SCENE Ml
LA COMTESSE, puis BONAVENTURE.
LA COMTESSE, au fond, a ta caniontiade. Il suffit: Justine, laites ce que je vous dis... je le verrai bien sans vous. [Elle vient en scène et regarde autour d'elle.) Eh bien! où donc est-il ce nouveau chasseur, que M"*^ Justine a pris sur elle d'arrclcr en mon absence?
Air de Voltaire chez Ninon.
11 m'aura vue... et je conçois...
Oui, ma présence l'iulimide ; Ce n'est pas la première fois Qu'on redoute mes airs d'Armide!
Je suis si uohle en mon aspect.
Que parfois je me le reproche...
J'inspire enfin tant de respect.
Que 1 on s'enfuit a mon approclie.
Mais je me rappelle qu'on m'a dit son nom... (Appelant d'une voix douce.) Bonavenlure ! Bonaventure !
BONAVBHTDRE, sortant du cabinet coiffé d'une perruque blonde.
Me voilà, madame la comtesse.
11 salue el prend une contenance.
LA COMTESSE, le toisant.
Ah! le beau blond!
BONAVENTL'RE, à lui-même, très-étonné.
Blond ! comment '. blond ?... I (Il se regarde dans la glace.) C'est ma foi vrai!... dans la précipitation el dans l'obscurité...
II regarde au fond d'un air inquiet.
LA COUTESSE, le regardant encore.
Bonne tournure... Approche/, mon ami.
BONAVENTUitE, à part.
Pourvu que les autre n'aillent pas venir maintenant I
LA COMTESSE
Ne craignez rien... De quelle grande maison sortez-vous?
BONAVEISTURE.
Je ne sors de nulle part.
Il legarde le cabinet à droite.
Vous êtes donc entièrement neuf
BONAVEISTURE.
Je n'ai pas encore servi.
LA CO.VITESSE, à part.
Très-beau blond 1
BONAVKNTUBE, « part, tirant sa perruque. Elle me gêne, celle-là... il faut que je la fasse arranger...
LA COMTESSE
Et... que fait votre père?
BONAVE>TlIBE.
11 ne fait plus rien, madame la comtesse, étant inhumé.
LA CO.HTESSB.
A merveille!
BONAVENTL'RE.
Auparavant, bien auparavant, il était maître d'école.
LA COMTESSE
Maître d'école... mais alors vous devez avoir reçu quelque éducation.
BON.VVKMLHE.
Je me flatte de ne pas cire un i^noraniin. . un soupçon de grammaiic. une teinture d'histoire et de géographie, et quelques bribes de Cornélius Népos. [A part.) Bon!., personne ae vient.
De sorte, qu'au besoin, vous vous sentiriez ca-
pable de remplir l'emploi de copiste... de secrétaire î
BONAVKNTCRE, à part.
Secrétaire! O perruque! (Haut.) Qui?... moi, madame, un tel honneur! une pareillecharge!...
LA COMTESSE
Oui... on me tourmente depuis long-temps pour que je termine me.<; mémoires.
BOÎSAVERTUBE.
Ça doit être bien intéressant... des détails neufs el piquans ..
LA COMTESSE
L'impératrice Joséphine a même daigné en agréer la dédicace.
BONAVENTDRE.
Eh bien! tant mieux !... Vive l'impératrice!
LA COMTESSE
M. de Lussan, mon voisin de château, chez lequel j'étais loul-a-l hiure en visite, m'avait bien présenté un jeune homme auquel il s'intéresse... un jeune homme rempli de talens, d'instruction... mais par malheur il avait un défaut.
Il buvait!... il fumait!
Il avait les cheveux rouges!
BO>AVEîiTURE, vivement.
Rouges!
LA COMTESSE
D'un rouge ardent!
BONAVKNTLRE , Ù part.
J'ai cru entendre marcher.
LA COMTESSE
Et je ne peux pas voir en face quelqu'un de celle couleur la. . c'est pour moi une antipathie insurmontable.
BONAVENTURE, à part.
Je n'ai qu'à bien me tenir.
Il renfnnce sa perrui|ue.
LA C0MTES.<SE, d'un lon gracieux.
J'espère, monsieur Bonavenlure, que, grâce à vous, tout sera réparé.
BONaVENTUBE, à part.
Diable! diable! elle m'a regardé à travers ses vieilles lunettes! Eh! eh! ces visages fardés ont quelquefois des idées biscornues!... on a vu des comtesses épouser des .secrétaires... Comte de l'empire ! {A pan. Je la ferai arranger.
LA COMTESSE
Eh bien !... à quoi pense-l-il?
BONAVEPITURK.
Pardon, ma belle bienfaitrice... j'étais tout entier au bonheur de vous appartenir.
LA COMTKSSK.
Dès aujourd'hui vous quitterez celle livrée... je crois qu'il me reste un peut habit de cour, que portait, de son vivant, feu M. le comte de Château-Gaillard.
«ONA VkNll'IlE.
Un habil de cour: je me parerai volontiers de sa dépouille.
BIAGASIN THEATRAL.
LA COMTESSE
Il est bien entendu que vous ne paraîtrez plus à l'offi'-e...
J'allais vous en prier... je désire vivement ne plus avoir de rapports avec les domestiques. LA COMTESSE, à elle-même.
Très-bien, il a le sentiment de sa dignité.
BONAVENTDRE.
La femme de chambre a une drôle de manière de me regarder, et ça me déplaît.
LA COMTESSE
Cette créature est d'une coquetterie!
BONAVENTURE, baissant les yeux.
La jardinière aussi me regardait.
Une madame Larose... une veuve!
Et puis, cette liaison de mademoiselle Justine avec une espèce de coiffeur.
LA COMTESSE
II se pourrait! Dès ce soir je fais maison nette, et Leduc ne remettra plus les pieds au château!
BONAVENTURE , à pari.
Bon... les voilà tous les trois à la porte... je puis être blond impunément, je la ferai arranger.
LA COMTESSE
Allons, allons; en attendant le dîner, je veux avoir un échantillon de voire savoir-faire.
Elle sonne.
BONAVENTURE, très-inquiet.
Madame la comtesse a sonné?
LA COMTESSE
Justine vous apportera tout ce qu'il faut pour écrire...
Justine ! à quoi bon ?.,. je saurai bien trouver moi-même. ( Il va pour sortir à gauche.) Vous dites dans la bibliothèque.
LA COMTESSE
Mais non, mais non, par là, dans mon boudoir... allez, allez, petit étourdi.
Elle lui donne une petite tape sur la joue. JUSTINE.
Me voilà, madame.
BONAVENTURE, au moment où Justine entre par le fond.
La voilà, il était temps.
11 sort vivement à droite.
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