EO\XE-DAME
pavés, ce surnom sautait à l'esprit, avec le besoin de le prononcer dans une gaîté subite, la joie d'apercevoir enfin un être parfaitement idéal.
De ces deux mots, elle avait l'allure bonasse, la placidité innocente, l'invincible attrait. La regarder était une caresse. Elle reposait la vue.
Etait-elle réellement belle ? Qui le sait. Peutêtre un souverain apaisement mettait-il seul sur son visage Tbarmonie parfaite des lignes : mais à mesure que sous la pression des ans chaque trait s'enfonçait, son charme s'accroissait. Elle avait le front proéminent, avec des bandeaux gris qui largement dessinaient le contour cjes tempes ; un nez droit, des yeux taillés en amande 5 spr \^ bouche, sur le menton, sur tout J'en^en^hlP de laphysiononiiejpr^eqii'un masque d'homme, immobile, indifférent.
Rien d'amusant ni d'étrange comme ce contrasta de tant de froj^ieur imposante accouplée à tant de bonté ineffablement honue. C'était attirant, burlesque à jurer que le Seigneur ayant fabriqué sop âme, se fût par distraction trompé d'étui....
Elle ayait une grande (ii§tinction d'accept — mais quand elle parlait, sa phrase culbutait 4ao^ une granapiaire fantaisiste, hérissée de gros mots et de barbarismes créoles.
Elle s'appelait IJa^ier de Pelazeilles, ayait droit
k la baronie — mais on disait toujours M"" Hatier, tout court, tant elle avait l'attrait des familiarités, s'asseyant volontiers dans les magasins pour jpindre aux achats un brin de « i^arlotte », s'enquérant aussi bien des façons nouvelles d'éplucher les pommes de terre que des accidents d'existence du patron.
Et dans son intérieur, dans sa mise, dans sa vie même, cette antinomie d'allures restait sa marque caractéristique, la cause secrète de l'inconsciente ggiieté rayonnant autour d'elle.
Si plie gardait l'air grave, écoutant avec une çoi^ppnction religieuse, elle répondait de travers, ahvirie par ses propres coq-à-l'âne. De l'ironie elle n'avait jamais eu la notion. Quoi qu'on lui dit, elle le prenait au sérieux, se moquait si peu qu'elle ne saisissait point quand on s'amusait d'elle. La méchanceté lui était lettre morte, lettre mprte aussi les jalousies, les plaisirs de la brouille, les ranci^pes féminines, les coquetteries blessées : bref, Bonne-D^me,' rien que Bonije-Dame.
Chaque jour que Dieu fait, j'allais la voir.
Son âge, qu'importe? cinquante ans, ou bien soixante... Elle pouvait être très âgée, je n'aurais point su le dire, n§ }'aya}it jamais vue vieille.
Chaque année seulement la rendait plus belle, tant avep les jours elle s'enveloppait de placidité rpposaptp.
Je l'aimais d'a|:piti|B sereine, mieux peut-être,
éprouvant des joies puériles à demeurer près d'elle dans l'intimité de causeries interminables, lui livrant des tendresses d'amoureux, du respect filial, des adorations muettes... A son côté, tout souci s'évanouissait. Elle était le repos, le grand calme; — ainsi ces horizons énormes de plaine dont aucun accident ne trouble la monotone sérénité, devant lesquels nos tumultes de pensées se rapetissent soudain, diminuent, s'évanouissent...
Durant mes visites, lorsqu'elle me parlait de ma mère — nous en causions souvent — elle mettait dans ses mots des délicatesses exquises que ne détruisaient ni ses intonations amusantes, ni la fantaisie délirante de son langage. L'appelait-elle encore « ma chère vieille amie », cela sonnait à mon cœur comme une musique et nous éprouvions des ivresses à ressasser nos souvenirs. Pour se venger des cruautés de la mort, il semble ainsi qu'à certains instants l'on aime double.
Bonne-Dame, elle, aimait en dedans.
— Il me couve dans le cœur des choses que je ne peux pas dire, faisait-elle parfois.
Ou encore, elle avait des mots de dragon:
— Je me renfonce comme une fichue bête pour ne pas me fondre !
Sa religion était étrange — peu, plutôt point. Je l'ai vue mangeant du poulet le mercredi des cendres, mais elle avait fait préparer des hari-
cots pour qu'on pût, si on le désirait, glorifier le Seigneur avec des farineux.
En fait, elle façonnait Dieu à sa propre image, l'imaginait très doux, moins sensible à une messe entendue complètement le dimanche, ou à des jeûnes du vendredi qu'à un époussetage bien fait, une cuisine rendue propre.
Il y avait au chevet de son lit une vieille gravure de piété. Cela représentait un Christ debout au milieu d'un troupeau d'agneaux, surmonté d'une colombe qui planait dans un rayonnement. Chaque soir, Bonne-Dame faisait sa prière devant cette image, disant simplement :
— Mon Bon Dieu ! ayez pitié de nous et aimeznous bien !
Elle disait ce « Mon Bon Dieu » comme on lui disait (( Bonne-Dame ! » parce qu'il devait être uniquement bon, adorablement bon avec ses doux attributs, la colombe, les agneaux — sans cela à quoi cela aurait-il servi qu'il existât ?
Sa philosophie s'arrêtait là...
S'était-elle jamais demandé pourquoi nous sommes sur terre, les raisons de la vie et de cette monotonie de souffrances qui en sont l'escorte du berceau à la chute finale, j'en doute. Elle avait parfois des résignations abattues, de ces façons d'enfiler d'une traite des mots sans suite :
— Alors, enfin, voilà, quoi, c'est comme cela... qui faisaient passer dans mon âme une mélancolie
glaçante. C'était bien plus poignant fie la voir si peu se plaindre, dévorer sans révolte les aniertumes. Deux ou trois fois seulement ses larmes tant « renfoncées » sortirent, mais cela compta dans sa vie et en pleurant elle parlait d'autre chose.
Depuis le mariage de sa fille, elle était revenue s'installer à Châteaudun. La maison située près de la gare avait par derrière un jardin donnant sur la plaine. Une moitié lui était cédée en jouissance, l'autre demeurant réservée au propriétaire, le père Baudoin, qui habitait le rez-dechaussée.
Comme elle avait la passion des fleurs, ce jardin mit une occupation dans sa vie. Chaque samedi — le samedi était son jour de réception — le salon et l'antichambre s'emplissaient de plantes vertes, aralias à feuilles luisantes, aspidistras en taillis, phœnix aux longues palmes grisailles. Le père Baudoin l'aidait à les monter, car elle se plaignait de rhumatismes dans les bras et ne pouvait plus se charger de fardeaux un peu lourds. Même elle avait songé à vendre les plus gros vases à des amis qui les soigneraient bien, mais elle ne put s'y résigner. Ces verdures étaient son luxe. Bonne-Dame mettait un point d'honneur à les élever, connaissait leurs maladies, et quand par hasard il en mourait « de fluxion de poitrine », elle éprouvait un énorme chagrin.
Etrange nid, que cette maison nepve exposée à
tous vents et donnant de plain pied sur les immensités de la Beauce;.
De la salle à mgtuger où nous nous terlions, que de fois m'est-il arrivé de regarder Ces hotizons de terre calme, jamais lasse, qui complétaient si bien Bonne-Dame, lui donnant le cadre rêvé.
L'été, tout cela était vert dô moissons et de blés que moiraient des brises à peine perceptibles. Pas d'arbres, mais une végétation prodigieusement touffue. Puis peu à peu, avec les jours, le vert se faisait doréj puis jaune, jaune rouge, et soudain â la place de la fertilité surprenante, Un océan de terres nues et désolées apparaissait. Les moissons faites, l'hiver venu, on eût dit des espaces incendiés, au-dessus desquels du vent sifflait perpétuellement. Rien n'y attirait plus l'œil, rien sinon le ciel qui sur ce cercle infini s'abaissait* semblant craquer au dessus des têtes.
De grandes rêveries m'ont surpris là; Jamais au contraire cela n'avait frappé Bonne-Dame. De la poésie, elle ne savait rien, distinguait seulefflent les vers à ce que dans les livres ils ne forment jamais des lignes d'égale longueur. La nature l'attendrissait mal. A côté de ses plantes vertes elle mettait pèle mêle dans son salon des roses en porcelaine, des fleurs artificielles, ou de faux insectes en soie.
A la vérité, elle avait dessiné, étant jeune fille. Ah! ces dessins extraordinaires où les maisons
titubaient, où les paysages paraissaient perpétuellement secoués par un tremblement de terre. — Aussi maintenant se bornait-elle à l'enluminure des photographies!...
A quoi bon, du reste ? Qu'avait-elle besoin de ces chimères et ne valait-il pas mieux qu'elle fût oiniplement Bonne-Dame !
Bonne, elle l'était ardemment, presque par instinct, besoin de se livrer âme et cœur liés, si naturellement que cela semblait sans mérite et qu'on oubliait de lui en être reconnaissant. Aussi à repasser son exquise figure, ne puisje m'empêcher de songer combien elle seule était dans le vrai, avec ses simplicités d'âme, ses douces manies sans envolée, sa vie provinciale jamais traversée par les fausses préciosités ou les égoïsmes artistiques.
La distribution de ses heures variait peu. Au matin, vers six heures, le lever. Tout de suite elle s'occupait de sa toilette, coiffait ses cheveux encore très longs, et pour les préserver de la poussière quand elle faisait le ménage, les recouvrait d'une gaze noire en guise de fichu.
Ensuite, revêtue d'un caraco à grands carreaux blancs et noirs fortement rapiécié, elle entamait le balayage.
Avec les années qui venaient, elle avait pris ainsi l'horreur des poussières, se désolait des minons, des miettes laissées par terre après le
déjeûner, et c'était comique de la contempler, s'escrimant aux nettoyages, en dépit de ses douleurs dans les bras, de cette vieille fatigue accumule'e dont elle se plaignait avec de longs soupirs.
Un jour étant grimpée sur une chaise pour atteindre un tableau elle fit un effort et s'imagina ne pouvoir plus redescendre. Le lendemain elle me dit en riant:
— J'ai cru que je me fendais comme un échalas de bois. Bah ! c'était la neige ou les vieilles heures : vous savez, ça vous prend en écharpe sans qu'on puisse se réparer...
Quand même sa manie s'accroissait. Par une loi naturelle des choses, plus celle-ci s'exaspérait, plus les meubles s'empoussiéraient, s'effritant lentement, vieux d'années et de formes. Il y en avait de tous bois, étrangement ravaudés et habillés. Mais surtout aux coins de la cheminée de la salle à manger, je garde présent le souvenir de deux bergères en housses bleues avec ramages blancs, sur lesquelles étaient jetés des voiles en toile jaune imprimée en façon de vitrail. Au fond de ces bergères des coussins dormaient, soigneusement rebondis chaque matin et qui, dès qu'on s'asseyait dessus, s'affalaient doucement, s'amincissaient en galette, tant la plume en était mangée.
C'est dans ces bergères que nous prenions place le soir pour causer longuement. Elles invitaient
au sommeil, avaient des airs doux de vieilles choses, de ressouvenances délicates. La journée, on les respectait. Elles demeuraient purement décoratives, décorative aussi la table, car depuis le mariage de sa fille, Bonne-Dame déjeûnait et dînait seule dans sa cuisine i A heure fixe, on lui apportait d'un restaurant changé tous les cinq ou six mois, des plats microscopiques. Les menus étaient monotones, mais elle ne s'en plaignait pas, et elle croyait le système économique.
L'après-midi, visites et commissiong*
Elle connaissait la ville entière et bavardait volontiers.
Faisait-elle ses achats, elle avait des façdns d'entortiller son monde, réclamant des rabais avec des bonasseries délicieuses :
— Allons donc, voyons, montrez-vous un brin petit peu plus gentil! Soyez bon homme pour trouver moyen qu'on s'entende, et faire nos petites affaires joliment...
Et le samedi, jour de réception, c'était un branlebas de connaissances. Tous y venaient, fonctionnaires, cléricaux, noblesse ruinée, un défilé de province infiniment varié dans ses méchancetés.
Beaucoup d'hommes. Le notaire Paillasson dont on disait qu'à la prochaine restauration il aurait une trésorerie générale, des magistrats dégommés ou démissionnaires pour cause de Décrets : le conseiller Corail bouffant comme un jabot Louis XV,
l'ex-sulystitut de Vouchette, qui était Vouchette tout court, mais avait ramassé la particule en dégringolant de son siège. Enfin M' Lepoil, l'ancien sous-préfet, devenu agent d'assurances.
Deux fois l'an même, le nouveau, le vrai, venait aussi faire sa visite, « les mains encore ampoulées par ses crochetages de couvent », disaient ces dames. C'était alors l'occasion d'une panique, toutes les vieilles se dressant sur leurs sièges avec l'air raide (J'upe poule pondant son œuf- Il y avait des courroux silencieux mettant Bonne-Dame aux chan^ps : et madame de l'Escalier, présidente de l'œuvre maternelle, criait à l'inconvenance, tandis que la veuye du juge Josserand s'exaltait, disant que jamais elle ne consentirait à rencontrer V assassin de son mari ! — pauvre diable mort d'enuui à sa mise à la retraite.
Pourtant le soir venait, heure de repos, heure solitaire. Une fois seule à son foyer, Bonne-Dame s'abandonjiait à la fa1;igi;e, à la vague tristesse de son isolement. Elle s'occupait alors de raccommodages bizarres, pe lisait presque jamais... L'hiver su;'tout,tandjs que dans l'air les grands froids de la Beauce mettaient un deuil, toute petite, pelotonnée s]}j: s^. chpspj ell§ sp recroquevillait au coin du feu.
Ah ! ce feu microscopiq^p, moitié .de l)nqueltes, naoit|é 4e char)3on 4e terre, 4es qqpeaiix de temps à autre pour se donner l'illusiop 4'iJhe flamme et
au fond de l'âtre une bûche de fonte pour faire volume !
C'était là le plus souvent que je venais la retrouver et que nous nous livrions aux jaseries sans but, à propos de tout et de rien. Soudain neuf heures sonnaient à la Madeleine, là-bas... Tristement le vent emplissait d'harmonies la maison. Raidie, le dos détaché de la chaise, Bonne-Dame se débattait en vain : voici ses yeux qui se ferment, ses paupières qui baissent alourdies par la fatigue.
— J'aurais bien besoin qu'on me passât une petite plume sur les nœnœils ! avait-elle dit un soir.
Depuis, elle abrégeait, disait comiquement chaque fois qu'un sommeil plus profond la faisait brusquement pencher en avant ;
— Petite plume! petite plume:...
Avec ces deux mots très doux, voltigeant sur les lèvres, comme murmurés en rêve, les traits souverainement paisibles, elle m'apparaissait si attirante en sa naïve simplicité qu'un grand besoin me saisissait de m'agenouiller devant elle.
Aussi doucement que possible je me levais, mais elle s'éveillait :
— Hein, mon petit, je crois que je pionçottais !
— Mais oui, Bonne-Dame, allons, bonsoir!
— Bonsoir, faisait-elle.
Alors avec une joie de la regarder encore, lui serrant doucement les mains, je répondais ;
— Oui, oui, bonsoir Bonne-Dame!
Et c'était à croire que je l'aimais d'amour, ma chère vieille amie, tant j'éprouvais de douceur attendrie à répéter encore ce surnom qui était si bien elle tout entière :
Bonne-Dame! Bonne-Dame!...
C'est par bribes ainsi recueillies dans nos soirées ensommeillées que j'ai connu l'histoire de Bonne-Dame.
Il y a certainement un rapport entre le visage des hommes et les circonstances diverses de leur éducation. De même que la santé morale est le principal facteur du bien-être physique, ainsi l'existence, — joies ou douloureuses déceptions, doutes d'avenir, pauvreté subie, vie du cœur, vie des sens — forme les traits, marquant en pleine chair et à sa fantaisie sa propre histoire.
Bonne-Dame avait eu une jeunesse d'homme.
Son père, M"" de Sallanches, ancien officier de cuirassiers, vivait depuis sa retraite, retiré à Sallanches, en Franche-Comté. La demeure, vieux château, avait grand air. Il y avait autour d'elle un parc en hautes futaies, dont les ombres dormaient à demi-silencieuses. Les allées y disparaissaient sous l'envahissement des herbes : on eût dit un paradis de feuillages, touffu et calme. Le pays au reste était aussi couvert de chesnaies. On y poavait chasser le sanglier.
Furieux de n'avoir point de fils, à la venue au
« BdfïNE-bAMË » 9i
motlde de Êohnë-Dàme, M"- de Sàllflnchès tésôlut de faire tout comme. Dès l'âge de raisorij cellfe-fci dut énjttmDèr le pantalon, îtlontel- à cheval^ et chaque jour par liygiênë grimper feiir ilil à&É arbres du jJarc. Quand Son père li'étàit point satisfait, il lui administrait des coups de cravache :
— Cela rëmoiite lé nloftil, disait-il, et forme les mollets.
En ghise dé hôtldnë d'hiëtbiré cttl de leçons de gêogrâ-phie, illtlifit cOhsti-uiré tin batëati; Ehshitë ils cahotèrent shr lé Doubs^ la rlvièté àilx bords enchantés...
D'autles f6i§,> elle blîaësaitj tifait à là ëiblé^ bu àdcompàghait sdn père au Cdfé. Là ses orèillëâ étaient écorchées par une langue q[ui n'rtvàit i-iëh d'aristocratique, mais qu'elle s'appropria,- rt'éri cOhnaisâânt point là verdeur.
A dix ansj dUi-âfll) urt dînéi* dé gala;, fcôitimë oh oubliait de la desservir, elle s'écria ainsi :
— Cette sacrée garce de fille qui ne m'a pas enlevé mon assiette !
Il y eut scandale, mais son père l'etnbrasfea,' la trouvant délicieuse. Elle l'était, taflt elle digttit ces choses àVec calme, comme elle aurait dit : k il a plu ce matin î» ou « j'ai bien envie de dormir H,
Un autre jdur, elle allait en diligence de Sallâhdhes à Besâtiçon : chemin faisant, le cdchet s'arrête au cabaret et s'y attarde. Sans mot dire, elle grimpa sur le siège) ramassa les guides et fouetta
les bêtes. L'attelage partit, plantant là le postillon qui derrière demeurait en panne.
Cette résolution froide, l'habitude de ne trouver rien impossible étaient sans doute un résultat de ses montées sur les arbres. Le système avait du bon.
Déjà cependant elle était bien elle-même, tant elle conservait de naïveté virginale alliée à des excentricités de langage ou à des façons de dragon en rupture de caserne. Quoi qu'en ait voulu son père, elle demeurait femme, aimant de tout son cœur, mais posément.
Sa grande affection fut alors pour un âne gris qui lui servait à traîner une petite voiture. Très souvent elle l'attelait, et fouette cocher ! roulait seule la campagne.
Ce fut dans une de ces promenades solitaires qu'elle rencontra M"" Hatier, percepteur à Saint- Jamond.
— C'est mon âne qui m'a présentée à mon mari^ disait-elle depuis en riant.
De fait, il avait trouvé l'âne gris charmant, un jour que ce dernier avait stoppé devant l'auberge du pays, charmante aussi Mlle de Sallanches.
Entre Bonne-Dame et M' Hatier tout était contraste : elle, ayant déjà le visage accentué, avec des lassitudes de mouvements ; lui, au contraire, ayant des yeux bleus très tranquilles, un visage rose, des joues arrondies d'adolescent dépourvu de malice.
Pourtant, à dater de leur première connaissance, ils se retrouvèrent fréquemment et causaient.
L'âne faisait tous les frais de leur passion. A travers les banalités sur la mue des poils ou la tenue des oreilles, M' Hatier se racontait doucement. Il se trouvait seul, sans autre fortune que ses appointements. Il avait des rêveries naïves de vie apaisée, un grand désir de repos que reflétaient ses yeux bleus.
A la descente de ses arbres, ou après les corrections à la cravache, Bonne-Dame aussi rêvait de placidités de ménage, ayant peu de poésie dans l'âme mais déjà le besoin des dévouements silencieux et continus. Ils s'aimèrent tout de suite, et ce fut elle qui lui demanda de l'épouser.
Le lendemain, elle apprit à M"" de Sallanches l'existence d'un Hatier de Belazeilles, percepteur à Saint-Jamond, déclarant l'avoir choisi pour mari. Rarement le château fut rempli par une pareille colère. Le cuirassier voulait un militaire pour gendre. L'idée de donner sa fille à un hobereau d'aussi mince noblesse, qui gagnait sa vie à servir le gouvernement, l'exaspéra. De plus, la dot lui semblait un sacrifice cruel.
— Alors, tu n'en veux pas? demanda tranquillement Bonne-Dame.
— Non.
— C'est très bien, n'en parlons plus.
Elle avait di^-ljuit ans ; trois a<ns après, jour
24 « BOKNE-DAME »
pdul* jottr, cdmifle dn ne songeait plus à cette vieille histoire, elle adressa à son pèl*e les sommations dites respectueuses et la noce eut lieu.
Etrange noce en vérité, à laquelle M' de Sallanches n'assista point. Il avait définitivement refusé toute dot, trouvait déjà « raides » les dispositifs d'une loi permettant à sa fille d'épouser un simple percepteur.
L'après-midi, après le repas qui eut lieu à Sallanches, Bonne-Dame et son mari se promenèrent dans le parc une dernière fois. On était en automne : il y avait sur les branches de larges plaques rousses de feuilles jaunissantes et les futaies s'agitaient dans l'air avec un bruissement mélancolique. Ni l'un ni l'autre durant ce premier tête-àtête n'éprouvaient d'enivrement, mais plutôt la satisfaction intense d'être au bras l'un de l'autre et d'entrer dans une grande sérénité.
La tranquillité des ombrages qu'ils quittaient en fat le présage.
Ils partirent pour Saint-Jamdnd le soir, dans cette même petite voiture que traînait encore l'âne gris. Celui-ci était devenu très vieux. Sur la route, il faillit se couronner, tant ses jambes se refusaient au service. Ils continuèrent alors au pas, arrivèrent à la nouvelle demeure, à l'heure où la nuit tombante enveloppait toutes choses de pénombre laiteuse.
Cette arrivée paisible dans le clair obscur et la
tiédeur d'une soirée d'autoinne semblgl l'histoil-ë complète de leur union. On la ditaiteù trois mots : ils furent heureux.
Pourquoi ne l'àuraient-ils pas été, eux, ces âmes simples, jamais atteintes par une raricceur ?
Leur vie s'écoula radieusement monotone.
Ils s'aimaient de la même façon calme, si profonde que leurs cœurs devaient battre à l'unisson, et qu'il leur arrivait de penser les mêmes choses aux mêmes instants.
Leurs principaux soucis furent des soucis d'avancement. Bonne-Dame se chargea des démarches. Elle fit ainsi deux voyages â Paris. Ses oncles étaient ralliés à l'Empire et l'aidêtent. De plusj elle était très belle, ayant déjà cet air de parfaite distinction que les années devaient accentuer. Cela ne contribua pas peu au succès.
De Saint-Jamond ils allèrent à Nogent-sUr- Seine, puis à Roanne.
Dans l'intervalle, M"" de Sallanches mourut. Il avait gardé jusqu'au boilt sa rancune familiale, et en guise d'héritage OU de dot laissait quelques milliers de francs de dettes.
M"" Hatier paya ; cela rapprocha encol'e le ménage comme si tant de difficultés à l'établir eussent contribué à le leur rendre plus cher.
Mais à Roanne, leur vie fut brusquement troublée : ils eurent une fille, Germaine.
Les venues d'enfant sont toujours un branle-
bas : elles tuent l'amour ou l'exaspèrent. La petite fut accueillie sans ivresse ; ni Bonne-Dame, ni son mari n'en avaient éprouvé le désir, et dans leurs rêves de bonheur, ces rêves de bonheur sans ressauts, si bien réalisés, l'idée d'un troisième être à eux — leur chair et leur vie — avait oublié de s'étabhr.
A mesure qu'elle grandit cependant, Germaine prit sa place, s'introduisit entre les deux époux, entra dans leurs tourments d'avenir.
Dès l'abord, son existence physique fut seule à importer. Elle avait la tête trop lourde pour les minces attaches du cou. On craignit une maladie de cerveau. Puis les soins incessants diminuant, il fallut s'occuper de son éducation. M'Hatier s'était épris de sa fille, et restait aveuglément soumis à ses volontés enfantines. Bonne-Dame au contraire gardant les souvenirs de sa propre jeunesse avait résolu de faire passer le ménage avant la littérature.
A douze ans Germaine fit sa chambre, elle assistait au marché, apprenait la cuisine : même, l'accès du salon lui était interdit quand on recevait.
Au reste, dès ce moment, elle n'avait rien des Hatier ni de Bonne-Dame, mais était Sallanches des pieds à la tête. Cela se montrait à ses entêtements désordonnés, à sa personnalité envahissante : devant les moindres résistances elle éclatait en geignements ininterrompus qui exaspéraient la patience la plus robuste.
Une fois, après deux heures de gémissement sans raison, Bonne-Dame fut mise hors d'elle.
— Tiens, gueularde 1
Et elle la claqua. La petite aussitôt courut à son père en criant :
— Maman m'a battue !
— Parbleu, j'en ai reçu bien d'autres dans ma vie ! cela ne m'a pas déformée, riposta Bonne- Dame.
Mais M' Hatier donna tort à sa femme. Ce fut leur seul dissentiment, venu à l'occasion de cette enfant arrivée jadis en leur causant si peu de joie.
Bonne-Dame alors fut moins heureuse.
Elle aurait voulu faire de sa fille sa seconde âme, éprouvait pour elle des tendresses infinies, mal cachées sous les dehors masculins. Maison eût dit que Germaine mettait une mauvaise volonté à la comprendre.
Elle ne s'ouvrait à des épanouissements de joie que lorsqu'on la flattait : déjà elle professait la haine de l'intérieur et du travail, si obstinée en ses paresses qu'on était tenté de la croire inintelligente.
Quelles que fussent ces premières déceptions, il semblait que jamais le bonheur commencé là-bas, en ce coin de Franche-Comté aux ombrages si doux et épaissis, ne dût s'achever, quand une catastrophe épouvantable vint brutalement y mettre fin.
Depuis ttOis semaines envil'ori, M. Hàtiei- était installé dails une nouvelle résidence, à Calioi-Sj lorsqu'au sortir d'un dîner, il eut un évanouissement et tomba sur le parquet.
Ce fut une soirée inoubliable.
Dans le premier affoleinent, on courtit chercher un médecin^ puis un prêtre. Déjà Bonne-Dame raidie et comme transformée en marbre avait éloigné Germaine, étendu son mari sur un lit.
M' Hatier, la face exsangue^ poussait un râle ininterrompu ; il s'épuisait en un perpétuel griticement de gorge qui déchirait les oreilles. Parfois 11 essayait de parler, mais déjà aucun mot ne sortait plus.
Le médecin et le prêtre arrivèrent en thème temps. L'un et l'autre étalent accourus tout de suite : tout de suite aussi ils recOnnUreht qtie c'était la fin. Egalement impuissants, ils demeurèrent à écouter ces bruits d'étouffemedts abominables, ce bredouillement inintelligible d'homme qui pris en pleine santé se débat contre la moH. L'un priait j jetant à tout hasard sur le moribond les bénédictions divines. L'âtitre commandait sans conviction des inutilités : faire chauffer des linges, jeter de l'eaU bouillante sur l'épigastrë^..
Bonne-Dame se releva et vint du docteUt- :
— Alors vous ne pouvez 1-ien?
Il hésitait, balbutia... Elle eut un cri de révolte :
— Mais enfin, docteur, c'est taon raàt-i!
Il semblait qu'en disant cela elle affirmât si bien sur lui son droit de possession, qae rien au monde n'aurait pu le lui arracher, pas même Dieu!
Le prêtre répondit :
— Ayez du courage, Madame.
Mais elle haussa les épaules :
— Dieu n'est pas bon 1
Le râle coijtinua: des hoquets survinrent qui secouèrent ce corps déjà à demi-paralysé. Les yeux bleus de M"" Hatier disparurent une seconde. Il poussa un hurlement inexprimable d'horreur, puis brusqueme4t t3-u|; de hrujt s'apaisa- Un silence morne fit place.
Bonne-Dame se dressa:
— Mort, n'est-ce pas ?
Elle n'avait pas upe larme. Elle alla aussitôt auprès de sa fille et lui dit :
— Viens voir encore ton père.
La jeune fille descendit : n'ayant jamais encore aperçu de mpi-t, elle éclata en sanglots, mais Bonne- Dame l'interrompit:
— Voyons, est-ce qu'on pleure ?
Elle ne pleurait pas, elle! pourtant ellfi était bien là aussi, en face de cette cire qui avait ét§ sqn. pjoi, sa vie entière...
Ce fut elle qui chercha les deux flambeaux, les mit aux côtés du Christ. Elle arrangea la chambre avec la précision méticuleuse qui lui était habituelle, flieu ne semblait s'être passé dans sa vie
depuis une heure. Quand elle eut terminé, elle aperçut seulement le prêtre qui, resté là, commençait la veillée funèbre, le bréviaire aux mains : elle s'approcha de lui:
— Qu'est-ce que vous faites là ? Vous ne servez plus à rien, n'est-ce pas?
Machinalement, elle s'était retournée vers le corps en prononçant ce « n'est-ce pas », comme pour consulter encore un vivant : et à le voir immobile pour toujours, lui si aimé ! elle éprouva une telle surprise horrible, qu'elle poussa un cri déchirant, le seul, où tout son écrasement d'âme se fit jour.
Ce fat l'unique défaillance. Le prêtre parti, sa fille couchée, elle descendit aux caisses, vérifia leur bon état, puis assise dans un fauteuil, attendit l'aube. Elle grelottait, bien qu'on fût en été. Dix années avaient passé sur elle durant cette nuit.
Le lendemain et le surlendemain, on l'entoura. La soudaineté de la catastrophe lui attirait des curiosités sympathiques. Bonne-Dame ne parlait point : on l'eût dite frappée par un coup de massue. Tout lui était indiff'érent.
Quand elle entendit fermer le cercueil, d'un geste elle attira Germaine, la prit dans ses bras longuement, et tandis qu'à côté s'achevait la désolante besogne, elle murmura :
— Tu me restes, toi !
L'heure de l'enterrement vint enfin. Il y eut un grand remue-ménage dans la maison, va et
vient d'étrangers qui à pas discrets inspectent le logis, prodiguent leur tristesse de circonstance et s'en retournent à leurs indifférences. Pendant une demi-heure, le brouhaha s'accrut, étourdissait. Puis le cortège se forma, et tout le bruit s'éloigna interrompu seulement de loin en loin par des complaintes de chantres à rythmes navrants.
Avec le cortège était parti le grand bonheur de Bonne-Dame : bonheur ininterrompu de vingt années de mariage, demeuré depuis Sallanches toujours semblable...
Ah ! ils étaient loin, les temps de l'âne gris, des rencontres en pleine campagne avec son prétendu ; loin, bien loin aussi, le jour des noces dans le parc, le chantonnement des futaies lui promettant l'avenir paisible...
Vingt années de bonheur ! si longtemps — si peu!
En ce jour de deuil, comme pour leur mariage, le soleil s'épandait, soleil de fin d'août, étincellement merveilleux qui enveloppait de gaieté les verdures, les champs. — Il n'y avait rien autre sur terre qu'un homme de moins, et cependant c'était fini, irrémédiablement !
A dater de ce jour Bonne-Dame ne sembla plus jeune : brusquement elle revêtit l'aspect morne et tendu des êtres sans âge ; à dater de là aussi elle devint « Bonne-Lame » n'ayant plus ni coquetteries de femme, ni spontanéités de jeunesse. C'est elle ainsi voilée par une douleur jamais amoindrie,
32 « BONNE-PAME »
que j'ai cpnjiiie et aimiép, elle légèrement attristée et soucieuse, que je revois en fermant les yeux, et en évoquant son image... S ^ns cette catastrophe même, 3,urait-eUe jg.ni9,js été Bonne-Dame, l'âme si simplement t)onne, l'exquise naïveté qu'elle fut? Il faut avoir connu les grapdes douleurs pour pratiquer les gran4es indulgences à l'égard de Vâpve yie, et j'ai dputé parfois que les souffrances PU le^ dépeptiops qui nous font (détester l'existepcp, ue soient aussi les raisons de ce qui nous la fait le plus aimer...
Le second grand malheur de Bonne-Dame fut après la mort de M"" Hatier d'accepter les propositions de la tante de Sallanches et de s'installer auprès de celle-ci, à Montauban.
J'ai toujours gardé présent le souvenir d'une Journée de cette vie désolante.
J'arrivai durant le déjeûner. Bonne-Dame était là silencieuse, ainsi que Germaine. Avec leurs vêtements noirs, leur aspect de désespérance muette, l'une et l'autre répandaient autour d'elles un air glaçant. En face, à l'autre bout de la table, la tante était assise, jolie encore et joliment pomponnée, portant par-dessus ses bandeaux à la vierge un bonnet à ruche de soie couleur feu, et elle ressemblait étrangement à son frère le cuirassier, avec son expression de délicieux égoïsme et le charme inquiétant de son faux trait à peine marqué sur l'œil gauche.
Le plus souvent la voix de la tante disparaissait, comme effondrée sous l'effort d'un catarrhe chronique.
— Dieu ! cher monsieur, si vous saviez comme mes bronches sont prises !...
Et j'étais soudain tenté de la plaindre, tant elle paraissait à bout de vie, prête à étouffer au premier choc.
Pourtant, au bout d'un instant, la domestique apporta un poulet au blanc et mit ensuite devant Bonne-Dame un reste de bouilli réchauffé.
— Aujourd'hui les menus ne sont donc pas les mêmes ? demanda tranquillement celle-ci.
La voix de la tante perdit alors subitement ses voiles, à croire à l'effet d'un enchantement :
— Tu comprends bien, ma chère, qu'avec la pension que tu me sers, jamais je ne pourrais y suffire. D'abord, quand on a du chagrin, on ne doit pas faire attention à ce qu'on mange.
Puis d'un geste coquet elle se servit et gardant la volaille à vue, reprit ses doléances d'une voix éteinte.
— Ah ! oui, je souffre à en mourir ! c'est horrible ! Enfin c'est la vieillesse, on n'y peut rien.
Pendant ce temps, je m'apercevais que le vin servi à Bonne-Dame était un vin particulier, son couvert un couvert spécial : c'était tout si devant elle on ne relevait pas la nappe.
Au dessert, prise de honte, et sans doute parce que j'étais là, la domestique voulut servir un pot de vieilles confitures. Ce fut une belle colère:
— A quoi pensez-vous, Jeanne? Vous savez bien qu'on ne mange pas de dessert quand on est en deuil !
f BONNE-DAME » 35
Un silence suivit : silence gros de sous-entendus qui dura jusqu'à ce que nous fussions parvenus au premier dans les appartements de Bonne-Dame. Enfin, arrivée là, celle-ci éclata :
— Si nous n'étions pas en carême, que la mortification ni la bienséance ne nous soient imposées sans préjudice de la politesse, j'oserais dire que c'est une bougresse ! Voilà son nom pris en portrait !
Germaine, elle, haussa les épaules. Elle gardait toujours sur les lèvres un sourire de fausse résignation comme si à chaque seconde elle eût pris le ciel à témoin du spleen de sa vie nouvelle.
Bonne-Dame continuait, m'expliquant dans quel guêpier elle était tombée. Si seulement elle avait pu repartir! mais elle avait vendu tous ses meubles avant de venir, ne savait plus comment faire :
— Croiriez-vous que nous lui payons 300 francs par mois ! et encore c'est nous qui devons faire les bottines, les chambres, je ne sais quoi encore! 300 francs de bouilli ! Ah ! elle s'en cuisine une auréole, avec ses bénéfices de compassion !
En même temps, elle ouvrit un tiroir, en sortait des biscuits, des mendiants, ce dessert piteux qui sent l'hiver :
— Tiens, petiote, nous allons nous rattraper! Mais Germaine refusa :
— Hô bien, est-ce que tu vas faire de la mode»-
tie à crochets maintenant, reprit Bonne-Dame hors
d'elle.
11 fallut céder.
C'était lamentable cette dînette de raccroc, faite dans tine chambre étrangère où pas un meuble ne leur disait un souvenir, presque plus lamentable que le dîner d'en bas, tant l'absence de vrai foyer y apparaissait douloureuse. Et là encore, le silence recommença, interrompu seulement par des haussements d'épaules, comme si quelque chose d'irrémédiablement triste fût survenu.
Ah ! qu'il avait eu tort de partir, le cher mort : comment ne se doutait-il pas qu'il emporterait avec lui la possibilité même du bonheur !
Ce fut cela la vie de Bonne-Dàme, durant la première année de son veuvage — et plus d'une fois, anxieusement, tandis que de Montauban ses lettres nous parvenaient, toujours brèves, toujours également contenues, ma mère et moi nous demandions comment elle avait pu résilier ainsi sa liberté sous un toit hostile. C'était si étrange — elle! rester soumise à Une semblable exploitation sans merci — que nous eu demeurions confondus. Plus tard, seulement, — très tard — j'ai su que la tante avait promis de marier Germaine si on consentait à s'installer auprès d'elle. Elle avait même parle d'une petite rente inscrite dans son testament. Bonnement, Bonne-Dame y avait cru, avait remercié de tout cœur et était restée.... pour sa fille.
Pourquoi pas ?
L'avenir de Germaine ne valait-il pas largenient la vie dans un cadre inconnu ou hostile, les privations journalières, les heurts à tous propos et jusqu'à cette solitude énervante, sans issue ?
Dieu sait du reste si elle était chèrement acquise, la rente problématique de la tante !
11 est parfois des impressions particulièrement douloureuses dont l'obsession provoque une souffrance aiguë. Quand on débarque en un coin de terre ignorée, ayant l'incertitude du gîte et des visages à rencontrer, sachant seulement que des années, et encore des années, il y faudra rester, également loin de tout, êtres aimés et choses familières, il semble alors qu'une mort s'étende sur l'être, faite d'ennui et de regrets sans issue.
La tête dans les mains, on s'abandonne à l'inoubliable, aux multitudes de riens qui faisaient .'âme et qui subitement ont croulé dans le passé : et le silence des choses vous saisit, étrangement plus triste que le silence des êtres, demi-néant, abandon rappelant les solitudes infinies.
Ainsi leur vie nouvelle.
Une seule fois, Bonne-Dame écrivit :
(( Ça me gonfle, ça me gonfle que je crois que je vais en passer mon âme à Dieu ! »
Jour de désespoir, sans doute, et de défaillance, le seul durant ce long martyre subi.
Chaque journée était semblable, jtarelUement
déserte. Le matin, on restait cloîtré dans les deux chambres que la tante avait abandonnées au premier : l'après-midi, promenade solitaire sur les boulevards.
Ceux-ci tournent autour de Montauban, plantés de platanes grêles que la poussière étiole, et ils semblent d'une longueur infinie avec leur double allée toujours sèche, toujours ensoleillée.
Les rares passants qui rencontraient Bonne- Dame et Germaine les regardaient avec une involontaire malveillance, tant celles-ci paraissaient inabordables, enveloppées dans l'épouvante d'un deuil. Aucun salut, aucun de ces signes d'amitié qui forment l'accueil de la rue. Les visites de la tante les ignoraient même, en entendant parler par celle-ci comme de parentes pauvres recueillies par charité.
Et le soir enfin, après la seconde séance de bouilli, l'unique occupation était le besigue obligatoire, Mlle de Sallanches en ayant fait un devoir. C'était bien le moins que sa nièce lui servit de demoiselle de compagnie 1
On jouait deux sous.
La tante trichait à mort, ne négligeant jamais les petites rentrées ; en même temps, profitant des somnolences de Bonne-Dame, elle endoctrinait Germaine.
« Je ne comprends pas ta mère, ma petite : avec la fortune que lui a laissée mon frère, elle te met
comme une pauvresse : est-ce qu'elle ne devrait pas arrêter une femme de ménage pour vos chambres, le matin? Ah! elle doit eu mettre de côté i pour sûr, et ce n'est pas ce que tu en verras qui t'empêchera de mourir vieille fille.
Germaine remontait songeuse. Alors au coucher, Bonne-Dame, la pressentant d'instinct remuée par une hostilité, l'interrogeait anxieusement :
— Mais enfin qu'as-tu? dis-le...
— Rien, que veux-tu que j'aie? j'ai sommeil... L'intimité de leur deux vies n'était même point
une source de joie ; aucun épanchement, le plus souvent des malentendus inventés par la tante, bref, la solitude entière, solitude et deuil que rien jamais ne semblait pouvoir modifier.
Nulle angoisse ne devait manquer à Bonne- Dame cette année-là.
Vers l'automne, Germaine tomba malade. On crut d'abord à une simple anémie, mais le médecin parla de fièvre typhoïde et parut inquiet.
Bonne-Dame subitement sortit de sa torpeur. Depuis la catastrophe de Cahors, elle avait la hantise de la mort. Durant les huit jours que persista le danger, elle s'affola, usa de tous les moyens, fit un vœu au Sacré-Cœur, lui promettant une plaque commémorative, et à bout de ressources, obligea Germaine à boire de l'eau de Lourdes dans laquelle elle avait fait infuser du buis bénit. — Les vrais désespoirs ont ainsi de ces côtés burlesques.
— Eu réalité, elle vivait par avance les affres de l'horrible dénouement possible, et puérilement croyait apaiser Dieu puisqu'elle souffrait autant que si cela eût été vrai.
Par bonheur, l'alerte fut brève. Presqu'aussitôt la convalescence vint. Peut-être n'était-ce que le deuil sans merci qui avait suffi, à étioler Germaine.
Ce fut alors uu bouleversement comme si le soleil eût enfin commencé à se montrer : tout le douloureux de la vie nouvelle s'était effacé pour Bonne- Dame. N'ayant plus que la tante à subir, elle rentrait dans un paradis et l'on eût dit dès lors qu'elle revenait d'un lointain voyage, un peu vieillie seulement et blanchie vers les tempes, mais toujours active, tourneboulant.
Le médecin s'étant fâché et menaçant Germaine 4'ane rechute, si l'on se refusait encore aux distractions, elle fit des visites et sortit- Bonne-Dame en prenaière visite! Elle eut des ahurissements délicieux, jargonnait à moitié, et tout en gardant des manières un peu guindées de vieille noblesse, disait réclhibiforme pour rédhibitoire et bombeurs pour dynamiteurs.
En moins de trois mois, elle connut tout le monde, tant ses attraits de familiarité séduisaient. Ils avaient une affinité avec les exubérances méridionales et n'y paraissaient pas déplacés. Le nom de Mlle de Sallanches lui ouvrit la société prêtes-
tante. Elle alla aussi chez les fonctionnaires et la préfète. Celle-ci ayant eu de son mari deux enfants avant la lettre avait été mise à l'écart. La démarche de Bonne-Dame la ravit : on obtint grâce à elle un bureau de tabac de huit cents francs qui mit le budget en équilibre.
Et rien qu'à revivre ainsi, rien qu'à retrouver les charmes de la vie de tout le monde, ayant quitté les longs voiles de crêpe à l'aspect de loque mouillée, elle devint enfin tout à fait Bonne-Dame ; c'est-à-dire elle.
Personne qui ne l'arrête au passage, ne lui jette un bonjour amical. Elle va, trottine^, grisonnante, impassible, rhumatisant, sacrant, toujours à l'affût des occasions extraordinaires ou des marchés invraisemblables. Elle sait Montauban dans ses moindres recoins, a même lié des relations avec la mère Girardot — une revendeuse sourde, — à seule fin d'écouler auprès d'elle ses fatras. On la jurerait grand-mère, on s'étonne qu'elle ne le soit pas, et doucement, elle roule, roule, au lieu de marcher, semblable à quelque cloche tombée sur terre, faute d'ailes, pendant le voyage du jeudi saint.
Auprès d'elle, Germaine causant peu, gardant une sorte de mystère, ayant le charme des plantes dormantes ou des fleurs fermées. Au fur et à mesure, les difterences entre la mère et la fille s'accentuaient. Il semblait qu'elles ne fussent pas
de la même race ; l'une active, papillonnant, ronronnant, l'autre calme, presque muette, ayant un joli air de vierge avec des joues à peines rosées, du carmin sur les lèvres et des dents exquises qui parfois se découvraient dans un sourire aigu.
Les années une à une s'égrenèrent.
De loin en loin, les existences traversent ainsi de longs espaces sans accident.
Elles s'égrenaient semblables, en ce milieu monotone, peut-être plus heureuses, à coup sûr moins mauvaises. La vie est faite d'accoutumances et d'effacements. L'isolement de Bonne- Dame était moins grand. Ses habitudes nouvelles avaient vieilli, formant un nouveau cadre auquel l'esprit et le corps se pliaient.
A vingt ans de distance qui pourrait se reconnaître ? et ne faut-il pas croire qu'au courant des événements nous abandonnons chaque fois un peu de notre âme, quelque chose d'impalpable qui rentre dans le néant inconsciemment et sans causer de souffrances ?
Une seule fois, en juin, le mois des fleurs éclatantes et des soleils d'été, une gaieté subite descendait sur la demeure. La tante succombait trois semaines durant à un accès de piété galopante qui la menait pèleriner à Lourdes, Sainte-Anne d'Auray etlaSalette. Alors plus de bouilli: plus de cachotteries. On rendait les politesses reçues. On eût dit d'un licenciement de collège. Les ouvriers
venaient pour réparer, les amis pour s'amuser. Puis la tante rentrée, cela recommençait pareillement froid, ni bon, ni mauvais, indifférent....
Cela aurait peut-être duré toujours, qui le saitl sans une aventure imprévue qui brusquement bouleversa cette tranquillité coutumière.
Un matin, tandis que Bonne-Dame faisait sa chambre, Jeanne, la domestique, monta. Il était rare qu'elle vint ainsi dans le sanctuaire. Elle resta quelques secondes à tourner sur elle-même et balbutia deux ou trois mots sans suite, comme si d'abord elle eût éprouvé une crainte à raconter ce qu'elle voulait dire.
— Voyons, qu'y a-t-il? demanda Bonne-Dame impatientée.
— Ah ! Madame...
Et subitement, comme s'abandonnant à une grande résolution, elle débita d'un trait l'affaire :
— Voilà, Madame ; je ne voulais pas le dire à Madame, mais c'est plus fort que moi. D'abord j'en ai le cœur retourné! Cela me passe que Mademoiselle ait fait des choses comme cela à Madame ; car enfin sans mademoiselle de Sallanches, c'est bien sûr que mademoiselle Germaine serait mariée à l'heure qu'il est à M' Schermann, le lieutenant.
Bonne-Dame s'était retournée, blémie :
— Qu'est-ce que vous me racontez là ?
Mais ayant commencé, la bonne se serait bien
gardée de s'arrêter. En bas, Mlle de Sallanches venait de l'exaspérer en lui refusant du bois de chauffage pour l'hiver : elle se vengeait.
