PARIS
LIBRAIRIE DE J. TECHE]<ER naee «la l,oatre, 11 ,
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BOMVËNTIIRE DESPERIERS.
WfKfa£ Eshommessontinjustesetlarenom- ^^^ mée capricieuse. C'est un axiome de tous les temps , et j'aime à le rappeler pour la consolation des génies iTKompris i de notre àècle , qui ne sont pas satisfaits de la gloire qu'ils se composent à euxnmémes dans les réclames hypeiiwliques de leurs journaux. Ce n'est cependant pas d'eux que je me propose de parler aujourd'hui ,
2 BON AVENTURE DË^PERIËRS.
et j'ai pour cela des raisons à moi connues.
Ils sont trop difficiles à contenter.
Là première moitié du Xvi® siècle est
/ dominée en France par trois grands esprits auxquels les âges anciens et modernes de la littéf ëkttlrë n'ont pi^esqué rien à opposer. Ce sont ceux-là qui ont fait la laii^e de Mon^ taigne et d'Âmyot , la langue de Molière, de La Fontaine et de Voltaire, et il faut leur en conserver une reconnoissance étemelle.
Une langue qu'ils n'ont point faite, à la vérité , c'est celle que l'on parle à présent dans les livres incompréhensibles des génies ' incompris ; mais l'art est long, la vie courte, l'expérience difficile^ conmie dit Hippocrate, et on ne peut pas tout prévoir. Cette langue exc^[itrique , qui échappe à la logique et à la grânmmire ^ étoit du nond)ré des choses imprévues , sinon des choses impodsobles.
Des hmcnoQès que }'ai indiqués ^ le prè-
' / mief , c'est Babekis ; le second , c'est Clément Abrot. V(Mlà une double proposition
BOIfAYEIlTCaE DE8PEIUKR8. 3
qui ne souffrira point de difficultés* Quant au trmsième, je tous le dcmne en dix, je vous le (k>nne en cent , je tous le donne en mille; tous ne le trouverez pas, car les distributeurs officiels de hautes réputations ne lui ont pas délivré de brevet , et c'est tout au plus si les biographes daignent lui accorder un misérable certificat de vie.
Il s'appeloit BoNAVEirruRE Desperiers, et Bonaventure Desperiers n'est , sous aucun rapport f inférieur aux deux autres. La préé* imnence est une question de goût ou de sentiment que je ne m'aviserai pas de dé^ eider, mais quel que soit celui des trois auquel on en décerne Fhoraieur , on ne se trompera pas de beaucoup. Je me rangerai volcmtiers du côté de ceux qui regarderont Bonaventure Desperiers comme le talent \^ le plus i^f , le plus original et le plus {M*- . quant de son époque; mais cette ofmiiona , besoin d'être appuyée sur des faits , et , dans ce qui me reste à dire de cet ingénieux écri-
Al '
tain , presque tous les faits sont nouveaux.
C'est le seul genre d'intérêt que puisse offrir cette notice aux lecteurs qui ne s'occupent pas spécialement de notre histoire littéraire.
Nous ne manquons pas de détails , plus bu moins exacts, sur la vie de Clément Marot , de Cahors , et sur celle de François Rabelais, de Chinon. Quant à Bonaventure Desperiers, la seule chose que nous sachions positivement de lui , c'est son nom. Cette notion doit même avoir été fort équivoque pour le savant jésuite Mersenne , qui ne l'auroit pas appelé Ferez , en françois , et Peresius dans son excellent latin , si la vé* ritable orthographe lui avoit été plus familière. L'époque et le lieu de sa naissance présentent bien d'autres difficultés. S'il est mort à trente-sept ans , conmie le prétendent nombre d'écrivains contemporains , il n'est pas né sur la fin du xv® siècle , conune le prétend mon ami M. Weiss, qui le fait
mourir eu 1 544 ; et s'il est ué à Aruay-le- Duc en Bourgogne , ainsi que Tavanee le même biographe , il n'étoit ni de Bar^sui^ Aube en Champagne , comme le pense L^ Croix du Maine, ni d'Embrun enDauphiné, ' comme le veut Guy-Allard, qui lappèlle Périer. Il n'y a pas , dans toute la répubUque des lettres, un écrivain plus. difficile à baptiser*
L'opinion de Ma Weiss , qui a suivi celle de l'abbé Goujet , est d'ailleurs la plus probable. Dolet qui étoit l'ami de Desperiers , et que des rapports d'âge , d'études et de sentimens , avoient dû faire pénétrer dans tous ces secrets de son histoii*e , si embarrassans pour nous, l'appelle Eutychum (Bonaventure) de Perium, Ueduum poetam.
Il est vrai de dire cependant qja'Uedua s'est dit pour la ville d' Autun elle-même , comme pour TAutunois, et ce seroit là une qua»
trième hypothèse à débattre avec les autrjea. On n'en finiroit pas.
6 BONAVENTUHE DESPERIEAS.
Tout ce qu'on sait de la première jeunesse de Desperiiers , c'est qu'elle avoit dû être fort studieuse , ou bien que Desperiers étoit organisé de mamère à profiter en peu de temps et avec beaucoup d'éclat de quelques études superficielles effleurées entre deux plaisirs. C'est une grâce d'état que la Providence des gens d'esprit accorde quelquefois aux mauvais sujets. îkAei nous informe en effet qu^ Bonaventure Desperiers avoit mis au net, de sa {Hrq)re main»
le premier tome des Commentarii linguœ latincBf et Dolet n'étoit pas homme à confier ce travail à un humaniste du second ordre. Desperiers lie persista cependant pas long-temps dans ce genre d'occupations sérieuses , lui qyi avoit pris pour devise :
L(dsir et liberté. U n'avoît nul so^qî de k gloire , et il se connœssoit assez en bonheur pour ne pas mettre son bonheur dans une vaine réputation fittéraire. Personne n'a poussé plus loin le dédain de la puldi-
cité et du bruits jmisqull m i^te paa uii»
page imprimée de sm vivant, à laqueUe il ait attaché aon mm.
Le temps de lu moH de Bonavenjture Dei^riers n'est pas plus facile à détermi<« ner que celui de sa naissance^ Ce qu'il y a de certain , c'est que cet événement n'est pas antérieur à l'année 1639, où le poète éorivoit, dans un liiythme gracieux dont il est l'inventeur, son j<di Voyage de Lyon, à Visk de Notre-Dame^ et qu'il n'est pas.
postérieur à l'année 1544, où Antoine Du Moulin dcmna l'édition posthume de sqs. Œmres, sans entrer d'ailleurs dans Ids.
moindre9 détails sur les circonstances et sur les causes d'une catastrophe si tragique. Nous apfNrenons touteCbis d'Henri Es-^ ti^uie que Bonaventure Desperiers se perça de son épée dans les accès d'une fièvre chaude ou d'un désespoir fiirieux, et quel-, ques mémoires plus poiûtifs insistait ^sur les particidarités de ce suicide avec toute^
8 BONATENTURE DE^ERIERS.
l'assurance d'un témoignage oeulaii*e. Les uns rapportent qu'il se précipita sur la pointe de son arme , et qu'elle le traversa de part en part jusqu'à la garde ; les autres ajoutent qu'il déchira sa blessure de ses mains , et qu'il en arracha ses entrailles , comme Caton. A l'existence près de Bonaventure Desperiers, tout devant rester équivoque dans son histoire , Prosper Marchand doute même du fait principal , «t , comme il a voulu justifier son auteur favori d'impiété , il ne tient pas à lui de l'absoudre , aux yeux de la postérité, d'un horrible attentat sur lui-même. Dans les embarras d'une pamlle biographie, il reste certainement beaucoup de choses à deviner , et l'on ne peut tenter d'y être instructif sans s'exposer à être téméraire^ — In re parum nota conjecture liceU —
Osons donc conjecturer, puisqu'il le faut,
que Bonaventure Desperiers étoit, vers
^ 1 536 , un jeune homme de sang noble , d'é-
ducation distinguée, de manières brillantes, qui se faisoit remarquer surtout par cette indépendance de pensées si favorable au succès des ouvrages d'imagination , et à laquelle on ne pouvoit refiiser alors les honneurs du courage. Il fondoit en effet , avec ^ Rabelais et Marot , cette école de scepticisme railleur, qui produisit long-temps après Fontendle et Saint-Evremont , puis ce formidable esprit de Voltaire qui a renversé tout l'édifice patient et laborieux de la civilisation à coup de marotte. Ce n'est pas sous ce rapport que Desperiers m'intéresse, et que j'ai tenté de réhabiliter sa mémoire oubliée. Je rends volontiers justice au talent partout où il se trouve, et même quand il accomplit la funeste mission de détruire; mais la mission du génie est de conserver, quand il est venu trop tard pour créer encore.
Quoi qu'il en soit , c'est probablement à ce caractère particulier de son esprit que JBonaventm*e Desperiers fut redevable de la
&veur d'une grande princesse dont les ]^«miers penchons inclinant vers un soep<ticisme absolu, et qui fimttoutefds , comme tant d'autres incrédules , par mourir dans les visions ascétiques de la mysticité. Marguerite n'avoit encore que quarante-cinq ans, et on sait qu'aussi savante que belle, elle aimoit à réunir dans sa cour les hommes les plus distingués de son temps. Marot avoit été son valet de chambre pendant plusieurs années, et depuis 1 630 seulement, elle avoit senti Tin^possiMlité de le défendre contre ses nombreux accusateurs , sans se compromettre ou se perdre elle-même.
Bonaventure Desp^riers le remplaça au même titre , et jouit de la proteçticm doQt on n'osoit plus couvrir son imprudent ami.
Le palais reprit son éclat , sa gaieté , ses veillées et ses fêtes. Les muses y rentrèrent comme dans leur temple à l'appel de leur dixième sœur, et sous les auspices d'un de leurs plus brillans favoris. Marot y repa-
BON AVENTURE DfiSKRIERS. 1 1
roîssoit de temps à autre , dans les rares intervalles que lui laisi»oient des persécu* tions trop souvent méritées. Deux jeunes g^s de grande espérance, qui terminoient à Paris d'éclatantes études , et qui dévoient conserver à De^riers une amitié bien fidèle, y apportoient en tribut les fruits d'une verve précoce dont toutes les pro^ messes n'ont pas été tenues. G'étoit Jacques Pelletier du Mans, l'audacieux grammairien ; c'étoit le précepteur des belles Sey*mour, Nicolas Denisot, plus eomm depuis sous la maussade anagranune du conte (VAUinok. Nous ne parlons ici que des personnages célèbres de l'époque àatii le nom doit nécessairement se retrouver dans la sidte de notre notice.
