‹ Bonaventure Désperiers: Cirano de BergeracChapitre 4 sur 4 · TIBÈRE · texte numérisé non relu

TIBÈRE

C'est assez.

Dans cet impitoyable C'est assez, le poète a disparu. C'est Tibère tout entier.

C'est à la tragédie d'Jgrippine que Cyrano dut une réputation d'ipipiété qu'il ne méritoit pr(d[)ablement pas, car il n'a jamais offensé, dans ses écrits, ni la religion ni les mœurs. Il avoit fait de Séjan un athée, et c'est une pensée à la fois très philosophique et très dramatique. Un méchant absolu qui n'est pas athée est le plus in-

compréhensible des phénomènes. Mais ce déyelq)pement conséquent et Imnineux d'mi caractère complet annonçoit alors des aperçus profonds du cœur de l'homme, qui n'étoient pas communs du temps de Cyrano , où Ton ne voyoit dans une époque qu'une action, et dans les héros de l'action qu^ des personnages soumis aux lois de sa disposition, de ses péripéties et de son dénouement. Une ame ainsi mise à nu avec tous les ressorts secrets de ses mouvemens et de ses passions , il faut pour la trouver franchir les siècles depuis Homère jusqu'à Shakespeare; et puis, je tremble de l'écrire, il faut s'arrêter à Cyrano en attendant un poëte plus parfait. C'est plus tard qu'arrivera le Don Juan , qui est une figure bien plus achevée que Tartufe, et le chefd'œuvre de tous les théâtres.

Quoi qu'il en soit, les vers que j*ai rapportés, et quelques autres vers non moins beaux, que je ne rapporte point, parce

qu'ils traînent dans les recueils d'anecdotes, irritèrent la bile de quelques bigots qui n'entendoient rien aux privilèges de la poésie. Cette cohue de bipèdes féroces, à face presque humaine , qui est toujours la même, sous le drapeau de la religion et sous celui de Timpiété, inonda le théâtre pour surprendre le sacrilège sur le fait; mais elle se méprit, conmie à l'ordinaire, sur le prétexte de ses brutales fureurs.

Après avoir laissé passer des blasphèmes fort intelligibles , elle ne se contint plus à ces paroles de Séjan :

Frappons; voilà Y hostie, et Toccasion presse !

Une équivoque aussi stupide entre Teucharistie et Texcellent mot françois qui signifioit victime en sa plus noble acception, est bien digne des gens qui fauchèrent, il y a quelques années, les fleurs emblématiques de la Gaule indépendante, par haine pour un fer de lance qui a été figuré autrefois

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dan8 leur blason national. Refsûtes d'anciennes institutions, refaites des idées droites et naïves» refaites des mœurs républicaines avec de pareilles intelligences : je vous le souhaite.

Lie lion de la révolution, lion dégénéré, qui auroit traîné volontiers le char d'Héliogabale, Mirabeau est aussi stujnde que la populace dans le jugement qu'il porte de la tragédie à^Jgrippine, où il ne voit qu'un traité d'athéisme avec privilège du m.

Jgrippine est tout simplement une tragédie où il y a un athée, un athée pervers, un athée qui expie ses crimes, et qui tombe justement sous le sceptre sanglant d'un tyran dont il fut le complice et le si^^aire.

C'est une grande leçon de l'histoire, et ses applications, conmie celles de toutes les leçons de l'histoire, ne peuvent tourner qu'à l'avantage de la morale éternelle. Ce qui manque à la moi*ale d^Àgrippine^ selon la constitution du vieux drame, c'est la rému-

nération de la vertu. Le persomiage vertueux n'y est nuUe part, car on n*au^it su où le prendre, et si Tintérêt s'y portoit sur quoiqu'un, ce saroit sur Câligula. Pourquoi pas? Dans les tyrannies mcmarchiques ou populaires , ceux qui vengent le genre humain des méchans, ce s(mt les médians. La providence n'aliène jamais complètement ses droits sur le crime ; elle les fait seulement exercer pap qui lui convient.