— Oui, Madame : M' Schermann est venu, une fois que vous étiez sortie...
Et elle continua : il avait dit à Mademoiselle qu'il aimait sa nièce, mademoiselle Germaine, qu'il voulait la demander, mais qu'auparavant il tenait à savoir si elle possédait la dot réglementaire. Alors, Mademoiselle avait répondu : «Jamais de la vie ! Mme Hatier est bien trop avare » et elle avait ausstparlé du caractère de Mlle Germaine, la vraie fille de son grand-père, et pleine de morgue, et ne voulant qu'un noble, et patati et patata... Bref, jamais M"" Schermann n'était revenu et cela se comprenait de reste !
Bonne-Dame écoutait stupéfaite, blanche décolère. Jeanne étonnée de son silence, reprit par le détail. Elle avait mis les mains sur ses hanches et s'échauffait à mesure.
— Ah l ce n'était pas malin de lire dans le jeu de Mlle de Sallanches. Elle était bien trop contente d'avoir ces dames qui lui rapportaient de l'argent et de la distraction ! Et encore pas plus tard que la veille. Mademoiselle le lui avait dit : « Tu comprends, Jeanne, que si Germaine se marie, il faudra que je t'apprenne à jouer au besigue. » Pas fière. Mademoiselle !
Subitement, Bonne-Dame éclatant l'interrompit
d'un mot, ce même mot de charretier que jadis elle avait lancé devant moi :
— Bougresse ! va !
Puis d'un seul mouvement, elle pirouetta sur elle-même et appela :
— Germaine ! allons ! viens vite !
Germaine arriva étonnée, encore vêtue d'un caraco, ayant aussi le balai en main : Bonne-Dame sans lui laisser une seconde l'apostropha :
— Allons, fais ta malle, nous filons... mets tout dedans, n'oublie rien, fichons notre camp d'ici puisqu'il n'y a plus de conscience en ce bas monde !
Et ce fut une bousculade effrénée dans les chambres, au grenier, partout. Jeanne avait descendu les chapelières dont la poussière volait sous des coups rapides de torchon. On cherchait les clefs sans les trouver. tJn tiroir tomba, tiré trop violemment. Dans une rage sourde, Bonne-Dame avait ouvert les compartiments des malles, et y jetait pêle-mêle, vêtements, linges, chiffons, chapeaux, vieilles étoffes, robes d'autrefois, et les ustensiles familiers, les objets de toilette.
En une demi-heure tout fut bouclé, prêt à être emmené; elle répétait furieuse :
— Ah ! mâtine qui m'avait tant juré ! je vous en jBlche qu'elle tienne son juron!
Tout à coup, au moment de faire commander l'omnibus, elle s'aperçut qu'elle n'avait même pas songé à l'endroit vers lequel elle allait se diriger.
ACahors? elle n'y connaissait personne.
A Roanne? elle y était oubliée.
Sallanches était vendu. Plus de retraite où se réfugier, aucun de ces recoins réchauffants où l'on puisse vivre paisible, se sentant enveloppé par une bienveillance.
En même temps elle comprenait que dans sa nouvelle vie de Montauban des relations neuves s'étaient formées pour elle, qui la tenaient au cœur et un vague regret l'étreignit non point de cette maison qu'elle allait abandonner, mais des êtres, et du pays si clair, si bruyant, si ensoleillé.
Alors, déménager seulement, rester à Montauban?
Mais comment expliquer sa brouille avec la tante, comment répondre aux inventions de celleci, que dirait-on de sa fille ? Elle demeurait anxieuse, stupéfaite de l'impulsion désordonnée qui venait de la faire agir, quand la porte s'ouvrit et la tante apparut, revenant de sa messe matinale :
— Hé bien, qu'est-ce que tu fais là?
D'un coup d'œil, elle avait aperçu les malles, tout le départ projeté, et sur ses lèvres s'était posé un sourire mince de colère mal retenue.
— Je déménage, matante, répondit Bonne-Dame d'une voix brève.
La tante eut subitement son enrouement des grands jours:
— Ah ! ma chère, pour où aller, grand Dieu! juste au moment où mes bronches sont tellement prises que je suis à demi-morte ! Tu n'y penses pas.
Et dodelinant la tête, faisant un peu bouffer dans l'air les rubans moirés de son chapeau, elle ajouta :
— Que veux-tu qu'on en pense à Montauban? Moi d'abord, je ne saurais pas l'expliquer, n'estce pas...
Brusquement Bonne-Dame eut l'intuition que ce départ sans réflexion était une chose folle.
C'était certain, elle était prise dans cette vie et ne pouvait pas chercher à en sortir ainsi :
— C'est bon, fit-elle, je vois que je commettais une bêtise, je reste.
Mais à dater de ce jour, elle ne compta plus sur l'héritage et attendit l'occasion, ce menu fait dont souvent des existences dépendent, toujours inattendu, banal...
Quant à Jeanne, Mademoiselle la renvoya le lendemain.
L'année suivante nous reçûmes l'annonce du mariage de Germaine.
« Madame la baronne Hatier de Belazeilles et Mademoiselle de Sallanches ont l'honneur de vous faire part du mariage de Mademoiselle Germaine Hatier de Belazeilles, leur fille et nièce, avec Monsieur Oscar Lajudal, et vous prient d'assister à la béne'diction nuptiale qui leur sera donnée en l'Eglise Ville nouvelle, le jeudi 7 octobre 188... ))
Ce Lajudal était un veuf, qui subitement s'était épris de Germaine. Sa demande avait été adressée durant une absence de la tante. En moins d'une quinzaine tout fut décidé : encore, pendant ces préparatifs, gardait-on l'effroi du retour possible de la vieille, ou de racontars venus d'elle pour détruire les projets d'avenir. D'un commun accord, elle ne fut avertie que l'avant-veille de la cérémonie. Comme elle pèlerinait en Basse-Bretagne, elle ne put accourir et se contenta de déshériter sa nièce, chose peu difficile, étant donné son oubli préalable de l'inscrire sur son testament.
Le mariage eut lieu par une claire matinée d'automne.
En ces premières journées d'octobre, les feuilles déjà se plissaient aux extrémités des branches, pareilles à des gouttelettes d'or, et sur l'horizon de larges buées grises dormaient, caressantes. En passant dans le jardin de la tante j'eus une vision délicieuse de verdures à demi-brûlées, d'aubépines couleur de rouille et de fleurs pâmées, tandis que par les allées la joubarbe, les ravenelles, et encore des folles avoines à courbures légères envahissaient le gravier, s'épanouissaient en toutes les directions — vrai bouquet de fête, tout embaumé de soleil.
—7 Ah ! mon petit ! que c'est triste les fêtes !
Ce fut le premier accueil de Bonne-Dame, accueil toujours le même en sa bonhomie grave.
Elle était mise en gala, cependant, ayant revêtu une robe de taffetas noir à petite traîne, qui à chacun de ses mouvements bruissait doucement, chantant le neuf. Et là, avant l'arrivée des invités, elle eut une seconde d'abandon :
— C'est bien fait pour les ménages des autres, une fille, mais c'est dur tout de même, cette petite qu'on n'aura plus. Enfin!... cela a l'air de la rendre heureuse... à quoi bon en chercher plus.
— Bah! vous ne la quittez pas, Bonne-Dame,
— Certainement si...
— Pourquoi ne pas demeurer auprès d'elle, vous qui êtes libre d'aller où bon vous semble
— Moi! les embellemerder, jamais !
Elle ouvrit lentement les volets du salon, comme si vers l'air et le soleil allaient subitement s'envoler tous ses bonheurs. Ensuite elle remonta :
— A tout à l'heure ! n'est-ce pas, j'ai beaucoup à faire.
Je restai dans la pièce que pour la circonstance on avait fleurie avec des bouquets.
Maintenant le soleil y entrait gaîment par grandes brassées, et malgré moi j'éprouvai une étrange mélancolie, a| ercevant soudain sur un des fauteuils le voile de la mariée qu'on y avait oublié, — de la gaze de blancheur liliale, vaporeuse, presque impalpable ! — formant un navrant contraste avec le siège sur lequel elle reposait, siège de jadis offert à tous, sali par la vie et la banalité journalière des contacts grossiers.
Cependant, au-dessus du plafond, des bruits de pas hâtifs résonnaient : on eût dit presque une veille de déménagement au lieu d'un jour de fête. Sans doute Germaine revêtait à cette heure la robe blanche, toilette unique qui jamais ne se remet plus, à moins que par économie on ne la fasse teindre ensuite pour le courant, et elle devait aussi placer dans ses cheveux les fleurs d'oranger à puanteur bête, fleurs consacrées, tandis que d'autres, blanches aussi, seraient si jolies, les chrysanthèmes japonais, les lys nains ou encore des roses...
Soudain Bonne-Dame redescendit en coup de
vent amenant avec elle une vague odeur d'iris, ce parfum des vieilles!...
— Bon, nous ne retrouvons plus le voile.
— Mais, il est là, Bonne-Dame ; vous avez au reste bien le temps, plus d'une heure encore.
— Croyez-vous ?
La voix de Bonne-Dame était pleine de larmes, mais elle souriait. Ce répit inattendu lui rafraîchissait l'âme : de nouveau elle repéta avec un soupir :
— Ah! les fêtes !...
Et nous causâmes encore.
— Mon Dieu oui, un veuf! hé bien sa première femme lui aura décrassé le caractère, ce sera autant de gagné. Enfin, Germaine l'a voulu. Il est riche, très riche même, et il s'occupe, chose rare en ce pays. Depuis six ans, il est le caissier de la banque Paroutel, place de la Cathédrale. Il y gagne 6000 francs, sans compter les revenus de son patrimoine.
— A-t-il encore sa mère ?
— Oui, mais un veuf, c'est bien le diable s'il n'est pas émancipé.
— Et il aime Germaine ?
— Ah ! mon pauvre enfant!..
— Mais Germaine....
— Germaine... qui peut savoir?
Une mélancolie subite l'envahit.
Qui parvient à deviner ce qu'enferme un cœur
de jeune iSlle et quel mystère y dort? Jamais Germaine ne s'était abandonnée à ces confidences intimes qui sont la joie des mères. La brusque pensée de la muraille, toujours dressée entre le cœur de son enfant et le sien, étreignit Bonne- Dame:
— On ne le dit jamais, n'est-ce pas? reprit-elle encore.
Puis elle remonta, emportant le voile blanc qui sur sa robe noire mettait une tache de deuil, tandis qu'un silence étrange paraissait subitement peser sur les êtres et les choses.
Ce fut un mariage comme la plupart.
Lorsque Germaine descendit, à l'heure du départ, elle était très grave, mais sans apparente émotion. Jamais je ne l'eusse imaginée si jolie et candidement virginale.
D'allure légère, elle s'inclinait avec un sourire devant ceux qui s'approchaient d'elle. Déjà dans le salon régnait ce chuchotement mystérieux dont nous nous plaisons à accompagner toute cérémonie grave. Les hommes avaient des sourires discrets, les femmes des allures ravies, et les fleurs odorantes, laissant tomber leur doux parfum d'automne, donnaient à la demeure un aspect de sacristie.
Seule Mme Lajudal troubla ce recueillement, ayant des effusions énervantes et des éclats de voix dont la maison était remplie.
— Ah! cher ange, est-elle ravissante!
Cela produisit un malaise. On la sentait déjà trop chez elle, bien plus que Bonne-Dame qui n'y était plus, ou que Germaine qui n'y était pas encore. L'heure sonna, discrètement monotone, coupant court aux compliments : on partit enfin dans les voitures.
Messe banale : le vicaire lut au début l'homélie correspondant à la classe et au nombre des cierges payés.
Peut-être était-elle bien faite, car on y parlait en termes généraux des vertueux parents, des devoirs de famille. Des figures malheureuses s'y trouvèrent aussi, telles que le souhait de voir le front du mari couronné par l'épouse. Mais on n'écoutait point, et seul le mot d'œmowr frappait les oreilles des assistants. Il s'agissait, bien entendu, de l'amour honnête, le seul compris par Dieu.
L'église était à demij-remplie. En cette fin de vacances, les amis étaient dispersés ou n'étaient point venus. Sur l'autel, une dizaine de bougies brûlaient, avec des petites secousses dans leur flamme, comme si elles eussent cherché à respirer un peu d'air en ce coin où les vapeurs d'encens les étouffaient. Sur les murailles, les statues de saints vêtues de poussière semblaient mourir d'ennui sans comprendre, et les versets de la messe alternaient avec les agenouillements ou les relèvements
de l'assistance docile aux coups de hallebarde du suisse. Ce fut très grave et très insignifiant.
A la sacristie, Bonne-Dame s'approcha de Germaine :
— Hé bien, petite?
Germaine sourit:
— Si tu savais comme ce voile m'a gênée pour me mettre sur le prie-Dieu !
Bonne-Dame hocha la tête avec un soupir :
— Laisse-moi t'embrasser ! que je sois la première à te dire « madame ».
Elle lui prit la tête dans ses mains et la baisa doucement, avec une lenteur d'adieu.
Sa maternité était finie, terminés aussi ses bonheurs d'intérieur, tout cela pour un mot de prêtre indifférent prononcé sur la tête de son enfant et d'un inconnu.
Quand elle cessa son étreinte, elle se retourna vers nous:
— Voilà, fit-elle, maintenant, je crois bien que je ne pourrai jamais plus vivre que d'une patte.
On rit, et ce fut le signal d'embrassades multipliées. Tous les hommes venus à la cérémonie voulaient donner à la mariée leur accolade. Ce-rtains, par grâce, l'offraient en patois:
— Daïchaz mé préné un poutou !
Et les uns et les autres défilaient devant le mari silencieux, disant ensuite :
— Tous mes compliments, cher ami, lous mes
compliments, comme s'ils eussent apprécié en maquignons ce baiser de jeune fille.
Madame Lajudal exultait :
— N'est-ce pas, comme mon fils a bien choisi ! est-elle jolie aujourd'hui ?
Enfin les invités restèrent seuls : le brouhaha s'était calmé : dansl'église, sur deux files, de chaque côté du passage central, les assistants se pressaient pour juger les toilettes. La noce sortit, retombée de nouveau dans sa dignité figée et l'on partit pour l'hôtel.
On y avait retenu d'avance la salle à manger de gala. Celle-ci était tendue de papier rouge et meublée à l'aide d'un piano et de sofas en vieux reps passé. L'air y sentait vaguement le cabinet particulier. Dès qu'on entrait une humidité pénétrante resserrait le cœur. Pourtant au dehors le soleil étincelait : au loin par les fenêtres, toutes les toitures rouges de Montauban s'apercevaient, flambant sous la pluie d'or des rayons, coupées seulement ça et là par des verdures mortes des figuiers.
On s'anima.
Les deux mariés avaient été placés l'un près de l'autre et causaient à voix basse. La volupté de l'appétit satisfait amenait une sérénité. Des gaudrioles survinrent, un besoin de toasts imbéciles trottait dans les cervelles. Enfin ! Dieu merci, la fête commençait 1
Combien différent de celui de Sallanches, ce mariage célébré dans la salle de tout le monde, avec l'homélie commune, la bénédiction hâtive d'un prêtre inconnu, les grivoiseries des noces vulgaires! Seule Bonne-Dame ne semblait plus vivre, au milieu de ces éclats de joie bruyante. D'une voix brève elle donnait ses ordres, surveillait le service, faisait hâter les domestiques, mais ne mangeait point et restait l'oreille distraite.
Au Champagne, quelqu'un par plaisanterie proposa la santé du Président de la République ; des rires fous accueillirent la proposition ; on eût dit des collégiens en vacances. Un autre demanda une fleur du bouquet de la mariée et l'ayant obtenue la jeta dans sa coupe, voulut l'avaler, mais s'étrangla.
Quelqu'un interrogeait M. Lajudal:
— Allez-vous faire un voyage ?
Et comme celui-ci balbutiait, on poufl'a à mivoix par décence:
— Farceur va !
Le ba.nquier Paroutel trouva le mot de la situation :
— Quelle noce !
Puis il demanda à allumer un cigare. On l'envoya au jardin ; il se leva, tout le monde suivit l'exemple.
Bonne-Dame, le dos raide, alla se réfugier sur un sofa, et s'y assit en pénitence. J'arrivai près d'elle :
— Allons, Bonne-Dame, un peu de gaieté, vous aussi: vous n'avez rien dit pendant le déjeuner.
— Que voulez-vous, petit, à sentir que c'est fini, j'ai comme un rhume silencieux.
— La drôle de cérémonie qu'un mariage, répondis-je rêveur.
— Ah! si mon pauvre mari était là! fit-elle.
De grosses larmes lui vinrent aux yeux. C'étaient tous les souvenirs d'antan refluant à son cœur en cette minute d'abandon. Ses bonheurs de jadis, son union sans souci d'intérêt, sa noce sous les arbres, à l'abri des indiscrets, revivaient brusquement en elle, amèrement convoités.
— Enfin, reprit-elle en haussant les épaules^ on n'est jamais plus les mêmes, alors à quoi bon?
A ce rappel soudain d'autrefois elle se trouvait vieillie, esseulée au point de ne ressentir plus qu'un immense désir de silence et de compassion. Il y a ainsi des jours où d'un seul coup apparaissent l'irrémédiable du temps et cette navrante solitude qui est le partage de toute vieillesse.
M. Lajudal s'approcha de nous :
— Ne pensez-vous pas, dit-il, qu'il soit temps de nous retirer? le train part à cinq heures, et Germaine doit encore se changer, fermer ses malles...
Puis se retournant vers sa femme, il ajouta :
— N'est-il pas vrai, Germaine, que vous voudriez partir?
En même temps il l'enveloppait d'un regard où subitement éclatait son âpre envie de la posséder enfin, loin de tous — regard d'amoureux exaspéré, où se lisaient tant de choses que Germaine d'un geste violent se jeta au cou de Bonne-Dame.
Pour la première fois l'idée de s'en aller seule avec cet homme à peine connu, l'épouvantait et elle s'abandonnait à son émotion:
— Ah ! maman! comme je t'aimerai bien toujours, s'écria-t-elle.
Toutes deux pleuraient en cette étreinte qui les rapprochait X)leinement, juste à l'heure de la séparation : mais la première, Bonne-Dame se redressa :
— Allons, petite, cela n'amuse pas ton mari. Vas vite te préparer, j'irai te dire encore adieu... peut-être.
— Oui encore, tout à l'heure, au train...
On entendait au jardin de l'hôtel un grand bruit de voix.
La noce s'ébattait en bas, livrée aux délices d'une digestion joyeuse : maintenant elle ne s'occupait pas plus des mariés que si jamais ils n'avaient existé.
Ils partirent.
Bonne-Dame n'eut pas une larme. Elle me dit seulement :
— Vous serez bien gentil d'aller les assister à leur départ. Moi, vous comprenez, je ne pourrais pas...
Et comme j'étais déjà dans la rue je l'entendis encore m'appeler par la fenêtre :
— Qu'ils n'oublient pas le fichu blanc r il est au salon et j'ai omis de le remonter !
Même en ce grand déchirement, ses manies d'ordre restaient maîtresses, et le fichu lui causait presqu'autant d'inquiétude que le départ de son enfant vers l'inconnu...
Oui, mariage comme la plupart. Combien sont encore pis? La vie présente ainsi de ces comédies journalières auqueU'œil blasé ne prête plus d'attention tant l'avenir est fait d'insouciance et de rêves : quand on ne le désire pas ardemment, il n'attire plus que notre indifférence.
Ce soir-là, les Lajudal partirent pour Toulouse, résolus à réfugier dans un hôtel quelconque leur première nuit d'amour. L'idée de mêler ce souvenir d'intimes joies aux banalités du mobilier loué à la journée ne les avait pas choqués et seule la hâte d'être hors d'atteinte de la famille les étreignait bizarrement.
Eji montant dans le train, M. Lajudal eut un sourire satisfait :
— N'est-il pas étrange, dit-il à Germaine, que votre mère ne soit point là?
— Oh! ma mère, répondit-elle, elle est bien capable d'avoir oublié l'heure en discutant la note de l'hôtel! Elle se noie dans les détails.
M. Lajudal répliqua :
— La mienne se noie dans l'ensemble.
Et ils eurent l'un et l'autre un rire voilé, mettant une même naïve impudeur à jeter par dessus bords ce privilège ineffable qu'est l'amour maternel» également cyniques en leur ignorance de tant de cruauté.
Ce fut presque notre adieu.
Le lendemain, je quittai Bonne-Dame repartant pour Châteaudun.
Je voulais encore l'interroger :
— Vraiment, vous ne savez pas où vous irez, ni dans quel endroit vous installer?
Mais elle m'interrompit:
— Il ne faut jamais faire de projets, sous peine d'être mis autre part que ce qu'on avait miniature dans son entendement.
A vrai dire, peut-être ne se doutait-elle point de l'isolement qui l'attendait, ou encore sa volonté de ne plus vivre auprès de Germaine n'était-elle point irrévocable...
Les jours suivants passèrent sans nouvelles, puis un soir, comme nous étions, ma mère et moi, à demi ensommeillés au coin de l'âtre, nous nous réveillâmes stupéfaits, aux accents de sa voix:
— Vous, vous, Bonne-Dame ! ici...
— Oui moi, qui m'installe à Châteaudun, dans une maison que j'ai louée...
— Vous, Bonne-Dame, qui ne nous prévenez seulement point...
Elle eut un sourire de triomphe et répondit presque gaiement :
— Allons, mes petits, si la plume ne bat pas, le cœur va toujours !...
— Holà hé I Bonne-Dame I
— Commentl Encore en camisole, Bonne-Dame!
— Parions que vous ne vous êtes levée qu'à huit heures, ce matin !
Joyeusement les deux fillettes jetaient dans l'air leurs appels d'une voix jeune et elles battaient des deux mains presqu'à l'unisson, appelant depuis la route :
— Bonne-Dame, voyons, Bonne-Dame 1 un peu de pitié, répondez-nous !
Au premier, une fenêtre enfin grinça, s'ouvrit, et Bonne-Dame apparut.
Elle était encore vêtue du fameux caraco à grands carreaux blancs et noirs : ce caraco qui tour à tour avait été robe de gala sous l'Empire, simple jupon sous la République, enfin camisole du matin à dater du mariage de Germaine en attendant qu'il devînt torchon ou loque de revendeuse.
Sans hausser le ton, elle répondit avec son sourire délicieux :
— Hé bien! hé bien! En voilà un charivari! Voulez-vous bien finir, que tout le monde dort encore ! Comment va la mérotte et M. Baudoin ?
Mais déjà les petites s'étaient précipitées dans
l'escalier : on entendit un grand tapage comme si celui-ci allait s'effondrer sous le passage d'une trombe, et voici la sonnette qui danse, sursaute, carillonne à battant rompu, tandis que derrière la porte, des rires scandent le hourvari. Une tempête s'est abattue sur la demeure encore ensommeillée, et avec ces sonneries à emporter les murailles, il semble que le printemps veuille pénétrer aussi, ce printemps qui sur toute la Beauce s'étend aujourd'hui et plane mystérieusement dans la douceur de l'air.
— Ah! bien mes petites, si vous déboulonnez ma sonnette, vous la paierez 1 Peut-on me faire des peurs pareilles!
— C'est Bouby qui sonnait, s'écrie la plus jeune.
— C'est Féfé, répond l'autre.
— Oui!
— Non!
— Si!
Alors un double cri :
— Embrassons Bonne-Dame !
Des embrassades de femme données à pleine chaleur des lèvres retentirent : puis, voluptueusement et comme savourant la joie du revoir, les deux fillettes reprirent dans un calme subit :
— Bonjour Bonne-Dame, comment allez-vous ce matin ?
Celle-ci s'échappa, répondant à la volée :
— Une petite minute, le temps de couvrir mon
pot au l'eu, de mettre deux charbons dans mou poêle, et je suis à vous.
Elles semblaient deux enfants, également jeunes avec leurs frais costumes de lainage, leurs grandes collerettes de pensionnaires et leurs coiffures à la vierge. Bouby avait pourtant dix-huit ans, Féfé quatorze : mais, en dépit de l'âge, ces surnoms leur restaient, joliment portés, si légers à leurs années qu'ils oubliaient d'être ridicules ou blessants. Depuis la venue de Bonne-Dame à Châteaudun, elles voisinaient ainsi chaque jour, ravies d'échapper aux règlements terribles de Madame Baudoin ;
— Une propriétaire faite à mon patron, disait d'elle Bonne-Dame.
— Une mère fouette-fille, répondaient les petites. En une seconde, toutes les trois se retrouvèrent
â la cuisine.
Bonne-Dame protesta :
— Mais enfin, quel rapport y a-t-il entre vous et mes casseroles ?
— Nous voulons voir votre poêle.
— Laissez donc, je l'ai acheté chez la mère Grirardot. Il est tout percé : on dirait un tulle.
D'une main preste Bouby souleva les couvercles :
— Ah ! du pot au feu I
— Mon Dieu oui !
■— Attendez donc ! il ne va pas. Je vais ajouter du charbon. Féfé, mets-toi à souffler.
— Malheureuses ! elles vont me faire de la poussière 1
Alors les petites eurent une grande exclamation de joie :
— La poussière ! nous y voilà.
— Quand Dieu vous plantera en paradis, il se servira de vous comme d'un cache-poussière, pour ses voyages, s'écria Bouby.
Et Féfé reprit :
— Quand Dieu vous descendra en enfer, il vous mettra dans la crotte, pour y barbotter, toujours ! touj ours !
Mais Bonne-Dame sans s'émouvoir sourit :
— Pour me faire vos honnêtetés, nous serions bien mieux dans la salle à manger, au lieu de me faire tourner au chameau désemparé I
Elles s'y installèrent sur de petites chaises et les bergères. Le matin, des passages formés d'échantillons de tapis accolés permettaient de se rendre au buffet ou aux sièges sans salir le parquet. Et dans cette salle si reluisante de tranquillité campagnarde, avec le tic-tac du réveil servant là de pendule, une sérénité délicieuse descendait sur leur groupe.
— Voyons, Bonne-Dame, avez-vous reçu des Qouvelles de Montauban ?
Bonne-Dame eut un léger sursaut et, le visage devenu soudain très grave, répondit :
66 et BONNÈ-ÈfAMË »
— Pas encole, ça vieiidï^ aujourd'hui, demain peut-être, ou après.
— La drôle de belle-mère que vous êtes, répliqua Féfé. — Vous, belle-mère? je ue vois pas cela!
Bouby déjà hantée par les soucis d'avenir poursuivit lentement :
— Moi j'en voudrais une comme vous, ce serait bien commode.
Bonne-Dame eut un gros soupir :
— Parce que je n'y vais jamais, n'est-ce pas ? Mais les deux petites l'interrompirent :
— Voulez-vous bien vous taire ! Vous êtes si bonne, si bonne, que vous ne pouvez pas en être une, voilà tout.
Et Bouby continua:
— Quelle impression ressent-on, Bonne-Dame, quand on se marie ?
Elle était devenue rêveuse :
— Ce n'est pas amusant pour tous, répondit Bonne-Dame, avec un frisson de mélancolie, et un silence survint.
Ainsi réunies, on eût dit d'une mère échangeant avec ses filles des communes songeries ou encore ces vagues tendresses féminines qui à certaines heures obsèdent la pensée. A peine privée de sa fille, voici que Bonne-Dame avait retrouvé les confidences intimes dont son cœur avait été toujours sevré : et dans ces babillages confiants, tout le menu papotage de la vie se déroulait, mais plus
discret et inattendti, ameniÊtBt parfois dés naïvetés enfantines, d'autres fois le piment des curiosités en éveil, ou encore des envolées vers lin sentimentalisme doux.
Féfé sortit la pl-emière de son mutisme :
— Le mariage de Bouby sera très amusant! bref, pas comme vous dites !
Bouby souriait :
— Tant de jours passeroflt avant!
— Est-ce qu'on peut seulement faire des projets pour la fin de sa soirée ! dit Bonne-ï)ame.
— Hé bien, si vous ne voyez pas ce mariage, je vous en écrirai le détail, s'écria Féfé, et elle eut une exclamation convaincue :
— dt I ce sera drôle I drôle !
Si bien que sa gaîté les gagna invinciblement et qu'un bonheur de rêve semblait errer sur leurs lèvres dans un sourire de convoitise.
Soudain la cloche carillonna.
C'était un coup sec de fournisseur ou d'inconnu. Toutes les trois se levèrenl; avec un même air d'inquiétude.
— Le laitier est déjà venu, dit Bonne-Dame. Bouby répliqua :
— C'est peut-être maman qui vient nous prendre. Et les hypothèses se croisèrent en une succession de mots rapides :
— C'est un pauvre.
— L'assureur venant réclamer sa quittance.
— Le facteur, tout bonnement.
— Une lettre.
— Une dépêche !
— Ah ! une dépêche I
Et ce fut une course vers la porte. L'idée de ce léger papier bleu, si traître en son laconisme, avait affolé Bonne-Dame. Oui, une dépêche, qui sait ! c'est-à-dire une mort là-bas, un accident, je ne sais quoi, mais toujours l'imprévu mauvais de l'exigence qui guette et vole en une seconde des années de bonheur calme.
On ouvrit : c'était le facteur.
Bonne-Dame eut une exclamation:
— Ce n'est qu'une lettre !
Elle éprouvait un soulagement à son inquiétude de tout à l'heure en même temps qu'il se mêlait à cette impression un regret vague de l'inattendu. Ne le redoutant plus, elle l'aurait mieux aimé.
Le facteur ayant enfin trouvé, murmura d'une voix sans note:
— Pour Mme Hatier, voilà, Madame.
Puis soulevant à demi sa casquette à cocarde, il redescendit feuilletant toujours les enveloppes, si indifférent à leur contenu qu'il semblait comme l'aiguille de l'horloge, une fonction inerte du temps.
Bonne-Dame regarda l'adresse :
— C'est de Montauban, fit-elle.
Les petites souriaient :
— Lisez, Bonne-Dame, lisez bien vite. Vous
aviez raison, cela devait venir aujourd'hui ' Mais Bonne-Dame s'obstina:
— J'ai bien le temps !
Et elle caressait l'enveloppe, semblant hésiter à l'ouvrir, satisfaite cependant de son écriture régulière.
Très lentement cette fois on revint vers la salle • elles y arrivaient presque quand du jardin elles entendirent appeler :
— Voyons Marthe ! Marguerite !
Les deux fillettes eurent un sursaut.
— Mon Dieu! il doit être onze heures! maman nous appelle.
Elles jetèrent les yeux sur le réveil :
— Bonté du ciel! vous avez fait du joli, onze heures moins cinq quand il est onze heures J
Bonne-Dame les regardait :
— Ah ! oui, votre mère I Ran tan plan ! onze heures, on déjeune. Ran tan plan ! midi, on pianote. J'oublie toujours que vous êtes une maison à compartiments 1
Et comme la même voix continuait d'appeler :
— Où sont-elles? Marguerite! ce fut une débandade.
— Adieu, Bonne-Dame !
— A quand vous revoir?
— Mais sauvez-vous donc vite!
D'un bond les petites coururent à l'escalier : le même tapage enragé qu'à leur venue se prolongea.
70 f pONNE-PATy^p )>
n semblait qu'elles eussent remporté le printemps avec elles. Mais au moment où elles étaient en bas, Bonne-Dame les entendit remonter encore plus vite, et de nouveau voici Ja sonnette qui sursaute :
— Ahl les mâtines I fait Bonne-Dame.
— Pour vous dire que nous avions oublié de fermer la porte !
— Et que nous la refermons I Un grand silence survint.
Bonne-Dame se retrouva seule dans la salle à manger, sa lettre à la main et rêvant.
Peut-être ces folies réveillaient-elles en elle des souvenances de sa propre jeunesse. Peut-être aussi, ces affections d'enfant faisaient-elles surgir en son cœur le f egret de sa maternité si peu choyée par Germaine. Elle n'avait pourtant aucune complexité dans la pensée, et S9.ns doute eut été fort en peine de démêler toutes ces choses. On subit le plus souvent des impressions poignantes en n'éprouvant aucunement le besoin de les analyser; et c'est la vie, cette succession de sensations évoquées parles choses et le monde, sans que nous puissions nous en défendre ou tout au moins nous rendre compte de leur nécessité.
Enfin, d'un geste lent, Bonne-Dame tira ses lunettes de leur étui — elle était déjà presbyte — déchira l'enveloppe avec une gaucherie de geste vieillote, puis tenant le papier éloigné d'elle, elle s'apprêta à lire.
Les petites jugeaient mal. Uae révolution lentement s'était produite en Ponne-Dame, révolution si inattendue, si contraire à l'essence même dg son être que l'idée n'en était venue à l'esprit d'aucun. Bonne-Dame devenait une Ijelle-mère comme les autres !
Cela arrive parfois : le cœur le meilleur, le plus absorbé par les délicatesses de pensée ou les tendresses d'affection — cette ombre de l'amour — devient mécontent, s'aigrit, s'irrite et change.
Encore, jamais pareil bouleversement n'est-il le résultat d'une secousse violente ; il est l'œuvre d'infimes circonstances à demi-perçues et de riens. Les riens seuls atteignent et font souffrir les raffinés. L'existence est ainsi : on s'est habitué à voir une âme colorée de certaine façon, toujours semblable : soudain, ce n'est plus elle mais une autre. Pourquoi? on ne sait pas.
Sans contact avec le ménage de sa fille, si résolue à s'écarter des ingérences fàclieuses qu'elle s'était éloignée sans retour, Bonne-Danie cependant avait perdu son calme intérieur et devenait différente.
La raison, qu'importe ?
A courir la vie nomade, on abandonne aux ronces des routes la meilleure partie de soi et le plus dur seulement en reste. C'était cela peut-être chez Bonne-Dame.
Depuis la naissance de Germaine, jamais elle n'avait pris d'habitudes que pour les abandonner. A peine devenues chères, il les fallait quitter, repartir pour l'inconnu.
Pourtant comment cela aurait-il suffi à modifier tant de bonté inaltérable ? Autre chose sans doute était survenu, mais très subtil et échappant aux analyses. Bonne-Dame changeait, voilà tout.
Depuis sa venue à Châteaudun, elle avait vécu d'une vie double.
L'une tout entière s'écoulait remplie par les mélancolies navrantes que cause l'absence de l'enfant ; celle-ci était la vie du corps, vie de surface qu'atteignaient les puérilités de voisinage ou les clairvoyances amicales. L'autre — celle de l'âme — s'échappait dans Montauban, près d'eux! vivait leur existence à l'aide d'énigmes devinées ou d'impressions pressenties.
Celle-là restait voilée aux regards indifférents, Bonne-Dame s'y absorbant plus parce que personne ne la pouvait surprendre et qu'elle avait moins d'aliments.
Bien d'autre, en efi"et, pour y aider que la correspondance de Germaine et les longues rêveries
auxquelles elle donnait lieu; presque rien, trop peut-être, car tandis que naïvement le banal roman du mariage de raison s'y déroulait, par une curieuse résonnance, un roman parallèle d'allure opposée s'éveillait en Bonne-Dame.
Faut-il croire que la nécessité d'une action et d'une réaction simultanées ne soit point seulement une loi physique, mais encore d'application rigoureuse dans les phénomènes de pensée ? Quelque chose d'analogue se passa là et cela fut d'autant plus irrésistible qu'il s'agissait uniquement d'impressions à peu près inconscientes.
Tout d'abord Germaine ne parla point de son mari dans sa correspondance.
Elle faisait alors son voyage de noce. Les détails d'horaires l'occupaient exclusivement. La présence de M' Lajudal se percevait seulement aux « nous » placés en tête des phrases et produisait ainsi l'effet irritant d'une escorte invisible mais persistante.
Aucune joie d'ailleurs n'apparaissait dans ce pluriel. On sentait à l'évidence combien pour Germaine la surprise de l'amour avait été dépourvue d'extases, combien aussi la passion d'Oscar Lajudal était impatiemment subie ou mal comprise.
Ennui ou désarroi d'habitudes, en ces premiers jours de séparation, une lettre succédait à l'autre sans intervalle. Bonne-Dame, ravie, guet-
74 « BONNP-DAME »
tait les heures, comme si chacune eût Au l\i\ amener Ja joie d'un message nouveau. A seutU' Gj-ermaine déseiuparée elle éprouvait bien une anxiété : mais le bonheur de deviner Je mari moins aimé que la mère la hautait- Heureuse saus arrière-pensée, elle s'abandonnait à I9. douceur de son affection égoïste satisfaite.
Cette quiétude dura le temps qu'une habitude nouvelle met à se former : un mois peut-être op. deux. Le voyage de noce flni, les époux rentrés à Montauban, progressivement les courriers s'espacèrent. Leur contenu aussi changea, et les pluriels disparurent. Grermaiîie yeuait eufin de découyrii* le premier bonheur du mariage, Tli^dépendaupe du chez soi.
Elle s'y compilât so^dg,in avec upe exubérance blessant^. Tout, h l'euteudre, deyait être changé dans les arrangements de sou intérieur — arrangements combinés pourtant par Bonne-Pame avec des soins méticuleux avant qu'elle ne partît -pour Châteaudun. Germaine décidait, modifiait, critiquait acerbement, mettait un tel entrain à bouleverser tout ce qui l'avait précédée qu'elle en semblait presque reprocher à sa mère un asservissement de sa jeunesse.
Bonne-Dame crut à une crise, se tourmenta surtout à propos des retards de lettres : mais soudain le nom d'Oscar app^-rut dans celles-ci, amené à propos de rien. Comme elle avait pris
l'habitude de n'entendre plus parler de son gendre, cela lui produisit un eÛet désagréable. Chaque fois qu'elle le rencontra de nouveau, elle le trouva de trop. Ce fut le premier nuage, très futile copûme on voit. Une heure de réunion l'eût dissipé. Grâce à J'éloignement, il resta.
D'autres riens le firent grossir encore.
— Le nom d'Oscar qui se multipliait, ei^yahissait les pages, ahsorba la tqtalité de la correspondance : Germaine s'était mise à détailler son mari, le trouvait bon, généreux, canseur, plus dévoué qu'on ne le croyait, si bien i^u'un jou}: Bonne-Dame eut l'intnition d'un nouveau bonle-versement dans le cœur de sa fille : Germaine aimait son mari.
Toute affection frustrée jouit ainsi de clairvoyances qui approchent de la diyinatjon^ Aucun aveu n'était venu prouver qu'il en fût ainsi : pourtant Bonne-Dame sentit qu'elle ne se trompait point. Cela était.
Comment ne pas le deviner à la parfaite tranquillité des racontars de Germaine, à son insouciance exagérée ?
Une domestique la quittait :
— Bah! une autre se retrouvera biep!
Les revenus ne rentraient point :
— Tant pis ! nous en ferons notre épargne plus tard !
Et l'on voyait aussi qu'elle ajmait avec tout gon
être dans un emportement de passion sentimentale, amour égoïste s'extériorisant seulement par une parfaite indifférence des choses et des êtres. Sauf Oscar et elle, tout la laissait dédaigneuse. Elle aurait même souhaité des témoins à sa nouvelle joie de femme, et une fois elle écrivit à sa mère: « Je suis si heureuse que je voudrais que tu me visses. Viens donc nous faire une visite 1 » Invitation glaçante mais d'occasion curieuse.
Aucun doute possible, Germaine aimait!
Alors des heures douloureuses commencèrent pour Bonne-Dame. On était en plein hiver de Beauce : à peine arrivées, les journées sombraient dans l'obscurité: le temps se dévorait en nuit perpétuelle et un deuil semblait descendre sur les êtres.
Cette fois, Bonne-Dame crut n'avoir plus d'enfant, moins que si Germaine fût morte. Nous avons toujours l'intuition que les morts nous suivent de leur pensée, substance immortelle, tandis que la pensée de sa fille lui devenait fermée : c'était pis que la mort, l'ingratitude !
Elle n'aurait cependant pas dû soufifrir de ce que Germaine aimât. Combien souvent avaitelle songé avec inquiétude à ce mariage si mal équilibré, tremblé pour les secondes heures de la vie où l'exaltation tombée, les deux associés se découvrent soudain dans la pleine réalité de leurs égoïsmes. Aucun de ces pronostics som-
bres ne s'était réalisé : même, par une rencontre inattendue, le bonheur venait d'où il était le moins espéré.
Mais les cœurs aimants sont les plus inconséquents.
A se chauffer à un seul foyer ils s'aperçoivent et souffrent de ses moindres altérations. Bonne- Dame fut jalouse.
Une jalousie muette qui lui dévora l'âme, silencieusement. Chez elle, cette émotion se traduisait uniquement par une plus grande tension du visage et del'être. Mais quel resserrement à la pensée de sa fille réservant au mari les épanchements toujours refusés à elle !
Peu à peu, sous cette obsession, elle devint irritable, affectée d'une extrême sensitivité et pleurait parfois toute seule, à cause de sa maison vide. Ah! la vieillesse, et puis, être isolée la nuit, pouvoir mourir sans secours ni aide ! Elle eut des noirs, restait des heures plongée dans un anéantissement d'idée d'où surnageait une impression de douleur sans remède.
Pour rien au monde elle n'aurait sans doute consenti à se mettre entre les deux époux, mais elle ne songea plus à eux qu'avec irritation. La joie de Germaine lui fut une cruauté. Dans ses réponses, elle ne parla plus d'Oscar, s'informa seulement des santés sans envoyer aucune amitié au mari.
'f^ i ÈONNË-DAMÈ »
Germaine piquée répondit pat des banalités : defe sous-entèndus méchaiits survinrent.
Au jour de Tan, M. Lajudal dédaigna d'écriï-e à Bonne-Daine. Ce fut une blesstlre prOfoiïcte.
En revanche, Mme Lajudal mère adressa une épître exubéraiïte, teinplie d'un vOcabUlaite archangélique qui exaspéra.
Progressivement une aigreur tOtite de surface était veiïtie : Uù ffiàlénteiian, sètris i-aison pïatisible ni CÉttïse ôei-taine mais à coQp sûr impossible â ééarter, parce qu'auctiil ne l'avotiait, s'établit définitivemeiït.
BOfiùe-Daîne était devenue bfelle-mère !
Si on lui eût demandé pourqtloî, iiiiB fottlë de griefs lui seraient sans dOùte venus aiii lèvi-es. Il h'y avait rien autre cependaûtque cette chose normale, l'atoôfur de Gerèaaîfie àbàndottnarit les vieux lieflg de faiÉdllé po'ùr aller au mari.
Ainsi, si parfaite que fût l'âme, si délicieusement bonne qu'on l'imaginât, il avait fstllu en venir là ! hë côté maternel était d'ailleurs le seul modifié ëii Bonne-Dame. Le reste, allure, gestes, accueil, restait identique' ;• où avait toujours Bonne-Daine, mais Bonne-Dâmie, avec tin coiii d'êlle-mêmè tOurnàlit au vinaigre par excès de bonté.
Mèïùé', pltis ëdn c(Éttr se sensibilisait strtis I^ coup de ces mièfùties morales, plus aussi ses inquiétudes matérielles, u propos des santés, s^exàltaient. 11 se faisait par là une sorte de Cô'ï]ti!i)ensa-
tion grâce à laquelle sa fille ne ftlt foiïit frustrée d'affection. La répartition seule était changée.
Ce matin-là encore, cela s'était vu à la façon dofit elle avait examiné renvélôppé àii moment où le facteur la lui avait tendue. Elle avait eu alors un coup d'œil pleiiï d'anxiété, regard ou se devinait à l'évidence son perpétuel souci d'eux.
Une fois rassurée par la vue dé l'écriture, elle avait pu seulement répondre aiix petites l'invitant âlirë :
— J'âî bieïi lé temps !
Et dé fait, c'était du fond du cœur qu'elle l'avait dit ce :
— j'ai hieh le téirips 1
A qtloi bon se hâter d'aller au-devant de meurtrissures notlvelles, du moment qu'elle savait Germaine allàùt bien. Lorsqu'on en est à ce point que les lettres valent hïoiiïs par ce qu'elles disent que par ce qu'elles omettent, chaque phrase blesse et chacun éclairant les faits où les mots de lumières différentes, toute comniunauté d'impression disparaît.
Il fallait la liréf cependant, cette missive dernière venue.
Bîéïl qu'eËé en redoutât îâ lecture, une curiosité y poussait Bonne-Dame : c'est si bon — quelque chose dé sofï enfant — qu'en dépit de toute appréhension, la tenir dans la main était déjà une caresse.
Très lentement, Bonne-Dame commença ;
80 « BONNÈ-bAME »
« Ma chère maman, ta réponse m'a rendue bien contente. J'étais très tourmentée par Oscar qui depuis huit jours s'est mis à tousser...
Par la fenêtre, un rayon de soleil entré subitement vint faire une belle tache d'or sur le griffonnage de Germaine. L'écriture éclairée semblait rire. Bonne-Dame se dérangea légèrement et reprit sa lecture :
€ Il va mieux, cela n'a rien été ; mais Mme Lajudal et moi avons été fort inquiètes. Figure-toi que celle-ci vient à peu près tous les jours me voir. Elle trouve la maison très bien et nous causons. Je lui ai donné ta recette de pommes au citron...
La lettre tomba des mains de Bonne-Dame. Pour la première fois sa fille parlait de Mme Lajudal. Jamais ou presque, elle n'avait songé à cette femme. A découvrir son intimité inattendue avec Germaine, il lui sembla qu'un poids descendait sur elle pour l'étouffer. En même temps une voix parlait en elle, cette voix qu'empruntent tous les regrets pour nous jeter leur amertume.
— Pourquoi avoir quitté Montauban ? Pourquoi venir à Châteaudun? Jolie chose que les scrupules, bonne aux imbéciles !
Bonne-Dame eut une colère subite et soudain s'écria à voix haute :
— Travaillez donc comme un cheval qui s'emporte, à éviter des manchettes de famille... et puis... voilai
Un craquement dans la cuisine attira son attention. Elle se leva, dut découvrir le pot au feu, puis avec une pique, fourgonna rageusement le charbon de terre. En brûlant, celui-ci grésillait mettant une gaité. Bonne-Dame avait aussi gardé la lettre de Germaine et à chaque mouvement le papier se froissait dans sa main en chantant. Ces simples bruits l'agacèrent.
Mme Lajudal!...
Elle y pensait bien, vraiment ! à cette grande femme intolérable et bruyante, toujours caquetant, potinant, ou absorbée par des manies de grandeur et de noblesse.
Tant pis ! puisque Germaine la subissait tous les jours chez elle, elle sortirait de son mutisme, lui commanderait de ne la plus recevoir, et tout de suite elle tomba sur son gendre :
— Quel imbécile de tolérer ainsi l'intrusion de sa mère! A quoi bon être veuf alors?
Bonne-Dame revint dans la salle à manger et s'accouda près de la fenêtre ouverte.