Les soirées de Marguerite ne ressem- Moient pas aux soirées vives et turbulentes du XIX® siècle. La danse n'étcMt pas encore en honneur comme elle l'est aujourd'hui.
Le jeu n'occupoit que les personnes d'un
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esprit peu élevé. Les belles dames pre* noient plaisir à entendre jouer du luth, ou , ainsi qu'on le disoit alors , du tue et de la guiterne, par quelque artiste habile, et Desperiers excelloit à jouer du luth , en s'accompagnant de sa voix. Il est presque inutile de dire qu'il ehantoit ses propres vers, et qu'il les improvisoit souvent. Ces fêtes rappeloient donc quelque chose du temps des troubadours et des ménestrels dont le souvenir vivoit toujours dans la mémoire des vieillards. Un autre genre de divertissement s'étoit introduit en France dès le règne de Louis XI, et faisoit le charmé des veillées : c'étoit la lecture de ces nouvelles , quelquefois intéressantes et tragiques , presque toujours galantes et licencieuses , dont il paroît que Boccace avoit puisé le goût à Paris. Marguerite y fijurnissoit quelque chose pour sa part , et sa part est facile à reconnoître , quand on a fait quelque étude de son style; Pelletier, Denisot , Des-
M^itfHMHaH
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BONAYENTURE DESPERIERS. 13
periers surtout , concouroient à cet agréable amusement avec toute l'ardeur de leur âge et toute la vivacité de leur esprit « Boaistuau et peut-être Gruget ^ qui sortoient à peine de l'adolescence , tenoient tour à tour la plume, et nous avons à ces scribes fidèles l'obligation d'un livre charmant, dont je ne tarderai pas à nonmier le véritable auteur.
Vers la fin de l'an 1 538 , ou au commencement de 1 539 , cette agréable société fut dissoute par un événement qui n'est pas bieti expliqué. Les chants avaient cessé.
Desperiers, long-temps errant, se réfugioît à Lyon , écrivoit ses derniers vers , et disparoissoit tout à coup du monde littéraire, où son nom ne reparoît plus qu'en 1 544 , avec l'édition posthume de ses ouvrages.
Constant dans une noble amitié^ il adresse à Mai^erite les touchans adieux de sa muse , et il est facile de s'apercevoir , à la dernière strophe de son Voyage , que
14 BONATBIITURE DESKRIER8.
Marguerite devoit avoir le secret de s(m amie et de ses chagrins :
Retirez-vous, petits vers mistes (mêlés) A seureté, sonbz les couleurs De celle dont (quand estes tristea) L'espoir apaise vos douleurs.
Si Ton se reporte à Fépoque où Desperiers oomposoit Tagréalde voyage dont j'ai parlé 9 on n'aura point de doute sar Tdiyjet et la nature de ses inquiétudes. Le Cym^ balum Mundi, dont il sera question plus tard , avoit paru en 1 637, et il avoit été aussitôt poursuivi avec une violence dont presque aucune prohibition littéraire n'offre l'exemple. Jehan Morin , l'imprimeur , étoit en prison; l'ouvrage étoit saisi et presque anéanti ; l'auteur pouvoit être déjà nommé dans quelques-unEl des aveux qu'arrachoit la torture. S'étoit-il rendu à Ly(m pour donner ses derniers soins à la réimpression exécutée en 1638 par Benoist Bonyn , ou , ce qu'il est plus naturel de pré*
BOfrAVENTURE DESKAIËRS. IS
gumer , u'avoit-il d'autre but que de la détruire ? Tout cela est fort incertain , mais les conséiq[uences d'une pareille position se déduisent^ plus naturellement. L'anonyme étoit reconnu , Mai^erite elle-même étoit compromise, et Desperiers se tua. Cet événement ne doit pas être postérieur à l'an 1639.
H n'est pas possible d'oubliel^ nulle part , en poursuivant cet examen, que toute la destinée de Bonaventure Desperiers est marquée d'un sceau fatal d'incertitude et d'ouM. Ce qu'il y a de plus positif dans la vie d'un écrivain , ce sont ordinairement ses écrits ^ et les moindres écrits de Bonaventure Desperiers sont enveloppés d'un profond mystère auquel il paroit av(Hr pris plaisir lui<mdine. Homme du monde bien plus qu'il n'étoit homme de lettres , et homme de lettres, seulement parce qu'il étoit homme du nlonde, il ne se résout à publier quelques écrits qu'en 1 537, et il garde
NO
1 6 BONAYËNTURE DESPERIERS.
avec soin le voile de l'anonyme qu'il avoit quelquefois intérêt à ne pas laisser soulever. On ne sauroit lui contester r Apologie de Marot absent, imprimée dans le recueil dçs Disciples et Amis de Marot , Lyon , Pierre de Sainte-Lucie, sans date, mais certainement en 1 537, puisque cette pièce y est attribuée à Bonaventure , valet de chamr bre de la royne de Navarre, par un éditeur qui ne pouvoit se tromper sur les dîfTérens collaborateurs de son recueil. La réticence du nom de famiUe est probablement impo^ sée par quelque circonstance particulière , et la persécution exercée dès lors contre Desperiers est très suffisante pour l'expliquer. Dans la réimpression de Paris , publiée en i 539, Bonaventure est écrit Bonadventure avec une intention sensible de déguisement , et La Monnoye, à qui appartenoit mon exemplaire^ se croit obligé de marquer à la marge qu'il s'agit ici de Desperiers. Le nom de Desperiers, YimpiissiMUs
nebulo de Voetius, étoit donc déjà proscrit ; ses meilleurs amis ne le rappeloient pas sans crainte, et, selon toute apparence, les poursuites de la justice avoient eu leur dernier résultat. Desperiers étoit en fuite, n étoit probablement mort.
Cest aussi en 1 S37 que paroissent trois \ autres pièces que les vieux bibliothécaires du XVI® siècle attribuent à Desperiers. La première est le Valet de Marot contre -Sagon y petit che Wœuvre de verve satirique et bouffonne, qui ne peut être que de Desperiers, puisque les bienséances de la modestie ne permettoient pas à Marot de le composer ; la seconde est la Prognostica^ lion des Prognostications , par M. Sarcch morosy secrétaire du ray de Cathay^ boutade pleine de sel et de philosophie contre un genre de charlatanisme , alors fort accrédité, auquel Rabelais avoit porté les premiers coups quatre ans auparavant dans la Prognostication Pantagrueline. Cette face-
18 BONAVËNTURË DËSPEHl£RS«
tie , qui est omise par M. Barbier et que M. Brunet indique sans nom d'auteur, n'en est pas moins rouyi*age authentique de Desperiers, puisque Du Moulin Ta réimprimée dans l'édition de 1544, où il n'est rien entré d'apocryphe. La troisième est la traduction de l'Andrie de Térence et du Traité dçs Quatre Vertus Cardinales, selon Sénecque y dont on ne connolt plus qu'une édition de 1555, Lyon, in-8^, qui est d'une grande rareté, mais bien moins rare, à coup sûr, que celle de 1 537^ indiquée par M. Weiss et M. Barbier, et dont l'existence m'est démontrée. Une question singulière s'élève cependant ici : Comment cette traduction de l'Andrie a-t-elle échappé à son ami Antoine Du Moulin, qui publia ses Œuvres , et qui a recueilli le poëme des Quatre Fer^ tus? Quelque circonstance particulière, dont nous ne pouvons plus rendre raison , ' auroit-elle enveloppé cet invisible volume dans la proscription du Cymbalum Mundi ?
MNAVENTURE DfiS^ERIERS. 19
Les questions de oe genre se présentent souvent, comme on sait> dans l'histoire de Bonaventure Desperiers.
Malheureusement pour Desperiers , toutes ses productions n'étoient pas de nature à défier la censure ecclésiastique , alors si puissante, comme les innoceni^ opuscules dont nous venons de parler. Dans cette année féconde en travaux ingénieux , il pu- Mioit encore ou laissoit publier le Cymbor lum Mundi, le plus célèbre de tous ses ouvrages. S'il faut en croire Nicolas Gatherinot, dont le témoignage de médiocre valeur a cependant été accueilli par Beyer et par Vogt, la première édition de ce livre fameux sortit des presses de Bourges. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette édition n'a jamais été vue par Gatherinot lui-même, qui en convient, et on est fort autorisé à la tenir au nombre des livres imaginaires. L'édition reconnue , jusqu'ici , comme originale, fut donnée à Paris par un pauvre li-
âO BONAVENTURE DESPEKIERS.
braire nommé Jehan Monii , et détruite avec tant de soin qu'on n'en connoissoit plus que deux exemplaires au commencement du XYiii® siècle, celui de la Bibliothèque du Roi, et celui du savant Bigot ; le premier a disparu depuis long-temps ; le second, qui avoit passé de la bibliothèque de Gaignat dans celle de La Vallière , et qui avait été acquis pour le roi, si mes souvenirs ne me trompent , ne se retrouve , dit-on, pas plus que l'autre. On ne sauroit donc où reprendre une de ces éditions originales du Cymbalum y si Benoist Bonyn ne Favoit réimprimé à Lyon en 1538, et les exemplaires en sont devenus si rares aussi, qu'ils se réduisent probablement à deux, celui ^ de la Bibliothèque du Roi et le mien, qui provient de l'élégante collection de Girardot de Préfond. Le premier est enrichi d'une requête de Jehan Morin, fac-similé fait avec som, qu'on attribue à Dupuy; et ce précieux volume a été lui-même égaré pendant
BONAYENTURE DESPERIERS. 21
vingt ans, au milieu des innombrables richesses du magnifique dépôt dont il fait partie, mais où il étoit inutilement cherché, dans ces derniers temps^ par les curieux. Jamais fatalité plus obstinée ne s'est attachée à la réputation d'un auteur et de ses écrits. Un tel livre ne pouvoit cependant jpas se perdre absolument.. Prosper Marchand le réimprima en 1711, avec ime préface apologétique dont Tobjet est fort singulier.
Prosper Marchand , savant hônune d'ailleurs, et qui se connoissoit merveilleusement en livres, n'étoit pas doué d'un esprit de critique fort pénétrant ; comme le vieux bibliothécaire Du Verdier, il n'avoit vu dans l'ouvrage de Desperiers qu'un badinage ingénieux, à la manière de Lucien, et il prend à tâche de prouver que le reproche d'impiété fait au CymbcUum Mundi^nest fondé sur aucune raison plau9ible , ce qui prouve seulement que Prosper Marchand ne savoit pas lire le Cymbàlum Mundi. Voltaire
22 BOIVAVENTURE DESPERIERS.
adopta plus tard la même opinion , et ceci prouve autre chose , c'est que Voltaire ne Tavoitpaslu. L'idée qu'un homme d'esprit du XVI® siècle avoit jugé à propos d^écrire un volume de persifflages contre les dieux de la mythologie, et de jeter du ridicule sur Jupiter et sur Mercure en l'an de grâce 1 537, peut passer pour une des fantaisies les plus bizarres qui soient jamais entrées dans la tête des savans. Dans Prosper Marchand , c'est la vision d'^ pédant épris de l'auteur qu'il publie. Dans Voltaire, c'est le paradoxe d'un spirituel et admirable étourdi.