L'ouvrage le plus connu de Cyrano, c'est le Pédant joué, qm ne vaut pas mieux comme comédie qa*Agrippine comme tragédie, mais dans lequel il y a de la gaieté, de Tori^alité, du sel acre d'Âristo{diane, du brio de Machiavd ot de Fir^izuola , des intentkms comiques pour dix comédies. Il y a des gens qui aimennent mieux l'avoir fait que tout le théâtre de M. Nivelle de la Chaussée, et Molière seroit peut-être de ces gens-là , car il y a puisé à pleines mains .

Il disoit fort convenablement pour s'ex-

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cuser : Je prends mon bien où je le trouvé :

mais ce n*est pas un petit éloge pour Cyrano que d'avoir dérobé Mdière à Tavance.

La comédie Françoise , du temps de Gyrano, n'étoil qu'un imbroglio à TitaUenne ou à l'espagnole.

Depuis Patelin et quelques excellentes farces tout^à-fait oubliées de la fin du xv^ siècle, elle avoit irréparablement perdu le type original de notre littérature. Nous avions pris à nos voisins de par delà les Alpes et de par delà les Pyrénées ces figures de conventions qu'on appelle des masques ^ et qui sont admirablement inventées, à dire vrai, pour individualiser un caractère.

Notre esprit , porté à la* diffîision en tout , repousse maintenant cette traditicm, et c'est tant {hs pour l'art. Je répète , au reste , qu'elle étoit d'emprunt dans notre théâtre, où nous n'avons jamais osé être nous. La révolution seule nous a rendu quelques uns de ces caractères pris dans

«ne nature locale et vraie , et qui deviennent promptement populaires, parce que c'est le peuple qui les a fournis. D y a bien plus de mérite et d'esprit de comédie qu'on ne Timagine dans les Angot, les Jocnsse et les Roussel.

Cyrano arrivoit, bon gré mal gré , à l'époque d'imitation. Nous avions le docteur et le capitan, c'est-à-dire un pédagogue bourré de latin et un* fanfaron qui se meurt de peur. Il les prit et les exagéra, selon sa coutume. Personne n'avoit plus àa droits que lui de se moquer des faux savsdis et des faux braves.

Molière ne put se soustraire lui-même à l'influence de cette habitude du public. Il laissa de côté l'homme aux rodomontades, qui étoit passé de mode; mais il garda le badbacole avec son étalage d'Âristote et de Gicéron, de Clénard et de Despautère. Celui-là vivoit encore et ne vécut pas longtemps. Le poète avoit porté là son génie.

qui ne prenoît jamais un ridicule à partie sans le tuer. Les philosophes du Marmge forcé sont de la bonne comédie. M. Bobinet de la comtesse (t Escarbagnas n'est point une charge, c'est un portmt.Xe Pédant de Cyrano n'est qu'un pédant mascpte, un pédant concret» comme le doct^or des bouffons, comme: le Roviim de ta Trinuzzia, comme le Mam][)hurius du Candelaio , ccHume le lfêta{diraste du Dépit amoutnemx.

Ce seroit un personnage fort ennuyi^ix m- )oui!d'bui » quoique les mb& {Hnésomptuaux qui OQuyr^rt lew nullité 30u^ un tû^ étalage de science ne manqua^it pas j^biâ qiii'jalors( mais Us s'occupent d'autre chose et ne payant pas le latin.

Um £rat cb^f^her dans te Pédant jéué que ce dont îe p^rlois tout à l'heitfe, d'ei^eelteotos ibteQitiop& oômîques semées ë^yoc piit)ftiwm, et qui débordent, pour ainsi dii*e» de )toufee cette f(dle «on^fiosition d'un es^At i^a^ niéthode et presque i^aos goût. Les