C'était en vérité une journée radieuse. Le soleil maintenant s'étendait en grandes nappes éblouissantes sur la plaine. La terre avait des reflets rougeâtres comme si un voile de pourpre eût été étendu sur elle. Au jardin, les deux ou trois arbres grêles qui le décoraient, portaient au bout des branches de petites boules — pareilles à des grelots de folie — que faisaient les bourgeons déjà
goiilléa. Tout était lumineux, | aifumé suavement. Mon Dieu ! comme il lui semblait triste, ce premier printemps !
^\\g avait beau n'être ni nerveuse ni sentimentale, sa solitude l'écrasîiit et l'immensité même des étendues plates qui fuyaient sous son regard acheyait de l'attrister, tant il semblait que le vide de l'espace prolongeât celui de son cœur.
Elle s'assit de nouveau au coin de la cheminée, et reprit la lettre, la parcourant seulenientr cette fois. Peut-être à courir ainsi les lignes, s'imaginait-elle ne point leur laisser le temps de l'atteindre. L'intimité nouvelle avec Mme Liajudal s'y trouvait pourtfint tellement exaltée que d'un geste brusque Bonne-Dame jeta le papier au fou, puis longuement le regarda brûler.
Il ne manquait plus que cette complication dernière : cette femme s'amusant à détourner sa fille: et quelle femme ! La belle-mère / Une rage saisit Bonne-Dame:
— Hé bien oui, la belle-mère — l'ennemi — rien du tout !
Et elle répéta ce mot, la belle-mère f à satiété, y mettant une rancune jalouse, résumant en lui toutes les aigreurs et les classiques quolibets qui en provoquent l'odieux. La belle-mère ! c'est-à-dire l'intruse en quête d'une direction de ménage, la toute-puissance déchue qu'exaspère le regret de n'être plus rien dans une maison for-
mée par son consentement: la belle-mère, c'est-àdire la perpétuelle critique du nouveau, l'ennemie, l'empêcheur de danser en rond ! et devait-elle l'être celle-là! si tatillonnant, si vulgaire, si intolérable avec son verbe haut et ses falbalas criards!
— Ah ! la jolie fourgouillade que leur maison avec une belle-mère à la va-je-te-pousse !
Tout à coup Bonne-Dame fondit en larmes silencieuses. Seule, elle pouvait s'abandonner sans fausse honte.
Dire qu'elle adorait tant son enfant et que d'autres — ne lui étant pas même parents — la pouvaient voir chaque jour ! Depuis six mois elle ignorait ce bonheur dont des étrangers jouissaient, sans seulement l'apprécier.
Six mois 1
Jamais elle n'aurait cru le sacrifice si dur : sacrifice inutile. Elle aurait été près d'eux, les auraitelle gênés ou encombrés, comme le faisait certainement Mme Lajudal?
Alors pourquoi n'irait-elle pas à Montauban, ne fût-ce que pour une semaine ?
Au lieu de passer sa vie à aligner des points d'interrogation, chacun disant : est-elle bien ? qui voit-elle? que fait-elle? quel ennui la tourmente? elle arriverait là-bas, descendrait à l'hôtel. Point d'embarras : pas un mot sur les affaires ou le ménage. Non — seulement embrasser Germaine, l'entendre un peu — et puis elle serait heureuse J
84 f BONNE-DAME »
Partir !
Ce n'était certes point la première fois que pareille idée se formulait en elle: mais jamais elle n'en avait ressenti l'absolue nécessité avec autant de netteté. Pourtant elle hésita encore à cause de M. Lajudal : dernière révolte de son bon sens.
Quelque chose les séparait : des nuances, en vérité, des difficultés d'âme à peine perceptibles et jamais formulées — qui cependant suffisaient à l'arrêter parce qu'elle se rendait compte de leur exacte valeur.
Soudain, elle songea que sa présence là-bas serait au contraire bonne pour dissiper de pareils résultats de rêveries. A divaguer loin des choses et des êtres, on invente des chimères que la réalité brusquement souffle sans qu'il en reste rien. Ainsi, lorsque fermant les yeux la nuit, on voit mille points lumineux danser sous les paupières: arrive le jour, tout en disparait, même le souvenir.
Ce fut presque la raison déterminante.
D'un geste brusque, Bonne-Dame se leva, en larmes et souriante. Ah ! ce ne serait pas long ce départ ! A quoi bon attendre au lendemain? Préparer ses paquets de vieille femme, fermer sa maison? affaire d'une heure à peine : après quoi elle partirait, arriverait à Montauban sans prévenir. Quelle surprise!
C'était une éclaircie subite dans son cœur: en cette minute toutes ses rancunes étaient fondues par le grand bonheur du revoir si proche. Voici l'armoire à glace ouverte, les chaises bousculées: le châle est sorti, les couvertures aussi, et les mouchoirs sentant le thym...
Pêle-mêle, elle mit son linge dans un sac de voyage de sa façon, en toile grise, pareil à une serviette d'avocat.
Sur un revers de ce sac les initiales seules étaient brodées, sur l'autre la couronne. Quand on en demandait à Bonne-Dame la raison, elle répondait :
— Avec les voyageurs je mets la couronne en dessus : avec les employés, les initiales : c'est plus économique.
Ensuite, ce fut le tour des objets de toilette; elle empila dans le nécessaire des fioles microscopiques afin de charger moins. Ces fioles contenaient de tout, — eau de mélisse, eaux dentifrices, eaux de toilette, des parfums : lilas de Perse ou peau d'Espagne — elle les adorait comme une femme. Enfin suivirent les robes, les manteaux, son vestiaire entier qui se réduisait à rien, une fois plié : et dans son émotion fébrile à préparer ce départ elle possédait les mêmes gestes hâtifs, les mêmes mouvements irraisonnés qu'elle avait eus, le jour où elle avait failli quitter la tante. Seulement elle savait aujouL-d"hui où aller et pensait bien que rien ne l'arrêterait en chemin.
86 « bonke-dame »
Midi sonna.
Bonne-Dame demeura stlipéfaito. Le train partait à cinq heures et tout était fini, déjà!
Elle s'aperçut alors qu'elle avait oublié de déjeûner. Le pot au feu chantait doucement, mettant un bruit de ronron berceur dans la cuisine. Bonne-Dame mit un couvert rudimentaire sur un coin de table et commença son repas.
Dans le foyer se voyaient encore les feuillets de la lettre de Germaine. Carbonisés, dressés sur un coin de cendre, ils oscillaient au moindre souffle. Bonne-Dame se rappela Mme Lajndal : en mangeant lentement, elle songeait :
— Certes, c'était bien à cause de cette femme qu'elle partait. Mais aussi comment tolérer dans le ménage de son enfant une belle-mère? — Passe le mari, mais la belle-mère !
Et de nouveau ses colères d'auparavant recommencèrent :
— Une belle-mère ! la peste dans un intérieur ! et toutes se ressemblaient fatalement! Ah! comme elle comprenait bien qu'on les mît dehors — leur Vraie place. Alors, autant avertir Germaine, chasser cette intruse aujourd'hui, puisque tôt ou tard cela devait finir par un tamponnage de famille !
— Les belles-mères I des nidâ à circonstances ! Soudain elle tressaillit : la cloche encore sonnait
et avait repris son carillon du matin.
— Encore ces petites, fit Bonne-Dame avec un haussement d'épaules.
— Parbleu, oui, nous-mêmes, Bonne-Dame ! C'est récréation, nous revenons près de vous.
Féfé et Bouby ont pénétré dans la salle, toutes deux essoufflées, ravies, turbulentes, et c'est le même babillage fou que tout à l'heure :
— Comment ! vous déjeûnez toujours?
— Cent inille tonnelles, comme dit papa, quel appétit !
— Vous recommenciez le potage? dit Bouby.
— Parions que c'est la seconde fois que vous vous en régalez, dit Féfé.
Bonne-Dame absorbée sourit à peine :
— Allons, mes petites, vous me berluchez à tort comme à travers.
Mais ni l'une ni l'autre ne l'écoutëiit: de chaque côté de Bonne-Daïne, les lèvres agitées par dn début de fou rire, elles recommencent :
— Bonne-Dame, nous atons fait une découverte 1
— Nous avons inventé pour vous un surnom, le vrai !
— Devinez, Bonne-Dame!
— Je le donne en mille !
— En cent mille !
— Dites toujours, je fié devinejamais qu'après. Alors, elles l'embrassent avec une grande exclamation :
— Bon appétit, muman-belle-mère I
Et soudain elles s'aperçoivent que Bonne-Dame a eu un sursaut :
— Hé bien quoi, seriez- vous malade?
— Non, rien!...
Rien que son rêve envolé, parti sans laisser d'autre trace qu'un regret sans espoir! Maman helle-mèré ! Comment a-t-elle pu oublier si longtemps qu'elle ou Mme Lajudal c'est tout un, que chasser l'une c'est chasser l'autre ! C'est donc fini ! Plus rien. Et chaque fois que les petites — impitoyables — répètent ce surnom terrible, il lui semble que sa fille s'éloigne d'elle, va plus loin, si loin que jamais elle ne la pourra revoir.
— Tiens ! s'écrie Féfé, maman belle-mère qui avait fait son sac !
— Préparé sa valise 1
— Son nécessaire !
Et les deux petites stupéfaites s'écrient :
— Vous partiez donc, maman belle-mère?
Tandis que dans un sanglot à demi-étouffé Bonne- Dame répond :
— Hélas, mes enfants! je ne pars plus, mon voyage est fini!
Bonne-Dame partit cinq jours après.
Comment cela ne serait-il pas arrivé?
Les paquets si hâtivement préparés étaient restés dans la salle à manger sans qu'elle eût eu le courage de les défaire : leur vue seule mettait dans la maison le malaise du départ prochain.
Les petites aussi tourmentaient Bonne-Dame :
— Bonne-Dame, où vouliez-vous aller?
Bouby déclara gravement :
— Avouez, Bonne-Dame, qu'un amoureux veut vous enlever et que vous avez accepté !
— Mais non, fit Bonne-Dame, ces choses-là ne se décident pas ainsi dès minon-minette 1
Alors toutes deux répliquèrent :
— Vous hésitez par peur du scandale, nous le voyons bien, mais vous céderez, c'est fatal.
Et leurs rires moqueurs disaient à Bonne-Dame tout autre chose, semblant lui reprocher ses scrupules absurdes. Ni Féfé, ni Bouby n'avaient d'ailleurs recommencé à l'appeler maman bellemère, s'étant aperçues qu'elle y répondait mal.
Par un hasard, il sembla que ces journées eussent amené un été prématuré, chacune s'allon-
géant par des crépuscules cendrés ; et avec l'air plus tiède où des parfums planaient, avec l'éveil du jardin rempli de pépiements de moineaux, avec la gaîté de la terre frissonnante de sève et l'amollissement de l'atmosphère, des voix s'éveillaient aussi en Bonne-Dame :
— Comme elle serait heureuse là-bas ! quelle douceur à contempler Germaine, à l'entendre causer, à la voir vivre !
Elle s'imaginait en ces heures-là toutes les difficultés avec sa fille disparues : même ses rancunes contre Mme Lajudal ou le mari disparaissaient et elle se demandait soudain quelles raisons pouvaient bien la retenir â Cliâteaudun ?
Quelles raisons? rien...
Coiïiineht cela ne serait-il pas arrivé ? Elle partit, s'é tant décidée sans nécessité, presque aussi inconsciemment qu'elle avait résolu de rester, cinq jours auparavant ; et ce jour-là, dès 1© matin, le ciel se couvrit, redevenant un ciel gris de mars qui pesait sur l'air.
Bonne-t)ame m'avertit de son départ. Je l'es- Coi'tai jusqu'à la gare. Aux fenêtres, quand nous quittâines la maison, Féfé et Ëouby faisaient de grands gestes d'adieu. Elles riaient tristement, le cœur serré en la voyant s'en aller si loin et craignant que jainais plus elle ne revîiit.
— Bonsoir, Bohne-t)ame !
— Bonsoir et bon voyage 1
(I tiONNE-DAMÈ » 91
Et c'était très mélancolique ces rii'es escortant ces souhaits; quelque chose d'un peu ameî", conime le « lâchez tout » de l'aérohaute s'en allant dans l'ail- au milieu des battements de main de la foule.
Bohiie-Dacié, pai* économie^ n'avait point commandé l'omnibus. La gare de Châteaudun est, au reste, très proche de sa demeure. Avant de fermer la porte, nous jetâmes un dernier coup d'œil sur les volets clos, puis nous ndUs comptâmes :
-— Vous avez mon parapluie, mon sac, ma valise... et de trois-— iuon fichu, un, mon châle, deux, ce paquet ; des cadeaux pour Germaine ! nous disioils trois ; enfin hia sacoche, sept. J'ai mon compte. Vous êtes trop gentil, nlon petit, d'escorter une vieille femme comme moi.
Elle marchait avec une incroyable légèreté, et se hâta, bien que nous fussions On avance d'aU moins une demi-heure. En route, elle me dit qu'après tnûi'ê étude de l'indicateur elle avait résolu de passer par Orléans et Toulouse. C'était trente-cinq francs de moins qu'en allant par Bordeaux. Fort hedi-eusement le train correspondait à Orléans.
— Dé sorte qu'Utie fois à Ol'léarts?...
— J'irai â l'enfilée : j'arrive demain à huit heufes : une bonne hetit-e, n'est-ce pas^
En prononçant ces mots qui lui rappelaient le but si proche, elle eut un geste d'allégresse et courut presque.
— Vilain temps, Bonne-Dame, vous aurez des giboulées.
— Au contraire, je vais retrouver le soleil.
Le train arrivait : nous nous embrassâmes. Je lui passai les paquets un à un et à mesure qu'elle les recevait elle les comptait mathématiquement :
— Un, deux, trois...
— Comment ferez-vous avec tant d'embarras ? lui demandai-je.
— Ne vous inquiétez pas.
Elle n'avait pas voulu des dames seules, trouvant les femmes trop ennuyeuses en voyage. La locomotive siffla.
— Allons, Bonne-Dame, bonsoir et bon voyage !
Je souriais ainsi que les petites, et sans le savoir, j'employais aussi leur formule d'adieu — comme si j'avais eu, après elles, la prescience d'un revoir rempli de deuils.
Ce fut son départ.
Elle était si ravie d'entendre le roulis des wagons, et ce tac-tac rythmé que font les ressauts sur les rails qu'elle s'absorba aussitôt dans une rêverie, sans faire attention à son compagnon de route. Suivant son habitude, elle n'appuyait point son dos contre le capitonnage, mais restait en une pose un peu guindée, balancée légèrement par les secousses du train, très digne, plutôt d'aspect hautain.
— La fumée vous gêne-t-elle Madame, de-
manda soudain le monsieur assis en face d'elle. Bonne-Dame revint sur terre.
— Pas le moins du monde, Monsieur.
Et elle l'examina tandis que bourrant une pipe au tuyau brûlé, il murmurait :
— Enchanté, Madame, enchanté...
C'était sans doute quelque commis-voyageur, un de ces intermédiaires de l'état social, ayant un égal mépris jaloux pour les milieux dont ils ne sont point. Sur son ventre rebondi, des breloques d'or dansaient avec un petit bruit métallique : tout son visage exprimait une absence de pensée béatifique, et ayant aperçu la couronne brodée sur le sac de Bonne-Dame, il avait éprouvé la nécessité de tirer sa pipe, par opinion politique.
— Vous allez loin, Monsieur? demanda Bonne- Dame.
Après avoir aspiré les premières bouffées avec un bruit de langue mouillée, il répliqua :
— J'arrive des Ardennes.
— Tiens, fit Bonne-Dame, j'ai des amis dans ce pays-là.
Tout de suite la conversation s'engagea familièrement- Visiblement flatté, le voyageur s'excusa de sa pipe :
— J'ai mal déjeûné ce matin : quand j'ai mal déjeuné jesuis forcé de fumer: une pipe vous remet !b corps sain, car le tabac, vous le savez, tue le mîcxobo et la bactérie.
94 î BONNE-DAME »
Bonne-Dame inclina la tête doucement.
— Une bonne soupe le matin, continua-t-il, cela fait aller loin : mais justement ce matin...
Elle l'interrompit:
— Vous voyagez peut-être pour une maison?
— Oui, les cafés et les thés.
— Mon Dieu, Monsieur, que vous seriez donc aimable si...
Elle expliqua la chose : n'y aurait-il pas moyen de connaître les prix et d'avoir un petit paquet de thé, à l'amiable, au prix du gros, bien entendu.
— Du bon, par exemple !
En même temps elle avait son sourire si délicieux de bonhomie qu'il fut charmé.
— Ah! Madame...
Et déposant sa pipe sur la banquette, il déballa. Tous deux s'animèrent. Ni l'un ni l'autre n'avaient plus conscience du temps ni du lieu, mais avec un sérieux grave ils discutèrent les espèces, le souchong, le vert, le mélangé, le russe...
— Voyez-vous, Madame, fit-il, depuis dix ans grâce à celui-ci, je ne mange plus le soir qu'à la mode anglaise : une bonne tasse de mélangé, un peu de jambon et des œufs, avec cela un homme va loin. D'ailleurs, le thé tue le microbe : et les thés Montécourt...
— Vous dites...
— Montécourt, du Havre.
Bonne-Dame hocha la tête :
(( BDNNE-PAME » 0p
— Mais je les connais ! Madame est du Jura, de Sallanches !
— Vous les connaissez? fit subitement le voyageur interdit.
Et tandis qu'elle donnait des détails avec un air d'indiËterence, il avança la main vers la pipe déjà éteinte, la glissa dans sa poche, rompant avec ses convictions politiques ou le besoin de tuer le microbe ; il était devenu très grave et empressé.
Un marché fut aussitôt conclu : Bonne-Dame eut un échantillon au rabais qu'elle glissa dans le paquet pour Germaine, et tandis qu'il refermait son ballot, il murmura encore :
— Ah ! vous connaissez les Montécourt ? Craignant qu'elle ne fît un rapport défavorable
sur lui, il fut, dès lors, inépuisable à force d'attentions et raconta son histoire.
Toujours il avait eu la vocation de voyager. C'était même de naissance, car il était né sur un bateau à huit mois et vingt-sept jours seulement.
Aux Aubrays, il voulut porter tous les paquets de Bonne-Darne qui s'excusait :
— Ah Madame! du moment que vous connaissez les Montécourt!
Et en passant devant le buffet, il eut une inspiration:
— h>i vous consentiez, Madame, à accepter deux œufs et du thé avec un peu de jambon, à la mode anglaise !
— Non, merci bien de vos gracieusetés, j*ai mon dîner.
— Alors, Madame, permettez-moi au moins de vous présenter mon bras.
En même temps, il arrondit le coude mais la couverture lui échappa des mains. Comme il se baissait pour la ramasser, ce fut au tour du sac de glisser à terre et ainsi de suite. A mesure qu'il courait après l'un, l'autre tombait : Bonne-Dame, éperdue, essayait d'arrêter le cataclysme. Heureusement un employé vint à l'aide.
Très rouge, le voyageur s'excusa :
— C'est bien par l'express que vous partez ? Soyez tranquille, je vais vous trouver un coin, il le faut.
Les rôles étaient changés — il ne portait plus que le fichu et le sac de voyage ; Bonne-Dame gardait les six autres paquets, s'essouffiant à le suivre, tandis qu'il courait à chaque portière ouverte et criait :
— Un coin ! il nous faut un coin!
Enfin il eut une exclamation :
— Les dames seules sont vides, venez ! Bonne-Dame monta et ce fut comme au départ
de Châteaudun : à mesure qu'elle recevait ses paquets, elle les compta ;
— Un, deux, trois... sept.
Devant le marche-pied le voyageur s'épongeait :
— Vraiment, Madame, vous ne voudriez pai
accepter à dîner — à la mode anglaise, du thé, deux œufs...
— Non, merci, il est encore trop tôt...
— Alors...
Il tira une carte de son carnet, la lui tendit d'un geste noble :
— Puisque vous connaissez les Montécourt, permettez-moi, Madame, de vous offrir ce souvenir de moi...
C'était sa carte de visite — il avait eu une hésitation pour savoir s'il la cornerait, mais la donna telle quelle, puis fit un signe amical.
— Enchanté, Madame, bonsoir et bon voyage ! et il s'éloigna.
Bonsoir et bon voyage ! Encore le même souhait mélancolique qui depuis le matin la suivait ! Et soudain, sans le vouloir, Bonne-Dame crut l'entendre prononcer par les petites là-bas ! Comme elles étaient loin déjà, Féfé et Bouby ! et combien loin aussi sa vie de Châteaudun, toutes ces bêtises d'âme qui l'avaient tant fait souffrir. Jamais elle n'aurait cru que deux heures de route pussent creuser un pareil fossé dans l'existence !
De plus en plus le ciel s'assombrissait sous le hall, des bouffées de bise froide sifflaient douloureusement. Cela se mêlait avec une note triste aux bruits de la gare et aux coups monotones dont l'homme d'équipe frappe les roues pour juger de leur échaufl'ement.
98 « bonîhe-T)AM|; »
-Vos biUeis, s'il vqi|s plaît, fit brusquement
une voix.
Bonne-Dame eut m soubresaut et pl^ercha
dans son porte-monnaie.
— Montauban — très bieu.
L'employé s'apprêtait à continuer le contrôla, lorsque Bonne-Dame eut un doute:
Je ne change pas Jusqu'à Toulouse, n'est-ce
pas?
— Si, à Lexos!
— Comment, à Lexos?
Certainement, vous avez pris un billet direct pour Montauban. Vous ne pouvez pas quitter le
réseau.
Et déjà il descendait quand Bonne-Dame l'appela encore :
- Monsieur! Monsieur! A quelle heure arrive-
rai-je à Lexos?
— A une heure du matin !
J.e train s'ébranlait, partit, emmenant Bonne- Dame qui de la portière faisait des sighes pour obtenir un dernier renseignement. A la porte du buffet elle aperçut le commis-voyageur qui encore saluait, saluait de la même façon prétentieuse et soumise: puis ce furent des files de wagons aux silhouettes noirâtres se profilant sur le ci^l triste, des bâtiments arrondis qui dans la brume semblaient des monstres accroupis et très loin,
<C B0>T^E-PAME {) 99
Orlf'ai^s RC détaçhfi, morne, ap}ati aux pfej^s de sa ca|,bé4i"a}e géante.
Bonne-Dame v.e pouvait plps riep y faij'e, elle était en routée, pettq fois, ^^ rq^te pour tqut; à fait.
Du froid vint. Elle s'epfonçij,it çj^n.^ l'inconnu, hantéq parTidéQ du changei]ipnt det}-aiiià]Lipxos... Pourquoi Lexos ? elle n'avait point d'indicatpjjr et s'effraya.
— Bah! demain... murmura-|;-elle.
Et la longujs après-midi s'écouj^.
Demain! disait le chautonnempnt des roues. Comme elle allajt jouir fie Germaiiie ! se b|en « rempichoter |p cceur ! » Il Igi seniblait presque impossible que Germaine ne l'attendît point, |]ipiî qu'elle se fi^t gardée de l'avertir.
Demain ! priait la locomotive, sifflqint éper^jjmentdans l'espace.
Enfiiî, vers le soir, ^^^^^ ls\. pénqrplijre 4^ pon^partiment elle dîna, et tandis qi;'p|le ressentafj; i^ncpre une ipquiétui^e vague à prppos dp î^exqs, elle s'£).bandQnaa à la « petitp plume » do^-mapt fiyec un sqj:}}"i]:e vague, l^ais son sommet fut agjté pj; sans vrai repos ; il était j,raversé par un caupliemar ui}iqi;e et bj/arrq. ï^e prinpipal qpteijr en était un monsieur très digne qui portait des gauts violets. I^ criait des injures p^us qu'pa pût parvenir à les distinguer, et avec up geste décolère noble cherchait à retourner ses gants pour terrifier son adversaire.
100 f BONNE-DAME »
— Lexos! les voyageurs pour Montauban...' Bonne-Dame entendit cela dans un rêve et brusquement se réveilla.
Elle courut à la portière et fit tomber la glace.
— Lexos, n'est-ce pas?
— Oui, dépêchez-vous de descendre si vous vous arrêtez ici.
— Je vous en supplie ! aidez-moi, mes paquets... Un employé s'avança :
— Hâtons-nous, Madame, le train va partir.
— Ah ! tant mieux, fit-elle croyant qu'il s'agissait du train pour Montauban.
Et elle commençait sa descente en murmurant:
— En voilà un lever d'œil venu à point ! un peu plus je continuais ! quand elle poussa un cri de surprise.
Par terre, tout était blanc, et dans l'air aussi des filoches blanches voletaient sans bruit, mettant un voile mobile devant les yeux. En passant devant les lumières, les flocons s'illuminaient d'éclairs d'argent, puis tourbillonnaient mangés par le brouillard.
— La neige ! Est-ce qu'il neige ? demanda-t-elle effarée.
— Mon Dieu ! oui, une giboulée — un peu plus vite 1 je vous prie !
Elle jeta alors tous ses paquets en hâte :
— Je crois que c'est tout, dit-elle.
Mais en mettant pied à terre elle glissa sur le tapis blanc.
— Allons bon, je vais m'entorser dans ce fichu pays ! s'écria-t-elle avec colère.
Subitement, elle se sentit glacée ; l'idée lui était venue qu'elle aurait pu se casser la jambe ! être obligée de rester là des mois, à moitié route, dans ce coin éloigné de tout et de tous. Ah ! l'horrible chose !
— Sale neige ! il s'est donc trompé d'altitude, le midi, cette année !
Devant elle le train qu'elle quittait partit.
Il s'éloignait avec un bruit de ferraille qui semblait s'amortir dans la brume, et tout à coup on n'en vit plus que trois points rouges qui allaient en s'amincissant et devant lesquels à tout instant des papillons noirs passaient.
Bonne-Dame était restée sur le quai, déjà à demi-couverte par les flocons. Ceux-ci posés sur ses laines fondaient avec des formes d'étoile ou de pivoines blanches.
— Hé bien, Madame ! il ne fait guère bon ici, fit l'employé qui l'attendait.
— Parbleu ! où est-il mon train ?
— Quel train?
— Le train pour Montauban I
— Ah ! Madame a le temps alors, d'ici dix heures du matin....
— Comment l
102 « êonne-Dame »
— Hé otii, d'ici dix heures.
Bonne-Dame avait blêmi :
— C'est vrai, ce que vous dites?
L'emiîloyé fit un geste las comme s'il eût voulu montrer qu'il ne poilvait rien à ces absurdités de fausse correspondance.
— Où est le chef de gare ? i-eprit Bonne-Dame, je veux lui parler.
— Le chef? il dort à cette heure, bien sûr,
— AlOi'Sj le sdUë-chef ^
— Le sous-chef, il est peut-êti-e là-bas, seulement il faudrait d'abord i"enirer. Avec la neige...
11 s'àtança Yqi-s la gare ddUt les bâtittiënts silencieux pi-érlaieht sods la giboulée Un asjJëct de rêve. Du côté des voieë; des formes noii-es émefgeaifent de l'ombre, pareilles à des fantômes. C'étaient les wagons itilmobilës, ledi' bouVei-turfe se dëssiuant nëttemeut îlvëc des barres d'hermihe qu'y produisait la neige accumulée. Déjà les hommes d'éqUipe avaient abandonné les quais; uiie solitude navrante était sur l'espace, qu'accroissait encore l'absence de bruits hUmains succédant à la hâte bruyante des déjjarts d'expreâs.
— Par ici, dit l'homme, le sous-chëf doit être au bureau ou aux bagages.
Bonne-Dame suivait, le ctJëur seri-é d'àiigoisse. Tëns dëUx passaient devant les portes vitrées, qu'illuminaient de rares lampes à lueur triste. Toujours la neige tombait.
k BdNNE-DAME » 108
— Justehiônt, il est â sbn bureau.
L'employé tourna le pêne et pénétra le premier
auprès du sôus-clief qui, thettatit son pardessus, se retourna btusquement :
— Qu'est-ce qil'il y a ëuccire? demandâ-t-il.
Ce fut Bbnne-Daine qui répondit : elle faisait dés phrases pour la circonstance, agrémentant ses mots de graâseyment.
— Mon Dietl I Morisieui-, je vous fais mille excuses de venir vous déranger ainsi, mais j'aurais voulu savoir à quelle heure àb juste partira le train pour Montaubah.
Le sous-chef fit un geste bref ^
— Deihaiu toatin, iO heUteS 8.
— Mais alol'S...
Subitement Bontie-Dàmë balbtitia : c'étaient Ses rêves culbutés, une fin de niiit à dévorer suiplacé, qili de houveâii mettait uh sièble bnti'e Gerniaine et l'arrivée : elle éprouva une seule sensation mais horrible, celle d'un retard indéfini sans raison |)lausiblë, si crUél qu'elle en aurait pleuré là découragée.
— VdyOnS, Monsieur, reprit-ellë, vous deveii faire erreur : cohiprënez bien, je demande un billet pour MontaUban, on me le donne, et puis voilà qu'il n'y a pins de tràih ?
— Désblé, Madame, je n'y suis pour rien.
~ Mais enfin, vous pouvez vous tromper, regardez, je vous prie. Si j'avais eu l'indicateur...
— Précisément vous avez eu tort de ne pas le consulter, Madame.
— Alors, pas même un train de marchandises ? Cela me serait bien égal, je vous assure, je ne tiens pas à la classe, pourvu que j'arrive. Je suis extrêmement pressée, des affaires urgentes, mon notaire... un testament...
Elle s'embrouillait dans ses mots, s'obstinant à demander l'impossible, quand le sous-chef irrité répondit d'un ton sec :
— Encore une fois. Madame, je ne peux pas faire chauffer une locomotive pour tous les voyageurs qui se trompent.
En même temps, il achevait de glisser son pardessus, jeta dans un coin la casquette à feuilles d'or pour reprendre un chapeau et se tournant vers l'homme d'équipe :
— Est-ce qu'on ferme, Pierre ? demanda-t-il. Bonne-Dame s'assit sur une chaise et parlant à
mots précipités l'interrompit :
— Je vous fais mille excuses, Monsieur, mais il n'est pas possible qu'on m'ait chinoisée de la sorte. Je prends un billet à Châteaudun où je suis connue. Bien sûr, la demoiselle qui m'a donné ce billet pour Montauban savait ce qu'elle faisait. Je demande si les trains se correspondent bien à l'enfilade. Elle dit « oui, vous changez à Orléans et à Toulouse » : mais à Orléans, on me répond de m'arrêter à Lexos. Je descends, le train part et
me voilà sur un quai ! Voyons, M. le sous-chef, est-ce qu'avec un demi-souffle de bonne volonté on ne pourrait pas changer cela? Je ne vais pourtant pas passer la nuit sur le quai.
Le sous-chef s'était arrêté, intéressé par sa tranquille obstination.
— Certainement non, fit-il, vous ne le pourrez point ! La gare ferme, on ne reprend le service que demain à 6 heures.
— Mais la salle d'attente au moins.., s'écria Bonne-Dame.
' — La salle d'attente ferme aussi.
Bonne-Dame eut un éblouissement. Qu'allaitelle devenir alors dans cette nuit noire, en pays inconnu, avec ses sept paquets?
— Ah ! Monsieur, vous pensez bien, que puisqu'il n'y a pas de train, je ne vais pas m'en aller d'ici comme cela, par un temps de chien qu'on fouette !
— Je vous répète, Madame, que la salle d'attente va être fermée.
— Cela importe peu du moment que vous me laissez dedans : j'y aurai plus chaud, voilà tout.
— Mais les règlements s'y opposent, je n'ai pas d'autorisation...
Bonne-Dame s'était levée.
— Les règlements. Comment voulez-vous qu'ils regardent avec une vieille comme moi I
Et elle continua, souriante, comme si elle eût
106 « BiOKÎs*E-DAMÈ %
tbujoiirs cotihu le sous-chef qui cohiitiëhçait à rire :
— Allons, lin bon mouvement. Cela votis est bien égal, n'est-ce pas, que je sois là ou là. Je n'ai pas l'air d'utie voleuse avec ina cargaison de paquets. Et puis j'ai pour vieil àiiii Un chef de gare du l'êseaii : justëtiaent M. Dupuis qui est à Brites..;
Le sous-chef souriait aussi refusant :
— je vous répète, Madame...
— Allons donc ! une vieille encore uhe fois, ça se faufile partout. Laissez-moi seulement entrer dans la salle d'aiteiite un petit quart de minute: et puis, ni vu lii connu... vous fermez: c'est comme si je n'y étais pas !
Et se tournant verë l'homme d'équipe qui impassible attendait avec la charge des paquets :
— C'est entendu, dit-elle, où est cette salle d'attente ?
Mais il ne boiigea pas, n'ayant {(as reçtt d'ordre. Bonne-Dame alors s'impatienta :
— Puisque je vôiië dis que ce n'est pas pour y rester, simplemeht faire une petite -visite, savoir où elle est...
Et voyant qu'on ne lui répondait toujours point, elle eut une trouvaille.
— Si vous ne le Voulez pas, je m'évanouis ! Le sous-chef éblata de rire :
— Alors faites puisqu'il le faut !
« BONNE-DAME » lOT
Bonne-Dame lui adressa une l'évêrenee hâtive.
— Ah! Moilsieur, que je vous suis reconnaissante ! Heur(3Lisement que ce que vous ijerniettez là est pour une grand'ihère ou presque, cela ne tire pas à conséquence !
Et elle sortit, arriva enfin dans la salle d'attentOi s'installa sur deux fauteuils. Elle entendit fermer les portes : des voix d'hommes s'éloignèrent, un silence écrasant succéda, comme si Borine-Dame eût été séparée du monde entier.
Elle se mit à songer.
Lés flocons de neige venaient par ihstant se jeter contre les vitres, produisant un bruit dé frôlement d'oiseaux. Le feu de coke grésillait longuemëtit.
Elle croyait son voyage perdu tant l'attente et la neige et le froid l'étreignaient bizarrement.
— C'est drôle, moi qui avais eu tant de chance en partant, patatras ! une dislocation de train^ et plus rien !
La pendule sonna doucement: il était deux heures du matin.
— Aujourd'hui, pensa-t-elle, nous sommes à aujourd'hui I
Mais en répétant ce mot elle n'en comprenait plus la joie ni le sans : seulement avec la silence, et l'air tiède, Une suavité douce descendit sut elle. Elle s'engourdit dans un rêve de béatitude. Tout disparut à ses yeux.
— Aujourd'hui I murmurait-elle encore en songe.
Et de nouveau la petite plume voltigea.
Au réveil, ce fut une surprise. Plus de neige, plus de blanc, mais les champs avec des teintes mouillées qu'avait provoquées la giboulée fondue : dans le ciel, des pans de bleu apparaissaient reculés dans un infini lointain par les grosses masses floconneuses des nuages qui les encerclaient. Par instants, des fusées de rayons s'en échappaient de la même façon que les imagiers du moyen-âge auréolaient le visage du Père Éternel, et cette fois c'était enfin la vraie chaleur qui venait, chaleur de printemps dénouant les bourgeons et chassant à tout jamais les givres.
Tant de clarté fit sourire Bonne-Dame. Elle ne s'étonna point de se retrouver au matin dans une salle d'attente encore fermée. Ne fallait-il point des aventures en route?
Dès neuf heures elle monta dans le wagon, s'amusant à attendre, tant l'attente était douce ; quand elle partit, ce fut une joie. Elle avait oublié ses désespoirs de la veille, et ne songeait plus à rien qu'au soleil dont la grande lueur l'enveloppait.
Le train s'en alla doucement avec des allures de convoi de famille ou de diligence perfectionnée, stoppant bien avant les gares, sifflant avec une rage de gaieté, quoiqu'il n'eût aucun croisement à redouter. Bonne-Dame lui croyait des ailes. Elle
f BONNE-DAME » 109
se sentait emmenée I 0 bonheur sans rival! Toutes les terres revêtaient à ses yeux un aspect de connaissance : elle crut retrouver l'Aveyron ; chaque plaine traversée lui sembla le prolongement de celle de Montauban.
Et tout arrive, même les heures impatiemment rêvées. Le temps amène dans son cours régulier la réalisation de nos désirs comme de nos craintes. Bonne-Dame aperçut enfin des clochers rouges pointant vers le ciel, des maisons tassées au loin dans un nid de verdure, des bouquets tristes de . platanes décharnés, et partout la terre fuyant en plaine, non plus la plaine de Beauce, si mélancolique, mais la plaine coupée par les haies, les vignes à ceps noirs et les prairies qu'ombragent les ormes gigantesques. Quelle fête, à cette première heure de printemps où les bourgeons déjà mettaient des teintes violettes sur les bois endormis, et comme tout cela lui jeta l'émotion du revoir !
Germaine était là 1
Bonne-Dame eut envie de pleurer, souriait, changea de place, surprise d'être déjà si proche.
Le long de la voie, la ligne télégraphique semblait une quintuple portée sur laquelle des oiseaux marquaient les notes — notes joyeuses à coup sûr. — Sans arrêt la locomotive sifflait : par la glace baissée des bouffées d'air délicieux pénétraient et ce fut l'arrivée 1...
110 % Bqî^lNE-D4ME »
Boqne-DaiTie descendit à YiUc-nouvclle qui est l'une dps gares de Montau|)an. EJlp av^it confié ses paquets à uq qmnfbiis et la Yqici reprpnant les rues de jadis, travqrs^-nt pq boulevard si triste et poussiéreux qai autrefois a vu ses longues promenades solitaires.
C'est j\Iout^^]^%ft' ^-Y^^ ^^^ squvenirs d'iiier qvf'un piqignepieut fie six mois ayait suffi à rejeter presque daps l'putiU. De chacirne des làerres^ et des coins de ruelles, pt des maisons do brique^ si mal crépies, pt des pqnts jetés au-dessus des vieux quartiers, ils se lèvent tous, ces souvenirs amers çi\ doux, éclairés par un soleil qu'aucune nuit ne saurait atteindre.
Bonne-Pame va voir Qermaine!
Soudain son cppur l)at. En passant sur la place fie la cathédrale» elle a a-perçu s'étalant en hautes lettres d'or snr deux plaques de marbre l'inscription : « Panque Paroutel et Cie, capital six millions. Escompte. Change, titres au porteur. » Son gendre est là sans doute ne l'attendant point, mais absprjaé par les comptes derrière le guichet grillé. Et c'est une gaieté de plus, cette pensée que M. Lajudal n'assistera point à la première embrassade de Eonne-Dame avec sa fille.
Enfin elle est au but I Bonne-Dame n'a même point levé les yeux pour reconnaître la demeure; elle est sûre que rien n'y est changé ; derrière les volets clos Germaine l'attend. Seulement au batte-
ment éperdu dont topt sou cœur vibre, elle s'on porterait garante.
— Ti^fi^, Mme Hatier | fq.it iiiie (^ame qui passe. Surprenant Bonne-Dapifs qui marche avfiç sa placidité couturière, elle np s'imagine point que celleci débarque à l'instant. Mais Bonne-Daroe n'a- pas entendu. Elle soulève }e mj^rteau qui retonibe avec un bruit dur e|, r^y^çhe sans qu'elle §Qnge à S^eo effrayer . Une ^oniestique vient quvrir.
— Mme Lajudal est là, n'est-çe-pas ?
■ — Madapie est encore à déjeuner.
— C'est bien, je vais à la salle à manger.
— Mais, Madame...
— Laissez, je connais la route.
Cette fois, elle n'y tient plus : Bonne-Dame a abandonné sa marche tranquille, elle escalade en hâte les degrés de l'escalier. Au moment de toucher au bouton de la porte elle éprouve pourtant une hésitation, s'arrête la main levée, tant elle goûte pleinement cette dernière seconde qui la sépare du bonheur complet ; puis enfin elle ouvre ! Alors un grand cri :
— Maman! c'est maman!
Et tout à coup Bonne-Dame ne se rend plus compte de rien : elle sent seulement que Germaine n'est pas encore dans ses bras, n'entend que la voix de M. Lajudal qui éclate :
— Ah ! vous faites du joli, vous, d'arriver
sans vous annoncer ! Est-ce que vous ne pouviez au moins nous prévenir!
Et Mme Lajudal continue, s'empressant auprès de Germaine à demi-évanouie:
— Ah! Madame, la pauvre chère enfant! vous pouviez la tuer avec une pareille émotion !
La tante de Sallanches est présente aussi, parlant avec son enrouement chronique :
— Comme tu tombes, ma chère : est-ce qu'on fait de ces surprises ?
Et tandis que cette avalanche de paroles brèves tombe, Bonne-Dame reste terrifiée devant Germaine revenant à elle. Des larmes, de grosses larmes impuissantes roulent le long de ses joues. Elle ne dit pas un mot, mais pour la première fois elle éprouve une grande envie de mourir, et d'être là, sous terre, si tranquille, si à l'abri des injures humaines et de la vie décevante !
Cela n'avait duré qu'une seconde.
Déjà Germaine remise s'était levée et embrassait Bonne-Dame:
— Maman, que tu nous fais plaisir d'être venue ! Ce nous glaça Bonne-Dame, comme si de cœur
Germaine se fût associée à la réception de tout à l'heure.
M. Lajudal revenu de sa colère s'étudia à atténuer ce qu'elle avait eu d'inconvenant :
— Vous m'excuserez. Madame, mais Germaine est souffrante. Si vous nous aviez prévenus, rien de tout cela ne serait sans doute arrivé.
— Ah! Germaine est malade? demanda anxieusement Bonne-Dame, mais Mme Lajudal mère et la tante de Sallanches s'étant rassises dans leur coin, s'évertuèrent à la rassurer. L'une très grande, avec une voix aiguë de fausset semblait toujours sous le coup d'une exaltation et parlait avec des gestes qui menaçaient de transpercer les assistants. La tante, au contraire, pelotonnée, souriante, secouait d'un coup de tète coquet son bonnet à fanfreluches et causait, la voix encore traversée parles toux attristantes de jadis.
— Ce n'est pas qu'elle soit malade, cette chère enfant, mais elle doit éviter les émotions, fit Mme Lajudal.
— Aussi, ma chère, reprit la tante, tu t'arranges chaque fois de manière à nous causer des alertes. Je t'ai toujours dit que tu bouleverserais cette petite avec tes manières d'agir.
Bonne-t)ame embrassa Germaine, puis s'asseyant dans un coin, avec un air d'isolement, répondit:
— Je te demande pardon, ma petiote, mais comme je passais près d'ici, ayant affaire à Cahors, j'avais pensé que je ne te dérangerais pas.
Elle mentait, un léger tremblement de voix trahissant seul son inexprimable passion. Grermaine se récria :
— Mais tu n'as pas déjeuné, maman!
— Si, si...
— Bien sûr ? Tu prendras au moins du dessert. Je sais comment tu te traites lorsque tu es seule.
— Non, j'ai très bien mangé en route.
— Ne refuse pas — et puis du café, n'est-ce pas?
Et elle se leva, parlant avec volubilité pour dis simuler sa gêne, tandis qu'elle servait; Bonne- Dame.
— Justement, ces dames sdiit venues aujourd'hui déjeuner avec nous. Oscar devrait être a son bureau. Mais il est resté par permission de M' Pa-
routel. En voilà une chance que nous nous soyons trouvés réunis pour te recevoir!
Elle dit cela, presque innocemment, sans autre intention que d'éviter les silences.
— Oui, c'est une vraie chance, murmura Bonne- Dame d'une voix tremblante.
— N'est-ce pas, ma chère dame? Ah! nous aimons tant cette enfant que nous arriverons presque à vous remplacer, reprit Mme Lajudal et la tante de Sallanches poursuivit comme un écho :
— Si tu savais comme elle change à son avantage depuis que tu nous as quittées !
Germaine, pendant ce temps, s'occupait du café : mais elle ne trouvait pas une des soucoupes et. sonna la domestique pour lui demander des explications. En fin de compte, celle-ci avoua l'avoir brisée par mégârde.
— Bah ! fit Germaine, il est si difficile de rien garder !
Et comme la gêne continuait de régner :
— Hé bien ! quoi de neuf, maman, demanda-teUe encore.
Bonne-Dame hocha la tête :
— Que veux-tu qu'il y ait? rien... tien. Lè^ Paroutel marchent toujours bien?
— Je t'en réponds, totijoiirs... Ils ont éqilipage maintenant; cet hiver, Monsieur ai acheté une maison de campagne à Viliedieil.
Mme Lajudal reprit d'un air pincé ;
— L'eau va forcément à la rivière, il n'y a que les riches pour gagner de l'argent*
La tante aussi répliqua :
— C'est bien dommage que cet homme-là pense si mal, il est du cercle républicain.
Et ce fut entre elles deux un dialogue parsemé de petites pointes envieuses que Bonne-Dame entendait comme en rêve. Elle éprouvait à subir tant de banalités l'impression d'un froid aigu tombant sur ses épaules.
Ainsi, son mensonge avait passé sans même un étonnement! On ne trouvait pas étrange sa venue accidentelle ! et anxieusement Bonne-Dame regardait Germaine.
Un grand changement physique était survenu en celle-ci. Elle n'avait plus le même regard un peu fixe mais voilé qui jadis lui donnait du mystère: ses yeux brillants revêtaient un éclat fiévreux. Au-dessous, deux cernes violets profondément marqués : tous les traits étaient allongés ; dans son corps se devinaient je ne sais quelle décoloration de santé et un amoindrissement de vie. Ah ! oui, elle était malade et ce n'était pas seulement son émotion de tout à l'heure qui l'avait faite si pâle !
Soudain Germaine interrompit Mme Lajudal :
— J'y songe, maman, où sont tes valises ?
— Ne t'en occupe pas, répondit Bonne-Dame : elles sont à l'hôtel.
« BOXNE-DAME » 117
— Comment, à l'hôtel 1
— Certainement : je ne voulais pas te déranger. Il y eut une série d'exclamations:
— Ah ! ma chère, tu as beau dire, c'est une idée, s'écria la tante : si tu ne voulais pas descendre chez ta fille, tu pouvais au moins venir chez moi ! mais du moment que tu préfères l'hôtel, je me garde bien de rien t'offrir !
Et Mme Lajudal continua :
— Comment, vous feriez à Germaine le chagrin de ne pas vouloir rester auprès d'elle ?
Germaine aussi insistait :
— Voyons, sois raisonnable, maman, si c'était pour toujours, mais en passant!
Et comme Bonne-Dame s'obstinait, elle se tourna vers son mari qui, indifférent, achevait un cigare :
— Oscar, dis donc à maman qu'elle doit rester avec nous !
Cela accrut le malaise, faisant apercevoir que seul il n'avait pas protesté. Il eut un geste fatigué comme si sa femme lui avait demandé quelque chose de parfaitement inutile :
— Vous l'entendez, Madame, dit-il, Germaine le désire !
Germaine aussitôt se jeta au cou de Bonne- Dame :
— C'est accepté : je vais envoyer la domestique réclamer tes paquets, vite ! et puis nous t'aurons...