Voltaire , qui étoit tout dans son siècle ^ si ce n'est peut-être physicien, naturaliste,, linguiste et grammairien , ne jugeoit guère les écrivains de la Renaissance dont le nom lui étoit parvenu, que sur la foi de leurs der^ niers éditeurs. Le petit livre de Desperiers étoit de tous les écrits de cette époque, celui qui allpit le mieux à son esprit et auquel il devoit plus de sympathie ; car^ ce livre ^
BONAVEIf TITRE DESPERIERS. 23
il Tauroit fait lui-même deux cents ans plus tôt ; mais il falloit lire quelques p^ges WelcheSy et cela répugnoit à ses habitudes.
Il aima mieux s^'en rapporter à ce bon M. Le Duchat qui trouve le (7t/m6a/tim inintelligible, et à ce bon M. Goujet qui le trouve ennuyeux. M. Le Duchat avmt la compré** hension obtuse , et M. Tabbé Goujet n^étoit pas facile à amuser. Le Cymbalum Mundi ne'seroit en effet qu'une imitation toutÀ^ fait servile de Lucien, qu'il faudroit le citer encore conmie un des chefs-d'œuvre de langue du xv® siècle. On va voir que c'ér toit autre chose.
Le Cymbalum Mwidi reparut dans une.
édition plus soignée en 1 732, avec la préface de Prosper Marchand et des notes de La Monnoye, qui étoit mort depuis quelques années. Cette circonstance explique assez biea. comment il se fait que ces notes ne soient pas plus nombreuses , et que cette édition ne soit pas meilleure. La Monnoye ne s'é-i
24 BONAVËNTUaE BESPËRIERS.
toit oceupé du Cymbalum Mundi qu'en passant^ et à l'occasion de son édition des Contes et nouvelles Récréations du même auteur. Une lecture plus réfléchie, des études moins superficielles auroient produit , sous sa plume , un excellent travail dont il étoit certainement plus capable qu^ tout autre, et il ne nous resteroit rien à dire sur cette matière, s'il l'eût approfondie au lieu de l'effleurer. Il l'a malheureusement l^aissée toute neuve, soit qu'il n'ait jamais trouvé l'occasion de s'en occuper avec plus de détails , smt qu'il ait craint, avec quelque raison , d'aborder au vif une discussion alors irritante et dangereuse. Plusieurs de ses notes prouvent que la clef du Cymbalum Mundi ne lui avoit pas échappé , et cette clef n'échapperoit aujourd'hui à personne, car elle est cachée dans le plus simple de tous les artifices,, c'est-à-dire dans l'anagramme. On concevroit même h peine que Desperiers eût dissimulé s(m secret sou3 un voile si lé-
BONAYENTURE DESPEHIERS» 2S
ger, si Tanagramme avoit été aussi vulgaire de son temps que du nôtre , et il est vrai de dire qu'on cite peu de livres remarquables où elle ait été employée avant lui, comme le Pantagruel d'Alcofribds N osier ^ masque transparent de François Rabelais. Mais ce n'étoit pas un nom que Bonaventure Desperiers s^étoit avisé de cacher dans l'ar nagranune : c'étoit une idée , et il reste encore à savoir si la justice elle-même avoit de* viné le mot de cette énigme, car l'arrêt du 7 mars ISS?, avant Pâques , seul document subsistant de Taccusation et de la poursuite, n'a pas pris la peine de nous en informer.
Or, il n'y a rien de plus significatif: le livre est adressé par le prétendu traducteur,, Thomas Du Clenier^ à son ami Pierre Tryocan, c'est-à-dire, par Thomas l'Incrédule à Pierre Croyant ; cette traduction ne laisse pas le moindre doute sur le véritable motif de l'écrivain , et il est assez évident qu'il s'agit ici de l'incrédujité de Thoihas et de la
croyance de Pierre, qui n'ont certainement rien à démêler avec les superstitions suran^ nées de la mythologie. C'èlt la raillerie de Lucien et d'Apulée, j'en conviens, n^aîs elle a changé d'objet.
Il est vrai que toutes les éditions portent Thomas Du C levier , et non pas Thomas Du Clenier, sans en excepter l'édition invi-r. sible de 1537, si la réimpression de 1732 l'a suivie fidèlement et à une lettre près ; mais est-il besoin de dire que le v consonne s'écrivoit , en 1 537, comme Vu voyelle , et que la figure de la lettre u et celle de la \eU tre n, qui se confondent si facilement dans notre écriture cursive, étoient plus sujettes encore à se confondre dans l'impression go^ thique ? Le manuscrit seul de Desperiers pourroit éclaircir cette question , mais cela est assez inutile à vérifier. Tout le monde sait que la suppression ou la mutation d'une lettre étoit un des privilèges de l'anagranmie.
Je me sens arrêté par une autre difficulté
au moment de continuer cette notice. Je suis éditeur de la petite découverte dont je viens de pafler , et qui s*est refusée , je ne sais conmient , aux secrètes investigations de La Monnoye , si patient et si subtil à débrouiller des anagrammes , mais je n'en suis pas propriétaire. Bien qu'elle ait com* blé mon esprit d'une douce satisfaction à Fàge de quinze ans , je ne me suis pas précautionné d'un brevet d'invention pour l'exploiter à mon aise , et je n'ai aucune envie d'en dérober l'honneur à M. Éloi Johan-^ neau , qui l'a faite de son côté. M. Éloi Johanneau est sans doute assez riche de son propre fonds pour me faire avec plaisir Taumône de cette obole bibliographique^ qui ne représente guère phis de valeur que l'explication d'une charade ou d'un r^us, et je ne croîs pas avoir à redouter de sa part la moindre réclamation ; mais il ne faut pas oublier que nous vivons sous l'em^ pire d'une littérature essentiellanent pro^
28 BONAYENTURE DESPEHIERS.
cessive , qui a transporté au Parnasse l'antre odieux des Chiquanous. C'est pourquoi je me hâte de me prémunir contre un soupçon de plagiat dont le méchant état de mes affaires pécuniaires ne me permettroit pas pour le moment de me défendre en justice , et je reconmiande humblement cet exemple modeste aux honnêtes, gens peu versés dans la pratique, jipi'une passion funeste a entraînés conmie mol dans la carrière des lettres. L'idée est devenue une denrée si rare, qu'on a été obligé de la mettre, comme la Toison d'Or, sous la protection de certains dragons qui n'ont garde eux-mêmes d'y toucher. Le plus sûr est donc de suivre une méthode prudente , qui s'est fort accréditée de nos jours , çt de n'écrire que des choses qui ne ressemblent à rien du tout.
L'imitation de Lucien est si sensible dap^ le CynU^alum Mundi , qu'il n'est pas étonnant qu'elle ait trompé Prosper Marchand
BONAYENTUHE DESPERIERS. 29
sur le fond du sujet. Pour se rendre on compte exact de l'idée que Desperiers a Toulu cacher sous ces formes de fantaisie , il faut se décider à recourir à l'analyse et entrer dans quelques détails. Ce soin ne sera peut-être pas entièrement inutile. Il y a si peu de personnes qui lisent , et parmi les personnes qui lisent , il y en a si peu qui aient lu le Cymbalutà Mundi !
Le premier dialogue est à quatre personnages, mie hôtesse comprise. Mercure descend à Athènes , chargé par les dieux de différentes conmiissions, et entre autres choses , de faire relier tout à neuf le livre des destinées , qui tomboit en pièces de vieillesse. Il entre au cabaret où il s'accoste de deux voleurs qui lui dérobent son précieux volume , pendant qu'il est allé luimême à la àécouverte pour voler quelque chose, et qui en substituent un autre à la place, € lequel ne vault de guère mieulx. > Mercure revient, boit, et se dispute avec
30 BONÂVENTURÉ DËS^ERIÊRS.
ses compagnons, qui l'accusent d'avoir blasphémé et le menacent de la justice , « parce qu'ils peuvent lui amener de telles gens qu'il vauldroit mieulx pour lui avoir à faire à tous les diables d'enfer que au moin^ dre d'eulx. > Ces deux drôles s'appellent Byrphanes et Curtalius , et La Monnoye eroit reconnoître sous ces deux noms les avocats les plus célèbres de Lyon , Claude Rousselet et Benoît Court. Quoique le grec et le latin se prêtent assez bien à cette hy* pothèse d'étymologie ou d'analogie, elle est certainement plus hasardée que les hypo* thèses du même genre qui sont fondées sur l'anagramme , et cependant je n'hésâterois pas à l'admettre. L'idée de mettre le dieu des voleurs aux prises avec deux avocats qui s'emparent du livre des destinées pour le remplacer par le bouquin dé la loi ; qui font ensuite à ce dieu , qu'ils ont reconnu d'abord, un procès en sacrilège, et qui parviennent à lui faire redouter à lui-même les
BONAVfiNTURE BESPERIERS. 31
suites de son impiété, cette idée, dis-je, est tout-à-fait digne de Desperiers , et je serois désespéré qu'il ne Teût pas eue ; mais c'est une conviction qu'on ôteroit difficilement de mon esprit.
Prosper Marchand imagine que le second dialogue est transposé, et qu'il devroit suivre le troisième , qui pouvoh en effet se rattacher immédiatement au premier; mais Prosper Marchand se trompe. Ce second dialogue est un entr'acte , un véritable intermède, dont l'action se passe entre le premier et le troisième. Mercure volé ne s'est pas aperçu d'abord du larcin qui lui avoit été fait; il sortoit c de l'hostellerie du Charbon blanc , où il avoit bu un vin ex^ quis ; c'estoit la veille des bacchanales , il estoit presque nuict , et puis tant de commissions qu'il avoit encore à faire luy trou** bloient si fort l'entendement qu'il ne sçavoit ce qu'il faisoit. > Il a donné au relieur un livre pour l'autre sans y prendre garde , et
. 32 BONAYENTfJRE DESPERIERS.
c^st en attendant son livre qu'il s'amuse à parcourir Athènes, dans la compagnie de son ami Trigabus. Parmi les bons tours qu'il a joués autrefois aux habitans de cette ville classique de la sagesse , il en est un qui a produit de graves résultats. Pressé par eux de leur céder la pierre philosophale qu'il leur avôit fait entrevoir, il a mis la pierre en poudre et l'a ainsi semée dans l'arène du théâtre , où ils n'ont cessé depuis de s'en disputer les fragmens. Il n'y en a cependant pas un qui en ait trouvé quelque pièce , quoique chacun d'eux se flatte en particulier de la posséder tout entière. C'est ici , selon Prosper Marchand , une raillerie des chimistes , c'est-à-dire de ceux qui cherchent la pierre philosophale^ et c'est en effet le sens propre d'une métonymie dont Desperiers n'a pas pris beaucoup de peine à cacher le sens figuré.