deux scèties<iue Mdière a transportées arec toute Faudace d'un larcin littéral, dans les Fourberies de Scapin, sont connues de tout le monde ; mais il lest bon de remarquer que Molière n'en a pas beaucoiqp dé meilleures. Tant que la langue Françoise subsistera, on se souviendra de ce proverbe en action, si heureusement inventé, et répété avec tant de tact et de finesse : Que diable allcit-U faire dans cette galère ? — £n général , l'homme qui donne un proverbe au peuple a fait preuve de génie. Une pareille sympathie d'esprit avec une nation entière n'est jamais du fait d'un écritain médiocre.. Je ne parle pas ici du trait bien exprimé qui se ^ve dans la mémoire des g^is d'esprit, et qui ne prouve quelquefois que de Tei^rit. Ciresaet, qui n'av<»t pas autre chose, abonda en proveites de ce genre ; m^ <^elui qui passe 4e fomiUe en famille et de génération en génération, toujours clair et toujours {ttiésent, émaod d'une

sorte de puissance. J'ai connu tel auteur , dont je ne livrerai pas aujourd'hui le nom à nos sottes haines politiques S à qui Molière auroit pris aussi de bonnes scènes, et qui a laissé deux ou trois phrases-proverbes plus durables que je ne sais combien d'inunortalités littéraires qui surgissent tous les matins des journaux. Cette observation est fort éjHsodique dans mon chapitre , mais elle revient naturellement à une idée sur laquelle je n'insisterai jamais assez : les lettres ont leur fortune, et les réputations leur fatalité.

Une comédie qui a fourni deux scènes à Molière étoit digne d'en fournir à bien d'autres. Il y en a une charmante, celle où Chariot, écolier amoureux, est pressé par son père d'oublier sa passion, et de faire le voyage de Venise, et où, retenu, d'un côté, par le sentiment qui l'enchaîne à Paris, de

* Pourquoi pas? G'étoit Martinville.

Vautre par la crainte des cuistres armés de cordes et de férules qui le menacent, il témoigne tour à tour, selon le danger qui le presse, la résolution la plus foimelle ou de rester ou de partir, tandis que son interlocuteur passe , suivant les mêmes alternatives, de la tendresse du père à la rigueur du pédant. Cela est délicieux; et si personne n'a pris celle-là , il faut la pi*endre. Dans un auteur qui n'est pas arrivé à temps pour faire la bonne comédie, c'est nécessité de se contenter des détails. Voilà des scènes, je pense. Quand au mot comique, il est partout. Pierre Paquier, qui est le premier cuistre du Pédant et le bouffon de la pièce, a une foule de ces reparties plaisantes dont la naïveté , pour être quelquefois un peu gourmée , conune il sied à un honmie de collège, n'en devient que plus risible. Ainsi, quand le capitan se flatte burlesquement d'avoir anéanti tous les dieux de la mythologie : c Domine , >

s'écrie Paquier , < ce fut assurément en ce

< tanps-là que les oracles cessèrent! » :

Veut*il consoler son mi^tre? c La, la, este pérez en Dieu, » lui dit-il ; c il vous asc sistera ! il assiste Uen les AUemands, qui € ne sont pas de ce pays-ci. > — Veut-îl décider Chariot à partir pour Venise ? c Et c pourquoi faire sur mer? » dit Chariot...

< ProbaMement pour voir la campagne, > répond Paquier. c Tenez, monsieur, > ajoute-t-fl, c je vais gager chapeau de cocu, c qui est un des vieux de votre père, que c vous n'avez jamais vu la m^ que dans c une hitftre à Fécaille. Pour moi, j'ai vu

< les Bons-Hommes, ChaiUot, SainM^IIoud,

< Vaugirard; mais je n'y remarquai pas c gran(\'chose , parce que les murailles c m'empéchoient. » Cette gofferie a été souvent répétée depuis. — L'intrigant de la pièce effraie le pédant par une fausse apparition, où il étale tous les râles qu'il a joués dans les histoires de la démcmologie,

« V(Mlà un démon, > dit Pierre Paquier , c qui n'a pas eu tonte sa vie les mains € dans ses pochettes; mais ce doit être un « diable femelle, puisqu'il a tant de ca- « quet. 9 — Je ne sais plus où j'ai re^ trouré , mais j'ai retrouvé quelque part ce trait de Paquier à Chariot ivre^ qui le prend pour un recors : c Je ne suis pas re- < cors, monsieur, je suis honrnie de bien. »

