‹ Bonaventure Des Periers: sa vie, ses poésiesChapitre 40 sur 43 · CHAPITRE XII. — Les premières nouvelles qu^on trouve des François es · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII. — Les premières nouvelles qu^on trouve des François es

anciens auteur», et des prouesses des dits François.

— Xin. — De la quantité des syllabes, et de ceux qui corrigent

les vers de Térence.

— XIV. — Comment se fait le sucre.

— XV. — Le profit qu'avons des lettres et livres, et de la gloire

de nos rimeurs.

— XVT. — Une brave réponse que lit l'ambassade de Gaule à

Alexandre le Grand.

— . XVTI. — Des langages desquels est composé notre françois,

et des étymologles d'aucuns mots françois.

— XVIII. — De Pinvention de Tartillerie et de Timpression, et

des cadrans et compas de mer, et de la propriété de la pierre d'aimant.

— XIX. — Que c'est conus, quille, pyramide, obélisque, et

quelques doutes touchant un obélisque de Rome, duquel Pline parle.

— XX. ~ De trois rivières du pays d'Angoumois, la Touvre, Tar-

douère et Bandiac, et un lieu de Marot, exposé; aussi, d'un sépulcre trouvé sous terre audit pays.

Enfin :

« La manière de bien et justement entoucher les lues et guiternes. »

C'est une œuvre d'examen sceptique, d'un style en général net et naturel. Voici d'ailleurs le jugement qu'en porte Charles Nodier dans l'article dont nous avons parlé plus haut.

c Des Periers, comme Voltaire, inimitable bouffon, même dans c les questions sérieuses, avait un cachet que personne ne pouvait a contrefaire. Le Des Periers du Cymbalum Mundi est le Des Perler s

< des Contes, et tous deux sont le Des Periers des Discours Ce qui

c caractérise ce style, c'est cette ironie de bon ton, naturelle à un c homme qui joint assez d'esprit à beaucoup de savoir pour estimer c le savoir lui-même à sa véritable valeur, et qui se joue de son X érudition avec la moqueuse gaieté du scepticisme, parce qu'il n'a

c pas besoin d'être savant pour être quelque chose On mettrait à

c Talambic tous les lourds ouvrages de Nicolat Denisot, de Jaques c Pelletier et d'Ëlie Vlnet sans en tirer un atome de l'esprit de Des t Periers. La proposition qui leur attribue un des ouvrages de Des

< Periers ne peut plus être soutenue... » C'était en effet l'opinion de Du Verdier ' qui attribue les « Discours » à Peletier et Vinet.

Voyons maintenant ce que vaut la thèse de Nodier s'inscrivant en faux contre l'auteur de la « Bibliothèque françoise », bibliographe consciencieux cependant, en général bien informé, et dont les

' BibL/r., III, p. 879, au mot Discours,

APPENDICE. 2ia

assertions méritent donc de ne pas être traitées à la légère. On nous permettra tout d'abord de faire observer que Nodier, dont le nom est synonyme d'aimable critique et de brillant écrivain, n'a pas toujours apporté, dans les questions de bibliographie et d'histoire littéraire, la scrupuleuse attention qu'elles réclament. Emporté par son imagination, il ne résistait guère au plaisir d'annoncer qu'il était possesseur d'un exemplaire unique, ou à peu près, d'un chef-d'œuvre jusqu'alors inconnu. Quant aux faits et aux dates, c'étaient pour lui détails secondaires. En voici, entre bien d'autres, un exemple. D'après lui, Des Periers serait mort en 1539 (c'est une erreur aujourd'hui reconnue); mais, une fois cette date par lui admise, comment Des Periers pourrait-il avoir écrit le chapitre XX des Discours^ dans lequel se trouve la phrase suivante : c L'an mille cinq cent

quarante j'étais à plus de vingt ou trente lieues d'Angou-

mois. > Cela dit pour montrer qu'il ne faut accueillir qu'avec réserve les découvertes bibliographiques et littéraires du célèbre critique. Revenons aux u Discours 9. Rien n'autorise, selon nous, à attribuer cet ouvrage à Des Periers, et les arguments que nous fournissent les textes mêmes sont nombreux et concluants. Il suffit d'abord de lire le début de la préface de Marnef pour se rendre compte que ce recueil des u Discours > au dire de l'éditeur lui-même est l'œuvre de plusieurs, écrivains, et qu'il l'aurait formé en réunissant des fragments soit d'œuvres inédites qu'il gardait pour l'impression, soit d'ouvrages antérieurement édités chez lui :