Et elle eut enfin un cri vrai, le premier :
118 « BQNNE-DAME »
— C'est si inattendu, je rêvel Bpnpe-D^p^e alors l'embrassa éperdument :
— Soit ! ce n'est pas pqi^r longtemps d'ailleurs, j§ tâcherai 4^ pe pas trop embarrasser.
— T^ts-tpi ; ri^ste auss^ longtemps qme ^u le voudras ! répondit Germaine, et se retournant vers la tante et Mme Lajudal :
— Quel bonheur, s'écria-t-el|e, rpaman accepte.
— Pure coquetterie, ^\t Mme Lg-judal avec un f^,ux spurjre.
— Tu aimes toujours à tefai^-e prier, reprit la tante. Allons, nous vous laissons, c'pst bien le moins.
Chacune s'était levée : \\ y eut uije minute 4P rpniue-méi^age, l'upe et l'autre remettant leur chapeau j accopapagnées de M. Lajudal qui rentrait a]i bureau, elles parjiirppt.
Bonne-Dame se trouva seule en face 4^ Germaine.
Un silence grave fit place à ri|iutile bqurdonpen^pp]; de t0|;t à l'henp, ellps se regardèrent- \qï\guement.
— Tu pleures, mam^n, pp^^rqijpi ? demanda p.nfin Germaine.
ponnp-Damp releva la tqte :
— Non, je ne pleure pas.
Elle pleurait pourtant, et les larmes roulaient sur ses jolies, la faisant si oppressée qu'elle n'osait plus seulement prononcer une syllabe de peur d'éclater.
Ah ! cet nccueil du mari — uuq étrangère eût clé mieux traitée ! — ce qu'elle venait d'entendre, ce caquetage de vieille si cruellement empressé, pai-dessus tout, Germ9,ine malade ! Où donc ses rêves de Cliâteaudun tant parusses, sa. fin de voyage imaginée avec tant de bonheur, où étaient toutes les joies escomptées, et le délire du revoir, et l'exquise impression de sentir son enfant dans ses bras ? Germaine était malade I
Bonne-Dame fit un geste comme pour la questionner, mais encore elle s'arrêta pleurant. Germaine eut soudain le sentiment de la dureté d'accueil de son mari et s'approcha de sa mère :
— Tu sais, dit-elle, ne lui en veuille pas î il est vif, naais je suis si heureuse avec lui, et puis il t'aime bien, j'en suis sûre, presquautant que je t'aime!
Bonne-Dame essaya de sourire : mais à la pensée de M. Lajudal sa colère fut la plus forte :
— Tais-toi, je sais ce qu'il vaut ! répondit-ell^ durement.
Germaine se redressa :
— Non, tu ne le sais pas. Et elle ajouta d'un ton bref :
— D'abord, je ne veux pas que tu en dises du mal! ,
Si bien qn'au bout de deux paroles toutes deux sentaient déjà un mur énorme les séparant.
Après une seconde de silence Bonne-Dame revint à son tourment :
— Mais toi, toi, qu'est-ce que tu as ?
— Que veux-tu que j'aie? répondit Germaine.
— Tu es malade ? depuis quand ?
— Je t'assure que je n'ai rien.
— D'où vient que ton mari me l'aie dit alors? Et Bonne-Dame enfin s'abandonna, jetant son
angoisse dans une série de phrases :
— Je le vois bien ! Tu n'es plus la même, tu as les joues creuses, le visage en crème : on n'avait pas besoin de me l'annoncer pour m'en faire apercevoir : et naturellement tu me l'as caché dans tes lettres ! On ne me dit rien à moi ! As-tu seulement vu le médecin ? Mais enfin, réponds donc ? à quoi bon ne pas vouloir m'avouer?
Germaine s'obstina dans son silence, regardant à terre, embarrassée :
— Je n'ai rien, répondit-elle encore.
— Comment rien ? pourquoi t'évanouir alors quand je suis entrée, pourquoi...
Cette fois Germaine interrompit Bonne-Dame, frappant du pied avec colère :
— Lorsque je t'assure n'être pas souffrante, il me semble que tu peux me croire.
L'exaltation de Bonne-Dame tomba subitement.
— C'est bon, petiote, c'est bon, murmura-t-elle et aussitôt il sembla qu'elles se fussent tout dit. Plus elles se regardaient, plus elles se sentaient loin : le mur était entre elles, toujours plus haut, et jetant l'ombre plus grande.
— Ne te dérange pas, tu as peut-être à surveiller ton ménage, reprit Bonne-Dame.
— Oui, répondit Germaine, je reviens à l'instant. Et elle sortit.
Bonne Dame s'assit silencieusement sur un fauteuil près de la fenêtre et attendit. Dans cette salle à manger, si connue pourtant ! elle éprouvait une indicible gêne. Elle eût été mieux chez des étrangers, et tout à coup regretta l'hôtel. Au moins là elle aurait pu subir en liberté l'effondrement de ses rêves.
— Viens-tu, maman ?
Germaine était rentrée sans bruit et doucement l'embrassait sur le front :
— Ta chambre est prête. Les préparatifs n'ont pas été longs, comme tu vois.
Bonne-Dame se leva :
— Allons ! je te suis.
— Tu ne feras pas attention, reprit Germaine, ta chambre nous servait un peu de grenier ; nous y remisions la casse, et ma foi, comme tu es là, comme c'est à l'improviste, je n'ai rien fait enlever.
— Comment, la casse? demanda Bonne-Dame.
— Que veux-tu ! Ce n'est plus la même chose que lorsque nous étions seules. Les domestiques abîment tout.
— Et tu laisses faire ?
— Il faut bien.
192 « BQNNE-DAME »
Elles traversèrent le corridor et entrèrent.
Germaine n'avait point menti : cette chambre était devenue le coin abandonné où se remise tôt ou tard le menu du mobilier que les années détruisent : 04 y voyait une coupe de marbre brisée, et sur une table le tapis de peluche confectionné pav Bopne-Dame, aujourd'l^ui recouvert par une énorme tacjie d'huile. Une des chaises du salon y |jpîtaitj reposant sur son pied fendu: un fauteuil, à dossiev démonté, s'y trouvait aussi, tout cela voilé par une poussière grise, comme si des siècles d'oubli eussent déjà passé dessus. Où était le coquet aménagement de l'année précédente, et quel désordre avait régné pour remplir si vite ce grer^ier de piisère ? Mais Bonne-Dame n'en vit rien, s'étant arrêtée net, l'œil fixé sur la muraille :
— Ah ! lui aussi tu l'as mis là I fit-elle.
Et du geste elle montrait le porti'ait de M. Hatier qu'Ofl avait enlevé du salon. Il y était, le cher mort, avec son visage souriant, ses yeux bleus si fixes qu'ils en paralysaient presque tristes ; sous la couche de poussière conainvine il semblait à demieffacé, encore moins vivant, mais reculé dans un lointain qu'accroissait la pénombre de la chambre.
Cette fois Bonne-Danie eut sur les lèvres un sourire désespéré : sa voix s'éteignit.
— Est-ce qu'il était endommagé comme le reste? demanda-t-elle avec une ironie involontaire.
Et comme Germaine répondait :
— A cg-iise d'Oscar, maman, et puis cptte chambre est la tienne : alors nous pensions qu'il serait n)|eux là.
Bonne-Dame éclata enfin, sanglotant, secouée par de grands frissons. Le poids tombé sur son coeur l'écrasait.
— Manig,n, qn'as-tu eopore?
— ïlien, rien....
Elle n'avait plus la force de î*epropher quoi qup ce fût, venant soud3.in de comprendre Vinévitable.
{jQ. mprt était le passé auquel tôt ou tard la vi^ renonce : on f^e «consume pas le présent à pleurer les générations parties. M. Lajudal avait remjsé là ce visage d'inconnu : quoi de plus naturel, et pourqupi aurait-il agi différenanaent ? ^ncor.e par égard l'avait-on placé dans la chambre q,u?: fatras I Plus tard ce serait le grenier, peut-être la banalité des ventes à l'encan, peut-être seuleuient l'oubli muet, à coup sûr quelque chose de plus triste qpe le cercueil ; on se détourne d'un cimetière, comme si encore les morts y vivaient, tandis que d'un pareil souvenir rien ne subsiste, pas même un sentiment de frayeur ou de superstition !
Bonne-Dame murmura la même phrase navrante que, si souvent depuis, elle devait répéter :
— Alors enfin voilà, quoi, c'est comme cela. Et elle ajouta, avec un geste vague :
— Si seulement tu allais bien !
Puis tranquillement elle commença son installation, tandis que Germaine la laissait.
Ce fut un supplice infiniment douloureux qui succéda.
L'après-midi. toutes deux se retrouvèrent. Pour mieux se revoir, o dérision ! — Germaine avait proposé de rester à la maison. Elles causèrent.
Par instants, des silences venaient, étranges silences qui les oppressaient, sans qu'elles pussent s'en défendre ou seulement cherchassent à les rompre. Plus ils se prolongeaient, plus elles sentaient s'accroître ce je ne sais quoi de glacé qui les séparait.
Ensuite, elles s'appliquaient à de nouvelles causeries, parlant de banalités et ressentant une incroyable fatigue à prononcer leurs mots. Les sujets dentelles brûlaient de s'entretenir. Oscar, Mme Lajudal, la tante, étaient écartés systématiquement. De temps à autre pourtant, Bonne-Dame s'interrompait, ramenée à son tourment par une invincible attraction :
— Mon Dieu ! comme tu es pâle!
Germaine alors la regardait, haussait imperceptiblement les épaules, puis achevait sa phrase commencée tandis qu'une tristesse était sur elles, celle des rêves irréalisés, des bonheurs escomptés qui s'engouffrent à tout jamais dans l'impossible.
— A quoi t'occupes-tu ? demandait Bonne-Dame .
Quelles visites as-tu reçues à ton dernier jeudi? — La musique du i-égiment est-elle bonne ?
Mais en disant ces choses indifférentes, elle examinait la demeure en désordre et l'intérieur abandonné à l'incurie de la servante : son regard alors rencontrait les fioles ou les savates traînant dans la chambre à coucher, le cabinet de toilette encombré, les cuivres mal tenus, les débris de cigare oubliés sur un coin de table, le linge demeuré sur les chaises. A quoi avait servi d'élever son enfant dans la tradition du balayage et des propretés à outrance pour en arriver là?
— Figure-toi que le chef de gare de Lexos est un homme blond, reprenait-elle, l'âme à mille lieues de l'aventure...
— Nous avons un nouvel évêque depuis trois semaines, recommençait Germaine. Il officie dimanche pour la première fois ; il faudra que tu ailles assister à la cérémonie.
— Quel temps lourd ! tu es très fatiguée, n'estce pas ?
— Mais non, pas le moins du monde.
— Tu as si mauvaise mine cependant.
— Encore !
Elle y revenait, s'obstinant dans son inquiétude.
— Ah ! tu n'as plus d'entrain ! enfin il y a quelque chose, que tu ne me dis pas mais que je vois bien.
— Qu'est-ce que tu vois ? répliquait Germaine.
Un silence sui-vint encore, pliis loiïrdqùe le pré cédant.
Lentement les heures passèrent. Le soir vint Gerinaine ouvrit la fenêtre et resta accoudée, tegardant, sans le voir, l'horizon qui verdoyait a demi-plongé dans ktiê dmbre humide.
Bonne-Dàme songeait.
Certes, son enfant était malade ! Combien elle était maigre, et pâlie, et lasse ! mais quoi ? quelle maladie la dévorait ainsi ? En vain, elle s'épuisait en cônjectiires. N'était-ce point de l'anémie i un rhume ? pourtant elle ne toussait pas. Une maladie de foie était aussi possible, car elle avait les yeux cerclés de jaune. Malgré tout, elle se heurtait à des inductions sans résultat, aboutissant cha^tie fois â la phrase têtue de Gefmaine:
— Non, je n'ai rien, rien...
De tous les supplices qu'aurait pu imagiriéi' Bonne-Dame, celui-là était le plus torturant. Que devenaient devant cela les dissentiments à piropos du ménage, les jalousies, les blessures d'amourpropre ? Une setile pensée lui restait :
— Elle est malade ! qu'st-t-elle ?
Et c'était comme si l'équilibre de son être fût rompu : il ne faut point que l'enfant souffre quand la mère ne sotiffre pas: cela est anti-naturel, inadmissible au point de faire douter de Dieu.
— Enfin pourquoi ne me l'as-tu pas écrit? reprit Bonne-Dame. Gerïnaine se retouriia ;
— Qtl'est-cë qtie je ne t'ai pas écrit?
— Que tu avais tuai.
Cette fois encore, Germaine haussa les éimules :
— Tu ferais bien mieux de venir près de moi, à cette fenêtre, on y est très bien, répondit-elle.
— Non, je préfère mon fauteuil.
— Vous êtes là? fit tout à coup la voix de M. Lajudal.
» Il était rentré sans bruit, ayant aux lèvres son éternel cigare.
— Vous avez eu tort de ne pas descendre au jardin, continua-t-il, il ne fait pas froid ce soir.
— Nous étions bien ici, répondit Germaine. Maintenant que tu es revenu du reste, tiens compagnie à maman. Je vais m'enquérir si le dîner est prêt.
Elle déposa sur le front de Bonne-Dame un baiser sans caresse, puis s'éloigna, paraissant n'avoir attendu qu'un prétexte pour s'en aller enfin!
Bonne-Dame se leva brusquement :
— Vous pourrez au moins me dire la vérité, vous, puisque votre femme ne le veut ou ne le peut pas. Qu'est-ce qu'a Germaine?
Elle prononça ces mots brièvenient, tésolùe à tout prix, à cotinaître au moins le pourquoi de ses angoisses, et comme M. Lajudal se taisait; elle poursuivit :
— Une maladie de cœur, n'est-ce pas? Jô lïi'en
doute. On ne le lui avoue pas pour ne pas l'effrayer : mais je le sens, je le devine... M. Lajudal partit d'un rire faux :
— Ah! non, en voilà une histoire! Germaine a des malaises, comme vous, comme toutes les femmes...
— Je vous répète que vous me cachez quelque . chose : et j'en deviens folle. Une maladie de cœur !
— est-ce cela? déjà jeune fille, elle avait des palpitations, mais j'avais cru que c'était de jeunesse,— enfin, je vous la laisse en bonne santé : je reviens, elle n'est plus que l'ombre d'une imagination, une vapeur. Vous vous entendez tous deux pour me dire que ce n'est rien ! Mais on ne me trompe pas, moi, je vois! Ça crève les yeux, elle est comme en deuil de vie, à bout de rouleau !...
M. Lajudal se retourna :
— Ajoutez donc que c'est moi qui l'ai mise dans cet état, fit-il d'une voix aigre.
— Je n'ajoute rien, je veux seulement...
La domestique les interrompit, annonçant le dîner servi.
— Si votre conversation avec Germaine a roulé toute la journée sur ce chapitre, vous auriez tout aussi bien fait de ne pas venir la voir, reprit M. Lajudal, et il sortit le premier sans songer seulement à lui offrir son bras.
On dîna ; niais Bonne-Dame ne mangea point-
« BONKE-DAME » 129
A son tourment venait de s'ajouter une colère contre M' Lajudal.
Très certainement, une entente était établie entre Germaine et lui pour taire la vérité. A quel propos et dans quelle intention ? Par un curieux mouvement d'âme, elle si bonne ! détestait maintenant cet homme de toutes les forces de son être. Il suffisait qu'il fût présent pour raviver ses rancunes ; ce n'était plus la méfiance de jadis, mais une impatience violente de le trouver hostile et grossier, et lourd, décidément trop vulgaire !
Germaine ne voulut point qu'on allumât la lampe :
— Donnons-nous le plaisir de dîner au grand jour ! dit-elle à son mari.
Celui-ci, mangeant grassement, parla des Paroutel :
— Ah ! ça marche rudement la maison ! Jamais depuis deux ans on n'avait tant fait d'opérations. Du matin au soir, le télégraphe fonctionne, des achats, des ventes...
Bonne-Dame n'écoutait point, tout entière à son anxiété :
— As-tu toujours aussi faim, en temps ordinaire? demanda-t-elle enfin.
— Certainement, maman, je ne tiens pas à mourir d'inanition.
On en vint au dessert. Il fallut se décider à demander la lumière :
— Allumez la lampe pendant que je servirai la crème, dit Germaine à la domestique.
Bonne-Dame eut un sourire contraint :
— Je suis contente, fit-elle, tu aimes toujours les sucreries.
— Mais oui, maman, pourquoi ne les aimerais-je
plus?
— Est-ce qu'on sait ? tes goûts ont tellement changé, depuis six mois.
— Voulez-vous dire que j'y suis pour quelque chose? interrompit M' Lajudal.
— Je n'aurais rien à y voir, répondit sèchement Bonne-Dame, d'ailleurs...
Mais elle s'arrêta :
— Tu ne prends pas de crème, Germaine? Germaine repoussa son assiette vide :
— Non, maman, je n'ai plus faim.
— Tu ne l'aimes décidément plus?
— Si ! seulement je n'en ai pas envie ce soir. J'ai des dégoûts par moment...
— Ah! fit Bonne-Dame.
Elle avait tout à coup cessé de manger, hantée par un soupçon, et elle la regardait. Quand la domestique enfin rentra, apportant la lampe allumée, soudain le visage de Germaine apparut.
Ce fut une vision.
Ses traits ressortaient maintenant, dans leui entière déformation, les creux des joues s'accentuant par le jeu des ombres et les yeux parais.
« BONNE-DAME » l3l
sant éteints par une sorte de vision intérieure ; les narines aussi étaient comme serrées par une main invisible, et il semblait qu'un masque rigide se fût posé sur la face, tandis que le siège de la vie était parti, absorbé autre part par je ne sais quel travail mystérieux.
Bonne-Dame savait maintenant à n'en pouvoir douter ! Elle ne comprit même pas qu'elle eût pu s'y tromper auparavant : tout s'expliquait, l'évanouissement de Germaine, ses allures maladives, ses refus de promenade, son appétit inaccoutumé. C'était cela, elle l'aurait juré!
Brusquement elle se leva de table, sans seulement s'apercevoir que le repas n'était point terminé:
— Où vas-tu? demanda Germaine.
— Dans ma chambre.
— Es-tu malade ?
— Non, mais viens, je voudrais te parler. fT Germaine se leva :
f — Qu'est-ce qu'il y a encore?
Elles étaient à peine arrivées dans la chambre que Bonne-Dame éclata :
— Tu es enceinte, n'est-ce pas ?
Germaine eut un brusque mouvement :
— Qui est-ce qui te l'a dit ?
La voix vibrante de colère, Bonne-Dame reprit :
— Tu es enceinte, avoue donc !
. — Et quand cela serait !
i32 « BONNE-DAME »
— Pourquoi me l'as-tu caché?
— Je t'ai caché quelque chose, moi ?
Bomie-Dame continuait exaspérée :
— Tu l'es ! et ta belle-mère le sait et la tante aussi, et tout le monde... il n'y a que moi qui ne le sache pas. Est-ce que je compte moi? C'est ton mari, n'est-ce pas?...
— Maman, tais-toi !
— Ose dire que ton mari ne t'a point défendu de m'en parler ! Ose dire que ce n'est pas lui !
Alors Germaine lui coupa la parole :
— Hé bien oui, là! admettons-le, il me l'a défendu, c'est réglé. Maintenant laisse-nous la paix !
Et faisant claquer les portes, elle sortit laissant Bonne-Dame attérée.
Très lent et d'une voix qui tremblait légèrement, l'évêque commença de chanter :
— Benedictio Lei descendat super vos et maneat sem,per !...
Tandis que ses paroles se perdaient sous les voûtes de la cathédrale, un souffle mystérieux sembla passer sur les fidèles. Les têtes s'inclinèrent ; la plupart des assistants s'agenouillaient en même temps que les robes, en se froissant, faisaient courir un vague murmure.
Dans le chœur aussi, les prêtres et les séminaristes s'étaient prosternés, mettant sur les dalles une floraison de surplis blancs et seul l'évêque en dalmatique violette, la mitre d'or en tête, la crosse dans la main gauche, restait debout sur les marches d'autel, semblable à quelque vision du moyenâge.
Il acheva doucement :
— In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti.
Ayant promené en croix ses mains sur l'assistance qu'il ne regardait point, il se retourna enfin vers le tabernacle qui rayonnait.
Les orgues réveillées roulèrent avec un chant d'allégresse.
— ATuen, répondaient les voix des séminaristes.
Et soudain, au fond de la cathédrale, les portes s'ouvrirent à double battant, laissant entrer à flots la lumière d'un ciel éblouissant. Ce fut le signal. Les fidèles se précipitaient, bousculant les chaises, oubliant de contempler l'évêque qui triomphalement rentrait dans la sacristie : et l'on ne vit plus soudain devant l'église et sur la place qu'un fourmillement noir de dévotes qui jasaient, rattrapant les heures de silence perdues, causant à toutes volées comme les cloches qui dans les tours sonnaient encore la bénédiction épiscopale.
Bonne-Dame remit en poche son chapelet, fit un grand signe de croix et se dirigea vers la sortie.
Tout le temps qu'avait duré la messe, elle avait oublié d'égrener les ave pour s'absorber dans ses rêveries. Elle s'était trouvée là plus isolée et mieux à l'aise que chez Germaine. Ah ! les tristes songes et combien amersl
Depuis trois jours elle était à Montauban, trois années en vérité ! Chacun des incidents qui les avaient marqués était revenu en elle, réveillant des fibres douloureuses : tout d'abord, l'accueil du mari, le portrait de M. Hatier relégué dans la chambre aux fatras, puis les indélicatesses, les impressions menues qui sans cesse l'avaient heurtée et surtout ! surtout le silence de Germaine concernant sa maternité proche.
Un tel silonce semblait incompréhensible et monstrueux. Bonne-Dame oubliait la pudeur instinctive qui la première fois retient un tel aveu sur les lèvres d'une femme, ne se rappelait que l'insulte d'une pareille méfiance, et elle n'était plus Bonne-Dame vraiment, depuis lors. Comment la reconnaître tant elle avait la parole brève, la riposte sèche, le maintien renfermé : elle critiquait, raisonnait les paroles insignifiantes, moins redoutable par ses reproches que par ses réticences, en proie à un continuel besoin d'hostilité à tout propos et sans but recherché.
Germaine d'ailleurs s'était mal excusée. La vérité était qu'elle n'avait parlé à personne de sa grossesse, laissant à chacun le soin de deviner, si bon lui semblait. Elle ne s'en était pas ouverte à sa mère, non plus, peut-être par fausse pudeur, peut-être aussi pal* crainte d'exciter une jalousie nouvelle : peu importait, au reste, puisqu'elle avouait avoir eu tort, mais Bonne-Dame ne la crut point, cherchant autre chose que le vrai. Dans la plupart des cas le vrai n'est-il pas le moins plausible ?
La foule cependant s'écoulait lentement : des groupes formés sur le porche arrêtaient la sortie des fidèles i un grand bruit de causeries montait tandis que des flambées de rayons d'or éclairaient les vêtements de soie et les chapeaux multicolores. On voyait aussi des ombrelles s'ouvrir qui
par dessus les failles noires des robes mettaient des éclats rouges.
Tout Montauban pieux était là, accouru pour voir officier l'évêque nouveau, s'éparpillant dans la joie des papotages sans but et des potins ecclésiastiques. Mme Rouvray, la femme du fabricien, donnait des détails sur l'ameublement amené à l'évèché ; et s'agitant autour d'elle, c'étaient Mme Daguzac, Mlle des Trombes, Mme Charreyrelle, chacune patronesse ou dame de charité, et d'autres encore s'épuisant en remarques très inutiles mais passionnantes dont le bruit s'élevait, couvrait presque celui des cloches.
Tout d'un coup ce fut une exclamation de surprise :
— Mme Hatier !
— Mon Dieu ! que faites-vous ici ? Il y a un siècle qu'on ne vous a vue.
Vous ! vraiment, c'est vous I
On l'entourait, les mains tendues, et subitement comme une caresse retrouvée, son surnom d'autrefois voltigea dans l'air :
— Bonne-Dame ! bonjour Bonne-Dame !
D'aucunes patoisaient:
— Comme nous manquions de vous, Bonne Dame, ye tase !
Bonne-Dame, ayant repris son idéal sourire, saluait, serrait les mains :
— Bonjour ! Bonjour ! mais oui c'est moi, et ça trotte toujours, la santé, le bonheur?...
— Mais oui, ça trotte, comme vous dites.
— Elle est venue sans seulement prévenir, fît la tante de Sallanches, qui sortant de l'église était accourue.
De nouveau les exclamations recommencèrent :
— Quelle surprise !
— Que c'est bonde vous revoir, Bonne-Dame ! Et Mme Charreyrelle interrompit :
— Hé bien, Bonne-Dame, que pensez-vous de Monseigneur ?
Alors tout le monde parla en même temps :
— Comme il est bien !
— Que d'onction !
— Et comme il chante ! une voix qui fond danS' les oreilles !
Les mots se croisaient, dits lentement comme si la sainteté du sujet eût entraîné l'intonation convenable : et aussitôt les potins commencèrent :
— Vous avez vu la chape, Bonne-Dame ?
— Le ciboire ?
— L'étole ?
— Des cadeaux, ma chère, tout cela!
— Peste, répondait Bonne-Dame en riant.
On dit les prix :
— C'est nous qui avons donné la patène, il y a des diamants dessous.
— Ses paroissiens ont offert la chape.
138 « BONNE-BAME »
Mais la tante interrompit :
— Et la mitre ? qui est-ce qui a envoyé la mitre ?
— Comment ? Vous ne savez pas ? Mais c'est MmeParoutel.
Bonne-Dame eut une exclamation:
— Ah ! ça, pourquoi font-ils tant de brouf-brouf, les Paroutel ! ils voudraient mettre demain la clef sous la porte qu'ils ne s'y prendraient pas autrement.
Ce fut un toile:
— Vous n'y pensez pas, Bonne-Dame !
— Des gens si comme il faut. Madame est très pieuse maintenant!
— Te voilà bien, ma chère, s'écria la tante, toujours des insinuations. Cette mitre est pourtant superbe !
— Et comme elle allaita Monseigneur!
Mlle des Trombes avoua:
— Je pleurais quand il a donné la bénédiction !
— Quelle voix ! Quelle bonté !
Bonne-Dame haussa les épaules :
— Ah ! maintenant que vous l'avez habillé d'or et de chaineries, avec sa mitre sur la tête, je voudrais bien voir qu'il ne vous donnât pas dans les convenances ses deux doigts de bénédiction !
La tante de Sallanches allait riposter quand on aperçut traversant la place la forme noire et dépenaillée de Mme de Chambreuil.
Brusquement la causerie tourna court :
— La pauvre femme, vous savez ce qui lui est arrivé ?
— Oui, oui — quel événement I
— Ah! la malheureuse!
Chacune poussait des soupirs navrés, en même temps qu'un sourire vague se promenait sur ses lèvres :
— Quoi donc ? demanda Bonne-Dame.
Mais on l'arrêta, parlant à voix basse:
— Rien, il vaut mieux ne rien dire.
On riait quand même : seule la tante déclara d'un ton raide:
— C'est un scandale !
— Mais est-ce vrai? de mandait Mlle des Trombes.
— Si c'est vrai! cela s'est passé avant hier. Son gendre avait prétexté un dîner où Monseigneur viendrait. Enfin les mères qui marient bien leurs filles ont rudement de la chance.
On ne répondit pas. Sur la place, la foule s'ouvrait tout à coup laissant un chemin en son milieu, et brusquement le brouhaha s'était calmé, dominé par une seule phrase :
— La voiture de Monseigneur!
Chacun se précipita : les femmes s'agenouillaient : dans une voiture de louage on aperçut vaguement une soutane violette et encore une main gantée de violet — celle-là peut-être que Bonne-Dame avait vue dans son rêve — qui s'agitait alterna-
140 « BOKNE-DAME »
tivement aux vitres, esquissant des signes de croix.
Puis la voiture partie ce fut un effarement : les groupes disparurent fondant à travers les rues avoisinantes, et le grand bruit jaseur de tout à l'heure s'en allait maintenant par les chemins transportant dans la ville sa fête printanière. 11 était midi.
— Au revoir, Bonne-Dame !
— A bientôt, Bonne-Dame !
— Vous ne partez pas encore, n'est-ce pas ?
— Non, non.
Des cris légers, des battements de main : et puis encore l'éparpiliement... Bonne-Dame se sauva.
Ce revoir d'indifférents et pourtant si vraiment amical l'avait remise en joie. Et elle savourait aussi le soleil, l'inattendue gaîté delà journée merveilleuse. Tout au reste semblait s'égayer ce matin-là, les maisons, les gens. Des voitures roulaient, soulevant la poussière. Les soldats endimanchés revenaient des casernes mettant sur le sol gris la lumière de leurs vêtements rouges. Il faisait bon vivre.
A la maison, Germaine attendait Bonne-Dame :
— Une surprise, maman, devine !
Elle aussi semblait moins raidie que d'habitude.
— Oscar nous emmène en voiture. Nous irons au bord de l'Aveyi on, si tu veux, et tu verras, tu verras s'il y fait bon I
— Mais, petite...
— Hé bien ! finirons-nous par déjeûner, ce matin? demanda M' Lajudal.
Ce fut leur premier repas sans contrainte. Une joie passait dans l'air. On eût dit que Bonne- Dame eût ramené avec elle un peu du soleil qui tout à l'heure inondait la place ; elle causa, reprenant ses manies de potinages sans méchanceté.
— Voyons ! qu'est-ce donc que le scandale de Chambreuil?
M' Lajudal partit d'un éclat de rire :
— Ah I le coup de Chambreuil ! Attendez, c'est très drôle, très drôle ! et il conta l'aventure :
— Imaginez-vous qu'après avoir marié sa fille à Jande, elle a totalement oublié de payer la dot promise. Colère de Jande... Furieux, celui-ci prétexte un dîner où viendra Monseigneur, emprunte à sa belle-mère sa vaisselle plate, l'engage au Moat-de-Piété et renvoie les reconnaissances avec ces simples mots : « C'est toute celle que je vous dois I )>
Il s'esclaffa de nouveau :
— Ce n'est pas à vous, n'est-ce pas, que pareille chose arriverait !
Bonne-Dame répondit sèchement :
— Non, je n'ai pas de vaisselle plate et j'ai pour habitude de payer comptant ce que je dois.
— Ah 1 maman, peut-on dire... s'écria Germaine.
— Bah ! petite, c'est toujours bon à répéter.
Mais aussitôt la gêne que l'histoire avait amenée disparut et les aventures recommencèrent :
— Est-ce vrai ce qu'on raconte des Paroutelî ils ont donné une mitre à l'évêque ? demanda Bonne-Dame.
— Oui.
— Hé bien, voici mon avis: si vous avez des valeurs chez eux, retirez !
M^ Lajudal eut un haussement d'épaules :
— Voilà bien les femmes ! quel rapport entre une mitre et la banque ?
— Je vous répète qu'ils feraient bien mieux de mettre des écluses à leurs affaires que de coiffer l'évêque !
— Je suis heureusement meilleur juge que vous, et je vous réponds qu'il n'en est rien, répliqua M' LajudaL
— Partons-nous, dit Germaine, la voiture est prête.
— Partons.
Une radieuse après-midi. Dans le ciel où de rares nuages passaient, le bleu s'enfonçait démesurément. Le long de la route, dans les champs, sur les branches des taillis, sur les chênes, sur les peupliers mis en toilettes claires de bourgeons neufs, des verdures neuves s'étalaient.
Lorsque la brise passait, on aurait dit que leur marche fût enveloppée par des bouquets, et c'était
dans l'air cet innommable, ce sourire sans lèvres dont se font les grandes joies du printemps qui revient.
Très loin, cependant, les collines de l'Aveyron s'étaient couvertes d'ombres caressant les yeux. L'eau se devinait à leurs pieds, à une fraîcheur répandue, aux sureaux feuillus, aux ormes plus chantants : et de cette grande renaissance de vie, qui répandait sur l'horizon un murmure mystérieux, une sérénité se levait, amollissante. Enfin ! Bonne-Dame se sentait délivrée du fardeau qui depuis trois jours l'étoufifait. Dimanche, jour de fête, grande joie! Germaine non plus ne parlait point. Seul M' Lajudal s'obstinait à claquer du fouet et criait de temps à autre :
— Allons hop ! hop !
au cheval qui poursuivait son amble tranquille. Justement parce qu'elles ne se parlaient point, Bonne-Dame et Germaine se devinaient rapprochées. L'attendrissement des choses les avait envahies, et l'oubli, cet étrange mystère que les cœurs ne sauraient conduire, l'oubli tombait, changeant leurs âmes.
— Ah! petite... murmura enfin Bonne-Dame. Elle dit cela doucemei.t comme si dans cette
exclamation dépourvue de sens eût été contenu cependant le pardon de tout ce qui l'avait blessée. Elle était redevenue Bonne-Dame, en cet instant où le bonheur redescendait près d'elle, non pas
144 « BOXKË-DAME »
le bonheur rêvé, mais un autre, quand même très doux.
— Comme on est bien ! fit Germaine.
Elle ressentait aussi un incroyable apaisement : on eût dit que ni passé ni avenir n'existaient plus pour elle.
Décidément, dans le soleil qui les baignait, à courir sous les arbres en neige ou lesfeuillées qui fleuraient le neuf, ils trouvaient la première heure exquise de leur réunion. Adieu, leurs froissements et les querelles inutiles, et les récriminations à propos de rien 1 La nature les enveloppait. Ils ne se souvenaient plus, étaient heureux.
Même M' Lajudal subit l'impression physique de cette détente :
— Ce soleil fait du bien, s'écria-t-il.
— Il te faudra revenir souvent, dis, maman, répétait Germaine; maintenant tu connais la route!
Et Bonne-Dame ne comprenait plus ce que voulait dire ce mot « revenir » tant Châteaudun était loin d'elle.
Tout à coup M' Lajudal se tourna vers Germaine :
— A propos, as-tu parlé de l'achat du linge ?
— Non, je le dirai ce soir à maman, après dîner.
— Pourquoi pas tout de suite puisque nous y sommes, demanda Bonne-Dame.
— Ah ! mais il ne s'agit pas de toi, répondit gaiement Germaine.
Bonne-Dame eut une exclamation brève :
— De qui donc alors ?
— Mais de ma mère, apparemment! répliqua tranquillement M"" Lajudal.
Ce fut comme si la foudre tombait sur eux. Bonne-Dame devenue blanche se retint à l'accoudoir. Germaine, très pâle, agita les lèvres, balbutia, puis se tut. M-- Lajudal donna un coup de fouet au cheval qui partit au galop. Un lourd silence survint.
ue n avait ete ni une colère, ni une douleur d'amour-propre qu'avait ressentie Bonne-Dame, mais quelque chose d'inexprimable, une angoisse pareille à celle du mourant qui manque d'air.
Mmnan, ce n'était plus elle, mais une autre! A une autre ce résumé des tendresses humaines, ce nom qui à lui seul est la récompense ineffable ! Maman! elle n'était plus Tnaman!
Alors, qui?
0 pitié, son enfant l'avait reniée ! sans intention? qu'importe. Est-ce qu'il y a des intentions ou des nuances à observer quand il s'agit de la possession ce ce titre unique et primordial : maman!
Et elle souffrait, frappée au cœur, ivre d'angoisse.
Mon Dieu, avoir une enfant et l'entendre dire à une autre : maman! Qu'a-t-elle fait, cette autre, pour être caressée par un tel mot? Où sont les titres de cette voleuse, où donc ses dé-
vouements, ses oublis de soi, cet infini de passion qui fait la maternité ? Est-ce parce qu'un prêtre a posé ses mains sur deux êtres s'accouplant socialement qu'on doit absorber et détruire le passé? Mais alors, qu'est-ce que Dieu, la loi, la vérité, si une mère peut être ainsi dépossédée ? si la mère cesse d'être la mère ?
Misère! elle ne l'était plus ! La parole de sa fille retentissait implacable :
— Ah ! mais, ce n'est pas de toi qu'il s'agit !
Ainsi, vingt ans consumés à former une existence et à pétrir une âme ; avoir sorti de sa chair une autre chair qui est cependant soi et plus encore, dont chaque minute de vie est une parcelle de sa propre vie, chaque joie la résultante de ses propres tourments ; avoir façonné ce double idéal Bans une seconde de trêve, ni un refus d'angoisse — certes pour lui éviter une larme, on accepterait la misère, la maladie, même la folie! c'est plus que le sang, c'est l'âme animée, et devenue meilleure ou au moins différente — et puis une autre apparaît, inconnue, ignorée, inutile, qui n'a rien fait, rien souffert, rien donné, et à elle revient le titre, la joie suprême ! Mais la bête vaudrait donc mieux! elle est meilleure, ne se connaissant qu'une mère !
C'était comme une démence envahissant Bonne- Dame. Une partie d'elle venait de lui être arrachée et elle songeait désespérée : à quoi bon vivre désor-
f BONNE-DAME » 147
maig! quelle raison la retenait du suicide? Quand elle avait une fille, son existence isolée avait encore une raison d'être. Maintenant, sa fille la reniait. Alors de quelle utilité pouvait-elle être? Autant partir tout de suite, et n'avoir plus rien à faire, ni l'inquiétude de la respiration, ni l'obligation de se mouvoir, ni la possibilité de penser. Ah! mourir bien vite, s'en aller sous terre ! et tandis que cette torture la dévorait, la voiture roulait du même train monotone, emmenant le groupe silencieux... Elle roulait! et autour d'elle c'était le printemps qui sortait enfin des choses, de la terre réveillée, des plantes frissonnant de joie. Le printemps se devinait à je ne sais quels bruits indistincts courant dans la tiédeur de l'air et répercutés à l'infini, chant des taillis en fête, de la sève montante, des parfums fraîchement exhalés. Maintenant derrière une ligne de hauts peupliers qui secouaient leurs baguettes noires sous la brise, l'Aveyron se devinait prenant sa part du concert ensoleillé.
— Descendons-nous? demanda M' Lajudal.
— Comme maman voudra, répondit Germaine, et elle regarda Bonne-Dame, l'interrogeant des yeux*
Bonne-Dame détourna la tête sans répondre. Le nom de maman redonné en cet instant la blessait comme une promiscuité infâme.
— Descendons-nous? reprit M' Lajudal impatienté.
— Non décidément, lit Germaine, rentrons ! La voiture s'était engagée dans un étroit chemin le long de l'Aveyron. Il fallut continuer quelque temps avant de pouvoir revenir sur ses pas. Des deux côtés, des cerisiers à l'écorce luisante tendaient leurs branches. Derrière les haies, des vergers s'apercevaient. Puis, soudain, par échappées, entre les peupliers et les sureaux, l'Aveyron se découvrait aux yeux, semblant aller d'une course hâtive vers un inconnu attirant.
Être plongé dans la paix de toutes ces choses et tant souffrir !
Vraiment non, maman, ce n'est pas toi 1 pourquoi serait-ce toi?
Et encore Bonne-Dame s'enfonça dans l'inexprimable angoisse. Elle n'aurait pu remuer les lèvres tant le désespoir la serrait. Elle avait le cœur inerte, comme après certaines émotions trop violentes où l'âme raidie se transforme soudain en un mécanisme sans réaction. Une chose l'étonnait : c'était de n'être pas morte sur-le-champ. Le coup avait été si rade que distinctement elle avait senti la vie se retirer d'elle ! Quelle pitié, elle vivait !
Le soleil pourtant descendait. Derrière les collines une large tache d'or fauve gagna le bleu du ciel, et sous les feux roux du couchant voici que s'incendiaient tous les feuillages naissants, les bois de chêne, les maisons closes,
les \ergers blancs. On eût dit que très loin une forêt géante brûlait, jetant des reflets sur le ciel. A chaque seconde cette splendeur changeait. Aux ors des nuées succédaient des rouges étincelants. L'horizon apparut, comme traversé par une plaie béante qui saignait, puis tous les bords des nuages s'amortirent, se fondant en rubis et en améthyste. Une fusée de rayons passa sur la plaine, promenant sa traînée éblouissante, ainsi qu'un dernier baiser. Un coup de vent encore secoua d'un frisson les arbres. Le soleil avait disparu. Bonne-Dame se serra dans son manteau.
— As-tu froid ? demanda Germaine.
Bonne-Dame hocha la tète. Que lui importait le
froid ! elle avait le cœur bien autrement glacé. Au contraire, elle avait hâte d'entrer dans la nuit : cette promenade silencieuse s' allongeant sans espoir d'arrivée, devenait un cauchemar.
Au moins être seule ! pouvoir crier librement son désespoir ! mais encore, la route s'étendait devant eux, longue, intolérablement longue.
Germaine aussi était restée très pâle, les lèvres tremblantes.
On arriva,
Bonne-Dame descendit de voiture, prit ses châles sans mot dire, et monta. M' Lajudal la regarda partir :
— Qu'est-ce qu'il y a encore? demanda-t-il à Germaine, avec un commencement de colère mal
contenue. Elle aurait pu au moins me remercier. Enfin, c'est ta mère, arraugez-vous.
Germaine se tut, liésitant à rentrer. Elle se décida pourtant et d'un pas ferme se dirigea vers la chambre de Bonne-Dame, résolue à s'expliquer.
— C'est moi, fit-elle en entrant.
Un peu plus elle ajoutait comme d'habitude, « maman », quand le mot s'arrêta dans sa gorge. Bonne-Dame, immobile et droite, la couvrait de ses yeux fixes, sans répondre.
— C'est moi, reprit-elle, après un silence.
— Hé bien oui, c'est toi. Que me veux-tu? répliqua Bonne-Dame d'une voix brève.
— Ce que je veux... balbutia Germaine.
Elle n'osa plus parler. Sa mère l'effrayait avec son attitude raidie : elle devinait une colère prête à sortir et â l'écraser. Une seconde passa : puis sans réfléchir, elle reprit, oubliant ce pour quoi elle était venue :
— Tu es souffrante, maman...
Une riposte aiguë coupa la phrase commencée.
— Garde ce nom pour tes domestiques, si tu y tiens, mais fais m'en grâce !
— Âh 1 maman ! s'écria Germaine.
Et elle partit à mots pressés fondant en larmes:
— Maman! ce n'est pas ma faute ! j'ai résisté de mon mieux. Au commencement je lui disais ton-
jours « Madame » et « vous ». Puis on m'a tant suppliée ! Tout le monde trouvait cela étrange et Oscar à so:i tour me l'a demandé...
Bonne-Dame l'interrompit :
— Dis au moins la vérité, tu te fichais pas mal que ce fût moi ou l'autre !
— Maman, je te le jure ! la première fois que j'ai voulu l'appeler ainsi, je pleurais comme maintenant. Il me semblait que je te volais quelque chose : et je sens bien que j'ai eu tort. Si c'était à refaire, jamais! jamais! mais j'étais seule ! Pourquoi aussi étais-tu partie ! Ils ont voulu, j'étais contrainte...
Bonne-Dame écoutait, attendant autre chose, un mot, le seul qui aurait été capable de les sortir l'une ou l'autre de l'impasse où elles s'engageaient. Mais Germaine s'obstinait aux mômes idées sans autre excuse :
— Je t'en supplie, maman, ne reste pas comme cela, dis ce qu'il te plaira, groiide-moi, mais par pitié, parle! Je te répète que j'y ai été forcée ! Je ne pouvais pas faire autrement. J'ai résisté tant que j'ai pu, et puis à la fin seulement, pour avoir la^paix!...
— Ah ! oui, pour avoir la paix ! s'écria Bonne Dame.
Cette fois sa colère tant contenue sortait enfin, s'échappant en un déluge de phrases hachées :
— Alors, qu'on te demande de m'oublier, de ne
plus m'écrire, de ne plus me voir, de renier mon nom, qu'on te demande n'importe quoi ! pour avoir la paix, tu l'accordes ! Aujourd'hui, c'est cela, et demain autre chose. Mais avoue! avoue donc que tu t'en moques, et que tu meus !
— Maman, je te jure...
— Tu mens ! tu mens.
Et saisissant les mains de Germaine, Bonne- Dame les secouait à chaque incise lâchée :
— La vérité ! c'est que ta ne m'es i»lu3 rien et que je ne compte plus: la vérité c'est que ton mari le voulait! Du moment qu'il veut, tu veux tout: tu marcherais sur moi, tu m'écraserais !
— Mais tu as bien vu, maman...
— Tu mens! il me déteste cet homme ! — je le sais. — Alors il te prend! il m'enlève tout, c'est très simple! et toi, sans cœur, tu t'enchipottes aux trousses de sa mère, tu lui donnes du raaman et du reste ! Il me mettrait à la porte que tu ne dirais rien, pour avoir la paix ! Sois tranquille, je te la laisserai ta paix, tu l'auras entière, parfaite ! T'imagines-tu que je ne voie rien ? Est-ce qu'il m'a dit un seul mot d'excuse depuis mon arrivée pour les grossièretés dont il m'a embouchée comme une cuisinière : et à table, partout, est-ce qu'il se met seulement sur ses dehors ? pas même autant que pour une mendiante !
Germaine écoutait, ayant cessé de pleurer ; d'un geste brusque elle chercha à se dégager des
mains de Bonne-Dame, mais celle-ci la retint, continuant :
— Je ne suis que ta mère parbleu ! J'avale, je ne dois rien pétitionner. Ah ! l'autre, par exemple! celle qui n'est rien, tu t'y enjuponnes ! et tu l'as à dîner, et elle s'installe, et elle se carre et se contrecarre ! C'est ta maman, n'est-ce pas? la vraie... Hé bien, ma petite, on n'en a pas deux à la fois. Je ne prends pas les restes. Je laisse les tiens à ton mari. Jamais de partage, jamais!...
D'un ton bref, Germaine répondit :
— Des mots! la vraie raison, c'est Oscar : tu lui en veux ! Mais pourquoi ! bon Dieu ! Déjà, pendant nos fiançailles c'était intenable, et le jour du mariage ! parlons-en. Tu ne l'as pas embrassé, pas même un mot aimable ! rien. Tout ce qu'il fait est mal : il suffit que tu te heurtes à son nom pour que tu te mettes hors de toi, tu le détestes!...
— A qui la faute? pour ne pas vous gêner, je vais à Châteaudun: il me voudrait morte 1 J'arrive pour te voir ; il m'injurie ! tu es enceinte, il te défend de m'en avertir !
La voix vibrante de colère, Germaine interrompit Bonne-Dame:
— N'achève pas ! je te défends d'ajouter un mot sur lui ! et les dents serrées, se reculant jusqu'à la porte, elle eut un cri :
— C'est mon mari, je l'aime.
Mais Bonne-Dame poursuivit, furieuse :
— Je m'en moque bien de ton amour!
— Tais-toi, je te répète que c'est mon mari! Je l'aime, entends-tu ! Et tout ce que tu inventeras sur lui fera que je l'aimerai encore plus!
Elle répéta avec une rage de défi :
— Je l'aime ! je l'aime ! Entre toi et lui...