Qu'est-ce en effet , selon lui , que cette pierre philosophale ? c C'est' Tart de rendre
BONAVENTURE DESPERIERS. 3S
raison et juger de tout , des eieulx , des champs ély séens , de vice et de vertu » de vie et de mort, du passé et de Tadvenir.
L'ung dict que pour en trouver il se fault vestir de rouge et de vert , Tautre dict qu'il vauldroit mieulx estre vestu de jaune et de bleu. — L'ung dict qu'il fault avoir de la chandelle , et fût-ce en fdein midi ; l'aultre tient que le dormir avec les femmes n'y est pas bon. » Nous voilà bien loin du grand œuvre des alchimistes. Et qu'importe leur vaine science à l'auteur du Cymbalum Mundi? La pierre philosophale de Désperiers, c'est la vérité, c'est la sagesse révélée ; tranchons le mot, c'est la religion, et cette allégorie impie est si claire, qu'elle ne vaut presque pas la peine d'être expliquée ; mais si elle laissoit quelque doute , l'anagranmie l'éclairciroit ici d'une manière invincible. Quels sont ces honmies opiniâtres qui contestent entre eux la possession du trésor imaginaire ? Ce ne sont vraiment
3i BONAVENTVKE DESPËRIERS*
pas des alchimistes. Ce sont des tkéolo* giens. C'est ' Cubercus ou Bucerus , c'est Rheiulus ou Luthenis , les deux chefs , di* visés en certains points , de la nouyelle ré* forme ; c'est Drarig ou Girard, un des écrivains miHtans de la communion romaine.
Tout ceci est d*une évidence qui devott firapper La Monnoye , mais La Monnoye se contente de le faire deviner , sans le dire poiNti vernit. L'antiquité n'a certainement point de flctiœi plus vive et plus ingénieuse* Ajoutons qu'elle n'en a point de plus claire et de mieux exprimée.
Le troisième dialogue est moins important, mais il est délicieux. Mercure a reporté dans l'Olympe le prétendu livre des destmées, si méchamment renqplacé par les Instiiutes et les Pandectes. Ju{Hter vi^tt de resivoyer le messager céleste sur la terre pour y ftdre promettre , par écrit public , une récompense honnête à la personne qui aura trouvé < iceluy livre^ ou qui en saura
BOItAVENTÛRE BÊSPMifiRS. 3K
aideune nouvelle. — Et par mon serment, je ne seay comment ce vieaix rassotë n'a hmite ! Ne jMHiyoit-il pas aroir vu aubrefoys dans ce Uvre (auquel il cognoissoit tontes choses) ce qu'il devoit devmir? Je oroy que sa lumière Fa éUouy ; car il £illoitbien que cestuy accident y fih prédit ,{ aussi YÀen que tous les aultres, ou que le livre fiiit faulx. > -^ Une fois ce gros mot lâché , Desperiers ouUîe son sujet , et le reste du dialogue n'est plus qu'une fantaisie de poète » mais une fantaisie à la manière de Shakespeare ou de La Fontaine, dont la première partie raj^Ue les plus jolies scènes de la Tempête et du S(mge d'tme mdt (tété, dont la seconde a peut-ôtre ins]^ un des exceW lens apologues du fabuliste inmiortel. Il £siut relire dans l'ouvrage même, pour cœnprendre mon entfaouâasme, et« si je ne m'abuse, pour le partager, la chartnante idyUe de Célia vai$êcue par l'Amour^ et les éloquentes doléances du Cheval qui parle.
36 BONAYENTURE DEBPERtERS.
L'idée de faire parler des animaux avoit mis Desperiers en verve. Son quatrième dialogue, qui n'a aucun rapport avec les autres , est rempli par un entretien entre les deux chiens de chasse qui mangèrent la langue d'Actéon, et qui reçurent de Diane là faculté de parler. Les raisons dont Panphagus se sert pour se dispenser de parler pamû les hommes , contiennent les plus parfaits enseignemens de la sagesse , et , quoique n étant que d'un simple chien, elles méritent toute l'attention des philosophes. Il faut remarquer aussi dans ce dialogue la jolie fiction des Nouvelles re^ çues des Antipodes , où la vérité menace de se faire jour par tous les points de la terre, si on ne lui ouvre une issue libre et facile. C'est une de ces inventions familier res au génie de Desperiers ^ comme la vérité disséminée en poudre impalpable dans l'amphithéâtre, comme le livre délabré des lois humaines substitué au livre plus delà-
BON AVENTURE DESPERIERS. 37
bré encore des lois divines , et la moindre de ces idées auroit fait chez les anciens la réputation d'un grand honune.
Il est donc trop prouvé aujourd'hui que l'ouvrage de Desperiers méritoit réellement le reproche d'impiété qui lui a été adressé par son siècle , et qu'il s'étoit bien attiré des persécutions que rien ne justifie d'ailleurs , car rien ne peut justifier la persécu^ tion. Il est fort douteux que Dieu éprouve jamais le besoin de se venger des folles insultes des hommes ; mais il est suffisamment démontré aux esprits sensés que la société n'est pas investie du droit de venger Dieu. Cette convictioi^ est trop universellement répandue à l'épocpie où nous vivons , -pour qu'il soit nécessaire de l'affermir par des raisonnemens ; on peut seulement regretter qu'elle soit plutôt le résultat de l'indifférence que celui de la réflexion.
Abstraction faite du scepticisme effréné de Desperiers , de son ironie et de ses sa^r-
38 MNAVKIITURE DESFERIBRS.
casmeSt son tivre est digne de {dus de ré'putation qu'il n'en a conservé. A Tépoque où il parut, notre littérature ne possédoit rien d'un style aussi pur et d'un tour aussi délicat. C'est un précieux texte d4$ langue dont la réimpressiw sermt favorablement accueillie des gens de lettres , car celle de Prosper Marchand et celle de La Monnoye ont cessé d'être» communes dans le cornxn^x^e, et l'ing^eux chef-d'œuvre du moderne Lucien y est noyé dans une multteude de c(mjectures confuses et de notes înutUes»
ceci s(Ht dit sans préjudice du respect qui est dû à ces excellons esprits.
n ne fbt permis de rappeler te nom de Desperi^rs qu'en 1 544 , et c'est la date d'une édition du Recueil de ses œuvres , publiée in*8^, à Lycm, chez Jean de Tournes, par Antoine Du Moulin, qui la dédie à la reine de Navarre dans une épitre fcnrt mal écrite.
Le prétendu Recueil des œuvres de Desperiers est loin de justifier les promesses
BONAYEMTIJRE DESPËftlSRS. 39
de son litre; il ne contient ni tes jdies pièces de Desperiers pour la défense de JUbrot, ni la traduction de VAndriey et on comprend à merveille (pi'il ne peut pas contenir le Ctpabalum Mundù Antoine Du Moulin ccmyient luHaaême, en son lourd style , qu'il n'a pu recouvrer qu'une partie de ces nobles relique , c desqueUes ausâ (à ce qu'il a ouy dire au deflKuict) la royne conserve rîère die assez bon&e quantité. )i Nous vwrons plus tard ai quoi cette partie c&osisimt. c D'autres notaUes « ajoute-t-il « smit entre les mains d'ung mien oongneu à Montpellier , » et on pourroit reconnottre k cette désignation Jacques PeUetier du Mans dont la vie errante se prête à toutes les coqednres, l'époque dont nous parlons concourant avec celle de ses études en médecine. Le Recueil des çmvres de Bo^ uavaature Dei^riers se réduit , au reste , à un mince volume de cent quatre-vingt-seize pageç » dont quarante et une occupées pai:
40 BONAYENTURE DESFERIERS.
une traduction en prose du Lysis de Platon , qui ne se recommande que par un style facile et naSf. C'est {Nr(d)ablement un ouvrage de jeunesse. Une autre pièce en prose , intitulée Des Mal-Contens , et adressée à Pierre de Bourg, Lyonnois, mérite mieux d'être remarquée , quoiqu'elle se renferme en i»x pages, parce qu'elle démontre invinciblement l'identité de l'auteur avec celui d'un autre livre dont il sera question tout à l'heure. C'est déjà la manière philosofdiique de Montaigne , et , chose étrange , c'est déjà un style que Montaigne n'auroit pas désavoué.
La troisième et dernière pièce de prose du Recueil de Desperiers n'est que de la prose apparente , et ceci a besoin d'expli*^ cation. Marguerite , ayant chargé ce fidèle serviteur d'un travail sur son histoire, dont le sujet n'est pas autrement expliqué , le voyoit avec peine perdreim temps précieux à ne lui écrire qu'en vers, et demandoit
BOIVAYENTURE DESPERIERS. 41
expressément des lettres en prose. Despe*riers adopte donc la forme vulgaire de cor* respondance qu'on lui a prescrite , mais il prend plaisir à prouver qu'elle ne fait que gêner son allure naturelle , et que les vers lui arrivent sans effort, même quand il ne les cherche point. On peut la copier sous la forme rhythmique, sans que le style y perde rien de sa souplesse et de son abandon.
Ajouterai-je que cet abandon excède quel* quefois les bornes de la bienséance requise entre un valet de chambre et sa maltresse?
Honny soit qui mal y pense.
Desperiers a laissé peu de vers, mais ceux qui nous restent lui assignent une place honorable parmi les poètes de son temps , tout près de Clément Marot et de MeUin de Saint-Gelais. Ce qui le distingue comme eux, c'est la pureté d'un langage qui semble anticiper , par quelque étrange prévision, sur une époque bien postérieure.
Il est évident que Ronsard faillit corrompre
42 RONAVENTURE DESPERIERS.
tout-à*fait la langue en essayant de Tenrichir. £n acquérant sous sa plume ^ hélas !
