Dans les Opéra
Il y avait toujours des hérétiques, on le savait, car ils menaient parfois encore grand bruit dans le monde; mais il suffisait aux particuliers, laïques ou prêtres, de les haïr en bloc les yeux fermés; aux gouvernements de les persécuter, de temps à autre, sans merci : — quant à les connaître, c'était l'afiaire des juges ecclésiastiques, des inquisitoires haereticae pravitatis, s'il s'en trouvait dont la curiosité plus consciencieuse tînt à distinguer au juste les variétés de dogme et les nuances de culpabilité de leurs victimes. On n'avait pas encore recouru aux chroniques écrites au temps où l'hérésie, nouvellement aperçue, inquiétait davantage l'Eglise moins puissante, et attirait l'attention étonnée des missionnaires et des docteurs. Les historiens du seizième siècle commencent à étudier ces documents originaux, mais ils s'y perdent. Ils ne prennent pas soin de s'éclaircir et de s'entendre au préalable sur les différentes appellations données, dans les textes anciens, aux sectes répandues en divers endroits de l'Europe, et en particulier aux Vaudois. D'où vient ce nom de Vaudois? C'était une question dont la solution préjudicielle était indispensable. Jean de Serres, — qui pourtant s'informe, et qui même a entre les mains un « vieil manuscrit albigeois », — cite, sans choisir, les deux principales explications que l'on donne : « soit que la plupart » d'entre eux u se soit retirée aux Vallées et montagnes de Savoie, Vivarets, Diois et Provence», soit qu'ils aient pris le nom de Pierre Waldo, « un de leurs plus renommés docteurs.» Et tantôt il considère les Vaudois comme les « restes » des Albigeois persécutés ; tantôt il représente les « Pauvres de Lyon, » — qui sont évidemment identiques aux Vaudois, — comme l'un des « ordres de religieux et moines » issus de « la grande dévotion » du treizième siècle et de l'école de saint Bernard'. Au con-
1. Inventaire général de l'histoire de France (1597), t. I, p. 137, 146, à propos des Albigeois, à l'année 1222. Cf. les mêmes idées chez Du Haillan, H/stoire générale des Rois de France (édition de 1615), t. I, p. 401, 438, 439, 522.
LIVRK DEUXIEME.
traire, le célèbre Nicolas Vignier assure* que les Vaudois ou Pauvres de Lyon ne prêchaient pas autre chose que les opinions, hérétiques au premier chef, implantées par Pierre de Bruys, disciple d'Abélard, et par le bénédictin Henri dans le Languedoc et dans la Provence.
De Thou lui-même n'en cherche pas plus long^ : il fait remonter à la même origine, il place à la même date, il juge de la même façon les hérésies albigeoise et vaudoise. Pour lui Albigeois, Cathares, Patarins, Pauvres de Lyon, Lollards, Léonistes, ne sont, sous des étiquettes diverses, qu'une seule et même secte. Il ne prend garde qu'à leur commune apparence, qui était, en protestant contre le faste et les vices des papes, de détacher les peuples de leur obéissance, et il s'en tire avec le mot du Livre des Juges que leur appliquait Grégoire IX : « Dive?'sas faciès, caudas ad invicem colligatas habent^. »
C'est une opinion que, du reste, dans le même temps, les préoccupations religieuses contribuent à enraciner. Les Réformés, poussés par ce désir de vieillir leur Eglise dont nous aurons plus loin l'occasion de constater l'étrange intensité*, cherchent de toutes leurs forces à ral-
1. Bihliothi}que hisloriale (1588), part. III, à l'an du monde 62i4.
2. Il parle des Vaudois à propos des exécutions de Cabrières et de Mérindol.
3. « Habuerat Valdus socium Arnoldum qui, diverse itinere. in Septimaniam descendit, et Albae Aurjuslan sive Helviorum olim dictae haesit; iinde Alhigaei, qui Tolosates, Riitenos, Cadurcos, Aginnates brevi tempore pervaserunt. Post Arnoldum, Speronus et Josephus successere aique ab iis Arnoldistae, Speronistae, Jusepini... aique alio nomine Gazari.... lia ab auctoribus aut fuutoribus illi cognoininali; a loco vero Pauperes Lu g dune uses, Albigei,... Passageni, Patareni, Lollardi, Turelupini, ac denique Gynici dicti sunt.n T. I, p. 186. (Suit le récit de la guerre contre les Albigeois.) Et c'est de cette souche que, selon lui, sont issus, après Wiclef et Jean Huss, les Luthériens : « Cum hue illuc ab eo tempore (c.-à-d. ?,ow?, hom^i^'W) dispersi ubique e.xagitarentur (Albigenses), tamen exstitere semper per intervalla, qui eorum doctrinam intermortuam i-enovarent : Joannes Viclevus in Anglia, in Boemia Joannes Hussus et Hieronymus Pragensis, nostra vero aetate, postqiiam Liilheri doctrina obvio tam multorum favore accepta est, reliquiae illorum ubique sparsae colligi, et, crescenle Lutheri nomine, vires et auctoritatern sïimere coeperunt, praecipue in regionihus Alpinis et provinciis Alpibus vieillis.» T. I, p. 187. — Cf. sur les opinions de ces historiens du seizième siècle et sur celles, qui sont analogues, de PauI-Émile, de Robert Gaguio, de Du Tillet, Bas.xage, Histoire de la Religion des Églises réformées (1690), t. I, p. 97, lis, 149-150, 198, 199.