On en citeroit vingt autres, et tout cela peut n'être pas fort gai à citer ; mais en situation, il n'y a rien de meilleur, et je n'^ pas* choisi. J'avois seulement besoin d'expliquer une inducti(m qui ne fait pas peu d'honneur à Cyrano. Si Pierre Paquier n'est pas le type du Pierrot de nos théâtres de la foire et du boulevart, il en est au moins la première et la meilleure expression écrite. Les persomiages antérieurs de la même nature, comme Tabarin, ne sont que des bouffons obscènes , chargés d'une érudition grotesque. Pierrot Paquier est

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rhomme uaïf et naïvement malicieux, qui ne s'étonne pas plus de Textraordinaire que du commun, parce qu'une teinture accidentelle de la science lui a fait confondre l'un et Tautre, mais qui est porté à les saisir tous deux sous leur côté ridicule, parce que c'est celui qu'il comprend le mieux. Si nous devons Pierrot à Cyrano, Pierrot, rhonmie du peuple grossièrement dégourdi.

Pierrot insouciant du bien et du mal , par principe et par éducation, mais musard, gommand, narquois, ribleur par occasioa, et volontiers prêt à mal faire, nous lui avons plus d'obligations qu'on ne l'imagine ordinairement, quand on sait qu'on lui en a quelques unes ; et ce ne sermt pas sans regret que je me détromperois de cette idée. Pierrot est une création immortelle.

Mais une création de Cyrano, qui ne le cède pas à celle-là, c'est Mathieu Gareau , le paysan du Pédant. U n'est peut-être pas exactemet> ,^ • ;ue le Pédant soit la pre-

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mière pièce de théâtre où Ton ait fait parler le patois à un homme de village ; mais il est certain qu'il n'existoit point d^autre exemple alors de cette heureuse liberté dans un ouvrage régulier. Molière s'empara de ce moyen, dont Regnard. Dancourt et Marivaux ont presque fait abus. Ce que tous les imitateurs n'ont pas retrouvé , c'est le bon sens^ rustique, l'astuce campagnarde, l'instinct processif et tracassier, la perscnmaHté brutale et méprisante de ce manant, qui est , avec tous ses défauts, le personnage raisonnable de la pièce. Mille auteurs dramatiques ont patoisé depuis, mais le paysan , c'est Cyrano qui l'a fait.

La Fontaine s'est souvenu de ce rôle chefd'œuvre dans son excellente fable du Gland et la Citrouille y et Chamfort a prouvé , dans son Gonmientaire, qu'il en étoit encore plus préoccupé que La Fontaine. Il appelle ce paysan Mathieu, circonstance que le fabuliste avoit omise ou néglitf.o* Cl \jmfort n'a

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pas supposé qu'il y eût plus d'un Gareail dans le monde, et je crois qu'il a eu raison.

n n'y a probablement pas une pièce dans tout le vestiaire de Mathieu Gareau qui ne soit à préférer au lambeau que je vais en détacher. Mais ma prédilection pour ce passage a quelque motif secret, et je ne serois pas f&ché que le lecteur m'^argnât la peine de l'expliquer. C'est la rencontre du paysan et du chevalier errant :

Yartigué, dit Gareau, v'ià de ces mangeux de petits enfans ; la vegne de la Cour-' tille, belle montre et peu de rapport.

CHASTEAUFORT

Où vas-tu, bonhomme?

GAREAU

Tout devant moi.

CHASTEAUFORT

Mais je te demande où va le chemin que tu suis.

Il ne va pas ; il ne bouge.

CHASTEAUFORT

Pauvre rustre ! ce n'est pas cela que je veux savoir ; je te demande si tu as bien du chemin à faire aujourd'hui.

GAREAU

Nanaiu da ! je le trouverai tout £sdt.

CHASTEAUFORT

Quel docteur ! il en sait autant que son curé.

GAREAU

Aussi sis-je ; n'est^il pas bian curé qui n'a rien au ventre ?