U*op savante , je ne sais quelle pcmipe v^v baie peu compatible avec son esjNrit, elle peitlit ce charme de simplesse et de naturel qui ne fut retrouvé que par La Fontaine et Molière. La Fontaine ne désavouerdt peut-être pas ces vers de Despmers , dont le tour et la pensée ont été reproduits si souvent dès lors, mais qui avoient du temps de Desperiers toute la fraîcheur de leur sujet :
....Vous donc, jeunes filleUes , Cueillez bientôt les roses venneillettes A la rosée, avant que le temps vienne Les dessécher : et tandis vous souvienne Que cette vie, à la mort exposée.
Se passe ainsi que roses ou rosée.
Le vdume est terminé par une espèce de post^face de Jean de Tournes, qui est entièrement hors-d'œuvre , mais qui con^ tient d'excellentes idées sur la question de contrefaçon» si débattue aujourd'hui, et
nne apostille de cet illustre imprimeur,
dans laquelle il exprime Tespoir de recou<-
Trer incessamment d'autres ouvrages du
poëte. Cette seconde partie n'a jamais paru,
^ la première, qui n'a pas été réimprimée ,
est d'une grande rareté, comme tous les
ouvrages de Desperiei'S en édition œriginale.
Il ne feut cep^idant pas juger de sa valeur
par le prix exhorbitant de 272 francs qu'elle
vient d'attândre à la vente des livres de
M. de Pixérécourt. L'exemplaire acquis à ce
taux hyperbdique , doit plus de moitié
de sa fortune aux armoiries du comte
d'Hoym, dont les plats de sa couverture
étoient décorés. Il est pern^is de douter que
le nom et les armes des grands seigneurs
de notre époque impriment à leurs livres ,
quand ils en ont, une recommandation aussi
profitable : l'âge des bibliothèques est passé.
Le plus curi^ix de tous les cabinets du
monde ne rapporte pas d'intérêts.
L'ouvrage de Bonaventure Desperiers
44 IK>NAVENTIIRE DESPERIERS^
auquel nous arrivons par Tordre chronolor gique des publications, est beaucoup moins connu que les précédens, quoiqu'il soit encore plus digne de Tétre. Il faut fouiller dans ces vagues, mais précieuses archives de Thistoire littéraire qu'on aj^Ue les Ana^ ou interroger de vieux catalogues, pour en retrouver quelques indices. La Monnoye a cru pouvoir l'attribuer à £lie Yinet et à Jacques Pdletier du Mans, si souvent nommé dans la biographie de Desperiers, et c'est l'opinion que M* Barbier a suivie , quoique des savans , mieux fondés dans leurs conjectures, en fissent honneur à Desperiers. Mais qui se seroit résigné à l'examen approfondi de cette question, quand l'éditeur du livre semble avoir pris plaisir à la rendre tout'^i-fait étrangère aux études sérieuses, par le choix d'un titre énigmatique et bizarre qui n'annonce qu'une / lourde facétie ? C'est en 1 8 87 qu'Ëuguilbert ^' de Mamef imnrima, à Poitiers . avec une
BON AVENTURE DESPERIERS. 45
élégance à laqudle l'imprimerie n'atteindra ^us» le singtdier volmne m-4<> de 112 pa^ gés , intitulé : Discours non plus méUmColvques que divers , de choses mesmement qui appartiennent à notre France : et à la fin, la manière de bien et justement entoucher les lues et guitemes. Personne n'est tenté > il faut en convenir, d'aller chercher un cbéWœuvre là^'dessDus. Pour l'y trouver , il faut lire, et l'occasion de lire les IK5cours se présente fort rarement , car mes recherches ne constatent pas l'existence de plus de trois exemplaires. J'en possède un que j'ai lu et relu souvent , le lecteur peut m'en crmre , et je lui dois le fruit de mes observations dont il est maître de tirer telle conséquence que bon lui semble. Ma con^ viction est aussi parfaitement établie que si j'avois assisté à la composition du livre, mais je n'ai pas l'autorité nécessaire pour l'imposer à personne , et c'est un de mes moindres soucis.
46 BONAYENTURE DESKIIERS.
Jacques Pelletier étoit Tami de Desperiers résidant à Montpellier, en 1S44, qui avoit conservé en ses mains une partie des nobles reliques de cet admirable é^^ivain »
et dont Antœne Du Moulin fait mention dans sa dédicace à la reine de Navarre« Il ét(Ât à Paris, en 1556 ou 1557, jNrét ^ comm^icer d'assez longs voyages en Italie»
en Suisse et en Savoie. Il étoit venu peutêtre y recueillir l'héritage littéraire de son compatriote Nicolas D^ûsot, mort un ou deux ans auparavant, et y préparer la publication des ouvrages inédits de Despe^ riers, qui parurent, ^n effet, peu de temps après. Ses habitudes de cosmopolite lui avoient procuré des relationssuivies avec les gens de lettres et les libraires d'un Ignuid nombre de villes, mais plus particulièremant de Lyon et de Poitiers, où il avmt plus kmg-temps résidé que partout ailleui*s. Les Discours dont nous no^s occupons maintenant furent cédés à Enguilbert de Mamef,
qui imprimoit à Poitiers, et les Nouvelles Récréations à Robert Granjon , qui imprimoit à Lyon. Pelletier, disposé à s'expa->> trier , ne pouvoit se dispenser de rendre ce dernier devdr à la mémoire de Despe* riers, et il seroit même assez difficile d'expliquer qu'il eût tardé si long-temps d'accom- , plir cette obligation , si la réprobation fatale qui pesoit sur l'auteur du Cybalum Mundi, aToit permis de le rappeler sans péril. Que Pelletier ait introduit dans ces deux ou* vrages quelques pièces posthumes de Ni-> cdas Denisot , c'est une chose natur^e à supposer et facile à comprendre. Il est en-*core moins douteux qu'il ait saisi cette occasion de faire voir le jour à quelques-uns de ses opuscules , qui risqument de se pei^lre , sans cette précaution , à cause de leur peu d'étendue. MaUieur^isement pour Pelletier et Denisot, leur part n'est pas difficile à retrouTcr dans les pages si spirituellement pensées et si vivement écrites
48 BONAYENTURE DESPERIERS.
de Desperiers, qui ne laissa son secret à personne , au moins parmi ses contempo^ rains. Quant au bonhomme Élie Yinet , il n*a certainement rien à y réclamer, et la méprise de La Monnoye repose, selon toute apparence, sur la conformité du sujet d*un de ces Discours, où il est traité de Fart de faire les cadrans , avec celui d'un liAi^t qu'Ëlie Yinet a composé sur la même matière. Desperiers , comme Voltaire , inimitable bouffon, même dans les questions les plus sérieuses, avoit un cachet que Ton ne pouToit contrefaire. Le Desperiers du Cybalum Mundi est bien le Desperiers des Contes, et tous deux sont le Desperiers des Discours. Pour retrouver quelque chose de cette allure libre et badine , il faut remonter jusqu'à Rabelais, qui étoit mort en 1667, ou descendre jusqu'à Fauteur inconnu du Moyen de Parvenir, qui n'étoit pas encore né. Il se distingue d'ailleurs de l'un et de l'autre par la vigueur adulte de
son Style sans pédantisme, sans affectation , sans manière , qui s'affranchit déjà des archaïsmes du premier, qui ne tombe pas encore dans les néologismes du second, et qui a tous les ayantages ^'une langue faite. Ce qui le caractérise, c'est cette ironie de bon ton, naturelle à un homme qui joint assez d'esprit à beaucoup de savoir pour estimer le savoir lui-même à sa véritable valeur, et qui se joue de son érudition avec la moqueuse gaieté du septicisme , parce qu'il n'a pas besoin d'être savant pour être quelque chose. C'est, si l'on veut , la fatuité d'un homme du monde qui s'est acquis le droit de railler, les pédans par des études plus fortes que les études des pédans , et qui ne se mêle à leurs débats que pour leur en laisser le ridicule. C'est surtout l'instinct du conteilr aimable qui fait volontiers rentrer l'historiette jusque dans ses parenthèses, et l'expansion rieuse du philosophe insouciant qui fait consister la sagesse à
50 BON AVENTURE DESPERIERS.
rire de toutes choses. On mettroit à Talam-* bic tous les lourds ouvrages de Nicolas De-* nisot, de Jacques Pelletier et d'Élie Yinet, sans en tirer un atonie de Tesprit de Des* periers. La proposition qui leur attribue un des ouvrages de Desperiers ne peut pas être soutenue.
Les Discours de Desperiers (qu'on me permette de convertir cette hypothèse en fait) appartiennent à ce genre d'écrits que Ton connoissoit alors sous le nom de Diverses leçons, et qui aboutirent, sans beaur coup varier dans leur forme » au livre le plus émibent de notre ancienne littérature, les Essais de Montaigne. La philosophie sérieuse a moins de part aux Discours qu'aux Essais , ou plutôt , elle y est déguisée sous une irome si fine et si railleuse , que bien peu d'esprits pouYoient en pénétrer le mystère. A cela près , c'est un ouvrage d'examm sceptique , phis particulièrement appUqué aux études historiques et littéraires.
BONAYENTURE 1>ESPERIERS. 51
à la grammaire et à l'archéologie. L'érudition ne s'étoit jamais montrée aussi spirituelle et aussi aimable que dans ces vingt chapitres » où le savoir d'Henri Estienne est assaisonné de tout le sel attique de Rabelais. L'étymologie , si mal connue jusque là , y est traitée avec une p^étration exquise; les traditions héréditaires de ces nombreuses générations de savans , dont Topiniœi s'accréditât de siècle en lûècle, y sont présentées sous un point de vue moqueur qui en détruit le {Nrestige. Bien ne se raj^roche autant, dans les trois grandes époques de notre littérature, du persiflage de Voltaire. Le style même se ressent de cette anticipaticm sur l'âge de l'esprit françois , parvenu à son plus haut degré de raiBnement ; il est vif, coidant , enjmié , toujours jmr, jusque dans son affectation badine. J'«n citerai pour exemple, et non sans dessein, un passage où il est fait allusion à qudques pédans qui oorrigeoient tes ver^s de Tiérpppe :
62 BON AVENTURE DESPERIER^.
c Puisque nostre langage actud est sans quantité (je diray quelque jour ce que j'y en trouve , s'il plaist à Dieu) , quand nous venons à parler les langues estranges, nous ne gardons la quantité naturelle desdits langages^ que nous n'avons pas naturellement, si nous n'y estudions bien à bon escient , et ne l'apprenons de ceux qui ont naturels tels langages. Yoyla pourquoy vous ne trouvés aujourdui homme qui , en parlanty garde ceste quantité en grec et latin, parce qu'il n'y a plus de gens qui parlent naturellement ces langages dcmt on puisse ouïr la vrnye prononciation , et qu'ils ne se trouvent qu'aux livres , qui sont muets -, coœme sçavés. Quand doncques aujourdui je veus faire un vers latin , je vay voi^ en Virgile quelle quantité ont les syUabes des mots que je veus mettre en mon vers : au^trement ne puis rien faire, et ne cognois que la première syllabe d'arma soit longue et l'autre courte, sinon que Yii^le me l'en-
BONAYENTURE DESPERIERS. 53
seigne, ou quelque autre ancien d'authorité.