— Tu n'hésiterais pas, n'est-ce pas?
— C'est moi que cela regarde ! fit soudain la voix de M' Lajudal.
Germaine se retourna poussant un cri de frayeur :
— Ah ! c'est toi ! j'ai eu peur !
Et subitement, un silence sarvint. Ils se regardaient tous les trois debout, chacun ayant les lèvres blanches, les yeux fixes, la face immobilisée comme dans un duel.
Le premier, M' Lajudal s'approcha de Bonne- Dame ; d'un ton très calme il commença enfin :
■ — Voilà trois jours que vous êtes ici, trois jours que ce sont des scènes à révolutionner le quartier. Avez-vous compris? Je suis chez moi : j'en ai asseîs.
Et se tournant vers Germaine :
— Viens, dit-il, tu n'as que faire ici eu attendant.
Bonne-Dame répondit d'une voix basse, que l'émotion achevait d'étouffer :
— Vous pouvez être tranquille. Je vous laisserai chez vous... et pour longtemps!
« LONNE-DAME » 155
— Le plus tôt sera le mieux, répliqua M' Lajudal.
— Je compte partir ce soir.
Et ce fut le couronnement de son séjour. 0 misère ! chassée à tout jamais ! Un voile l'enveloppait. Elle n'avait plus la perception du réel et marchait dans un rêve ! Quand ils furent sortis de la chambre elle ne pleura point. Elle ne se rendit même pas compte de l'emportement qui l'avait entraînée à cette extrémité.
Ses mains seules tremblaient, tandis qu'elle réunissait à nouveau son vestiaire. Ce fut encore moins long qu'à Châteaudun. Une partie des paquets restaient ici, cadeaux réunis avec tant de joie, et si mal payés par l'aumône d'un merci distrait ! Et puis, ayant fini, elle attendit, dans la pénombre grise de la chambre. Souffrait-elle? Une barre semblait posée sur son cœur le fermant à tout jamais. Elle n'avait point de regret; on eût dit qu'L41e se soumettait naturellement à une loi formelle et de tout temps attendue.
De la ville, des bruits amortis arrivèrent très doux, et comme une caresse, des bouffées d'air embaumé pénétraient par les fenêtres. C'était la tombée du soir, mélancolique.
On vint appeler Bonne-Dame pour le dîner. Elle descendit dans la salle à manger. Tous les trois se mirent à table ; rien ne transparaissait de ce qui était entre eux :
— Je prends le train de huit heures dix, dit entin Bonne-Dame.
— Vous auriez pu ne pas voyager la nuit si cela vous fatigue, répliqua M' Lajudal.
Germaine pleurait, sans toucher au repas. Vers la fin on entendit sonner ; la tante et Mme Lajudal entrèrent :
— Nous venons te chercher, ma chère, fit la tante, il y a salut solennel à la cathédrale, j'ai pris une voiture et nous voilà.
Bonne-Dame eut un sourire amer :
— Merci, ma tante, c'est inutile, je pars ce soir. Ce fut une stupéfaction :
— Vous partez !
— Tu pars, et pourquoi ?
La tante fit un geste navré :
— Moi qui avais pris une voiture à cause de toi ! Et tu t'en vas le dimanche, sans même nous prévenir ?
— Avouez que vous ne vous prodiguez guère, chère Madame, reprit Mme Lajudal d'un ton aigu.
— Vous me remplacez suffisamment, Madame, pour que je n'aie pas besoin de le faire, répliqua durement Bonne-Dame.
— Nous allons au moins t'accompagner, s'écria la tante.
— Non, non, merci, fit brusquement Germaine, c'est nous qui reconduisons ma mère.
— Enfin, ma chère, que tu arrives ou que tu
partes, tu conviendras que tes façons sont celles d'un loup garou qui court après ses pattes, dit la tante. Adieu...
— Adieu...
— Il est temps, déclara M"" Lajudal.
— En ce cas, hâtons-nous.
Sans même attendre que la tante et Mme Lajudal fussent remontées dans leur voiture, Bonne- Dame descendit, ses paquets à la main, et se dirigea vers la gare. Germaine et M' Lajudal l'accompagnaient. La nuit complète était venue. Dans les rues mal éclairées les formes noires des passants se distinguaient à peine.
C'était pourtant, dans la ville, le même fourmillement de petites gens qui déjà le matin avait animé Montauban. Au sommet des tours de la cathédrale les cloches sonnaient de nouveau confondant au hasard leurs tintements, et à leur appel, les dévotes s'acheminaient, en jupes noires, trottant menu, jasant à faire tourner les moulins. Encore les mêmes mots, et les renouvellements d'extase à l'idée de Monseigneur qu'on allait revoir, cette fois sous la chape d'or ! Chacune passait, frôlant les murs, laissant en traînée l'idée d'un égoïsme sans mélange, et l'on aurait dit qu'une gaieté nouvelle s'ajoutait à la joie de ces bonheurs mystiques — comme si d'aller vers l'église à la nuit noire eût une saveur de fruit défendu.
Boiine-Dame avançait, hâtant le pas, toujours silencieuse.
Mais sur la place ce fut une vision: parles portes grandes ouvertes de la cathédrale s'apercevaient la nef illuminée, tous les lustres flambants, les bougies inclinant leurs flammes sous des passages invisibles de bise. Tout au fond, l'autel étincelait, surchargé de lumières, et le sanctuaire avait l'air de rayonner sur la place, jetant des feux éblouissants par les verrières et le portail béant.
Des chants d'hymnes arrivèrent affaiblis. Monseigneur était là sans doute, déjà prosterné devant l'ostensoir d'or, tandis que les enfants de chœur encensaient d'un mouvement rythmé...
— Ah ! mon Dieu, vous êtes aussi en retard!
— Dépêchons-nous, Bonne-Dame ! nous n'arriverons jamais !
— Mais ces paquets...
— Ce n'est pas sérieux, Bonne-Dame, qu'est-ce que cette histoire-là?
Ce sont Mme Charreyrelle, Mme Daguzac et Mlle des Trombes, qui traversant la place en toute hâte ont aperçu Bonne-Dame.
Bonne-Dame répond .
— Une obligation inattendue, des affaires urgentes...
— Quel ennui de vous quitter, Bonne-Dame !
— Vous ne savez pas ce que vous manquez, Bonne-Dame, ce salut sera merveilleux.
— Et c'était si bon de vous avoir, si bon ! A bientôt, vous le jurez!
Encore son surnom, Bonne-Dame! Bonne- Dame! qui voltige, s'éteint. Adieu charmant des indifférents, le seul auquel elle n'avait point songé et qui lui mit au cœur un baume.
Et la i^lace passée, tout retombe brusquement dans l'obscurité monotone. Voici les rues vides, le pont du Tarn en dos d'âne, comme perdu dans l'espace ; c'est la tristesse revenue, le pi'ésent qui a repris ses droits et se retrouve dans son entière réalité navrante.
— Adieu, maman.
— Adieu, ma petite.
Une embrassade glacée. Germaine tout à coup se jette au cou de Bonne-Dame, balbutiant :
— Tu reviendras, n'est-ce pas ?
Bonne-Dame répond d'une voix brève:
— Jamais ! Jamais !
— Ecris-moi au moins !
Et encore le même mot lui revient sur les lèvres ;
— Jamais ! Jamais !
Mais à ridée de cette dernière attache qui va se rompre entre elle et sa fille, une défaillance la prend :
— Chàteaudun est si loin ! murmure-t-elle. Et tandis que dans son coin de compartiment elle
éclate en sanglots — les premiers enfin! — le train
part, roule dans la nuit mystérieuse que les étoiles traversent d'une marche éternellement semblable, répandant leur lumière inditïerente sur l'immensité qui dort.
Année lamentable, année de deuil î
Bonne-Dame revint pâlie, avec des allures mystérieuses. Elle ne sortait plus, ne riait plus quand Féfé et Bouby montaient. Le samedi, elle oubliait de recevoir ; plus de visites. Ce n'était plus Bonne- Dame, mais une sorte de fantôme silencieux qui errait sans but et d'un air égaré.
Ce fut durant cette année inoubliable que je perdis ma mère.
Ai-je bien vécu, ces jours-là ? Aujourd'hui encore, j'en garde l'impression d'un horrible cauchemar. A force d'être cruelle, la réalité devient ainsi anormale et illogique au point de sembler n'exister plus.
— Si seulement vous mouriez aussi ! me dit Bonne-Dame.
On s'étonna : elle seule cependant avait compris.
Des lors j'allai près d'elle. Sans rien savoir encore des motifs de son départ de Montauban, j'avais deviné sa misère proche de la mienne. Tous deux avions désormais le cœur en deuil. A cause de cela, sans doute, un apaisement descendait sur
nous tandis que nous restions rêvant en face l'un de l'autre, causant à peine.
Durant ces heures mornes, nos souvenirs s'égrenèrent. Elle ne disait rien de Germaine, je ne parlais pas de ma mère : mais invinciblement nous revenions à des sujets qui les avaient touchées. En nous intéressant ainsi à des choses d'apparence indifférente, nous avions la sensation claire que notl'e désespoir était sans remède. Ce fut une intimité faite de nos bonheurs détruits : combien do,ùce! et comme elle nous donna parfois l'illusion des affections perdues et des tendresses à jamais envolées...
Au surplus, la lassitude morale sous laquelle Bonùe-Dâme succombait, parut aussi la ployer physiquement. Elle vieillissait, ses cheveux blanchirent : des somnolences la surprirent, non plus seulement dans la pénombre douce des soirs, mais à toute heure. Par instant elle croyait se trouver mal. L'éblouissement passé :
— Ce n'est rien encore, disait-elle, cotnme si elle eût attendu quelque dénouement fatal. Enfin, révolution grave ! la poussière la laissait calme : elle n'essuya plus les meubles et permit à la femme de ménage d'épousseter l'appartement au gré de ses paresses.
Pourtant des lettres venaient encore de Montauban à peine plus rares que jadis. Dès la première, Germaine avait demandé pardon :
« Ail prochain voyage, nous oublierons tout cela; le passé n'existe plus et tu m'aimeras toujours autant, n'est-ce pas?...
Il n'y fut plus question non plus ni d'Oscar, ni de Mme Lajudal. Malgré tout, la source d'intimité était tarie, et les mots dans cette correspondance avaient une allure de parade, une façon de ne vouloir rien dire qui en accroissait l'amère banalité. Quand on descend un fleuve violent, il arrive un point où, le voudrait-on, on ne parviendrait jamais à vaincre la force des eaux pour en remonter le cours : Germaine et sa mère en étaient venues là et n'y pouvaient plus rien.
Ce fut un matin que Bonne-Dame reçut une dépêche de M"^ Lajudal :
« Germaine heureusement accouchée d'un fils. Lajudal ».
lo. ne-Dame la lut, sans comprendre d'abord autre chose que sa terreur à l'égard du papier bleu — tout télégramme l'épouvantait " — puis, ayant réfléchi, elle se laissa tomber dans un fauteuil et s'écria :
— Pourvu, mon Dieu, que ce ne soit pas un enfant à coliques !
Elle était grand-mère !
Elle l'était comme elle-avait été belle-mère, sans presque réussir à se rendre compte de l'enchaînement d'événements qui l'y avaient amenée. Peutêtre aurait-elle dû être heureuse, mais elle fut
surprise de se trouver si calme et de n'éprouver aucune joie. Seule, la pensée de Germaine malade occupa son esprit. Quant à l'enfant, elle ne se l'imaginait pas.
— Une fois le miochon sur ses deux rails, qu'est-ce que vous voulez qu'il n'aille pas toujours!
Tant de tranquillité n'était cependant qu'une apparence. Bonne-Dame eut beau faire, elle ne put tenir en place. Quelque chose d'anormal s'était passé en elle sans qu'elle s'en rendît compte. Le logis lui parut odieux, et ressentant une inquiétude vague, elle sortit, bien que ce fût un samedi, son jour de réception.
On était au milieu de juin. Autour de Cbâteaudun, la moisson se levait, couvrant l'étendue d'une peluche verte qui frissonnait. Une chaleur moite régnait dans les rues endormies.
A peine dehors, Bonne-Dame, renconira Mme Josserand, la veuve du juge.
— Comment, vous, un samedi! je comptais aller vous voir...
— Mon Dieu, oui, j'avais des commissions à faire...
— Et votre fille, quelles nouvelles ?
La réponse de Bonne-Dame partit, sans léflexion :
— Très bien, j'imagine ; j'ai un petit-fils depuis ce matin.
Elle eut aussitôt l'impression que le silence
aurait mieux valu, mais déjà Mme Josserand se confondait, la félicitant :
— Je comprends maintenant! Le bébé est venu plus tôt que vous ne l'attendiez, et vous allez partir ! quel bonheur, mais que de tourments !
Bonne-Dame eut un sourire étrange :
— Partir?... Ah oui! peut-être, à moins que Germaine n'aille tout à fait bien. . . et aussitôt elle quitt a Mme Josserand, reprit sa marche en avant sans même regarder où elle allait.
Elle venait de comprendre brusquement! Elle aurait dû être là-bas, et n'y était pas. C'était de cela qu'elle souffrait :
— Je n'aurai donc une lettre que demain, songeait-elle éperdue. Demain seulement, savoir ce qui s'est passé aujourd'hui ! puis encore ignorer la nuit, les douze dernières heures écoulées !
Quelle pitié!
— Alors c'est un petit-fils, Bonne-Dame?
Devant elle, le conseiller Corail, ayant rencontré Mme Josserand, faisait de grands gestes arrondis, tout en rajustant par intervalles un devant de chemise de blancheur liliale. Avec des précautions de vieux galantin, il prit les mains de Bonne-Dame et les effleurant du bout des lèvres, il continua :
— Voyons, comment l'appelle-t-on cet héritier ? Pierre, Jacques, Jean...
De nouveau Bonne-Dame eut son sourire de tout a l'heure :
— Que voulez-vous quej'en sache? J'avais compté sur une fille.
— Très bien, vous aviez été mise en goût par la vôtre.
Le conseiller se mit à rire :
— Allons, mettons qu'il se nomme Cecil en souvenir de vous...
Mais Bonne-Dame l'interrompit:
— Pourvu qu'il ne soit affaissé ni du physique ni du moral...
— Comment, affaissé?
— Oui, bête ou bossu, le maire peut bien le civiliser comme il le voudra !
Et encore une fois Bonne-Dame repartit, l'âme horriblement blessée de ne pas savoir comment se nommait l'enfant. lûais déjà la nouvelle avait couru, se répandait. Au coin de la rue, Mme de l'Escalier, présidente de la Charité maternelle, vint à elle :
— Que je vous complimente, ma chère! grand'mère et marraine !
— Grand' mère oui, mais marraine...
— Bon, voilà que vous voulez recommencer vos cachotteries : vous ne nous aviez pas dit seulement que vous l'attendiez, ce chérubin. Du coup, je vous mets de la société maternelle, c'est entendu.
— Non! nonl je suis trop honnête pour entrer comme cela sans dire gare dans les sociétés du Bon Dieu.
— Je vous répète que nous vous voulons !
— Je vous assure, au contraire, que j'ai une piété comme un seau où on ne peut plus mettre une goutte. J'aime mieux me recueillir que déborder!...
Bonne-Dame continua sa route, allant toujours devant elle, d'une allure pressée, ne sachant plus ce qu'elle faisait.
Comme tout était simple aux yeux des autres ! Elle allait partir certainement, et devait avoir choisi le nom du bébé, et serait marraine ! Chacun sans doute agit ainsi. Mais elle ne savait rien, ne saurait jamais rien !
Elle étouffait, croyait entendre un bruit énorme dans ses oreilles, et éprouvait une sorte d'ivresse.
Pourtant le soleil tombait d'aplomb sur les rues vides, éclairant d'un jour dur les façades. Aucun passant. De loin en loin derrière les boutiques s'apercevaient des silhouettes de vendeurs affalés qui faisaient la sieste.
Soudain Bonne-Dame se trouva devant le bureau de poste. Sans qu'elle s'en doutât, un instinct l'avait amenée là.
Pourquoi ne pas télégraphier pour demander encore des détails ? Elle entra, prit un des imprimés et s'apprêta à écrire.
Mais pour composer sa dépêche, elle dut commencer par l'adresse :
— M'Lajudal, rue Notre-Dame...
Elle jeta la plume:
— Ah ! non, pour s'embarlicher encore dans des affaires...
Adieu ! il fallait encore renoncer à ce nouveau rêve, attendre 1 attendre une lettre qui ne viendrait pas peut-être 1
Elle sortit, recommença à rouler à travers les rues de Châteaudun, ne sachant plus au juste où elle était ni ce qu'elle devenait. Un remuement étrange se produisait dans son être; elle voyait les choses tourner autour d'elle et ses idées sautaient brusquement, sans lien.
— Enfin, quoi, c'est comme ça qu'on est grandmère ! murmura-t-elle.
— Grand'mère ! vous êtes grand'mère I est-ce bien vrai ?
C'était Féfé qui l'ayant aperçue courait après elle pour s'assurer de la nouvelle : Féfé revenant de leçon, subissant l'escorte d'une bonne plus jeune qu'elle, ayant un air important grâce à la serviette bourrée qu'elle tient sous son bras, à la malcontent.
— Hé bien, oui, Bonne-Dame, c'est moi, retour de science. J'en ai appris de belles ce matin, allez ! La queue du chien d'Alcibiade, un tas de polissonneries grecques qu'on m'avait cachées. Vous souvenez-vous de l'histoire de Lacédémone, Bonne - Dame ? Ce qu'il y a de plus utile à retenir là
dedans, n'est-ce pas, c'est que la ciguë est un poison. Quant au brouet noir... Ah! 1; s pauvres gens! Et c'est certain, c'est un petit-fils ?
Elle babillait, marchant à côté de Bonne-Dame, se retenant de gambader puisqu'on était encore dans la rue.
— Tenez ! ça me donne envie de vous embrasser de vous savoir un petit-fils. Seulement sur la place... Nous n'aurions qu'à être pincées, on se demanderait ce que font cette vieille, et cette grande bringue se bécotant en public. Les convenances, quoi! A la maison, nous sommes à cheval dessus, maintenant ! et c'est pas drôle, oh ! non !
En même temps elle prit un air grave :
— Allons, c'est bien, vous n'avez rien remarqué dieux nous depuis quinze jours?...
Elle mourait d'envie de se voir arracher son secret, mais Bonne-Dame semblait ne rien entendre, demeurant silencieuse. De temps à autre seulement elle murmurait comme en songe :
— Ça ne fait rien, ma petite, cette verdure... Peut-être parlait-elle des arbres de la route qui,
là-bas, jetaient enfin de l'ombre et préservaient du soleil impitoyable. Peut-être aussi ne songeait-elle à rien, ensomnolée, très lasse. De plus en plus elle croyait vivre dans un rêve. Elle était en nage, mais après s'être sentie si lourde, elle avait la sensation d'une incroyable légèreté comme si des ailes lui fussent venues.
170 « BOKNE-DAME »
Aussi inconsciemment qu'elle était sortie, elle rentrait maintenant, entraînée par Féfé :
— Mais qu'avez-vous ? Bonne-Dame, vous êtes très pâle.
Bonne-Dame souriait :
— Un petit-fils. Est-ce que je serai marraine? Si ça ne se fait pas tout de suite, ce ne sera plus dans les convenances des canons. Pourvu que j'aie le temps de donner des boîtes à grignoter !...
Féfé reprit en baissant la voix:
— Je voudrais bien vous raconter... mais je vous demande un peu si c'est possible, avec ce trottin derrière moi. Une invention de maman.... Je suis escortée maintenant : c'est mieux, bien mieux, à ce qu'il paraît. Tout est mieux à la maison. Même papa qui ne fume plus la pipe...
Soudain Bonne-Dame eut un cri d'angoissq :
— Tenez, l'entendez-vous !
Devant la maison où elles arrivaient, un roquet aboyait longuement. Et c'était d'une souveraine tristesse ces aboiements traînés ; ou eût dit des sanglots humains.
— Hé bien quoi, Bonne-Dame I
Mais déjà Bonne-Dame s'avançait vers le chien :
— Veux-tu te sauver, bête de malheur ! allez ! hop ! hop.
— Prenez garde, Bonne-Dame...
La bête s'éloignait lentement, épeurée, se re-
tournant de temps à autre pour jeter encore un cri :
— Va-t'en, auras-tu bientôt fini de faire houhou!
— Enfin m'expliquerez-vous? demanda Féfé.
— Vous n'avez donc pas entendu qu'il hurlait pour un mort, répondit Bonne-Dame. Vous verrez, il y aura un mort dans la maison ! Quand un chien hurle ou quand une chauve-souris entre...
Sans même dire adieu, elle monta l'escalier et rentra chez elle.
Depuis longtemps, la femme de ménage l'attendait, étant venue à l'heure habituelle pour recevoir les visites.
Bonne-Dame lui donna un torchon à raccommoder :
— Allez, faites vite !
Puis elle s'assit sur une chaise. Elle n'avait jamais été si heureuse de se reposer. Quelle béatitude ! Encore plus elle se sentait légère , et toujours elle entendait un bruit de voix, comme si une foule énorme se fût amassée dans le lointain.
Tout à coup la domestique eut une exclamation en apercevant Bonne-Dame dont la tête se penchait sur la poitrine :
— Madame! madame! qu'est-ce qu'il y a?
— Ce n'est rien, je m'en vais, murmura-t-elle, ne perdez pas de temps. Ravaudez! Ravau...
Le mot s'éteignit dans un soupir profond. Elle avait glissé de la chaise et tomba évanouie.
Ce fut un branle-bas terrible dans la maison. La domestique appelait au secours. M' Baudoin accourut, et derrière lui Féfé,Bouby, des voisins...
On chercha des sels. Le buffet fut bouleversé sans qu'on pût découvrir les huiliers. Enfin quelqu'un trouva dans la cuisine une conserve de câpres récente. Aussitôt on en versa le vinaigre dans une soucoupe et Féfé offrit son mouchoir qui était tout propre pour faire la compresse. Mais soudain M'' Baudoin eut un juron de colère :
— Sacredieu, du vinaigre avec des bêtes 1 voulez-vous m'enlever cela bien vite !
Et il rejeta la soucoupe. On s'expliqua. Il n'avait pas ses lunettes et avait pris des câpres égarés pour des mouches. Certains bousculaient des chaises, voulant étendre la malade. Bouby pleurait, car Bonne-Dame restait sans connaissance.
Heureusement, le médecin qu'on avait été chercher en hâte, entra.
Ce fut un soulagement énorme. Chacun s'imaginait sauvé. Il fit étendre Bonne-Dame sur le plancher et lui battit les joues avec une serviette mouillée. Bonne-Dame eut un spasme violent et revint à elle :
— Ah ! mon Dieu, fit-elle. C'était à moitié fini, vous auriez bien dû me laisser
Elle sourit et regarda au Leur d'elle :
— Ce ne sera rien, madame, reprit le médecin.
— Tout ce monde, murmura-t-elle encore, dans quel état va être le parquet !
— Voyons, tranquillisez- vous, madame, nous en sommes quittes pour la peur !
Et accompagné par M' Baudoin qui tenait à faire les honneurs, le médecin repartit déclarant que toutes les femmes étaient nerveuses.
— Et ce ne sera rien ? répétait encore M"" Baudoin...
— Mais rien du tout, que voulez-vous que cela soit !...
Certes non, ce n'était rien, rien sinon la vie si fortement atteinte en ses racines profondes que jamais plus Bonne-Dame ne s'en devait relever. D'ailleurs, comment aurait-il pu deviner l'âme, cet indifférent, et découvrir le mal auquel Bonne- Dame succombait !
On partit.
— Laissez-la reposer, recommandait M'" Baudoin, s'en allant lui-même sur la pointe du pied.
Bonne -Dame se retrouva sur son fauteuil, seule comme tout à l'heure avec la femme de ménage.
— Ravaudez I Ravaudez ! dit- elle encore, ne perdez point de temps !
Et les yeux fermés elle retomba dans sa somnolence.
Qael dommage de n'être point morte et comme elle aurait mieux aimé que ce fût fini, tant le repos l'attirait ! Ensuite la pensée de Germaine malade l'agita : elle s'imaginait près d'elle, voyait des fioles de médicaments et était si lasse qu'elle ne parvenait pas à les prendre pour servir sa fille. Le jour baissait : avec lui une mélancolie profonde descendit.
Peu à peu, les objets s'effacèrent dans l'air, disparaissaient.
Les meubles dérangés de leurs places habituelles par les voisins venus tout à l'heure, achevaient de donner à la pièce un aspect de désolation et parfois, la tête de Bonne-Dame caressée par les reflets de la lumière mourante, prenait un ton de cire, comme si celle-ci eût été morte.
Une grande tristesse enveloppa la demeure et l'on entendait au loin, tout au loin, le chien qui
hurlait...
Quand Bonne-Dame s'éveilla, elle fut stupéfaite.
Féfé et Bouby étaient près d'elle, l'une et l'autre appliquées à des travaux d'aiguille, piquant leurs points avec des légèretés de main incroyables pour faire moins de bruit.
Ce fut un double cri :
— Enfin, vous allez mieux !
— Ah ! chère Bonne-Dame, quel bonheur !
En voilà une maison, des malheurs en dessus, en dessous !...
Elles rembrassaieiit, la dorlotant avec des mots très doux et des câlineries enfantines. Bonne-Dame les interrompit :
— Mais, mes petites, qu'est-ce que c'est que cette veillée de clair de lune ? Voulez-vous bien vous en aller !
— Jamais de la vie 1 nous avons lapermission — et nous sommes si contentes, si contentes d'être là!...
Pourtant elles avaient beau dire leur joie, une tristesse se découvrait dans leurs yeux et on les sentait moins rieuses, elles aussi, accablées déjà par d'étranges soucis.
Féfé, la première, cessa de sourire, et se jetant au cou de Bonne-Dame :
— Ah ! Bonne-Dame ! que nous sommes malheureuses !
— Qu'est-ce qu'il y a, bon Dieu ?
— Je vous le disais bien ce matin, mais vous ne pouviez pas savoir...
Bouby voulut interrompre sa sœur :
— Tais-toi, il ne faut pas qu'on en parle ! Mais Féfé continua :
— Je n'en parle pas, je raconte seulement. Figurez-vous, Bonne-Dame, que maman a voulu marier Bouby cette semaine... oui la marier ! Et avec qui!
Bouby haussait les épaules, très rouge :
— Des bêtises, causons d'autres choses. .^
Oui, un monsieur de je ne sais où, mal jabi et bête. Un crétin, quoi !
— Voyons, Féfé !
— Bonne-Dame, je vous jure que c'était un crétin riche. On sait bien d'ailleurs que Mme de l'Escalier n'en présente jamais d'autres 1 Alors, voilà qu'on met les petits pots dans les grands : papa ne fume plus : tout le temps maman est derrière nous : « tiens-toi, et ne fais pas ceci, et fais cela ! » Enfin tout à l'heure on consulte Bouby : Bouby fait signe que non. Quelle scène ! ah ! mais une scène !... heureusement que vous vous êtes trouvée mal, ça a sauvé la situation!
Elle était partie, Féfé, racontant enfin ce qu'elle avait sur le cœur, et malgré Bouby elle disait ses craintes, comment Mme Baudoin reprocherait toujours ce refus, et rendrait la vie intenable...
— Ah ! dame, c'est qu'ave^ maman on ne plaisante pas...
Bouby hocha la tête poussant un long soupir :
— Vous l'aviez bien dit, Bonne-Dame! ce n'est point drôle un mariage I
Et Bonne-Dame, fermant les yeux, entendait comme dans un rêve la phrase qui se prolongeait, résumant son existence :
— Pas drôles, les mariages!
Si bien que toutes trois avaient maintenant la sensation d'une tristesse infinie enveloppant la
maison du haut jusqu'en bas. — La vie, l'implacable vie pesait sur elles, éteignant sans pitié la jeunesse, et le rire, et la grande gaieté des dixhuit ans. On est heureux : soudain une minute passe et c'est fini. Tant de bonheur qu'on croyait proche disparait à l'horizon : il ne sera jamais plus qu'une vision lointaine, intangible...
La nuit était venue. Il se fit un silence : elles se taisaient désolées.
— Allons, adieu, grand'mère !
C'étaient les petites qui repartaient, l'heure du dîner ayant sonné.
Le lendemain elles retrouvèrent Bonne-Dame sur le même fauteuil, une lettre à la main.
Enfin ! après une nuit d'angoisse consumée à s'imaginer Germaine au plus mal, une phlébite survenue, ou un accès de fièvre l'emportant, que sais-je cette lettre était arrivée, et elle annonçait le seul événement auquel on n'eût point songé!
L'enfant était mort : Bonne-Dame n'était plus grand'mère I
La tête penchée, à demi-pleurante, Bonne-Dame demeurait là anéantie, comprenant seulement que rien n'était changé dans ses heures de misère et que les journées continuaient pour elle leur cours désolant, sans issue, sans rayons, sans rêve !
— Aurait-on jamais cru que ce dernier jour viendrait ? Nous y voilà pourtant ! Ali 1 ce qu'on vieillit vite, cette année !...
Le père Baudoin poussa un long soupir, aspira une bouffée de sa pipe ; puis tandis que légère, la fumée tirebouchonnait dans l'air, il haussa les épaules.
Bonne-Dame, depuis la fenêtre, répondit rêveuse :
— Oui, oui, oui, oui...
Chacun de ses « oui » descendait une gamme, et s'amincissant, finissait par s'éteindre, très doux, dans une sorte de ronronnement.
l^e père Baudoin continua d'un ton résigné :
— La vie tourne toujours du côté où on se l'imaginait le moins. Qui eût deviné que je partirais d'ici et que ce serait vous qui resteriez!
La voix de Bonne-Dame répéta :
— Oui, oui, oui...
Tout à coup, Ton entendit un grand bruit dans l'appartement du rez-de-chaussée. Alors le père Baudoin jura:
— Qu'est-ce qu'ils ont cassé encore, ces bougreslà I
Et il rentra brusquement, tandis que Bonne- Dame continuait de rêver.
En bas s'entendait la bousculade des déménageurs. Les lourds pas d'hommes résonnaient, coupés parle bruit plus rapide des démarches de femmes. Par instants, les éclats de Mme Baudoin arrivaient et l'on distinguait aussi Féfé et Bouby qui donnaient des ordres, ou répondaient aux semonces maternelles.
Les Baudoin partaient, laissant Bonne-Dame propriétaire de leur maison.
Bonne-Dame propriétaire ! quel étrange épilogue à sa vie jusque-là si nomade! Désormais, plus d'indécisions dans l'avenir. Le logis où elle étaiij venue s'échouer après le mariage de Germaine était le sien et sans aucun doute, elle ne le quitterait plus que pour le cimetière. Oh ! la douce chose que de sentir enfin survenir le repos, l'assurance indéfinie du lendemain et le grand calme, que rien ne saurait plus troubler!
Elle y songeait, à cette heure, ne se remettant pas encore d'un pareil dénouement de son existence.
Cela s'était fait quelques jours auparavant et très vite. Après le mariage manqué de Bouby, Mme Baudoin avait déclaré que jamais on ne pourrait établir sa fille à Château dun, et voulut partir pour Paris. « Partons pour Paris », avait répondu le père Baudoin qui ne discutait ]jXi les
idées de sa femme. Seulement la vie étant chère là-bas, il avait dû réaliser des capitaux. Bonne- Dame se trouvait là pour acheter la maison. On la lui céda. Rien de si simple. Elle s'en étonnait cependant, n'étant pas accoutumée à des changements d'allure si paisible.
C'était un jour d'été encore : une chaleur accablante régnait. Au loin la Beauce s'étalait, entièrement rase et nue. Du côté du Loir, les verdures jaunissantes se teintaient des premières rousseurs d'automne et le jardin semblait brûlé, n'ayant plus de fleurs, rien que des branches désordonnées qui déjà s'effeuillaient.
Au bout d'un instant le père Baudoin y revint : le cataclysme de tout à l'heure était sans doute
réparé.
— Ce n'étaient que des planches seulement, dit-il : ces imbéciles font tout tomber. Heureusement ma femme les surveille.
Sa voix était remplie d'une sorte de fatigue
désolée.
— Ah ! quand ma femme a quelque chose en tête, allez, cela se fait, et ça ne serait guère possible que pe fût mieux 1
— Oui, répondit Bonne-Dame, les petites femmes, ça se démène toujours ferme et la vôtre ce n'est pas une femme, c'est un échantillon !
Ils restèrent encore, ne parlant plus, se souriant seulement.
Bonne-Dame demeurait à sa fenêtre, écoutant le bruit du branlebas auquel elle ne prenait point part : le père Baudoin regardait longuement les plantes, les parterres microscopiques du jardin, ce grand bien-être de sa vie qu'il allait quitter.
En bas, les pas sonores des déménageurs retentissaient, très réguliers. Des chocs de meubles s'entendaient aussi. Les bois criaient, comme sur le point de se briser, puis après un silence, une voix s'élevait : « Allons hop ! » et les pas reprenaient, plus lourds, pareils à des pas d'enterrement. Près delà porte, des mannequins ouverts laissaient voir sous le grand jour cru le linge trop vieux et usé par les lessives. On avait mis auprès d'eux un broc, une cuvette sans pot-à-l'eau. Ainsi dispersées, ces choses avaient des airs de misère triste.
Brusquement Féfé passa dans un coup de vent. Elle portait un tablier bleu, attaché autour de la ceinture. Ses cheveux étaient remplis de poussière et coiffés de travers. Ses pieds traînaient dans des savates percées. Elle aperçut Bonne- Dame :
— Alors vous ne descendez pas, Bonne-Dame ? c'est du propre de ne pas nous aider dans le malheur !
— Tiens c'est une idée, je vais faire mon petit possible... répondit Bonne-Dame, et elle quitta la fenêtre. Mais arrivée au bas des escaliers elle ne
trouva plus personne. Féfc déjà était rentrée . Seule la voix de Mme Baudoin continuait :
— Allons, voyons, qu'on se hâte 1 le panier des livres !... où as-tu mis les livres, Bouby ? où est le casier à musique ? Ces brocs, qu'est-ce qui a pris les brocs?... enlevez la table !... vite... vite !
— Ah ! elles sont folles, restez en paix, murmura M' Baudoin, tout cela finira bien assez tôt.
Et il s'approcha de Bonne-Dame :
— Venez plptôt vous asseoir, il fait très bon.
— Bien volontiers.
— Dame ! c'est que vous êtes chez vous maintenant. Il n'y a plus besoin de permission pour venir au jardin 1
— Avouez, M' Baudoin, que vous ne pouvez pas m'accuser de vous avoir circontourné 1
Tous deux rirent, et l'un près de l'autre ils allèrent s'installer sous la tonnelle. La glycine au-dessus d'eux avait toutes ses feuilles immobiles : aucun souffle d'air. Seules les mouches bourdonnantes faisaient sous l'ombre une musique monotone.
Ils causèrent ; causerie d'antan et lente. Malgré lui M*" Baudoin reparlait de la maison :
— Vous verrez comme elle est solide et bonne. Ah I c'est une riche affaire. Je comptais bien y mourir ! A Paris, la vie sera abominable. Je n'aurai plus d'air, plus de plantes à soigner. EJ
puis, comment faire pouf fumer la pipe dansl'a^;partement?
— Hé bien non, vous avez beau dire, cela ne fait rien. Paris est Paris...
Et Bonne-Dame raconta ses souvenirs. Elle avait été une fois au bal des Tuileries en robe de basin blanc, ornée de rubans roses.
— Ma robe n'était pas luxueuse, mais bien décolletée. Je voulais voir l'Empereur et surtout les domestiques éteignant les chandelles. C'était un impromptu incognito, ce qu'on appelle...
Et, juste en entrant, comme elle croyait n'être connue de personne, le duc de Fresnes s'approche d'elle : — Tiens, la petite Cécilia ! — Tiens, mon parrain! — Alors il l'avait fait assister au quadrille de l'Empereur, et la soirée s'était finie par -une reconduite en voiture avec tous les Saints-Cyriens présents au bal, car elle avait aussi rencontré un sien cousin de Saint-Cyr.
— Ah ! pour un incognito qui avait perdu son impromptu, on peut dire que c'en fut un.
Le père Baudoin ressentait un saisissement à l'idée de ce duc de Fresnes parrain de Bonne- Dame. Cette évocation de splendeurs ignorées, passant près de lui, lui causait des vertiges. Il éprouva le besoin de conter aussi ses grandeurs :
— Si je n'avais pas été volé par un banquier qui a levé le pied, je n'aurais jamais vendu la maison, allez ! Mes filles auraient de grosses dots, et nous
ne nous en irions pas, dans ce capharnâum, pour les marier.
— Les banquiers, répondit Bonne-Dame, doivent être bien choisis. Mon geudre estcliez un banquier qui est un homme très bien.
— Tous des canailles! répliqua le père Baudoin. Ils s'animaient. Et à les voir causant avec des
grâces et des gestes surannés, si indifférents au déménagement dont le bruit s'entendait sans répit, à deux pas d'eux, on les eût pris pour un couple vieillot, oublié sur terre par un hasard. A travers les feuilles rougies de la glycine, le soleil continuait de les couvrir de sa lueur tamisée. Il faisait bon vivre.
Soudain Bouby sortit de la maison et vint vers eux. Elle eut un geste de surprise :
— Comment! vous êtes là, Bonne-Dame ? Ah ! si vous saviez quelle poussière se fait chez nous, du coup vous en tomberiez morte.
Et se tournant vers son père, elle lui tendit un journal:
— Voilà pour toi, papa.
— Avancez-vous ? demandait Bonne-Dame.
— Certes ! tout à Theure, tout le monde ira vous remettre les clefs et vous dire adieu. Entendezvous maman qui m'appelle déjà ? Je me sauve !
Elle partit à pas lents, moins jeune que Féfé désormais : quelque chose d'intraduisible, très triste, avait passé sur elle depuis son mariage
manqué. Désormais elle était entrée dans la vie. D'un geste distrait le père Baudoin ouvrit le Petit Dunois.
— Il faudra que je reste abonné, murmura-t-il . J'aurai au moins les nouvelles à l'aide de l'état
Et tout à coup il frappa d'une chiquenaude une des colonnes du journal :
— Je vous le disais bien 1 ~ Qu'est-ce ?
— Encore un qui a filé. Ah I les canailles ! Bonne-Dame souriait :
— Un banquier, toujours ?
Ajustant ses lunettes, M"" Baudoin lut d'une voix lente :
— Sinistre financier. — On annonce de Montauban que la banque Paroutel et C'^ vient de suspendre ses paiements. Cette catastrophe atteint un grand nombre de personnes dans le département. Le déficit serait, dit-on, d'au moins 4 millions.
Au nom de Paroutel, Bonne-Dame s'était levée, toute blanche. M' Baudoin eut un rire :
— Au fait, à Montauban, vous deviez les connaître ?
— Ce n'est pas possible, murmura Bonne-Dame, et d'abord qu'est-ce qu'il en sait votre journal ?
En dépit de sa pâleur, elle se contenait, ne voulant point livrer son angoisse :
ISn « BONNE-DAMR »
— Allons, je remonte : il ne faut pourtant pas s'abandonner tout le temps aux désirs de Capoue.
De son allure coutumière elle traversa le jardin. Mais arrivée chez elle, elle dut s'asseoir, étourdie. La faillite des Paroutel l'étouffait :
— Ah ! Dieu, murmura-t-elle, j'en suis toute de brick-breck-brock...
Ce fut comme si un choc terrible l'avait anéantie. Ses idées se heurtaient, ne lui laissant que la perception nette d'un cataclysme survenu là-bas.
Toutes les conséquences de cette nouvelle passaient devant ses yeux dans une vision, les Paroutel en fuite, la banque en déconfiture, son gendre sur le pavé.... Elle percevait cela en bloc, sans descendre au détail, trop saisie encore pour pouvoir rien analyser. Au bout d'un instant seulement elle eut enfin une exclamation :
— Je l'avais bien dit à cet imbécile ! l'avais-je averti !
Et elle laissa partir sa colère, éprouvant en même temps une amère satisfaction à avoir eu tant de flair :
— Imbécile ! Imbécile qui me traitait de vieille folle! mais ça crevait les yeux! est-ce qu'on donne des saints sacrements quand les affaires ne sont pas en vapeur !
Ce fut un monologue rageur où malgré sa bonté, elle tomba sur ce Lajudal auquel jamais elle n'avait pu pardonner.
Qu'allait-il faire mainteuant? Est-ce qu'on en voudrait jamais pour une place ? Un incapable, évidemment. Alors, il serait là toute la journée, assommant sa fille :
— Jolie vie ! on a beau avoir un tempérament de pigeon, on ne peut pas être toujours l'un avec l'autre, sans occupation !
Elle en vint à ne plus songer qu'à ces vétilles et nullement à la perte d'argent. Un roman s'était ébauché subitement dans sa tête, futur roman du ménage de sa fille. Voici déjà Germaine lassée de son mari ; le mari ennuyé prenant la nostalgie de sa vie de garçon, allant voir « un tas de fraîcheurs et de jeunes retroussées ». Ce ne serait plus un ménage, mais un taudis!
Inconsciemment féroce, Bonne-Dame rêva de ce dénouement possible qui serait sa revanche.
Pourquoi pas?
Deux années ont passé depuis que M"" Lajudal l'a chassée de chez lui. Le temps s'en va ainsi, sans hâte ni regrets. Depuis deux ans, Bonne- Dame n'a point vu Germaine et elle ne la verra plus si celle-ci ne se décide à venir à Châteaudun. Pour être nourrie dans le silence, la blessure doitelle être moins vive et s'étioler?
Il vous souvient sans doute de ce dernier dimanche désolant où elle quitta sa fille :
— Tu reviendras, n'est-ce pas, disait Germaine.
— Jamais, avait-elle répondu.
C'était d'hier cette aventure, d'hier aussi la volonté rude de Bonne-Dame qui lui avait fait prononcer ce « jamais! » A cette heure même où l'annonce de la faillite Paroutel venait de lui arriver, Bonne-Dame n'avait pas seulement l'intuition qu'elle pût revenir un jour ou l'autre sur ce mot décourageant.
Sans doute, son gendre était sans place désormais : hé bien, tant pis pour lui 1 c'étaient moins de rentes en vérité dans le ménage, mais avec la dot de Germaine et ce qu'avaient les Lajudal, 13000 francs de rentes au moins, y avait-il de quoi les plaindre?
— Grâce à cet imbécile, la mère Lajudal ne pourra plus venir jouer à la vierge qui a perdu son fils et voilà !
C'était tout. Subitement, elle songea :
— Je suis folle : si cela était, Germaine me l'aurait écrit. Alors, c'est une bêtise du journal qui ne savait pas quoi mettre....
L'idée qu'elle venait de se tourmenter pour rien l'allégea. Mieux valait que cela ne fût pas, puisque Germaine aurait été atteinte. Bonne-Dame sourit, mais avec une sorte de regret inavoué. Ainsi, lorsqu'un château de cartes s'écroule sous un souffle d'air. On souffrait auparavant en voyant les cartes trembler à toute seconde ; on regrette de ne plus les voir debout.
En bas, le bruit augmentait. Des jurons arri-
vèrent. Les déménageurs pestant contre leurs chevaux faisaient claquer leurs fouets. Vains efforts, les chevaux glissant s'épuisaient à ébranler la voiture immobile.
Bonne-Dame attirée par le bruit vint à la fenêtre.
Ironie des choses, le jour même où elle devenait ainsi propriétaire, elle apprenait la ruine partielle de son gendre !
Les hommes s'étant attelés aux roues, on entendit soudain un craquement du chariot et celui-ci s'ébranla lourdement.
^ — Prenez garde, vous allez abîmer la porte, s'écria tout à coup Bonne-Dame.
C'avait été le cri instinctif de protection pour son bien : déjà et sans s'en rendre compte elle était entrée tout entière dans son rôle nouveau de propriétaire.
— Soyez tranquille, on ne vous écornillerapas, répondit un des déménageurs dont l'allure indiquait un séjour prolongé dans la cave.
— Ah ! mon ami, vous m'avez l'air d'avoir eu un faible pour le bibochonl... répliqua Bonne-Dame.
Ils éclatèrent de rire. La voiture enfin démarrait. Et la bâche en passant souleva seulement l'écriteau « A louer » qui pendu à la porte retomba sur la grille avec un bruit de claquettes.
Au rez-de-chaussée ne restaient plus sans doute
que les malles du voyage. Encore un peu de bruit, puis ce serait fini, plus de tapage, les petites parties à tout jamais... qui viendrait à leur place?
Soudain comme un vol de papillons gris, des songeries désolées envahissent Bonne-Dame. A mesure qu'elle suit des yeux la voiture dont le roulement s'efface au loin, il lui semble assister à sou propre départ et retrouver des agonies déjà vécues.
C'est le départ de Cahors, après la mort de M"" Hatier, départ vers l'inconnu désespéré, au milieu duquel le mobilier était abandonné à la flétrissure des ventes à l'encan ; c'est le départ de Montauban, quand Bonne-Dame a quitté sa fille, la fuyant pour ne point la gêner — cela lui a bien réussi vraiment ! — ce sont tous les départs accumulés durant sa longue vie agitée, départs heureux, ravis, navrants, amenant tous, quels qu'ils soient, une identique mélancolie.
Et c'était aussi par une soirée semblable à celleci qu'elle avait quitté Sallanches dans la carriole, le jour de son mariage. Mêmes lueurs douces à travers les brumes d'or du ciel. Mêmes tiédeurs dans les branches. Comme aujourd'hui des merles sifflaient, et ce serait à s'y méprendre en vérité, sans le vêtement noir qu'a revêtu Bonne-Dame.
Chaque robe de noce finit ainsi en robe de deuil, et la vie n'est guère qu'un recommencement traversé par des souvenirs.
Soudain, le carillon de la sonnette résonne : voici un grand bruit bien connu dans l'escalier. Les petites pénètrent en toilettes de voyage :
— Enfin, c'est nous, Bonne-Dame, pour la dernière fois...
— Hélas! pauvres chères amies...
Elles sont entrées ainsi jadis le jour où Bonne- Dame s'est décidée à son unique voyage à Montauban. Même flou des robes dans l'appartement, même entrain à faire sauter la clochette. Aujourd'hui encore Bonne-Dame en les entendant a murmuré :
— Elles vont déboulonner ma sonnette, c'est sûr!
Et rien n'est changé, vraiment, sinon qu'elles ne reviendront plus, les petites, et que leurs jaseries d'oiseaux vont partir à tout jamais.
— A quand vous revoir, Bonne-Dame?
— Quand reviendra-t-on vous bécoter !
— Est-ce que je sais, répond Bonne-Dame. La vie est si à double fond! je serai morte quand vous repasserez !
— Morte ! ah ! fi l'horreur!