A cet aplomb de gausserie proverbiale et de dérision aflfronteuse, qui méconnottroit l'esprit d'd)servation du peintre et la vérité du portrait? C'est la touche fine et franche à la fois de Rabelais, de Cervantes et de Molière.

Je le croîs bien, répondrez-vous ; mettez Dorante à la place de Chasteaufort, madame Jourdain à la place de Mathieu Gareau, et vous aurez une des scènes les plus caractéristiques et les plus plaisantes du Bourgeois gentilhomme.

G'étoit précisément ce que je vouloisdire.

Je n'ai pas eu la prétention de compter tous les services que cette facétie du Pédant joué avoit rendus à la langue. On en trouvera bien qui m'échappent. II ne faut que feuilleter. Ici c'est le germe d'une des bonnes scènes de Y Avare ; là c'est celle du souffleur des P/ai(/eur5, dont les réticences comiques n'auront donné que la pdne de rimer. Ce qui est plus précieux encore pour nous autres amateurs de vieilleries philologiques, c'est ce trésor de locutions privées, d'idiotismes nationaux, de phraséologie populaire, qui lui assurent une place parmi les moûumens classiques de notre littérature. La Monnoye et tous les bons érudits

CYRANO DE BERGERAC. lOS

le citent souvent. L'Académie françoise ne s'en est pas occupée : elle avoit alors sur les bras toutes les beautés de Mirante et tous les défauts du Cid.

Un des ouvrages de Cyrano les plus connus par leur titre, c'est C Histoire comique des état et empire de la lune et du soleil.

La bibliographie est si incertaine sur la véritable date de composition des uns et des autres qu'il jseroit difficile de dire si celui-ci a précédé ou suivi, dans Tordre chronologique des productions de l'auteur, le Monde dans la lune de Wilkins, ou, pour mieux dire, la traduction qui en fut publiée par La Montagne, en 1653, époque où il est prdbable que Cyrano, vaincu par la maladie, ne lisoit et n'écrivoit plus. On sait que les auteurs anglois n'étoient rien moins que familiers aux nôtres pendant le dix-septième siècle ; et il faut chercher long-temps pour trouver un livre de jeette grande période d'années où Shakespeare lui-même

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soit nommé. Quoi qu'il en mt^ et que lé Voyage dans la lune sût été, comme je le pense, un des essais de la jeunesse de Fauteur, ou qu'il ne soit venu, conmie le dit Voltaire, qui a le privilège de dire tout ce qu'il yeut^ que lorsque Cyrano étoit déjà foUf c'est une production remarquable par l'immense quantité de paradoxes physiques dont il contient ou le principe ou le développement. Si la partie romanesque n'en a rien de fort agréable^ la partie systématiipie en est au UKuns fort romanesque. Les idées de l'auteur sur le sentiment des métaux , l'instinct des plantes, la râdson des brutes , ses heureuses anticipations sur la découverte des aérostats, une foule de conjectures aussi piquantes , et auxquelles il ne Aianque aujourd'hui que le style badigeonné, marqueté, brillante, poli , bruni et verni de la science , pour être rajeunies avec éclat par des savans qui en tireroient certainement un parti plus avantageux, sinon au grand pro-

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fit de rinstructûm et du bonheur publics , du moins dans l'intérêt très bien entendu de leur propre renommée et de leur propre forbme , cette ingénieuse [Nréyision d'un progrès inconnu avoit certainement, en ce temps-là 9 quelque mérite de nouveauté.

C'est avec tout cela que M. de Fontenelle afoit les Mondes^ le fameux livre des Mon' des, vous savez bien, dont on a tant parlé, dont on parie si peu, et dont on ne parlera plus, mais dont l'afféterie et la préciosité, pour me servir de l'expression de La Fontaine, étoient bien dignes de tout le succès qu'ils d>tinrent dans la société pour laquelle ils étment écrits. Cyrano est , à mon avis, cent fois plus spirituel, jdus docte et plus profcMid ; mais il s'en faut bien qu'il soit aussi galant.