« Je te donne ici un livre, ami lecteur, lequel je ne puis assurer « qu'il te soit nouveau, ni tout, ni partie; pour ce que partie d'iceluia « été par ci-devant imprimé, et l'autre, tu la puis avoir vue écrite ( par ci-devant, aussi bien qne moi, qui n'ai recouvré ceci tout à c coup, mais à pièces et lopins, par long espace d'années, de diverses c mains, et de maintes parts. Car tu sais (ce crols-^e) assez combien c notre Université est fameuse et hantée; et pour ce, tu ne doutes V que, outre ceux du lieu, il ne s'y trouve une fois Tannée bon nomc bre de gens savants. Or les gens de lettres, et ceux de mon état> c ne se peuvent guère bien passer les uns des autres ; par quoi tu c puis penser qu'il m'est aisé d'avoir prins connoissance d'une infmité « d'hommes de savoir en cette ville, par le moyen de ma boutique, a Davantage, je te dirai cela de moi que j'aime et estime les gens « savants autant que peut faire un autre, de sorte que je les cherche c et aborde volontiers, si je sens que quelque part y en ait aucun, c qui soit tel, que les lettres ont accoutumé de faire les mœurs des c hommes. Tu croiras donc aisément que Dieu m'a fait cette grâce,

lej.

2H BONAYENTURE DES PERIERS.

« que j*ai acquis en cette ville, la connoissance et amitié de prou de c gens savants de maintes nations, plusieurs desquels ne m*ont rien a celé, qui fût en leur coffres et études

c Ainsi peut-être a délibéré de faire l'auteur de ce livre (ou auteurs « que je ne faille, car je ne veux ici jurer que tout soit d'un homme), c lequel, je pense (quiconque il soit), ne me saura mauvais gré, « qu'après avoir eu longtemps gardé ceci entre mes papiers, je Taie a finalement ainsi imprimé et publié, pour le plaisir et profit que j*ai c estimé que tous nos François y pourroient prendre. >

Les mots que nous avons soulignés sont, comme on le voit, en contradiction manifeste avec l'assertion de Nodier suivant laquelle Peletier aurait apporté en 1556 à Marnef le manuscrit des Discours. De plus, comment, s'il en était ainsi, ce dernier pourrait-il dire qu'il n'en connaît pas le ou les auteurs? On répondra peut-être que Marnef parle par fiction, mais quelles raisons pouvait-il avoir de cacher le nom de l'auteur des Discours, surtout si c'eût été Des Periers, dont le Recueil des Œuvres avait paru en 154i avecson nom et dont les Nouvelles Récréations allaient paraître une année plus tard en 1558, encore avec son nom ? Pourquoi Peletier, éditeur des Discours et des Nouvelles Récréations, aurait-il fait paraître les premiers anonymes et les secondes avec le nom de Des Periers? Si la phrase de Marnef avait pour but de détourner les soupçons et de cacher mieux l'auteur des Discours, il n'est pas possible vraiment de saisir les motifs qui pouvaient l'y engager.

D'ailleurs, même en admettant, chose absolument improbable, que la préface de Marnef ne soit qu'une simple fiction, les Discours sont émaillés de passages que Bonaventure ne peut avoir écrits. Sans parler de celui du chapitre XX, que nous avons mentionné plus haut, remarquons qu'au chapitre VII : « Des accents, etc », l'auteur confond manifestement l'accent et la quantité, c On a tort, dit-il, € de prononcer /?d/>u/M*, parce que po est brève de nature. » Comment croire à une semblable erreur de la part de Des Periers collaborateur de Dolet pour ses Commentaires de la langue latine?

Puis, au chapitre XIII, l'auteur se moque de ceux qui prétendent corriger Térence, et il les raille durement, les appelant /o& et bar-bares. N'est-ce pas une évidente allusion à Est. Dolet qui avait publié en 1540 des Observations sur Térence? Or, Dolet a été l'intime ami de Des Periers, et, tout en admettant que ce dernier ait pu ne pas toujours partager son avis, il paraît bien improbable qu'il lui ait jamais appliqué les épithètes mordantes de 9 fol et barbare >.

Au chapitre XV (parlant t du profit qu'avons des lettres et des

livres et de la gloire des rimeurs >), on lit : < Non possum ferre, quirites, c un tas de rimeurs de ce temps, etc., etc., »;et plus loin : a et ne vous c sauraient faire trois vers qu'ils ne médisent d'autrui ne se louent a jusques au dernier ciel et finalement ne se croient immortels. La c mort ni mord, dit Tun; l'autre R. >

Voilà des railleries sanglantes. Â qui s'adressent-elles ? L'au/re^ c'est € Ronsard >, à n'en pas douter, et ce trait décoché contre lui par un membre de l'école de Marot pourrait se comprendre, bien qu'il ne soit guère possible d'attribuer à Des Periers, mort en 1544, un jugement sur Ronsard, dont les débuts littéraires ne datent que de 1549. Le grand poète devait être déjà célèbre quand l'auteur des Discours le prit à partie. De plus, l*un désigne non moins clairement Marot, dont la devise c La mort n'y mord », est bien connue. Dès lors, comment attribuer cette virulente sortie à Des Periers, le fidèle ami de Marot qu'il défendait courageusement contre Sagon à une époque où il n'était pas sans danger de prendre le parti de maître Clément, € sentant le fagot >; comment croire qu'il aurait attaqué comme rimeur celui que, dans son admiration, il comparait à Virgile?

