONAVENTURE DES PBRIERS.

t( De là estant venue savante et d'un grand raisonnement, m elle acquit une excellente réputation envers tous. Les <c matières qu'elle a écrites sont en partie latines, partie a françoises. Elle mourut l'an 1547, le même an que mou- « rurent François I*% roy de France, et Henri VIII, roy « d'Angleterre. »

Tels sont les quelques renseignements que nous donne Agostino délia Chiesa sur Claude deBectoz. Mais cette figure, aujourd'hui oubliée, a dû avoir son heure d'éclat; plusieurshistoriens du temps l'ont remarquée, et Ludovico Domenechi, dans sa « Nobiltà délie Donne », a accordé à l'illustre abbesse une place d'honneur à côté de Catherine de Médicis, de Marguerite de France ou de Valois, sœur du roi Henri II, et de la belle duchesse de Valentinois, Diane de Poitiers. Deux poëtes enfin lui ont dit leur amour, Bonaventure et Jean Voulté.

Abbesse du couvent de Saint-Honorat, à Tarascon, c'est là qu'elle reçoit les épltres latines de Jean Voulté. Ce couvent dépendait, depuis le milieu du quatorzième siècle, de l'abbaye fondée en 41 par saint Honorât dans cette ile bien connue de Lérins u qui offrait ' une ombre salutaire (c à ceux que l'ardeur mortelle, du siècle avait presque « consumés; un pred toujours verd et toujours riant, « si rempli de fleurs que leur odeur charmante avan- « çait à ses habitants les délices du Paradis... » Mais en 1536, l'abbaye de Lérins fut dissoute et transférée à Tarascon, près du temple de Sainte-Marthe. Ce serait donc entre 1536 et 1539 que Bonaventure aurait connu, peutêtre par l'entremise de la reine de Navarre, Claude de Bectoz. Quand nous n'aurions pas le témoignage d'Aymar de Rivailles pour fixer cette date, les poésies de Jean

' Gaupridi, Histoire de Provence, p. 83 89.

Voultéy suffiraient. L'édition de 1538 contient plusieurs pièces adressées à Scholastique en son abbaye de Tarascon i(Qe le poète appelle tantôt du nom de Lerinemis, tantôt^ de celui de Sancta Martha. Cesi donc après la réunion des deux monastères qu'il écrit , soit au plus tôt en Tan 1536'.

Le Recueil des Œuvres de Des Periers contient une poésie à Claude Bectone, Daulphinoise, et la réponse de celle-ci* On ne peut dire au juste si Antoine Du Moulin, lorsqu'il publia chez lean de Tournes les poésies de son ami, n'avait pas retrouvé toute la correspondance amoureuse de Bonaventure et de Claude, ou si un scrupule l'cmpècha de livrer à tous ce recueil intime de pièces galantes. Quoi qu'il en soit, il n'en donna que deux, les moins personnelles de toutes. Ce ne fut qu'en 1547, l'année où mourut Claude de Bectoz, et après sa mort probablement, que Pierre de Tours publia un volume contenant les autres pièces de Des Periers à son amie et les réponses de celle-ci. Les deux poésies du Recueil des Œuvres y figurent à leur rang. Il ne reste du volume de Pierre de Tours, dont nous donnons la description ', qu'un seul exemplaire faisant partie de la bibliothèque de feu M. le baron James de Rothschild'. Comme nous avons eu la bonne fortune de

* Non moins fervent que BonaTentare, ii chante les louanges de la belle religieuse. C'est tantôt un souhait de bienvenue qu'il implore d^elle pour un nouveau livre de poésies (Ins. I, fol. 7, fol. 41 2« et xénon, fol. 43), tantôt un pur hommage à ses vertus (xénon, fol. 42), et presque partout c'est un aveu dV roour. H lui demande même de daigner prendre dans son cœur la place de Clinia, l'amie qu'il vient dVnsevelir. On n'a qu'à parcourir ses poésies pour se convaincre du ton de galanterie mystique dont la mode semblait courir alors.

Voulté est plus respccteux que Des Periers envers Claude. Pourtant la religieuse ne peut lui faire oublier la femme, et, quand il célèbre les vertus de l'une, il a souvent l'air de rêver à la beauté de l'autre.

' Voir Bibliographie,

^ Le titre de ce voluuie indique qu'il renferme des poésies iani de B. des Pe^ riers qve d'autres poètes /rançois. Nous reproduisons ici les pièces que nous avons cru pouvoir attribuer à notre poëte.

pouvoir le consulter, nous avons pensé qu'il serait intéressant de reproduire les pièces qui se rattachent à celte page de la vie de Des Periers, en les disposant dans Tordre qui nous a paru le plus rationel.

La première de ces pièces porte comme titre : Chanson d'un amoureux. Cest, nous semble-t-il, le début de cette petite escarmouche galante ; Des Periers fait Taveu de son amour. Son cœur est désormais asservi, dit-il :

'( Tant que vivray, il souffrira pour vous.

« De voslro gré Tamer lui sera doulx. »

La réponse de Claude deBectoz parait comme enveloppée d'un voile de mysticisme :

« Un et même maistre a Cause noslre ennuy « Qui me garde d'estre c( Maîtresse d'autruv. »

Le maître, qui n'est assurément pas un époux, doit être la Divinité, le Christ, auquel ses vœux Font pour toujours liée.

Elle ne repousse pas l'hommage du poète, mais elle rêve d'un amour chaste, fidèle, confiant :

* « Serve me rend votre perfection « Qui fait qu'en vous je ne crains fiction. »

Voici ces deux pièces :

Page 1