On s'asseoit encore dans la salle, les pieds soigneusement posés sur les tapis en échantillons, et l'on cause, mais à bâtons rompus et sans presque rien trouver à dire. Au moment de se quitter, il semble que toutes les pensées affluent au cœur : on n'a rien en tête, mais on étoufte.
— Enfin quoi, nous viendrons au moins à votre enterrement, déclare Féfé. Promettez seulement d'assister au mariage de Bouby !
— Ah ! mes enfants ! est-ce qu'on promet?
— Parbleu oui 1
Et Bouby murmura :
— Seigneur Dieu, comme vous allez nous manquer, chère Bonne-Dame !
Encore un bruit d'embrassades. Bonne-Dame pleure, Bouby rêve, Féfé fait semblant de tousser.
— Hé bien, vous êtes gaies, vous autres, s'écrie le père Baudoin qui ayant trouvé la porte ouverte est entré sans frapper.
— Ah! dame, papa...
— C'est bon ! j'apporte les clefs au nouveau propriétaire... Ah! Ah! propriétaire, vous entendez, Bonne-Dame...
— Oui, j'entends.
Soudain la voix de M' Baudoin s'amollit.
— Les yukas tiennent très bien l'hiver, dit-il, et en pendant les géraniums vous les conserverez
sans peine...
Ah! ce jardin, ces fleurs qu'il abandonne ! et sans le vouloir il revient à la fenêtre, jetant des regards attendris sur les platebandes, et ce mouchoir de verdure qui depuis des années lui servait d'horizon.
— Soignez bien mes fleurs ! murmure-t-il.
— Vous le voyez, Bonne-Dame, conclut Féfé,
nous nous chargeons de les arroser aujourd'hui ! On rit, tout en pleurant.
— Allons, adien, nous allons nous marier.
— Adieu. Mme Bsiudoin voulait monter vous dire au revoir, mais patatras, un déménageur avait bu une bouteille de liqueur, je ne sais quoi : elle a été la réclamer et n'aura pas le temps de revenir.
— Adieu...
Par la fenêtre le ciel s'aperçoit, d'un rose délicat comme si sur les volutes des nuages, des roses avaient été effeuillées. C'est un incendie merveilleux : l'air suave arrive par douces brises. Au dehors un calme profond s'étendantsurles choses. Il semble que tout déjà repose...
— Adieu, adieu !
Subitement chacun sursaute. La cloche a retenti encore. Coup sec et rude. Les bras se sont quittés, on court à la porte et Bonne-Dame se souvient que cela s'est encore passé jadis de cette manière lorsqu'elle a dû partir pour Montauban. Décidément la vie se renouvelle bien, nous seuls changeons...
— C'est ma femme, s'écrie le père Baudoin.
— C'est maman.
— Ce n'est peut-être personne.
— Bonne-Dame, vous entendez cornu, déclare Féfé, c'est Bouby qui se mouchait !
Mais avant même d'avoir ouvert, Bonne-Dame a deviné ;
— C'est le facteur, allez, j'en suis sûre.
Et elle ne se trompe point : c'est lai, apportant une lettre de Montauban.
— Vous permettez? dit Bonne-Dame.
D'un coup d'ongle elle fait sauter le cachet, déchire l'enveloppe et cherche à lire ; mais l'écriture
est trop fine :
— Où sont mes besicles?
On cherche alors les besicles. Elles ne sont point sur la table, ni dans le salon, ni dans le panier à
ouvrage.
— Elles ne sont donc nulle part? dit Boune-
Dame désespérée.
— Les as-tu, papa?
— Ettoi, Bouby?
Enfin Féfé pousse un cri de triomphe et les rapporte de la cuisine :
— Vous vouliez en faire un pot au feu, Bonne- Dame 1
Mais déjà Bonne-Dame commence à lire : et la voici qui devient pâle, chancelle.
— Qu'avez-vous?
— Allons, bon, elle se trouve mal!
Bonne-Dame fait un effort, elle voudrait parler et agite les mains; les sons s'étranglent dans sa gorge, elle étouffe. Enfin des larmes, larmes de colère et de désespoir, sortent de ses yeux et elle éclate :
— Vous aviez raison, tous les banquiers, des canailles, canailles, canailles ! ils ont ruiné ma fille !
La ruine 1
C'était vrai. La lettre tomba à terre. Ah I celleci n'était point longue et il n'y était guère question de Madame Lajudal ou d'autres futilités.
Bonne-Dame, depuis lors, l'a toujours gardée et je l'ai lue :
« Maman,
« C'est fini. Paroutel s'est enfui comme un vo- « leur qu'il est. Mon mari entraîné par lui avait « mis dans sa banque tout ce que nous possédions. « Il ne nous reste rien. C'est la débâcle, j'en suis « folle. Je t'embrasse. »
Ainsi, Bonne-Dame était là, heureuse, en train d'acquérir une maison, de s'organiser une vie calme, et sa fille, pendant ce temps, subissait l'angoisse effroyable de la ruine I Elle éprouva une révolte :
— Mais je ne sentais donc rien!
Elle aurait voulu se battre, tomber morte, pour avoir pu se réjouir une seconde de la faillite des Paroutel. C'était comme si elle eût pu éprouver du plaisir à savoir sa fille à l'agonie. Et elle eut, à ce moment, une sorte de vision : les heurts douloureux des années dernières, ses griefs contre Germaine, les dédains de Madame Lajudal, tout se trouva subitement présent à sa pensée. Elle enten-
dit Germaine lui dire : « Mais ce n'est pas toi maman! » Que ces décliirements lui semblaient enfantins!...
Comment n'aurait-elle pas été désormais la mère, la vraie 1
Ses rancunes étaient en déroute. On eût dit un évanouissement de fantômes. Seul, le besoin de se donner l'avait reprise tout entière, la secouant de la tête au cœur.
— Ah I pauvre Bonne-Dame ! murmuraient les petites.
— Si j'avais su ! répétait M"" Baudoin. Bonne-Dame sourit. Le cauchemar de sa vie, ce
fossé creusé entre elle et son enfant n'existait plus puisqu'encore une fois elle allait se sacrifier.
— Allons quoi, il était dit que j'aurais tout de suite mes locataires, fit-elle avec un étrange sourire.
Deux jours après, elle arriva dans la saUe à manger des Lajudal, sans s'être plus fait annoncer que la première fois.
— C'est moi, mes enfants, qui viens vous proposer mes petites honnêtetés, dit-elle en entrant, et dans une étreinte passionnée elle serra Germaine, la sentant enfin à elle, tout à fait à elle...
Durant les deux années qui suivirent j'ai fait ■trois visites à Bonne-Dame. Leur souvenir s'est si profondément gravé dans mon esprit que j'en retrouve aujourd'liui les moindres détails.
A la première, je trouvai Bonne-Dame assise au jardin, sous cette même tonnelle qui jadis causait les grandes joies champêtres du père Baudoin.
— Ah! ah! Bonne-Dame, la mère l'Escalier est donc morte pendant votre absence, m'écriaije en riant.
Bonne-Dame, sans cesser de fichuchoter — c'est son mot pour dire qu'elle fait du tricot de laine — ■ eut ce joli sourire impassible à travers lequel toute son âme transparaissait :
— Que Dieu ait sa bosse ! ça fera un drôle de marchepied pour l'Eternel. Et savez-vous s'il y a eu du monde à l'enterrement ?
— Je l'ignore, mais on a raconté l'absouto dans le Bunois l
Bonne-Dame sourit encore une fois :
— Pourquoi diable les saintes sont-elles si laides en ce bas-monde ? il faut croire que le ciel leur réserve bien des compensations!
Germaine apparut à ce moment sur le pas de la porte :
— Sais-tu, maman, dans quelle armoire est le pot à beurre? la bonne et moi ne parvenons pas à le trouver !
— C'est bien, j'y vais...
— Commeut, Bonne-Dame, vous avez une bonne, maintenant ?
— Hélas, il a bien fallu!
Bonne-Dame se leva et roulant à grande vitesse se dirigea vers la cuisine. En même temps j'entendis ouvrir la grille, et M^" Lajudal pénétra dans le jardin.
— Ma belle-mère n'est pas là? demanda-t-il d'un ton bref.
— Non, je crois qu'elle va revenir. Lui vouliezvous quelque chose ?
— L'épicier la réclame; il s'agit d'une facture. Vous permettez que j'aille expliquer moi-même l'affaire ?
— Je vous en prie.
Il avait l'air plus solennel qu'autrefois et gardait une gravité bête de conducteur de funérailles. Il portait le chapeau haut de forme, des gants jaunes, la redingote noire et semblait préoccupé par des pensées d'une incroyable profondeur.
Alors j'entendis dans la maison des bruits de voix. Bonne-Dame s'emportait contre la domesti-
que qui sans autorisation avait commandé du sel d'une certaine façon.
— Je vous dis que ce sel ne sale pas : il faut du sel anglais...
M' Lajudal répliquait :
— Enfin arrangez-vous! Vous êtes chez vous, n'est-ce pas?
C'était la vie commune reprise, les rêves de Bonne-Dame réalisés....
Dieu merci ! ses « petites honnêtetés », comme elle disait, avaient été très simples. Elle avait offert tout, sa maison, ses revenus, ses services, rien de plus.
— Je n'ai pas besoin de grand'chose pour mon roulis, avait-elle déclaré, et où l'on vit deux, on peut bien vivre trois.
Les Lajudal avaient accepté sans hésitation. L'offre était si naturellement proposée qu'ils n'avaient pas songé une seconde à s'arranger d'une autre façon. Depuis trois mois environ ils étaient là.
En vérité, jamais la aemeure n'avait été si gaie d'aspect. Les volets semblaient s'ouvrir sous la caresse de cette journée d'automne. On devinait dans la demeure des sourires. Un soleil réchauffant l'enveloppait de senteurs suaves, et les feuilles parfumées mettaient autour d'elle un voile d'or que seuls les passages de brise agitaient avec un murmure.
— Oui, voilà, c'est tous les jours ainsi, depuis que nous avons une bonne chez nous, reprit Bonne- Dame en revenant près de moi.
Mais en prononçant ce mot « chez nous », sa voix s'était adoucie. On eût dit qu'elle parlait de je ne sais quel abri idéal, toujours choyé.
— Une domestique, quel luxe maintenant ! murmur ai-je.
— Germaine l'a voulu. Bien que nous demeurions chacune chez nous — elle ramenait dans ses phrases cette expression avec un bonheur qui ne voulait même plus se cacher — nous prenons nos repas en commun. Cela fatiguait la petite ; elle ne pouvait s'occuper de tout. Nous nous sommes alors décidées à faire un trou dans notre caisse avec cet avorton de soubrette.
Bonne-Dame s'assit reprenant son fichuchotage. Elle disait « nous nous sommes décidées » comme si jamais ses rentes n'eussent été en jeu. A force de joie sans doute, elle était dans l'oubli d'ellemême. Et tranquillement, d'une voix ravie et monotone, elle me raconta son voyage là-bas.
— C'est incroyable. Tout le monde a été charmant. Jusqu'à la vieille gueuse de Sallanches qui nous a fourgouillé son petit bienfait. Il faut croire que le Seigneur lui avait débouchonné le cœur. Avant de partir je lui demande par lettre de vouloir bien m'avancer trois mille francs, offrant une hypothèque sur la maison — car je suis propriétaire
maintenant... vous le saviez ? oui, allons tant mieux ! — donc je lui demande par écrit ces trois mille francs, à cause des frais de déménagements, etc. Quand j'arrive chez elle je veux lui laisser les intérêts pour ne pas risquer d'être en retard ; voilà qu'elle déclare me faire cadeau du tout. Ah ! vous pouvez le dire, c'est un miracle. Je me demande ce qu'elle a pu faire dans ses pèlerinages, mais on l'aurait trempée à Lourdes jusqu'au menton d'Achille que c'est une générosité à ne pas y croire !
Elle poursuivit, donnant des détails sur l'emménagement, la fuite des Paroutel, le scandale de leur faillite, et tout en causant elle continuait à faire aller ses doigts, maniant les laines sans même une impatience ou un semblant d'accélération.
Jamais sans doute pareil tricot n'a été vu.
— Un jupon mémento, disait-elle parfois.
Tous les points s'y trouvaient. Chaque fois que Bonne-Dame avait rencontré sur sa route une femme tricotant suivant un dessin nouveau, elle s'était arrêtée, s'était fait expliquer les points et pour ne pas les oublier, les avait transcrits sur c€ jupon. De là des bariolures invraisemblables, de? successions de dentelures à jour, des festons eu laine de toutes les grosseurs, survenus au gré des aventures : et il semblait presque le résumé amusant de la vie de Bonne-Dame, cet ouvrao-e
sans cesse repris, traîné, changé. Ce jour-là, il s'agissait d'y fabriquer la couture finale.
Malgré ses efforts Bonne-Dame n'arrivait plus à retrouver les deux côtés de même longueur :
— Il faudra donner du ciseau là-dedans, fit-elle tout à coup, c'est absurde.
— Bah ! cela ne vous empêchera pas d'être bien heureuse, chère Bonne-Dame, lui répondis-je en riant.
EUe eut un soupir léger :
— Mon Dieu oui, on peut dire que cette faillite a été pour ainsi parler, un malheur à échappement.
Heureuse, l'était-elle encore ? qui le sait.
Certes, combien l'avait-elle été pleinement après le retour de Germaine! Bonheur fait de si minuscules détails, de surprises intimes et sans cesse renouvelées !
C'est le matin. Au rez-de-chaussée les volets sont encore clos. Bonne-Dame déjà époussète l'appartement, vêtue de son caraco à carreaux blancs et noirs. Et tandis qu'elle torchonne avec frénésie, sa pensée court :
— Germaine dort. Germaine va bien. Je vais l'entendre tout à l'heure : dans une demi-heure, je la verrai...
Plus les volets tardent à s'ouvrir, plus Bonne- Dame est ravie. C'est preuve que Germaine repose. Pourvu que le coup de sonnette du boulanger ne
la réveille point! Un jour même, pour éviter ce cataclysme, Bonne Dame n'a-t-elle point entouré de chiffons le battant de la cloche !
Soudain un bruit de fenêtre ouverte : des allées et venues s'entendent au bas. Aussitôt Bonne- Dame descend :
— Bonjour, ma petite !...
Ah I ce bonjour matinal, cette embrassade attendue après laquelle elle enveloppe Germaine d'un long regard pour s'assurer qu'elle est bien reposée ! C'est le rôle exquis de la mère qui recommence pour elle dès cette minute. Choyer sans le dire, veiller à tout et n'en rien laisser paraître, respirer presque furtivement le même air que sa fille, être partout et sembler n'y être pas...
Puis à l'heure du déjeûner que l'on prend ensemble, Germaine énumère ses projets. Elle sortira, se promènera au bord du Loir, achètera ceci ou cela. Bonne-Dame écoute, mais ne dit rien. Elle vit la vie de son enfant : c'est tout. La présence de M^" Lajudal est la seule cause de la gêne qui se glisse pour elle dans l'abandon de ces minutes délicieuses.
Ml" Lajudal est cependant d'une politesse -paxfaite. Seulement, il parle peu, n'écoute point sa fe.iiUie. L'indifférence qu'il affecte est même singulièrement irritante.
— Bah ! dit Germaine, il a tant de soucis depuis qu'il cherche une position.
— C'est très bien d'en chercher une, murmure Bonne- Dame, mais laquelle peut-il bien chercher ?
— Je ne sais pas, il a tant d'amis partout... Involontairement, Bonne-Dame hoche la tête,
trouvant sotte la confiance de Germaine en son mari.
— Est-ce assez imbécile, l'amour ! pense-t-elle. Mais elle n'est pas jalouse maintenant. N'a-t-elle point sa part, elle aussi ?
L'après-midi, Bonne-Dame n'éprouve plus le désir de sortir. Le jardin est là, encore fleuri, tout embaumé par les senteurs d'automne. Comme il y fait bon ! Désormais elle s'y installe, fichuchotant, bercée par le murmure des feuillages qui tremblent, des oiseaux qui volent avec des cris légers... Sans doute, elle n'a point de poésie dans l'âme, mais tant de paix l'extasié, et voici qu'à longues reprises ses yeux se ferment, sa tête dessine des salutations aux volets d'en face. Soudain, le tricot tombe :
— Ah ! mon Dieu ! la petite plume encore! C'est elle, la compagne fidèle des heures joyeuses.
Pour montrer qu'elle est heureuse, Bonne-Dame dort, le matin, Taprès-midi, à toutes les heures, surtout le soir...
Dès que le soleil s'est enfoncé dans les brumes d'or, ou quand les nuées pâlissent, elle se sent définitivement lasse.
— C'est plus fort que moi, j'écoute vague, murmure-t-elle.
— Allons, bonsoir maman, dors bien!
— Bonsoir, Madame, reprend M'' Lajudal, il faut encore que je sorte. » Car il va au café maintenant et regrette de ne pouvoir passer ses soirées au cercle, sous prétexte de chercher une position.
La journée est finie. Elle recommence le lendemain toute pareille, le surlendemain aussi ; cela dure depuis trois mois bientôt.
Quel démon s'épuise à émousser nos plus parfaites joies à mesure que nous les goûtons ? Tandis que Bonne-Dame parlait de « ce malheur à échappement qui l'avait frappée », j'eus la sensation soudaine qu'elle me cachait une arrière-pensée, son bonheur n'était plus le même, ou s'il était encore, il allait changer.
En fait, cela datait d'un matin, quelque temps avant ma venue.
Ce jour-là, Germaine qui s'était levée de bonne heure était venue surprendre Bonne-Dame et lui avait demandé de renvoyer la femme de ménage pour prendre une domestique à demeure.
Rien de plus simple. Elle n'avait même pas attendu l'assentiment de sa mère pour donner les huit jours, c'était chose faite : dès l'après-midi, elle s'occuperait d'une remplaçante.
Bonne-Dame demeura stupéfaite :
— Alors tu as mis Jeanne à la porte?
— Certainement, je ne peux pas m'éreinter à tout faire, répondit Germaine. Au reste, Oscar tient beaucoup à ce qu'il y ait toujours à la maison quelqu'un pour répondre aux personnes qui viennent le voir.
— Cela ne fait rien, tu aurais pu me consulter avant de parler à Jeanne.
— Voyons, maman, je ne crois pas que ce soit une question de dépense qui t'arrête? répliqua Germaine en s'en allant.
Non, l'argent importait peu ; mais elle tenait à son indépendance qu'allait troubler la venue d'une étrangère à la maison :
— Voilà, murmura Bonne-Dame demeurée seule, j'étais en train de dégringoler une pente...
Et brusquement elle eut une vision de sa situation. Elle s'était laissée envahir. Elle n'était presque plus chez elle. Demain, elle n'y serait plus. C'était venu sans qu'elle y songeât seulement. Même il semblait qu'elle y eût aidé de toutes ses forces, avec ses impatiences de tout donner sans réserve.
C'avait été d'abord Germaine se plaignant d'être à l'étroit au rez-de-chaussée. Le salon Baudoin était sale, mal éclairé, insuffisant pour contenir tous les meubles.
— Qu'à cela ne tienne, prends le mien, puisque nous verrons les mêmes gens 1
Et depuis lors Germaine avait reçu au premier : on y avait monté ses plus beaux meubles, en
même temps que ceux de Bonne-Dame étaient descendus. Seul le portrait de M' Hatier fut laissé et Bonne-Dame ne s'en attrista point, puisqu'on bas il était encore dans un salon.
Puis successivement des habitudes neuves s'étaient introduites. Au déjeûner du matin, Germaine ne voulut plus la tasse de lait coutumière. Tout le monde dut prendre du chocolat. On ne mangea plus à onze heures et à six heures et demie mais à midi et à huit heures.
Enfin des riens multiples, renouvelés : les placards bousculés pour faire une place à la vaisselle de Germaine, chaque objet enlevé de son coin d'autrefois, si bien qu'on passait maintenant des heures à le chercher, lorsqu'on en avait besoin.
Ce matin-là, Bonne-Dame vit brusquement tout cela. Alors elle eut une seconde d'effroi et d'infinie tristesse. Aucun doute : elle était sur une pente, comme elle avait dit, et la pente menaçait de l'entraîner.
Certainement les Ladujal s'étaient montrés reconnaissants. Germaine la câlinait, lui donnant des appellations familières et l'embrassant plus souvent que de coutume; M"" Lajudal lui-même était très correct. Mais je ne sais quelle brume couvrait maintenant le rêve et amenait un désenchantement.
Bonne-Dame aurait voulu moins de reconnaissance exprimée et autre chose de plus. Quoi ? elle
l'ignorait elle-même. Son malaise peut-être ne tenait qu'à l'envahissement pressenti et au regret de ses libertés perdues. Au surplus, elle ne se perdait pas volontiers en psychologie vaine :
— Je suis folle. Qu'est-ce que cela peut bien faire qu'il y ait un torchon de plus dans la maison ?
Et elle eut encore son sourire délicieux :
— C'est une petite passotte quoi... n'y songeons plus.
Elle y songea désormais.
Les journées, dès lors, passèrent plus paisibles, moins savourées.
Bonne-Dame éprouvait un vague ennui. Elle n'était plus aussi assurée de son enchantement. Habitude prise de sentir Germaine auprès d'elle, ou simple résultante nécessaire des choses, elle se rappela moins son bonheur et la grande joie de pos. séder son enfant cessa de lui voiler le réel qui arrivait, sans secousses, par successions insensibles et lentes. Peu importe, au reste : c'était l'inévitable.
Toutes les manies de Bonne-Dame furent bientôt bousculées. Les Lajudal ayant cessé d'être en visite avaient trouvé odieux que leurs habitudes anciennes eussent été modifiées. Grâce à Bonne- Dame, la vie était faite si simple qu'instinctivement tout sacrifice leur parut inutile. Des exigences leur vinrent, formulées discrètement mais sans réplique.
C'est ainsi que dans le midi l'usage est de faire à midi le repas principal. Celui de Bonne-Dame avait toujours eu lieu le soir. Par déférence, Germaine avait accepté l'heure de sa mère. Mais M' Lajudal se plaignit. Il digérait mal, avait des fringales l'après-midi, déclarait perdre subitement son appétit vers le soir. A chaque repas, ce furent des doléances. Il baillait longuement et semblait miné par une gastralgie chronique.
— Qu'est-ce que cela peut te faire que nous changions ton dîner ? dit enfin Germaine.
Dès le lendemain le pot au feu parut à midi devant Bonne-Dame silencieuse et M' Lajudal ravi qui s'écria :
— Vous verrez que vous vous en porterez beaucoup mieux l'une et l'autre. C'est dix fois plus sain que votre vieille manie...
On avait déclaré le salon commun ; sous prétexte que les repas étaient pris ensemble, Germaine imagina de transformer la salle à manger de Bonne- Dame en chambre d'ami. La cuisine devint aussi un cabinet de toilette. On décréta que le jour de réception ne serait plus le samedi, mais le mercredi, comme à Montauban. Germaine ne voulut pas non plus faire visite à toutes les connaissances de Bonne-Dame, à cause des opinions politiques d'Oscar qui était conservateur :
— Conservateur de quoi? demandait Bonne-
Dame en haussant les épaules : et elle eut un jour le premier mot où perçait son chagrin :
— Il aurait pu commencer par conserver sa fortune : ça n'aurait pas été un mal!
N'importe, Oscar était conservateur. Même il cherchait à répandre une légende le représentant comme une victime des rancunes juives et radicales. Volontiers il posait pour la victime du gouvernement actuel et peu s'en fallait qu'il ne s'assimilât au conseiller Corail, le démissionnaire ppu^ cause de décrets.
A vouloirtrier les amitiés de samère, Germaine provoqua des froissements. Quelques-uns ne revinrent plus voir Bonne-Dame de peur de trouver sa fille auprès d'elle ; d'autres demandaient à n'être pas reçus au salon.
A mesure que tant de bouleversements survenaient, Bonne-Dame désormais n'osait rien dire. Et c'était une marche logique : plus Germaine revenait à son tempérament d'autrefois, moins Bonne-Dame tentait de résister.
C'est une histoire banale qui se dit en deux mots: au début chacun s'observant, aucun lieurt, tout est harmonie. Puis à trouver la vie si aisée, on regrette son sacrifice et on revient à son caractère. C'est la lutte, une lutte sans merci où l'un ou l'autre doit céder et perdre l'indépendance.
Seconde visite à Bonne-Dame, en plein hiver.
O les lointaines étendues de laBeauce qu'qn linceul de neige enYelo[)pe ! Dans la campagne, le long des routes droites, les peupliers dessinent leurs formes sombres sur les profondeurs du ciel en deuil, et je ne sais quoi d'écrasant semble descendu sur les âmes. Tout est silencieux, .d'une tristesse sans remède.
Je trouvai cette fois Bonne-Dame dans sa chambre. Elle était pelotonnée au coin de la cheminée où brûlait un feu maigre, moitié briquettes et moitié débris de bûchettes. Il était quatre heures; bien que l'ombre descendît, aucune lampe n'était encore allumée. Comme autrefois au jardin, Bonne-Dame fichuchotait :
— Vraiment, Bonne-Dame, on entre chez vous à l'aveuglette, dis-je en entrant.
— Quellejoie de vous revoir, mon petit ! s'écriat-elle. Allons, en votre honneur, nous allons allumer nos économies !
— Gardez-vous en bien, Bonne-Dame, nous se-r rons si bien comme cela ! A quoi bon vous ruiner ?...
— Il y a longtemps que c'est fait... attendez seulement que je trouve un filibus ou une allumette.
— Non, sérieusement, Bonne-Dame, restons ainsi...
— Après tout, puisque vous le voulez ! Chauffez^ vous, au moins; c'est si froid l'hiver!
Et d'un coup de pincette, elle secoua les tisonp qui se mirent à^amber.
— Hé bien, Bonne-Dame ?
— Hé bien, mon petit ?
— Ce grand bonheur...
Elle répéta comme un écho :
— Ce grand bonheur...
— De quel ton vous le dites !
— Vous ne voudriez pas qu'on chantât le Kyrie tout le long de la messe !
Et soudain, je répondis, sans seulement me rendre compte de ce que je prononçais :
— Vraiment, Bonne-Dame, il me semble que ce n'est plus vous qui êtes là, et pourtant, vous êtes toujours semblable...
Oui, c'était bien cela, mon involontaire impression. On eût dit que Bonne-Dame s'était recroquevillée sous la froidure. Elle occupait moins de place. Sa silhouette se dessinait trop mince dans l'obscurité, et quand la bûche jetait dans la chambre froide ses maigres lueurs, j'apercevais de Bonne-Dame son visage seulement, ce grand visage impassible dont le sourire était envolé.
Donc, elle vivait là maintenant, réduite à sa chambre à coucher. Comment cela s'était fait, je n'osai le demander. A quoi bon d'ailleurs? elle avait trop donné, on lui avait trop pris. C'était tout
Au premier, sa chambre seule lui était restée. Les autres pièces étaient livrées désormais à l'usage commun. Le salon était le salon de Ger-
maine : la cuisine et la salle à manger étaient chambre d'ami et cabinet de toilette, je l'ai dit. On avait même séparé en deux l'antichambre, à l'aide d'une portière et la partie réservée ainsi avait été transformée en lingerie qu'encombrait sans cesse la lessive entrain de sécher.
— Alors vous ne sortez plus maintenant?
— Non, je suis devenue casernière. C'est la vieillesse, voyez-vous....
— Et vous ne faites plus de visites ?
— Si je faisaisdes visites, jamais je n'en finirais! J'ai tant d'occupations ! C'est moi qui raccommode ici. Seulement si cela continue, le Seigneur va me voler mes yeux, je n'y vois plus, plus...
Comme la demie sonnait, je me levai :
— Hé quoi, vous partez déjà, mon petit ?
— Je suis sûr, Bonne-Dame, que votre pendule retarde.
— Non, pour peu qu'elle ait avancé de son naturel, elle doit sonner juste à l'heure qui craque.
— C'est que j'ai tant d'occupations maintenant moi aussi...
— Ah I au moins vous travaillez ! Ce n'est pas comme mon gendre !
C'était parti brusquement: et dans ce cri, toute une colère longtemps contenue éclatait enfin, se donnant libre carrière :
— Ah ! vous ne savez pas, vous ne savez pas,
mon petit !... commença-t-elle sur un ton douloureux qui ressemblait à une plainte.
. Puis elle s'arrêta :
— A quoi bon ! vous n'ignorez pas qu'il a toujours été fouillachon dans son ménage, mais pour le surplus de la vie, un vol-au-vent, rien de plus !
Et il se fit un long silence entre nous. Le feu grésillait, continuant de lancer de temps à autre de petites flammes courtes. Il faisait nuit noire. Nous ne nous distinguions plus.
J'essayai de rire :
— Vous voilà dans votre rôle, Bonne-Dame. Vous souvenez-vous quand Féfé vous appelait maman belle-mère?
Bonne-Dame se tut. Je crois presque qu'elle pleurait. On nous aurait cru revenus à ces temps désolants qui avaient suivi son premier retour de Montauban :
— Ah ! Bonne-Dame, lui dis-je, si ma mère était là, Comme vous vous dégonfleriez le cœur!
— Oui, c'est vrai, répondit-elle, j'en suis gonflée comme une loutre ! C'est qu'il ne veut rien faire, rien... et il va au cercle, il va au café... Germaine en souôre, je le vois bien... si ce n'était que cela encore... Mais la vieille là-bas, la tante de Sallanches s'est mise à leur écrire ! Depuis qu'elle m'adonne ses trois mille francs, il lui semble que nous sommes sur le Pactole : « Et faites ceci, et faites cela, et dépensez ! Cécilia peut bien y suffi-
re... je suis sûre qu'elle a accumulé des économies du vivant de son mari, etc!... et les convenances !... » Ah ! je lui en donnerai des foutriquets de convenances!
Elle était partie, Bonne-Dame. Une à une, les phrases se suivaient dites sur un même ton triste, si bien qu'elle ne semblait presque pas parler do sa misère. L'amertume de sa vie lui remontait aux lèvres, et dans l'obscurité du soir elle hésitait moins à la laisser paraître.
— Non, Bonne-Dame, vous exagérez !
— Je vous dis que Germaine en dépérit. Cette petite est stupi-de, elle aime son mari !
— N'avez-vous point aimé le vôtre ?
— Mon mari m'aimait, et lui ne l'aime plus... Croiriez-voas que cette gueuse...
— Qui cela ?
— Toujours la tante ! croiriez-vous qu'elle leur a mis en tête maintenant de réparer la maison !je n'aurais pas sa parole que les trois mills francs sont à moi, ce serait à croire qu'elle veut soigner une hypothèque. Aussi quand vous êtes arrivé, j'allais lui badigeonner une de ces lettres !...
Elle s'interrompit soudain : la porte s'ouvrait. Germaine entra.
— Comment ! tu es sans lumière, maman? C'est un peu fort !
EUe me salua d'un signe de tête et poursuivit :
— Tu sais, il faudra que demain matin tout le
linge soit prêt pour le repassage. La repasseuse vient à huit heures.
Puis elle se tourna vers moi :
— Vous devriez gronder maman. N'est-elle pas en train de devenir malade imaginaire ? Elle se plaint toujours. Je vous demande un peu si à son âge on est malade ? C'est comme elle ne me fera jamais croire qu'avec une bonne lampe, les yeux y voient moins clair qu'en plein jour.
— C'est cependant possible. Pourquoi Bonne- Dame ne se fait-elle pas aider dans ses raccommodages ? répliquai-je avec un mouvement de colère.
Germaine répondit d'une voix sèche :
— Parce que je ne peux pourtant pas dépasser mon budget !
Elle disait « mon budget » maintenant.
— Allons, Bonne-Dame, cette fois c'est pour tout de bon, je m'en vais. Au fait, j'oubliais de vous annoncer la seule nouvelle d'ici qui me soit parvenue. Le bibliothécaire de la mairie est mort.
— Ah ! le bibliothécaire est mort, fit-elle avec une curieuse intonation...
Et sortant dans la nuit noire j'errai dans Châteaudun.
La grande place dormait, toute blanche. L'air était si calme qu'on ne s'apercevait point du froid. En marchant il me semblait encore entendre Bonne-Dame disant :
— Ah! vous ne savez pas, vous ne savez pasi
Son cri avait été si déchirant que j'en avais l'âme navrée.
— Vous ne savez pas! je ne suis plus libre ! Du matin jusqu'au soir, je suis prise par les besognes du ménage. Je ne peux plus aller où il me plaît, ni me nourrir à ma fantaisie : je subis la torture des repas à heure fixe, de la mauvaise humeur de ce Lajudal de malheur, des chagrins de Germaine que son mari n'aime plus. Vous ne savez pas surtout ce que c'est que l'isolement ! Depuis que mes enfants sont avec moi, je suis seule t Sans le vouloir, ils m'ont séparée de tous. Je ne vois plus personne. Plus d'amis, plus de causeries, plus de nouvelles du dehors. Le dimancheje me bâcle une messe de neuf heures, à peine suivant les canons de l'Eglise, et après je rentre dans ma chambre qui maintenant prend des airs de cave. Je n'ai plus de jour, Germaine n'aime pas que je sois avec elle au salon.... Ahl vous ne savez pas! vous ne savez pas ! Je vieillis.... toute seule, toujours seule!...
Si, Bonne-Dame, je savais! Et ce soir-là, tandis que j'avançais dans la neige à travers la ville qui paraissait morte, il me semble que j'eus la prescience de votre étrange destinée. La bonté et la neige sont sœurs, en vérité. L'une garantissant la terre des froids mortels, paraît pourtant la glacer ; l'autre — ce rêve réalisé — rend de glace tous les cœurs sur lesquels elle tombe, et cependant s'épuise aies réchauffer....
— Comment vous n'êtes pas encore reparti, mon petit?
C'était le lendemain sur la place. Bonne-Dame passait, toute ronde sous sa cloche fourrée, le visage emmitouflé dans des dentelles noires.
— Non, Bonne-Dame, je quitte Châteaudun ce soir.
— Hé bien, vos nouvelles étaient prénlaturées : le bibliothécaire n'était pas mort!
— Tant mieux pour lui. Qu'est-ce que cela peut vous faire...
— Rien, seulement j'aimerais autant voir mon gendre conserver moins ses principes et garder quelques livres....
Et elle s'en alla, lentement, toujours roulant, toujours délicieuse, si triste cependant !
Trois mois après je revins encore. J'aperçus de loin la maison que des ouvriers badigeonnaient. Les conseils de la tante de Sallanches avaient porté leurs fruits : on réparait en grand.
— Madame Hatier, demandai-je à la domestique.
— Hélas, Monsieur, Madame ne peut pas vous recevoir. Madame est malade.
— Gravement ?
— Je ne sais. Lé médecin est là-haut. Nous l'avons trouvée ce matin sans connaissance . Çà lui était déjà arrivé autrefois, à ce qu'il paraît.
Justement des pas résonnaient dans l'escalier.
Les Lajudal descendaient avec le docteur. Oh! le douloureux serrement de cœur en entendant celuici parler ! Je retrouvais des échos d'autrefois, lors de la dernière maladie de ma mère.
Il parlait de soins très longs, d'un détraquement d'estomac survenu probablement à la suite d'émotions morales, et il prescrivait un régime lacté, des eaux spéciales, une ordonnance compliquée....
— Alors c'est sérieux? demanda Germaine.
— Tout est sérieux à cet âge-là. Avant tout, il faut du calme. Vous ferez bien d'arrêter vos ouvriers au moins pendant quelques jours, continua-t-il montrant les échafaudages.
M"" Lajudal réprima à peine un mouvement d'irritation.
— Il était dit qu'elle en arriverait à ses fins, dit-il d'une voix sèche, nous ne réparerons pas cette année.
Je partis avec le médecin. J'avais des pressentiments de catastrophe. Volontiers j'aurais pleuré de désespoir. M"^ Lajudal et G-ermaine étaient restés sur le seuil de la maison et nous suivaient des yeux. Tout à coup M"" Lajudal appela le chef de chantier et lui expliqua la nécessité où l'on se trouvait de suspendre les travaux. On les reprendrait plus tard quand Madame serait guérie... si elle guérissait. Puis il entra dans la maison et y retrouva Germaine.
L'un et l'autre, sans se l'avouer, éprouvaient une
violente contrariété à l'idée de leurs projets entravés.
M' Lajudal enfin releva la tète et parla le premier :
— Tu sais, ça commence à m'ennuj^er tout ça!...
— Nous en avons pour des mois maintenant, répondit Germaine rêveuse, et s'étant regardés une seconde, ils baissèrent les yeux. Tous deux s'étaient devinés.
Ils la trouvaient de trop maintenant... chez euxt
Longues journées de convalescence. Longues journées écoulées dans cette chambre que chaque semaine attriste et noircit. Il semble ainsi qu'autour de nous les choses revêtent un aspect différent, suivant que le deuil ou la joie agitent nos âmes.
Il n'y a rien de changé avec autrefois, rien, sinon que Bonne-Dame ne descend plus dans la salle à manger, qu'elle est seule avec elle-même, suivant solitairement son régime.
Ah ! ce régime! Il est l'occasion permanente des discussions, la cause sans cesse renouvelée desreproches de Germaine. Germaine ne peut plus supporter de dérogation aux ordres de choses établis par elle. Elle est désormais chez elle, commande, agit en maîtresse absolue. Lorsqu'aux échéances elle demande à Bonne-Dame l'argent du ménage, on croirait presque qu'elle est en droit de l'exiger. Ne nourrit-elle point sa mère, à présent? Est-ce qu'on aurait pu prévoir la complication du régime ?...
Tout à coup sur le fond de ciel noir qui était celui de Bonne-Dame, une série de lettres vinrent mettre leur lumière juvénile.
222 « bonne-bame »
Féfé a Bonne Dame.
Paris-Vaugirard, 16 janvier 1889.
« Chère Bonne-Dame !
« Que je vous bise une dizaine de fois ! Je suis dans une joie à sauter au plafond. Toute la maison, papa, maman, etc., est comme moi.
« Bouby est naturellement comprise dans mon énumération. Seulement comme elle ne vous donnera pas de détSiil parce que ce serait gênant, je vais vous conter la chose par le menu.
« Mercredi, à onze heures sonnantes, les voilà qui arrivent. Qui ? qui !!! eux, parbleu ou plutôt Lui ! et sa mère. Il s'appelle Servin, de son nom propre, Jean, Jeannot, Jeanniquet, enfin Jean comme vous voudrez — de son petit nom.
« Nous étions sous les armes. Maman et papa se lèvent ; Bouby ne sait trop quoi faire ; moi je me donne le semblant de ranger quelque chose pour ne pas éclater de rire et après les premières phrases polies, maman propose à Mme Servin de lui montrer le cabinet de papa : « Très volon- « tiers », dit-elle.
« — Admirez le prétexte. Bonne Dame ! Le cabinet de papa est meublé avec des pipes, mais il est au rez-de-chaussée, et le salon est au premier !
« Comme les jeunes gens se connaissent déjà, ils sont restés dans le salon... naturellement. Vous pensez bien qu'en bas Mme Serviii n'a même pas touché à une seule pipe, mais a causé de la chose pendant trois quarts d'heure.
« Miss Huette devait venir me donner une leçon à 4 heures 1/2. Le piano étant par malheur au salon, papa a été transvaser ceux d'en haut dans la chambre de maman. Puis on est remonté. Ce que j'ai pesté contre les sonates de Clémenti et autres fabrications de gammes !...
« Pendant le dîner, on n'a rien pu dire, grâce à la paire d'oreilles qui nous écoutaient. Bien que la soubrette soit toujours tout à fait selon les convenances, papa tient au secret.
« Heureusement, tandis que Bouby et moi nous couvrions le feu de maman, M' Jean a dit : « Mlle Marthe fera ce qu'elle voudra : moi je suis parfaitement décidé ! »
« Quand nous sommes redescendues, plus un mot : cela m'a joliment fait enrager....
« Hier ils sont revenus à quatre heures pour ne repa;tir qu'à dix heures du soir.
« Vous voyez d'ici, Bonne-Dame de mon cœur, ce qu'on a bavardé. Maman a commencé par dire — ceci est une deuxième parenthèse mais cela ne fait rien : j'ai oublié en effet de vous annoncer que Monsieur Jean est lieutenant d'artillerie en garnison au Mans, et qu'il a très peu de permissions —
donc maman a commencé par dire : « Voici le dernier jour II ne faut pas perdre de temps, allons regarder les photographies de l'album de Monsieur Baudoin. Pendant ce temps, vous vous débrouillerez ! »
(( Nous avons regardé les photographies, papa, maman, madame Servin et moi ; mais nous n'en avons pas vu une seule. En revanche, Madame Servin nous a appris beaucoup de choses : on a causé affaires d'intérêt.
« Enfin, je suis remontée au salon, pour annoncer à Bouby que lorsqu'elle nous voudrait, elle fasse toc-toc avec son pied sur le plancher. Point de toc-toc pendant une demi-heure ! A la fin je retourne demander si on est visible. On a répondu oui, et tout le monde a grimpé les escaliers. Mme Servin a demandé en entrant : « Hé bien, qu'avez-vous décidé pendant votre conférence ? Nous serions fort aises de savoir ! »
« — Moi je suis très résolu... a-t-il dit.
« — Moi aussi, a ajouté Bouby.
« Alors c'était très bien. On a repris les affaires d'intérêt : mais Monsieur Jean n'a pas l'air très fort, n'ayant jamais eu sans doute de gros placements à faire. Voyez-vous, Bonne-Dame, il est très gai : il a l'air franc, ouvert, etc. Enfin il n'y avait qu'une chose de louche, et justement Mme Servin nous a déclaré qu'il remplissait parfaitement ses devoirs religieux !
« Tout à coup on sonne : « C'est une lettre pour madame ». Maman l'ouvre.
« — Croiriez-vous, s'écrie-t-elle, que c'est encore une proposition pour Bouby?
« Vite vite on a fourré la lettre derrière un vase ; puis on s'est mis à parler intérieur. Le chapitre économies a surtout été fort goûté. Mme Servin a demandé à maman si elle se servait deux fois de la même allumette, etc. On s'est entendu tout de suite là-dessus.
« Je vous assure, Bonne-Dame, qu'ils sont très bien élevés. Monsieur Servin (Jean) ne laisse rien sur son assiette, il mange de tout, enfin, c'est tout à fait dans nos idées. Il a bien dépensé jusqu'ici quelque argent en fredaines, allant par exemple dîner à l'hôtel Continental afin qu'on le prenne pour un gentleman, mais la jeunesse est si folle ! Bouby lui rendra ses bonnes habitudes.
« En partant, Mme Servin nous a toutes embrassées : chacun est content... et voilà.
(( Ah ! Bonne-Dame, que je vous bise encore comme au commencement de mes huit pages ! Trouvez-vous encore embêtants les mariages, quand il ne s'agit pas d'un crétin? Vous ne répondrez pas, parbleu ! Il n'y a qu'une chose intolérable, ce sont les cours qu'on fait suivre aux personnes de mon âge et que, ces jours-ci, j'avais laissés dans les brouillards de la Seine. Je vais résumer la vie d'Alexandre le Grand ! Résumer, tout est là! de-
mandez-le à Bouby qui vous adore autant que moi ! Mille baisers ! »
19 janvier 1889.
(( Comment, chère Bonne-Dame, vous connaissiez M' Servin, et vous n'aviez pas songé à le marier avec Bouby! Vous écriviez à sa mère et vous ne nous en disiez rien! Bonne-Dame, je ne crois plus en vous. C'est d'une trahison si noire que toutes celles de Ganelon sont auprès d'elle simples pommes vertes.
« Je ne vous écrirai que lorsqu'il y aura du nouveau, bien entendu ; mais je vous envoie ce billet pour réparer une omission. L'autre jour en partant, Mme Servin a demandé à maman la permission d'une serrade de main de la part de Jean. Patatras! ce matin lettre d'elle : « Si mon fils osait, il baiserait la main de Mlle Marthe. » J'ai cru perdre en cet instant le sérieux que depuis deux ans j'accumule au cours d'histoire. Heureusement je me suis maintenue !
« Je pense que progressivement on va monter jusqu'au-dessus de Mademoiselle ma sœur. Ce sera fort amusant, mais faut pas le dire devant elle.
(( J'oubliais de vous conter qu'à la lecture de l'épitre, Bouby n'a pas caché sa main dans sa poche. Enfin, je suis d'une gaîté folle : je pouffe à propos de rien. Il parait qu'il va arriver des fleurs
etc., etc.. Sur ce, Bonne-Dame, nous nous jetons toutes les deux à votië cou. »
2f> janvier 1889.
« Encore de ma prose, Bonne-Dame I J'ai chippé (sic) un bout de papier à lettre, pris trois sous ou quinze centimes de timbre comme vous voudrez et j'arrive vous demander du secours.
« Donc, Mme Servin a demandé pour^m" la permission d'écrire. Permission accordée, cela va de soi. Vendredi arrive une grande enveloppe cachetée, cirée, etc., etc., et... adressée à maman. Attrape !
« Maman était sortie. Enfin la voici qui rentre! On ouvre, c'est une photograpiiie grand format et une lettre de six pages pour Bouby.
« Mais une lettre I Ah ! Bonne-Dame ! une lettre sai]s ratures, avec des belles phrases, des paraphes, enfin une lettre qui sentait son brouillon à dix lieues à la ronde, identiquement comme celle que Bouby avait écrite la veille à Xme Servin.
« Hé bien! j'aimerais cent fois mieux qu'ils s'écrivissent directement avec quelques bêtises en plus, mais qui soient au moins des bêtises naturelles. Ça n'a rien d'amusant, ces écrivasseries-là ! « Bouby a répondu sur le même ton, avec brouillon à la clef, corrigeant ci, corrigeant ça, enfin bien moins bien que quand elle fait d'inspiration. Il faut dire qu'elle avait maman et moi dans la
tête, qui lui soufflions des épithètes et des que retranchés. Cette merveille à la Sévigné une fois pondue, voilà que nous nous disputons : « Ah ! ne « mets pas ceci, ne mets pas cela, il ne faut pas « trop s'avancer... dis plutôt de cette façon... »
« Bref, ça m'agace, ça agace Bouby, ça doit agacer le lieutenant. Tant qu'on ne se parlera pas simplement, qu'on ne fera pas des projets ensemble, la correspondance restera ennuyeuse, et voici nos résolutions. Bouby a promis d'écrire toute seule dans sa chambre et j'ai compté sur vous pour adresser au jeune homme un sermon dans le sens que voici : « Mon cher ami, ne pensez-vous « pas qu'il faudrait amener les relations au plus « intime possible pour faire bien vraiment con- « naissance et ne pas s'apprécier seulement sur « une jolie robe rouge ou un beau sabre de bois? « Ne pensez-vous qu'il serait bon de se voir un « peu plus souvent que tous les six mois, quoique « vous disiez le colonel très chiche de permissions. « Ne pensez-vous pas... tout ce qu'il vous plaira, « Bonne-Dame! » N'hésitez pas. Allons, bonsoir, je vais rêver de vous! pensez-y! »
12 février 1889.