Mais qui a appris à Virgile que telle estoit la quantité de ces deux syllabes? Est-ce point le poëte Lucrèce, ou Enne qu'il lisoit tant, ou quelque autre de devant luy ? Non, c'est nature (ne me venez icy sophistiquer sur ce mot de nature , je vous prie), car tout le monde à Romme, hommes, femmas, grans et petits, nobles et vilains, parloient le langage que voyés en Virgile et autres autheurs latins, et prononçoient arma, la première syllabe longue, et la seconde courte :
et Vir^e, incontinant qu'il a esté né, l'a ouï ainsi prononcer à sanourrice,etestantgrand en a ainsi usé pour la mesure de son vers hé*? rolque. Que si quelqu'un doute de ce que je dy , qu'il ailhe lire le troisième livre de l'Orateur de Cicéron, et trouvera vers la fin que si ce grand Domine , alias , grand fnagister de nostre pays, qui a voulu adroisser un qui a plus d'escus que luy , parloit aujourdui son ramage à Romme , devant
les poîssonnières qui y^idoient les bonnes htiistres à Lucide, elles l'àppelleroient phis barbare qu'il n'est rébarbatif, quoy qu'il fasse du fin. Et &ut que je die icy, que je suis tout estonné de la mervelheuse audace d'un Espagnol , d'un Gaulms , de quelques Âlemans et Italiens , qui , en nostre temps, ont osé entreprendre de corriger les vers de Térence. les grans fols ! barbares, qui ne sçavés ni sçaurés jamais prononcer droit la moindre syllabe qui soit en ce latin, osés^ vous mettre là la main ? J'entens bien que les anciens escrivains ont corrœnpu et gasté ce pauvre poète, et trouverois bon à mer^ yelhes qu'il ftis rabilhé : mais qui est celui-^ là qui aujourdui le pourroit faire, et laudch bvmus enm ? Lessés cela, quenalhe, et. vous allés dormir , ni touchés , profanes , à ces saintes reliques : et s'il y a quelque chose que trouvés bonne à vostre goust, dites-en, faites-en tels livres que voudrés, mais n'y touchés. Car que sçavés-vous si ce langage
BONAYENTURE DESPERIERS. (!S
coulant et commun de Homme ne passoit point des syllabes, que les grans messeres faisoient plus longues et poisantes, comme ils se portoient? Et au contraire, si n'estendoit point quelquefcHS les courtes? Davantage ne sçavés-TOus pas , et mesme par plusieurs lieux de Plante , qu'on faisoit des solœcismes, des fautes, et la prononciation des paroles sotes et nouvelles, tout ainsi que voyés en nos tant plaisans badinages de France, et ce tout à gardefaitë pour faire rire les assistans ? Je pren le cas que le comique faisant parler un yvroigne qui chancelle, un courroucé jusques à estre hors de sens , une folete chamberiere d'estrange pais , un vielhard tout blanc , tremblant , aie tout exprès pour le personnage mis ou plus ou moins de temps ans vers , de sorte qu'à ton aulne tu trouves une iambe en un trochalque , ou un trochœe en un iambique, tu me viendrai incontinant faire là du corrigeart, et gai^r ce qui estoit bien? Mau de pipe te bire. •
56 BONAYENTURE DESPERIERS.
L'Espagnol dont il est question dans cette jnquante et judicieuse diatribe est certainement le Portugais Govea qui enseignoit publiquement » à Lyon , pendant les deux dernières années de la vie de Desperiers , le Terenlius pristpio splendori resiituttis , publié peu de temps après, et c^1;e circonstance a toute la précision d'une date. Plusieurs autres passages des Discours marquant , en effet » qu'ils tinrent composés à Lyon , et vers la même époque. Mais ce qui les donne incontestablement à Desperiers, je le répète , c'est le style. Il n'y avoit plus personne, et il n'y avoit personne encore qui écrivit dans ce goût. La singulière dissertation sur là manière d'entoucher les tues et gtdtemes , si bizarrement annexée à ces mélanges d'histoire et de haute littérature, est une preuve de plus. On sait déjà que cet art, qui étoit un des divertissemens favoris de Desperiers, avoit contribué à ses succès. C'étoit donc à Desperiers qu'il ap-
BONAYENTUKE DESPERIERS. 67
partenoit d'en écrire. Et qui auroit pu le faire avec cette érudition facile et cette gaieté libertine qui le caractérise , si ce n*étoit Desperiers lui-même ? Les savans artistes qui s'occupent des vicissitudes et des progrès de la facture instrumentale diroient mieux que moi si Desperiers a contribué , comme je le pense , au perfectionnement de la guitare ; ce n'est pas là mon affaire. Ce que j'avois à cœur de déhiontrer, c'est qu'il a contribué au perfectionnement de la langue , et qu'il est f&cheux qu'une édition complète et bien soignée de ses Œuvres ait manqué jusqu'ici à notre bibliothèque classique. On y viendra, peutêtre, quand la littérature du siècle , fatiguée de produire pour le lendemain, laissera quelques jours de relâche à nos presses. En attendant, il faut laisser passer les poésies rêveuses , les romans intimes et les feuilletons.
Les Nouvelles Bé créations et Joyeuz De-
58 BONAYENTURE DESPEHIEHS.
vis, de Desperiers , le dernier de ses ouvrages posthumes, dans Tordre de publication»
parurent à Lyon en 1558, petit in-4^, au même instant où paroissoit à Paris, par une remarquable coïncidence , l'Histoire des Amants fortunezy mise au jour par Pierre Boaistuau , dit Launay . C'est ici là première édition des Nouvelles de Marguerite de Valois , mais fort différent(3 de la seconde , publiée par Gruget, en 1559, et par le nombre des contes, et par leur disposition, et par une grande partie des leçons du texte, et par une circonstance bien plus digne encore de considération : c'est que , suivant les expressions de Gruget, c le nom de Marguerite y est obmiz ou celé. > Ceci me paroit s^expliquer très facilement, et le lecteur sera probablement de mon avis, s'il se rappelle les circonstances dans lesquelles et pour lesquelles ces deux ouvrages furent composés.
J'ai dit que les contes et les nouvelles
BONAYEMTURE DESPERIERS. 59
étoient depuis long-temps un des divertis* semens habituels des soirées de la haute société françoise, comme le furent depuis les proverbes et les parades. Tout le monde y contribuoit à son tour, et la reine de Navarre y avoit certainement contribué comme les autres , dans le cercle brillant qu'elfe dominoit de toute la hauteur de son rang et de son esprit. Les compositions médiocres ou mauvaises, tolérées par la politesse d'une cour indulgente , ne vi voient pas au delà des bornes de la veillée ; les autres se cotiservoient , au contraii^ , avec soin, et devenoient peu à peu les matériaux d'un livre qui n'avoit plus besoin que d'être revu par un secrétaire intelligent. L'ajustement de ce travail à mi cadre dans la manière de Boccace étoit aussi, sans doute, du ressort de la rédaction définitive. Il est parfaitement évident pour moi que Y Heptaméron ne s'est pas formé autrement.
Qu'est-ce donc que Y Heptaméron y sinon
60 BON AVENTURE DESPERIERS.
un recueil de contes et de nouvelles lus chez la reine de Navarre par les beaux esprits de son temps, c'est-à-dire par Pelletier, par Denisot , et surtout par Bonaventure Desperiers lui-même, qu'il est si facile d'y reconnoître? Mai^erite n'y est pas méconnoisssable non plus , car elle avoit son style à elle, comme tous les écrivains de cette époque naïve et créatrice , où les génies les moins heureux imprimoient cependant un sceau particulier à leurs paroles. Le style de Marguerite n'étoit pas des meilleurs , il s'en faut de beaucoup. Il est généralement lâche, diffos et embar* rassé , tirant à la manière et au précieux , quand il n'est pas tendu, lourd et mystique.
Rien ne diffère davantage du style abcmdant , facile , énergique , pittoresque et original de Desperiers , qui ne peut se confondre avec aucun autre, dans la période à laquelle il appartient, et qu'aucun autre n'a surpassé depuis. Les contes nombreux de
BONAYENTURE DESPËRIERS. 61
VHeptaméron qui portent ce caractère sont donc l'ouvrage de Desperiers, et la propriété ne lui en seroit pas plus assurée» s'il les avoit signés un à un » au lieu d'abandonner leur fortune aux volontés de sa royale maîtressel Je regrette profondément qu'un homme de la portée d'esprit de La Monnoye n'ait pas constaté cette différence ou consacré cette restitution par quelques apostilles manuscrites à la marge d'une édition ancienne; mais tout lecteur qui âura fait une étude attentive des autres écrits de Desperiers saura bien le retrouver dans celui-ci*. Il n'y a pas moyen de s'y tromper.
La parfaite mesure de bienséance qui existoit au moment où nous parlons dans le monde littéraire , comme dans tout le reste du monde social, ne permettoit pas aux amis de Desperiers de publier les Contes que YHeptaméron n'avoit pas recueillis, tant que T Jïep/ameron n'avoit pas paru. L'hom-
62 BONAYE^TURE DESPERIERS.
mage de la collection entière étoit bien dû à Marguerite , puisque ses principaux auteurs étoient ses domestiques ou ses anus , titres qui se confondoient alors, jusqu'à un certain point, dans le sens conune dans Tétymologie, mais dont notre aristocratie bourgeoise n'a pas compris les rapports. Il falloit donc que les éditeurs de Mai^erite et Iqs éditeurs de Desperiers s'entendissent avant tout sur la composition de leur recueil respectif, et c'est apparemment pour cela que Pelletier venoit coaîéte^ à Paris ayec Boaistuau, quand Denisot fiit mort; les contes qui furent écartés ou repoussés, quelques-uns pour leur brièveté , quelques autres pour leur licence , un certain nombre parce qu'ils, ne pouvoient s'assortir au caractère convenu de l'interlocuteur , et le plus grand nombre, peut-être, parce qu'ils avoient perdu le piquant de l'anecdote et le sel de la nouveauté, furent renvoyés aux Nouvelles Récréations et Joyeux Davis, où
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ils ne %urent pas mal. Quant aux droits de Tauteur , Pelletier , qui avoit , dit-on , pris assez de part à cette œuvre libre et facile pour revendiquer une partie de son succès, n'hésita pas à en faire honneur à son ami et à son maître, Bonaventure Desperiers, qui étoit mort depuis vingt ans ; et nous ne savons que par des inductions dont je vais m'occuper tout de suite que Pelletier et Denisot ont quelque chose à réclamer dans Fouvrage. C'étoit là le véritable siècle d*or de la probité Uttéraire, et nos associations fiscales et tracassières le rendront de plus en plus regrettable. Il est horrible de penser qu'il a £s41u , dans le code sacré de la république des lettres , des mesures préventives contre le vol.