Je ne ferai pas longue mention des lettres de Cyrano, d'abord parce que je ne pense pas qu'il y ait attaché beaucoup d'importance, et puis parce qu'elles ne méritent;

pas qu'on y en attache beaucoup. C'est uir tribut d'extravagance payé à l'extrayagance du temps avec toute la luxuriante prodigalité de l'écrivain ; un fatras d'hyperboles , de concetti , de saillies à éblouir , capable de faire le désespoir de quiconque met sa gloire à écrire des riens, mais qui ne valoit généralement pas la peine d'être écrit. Représentez-vous Balzac débarrassé de son cothurne romain, et jouant en habile homme avec la marotte de Triboulet. Il y a cependant ndUe choses à y prendre pour l'étude du langage, et mille choses à y remarquer pour la verve de l'imagination et la profondeur de k pensée. La lettre sur les sorciers, que l'on brûloit encore cinquante ans après, me parott un des modèles les plus parfaits de la discussion philosophique, et elle étoit composée en face des fanatiques de Loudun. Je n'ai pas le droit de me mcHitrer difficile sur le choix de la place que j'occuperai dans la mémoire des hom-

mes, mais j'aimerois mieux^ au talent près du style, léguer à la postérité ce généreux et solide plaidoyer pour 1 innocence et le malheur que les Prùvinciales du grand Pascal. La postérité s'inquiétera bien des propositi(ms de Jansénius et de la dispute de Port-Royal avec les jésuites !

n semble qu'un honmie qui a ouvert tant de voies au talent , et qui est allé si avant lui-même dans toutes les voies qu'il a ouvertes, devroit avoir laissé un beau nom dans une littérature. Or demandez, s'il vous plaît, ce que vaut en France le nom littéraire de Cyrano.

Il y avoit une fois un cheval de bois qui porta dans ses flancs tous les conquérans d'Ilion, et qui n'eut point de part au triomphe. Ceci commence comme un conte de fée, et cependant c'est une histoire.

Pauvre cheval de bois! pauvre Cyrano!

Que si notre Cyrano avoit fait valoir, au prix de son indépendance et de son carac-

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tère 9 la tutelle obligeante de M. le duc d'Ârpajon, ou de M. le maréchal de Gassiou, et fréquenté sous leurs auspices quelque bureau de pédans fayorisé de la clientèle d'un grand seigneur, ou avantageusement noté dans la plate gazette de Loret ;

S'il avoit , l'infortuné ! doté de quelque vers d^Agrippine la boutique des cinq auteurs et l'atelier tragique du cardinal ;

S'il ayoit seulem^t résumé son génie dans le sonnet sans défaut, qui vaut un long poème, et jeté une seconde pomme de dis* corde entre les Uranins et les Jd:)elins ; • S'ilayoit dépensé son entraînante gaieté à distraire , comme Bois-Robert , les veilles moroses d'un tyran cacochyme, ou son mérite éminent de versification , comme Golletet, à dépeindre en six vers descriptifs, * au modeste prix de dix pistoles clmcun ,

La cane barbotant dans la bourbe de l'eau;

Que dis-je? hélas! s*il av(»t gardé le $t-

lence prudent de Conrart, ou s*il avoit épanché du moins les flots de sa verve abondante au milieu d'un auditoire moins nombreux que celui de Gassaigne , mais un peu frotté de bel esprit et bien accrédité en cour;

Alors il auroit pu vieillir doucement, dignement, plein de jours, choyé, prôné. • pensionné ,

Coiffé d'un choc bien raffiné, Et revêtu d'un doyenné.

n mourut de chagrin^ de misère, et peutâtre de faim, à Tâge où le génie achève à peine de mesurer ses forces et de comprendre la hauteur à laquelle son essor peut s'élever. Pourquoi tenter aussi la carrière des lettres , quand on a le malheur d'y porter un caractère qui ne sympathise pas avec le monde , et ime liberté d'ame incapable de jsouplesse?

Que diable allùit4l faire dans cette galère ?

Pauvre Cyrano !

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