« Je ne me sens pas le courage de vous gronder, Bonne-Dame, bien que vous ayez commis un abus de confiance.
« C'en était un, tous les juges vous condamne-
raient. Mais du moment qu'il a réussi je n'ai plus rien à dire. Par grâce, seulement, ne montrez jamais idIus mes lettres. J'écris pou.- vous, rien que pour vous.
(( Il est revenu. Sans doute, le colonel lâchera maintenant plus aisément ses permissions. Quand nous avons appris son arrivée, Bouby s'est mis la cervelle en ébuUition. Que faire pour qu'il ne s'ennuie pas? On n'a rien fait... et on s'est amusé comme des fous.
« Vous n'imaginez pas ce qu'on a ri, ce qu'on a bavardé ! J'en étais les trois quarts du temps. Maman m'avait défendu d'y aller sous prétexte que je suis trop jeune. Mais comme oa passe son temps d'autre part à dire que je compte pas, je descendais par le grand escalier comme pour aller dans le cabinet de papa, je posais mon livre en bas, et vite je remontais par le petit escalier...
« Bonne-Dame ! ne confiez jamais vos secrets au lieutenant ! Il raconte tout. Il n'a pu se tenir de nous avouer que vous lui aviez envoyé ma lettre. Il a même remarqué deux fautes d'orthographe, chipper avec deux p et une autre.
(( Là-dessus on s'ost emballé. On est convenu que les phrases seraient mises au panier. Personne ne lira plus les lettres... que les intéressés. Bouby a juré d'écrire tout ce qui lui passera par la tête, mais rien d'extraordinaire, bien entendu ! Vous savez que Bouby est très raisonnable : on peut se
fier à elle. Ah ! Bonne-Dame ! ce système est bien mieux, mais comme ce sera moins amusant pour moi !
(( La date des noces et festins a été fixée par à peu près. Nous avons quatre mois devant nous. Làdessus, promenade au parc Monceaux. Avec maman on va toujours dans les endroits bien. Vous dirai-je le vrai. Bonne Dame, je crois qu'au retour le thermomètre avait monté. Quand on a de si longues fiançailles devant soi on peut bien roucouler un peu. Si mes suppositions sont justes cependant, Bouby doit en avoir quelque remords. Je le sens... j'en suis sûre.
« N'est-ce pas, Bonne-Dame, qu'il n'y a pas de mal à cela? On ne peut pourtant pas rester là comme des dindons. Si on n'avait pas la possibilité de broder un peu sur le thème que la séparation sera longue, la position ne serait plus tenable. Entre nous, Bouby certainement n'a pas dit un mot de trop, mais je vois bien qu'elle a des inquiétudes.
« L'achat du trousseau va y mettre un terme. Il y a exposition de blanc au Bon Marché, nous nous y précipitons.
«A je ne sais quand, Bonne-Dame, et un paquet de baisers pour vous Les fleurs sont venues : elles sentaient très bon. »
20 février 1889.
« Bonne-Dame, vous êtes folle. Ce sac à ouvrage est le plus beau jour de ma vie et je vais m'en servir tout de suite, na ! D'abord je n'aime pas économiser ce qui me plaît sous prétexte d'enrichir mes héritiers. Au surplus mon vieux panier est lourd, si laid, qu'il faisait honte à mes goûts de grandeur. Me les reproche-t-on assez ces goûts de grandeur ! Est-ce ma faute ? Quand je n'ai pas des souliers archipercés, je suis tout à fait princesse. Je serai princesse avec mon sac à ouvrage, voilà tout.
« Bonne-Dame, maman est sortie, il n'y aura pas de contrôle : voilà qui est original ! J'en profite. Vous seule pouvez verser le baume dans les cœurs infortunés que tourmentent les noirs soucis.
« Voilà la situation.
« En écrivant à Mme Servin, nous nous croyons obligés à de grandes pataraphes de compliment sur Jean, pour faire plaisir d'abord, ensuite parce que le lieutenant les vaut. Seulement cela a le grave inconvénnient de faire croire que nous sommes très honorées de la recherche de Monsieur, que nous sommes au-dessous des mérites de Monsieur, et qu'etc... il aurait pu trouver mieux.
« Hé bien, Bonne-Dame, je voudrais que vous
contrebalançassiez (ah ! le beau mot) notre lavement d'eau chaude (encore un autre, mais il est métaphorique) par des poussifs appropriés (décidément mon vocabulaire ne se tient plus). C'est risible et cela aurait pourtant bien des petites utilités. Il s'agirait de glisser au fiancé quelques jolies choses sur le dévouement de Bouby, son jugement parfait, son bon cœur, sa gaieté, toutes choses très vraies.
Je suis ridicule, chère Bonne-Dame, mais je vous adore tellement que vous êtes bien capable do me comprendre. »
Féfé.
(( P. S. — Je remarque que je n'ai pas bien dit ce que je voulais dire.
« Ce n'est pas pour l'encens que je tiens aux poussifs. Bouby est trop loin des calculs personnels. Elle y va franchement, avec trop de désintéressement peut-être et n'est contente que du contentement du fiancé.
« Vous voyez dès lors celui-ci se disant : « J'ai fait ma conquête : c'est bon, restons tranquille ! »
€ Mais pas du tout, Monsieur I C'est à vous à complimenter, à chercher à être agréable, à avoir de temps à autre des frayeurs que cela ne se refroidisse. Je ne sais si telle est la réalité. Je trouve seulement que Bouby n'y voit pas plus loin que le bout de son nez et n'a pas assez...
d'astuce. Elle devrait daigner accepter des compliments au lieu d'en envoyer, de même que lui doit faire joliment sa cour et avoir chaque fois un tout petit trac, presque rien.
« Réfléchissez, Bonne-Dame ; bien que ce que je dis là soit d'une petite fille, ce n'est pas à dédaigner. Bouby me gronderait si elle me soupçonnait de pareils raffinements de férocité. Quant à moi, j'y tiens si bien que voici ma lettre recommencée sous forme de post-scriptum. Règle sans exception: jamais un coup de soufflet ne peut faire de mal — si le feu prend, bien entendu. »
25 mars 1889.
« Oui, Bonne-Dame, c'est fait grâce à vous encore. Un léger coup d'épaule par ci, un léger coup d'épaule par là et tout réussit pour le mieux. « Donc après mûre réflexion, on a dit « oui ». Ils pourront s'appeler par leurs noms de baptême. Entre nous, il en est temps puisque dans un mois ou peu s'en faut, ils se tutoyèrent. Naturellement les intéressés sont enchantés. Seulement maintenant qu'ils peuvent le faire officiellement... cela les gêne.
<( Vrai, ils trouvent cela drôle, tout en étant ravis.
Dame! vous savez, la pudeur, la modestie, etc..
Cela ne les empêche pas au reste de lâcher des
« Marthe » des « Jean » à tout bout de champ.
« C'est moi qui m'amuse quand on se dit bonjour !
Je reprends: « Bonjour qui?» et j'éclate de rire. La permission ne m'étant pas octroyée, Bouby se met aussi de la partie et reprend avec moi î « Bonjour, monsieur! »
«. Quant au thermomètre, Bonne-Dame, il a monté, il éclate. J'en suis radieuse! ce sont sans doute des imaginations de printemps.
« Dimanche dernier, promenade à Vincennes, Maman les envoie en avant pour éclairer la marche. Mais ne voilà-t-il pas qu'une vieiUe femme s'approche et offre des allumettes n'ayant aucune origine commune avec la régie. Maman en achète bien vite pour contrebander un peu. Pendant ce temps, les autres filent sans se retourner, sans le faire exprès (c'est sûr, ils l'ont affirmé sur l'honneur). Quand maman a terminé ses achats, plus personne. Force lui est de visiter le bois toute seule avec moi. Nous revenons enfin devant le donjon, à la station de tramway.
« Là une heure ou à peu près de mesures pour rien. Maman était rageuse. Je jubilais.
« Enfin les voici qui reviennent ; ils nous racontent combien ils ont été inquiets. Ils avaient parcouru toute la ville, nous cherchant. Je vous assure que leurs airs radieux trahissaient leurs angoisses. Bouby se souviendra longtemps de cette journée-là !
« Le dimanche précédent, nous étions au concert Colonne. De l'avis unanime de Bouby et de moi,
c'est assommant. Voici la raison : Il n'y était pas. Hein, quelle température !
« Un rébus : le croiriez-vous, Bonne-Dame, depuis qu'ils s'appellent par leur nom, maman revêt tout l'extérieur d'une exaspération en si majeur. 11 est temps d'aller à l'autel. Je vous bise pour tout ce bonheur auquel vous avez aidé. »
Féfé.
15 7nai 1889.
« Chère Bonne-Dame, la présente est pour vous dire que Monsieur et Madame seront unis personnellement devant l'Eternel et suivant les conciliabules habituellement respectés, le 5 juin prochain. Le festin aura lieu la veille à sept heures. On y mangera de la langouste et une salade truffée. Comme vous êtes la plus divine des Bonne-Dame que j'aie jamais bisées, vous assisterez à tout ou partie de la consommation de cette union pour laquelle vous avez fourni si obligeamment de petits poussifs.
« Figurez-vous, Bonne-Dame, que le thermomètre a éclaté, mais ce n'est pas le bon, c'est celui de maman ! Maman a passé à l'octave en dessus. Papa n'a plus le droit de fumer ses pipes sous prétexte que fumer une pipe revient à déclarer qu'on n'aime plus sa femme. (Je vous demande un peu si papa n'aime plus maman!) Miss Huctte ne m'enseigne plus que des fausses notes. Enfin cette pauvre
Bouby voit beaucoup de choses bleu iudigo, voire même des vertes.
« Je ne comprends plus : maman nous a fait déménager pour marier Bouby plus vite et desséchait de ne pas la voir demandée : maintenant que c'est fait, elle redessèche d'exaspération. N'a-t-elle pas dit que Bouby lui a coûté depuis sa naissance près de huit mille francs do linge ou de vêtements et que dans ces conditions c'est insensé de réclamer encore un trousseau ! Bouby s'est mise à pleurer. Moi j'étais si exaspérée que j'ai répondu :
« — Pourquoi ne pas te contenter, maman, de donner à Bouby les chemises qu'elle a apportées en naissant? M' Jean ne demandera pas mieux.
«Cela m'a valu une affaire. J'ai dit là, paraît-il, quelque chose de monstrueux. Mais ça m'est bien indifférent. Papa s'est tordu et Bouby elle-même a rengainé ses larmes.
« Bonne-Dame, ne manquez point la cérémonie! Promesse faite, promesse due. Voir l'histoire de Marius à Carthage. Je suis toujours très forte, comme vous voyez, et je vous collerai d'autres citations si vous n'êtes pas convaincue.
« Chacun vous embrasse à la ronde, y compris papa, puisqu'il est infidèle à maman. »
Féfé.
Au reçu de cette lettre Bonne-Dame écrivit le billet suivant :
« Merci, ma toute bonne et parfaite amie, de
votre invitation. Croyez que j'y suis d'un sensible que je ne saurais tracer sur ce papier. Cette feuille demande des phrases. Que vous dirai-je? je n'ai pas le temps de les trouver et je ne sais pas les faire.
Je ne pourrai pas aller partager ma gamelle avec vous. Je descends dans la sade à manger de Mme Lajudal depuis quatre jours seulement. J'ai été si souffrante que mes yeux ne tiennent plus qu'avec des fils. J'aurais besoin d'aller prendre quelques bains à Luxeuil, comme cela m'a été ordonné, mais je suis même obligée d'y renoncer. Enfin ma grenouille a eu une indisposition. Ses flancs se sont rapprochés et ne contiennent plus le nécessaire pour payer mon voyage. Donc ne comptez pas sur moi.
« Calmez-vous, ma chère amie '.Vos lettres renferment à mon égard des phrases si enflammées, que je ne puis les poser sous les yeux de personne. Que penserait mon gendre d'un brasier pareil? D'après ce que vous me dites sur le thermomètre de certain jeune homme de ma connaissance, il pourrait presque s'autoriser à être dès aujourd'hui votre demifrère. Quoique votre sœur et lui n'aient pas bu les mêmes douceurs ni caressé le même mamelon, on pourrait presque dire aussi qu'ils sont déjà jumeaux par le cœur. Ils ont tout à fait les mêmes idées, la même chaleur qui passera à l'état de passion inséparable....
« Neviendrez-Yous pas voir votre vieille après la noce? Un petit bécot sans valeur compromettante au lieutenant, un autre à M' Baudoin sans préjudice des infidélités. Je vous aime tendrement de tout cœur ainsi que tous vos compagnons.
« Votre vieille amie. »
(( Cécilia. »
« P. S. — Je rouvre ma lettre. Puisque vous vous réunissez le dimanche, je veux être représentée. Je viens de précipiter au train un petit paquet, 'poulet franco. »
Puis le silence se fit. Durant ce dernier mois Féfé cessa d'écrire. Peut-être soignait elle le thermomètre de Mme Baudoin. Peut-être aussi les préparatifs du trousseau l'avaient-ils absorbée tout entière 1
La vie de Bonne-Dame continuait, esseulée. Maintenant, en dépit de la cessation de son régime, elle était confinée plus quejamais en cette chambre solitaire, si triste, si silencieuse, que le soleil aussi semblait l'avoir abandonnée. Quant à Germaine, le regret d'une existence plus large était entré dans son âme. Elle était aigrie, s'épuisait en activités mécaniques, dissipait ses heures en une incroyable succession d'occupations absorbantes et inutiles. M' Lajudal, lui, paraissait moins. Il cherchait toujours une position, mais attendait
un changement de gouvernement pour la trouver.
Oh ! ces heures sans issue durant lesquelles Bonne Dame se sent vieillir ! De nouveau de grandes envies de mourir l'ont ressaisie. Sans le plaisir instinctif qu'elle éprouve encore à être Ijousculée par Germaine, elle succomberait, je crois.
Pourtant le temps a fui. Le 5 juin arrive. Bouby se marie là-bas. Ce doit être, en dépit de tout, une jolie fête, que ce mariage où l'on voit Bouby en voile blanc et Féfé, les fleurs en main, toujours rieuse, et très princesse... Boime-Dame y songe et attend une nouvelle lettre lui contant le menu de la cérémonie. Rien ne vient.
Alors des inquiétudes la prennent. Le roman se serait-il évanoui avant même que d'être ? Toutes les hypothèses anxieuses se heurtent dans sa cervelle, et elle devient triste, triste à ne plus pouvoir s'en relever, quand enfin arrive ce billet de Féfé :
14 juin.
(' Bonne-Dame, Bonne-Dame ! vite une explication. Je n'ai pas eu le temps de vous dire encore comment tout s'est passé, mais c'a été très bien. Ce doit être du reste toujours la même chose.- Mais voici l'important :
« Hier, Jean et Bouby sont revenus après un petit voyage d'une huitaine. Quand maman a vu Bouby, elle est entrée dans une fureur épouvantable, et se retournant vers Jean elle s'est écriée: « Misé-
« rable, qu'avez-vous fait? vous me la ramenez (( déjà avec des lunettes! Vous n'avez même pas (( attendu pour cela qu'elle fût installée dans son « appartement 1 »
« Papa et moi, nous avons eu beau regarder, nous n'avons pas vu que Bouby eût acheté ni porté de lunettes pendant son absence.'»
« Alors, Bonne-Dame, qu'est-ce que maman a voulu dire ? »
11 était presque nuit quand Bonne-Dame lut cela et avant même d'allumer sa lampe elle répondit :
« Ma chère amie, Bouby n'a pas acheté de lunettes, mais son mari a pu lui en offrir en petit cadeau. Dites à la mérotte que le premier embellit, que le second conserve ce que nous avons fait et que le troisième seulement détériore. L'année prochaine, vous serez tante ! »
Aux heures où l'âme est proche de succomber, le cœur acquiert de particulières clairvoyances. Plus de révoltes. Le passé est noyé dans loubli. Le présent s'éclaire cdmme si l'on cherchait à vivre double les minutes suprêmes.
Germaine était semblable, ni plus affectueuse, ni moins: semblable aussi M^ Lajudal, avec ses sécheresses polies et ses nullités importantes. Rien de nouveau n'était survenu dans ces trois vies associées désormais. Aucun dissentiment ne les avait plus profondément désunies. Cependant, l'heure était venue où Bonne-Dame sentit que le présent devenait impossible et qu'il faudrait le changer une dernière fois.
En vérité, à conter cette vie de Bonne-Dame, une involontaire et profonde mélancolie étreint mon âme.
Quoi, tant de tristesses subies pour échouer au port! tant de bontés données sans compter pour que subitement le bonheur conquis s'en aille sans espoir de retour!
Encore si une crise violente était vetiue provoquer une pareiUe chute, Bonne-Dame eût sans doute
moins souffert. Mais cette désagrégation d'affection fut le résultat des heures lentes et du rapport quotidien. Pas un mot qui l'eût amenée plutôt qu'un autre ; tous y avaient concouru pourtant. A cause de cela, c'était l'inévitable.
Durant ses longues rêveries, tandis qu'elle cousait assise dans sa chambre morne, doucement, le voile mystérieux qui jusqu'alors avait aveuglé Bonne-Dame, se souleva et la réalité apparut. Germaine n'aimait plus sa mère ou l'aimait
O l'étrange désillusion 1 voici que l'enfant tant adorée perdait son auréole ! et c'était comme un brusque découronnement des rêves de Bonne- Dame. Puisque Germaine n'aimait plus, avaitelle jamais aimé? La moindre défaillance d'affection fait douter de toute une vie. Le cœur ne suspecte pas à demi et il suffit qu'il n'ait jamais changé pour qu'il se croie en droit d'exiger pareil retour.
Ce n'était rien encore.
Bonne-Dame eut un jour l'intuition qu'elle gênait sa fille.
Quelle phrase, quelle accentuation plus acerbe que d'habitude put amener pareille conviction, qui le sait? Mais du jour au lendemain, à la façon de ces éclairs qui renversent tout sur leur passage, l'hypothèse effrayante s'implanta dans l'âme de Bonno-Dame, et devint certitude.
Cela n'est-il pas étrange? Bonne-Dame a donné asile à sa fille ; Bonne-Dame a tout abandonné entre les mains de sa fille ; elle a renoncé pour lui plaire, à ses habitudes chères, à sa liberté, à ses relations, à ses goûts. Elle a réussi à se faire si mince qu'elle semble presque n'exister point : et elle gêne !
En vain s'épuise-t-elle à faire moins de bruit le matin : en vain se garde-t-eUe de sortir de sa chambre avant que Germaine ne l'ait appelée ; elle gêne !
Pour ne point déranger la domestique, elle est descendue aux plus répugnants détails du ménage. Afin d'éviter la dépense, elle perd ses yeux à raccommoder les linges : elle subit sans rien dire la cuisine à l'ail, les fritures à l'huile, les heures de repas extraordinaires, a renoncé à avoir un jour, ne fait plus de visites, n'ose plus réclamer ses plantes vertes si choyées, elle va presque bien! plus de régime, plus de balayages iutempestifs, jamais un désir, ni une volonté ! N'importe, elle gêne !
Ce fut alors un désespoir.
Elle aurait tout supporté de Germaine, pour le seul bonheur de demeurer à ses côtés : du moment qu'elle gênait, sa vie était changée. Il fallait que le présent cessât : le rêve ou le cauchemar — comme on voadra — devait finir.
Certes, elle ne songea même point à retirer à sa
fille ce qu'elle lui avait donné. L'une ou l'autre de-* vaut être sacrifiée, le choix fut tout de suite arrêté : du fond de sa solitude, Bonne-Dame complota un départ.
Elle ne savait où elle irait, ni ce qu'elle deviendrait : mais elle disparaîtrait. Vingt fois par jour elle savoura les angoisses déchirantes de la séparation. Elle éprouvait des regrets absurdes. Quel dommage de n'avoir pas succombé au moment où elle avait été si malade ! Elle ne gênerait plus, et on la regretterait peut-être. Est-ce que le cher mort. M"" Hatier, gênait? Et tristement une phrase douloureuse revenait sur ses lèvres, pareille à une litanie découragée :
— Il faut que ce soient les vieux qui s'en aillent I c'est la vieillesse qui ne veut plus vivre !
Soit, s'en aller : mais où? où se réfugier? où pouvoir les suivre sans être vue?
Quand la nuit, elle s'était complu à imaginer son départ, et quand ensuite elle pleurait, ne s'apercevant même pas de ses larmes, elle imaginait le problème résolu. Puis au matin, le jour rentrant dans la chambre, Germaine venant lui parler comme d'habitude, l'illusion tombait : le rêve n'avait été qu'un rêve... et tout était à trouver, hélas I toute douleur aussi à subir.
Au fond, le problème était singulièrement complexe. Réunis, on avait presque l'aisance : séparés, la gêne survenait. Et rien ne paraissait en
dehors de ce dilemne : où rester et gêner, ou partii et provoquer leur misère. Ah! si seulement Bonne- Dame avait pu mourir !...
Un matin, tandis qu'on déjeûnait, M'Lajudal se tourna vers Bonne-Dame :
— A propos, dit-il, j'oubliais de vous remettre une lettre qui est arrivée tout à l'heure à votre adresse.
Il chercha dans ses poches et tendit une grande 3nveloppe. Celle-ci était marquée à l'angle d'un :imbre circulaire portant l'inscription : « Pujol, aotaire à Montauban. »
Monsieur Lajudal le montra du bout du doigt t continua avec un sourire légèrement railleur.
— Je vois avec plaisir que vous faites toujours les affaires.
Bonne-Dame haussa les épaules :
— Ce ne sont pas mes placements qui risqueont d'écraser le cher homme, à moins que vous éritiez jamais de la tante.
— Pourquoi pas? j'y compte bien, répliqua r Lajudal d'un air sérieux.
— Enfin, reprit Germaine, tu ne perds pas tes abitudes de faire tout dans le mystère. C'est une içon comme une autre de vivre ensemble. Je ne te ivais pas liée avec ce Pujol.
La voix de Bonne-Dame trembla légèrement :
— Je ne fais pas de mystère, ma petite, tu le lis bien.
Puis, ajustant sesbesicles, tandis qu'autour d'elle on faisait silence, Bonne-Dame commença sa lecture.
Tout à coup ses joues pâlirent et elle se leva.
Parions qu'il s'agit de l'héritage, demanda M' Lajudal. La tante est-elle malade?
— Ah ! celle-là, s'écria Bonne-Dame, si elle fait ' jamais du bien, on peut prédire que ça ne sera qu'après sa mort !
Et brusquement, sans fournir d'autre explication, elle monta dans sa chambre.
La lettre était en effet du notaire de la tante.
Il y était dit que Mlle de Sallanches se trouvait dans la regrettable nécessité de réclamer à sa ] nièce une somme de trois mille francs, prêtée depuis bientôt quatre ans, ainsi que les intérêts, échus. La dite créance était certifiée par un^ reçu de Mme Hatier, actuellement déposé dansj
l'étude. i
Tout d'abord, Bonne-Dame ne comprit pasJ Comment lui réclamait-on de l'argent, quand elld^ n'en devait à personne ? Elle dut relire deux fois d^ suite la missive.
11 s'agissait bien des trois miUe francs donnés parla tante au moment du déménagement. Aucun doute. Celle-ci, revenant sur sa générosité, réclamait tout maintenant, sans pitié, par manie d'être
désagréable.
— Bougresse! j'aurais dû me douter qu'elle mQ
décochait un cadeau de Parthe, — s'écria Bonne- Dame.
Avec une colère, elle interrogea le passé r
— Voyons, est-ce que j'aurais mis mes souvenirs dans une armoire ? Pourtant je m'entends bien, elle me les a donnés, donnés, donnés...
Elle répétait ce mot avec des gestes affirmatifs, comme si la lettre du notaire eût pu l'entendre. Et à mesure qu'elle cherchait à se les rappeler, les faits se précisaient dans sa mémoire. Bonne-Dame entendait la tante prendre son enrouement chronique, pour répondre à la demande d'emprunt : elle la voyait compter les trois billets de banque et offrir de remplacer l'un d'eux par de la monnaie. Elle se rappelait encore avoir signé tout de suite un reçu et offert de payer les intérêts. A ce moment-là seulement, la tante s'était ravisée :
— Puisqu'ils sont si ennuyés, avait-elle dit, parlant des Lajudal, je te tiens quitte du tout, ce sera mon cadeau.
Elle l'avait répété :
— Je te tiens quitte du tout !
Bonne-Dame avait même encore l'intonation
dans la mémoire : donc ces trois mille francs avaient été donnés, donnés, donnés...
Elle revint à ce mot, résolue à ne rien rendre. D'ailleurs quelle preuve pouvait-on apporter contre sa bonne foi ? Elle relut.
La lettre cependant était forinelle :
« La dite créance est certifiée par un reçu de Mme Hatier, déposé en mon étude ».
On avait donc un reçu ? D'où venait-il? Bonne- Dame hésitait, quand subitement la lumière se fit : elle se rappela n'avoir point réclamé le reçu signé par elle. La tante l'avait mis dans sa poche, avant d'avoir parlé de donation.
Ce fut un écroulement. Bonne-Dame était jouée : elle s'assit dans un fauteuil et sanglota.
Vraiment la tante était très forte. Grâce à la comédie de donation, elle avait réussi à faire consacrer ses avances aux réparations de la maison sur laquelle elle comptait prendre hypothèque : il est bon de choisir ses précautions et de ne jamais s'exposer aux mécomptes. La maison mise à bien elle demandait l'argent pour avoir certainement les intérêts.
Bonne-Dame entrevoyait la ruine.
Comment payer?
Depuis deux ans, elle se privait de tout, n'achetait plus ni linge, ni robe, se refusait jusqu'à la gâterie des parfums, et malgré cela, chaque échéance l'avait laissée anxieuse, tant Germaine dépensait mal. Ces trois mille francs à débourser immédiatement allaient détruire l'équilibre du budget et peut-être amener les dettes !
Bonne-Dame ouvrit son armoire et chercha dans sa caisse. On était à la fin du mois, il s'y trouvait vingt francs ! Elle prit ensuite le mince paquet de
valeurs qu'elle possédait et l'examina. Elles constituaient environ deux mille huit cents francs de rente, qui joints aux huit cents du bureau de tabac, avaient suffi jusque-là. Misère! maintenant il fallait vendre.
Et subitement, l'idée du départ revint s'implan ter dans l'esprit de Bonne-Dame. En s'en allant à Paris, elle pourrait peut-être y gagner sa vie. Tout s'arrangeait. Bonne-Dame se suffirait à ellemèmo, abandonnerait tout aux Lajudal qui ne s'apercevraient de rien pour ainsi dire.
Alors gardant les valeurs entre ses doigts, cessant de pleurer, Bonne-Dame se vit seule là-bas, dans ce Paris si désert aux yeux des désespérés ! Des frissons l'agitaient à l'idée de l'immensité où elle serait perdue. Comme par ironie, elle se rappela le bal des Tuileries où jadis le duc de Fresnes l'avait conduite. Hélas ! mortes les Tuileries et les fêtes, mort le vieux duc ! Il s'agissait bien d'une robe de basin blanc ou de beaux uniformes à reflets d'or — il fallait gagner sa vie !
Tous les métiers passèrent par la tête de Bonne- Dame. Elle pourrait coudre ou broder. Mais ses yeux s'en allaient ! Peindrait-elle des éventails ? Tout au plus savait-elle dessiner des maisons géométriques, jamais d'aplomb! Elle songea une seconde à la photominiature ; mais c'est très long et certainement d'un revenu dérisoire. Alors donner des leçons de musique ? Elle ne savait qu'un
quadrille à quatre mains, et encore n'en connaissait-elle que les basses. Enseigner l'orthographe ? elle était brouillée avec les participes et écrivait échappement avec un p et chapelle avec deux.
Imaginez Bonne-Dame commençant son cours de français par ces mots :
— Il s'agit de nous emboîter carrément dans le fond des conjugaisons !
Quelle figure ferait l'élève devant pareille rhétorique?
Un seul métier lui parât possible, à condition d'être valide. Elle pourrait peut-être mettre au service d'un journal de mode ou des particuliers son amour du rabais, en faisant des commissions : mais il fallait des recommandations pour trouver ce pactole.
Chose curieuse, maintenant qu'elle repassait les noms de ses connaissances anciennes habitant Paris, Bonne-Dame, ne trouvait plus personne à qui s'adresser. Tous étaient morts, comme le duc, ou partis, ou perdus de vue.
— Voilà! quand on vieillit, les amitiés s'effeuillent...
Seul le nom de Féfé et des Baudoin éveilla en elle un souvenir, et ce lui fut un déchirement nouveau; le passé paraissait tout entier dévoré ! Un découragement profond l'envahit.
Tristement, elle recommençait de pleurer quand on frappa à la porte de sa chambre :
— Une visite !
Le visage de Bonne-Dame s'éclaira. Elle était si peu habituée maintenant à ce qu'on la vînt voir que la moindre attention du dehors la réjouissait.
— Entrez, dit-elle.
On frappa de nouveau. Bonne-Dame répéta :
— Entrez ! j'y suis.
La serrure grinça légèrement : et une petite sœur des pauvres pénétra dans la pièce, marchant sans faire aucun bruit.
— C'est nous, madame, murmura-t-elle doucement, et elle attendit debout.
Bonne-Dame eut un sourire sans encouragement et répondit :
— Hé bien, ma sœur, vous tombez mal !
La sœur rougit, restant toujours immobile. Un silence survint durant lequel Bonne-Dame et elle se regardèrent.
L'une et Fautre avaient presque le même costume. Bonne-Dame était en robe noire unie : un fichu de dentelle noire était posé sur la tête et cachait ses bandeaux gris. La sœur était enveloppée dans un grand manteau noir ; le capuchon noir relevé la voilait presque, et recouvrait en entier son bonnet blanc empesé. Elle avait un air de jeunesse étiolée et tant de timidité dans l'attitude que Bonne-Dame oublia les appellations coutumières :
— Ah! ma pauvre petite, murmura-t-elle, mais je suis ruinée !...
La sœur répliqua d'une voix sans timbre :
— Nous n'avons besoin que des épluchures, vous le'^vez... des épluchures pour nos vieillards... on trouve toujours des épluchures chez soi, dans la cuisine...
En même temps les yeux de la sœur tombèrent sur le paquet de valeurs que Bonne-Dame tenait encore en main. Ils semblaient demander comment on pouvait hésiter à donner des épluchures, lorsqu'on avait dans les doigts une pareille fortune. Sans répondre, Bonne-Dame s'assit et murmura :
— Dites un peu, ma sœur : « Je vais acheter deux oies au marché. »
La sœur eut un léger rire étonné :
— Pourquoi faire? les oies n'ont rien à faire ici. Mais Bonne-Dame ravie l'interrompait déjà.
— Ah! ah ! vous avez dit des ouées — vous êtes franc-comtoise !
— De Champlitte...
— Champlitte ! près de Sallanches!
— Près de Sallanches, répéta la sœur comme un écho.
Soudain, Bonne-Dame et elle furent réunies dans une joie identique en pensant au pays familial et sourirent.
— Sallanches!... et je ne vous connaissais pas!
« BONNE-r)AME )) 253
répéta Bonne-Dame retrouvant le lointain décor de son enfance.
— Champlitte... disait la sœur.
Elle — paysanne au cœur naïf — revoyait aussi les longues plaines de la Saône. Elle se rappelait surtout cette immensité d'air qui est au-dessus des têtes quand on va à travers champs. Sans doute elle n'avait pas plus de sentimentalité que Bonne-Dame : son enfance cependant s'était brusquement dressée dans sa mémoire, lui causant un plaisir involontaire.
Après un court silence plein d'extase, Bonne- Dame la première cessa de rêver.
— Ma sœur, comment pouvez-vous faire un pot au feu avec des épluchures ?
— S'il ne s'agissait que de nous, ce serait bien simple, mais nos vieillards nous inquiètent...
— On ne mange guère, pourtant, quand on est âgé...
— Oui, mais on est difficile !
Et la sœur eut un geste découragé : elle songeait à tous ces petits vieux qui se plaignaient, au réfectoire, de la cuisine aux épluchures !
— Heureusement, poursuivit-elle avec un grand sérieux, saint Joseph est là. Quand la récolte est trop maigre nous tournons sa statue contre le mur, et il nous en envoie bien vite une meilleure.
Elle croyait de tout son cœur à cette punition d'enfant infligée à un plâtre. L'outrage au saint lui
semblait si complet qu'elle n'aurait jamais pu mettre en doute son efficacité.
Alors Bonne-Dame murmura rêveuse :
— Moi j'ai depuis dix ans un saint Joseph dans un foutriquet d'étui. J'ai beau l'y laisser en pénitence, il ne m'a jamais donné autre chose que mes deux bras qui tombent.
— Ah ! Madame, peut-on dire des choses pareilles ! s'écria la sœur avec un effroi.
Mais déjà Bonne-Dame avait tiré son portemonnaie :
— Je n'ai pas d'épluchures, prenez cela, c'est tout mon petit possible...
La sœur accepta la pièce blanche :
— Merci, madame, merci pour nos vieux.
Et tout de suite elle tournait les talons quand Bonne-Dame l'interrogea une dernière fois
— Est-ce qu'ils sont heureux, vos vieux?
— Mais pourquoi pas ? nous les soignons, n'estce pas?
Très doucement, sans seulement qu'on l'eutendît, la petite sœur gagna la porte et dispanit. Elle avait une grande hâte à poursuivre sa chasse aux épluchures. Le temps employé aux causeries inutiles lui semblait du temps volé à ses pauvres.
Bonne-Dame resta debout :
— Pourquoi pas? nous les soignons, n'est-ce pas ? L'étrange phrase, si sèche en sa charité de commande, si doucel
Ponne-Dame imaginait les vieux, tenus propres, béquillant à travers les cours. Etres à demi-évanouis, pensées mortes que l'enfaïKie a reprises. Ils vont deux par deux le long des allées, ou s'asseyent en groupe sur un banc- Ils sont très difficiles, écoutent mal les histoires que depuis des années chacun répète à satiété, trouvent qu'on ne fait pas assez attention à eux et s'irritent du silence qui est de rigueur au dortoir. C'est l'asile ! mot de paix qui fait frissonner. La charité est ainsi cruelle : pour donner du pain, elle retire la liberté : sous prétexte d'ordre, elle condamne à la vie commune.
Bonne-Dame crut sentir tout à coup un froid passer sur ses épaules.
— Ah ! les pauvres vieux ! murmura-t-elle. Une idée nouvelle entrait dans son esprit. Plus elle songeait à la misère de ces vieux que la mort seule délivre, plus elle ressentait l'angoisse de leur vie effacée dans les règlements charitables, plus cette idée s'enfonçait dans son cœur. Pourquoi ne pas aller aussi à l'asile ? Il ne s'agissait pas de l'asile des pauvres, non — elle ne se sentait ni le droit ni le cœur de leur voler une place — mais n'y en avait-il pas d'autres à Paris, pour les gens comme elle, aux trois quarts dépouillés ? Moyennant presque rien, ou y vit en commun : l'existence s'y passe toute droite, à demi-étranglée dans sa régularité intolé-
rable. On n'a plus de chez soi, plus de liberté — c'est vrai. C'est quelque chose de plus effrayant que l'hôpital, car étant bien portant, on éprouve dans leur entière action le besoin de vivre comme il plaît, le regret des dorlotemeuts perdus — c'est encore vrai. Mais qu'importait cela, si Bonne- Dame cessait de gêner Germaine ?
Bonne-Dame s'assit. Elle ne s'occupait plus de la tante, ni des trois mille francs réclamés : elle ne voyait plus que les vieux là-bas, qui sont heureux ijuisqu' on les soigne!
Quelle tristesse! d'une main qui tremblait, elle éparpilla devant elle les titres, refaisant encore ses calculs :
« Avec 2600, ils pourront vivre. Aucun loyer : 60 francs d'impôts : 200 francs par mois. Est-ce que 200 francs ne suffisent pas en province ?
Même, elle partie, ils seraient plus au large.... Ainsi il suffisait de trouver un asile pour que tout devînt simple...
L'asile !
Hé bien non ! elle ne pouvait s'y résoudre.
— Qu'est-ce que je fais à être ainsi dans les sphères, s'écria-t-elle, ce n'est pourtant pas possible !
Son cœur se raidissait contre un pareil sacrifice. Elle s'emporta :
— Je vous demande un peu si cette sœur avait besoin de me parler de cela !
Cependant la sœur n'en avait rien dit; tout au plus avait-elle été l'occasion de ce projet fou dont la pensée maintenant ne voulait plus partir.
— Non ! ce n'est pas possible, songeait-elle encore.
Mais dans le silence de son âme, une autre voix répondait ;
— ïu le feras.
— Tu le feras, répétait la voix. Est-ce que làbas ce ne sera point fini? On ne t'entendra plus, on ne s'impatientera plus parce que tu arrives d'une seconde en retard. On ne songera plus à toi, on t'aimera comme on aime les morts : et voici que Bonne-Dame rêve de nouveau à cet asile qui l'épouvante !
C'est un asile imaginaire, paisible. Le jardin est très petit, mais les arbres y sont vêtus de feuillages clairs. Beaucoup de vieux sont là, mais ils ne gênent pas, et on peut ne pas causer avec eax.
Tout à coup, de l'église de Châteaudun des battements de cloche arrivent. Quelqu'enterrementde pauvre sans doute, sonné tristement. Les sons s'éparpillent dans l'air, sans hâte : et Bonne- Dame imagine la cloche de l'asile semblable à celle-ci. C'est ainsi qu'on sonnera les levers, les repas, surtout les couchers hâtifs — ne faut-il point le soir faire des économies de lumière ? —elle voit aussi passer dans les corridors les surveillantes en capuces noires, pareilles à la petite
sœur de tout à l'heure et n'aimant personne à force d'aimer tout le monde...
— Bah! est-ce qu'il n'y a pas des gens heureux là-dedans? se demande-t-elle, hésitant.
C'est l'invincible attraction du sacrifice. La bonté provoque ainsi" des vertiges, aveuglant le cœur à force de lui créer des devoirs imaginaires. Soudain, pour achever de décider Bonne-Dame, Germaine entre :
— Maman, nous dînons ce soir chez le conseiller Corail : est-ce que je puis donner congé à la domestique?
— Mais, mon enfant...
— C'est bien ennuyeux que tu ne puisses faire toi-même ton dîner, car enfin cette fille a bien le droit de se reposer comme tout le monde. A force de lui en demander^ elle se lassera et nous quittera.
Tout le monde trouve Bonne-Dame de trop, même la domestique !
— Sois tranquille, je saurai m'organiser moimême, répond Bonne-Dame.
Et tandis que Germaine se retire, elle sent que la cruelle résolution est prise. Le pas est franchi : ce rien a fait l'avenir : elle partira... elle ira à l'ASILE.
Désolation muette de ces derniers jours durant lesquels elle tria les objets qu'elle comptait emporter. En remuant tant d'inutilités soigneusement rangées dans les placards, elle croyait
réveiller aussi les souvenirs qui s'y étaient attachés,
Bonne-Dame n'emportera point de malle. Son bagage sera pareil au bagage des religieuse^ ou des militaires : deux sacoches et une couverture. En achevant ses préparatifs, elle éprouvait encore une sorte de raidissement de son être contre le sacrifice résolu. Tant de choses en elle se révoltaient à la pensée de cet asile inconnii à la quête duquel elle allait partir ! Pourtant son cœur ne faiblit point.
Trois jours avant de quitter Châteaudun, elle annonça son départ. Elle ne parla point de séparation, mais seulement d'un voyage d'affai^ res.
— Toujours tes opérations mystérieuses^ dit Germaine en haussant les épaules.
— Ouij la lettre de Pujol m'a décidée.
— Enfin il est heureux que tes ressources puissent te permettre encore ces parties de plaisir ; je n'en pourrais pas dire autant, reprit Germaine, sans soupçonner le martyre que couvrait cette partie de plaisir dont elle parlait.
Par crainte des voleurs, disait-^elle, Bonne-Dame ne voulut point laisser ses valeurs dans l'armoire de sa chambre. Elle les remit â M' Lajudal.
— Si je ne suis pas de retour bientôt, vous pourrez toucher vous-même le montant des coupons, dit-elle : tout est au porteur, c'est bien facile.
260 « BONKE-DAME ))
— Vous comptez donc vous amuser bien longtemps là-bas? répondit-il.
— Oui, m'amuser, c'est le mot.
Au moment du départ, cependant, son secret tout entier faillit lui échapper. Germaine venait de recevoir une lettre de la tante de Sallanches et reparlait avec admiration du don de trois mille francs.
— Ah ! elle peut faire son épingle, celle-là, s'écria Bonne-Dame ; si vous croyez qu'elle ne les a pas réclamés...
— Que veux-tu dire ? demanda Germaine.
— Rien ! puisque le bon Dieu m'inflige un excès de patience, il vaut mieux que je me tienne, que je me contienne, que je me maintienne...
Ce fut tout.
Elle partit. On ne l'accompagna pas à la gare croyant qu'elle allait revenir quinze jours après. Tandis que le train s'en allait lentement, traversant la Beauce, Bonne-Dame ressentit une vague impression de délivrance : eUe ne gênait plus Germaine ! Par une ironie de la destinée, cet inconnu vers lequel elle allait — I'asile — lui semblait meilleur et plus désirable que ce grand bonheur do la réunion avec sou enfant, si ardemment recherché, si cruellement expié 1
Deyant le ministère de l'Intérieur. Immobiles le petit fantassin en tunique bleue, le concierge à casquette liserée de rouge et à redingote flottante qu'ornent des boutons d'or, montent leur faction . L'un et l'autre gardent avec un égal respect et presque une égale ignorance, la résidence de cette énormité terrifiante, l'Administration.
En face de la grille, l'avenue Marigny s'éloigne, plantée d'arbres verts qui déjà se perdent dans la pénombre du soir : et devant les deux hommes immobiles et paresseux, Paris passe, pareil à un grand fleuve, coulant avec des remous monotones.
Bonne-Dame s'arrête devant la grille, tire de sa poche un bout de papier, y lit cette note écrite au crayon « Ministère de l'Intérieur, Direction de l'Assistance Publique )),puis franchit la porte d'un pas délibéré.
Le concierge se retourne brusquement :
— Madame! Madame ! où allez-vous?
Bonne-Dame déjà suit l'allée :
— Madame !
— Hé bien quoi, fait Bonne-Dame. Vous voyez bien que je vais chez le ministre qui m'attend !
Elle reprit sa marche. Elle avançait sans hâte :
il semblait qu'elle traversât des lieux familiers, tant elle gardait de calme dans sa démarche en boule.
— Ah ! ah ! ne nous hâtons pas, il s'agit d'arriver sans difficulté, songeait-elle, le cœur anxieux.
Partout autour d'elle, des bâtiments, très sévères d'allure, s'élevaient. Cela ressemblait à quelque vieil hôtel noble égaré dans un coin du faubourg financier. A droite, des portes cochères se succédaient, suivies au fond par une porte vitrée qui paraissait destinée à des gens de service. A gauche et protégée par sa lourde marquise de verre, l'entrée du ministre.
Bonne-Dame n'hésita point et se dirigea vers elle.
^-T Que demandez-vous, Madame? dit un huissier à chaîne qui attendait dans le vestibule.
Bonne-Dame répondit, armée de son joli sourire :
— Mon Dieu, Monsieur, n'est-ce pas ici chez le ministre ?
L'huissier eut un geste légèrement méprisant :
— Avez-vous une lettre d'audience pour Monsieur le Ministre ?
Il appuya sur le « Monsieur » tandis que Bonne- Dame examinant d'un air curieux le vestibule éclairé par un lustre murmurait d'une voix douce:
— Mâtin, je ne m'étonne pas que lesbudgets filent doux sous la République comme sous l'Empire!...
JL'huissier continua, insistant :
— Même avec une lettre d'audience, il faut venir à l'heure et au jour...
Bonne-Dame montra son papier :
— Vraiment, répondit-elle, je ne tiens pas précisément à voir le ministre lui-même. Vous seriez seulement bien aimable de me montrer la Direction de l'Assistance Publique, Je n'ai qu'un petit mot à dire au directeur...
— Dans ce cas, Madame, c'est en face, cette porte vitrée à gauche...
— Ah 1 ce petit trou de porte.,.
Bonne-Dame regarda avec un doute l'entrée
prise tout à l'heure pour une entrée de service:
— Vous en êtes sûr? reprit-elle.
— Mais certainement, Madame.
Alors Bonne-Dame remercia:
— Vous ne me trompez pas? allons, c'est bien, c'est bien...
Et elle traversa la cour.
Sans qu'elle s'en rendît compte, elle éprouvait un serrement de cœui'. Le silence des bâtiments l'oppressait. Les pierres des étages avaient des reflets tristes. Partout les fenêtres étaient closes. En haut, seulement, près du toit, le drapeau tricolore flonait avec un bruissement et brusquement sous les poussées du vent ses trois couleurs s'étalaient, toutes trois passées, presque d'un gris uniforme.
Ce fut avec un tremblement léger dans la voix
264 f BONNE-DAME »
qu'elle interrogea les huissiers qui gardaient Tantichambre des bureaux :
— La Direction de l'Assistance Publique, s'il vous plaît?
Ils étaient trois, tous trois d'allure grave et assis derrière une sorte de casier massif. Le plus âgé, lisant des journaux, montrait à ses collègues un article politique dont le sens choquait ses convictions. Après avoir levé la tête, il attendit une seconde sans répondre, puis dit enfin d'un ton sec :
— Ce n'est pas ici ; adressez-vous, 4, rue Cambacérès.
Bonne-Dame fit un geste d'étonnement :
— Ah, çà! je ne suis donc pas au Ministère de l'Intérieur?
— Si, Madame, çà n'empêche pas qu'il faille aller, 4, rue Cambacérès.
— Mais puisque votre camarade d'en face vient de m'envoyer ici !
— Il s'est trompé, voilà tout. Si vous vous étiez adressée au concierge, Madame, il vous aurait dit comme moi....
Mais Bonne-Dame s'étant approchée du bureau, posait ses coudes sur les cartons verts le surmontant, et tranquillement l'interrompit :
— Vous n'allez pas me faire croire, n'est-ce pas, qu'on ne se communique pas dans une maison? Allons, tâchez de ne pas tant politiquer votre journal, pour sortir une vieille femme d'embarras.
« BOMNE-DAME » 265
Notez qu'il fait noir : j'ai oublié mon lorgnon, je ne pourrais pas lire les numéros.
Et comme tous restaient encore immobiles, elle insista :
— J'ai un mot personnel à dire au directeur de la part d'une amie intime. Je le connais beaucoup. Si je n'étais pas si pressée, vous comprenez bien que j'aurais été à son domicile comme d'habitude...
Encore elle souriait, inventant des prétextes, quand enfin l'un des huissiers se leva :
— Hé bien! tout de même, nous allons voir... Mais avant de partir il fit exprès de monter les
clefs de trois lampes qui étaient là : c'était une façon de prouver qu'ilse dérangeait par pure complaisance.
