‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 180 sur 329 · Cf. supra, p. 183 et notes · texte numérisé non relu

Cf. supra, p. 183 et notes

autres docteurs qui portaient en eux-mêmes la Réforme, et, dans leur tête, toute la tliéologie nouvelle?

Il en va de même pour l'établissement de l'Eglise anglicane. Sans doute, Henri VIII ni Cranmer ne sont point, au regard de la théologie, des autorités légitimes ; leurs sentiments ne font pas foi en matière de dogme, et leurs actes, théoriquement, n'ont engagé qu'eux. Mais il n'en reste pas moins qu'en fait ce sont ces deux hommes qui non seulement ont lancé, si je puis dire, et mis en train la Réforme en Angleterre, mais qui lui ont donné pour un assez long temps sa forme et sa direction. Leur entreprise, légitimée d'abord par le succès, et aussi par le concours, — volontaire ou forcé, peu importe, — d'un clergé docile et d'une portion, sympathique à leurs idées, du peuple et de la bourgeoisie anglaise, représente vraiment la première phase, constitue authentiquement la première manifestation de F « Eglise anglicane ». Et c'est pourquoi les démarches personnelles de ces deux hommes, et leurs opinions privées, et jusqu'aux passions impures qu'ils ont pu mêler à l'exécution d'une grande œuvre, tout cela fait partie intégrante et légitime de l'histoire du Protestantisme en Angleterre.

De même encore, lorsque Bossuet en arrive au Calvinisme contemporain, qui, depuis assez longtemps, n'avait plus le moyen de prendre conscience de sa situation spirituelle ni d" affirmer, en des assises solennelles, sa croyance présente, il était fondé à supposer que Claude et Jurieu, ces docteurs écoutés, ces champions applaudis du parti, en étaient aussi les représentants fidèles, les interprètes autorisés, et qu'ils traduisaient sincèrement, dans leurs écrits, la pensée collective de leurs Eglises muettes'.

Enfin quand Bossuet expose les controverses théologiques qui avaient provoqué le fameux Synode de Dor-

1. Bossuet dit de Jurieu {Uist. des Var., 1. XIII, n» ix) : « qu'il semble qu'on lui ail remis la défense de la cause, puisqu'on ne voit plus que lui sur les rangs.» Cf. sur cette autorité de Jurieu, Bayle, Hép. d'un nouveau converti à la lellrc d'un re'fuçjié français : << Celui qui a fait l'apologie de la Réforma-" lion, elc...)i Œuvres de Bayle, éd. de 1727, t. II, p. 569,

drecht et qui le remplirent, il ne sort pas de sa matière. Ce ne sont que des polémiques entre particuliers, sans doute, mais qui n'en attestent pas moins, d'une façon authentique, les hésitations laborieuses de la conscience calviniste sur les problèmes fondamentaux de la Grâce V L'histoire d'une religion serait assurément bien incomplète et bien fausse, si elle se réduisait à enregistrer les actes dûment accomplis, les déclarations formellement officielles, émanant soit d'assemblées extraordinaires, soit des pouvoirs permanents, investis d'un mandat régulier. Les discussions, les théories et les projets des particuliers, les protestations des minorités vaincues, les apologies et la propagande du parti qui l'emporte, les démarches et les paroles des hommes marquants, chefs d'école ou chefs de parti, tout cela doit figurer, doit compter dans l'histoire. Qu'auraient dit les critiqiies de Bossuet, qu'aurait dit Basnage par exemple, à qui eût prétendu, au nom d'une exactitude pharisaïque, l'obliger à restreindre l'histoire de l'Eglise romaine à celle des Canons des Conciles et des décrets ex cathedra des Papes ?

1. Quant à cette « doctrine de l'Antéchrist», que Bossuet traite un peu longuement, à notre gré, dans son treizième livre , les Protestants eussent été mal venus à y voir un hors-d"œuvre, puisque de l'aveu de Jurieu lui-même {Lelb'es pastor., t. m, p. 252), c'était «une aiïaire si importante, que, dans toute la Réformaiion, il n'y cii a pas une seule qui le soit davantage. » Cf. pp. 253-254 -, et plus haut, p. 156, n. 1.

Jurieu avait également attaqué, comme une digression inutile, les chapitres du livre Vil relatifs à la bigamie du Landgrave Philippe de Hesse, et aux décisions de Luther, de Mélanchthon et de Bucer, intervenues à ce sujet : « Voilà, disait-il, qui revient bien au titre et au but des Variations! » [Lettres pastor., t. ll[, 1. viii, p. 170). Bossuet n'eut pas de peine à répondre (IVe Avertissement n" iv) : « Quoi! ce n'est pa» innover et varier dans la doctrine que d'en changer un article sur lequel aucun chrétien, et pas même les Réformateurs, n'avait encore osé donner d'atteinte, et le mariage chrétien deviendra semblable à celui des Infidèles sans qu'on puisse imputer de variations aux auteurs d'une si étrange nouveauté... Je fais voir... ici que l'Église protestante est entraînée par un esprit d'innovation et ne laisse rien d'inviolable parmi les fidèles, pas même la sainte alliance du mariage.» — Nous verrons, en outre, plus loin (même livre, chapitre III, n» m) en quoi il était indispensable à Bossuet, au seul point de vue de V histoire propremeut dite, d'iusister sur ce fait, pour fixer un trait important du cçiractère de Luther.

Il est tontefois une partie de Y Histoire des Variations. et une partie fort considérable, dont le lien avec le dessein général de l'ouvrage est moins visible au premier coup d'œil : c'est cette histoire développée des Albigeois, des Vaudois, de Wiclef, de Jean Huss, des Frères de Bohème, qui remplit tout l'onzième livre, — un des plus longs. — « Voilà, dit Jurieu*, qui vient bien à propos des variations ! Cet article est de grand usag"e pour convaincre les ministres d'avoir varié ! » Et, de fait, au premier abord, il semble qu'on puisse appliquer, et plus justement encore, à cette exposition critique des principales hérésies des derniers temps du moyen âge , l'observation que fait un critique protestant^ sur l'histoire d'Henri VIII d'Angleterre, racontée par Bossuet au livre septième : « Par quel endroit peut-on bien s'en servir pour faire voir que la Réforme ait varié dans un temps où la Réforme n'existait pas encore? »

Mais c'est ici un des endroits où l'histoire de la controverse contemporaine est indispensable à connaître, pour comprendre comment Bossuet a conçu et exécuté son œuvre.

« Où était, disaient les catholiques aux protestants, votre Eglise avant la Réforme? Montrez-nous avant Calvin, avant Luther, des gens qui crussent comme vous, et que de tels croyants aient existé dans le sein de la chrétienté depuis l'origine du Christianisme. Montrez le lien ininterrompu qui vous rattache à l'Eglise des premiers siècles, par elle aux Apôtres, par eux à Jésus-Christ. Ce lien doit exister, à moins d'admettre que la société religieuse ne soit pas éternellement vivante et présente sur la terre, et que Jésus-Christ y soit descendu vainement. Or, de montrer ce lien, il vous est impossible. Vous fûtes des

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