La lecture des Discours nous empêcherait donc à elle seule d'admettre la conjecture émise avec tant d'assurance par Nodier et acceptée par Paul Lacroix. Mais nous pouvons fournir contre elle un dernier argument, plus décisif encore; nous le devons à M. Ludovic Lalanne, auquel nous en exprimons ici notre respectueuse gratitude. Un jour, cet érudit, en feuilletant un opuscule rarissime d'Élie Vinet intitulé « Engoulesme >S y a retrouvé, en effet, le chapitre XX des Discours, à peu près textuel*. Élie Vinet a donc apporté à cet ouvrage sa part de travail, et l'on peut dès lors admettre en principe l'opinion de Du Verdier qui désignait comme les deux principaux auteurs de ce recueil Jacques Peletieret Élie Vinet. Nous n'avons pu retrouver la trace d'autres discours dans les œuvres imprimées et connues de ces deux écrivains, mais nous n'en considérons pas moins l'attribution de Du Verdier comme fondée; plusieurs faits nous y autorisent. Ainsi Ëlie Vinet a écrit un traité De l'arpenterie et de la manière defire les solaires (Bordeaux, 1583)*. Or cet ouvrage avait déjà été édité à Poi-

' Chez Engailbert de Marnef, Poitiers, 1567, réimprimé en 1876 sous ce titre, Recherche de Vantiquité d'Angoulesme, par Élie Vinet, publié avec notes et commentaires par le docteur Charles Gigon, Angoulôinf, chez F. Goumard, 1 vol. 72 pages in-8*.

' Nous reproduisons à Tappenilice les deux textes en regard ; il n^est pas sans intërét de voir comment Élie vinet remania pour Timpression le texte dont une première rédaction avait été publiée dix ans auparayant chez le même Marnef.

* Bibl. nat., sans nom d^auteur^p. ▼, 134, réserve.

240 BUNaVENTL'RE DES PERIERS.

tiers en 156i, in-4", par Enguilbert de Marnef. Ne peut-on pas attribuer au même Ëlie Yinet le chapitre IX des Discours intitulé :

D'où viennent les noms de règle, équerre, compas, plomh et niveau, dont le sujet semble digne d'être signé de son nom. Dans ce cas, le chapitre XYIII serait aussi de lui. Ce discours qui traite :

De l'invention de l'artillerie et de l'impression, et des cadrans et compas de mer et de la propriété de la pierre d'aimant^ est du même auteur que le chapitre IX, où il est dit à propos des compas : « qu'apc pelons autrement cadran de mer, duquel nous parlerons plus amplec ment ailleurs, sik plaît à Dieu ». De plus, dans le Traité de Varpenterie, Vinet nous apprend qu'il a séjourné en Portugal :

« Il y a diverses sortes de ces solaires que venons de dire, comme •c Tesprit de T homme est quelquefois abondant en inventions : mais c je veux ici seulement parler des plus certains, et asseurés par les c démonstrations des géomètres (comme de mon grand ami Pero •< Nunes, docteur portugois). C'est de ceux qui se font sur le plat c d'une pierre ou de quelque autre matière plate*. » Or, l'auteur des discours XIV et XVIII connaissait également le Portugal '. En effet, au •discours XVIH, nous lisons ces lignes :

€ Je me suis quelquefois enquis de ce miraculeux effet de l'ai-

< mant aux. Portugais qui font cette grande navigation d'Inde. » Et ^u discours XIV [Comment se fait le sucre) : « Le roi de Portugal, dit-

f il, a une tie à cent lieues de son dit royaume, en l'Océan, que les « Portugais nomment Ytle de Madeira (c'est-à-dire de matière, à •€ cause, disent-ils, de l'abondance du bois de ladite île), en laquelle se

< fait force sucre. Je me suis autrefois enquis aux habitants comment ç ils le faisoient; et ai vu que je savois toute cette histoire par cœur, •« mais j'en ai oublié meshuila plus grande part, dont je suis marri, i

Ce seul fait que Tauteur du discours XIV ait visité Madère n'auraitil pas dii en faire dénier à Bonaventure la paternité? En eiïet, à quel moment de sa vie aurait-il pu faire ce voyage, et comment, dans ses •œuvres authentiques, dans ses contes, dans ses poésies surtout, n'en retrouve- t-on nul souvenir ?

D'autres auteurs que Vinet et Peletier auraient-ils fourni à Enguîlbert de Marnef quelques-uns des Discours? Nous avons, en vue de résoudre cette question, relevé les titres de la plupart des ouvrages publiés par Marnef entre 1550 et 1570^. Or, nous avons pu constater

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