Je suis loin toutefois de penser, comme La Monnoye, que cette coopération de Pelletier et de Denisot ait été fort considérable. Plus j'ai relu les Contes de Desperiers, plus j'y ai trouvé de simultanéité dans la forme,
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dans les tours , dans le mouvement du style.
Quoiqu*il y ait des exemples nombreux , dans les lettres conmie dans les arts , de cette aptitude à Timitation, je ne Taccorde pas sans regret, et surtout sans réserve , à Pelletier et à Denisot, qui n'ont jamais eu le bonheur de ressembler à Desperiei*s , si ce n'est dans les écrits de Desperiers où l'on veut qu'ils aient pris part. Je conviens très volontiers cependant que Desperiers, mort avant 1544, et selon moi en 1S39, n'a pas pu parler de' la mort du président Lizet, décédé en 1554 (nouvelle XIX), et de celle de René du Bellay, évéque du Mans , qui ne cessa de vivre qu'en 1556 (nouvelle XXIX).
n en est de même de deux ou trois faits pareils que La Monnoye a recueillis avant moi, et probablement de quelques autres qui nous ont échappé à tous deux. Mais qu'est-ce que cela prouve? Ces phrases : naguères décédé^ décédé évesque du Mans^ etc., ne sont autre chose que des incises qu'un éditeur
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soigneux laisse volontiers tomber dans son texte pour en certifier Tauthenticité ou pour en rafraîchir la date. Il ne seroit même pas étonnant que les noms propres auxquels Desperiers aime à rattacher ses historiettes eussent été souvent remplacés par des noms plus récens» plus populaires , plus capables de prêter ce qu'on appelle aujourd'hui un intérêt piquant d'actualité aux jolis récits du conteur. L'auteur même qui publieroit son ouvrage après l'avoir gardé vingt ans en portefeuille, ne négligeroitpas ce moyen facile de le rajeunir, et il est tout simple que l'éditeur de Desperiers s'en soit avisé ; car, à son défaut , l'idée en seroit venue au libraire. Laissons donc à Denisot et à Pelletier , puisqu'on en est convenu , l'honneur d'une collaboration notodeste dans les ouvrages de leur maître, mais gardons-noijis bien de pousser cette concession trop loin. Si Pelletier et Denisot avoient pu s'élever quelque part à la hauteur du talent de Despe-
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riers, ils n'auroient pad caché cette brillante faculté dans les Contes et dans les Discours de Desperiers , eux qui ont vécu assez long-temps pour la manifester dans leurs livres, et qui ont fait malheureusement assez de livres pour nous donner toute leur mesure. Il n'y a qu'un Habelais, qu'un Marot, qu'un Montaigne, qu'unDesperiers dans une littérature; des Denisot et des Pelletier, il y en a mille.
Ce que Von concluroit de tout ceci, à supposer que Ton voulût bien en conclure quelque chose, c'est que Desperiers est le véritable et presque le seul auteur de VHepiamérm, comme des Nouvelles Récréations.
Je ne fais paà difficulté d'avancer que je n'en doute pas, et que je partage complètement l'opiniim de Boaistuau, qui n'a pas eu d'autre motif pour obmettre et ce ter le nom de la reine de Navarre. La restitution de ce nom, faite par Gruget, ne me paroit qu'un hommage de courtisan ; mais je suis très
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loin de penser qu'il faut eîùkôer le nom de Marguerite du titre de YHeptaméran pour rendre à Dei^ieriers ce délioieux ouvrage.
VUeptainéron appartient à la spirituelle et sarante princesse sons les ausi»ees de la<« quelle il fiit écrit. Il luia{q[»rtient pat droit de suzeraineté , comme les Cent Nùweileê apparti^ment à Louis XI^ qui n'en a {»>* biJUIemâit pas composé une seule* Up sou»
yerain qui aime les lettres» qui appelle au* tour de lui ceux qui les cultivent, et qui jouit de leurs travaux en les couvrant d'une faveur intelligence , m^te bien ses d^Kts d'auteur dans les chefianl'oeuvre de srâ siècle. Je comprendrois à merveille qu'une édition du plus parfSsdt de tous les théâtres i dumonde f&t mise au jour sous ce titre «n- \ gulîer : OEuvres de Molière et deLouisXIFf ^ car cela seroit juste et vrai. Cd;te grande et utile influence des rois sur la civJlisation.des sodétésfâr les lettres estd'aiUeurs foot pas^ sée de mode» et îl ne faut pas décourager
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ceux qui seroient tentés de la remettre en honneur.
Il ne me reste plus que quelques mots à dire* Pourquoi Desperiers n*est-il pas plus connu ? Pourquoi s'est-il passé trois siècles entre le jour de sa mort et le jour où paroît sa première biographie ? Pourquoi ce charmant écrivain n'a-t-il jamais eu Tayantage si vulgaire et si sottement prodigué d'une édition complète? Les Italiens ont par douzaine des quinqiiecerUistes illustres» et ils les réimpriment tous les mois. Nous en avons cinq qu'cm ne lit plus ou qu'on ne lit guère, Rabelais» Marot» Desperiers» Henri Estienne et Montaigne» et il en est deux dont personne n'a jamais vu tous les ouvrages. Pour se former une collection bien entière des petits chefis-d'œuvre de Desperiers» il faut la patience d'un bouquiniste et la fortune d'un agent de change. Dieu me garde de désapprouver la promiscuité presque fastidieuse des éditions de ces vieux romanciers dont
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Villon débrouilla Tart confus , et qui surchargent aujourd'hui de leurs somptueuses réimpressions les brillantes tablettes de Techener ; mais pourquoi Desperiers , qui est un de nos excellons textes de langue , manque -t -il à toutes les bibliothèques?
Pourquoi en est-il de même de ces beaux livres françois d'Henri Ëstienne , qui auroient déjà cessé d*exister, si ses presses , ses types et ses papiers n*avoient pas mieux valu que les nôtres ? Voilà des questions qui méritent d'être approfondies avec soin , et je. les soumettrai hardiment à la librairîe lettrée... quand elle nous sera revenue.
^^^^ H ! qu'il foudroit de puissance d'es< ^^^i prit à l'écrivain pour qu'il pût se d^&ndre de laisser jouer un rôle à l'homme personnel dans l'analyse et dans le développement de ses impressions !
Quoique mon individualité ne soit pas chose de plus de conséquence à mes yeux qu'à ceux du public.j'aisouventéprouvé ce sentiment avec une mortiflcaticm amère, et je dois au moins en faire l'aveu pour sauver l'honneur de ma philosophie.
Hélas ! disois-je Tautre jour en pensant tristement à ce qui reste d'éventuel dans ma laborieuse vie, c'est donc là qu'aboutit ce qu'on appelle une carrière d'hommes de lettres? Un oubli éternel après la mort, si ce n'est auparavant ! C'étoît bien la peine d'écrire !
Cependant j'ai été banni comme Dante, prisonnier comme Le Tasse , et plus sottement amoureux que Pétrarque. Me voilà bientôt aveugle comme le divin Homère et le divin Milton. Je ne suis pas tout-à-fait aussi boiteux que Byron. mais je tirois le pistolet mieux que lui. Je sais au moins autant d'histoire naturelle que Goethe, je me connois en vieux livres aussi bien que Walter Scott, et je prends tous les jours une tasse de café de plus que Voltaire. Ce sont là des faits incontestables et dont la postérité ne saura jamais un mot , au cas qu'il nous advienne une postérité.
n faut bien, repris-je après un quart
d'heure de méditation, qu'il m'ait manqué quelque chose.
Il m'en a manqué deux, ajoutai-je quand la demi-heure sonna.
La première, c'est le talent qui mérite la renonamée ;
La seconde, c'est le bénéfice inexplicable du hasard qui la donne.
Et il arriva, par ce phénomène de psychologie, qui est inexplicable aussi, mais qu'on est convenu d'appeler la liaison des idées, que je commençois une notice.
Ce seroit une biographie assez curieuse que celle des honunes de talent, que dis-'je? des hommes de génie, qui ont été victimes de la fatalité des réputations. On pourroit lui donner pour épigraphe: Diis ignotis.
Il m'a pris souvent envie de profiter des douxloisirsquela politique laisse maintenant aux lettres pour en esquisser un chapitre.
En littérature conune en stratégie, on ne tient compte qlie du bonheur.
Il en est de Taudace littéraire comme des conspirations : sous peine d'ignominie, il faut qu'elle réussisse.
Un fait certain» cependant, c'est que, dans la littérature, dans les sciences, dans les arts, les audacieux sont les précurseurs de la pensée , les promoteurs de l'esprit humain, les conquérans de Tayerûr.
Il est cent fois plus difficile au génie d'imprimer une grande impulsion littéraire qu'à l'esprit d'en tirer parti.
Ces considérations (ont naître une réflexion fort triste. Le grand tort des classiques, en France, n'est pas d'avoir prévalu, car ils dev(Ment prévabîr ; c'est d'avoir prévalu timidem^t*
Le grand malheur dà cette littérature, c'est d'avoir subi la dictature de Boileau, qui n'étdt , peut-être , pas assez fort pour en exercer une. Faites Molière , pai* exemple , régulateur souverain du goût d'un siècle, et vous aurez la perfection.
CYRANO DE BEHGEnAC. 7S
Boileau ftit un grand homme, sans doute ; mais Teunuque de Justinien Ait un grand homme aussi. Bdleau est le brillant Narsès de nc^re poésie.
Un autre malheur, c'est notre foi moutonnière à la parole du maître. Tout ce que Boileau a flétri s'est trouvé bien flétri, mémo Quinault, qui ne manquoit pas d'inspiration lyii(pie ; même BrâKBuf , qui avdt un tout autre feu d'imagination que Biseau , et qui ^ûsoit les yers aussi bien que lui , quand il les fsËSoit bien.
^oiieau tolérmt La F^ontaine, parce que le hasard les avoit faits amis. Il ne le goûtmtpas.