Des marches, un long palier.... : puis ayant tourné à angle droit, Bonne-Dame aperçoit une suite de corridors :
— Tout au fond, madame, suivez le couloir et à droite!... ditl'huissier l'abandonnant.
Bonne-Dame salua d'un léger signe de tête pour remercier et continua d'avancer. Le même silence que dans la cour régnait : seulement il était plus recueilli. Une seule fois on entendit une porte qui se fermait, et cela augmentait la mystérieuse gravité des choses. Bonne-Dame sentit soudain ses angoisses se préciser. Le cœur de l'Administration battait là, ce cœur sans pitié dont son avenir dépendait. Elle se hâta, courut presque
prise de peur. Mais elle aperçut tout à coup une salle de gardiens du bureau. De nouveau ses frayeurs s'envolèrent. Elle entra, sourit, et répéta sa même demande :
— La Direction de l'Assistance Publique, s'il vous plaît ?
— Ce n'est pas ici, Madamo.
Bonne-Dame s'arrêta stupéfaite t
— Ah ! par exemple !
Le gardien, un vieux soldat rébarbatif, dont le nez étincelait de pourpre, eut un haussement d'épaules et dit d'un ton rogue :
— Vous êtes ici à la Direction Pénitentiaire et des Prisons.
— Mais alors... reprit Bonne-Dame.
— Adressez-vous, 4, rue Cambacérès I
— Encore !
Cette fois elle ne résista point et revint sur ses pas.
Il lui semblait que déjà le succès s'éloignait. De telles difficultés pour découvrir seulement l'emplacement d'une direction dans le ministère l'avaient désorientée. Tout lui apparaissait difficile et elle s'attendait à quelque événement supprimant d'un seul coup ses espérances.
En traversant de nouveau la cour, Bonne-Dame vit au loin les Champs Elysées dont les torchères s'allumant une à une, mettaient des points d'or
sur le fond gris de l'air. Un brouillard mort se levait lentement, drapant les arbres. Une grande tristesse montait avec lui, tristesse d'octobre qui étreignait l'âme comme un présage.
Le portier de la rue Cambacérès fut cependant très poli. Il expliqua la route :
— Il suffisait de suivre le couloir devant soi, puis à gauche, puis à droite, et elle trouverait.
— Attendez que je preane par écrit, dit Bonne- Dame.
Il répéta :
— Tout droit, tout droit, à gauche, à droite ; vous y êtes.
Maïs elle suivit ponctuellement Tindication et se retrouva devant le garçon de la Pénitentiaire. Alors, Bonne-Dame eut une colère :
— Est-ce que c'est pour me faire voir des ballons dans l'air que vous m'avez envoyée là-bas ? s'écria-t-elle.
Le vieux grognard )iaussa encore les épaules, furieux d'être dérangé de sa paresse :
— Je vous ai dit, 4, rue Cambacérès !
— Mais j'en viens, s'écria-t-elle, et elle prit un ton bref, tout à fait résolu :
— Ça n'est pourtant pas possible de faire virer des gens comme moi ! Si vous ne voulez pas me conduire, je vais à la première porte verte et nous verrons bien si je trouve à qui parler !
En même temps elle s'approcha d'une porte de
chef de bureau, et allait y frapper quand le gardien se leva :
— Ce n'est pas ma faute si vous ne comprenez pas les indications qu'on vous donne, vous n'aviez qu'à monter là, par cet escalier !
— Non, non, dit Bonne-Dame, conduisez-moi. Il dut monter avec elle deux étages :
— Là-bas, suivez le couloir et à gauche, dit-il enfln et brusquement il tourna les talons.
Suivez le couloir !
Les murailles semblaient résonner sinistrement, répétant la phrase. Bonne-Dame regarda par une fenêtre. Elle fournissaitune échappée sur une cour grisâtre entourée de bâtiments qui ressemblaient à des casernes. Chacun d'eux avait une infinité de croisées qui ressemblaient à des yeux ouverts curieusement. L'Administration était là! Bonne-Dame entendit au-dessus d'elle un bruit de chaise renversée. C'était encore l'Administration au-dessus de sa tète. Enfln, en bas, des portesbattaient, et elle éprouvait un malaise comme si quelqu'un allait venir la surprendre et la chasser.
Encore une rencontre d'huissier : Bonne-Dame posa sa monotone question, sans assurance cette fois :
— Est-ce bien par ici l'Assistance Publique?
— Non, madame, c'est la Direction Départementale et Communale. Plus loin, plus loin, suivez le couloir 1
Suivez le couloir !...
Cela n'en finissait point : toujours celui-ci s'allongeait, silencieux. Plus Bonne-Dame avançait, plus elle se sentait dans l'impossible.
— Si je revenais demain, pensait-elle.... Mais tout à coup ses yeux tombèrent sur une pancarte : il y avait dessus, écrits en gros caractères, ces mots :
— Direction de l'Assistance Publique. Parlez au gardien de bureau.
Enfin !... Bonne Dame eut un saisissement de joie, et se précipita dans la salle indiquée.
Ce fut un désespoir : il n'y avait pas de gardien de bureau!...
Elle s'assit. Maintenant qu'elle en était là, elle était résolue d'arriver à son but, coûte que coûte. Il n'y avait personne, elle attendrait que quelqu'un vînt, voilà tout.
Chose curieuse, elle avait été si occupée jusqu'à ce moment qu'elle n'avait pas eu le loisir de sentir encore l'éloignement de son enfant. Une fois assise dans cet antichambre de bureau, son cœur se serra de découragement. Elle croyait tomber dans quelque gouffre plein de nuit, et la maison de Châteaudun lui apparut. Comme elle serait mieux à cette heure dans sa chambre, même esseulée, même gênant ! Ce fut une vision d'irréparable. Cela n'était plus et pour jamais! Des larmes amères glissèrent sur ses joues, son
270 « BGNNE-DAMB >
sacrifice pesait sur son âme et empêchait presque sou cœur de battre.
Soudain l'huissier rentra, portant dans ses mains des lampes allumées.
— Vous désirez... Madame? demanda-t-il d'un ton poli.
— Je voudrais voir le Directeur de l'Assistance Publique.
— Ah ! Madame ! ce n'est pas le jour d'audience. Bonne-Dame répondit avec tranquillité :
— Ça ne fait rien.
— Mais c'est absolument impossible! Madame^
— Je vous assure que non. Pour une petite minute, ça ne le dérangera pas, n'est-ce pas? et vous y gagnerez ! Au moins je ne reviendrai plus vous ennuyer.
L'huissier répondit désolé :
— M'' le Directeur n'est pas là, il est en com-^ mission.
— Alors vous, qu'est-ce que vous faites pendant ce temps ? demanda Bonne-Dame.
L'huissier se mit à rire :
— Madame ne comprend pas : M' le Directeur ne reviendra de la commission que vers sept heures. Si toutefois Madame le désire absolument, je pourrais demander au secrétaire de M'^ le Directeur s'il veut la recevoir.
Bonne-Dame fit alors uû geste de dédain découragé :
— Quelque peiît jeune homme, n'Gsi-ce pas ?
— Mais noa, Madame ; d'ailleurs lui ou M'ie Directeur, c'est la même chose.
— Je m'y connais, allez ! répliqua Bonne-Dame : -on vous met comme cela, pour les gens, un paravent de paroles en l'air qui vous asperge d'eau bénite; mais moi, voyez-vous, je préfère me tremper directement dans le bénitier.
Cependant l'huissier insista : M' le Secrétaire faisait autant que M' le Directeur lui-même, il ou- Trait les lettres, préparait le courrier. S'il s'agissait d'un renseignement, on pouvait même avouer — entre soi bien entendu — que M"" le Secrétaire serait plus au courant :
— Vous comprenez, il s'occupe de tout en détail...
— Allons, dit Bonne-Dame, conduisez moi donc chez lui...
— Dans ce cas. Madame, si vous voulez attendre une minute....
— Comment, attendre encore ?...
— Oui, là.
L'huissier ouvrit de l'autre côté du corridor la porte d'un salon d'attente aux meubles graves et de style empire.
— Non, décidément je n'entre pas, dit Bonne- Dame, j'aime autant rester dans le couloir, dépêchez-vous.
— Mais...
— Vite, vite, du moment que ce n'est que le secrétaire...
Et lentement elle arpenta le corridor. Elle cherchait dans ses poches son papier sur lequel elle avait écrit la liste des renseignements à demander et d'avance, elle prépara son discours :
— Il faut bien se faire un croquis, de ce que je vais dire, murmura-t-elle, pour que je ne perde pas le pincement des phrases ajustées...
— Si vous voulez entrer... dit l'huissier.
Et elle le suivit enfin dans le cabinet du secrétaire.
Assis derrière une pile de dossiers, le secrétaire ne daigna point lever la tête en entendant annoncer Bonne-Dame. Il feuilletait des papiers minces qu'il classait ensuite avec régularité.
Sans s'intimider, Bonne-Dame déposa sur une chaise son fichu, son parapluie, prit en main son papier et après avoir légèrement toussé dit avec son grasseyment des grands jours :
— Ne vous dérangez pas, Monsieur, je n'en ai que pour une petite seconde, mais je ne suis pas pressée.
Ce fut prononcé si posément qu'on la devinait du même coup parfaitement résolue à ne point quitter la place. Le secrétaire releva la tête, se rejeta contre le dossier de son fauteuil et, tortillant dans ses doigts un couteau à papier, répondit ;
« BOXXE-DAME > 273
— Madame, ponrrai-je savoir ce que vous désirez '?...
Bonne-Dame sourit encore et commença :
— Monsieur, on m'a dit que vous ou le Directeur de l'Assistance PubUque, c'étaient les deux faces d'une même pièce. J'avais même demandé Monsieur le Directeur qui m'aurait certainement reçue s'U avait été là: mais comme il est à sa commission, je vous fais assurément miUe excuses de vous importuner...
Le secrétaire s'inclina.
— Inutile, Madame.
— Enfin voici la chose...
Elle hésita une seconde, consulta son papier puis continua :
— ^ oilà, je suis un peu en peine pour m'exprimer, car enfin on a toujours la frayeur de continuer d'expliquer les choses dont on craindrait de n'être pas claire. Une de mes amies, qni est fort bien, tout à fait bien. . . s'est vue dans le malheur d'avoir fait des placements trop liquides : le Panama, le Comptoir d'Escompte, des enfants... Enfin bref, que vous dirai-je? Elle est sans rien et je voudrais savoir s'il n'y aurait pas moyen de lui trouver un asile où on puisse la faire vivre.
Le secrétaire inteiTompit aussitôt Bonne-Dame.= — J'en suis désolé, Madame, mais cela ne dé^ pend pas de nous.
-Comment cela? fit Bo e-L. me' stupéfaite.
^ G,^l?i regarde l'Assistance Publique et c'est à elle qu'il convient de vous adresser.
— Je ne suis donc pas ici à la direction de l'Assj^t£|,npe Publiqu^e ?
-^ Vojis y êtes bien, Madame, mais ce n'est point U' niême : il vous faut aller quai de Gesvre, pour trouver la bonne.
Bonne-Dame retint un mouvement d'angoissse à peine mjarqué et reprit encore, souriante :
— Il faut avouer, monsieur, que l'Administration est une chose à toutes sortes de fonds. Moi, j'avais cni que votre Assistance Publique du ministère était quelque chose de si supérieur à celle du quai que je saurais ici tout ce qu'il me faut- Voyons, tâchons donc de nous arranger! Remarque? que je suis venue moins .encore pour demander que pour avoir des sommaires d'indication. Je sais comment s'.op.èrent les extractions de fayepr. J'ai des anjis dans les Chambres, je connais d^s généraux, enfin tout ce qui 6st nécessaire... Jg s%is bien que vos occupations sont immenses, — elle prononçait immenses avec une accentuation d'extraordinaire respect -r- mais pour une vjeille femme... au reste on voit tout de suite quand on a affaire à des gens aimables et vraiment je suis enchantée...
Le secrétaire s'inclina. Il se trouvait flatté. L'invincible attrait de Bonne-Dame agissait sur lui, et il s'étonnait de ce curieux mélange de parfaite
distinction, de bonhomie saave et de français de contrebande.
— S'il ne s'agit que de renseignements, je vais essayer de vous communiquer ceux que je possède, répondit-il d'un ton subitement bienveillant.
- Ah ! que c'est gentil, monsieur!
Ce fut un changement à vue. Bonne-Dame abandonna sa tenue de circonstance : elle avait rapproché son siège. Le secrétaire se mit à causer avec une abondance de détails ; et vraiment, n'étaient ces cartonniers énormes qui s'avançaient en saillie sur les murailles vertes, et ces tentures alourdies, et cette vague odeur d'encre dont l'air était empli ; n'était la paperasserie amoncelée dans les angles, sur les tables, sur le tapis, sur tous les meubles, en tous recoins, ou les aurait pris pour deux vieilles connaissances jasant dans un salon de choses indifférentes, ou des potins du jour.
— Il y a d'abord des asiles où l'on ne paie rien, disait le secrétaire.
— Il y en a donc! répétait Bonne-Dame avec une involontaire envie.
— Oui, on y peut entrer moyennant un certificat d'indigence et de secours effectifs délivrés par la mairie.
— Non, ce n'est point cela qu'il faut.
— La personne à laquelle vous vous intéressez a quelques rentes?
— 3 OU 400 francs, peut-être un peu plus, plutôt moins.
— Alors, attendez, j'ai là une brochure qui nous indiquera ce qu'il faut.
Et Bonne-Dame rapprochant encore sa chaise reprit :
— Ne vous pressez point, Monsieur, j'ai tout mon temps...
Mais l'huissier tout à coup, entra :
— Voici des lettres pour M"" le Directeur ! Bonne-Dame eut un frisson, craignant que la
venue de ce courrier n'interrompit tant de bonne grâce juste au moment critique.
— C'est bon ! merci, mettez çà là, fit le secrétaire, et il se retourna vers Bonne-Dame.
— Nous disions donc que les Petits Ménages feraient peut-être l'affaire...
— Oui, les Petits Ménages...
Le secrétaire chercha dans sa brochure, puis ayant découvert le règlement des Petits Ménages, se mit à le lire d'une voix claire et monotone.
Règlement tout administratif et conçu dans le vrai style. Le mobilier était défini par un lit de fer garni, deux chaises, une table de bois blanc et une commode-buffet ; il y était dit que chaque pensionnaire reçoit cinquante décagrammes de pain par jour, cinquante décagrammes de viande tous les samedis, trois stères de bois et quatre hectolitres de charbon par an...
Le secrétaire à ce moment fit une pose comme pour admirer cette prévoyance en décagrammes. Alors Bonne-Dame que cette réglementation épouvantait, balbutia :
— Vraiment, Monsieur, je ne sais comment vous exprimer toutes les satisfactions que je vous dois...
Et de grandes phrases enveloppantes suivirent, achevant de conquérir le secrétaire qui, sans s'en rendre compte, souriait à Bonne-Dame et la remercia :
— C'est si simple, Madame; du moment qu'il s'agit de renseignements.
~ Bah I s'il fallait me donner un coup d'épaule par-ci, un coup d'épaule par-là, vous en seriez bien aussi...
Et ils se mirent à rire. C'était vrai, il se sentait maintenant disposé à l'aider. Il l'interrogea :
— Les Petits Ménages ne conviendraient-ils pas? Non. — Allons, cherchons autre chose ! Et il feuilleta sa brochure.
Le bruit du ministère, ce grand bruit sans éclat, continuait à rouler au dessus d'eux. Dans la pièce qu'éclairaient deux lampes seulement, le plafond semblait se perdre à une hauteur infinie, et l'un et l'autre parlaient bas, comme en quelque lieu très grave.
— C'est fort difficile, continuait le secrétaire. H
y a bien Galignani ; mais c'est pour les veuves d'artistes ou les artistes eux-mêmes.
— Ce ne serait point cela;
— Ah! voici peut-être! La Providence... mais non, c'est trop cher, et ce n'est que pour les gens du monde...
— Mon amie est une femme du monde, dit Bonne-Dame avec un sourire.
— Oui, naturellement... mais...
— Son mari était receveur des finances...
— Receveur des finances... certainement... rien de plus?...
Bonne-Dame eut un mouvement d'impatience :
— Qu'est-ce qu'il vous faut donc ?
Le secrétaire fit alors un geste de bras arrondi, et se haussa légèrement sur son siège :
— Par femmes du monde, madame, nous entendons, dans l'administration, des femmes de généraux ou d'officiers supérieurs... tandis qu'un receveur des finances...
Et il eut un tel ton de mépris que Bonne-Dame l'interrompit d'une voix brève :
— Mon mari valait bien un officier supérieur, s'écria-t-elle.
11 y eut un silence soudain, le secrétaire restant la bouche encore ouverte, Bonne-Dame s'apercevant qu'elle s'était vendue.
Au bout d'une seconde, cependant, elle reprit doucement :
— Hé bien quoi? mon Dieu oui, c'est de moi qu'il s'agit. Et après? Que voulez-vous que j'y fasse, je n'ai plus le moyen de vivoter. Ah ! si mon mari était là...
Ses yeux se remplirent de larmes. Le secrétaire la devinait tellement désemparée qu'une grande pitié le secoua.
— Si j'avais su! fit-il...
— Non, laissons cela, reprit Bonne-Dame : vous disiez donc que la Providence n'est que pour les ,gens du monde. C'est une maison religieuse?
La causerie continua, comme s'il se fût encore agi d'une inconnue :
— ^ Nous ne nous occupons jamais de! maisons religieuses ! s'écria le secrétaire.
— Ce n'est pas ce que vous faites de mieux. Je m'explique alors que la Providence des gens du monde soit plus chère que l'autre ! Et vous ne connaissez aucun autre endroit, aucun?
Le secrétaire parut désolé ; il ne voyait rien autre, quand tout à coup une inspiration lai vint :
— J'y suis, madame, il y a encore LarocJwtou^ cault, 25, cours d'Orléans, à Montrouge.
Bonne-Dame répondit ;
— Montrouge ou la Villette, cela m'est bien égal !
— Oui, oui, continua-t-il, lisant la brochure aux renseignements, la pension est de 250 francs pour les valides et de 312 fr. 50 pour les infirmes.
Il répéta, étx)nné Im-même :
— 312 fr. 50.... oui, 50 centimes : il y a sans doute une raison pour cela, mais je ne vois pas... Quant aux dates d'entrée...
Il sonna tout en continuant :
— Je vous demande pardon, Madame, si j'avais su que ce fût pour vous, je vous aurais certainement parlé tout de suite de cette maison : mais j'ai là-haut un employé qui depuis vingt-cinq ans s'occupe de ces questions. Je vais le faire descendre : il nous renseignera complètement.
Et s'adressant à l'huissier qui était venu :
— Appelez donc Jaguaille, dit-il.
— Quant aux dates d'entrée?... répéta Bonne- Dame.
— Ah ! ceci est différent ! mais avec des protections et du temps, beaucoup de temps...
Bonne-Dame poussa alors un cri où transparaissait l'angoisse qu'elle dissimulait si bien depuis une heure :
— Mais, monsieur, je n'ai pas de temps devant moi!
Le secrétaire rougit, balbutia, et dit enfin :
— Imaginiez-vous, pas. Madame, que dans l'Administration, les choses se fissent tout de suite...
Bonne Dame avait subitement pâli : elle allait répondre. JaguaiUe fit son entrée.
Depuis vingt ans Jaguaille compulsait les mêmes dossiers dans le même bureau. Son expé-
rience des dessous du règlement lui avait fait une intelligence. Il était la jurisprudence animée en matière d'assistance. Chaque fois qu'on le consultait, il avait des rêves de ruban rouge, ou s'imaginait voué à la splendeur des palmes académiques. En le voyant entrer, le secrétaire cacha rapidement son mémento et d'une voix polie l'interrogea :
— Je vous demande pardon, de vous déranger. M"" Jaguaille : mais je désirerais faire donner à Madame des renseignements circonstanciés sur la maison Larochefoucauld.
Jaguaille toussa légèrement, puis avec un fort accent méridional, commença son discours :
— Larochefoucauld ? très bien. Les valides paient 250 francs, les infirmes 312.
— 312 fr. 50, interrompit le secrétaire.
— Ah ! parfaitement, je négligeais...
Et Jaguaille se tut soudain, inquiet de voir le secrétaire aussi ferré sur la matière. Celui-ci avait revêtu un air de triomphe modeste. Ils se regardèrent. Au bout d'une seconde, l'un et l'autre sourirent. Ces cinquante centimes les égayaient. Mais Bonne-Dame anxieuse les arrêta :
— Nous savons cela, monsieur, il s'agit seulement des délais d'entrée.
— Les délais? fit Jaguaille d'un ton brusque. Cette interruption supprimant l'énumération
des décagrammes gâtait son discours, et brutalement il continua ;
282 f BONNE-DAME »
— Les délais, Madame, c'est cinq afis !
— Cinq ans ! s'écria Bonne-Danie qui s'était levée, comme mue par un ressort.
— Parfaitement ! répliqua Jaguaille.
Son « parfaitement » résonna comme nne fanfare. Il agitait les bras pour fortifier son affirmation. L'obscurité était tombée, tous les cartonniers verts se confondaient avec les murailles, formant autour de la pièce une tenture noire : et là-dessus les formes se détachaient avec des angles étranges.
— Cinq ans ! reprit Bonne-Dame, ce n'est pas possible ! mais on meurt vingt fois de misère pendant ces cinq ans !
— Cinq ans ! répéta Jaguaille qui cette fois ne lâcha plus sa conférence. Il en faut trois pour les Petits Ménages, quatre pour Chardon-Lagache, trois pour la Providence. ..on délivre des numéros d'ordre aux inscrits et il n'y a jamais de tour de faveur ! jamais!
— Ah 1 ce n'est pas possible ! dit encore Bonne- Dame.
Tous ses projets s'effondraient et dans un© sorte d'ivresse elle voyait les choses tourner autour d'elle, comme si brusquement les cartonniers allaient tomber et l'écraser...
— Vous comprenez, Madame, poursuivit Jaguaille qu'il faut pourtant donner à ceux qui y sont le temps de mourir : et ou meurt tard dans ces
maisons! preuve qu'on y est très bien soigné....
— Enfin, Madame, répliquait le secrétaire qui souriait d'avoir tant d'esprit, c'est comme aux stations d'omnibus : chacun prend son numéro !
— Encore, interrompit Jaguaille, y en a-t-il qui glissent la pièce au conducteur et passent, en annonçant un faux numéro, tandis qu'ici point de corruption possible...
Et à le voir si indigné, il semblait presque que ce fût lui, le fonctionnaire chargé de veiller à la probité des entrées.
Alors Bonne-Dame ramassa ses fichus, son parapluie : d'un geste instinctif, elle fit semblant de boutonner ses gants qui l'étaient déjà. La tète lui tournait: elle répéta machinalement à demi-voix:
— Cinq ans ! cinq ans !...
Et elle fit un dernier effort :
— Mais n'y a-t-il pas au moins des asiles privés où l'entrée soit plus rapide ?...
Le secrétaire et Jaguaille eurent le même mouvement de juste mépris et tous deux répondirent :
— Ah ! Madame, comment nous occuperionsnous de ces sortes de choses!
Bonne-Dame salua :
— Enfin, dit-elle, je vous remercie beaucoup, messieurs, mais je ne comprends pas vos règlements en décagrammes... je ne comprends pas.
Et elle sortit, éprouvant une vague sensation d'ivresse.
Devant elle, le corridor s'allongeait, éclairé de loin en loin par des becs de gaz que les courants d'air faisaient danser et le grand bruit administratif s'entendait toujours, assourdi, continu — un bruit de meule lointaine écrasant doucement, sans pitié ni effort. Tout à coup un homme passa à côté de Bonne-Dame. Il portait sous son bras des dossiers verts et des paperasses neuves qui jetaient sur lui des reflets.
Bonne-Dame hésitait, ne sachant plus de que côté se diriger. Elle le rejoignit :
— Par oùdois-je passer, Monsieur, pour sortir? demanda-t-elle d'une voix tremblante.
L'homme se retourna et elle l'entendit qui répondait sans s'arrêter, comme dans un rêve :
— Toujours tout droit, Madame, suivez le couloir I...
Dehors, Paris avait aclievé de s'illuminer. Les files de lumières allant vers les Champs-Elysées ressemblaient à deux guirlandes de feux allumés pour quelque fête, et c'était ce même roulement énorme de vie, fait de tous les bruits d'équipages et de gens, de cris lointains, de voix indéchiffrables et sans timbre. Une lueur rouge couvrait le ciel : on aurait cru qu'au loin la villo flambait.
Bonne-Dame ne voyait ni n'entendait rien. Elle allait.
Quelque chose d'inattendu l'avait assommée. Plus de sacrifice, plus d'avenir, plus de rêve. D'un simple mot, le commis du ministère avait rejeté tout cela dans l'impossible.
Cinq ans ! comment attendrait-elle cinq ans ? Pouvait-elle seulement attendre cinq ans, gêner Germaine cinq ans?
Trois années à peine s'étaient écoulées depuis sa réunion avec sa fille : et elle avait dû fuir le logis commun : trois années ! On lui en demandait cinq !
Bonne-Dame s'emporta. L'inique chose qu'un règlement! On ne prévoit donc pas dans les règle-
â86 « BONNE-DAME »
ments que la nécessité est imprévue et n'a pas^e loisir de prendre son temps ? A quoi bon les règlements, s'ils laissent mourir?
Donc l'asile officiel lui était fermé. Restaient les asiles privés, un autre inconnu, plus inaccessible et dont elle ne soupçonnait rien.
Ah ! vraiment, fallait-il que son sacrifice lui tînt à cœur pour qu'elle résistât encore à cette première bourrasque ! Il semblait à Bonne-Dame que Dieu l'eût abandonnée. Une lassitude affreuse l'accablait ; lentement elle se dirigea vers les Champs- Elysées dont la lumière l'attirait.
Les gens se croisaient dans les contre-allées, tous d'allure tranquille, savourant la tiédeur du soir. Les femmes portaient des robes soyeuses qui reluisaient sous la clarté. La plupart relevaient leurs jupes coquettement, sans souci de propreté, mais pour le plaisir de découvrir leurs chevilles. C'était un monde étrange, cosmopolite, dépourvu d'inquiétudes visibles, ivre de vie heureuse, tout entier à la joie du luxe et des regards amoureux échangés discrètement.
La voiture aux chèvres passa : des babils étaient montés sur les banquettes et battaient des mains joyeusement. C'est si drôle d'aller dans ce carrosse en miniature, quand les lanternes sont allumées 1
Sur le siège, un garçon aux cheveux bouclés, très grave, tenait les rênes. A côté de lui une fillette
en rouge s'étant saisie du fouet, s'amusait à le faire claquer et criait de toutes ses forces :
— Hue biquette ! hue !
Bonne-Dame s'arrêta, en adoration devant ces joies enfantines. Si seulement elle avait eu un enfant à aimer, un de ces rires à préserver des duretés de la vie, peut-être n'aurait-elle pas quitté Germaine !
Tout à coup elle sentit le vide énorme produit dans sa vie par la mort de ce petit-fils jamais encore regretté. En s'en allant, l'enfant avait emporté la possibilité d'un bonheur subitement entrevu — bonheur de choyer les faibles ou les inconscients, bonheur de renouveler sa vie da^is un autre être.... Puis la voiture aux chèvres s'étant éloignée, Bonne-Dame reprit sa marche. Comme en un mirage, les joies escomptées dans sa vie reparaissaient devant elle : cortège de deuil. Chacune était morte, ne laissant que des regrets. L'asile même, cet espoir suprême, semblait se refuser....
— Je suis folle, peusa-t-elle, il faut trouver.... il faut !....
De nouvelles combinaisons hantèrent son imagination :
— Si j'allais voir le curé de Saint-Sulpice ? Un de ses parents était aussi curé à Saint-Augustin : elle pourrait s'adresser à lui.
JEt elle s'obstina :
— J'arriverai toujours à remiser ma vieille carcasse, fût-ce sous une arche de pont, comme notre père Noé !
Tout à coup une voix jeune s'éleva derrière elle :
— Ah ! par exemple, est-ce possible!
Et Bonne-Dame se sentit saisie par deux bras enfantins, embrassée à pleines lèvres :
— Vous, Bonne-Dame ! Vous ! Ah ! par exemple !
Bonne-Dame s'était retournée stupéfaite :
— Vous, Féfé !
— Nous en personne !
Ce fut une joie; il y eut une seconde durant laquelle toutes deux s'abandonnaient silencieusement à la réjouissante inquiétude des rencontres imprévues, survenues au moment où le cœur les désire... et Bonne-Dame encore balbutia :
— Vous, aussi M' Baudoin ! par quel hasard ? Tandis que Féfé répliquait :
— Par quel hasard? elle le demande! Vite, prenez mon bras, nous allons nous expliquer...
Tout de suite, elle s'était emparée de Bonne- Dame, l'entraînant :
— D'abord nous vous emmenons chez nous ; nous verrons ensuite ce que nous pourrons faire de vous.
— Non, je ne peux pas...
— Elle ne peut pas ! Elle ne peut pas... Ah ça ! êtes-vous malade !
Et Féfé s'arrêta subitement devant Bonne-Dame
la couvrant d'un long regard joyeux, qui l'interrogeait...
Oui, c'est Féfé, mais Féfé en chapeau grave et toilette sombre, Féfé ayant à son tour perdu cette insouciance ravie qui lui mettait au front une auréole, Féfé devenue femme et à son tour rêveuse ou peut-être attristée.
Ah ! combien changée, depuis le départ de Chateaudun ! Combien changé aussi M' Baudoin avec ses cheveux devenus d'un blanc déneige, sa haute taille voûtée, et sa tète qui tremblote continuellement. Il semble en vérité que ces trois années dernières ont pesé si fort sur lui qu'il en courbe l'épaule et va rentrer sous terre !...
— Alors, vous vous promeniez toute seule, ditil doucement. Sans Féfé, je ne vous reconnaissais point.
Et soudain il en revient à ses souvenirs tant regrettés :
— Comment va le jardin? Est-ce quelelilas a iieuri cette année. Comprenez-vous qu'ici les lilas ne soient pas parfumés !
Ce fut tout de suite un interrogatoire suivant les règles :
— Où êtes-vous descendue ? disait Féfé.
— A l'hôtel.
— A l'hôtel ! Et pourquoi pas chez nous?
— Je me réservais pour plus tard.
•— Nous vous emmenons dîner.
— Impossible.
— Des bêtises!
— Impossible, je suis invitée.
— C'est bien sûr? .
— Tout à fait sûr.
— Ah! vilaine Bonne-Dame !
Bonne-Dame mentait. Décidément, ce soir-là
elle souffrait trop; elle avait envie de souffrir seule. Tandis que Féfé continuait de causer, une voix intérieure l'étourdissait sans relâche :
— Ne nous arrêtons pas ! il faut trouver cet asile, trouver... trouver...
— A quoi songez- vous donc, demanda Féfé.
— A rien, répondit Bonne-Dame d'une voix tremblante.
Et aussitôt Féfé eut comme un soupçon de la vérité '.
— Vous avez une drôle de façon de ne penser à rien !
— Bah ! de vieilles douleurs accumulées.
— Trop de balayages ?
— Peut-être.
Féfé se mit à rire, d'un rire léger tout de surface : elle avait gardé le bras de Bonne-Dame et fai. sait de grands gestes, sans souci de coquetterie- M"" Baudoin marchait par derrière, s'essoufflant:
— Puisque vous ne venez pas dîner avec nous, asseyons-nous Ici une minute, dit-il enfin, montrant des chaises.
— La bonne idée, s'écria Féfé, il fait si bon ! Ils s'installèrent. Ou était là très proche de la
Concorde. Un air frais courait sur les arbres que l'automne dépouillait, et lentement, lentement des feuilles tombaient...
Tous trois se taisaient, le cœur fermé à force d'émotion. Ils ressentaient seulement une impression de repos pour s'être retrouvés; les liens d'affections qui les avaient unis leur semblaient à la fois lointains comme les choses anciennes, et si vivants qu'ils ne savaient plus comment les exprimer !
Devant eux. cependant, les promeneurs continuaient de défiler en longue procession ; à suivre leur cortège toujours divers, toujours d'égale allure, on éprouvait la sensation d'un indéfini sans limite.
— Pourquoi ne causez-vous pas? demanda enfin Féfé, regardant Bonne-Dame avec une involontaire inquiétude.
— Que voulez-vous, ma petite, à voir tant de foule inconnue, le fil de la parole me manque, répondit celle-ci avec un long soupir.
— Bah ! si vous étiez seulement quelque temps avec nous, vous verriez vite que ce sont toujours les mêmes visages.
Et tandis que les gens passaient, Féfé ravie de son parisianisme de fraîche date s'amusa soudain à nommer ceux qu'elle reconnaissait.
— "Vite, là, à droite, cette robe crème, — c'est Chantelle, des Français. Hein ! a-t-elle une jolie taille ! Voici Bekler, un peintre ; là, encore une actrice, Rogette... Je les connais toutes.... par leurs photographies, bien entendu.... Pas jolie cette vieille, en jaune... et celle-ci ! Dieu ! ces caricatures provinciales ! Mais voyez-moi ça, Bonne- Dame, voyez-moi ça!...
La foule maintenant se faisait plus compacte, redescendant vers Paris. Une mêlée de gens de rien, de parisiens vrais, de rastaquouères à bijoux, de bourgeois demi-riches auxquels l'équipage manque. Et c'était sous les lumières du gaz un papillotement de couleurs étranges, de forme sveltes ou désolantes, tandis que les femmes laissaient derrière elles de vagues parfums comme une traînée.
Féfé ne s'arrêtait plus, nommant à la volée ce Paris que tout Paris connaît de vue et qui semble le visage journalier de la ville, tandis que Bonne- Dame hochait la tête, disant oui à chaque nom cité et n'entendant rien. Maintenant, celle-ci rêvait de retourner à l'Assistance Publique, — celle du quai — pour savoir si réellement on l'avait bien renseignée ! Quoiqu'elle fît, sa blessure saignait : elle n'avait plus de pensée en dehors.
Tout à coup Féfé se redressa sur son siège :
— Bonne-Dame, regardez bien cette fois! Voyezvous ce Monsieur qui vient vers nous ?
— Oui...
'— Du grand monde... un académicien l -Ah !
— De l'Académie française, s'il vous plaît ! continuait Féfé, y mettant une emphase comique.
Bonne-Dame répondit, toujours rêvant :
— Il a donc fait de bien gros livres ! Mais Féfé partit d'un éclat de rire :
— Est-ce-qu'on écrit des livres maintenant pour entrer à l'Académie ! Celui-là a fait comme son père, des prix de vertu, cela suffit. C'est le duc deFresnes...
Bonne-Dame sursauta sur sa chaise.
— Vous en êtes sûre ? demanda-t-elle.
Féfé répéta étonnée :
— Mais oui, le duc de Fresnes...
Alors Bonne-Dame se leva brusquement :
— Une minute, attendez-moi...
Une idée folle avait traversé son cerveau.
Et aussitôt, devant Féfé et M"" Baudoin stupéfaits, voici qu'elle s'approche de l'académicien, l'aborde en souriant :
— Pardon, monsieur, dit-elle, ne seriez- vous pas par hasard le fils du duc de Fresnes qui était Chambellan de l'Empereur ?
Lui, avec un geste légèrement étonné : .
— Mais, sans doute, Madame.
— Alors vous êtes Jean de Fresnes! Vous ne vous souvenez pas de moi ? Il y a bien trente ans que
je ne vous ai vu, mais vous n'avez pas changé d'une demi-heure !
Et comme il reste sans répondre, elle ajoute :
— Je suis Cécilia de Sallanches, Cécilia, la filleule de votre père...
Le duc cherchait dans sa mémoire, ne retrouvant pas ce nom :
— Comment ? vous ne vous souvenez pas, vraiment? Un jour, c'étaità Fresnes, nous avons grisé un domestique pour pouvoir conduire nous-même les chevaux : on vous a mis au pain sec et mon père m'a cravachée d'importance.
— Si je m'en souviens! Cécilia I... Ah ! la petite Cécilia...
Soudain le duc riait, tendait les mains gaiement tandis que Bonne-Dame elle-même s'amusait de ce rappel d'autrefois : il était si absurde, ce nom rappelé à la vieille femme, absurdes aussi ces folies ramenées tout à coup dans la mémoire de l'académicien devenu grave par dignité professionnelle !
Il répéta :
— Eh parbleu oui! la petite Cécilia !
Tout de suite la conversation s'animait, faite de bribes du vieux temps, de racontars étranges que l'un et l'autre avaient crus évanouis. Par un caprice de l'existence ils s'étaient quittés enfants, puis oubliés : subitement ils se retrouvaient vieillis, en cheveux blancs, et à se revoir ils avaient presque l'illusion d'une jeunesse revenue I
« BOXXE-DAME )) 295
— Voyons, voyons, où demeurez-vous? dit-il enfin.
— Je ne demeure pas, dit Bonne-Dame. Je suis venue comme cela, en passant : seulement du moment que vous vous occupez de prix de vertu...
— Ah ! vous savez...
— Oui, vous gagnez le ciel pour les gens qui le regardent seulement par le petit bout de la lorgnette.
— Je ne gagne rien du tout, reprit-il en riant.
— .Kous nous retrouverons chez le Père Éternel, tant mieux! Voulez-vous me rendre un service ?
— Deux, s'il le faut.
— Il s'agit d'une dame de ma connaissance qui voudrait entrer dans une maison de retraite pas chère...
— Quand ?
— Tout de suite.
— C'est fait.
— Ah ! que vous êtes bon 1 Ce fut un cri involontaire.
Il semblait à Bonne-Dame que le ciel s'ouvrait. Au moindre bonheur le hasard redevient Providence.
Elle répéta :
— Mou bon Dieu, c'est-il bien possible? Tandis que le duc riait :
— Ah ! cette petite Cecilia... est-ce drôle? est-ce di-ôle?
Quand Bonne-Dame revint auprès de Féfé, son visage s'était transfiguré :
— Figurez-vous, dit-elle...
— Mais quoi donc, Bonne-Dame?...
Elle allait avouer son délire de joie, mais fut saisie de honte:
— Il y a que je suis désengagée, que je dîne avec vous ce soir, et serrant la main de Féfé elle eut cette phrase d'idéale mélancolie :
— Allez ! quoi qu'on invente, il n'y a encore rien tant qui soulage comme de s'amarrer dans un coin de port !
Ij'odyssée de Bonne-Dame était finie : maintenant qu'elle avait tout donné, le bonheur enfin venait...
XTII
Oui, ce fut le bonheur, bonheur sans joies bruyantes, ni jouissances réelles, mais si paisible, et tranquille, et continu ! C'est le bonheur de l'âme qui sommeille, des longues soirées sur lesquelles l'orage a passé et qui s'enveloppent de la douceur d'un ciel rasséréné.
Plus de secousses à l'avenir ; plus de ces catastrophes du cœur qui bouleversent la vie à tout jamais, plus de suppressions d'habitudes, c'est I'asile au vrai sens du mot, l'asile où tout repos est donné à l'âme fatiguée, en attendant que vienne la grande consolatrice, la mort, si douce à ceux qui furent bons !
Et n'est-ce point vraiment l'épilogu© rêvé à la vie de la femme exquise qui fut « Bonne-Dame y> ? J'ai raconté cette vie : subitement voici que celleci apparaît comme un roman : la réalité s'est faite rêve. Le bonheur est ainsi au fond de toute existence, semblable à un fruit rare que protège une dure écorce. A nous de briser l'écorce à coups de cœur; la paix naît des misères des années, comme la vie est faite de mort, comme les fleurs viennent, sortant de terre.
C'est I'asile.
Il est situé dans Passy, non loin de la Muette. Depuis la maison, on aperçoit les grands arbres du Ranelagh et l'été, il semble que de la verdure s'échappe une joie immense de chants d'oiseaux, de parfums doux et de feuilles embaumées, venant apporter aux vieux le rappel des années heureuses.
Les seuls bruits du dehors qui s'entendent sont des cris d'enfants ravis, ou le sourd roulement du chemin de fer de ceintuiejdont le passage régulier rythme le cours des heures.
La maison est presque pareille à Larocliefuucauld, c'est une Providence x>ou7^ les gens du monde et l'Académicien y fait entrer beaucoup de gens à particules.
Il y règne une étiquette surannée. Là, les messieurs baisent la main des dames comme au vieux temps, et celles-ci répondent par des révérences à poudre et à frimas. On y est comte et marquise et vidame. Comtés et marquisats, peut-être hypothétiques ! mais la Révolution a bon dos et chacun sait qu'elle brûla beaucoup de papiers de famille.
Au dernier jour de l'an, j'ai été rendre visite à Bonne-Dame. Je la retrouvai auprès de son simulacre de feu. Plus qu'ailleurs, à l'asile, le charbon est mesuré. Les pieds de Bonne-Dame reposaient sur une chaufferette où brûlait un charbon de Paris.
— Avec quatre sous, on en a treize, dit-3lle, et je n'en brûle qu'un et demi par jour. Croiriez- vous,
mon petit, que cela vaut mieux qu'un calorifère !
En l'honneur de ce premier janvier, et malgré le froid, tout l'asile était en fête. Les messieurs faisaient visite aux dames : et sur leurs bouches décolorées ce souhait banale bonne année ! » prenait une importance étrange.
Bonne année ! fasse que le ciel vous l'accorde entière. — Bonne année! en dépit de la mort qui guette, de la maladie qui est venue, des infirmités qui ont fait de votre j eunesse un sod ge — Bonne année vraiment! Nous ne désirons pour vous, ni fortune, ni amour, ni gloire, rien que de vivre, rien que d'avoir encore au moins trois cents jours devant vous !
— Bonne année, disaitle comte romain à Bonne- Dame, quand j'entrai près d'elle.
Il s'était levé pour partir et de sa voix grêle il continua :
— Allons, baronne, mille vœux et souhaits prospères pour vùtre chère santé que le Seigneur protège!
Sur la table, il avait déposé un petit cornet de dragées et en saluant il avait l'air vieillot de quelque revenant du temps passé.
— Encore un amoureux, Bonne-Dame! dis-je en riant.
Bonne-Dame sourit délicieusement :
— Ils m'appellent ici Baronne! je vous demande un peu si ce n'est pas absurde.
— Oui : quoiqu'ils fassent, vous êtes Bonne-Dame? allez, rien que Bonne-Dame...
Alors Bonne-Dame me regarda doucement: elle pleurait presque :
— Si vous saviez comme je suis heureuse! J'ai reçu une lettre de Germaine, si bonne, si bonne!
Et c'était vrai : maintenant qu'ils étaient séparés pour toujours, les cœurs de la mère et de l'enfant battaient presque à l'unisson. Les mots affectueux étaient revenus. Tout était oublié, même l'absolu sacrifice de Bonne-Dame auquel on ne songeait plus.
— Si bonne ! si bonne ! répétait Bonne-Dame, et il semblait en vérité que ce mot s'attachât à elle. Sur ses lèvres, il prenait une adorable douceur ; son sourire le répétait ; on le lisait dans ses yeux, sur tout son grand visage impassible. A force d'avoir été bonne, elle s'était faite incarnation de la bonté !
— Ah! ah! Bonne-Dame, et votre gendre?
— Il ne fait toujours rien, répondit-elle avec un léger haussement d'épaules. Rien! Rien!...
C'est là l'unique irritation de Bonne-Dame contre la vie : M"" Lajudal ne fait rien !
— S'il croit que la République va craquer !...
— Chut, Bonne-Dame, iie parlez pas si haut...
— C'est vrai dans cette maison... j'oubliais... Et je regarde autour d'elle la chambre d"asile,
si proprette ! si reluisante, qui sera désormais toujours sienne... Plus de poussière! comme tout
brille ! Ainsi qu'à Châteaudun jadis, le Christ habillé en berger qui bénit un troupeau d'agneaux, est au chevet da lit. Devantla fenêtre sont deux petits pots de chrysanthèmes communs, remplaçant les plantes vertes adorées. 11 y a sur la cheminée une photominiature représentant Germaine et accroché au mur, voici le daguerréotype de M"^ Hatier. Par la croisée cependant, les arbres blancs de givre montrent leurs panaches grêles et là-bas, tout au loin, un soleil pâle enveloppe de lumières irisées les toitures blanches de neige.
— Voyez, dit Bonne-Dame, personne ne m'a oubliée. J'ai aussi reçu un mot de Féfé!
« Bonne Dame, dit cette lettre, je ne peux pas me maintenir si longtemps à la hauteur des fleurs de rhétorique, et comme il faut terminer sur une bonne impression (suivant les principes du cours) je vous souhaite le dégel et une heureuse année ! »
Hélas! ou est le rire de Féfé? Depuis que Bouby est partie, Féfé a cessé d'animer la maison de sa gaieté fraîche. On assure qu'elle a des idées de couvent : quand elle a trop envie de pleurer elle chante, comme si chanter empêchait le cœur de se gonfler !
Mais Bonne-Dame continue :
— On m'a même envoyé des vers, car ces messieurs s'amusent à faire ici de la littérature !
Bonne-Dame littérateur! qui s'y serait attendu? sa vie agitée s'achevant comme un sommeil que
bercent des triolets galautins et des madrigaux d'amateur à rimes invraisemblables :
Tout est froid, belle dame.
Dans l'hiver Seul mon cœur est de flamme,
Toujours vert !...
Oui, c'est le bonheur le plus simple, le plus inattendu, rencontré à un détour d'existence et à cette lieure où tout auprès d'elle semblait sombrer.
Alors je regardai longuement Bonne-Dame : regard d'amoureux ou d'enfant, comme on voudra. Ah ! cette bonté toujours bonne, cette flamme de dévouement qui la consuma, ce besoin de se donner qui exista pour elle comme le besoin de respirer ou de vivre ! — Sans doute, elle avait choisi la bonne part, et maintenant elle se reposait : comment se donner encore dans cette solitude ou son complet sacrifice l'a conduite ? Elle avait tant aimé qu'il ne lui restait rien.
Nous nous tûmes et nous semblions échanger en vérité mille choses affectueuses. Silence do rêve...
Tout à coup Bonne-Dame m'interrogea :
— Je vous fais mille excuses, mon petit, mais ne pourriez-vous me mettre aujourd'hui un mandat à la poste, à l'adresse de Germaine ?
— Un mandat, Bonne -Dame ? demandai -je étonné.
— Oui, nous avons ici une pension de trois francs par mois pour les extras. Que voulez-vous que je fasse de tan^ /"argent !
Elle n'acheva ^- "iint : une indicible émotion m'avait saisi, et tandis qu'elle m'examinait interdite, je me jetai à ses genoux, ne sachant plus que répéter ce surnom si doux, si aérien, qui est le sien :
— Ah ! Bonne-Dame ! Bonne-Dame !..,