Su^)06ez une brouiUerie entre Boileau et Là Fontâi&e, et lliomme 4e génie ne vous senoft connu aujourd'hui que par les sarcasmes du satirique.
le crois que Boileau n'a parié de Cyrano qu'une fois :
J'aime mieux Bergerac et âa burlesque audace Que ces vers oà Motin se morfond et nous glace.
Le jugement est resté ; mais il est incomplet, et, qui pis est, il est faux. Cyrano a de Taudace dans le burlesque ; mais il en a partout. Les belles scènes à'Jgrippine ne sont pas burlesques . L'ironie peut y être semée avec trop de profusion ; mais Tironie n'est pas plus burlesque dans Agrippine que dans Nicomède.
Boileau rencontre aussi mal sur Motin que sur Bergerac. Motin aussi avoit de l'audace, et une audace peu commune, qu'il a malheureusement dépensée en priapées. La compétence de Boileau ne s'étendoit pas jusque-là.
L'aspect sous lequel il faut considérer Cyrano est beaucoup plus lai^e. C'étoit un talent irrégulier, inégal, capricieux, confus, répréhensible sur une multitude de points ; mais c'étoit un talent de mouvement et d'invention. On ne s'en doute pas.
Peu de littérateurs connoissent le nom de
Bergerac autrement que par les vers de Boileau. Et qui a lu Bergerac?
A leconsidérer en lui-même, c'étoit un singulier homme ; c'étoit l'homme de ses livres, un mélange du matamore et du pédant.
Son éducation scientifique paroit avoir été très forte, extrêmement avancée sur celle de son siècle, comme on dit aujourd'hui. Il suffit de jeter un coup d'œil sur sa vie, si courte et si pleine , pour comprendre qu'il en ait tiré si peu de parti.
À dix-huit ans il étoit fameux par ses duels.On ne s'illustroit pas autrement alors. La compagnie où il servoit à dix-neuf ans Tavoit surnommé le démon de la bravoure, et c'étoit une compagnie de Gascons, ce que je ne prends pas ici dans l'acception injuste du mot. M. Bret ou Lebret , son éditeur et sou camarade , qui étoit Gascon aussi dans toutes les acceptions possibles, dit que ses jours de service pouvoient se compter par ses affaires.
A vingt ans il fut blessé, au siège de Mouzon, d'un coup de mousquet au travers du corps, et quelques mois après, d'un coup d epée dans la gorge, au siège d'Arras.
Cyrano étoit alors un fort joli garçcm aux balafres près, qui ne gâtrat rien à un beau visage^ môme dans Topinion des fea> mes. Cette difformité acdule^elle le rendoit haineux, cependant, pour les gens qui paroissoieiit trop attentifs aux nombrem^s taillades dont son pez était cicatrisé.
Ce qu'il y a de i^ngulier, c'est qu'il atoit d'ailleurs un caractère înoffensif et ddum , et qu'il ne mépriâpit rien autant qu'un ^pa-^ dassîn de profession. Il s'étoit trouvé dans cent rencontres comme second, pas une seule fois pour lui-même.
On en cite un^ qui figureroit dans les exploits des Amàdis. Le jeune linière , connu par l'acrimonie de ses épigrammes et de ses satires, s'étoit attiré. j[a. haine d'un très grand seigneur , qui avoit aposté une
centaine d'assassins sur sa route. Linière n'étoit pas brave, les libellistes ne le S(»it jamais. On jugea cependant qu'il ne falloit pas moins de champions contre Tami de Cyrano, qui ne £adsoit point de satires, qui ne s'attaquoit qu'à ses ennemis, mais qui se méloit trop volontiers dans la querelle des gens qui l'intéressoient. Linière avoit, commeon voit, d'excellentes raisons pour ne pas aller coucher chez lui. Cyrano Ty décida , en n'exigeant de lui que de porter une lanterne pour éclairer lechamp de bataille. Neuf des assaillans forent relevés , au pmnt du jour, vers les fossés de la porte de Nesle. Il y en avoit deux morts et sept agonisans ; le reste s'étoit enfiii. Cette histoire devint pubUque ; tous les pamphlets du temps en font mention, et jamais elle n'a été démentie.
Cyrano mouitit eii 1655, à Tège de trentecinq ans, des suites d'une blessure à la tête, aprèë deux oiu trois alis de maladie.
Agrippine et le Pédant joué avoient paru
Il
en 1 654 ^ mais ils doivent avoir été composés plusieurs années auparavant. Depuis longtemps Cyrano n*écrivoit plus. Conmie ce genre d'ouvrage recevoit, à cette époque, la publicité de la transcription et de la lecture Wen avant celle de la représentation, je crois fermement, et tout l'annonce, (ja'Agrippine est antérieure aux chefs-d'œuvre de Corneille, qui s'en est souvenu plus d'une fois. Cyrano avoit trop de prétentions et trop de titres à ^'originalité pour être le plagiaire de personne, et il n'y avoit pas de raison , au contraire, pour que Corneille se gênât plus avec Cyrano qu'avec Diamante, Guilhen de Castro et Caldéron.
Agrippine est évidemment une œuvre de jeune homme ; ce n'est pas une œuvre de fou, et Voltaire a dit, avec son impertubable assurance , que Cyrano étoit moït fou , à la suite d'une longue folie. Cette allégation pourroit bien n'être qu'un chapitre à ajouter au recueil des calomnies de Voltaire, qui se-
roit encore plus volumineux que celui de ses Erreurs. *
Ce qu'il ccmvient donc de voir et de juger dans Cyrano, c'est le contemporain de Conieille et le précurseur de Molière.
Agrippine n'est pas une bonne tragédie ; il s'en faut de beaucoup. C'est un tissu de méprises et de fausses ententes qui touchent à la parodie. Racine auroit pu, toutefois, y dérober quelque chose de mieux que la scène aux écoutes qui gâte Britannicus.
Sous le rapport du style, les taches y sont fréquentes, mais les endroits qui sont beaux sont admirables.
Le principal défaut de Bergerac est celui deson temps, cette enflure espagnole, qu'on croyoit romaine, et qui avoit été introduite en effet chez lesRomahis par l'Espagnol Senèque le tragique. Aucun de nos auteurs n'en étoit exempt , et Corneille pas plus qu'un autre. •*
Nous inclinons beaucoup à ce genre rodo-
mcmt et capitanesque dont il reste des traces jusque dans nos vaudevilles. Si jamais poëte ftit excusable de s'y abandonner, c'est Cyrano rhonune de guerre, Cyrano le duelliste, Cyrano né à Bei^erac.
Quand il tombe dans l'enflure, il enchérit sur les hyperix)les qu'on a tant re{Mrochées à la première scène de Pompée f mais personne n'a mieux exprimé les idées simples en les relevant par une sorte de magnificence naturelle qui lui est propre.
C'est en vain que Séjan s'est flatté d'avoir fait passer toute la col^ô d'Âgrippine sur Tibère:
Elle feint de le croire;
Pèlir un temps sur to haine elle en<fofcl sa mémoire.
ÈUe n'a point oublié, cependant, les dernières paroles de Germanicus expirant :
c On me plaindra partout o4 je suis renommé; « Mais pour vous, vengez-moi, si vous m'avez aimé ! >
Il demanda vengèaïice, et ne îobtiendiroit pas I
L'hypoerisie de Tibère, qui lui offre le diadème, n a pas mieux réussi à Tabuser :
Quoi ! désaccoutumé du visage d'an traître, L'as-tu vu sans le voir et sans le reconnottre ! Je t'excuse pourtant ; non, tu ne l'as point vu : Il étoit trop masqué pour être reconnu.
Un homme franc, ouvert, sans haine, sans colère, Incapable de peur, ce n'est point là Tibère; Mais Tibère est caché derrière tout cela
L'espoir de la vengeance promise à son époux absorbe toutes ses autres pensées^ et la passionne quelquefois jusqu'à lextase :
Il semble que la jde au milieu de mes sens Reproduise mon eœur partout où Je la sens!
Si le tyran croit avoir pénétré ses desseins, sa justification est mi modèle de logique et de simplicité :
Pour paraître innocent il faut être coupable; D'une prompte réplique on est bien plus capable, Parœ que Ton apporte an complot déclaré Contre l'aceusateuAi esprit préparé.
Ses vœux sont enfin satisfaits à demi. Séjan va mourir ; mais c'est peu pour l'implacable Âgrippine, si Tame de son ennemi vaincu n'est torturée de toutes les appréhensions qui précèdent le supplice :
Elle sait de sa fln le terrible appareil.
elle lui en raconte d'avance les circonstances épouvantables avec une volupté barbare:
Tu vas yoir les enfans te demander leurs pères. Les femmes leurs maris, et les frères leurs frères. Qui pour se consoler en foule s'étouffans Iront voir à leur rage inmioler tes enfans.
Ton fib, ton bâritierà la haine de Rome»
Va tomber, quoiqn'enfant,du suppliced'un homme.
Sur la réponse de Séjan :
Cela n'est que la mort, et n'a rien qui m'émenye,
Âgrippine recourt au dernier moyen que lui suggère son imagination épuisée d'inventions cruelles, dont l'effet trop rapproché doit trahir sa fureur. EU? cherche à s'armer
contré Séjan des épouvantes de l'avenir et de la justice des dieux :
Mais cette incertitude où mène le trépas?
SEJAN.
£tois-je malheureux lorsque je n'étois pas !
Une heure après la mort notre ame éyanouie Sera ce qu'elle étoit une heure ayant la vie...
J'ai beau plonger mon ame et mes regards funèbres Dans ce yaste néant et ces longues ténèbres; J'y rencontre partout un état sans douleur Qui n'élèye à mon front ni trouble ni terreur ; Et puisque Ton ne reste après ce grand passage Que le songe léger d'une légère image, Puisque le coup latal ne fait ni mal ni bien, Vivant parce qu'on est, mort parce qu'on n'est rien, Pourquoi perdre à regret la lumière reçue Qu'on ne peut regretter après qu'elle est perdue r
Je m'arrête à ce passage parce que je le crois déoisif. Il est rare de trouver douze vers de suite de ce style, même dans lesclassiques.
Veut-on des traits sublimes ? Livilla re-
proche à Agrippine d'aimer Séjan ; celle-cti lui répond :
Il yoos sied mieux qu'à moi d'aimer an adultère , Après raasassinat d'un époux et d'un frère.
UVILLA.
Sont-ils ressuscites pour vous le révéler?
AORirPIlf B.
S'ils sortoientdu cercueil ils vous feroient trembler.
Et ce vers répété si souvent depuis :
Périsse Tunivers pourvu que je me venge !
Et ceux-cî, qui ont toute la précision et toute la profondeur de Tacite :