Sr.FIMIPT, t. U, p
log-ien catholique ne cesse de le rappeler avec raison, les dog-nies changent. Bossuet connaît assez la fantaisie féconde et l'inépuisable variabilité de la spéculation humaine pour savoir qu'à travers le temps un système va se modifiant sans cesse. Il n'a nulle part la prétention de démontrer que le Dualisme des Albigeois du douzième siècle soit absolument identique au Manichéisme des contemporains d'Augustin'. Il ne se refuse point à reconnaître qu'il y avait dans le Catharisme moderne des croyances et des pratiques que Fauste d'Hippone n'avait point connues; qu'il en manquait d'autres, par contre, que les sectateurs immédiats de Manès considéraient pourtant comme essentielles. Il n'oublie pas non plus que, même au douzième siècle, tous les « nouveaux Manichéens » répandus dans l'Europe méridionale ne professaient pas le même symbole, et que, si certains d'entre eux s'attachaient rigoureusement à un Dualisme « outré »,
1. Hist. des Var., 1. XF, n» xviii : « Leur Eucharistie (celle des hérétiques d'Orléans) était... tout à fait du génie des Manichéens, quoiqu'on ne la trouve pas dans les anciens. >«... «Il ne faut pas s'élonner qu"on trouve de nouveaux prodiges dans une secte si cachée, soit qu'elle les invente, ou qu'on les découvre de nouveau. » N» xix : « Voilà de vrais caractères de Manichéisme. » N» xxviii: (< Mais comme les hérésies changent ou se découvrent davantage avec le temps, on y voit beaucoup de nouveaux dogmes et de nouvelles pratiques.^ N» XXX : « Ce que je remarque, afin qu'on voie les bizarreries d'une secte qui n'était pas d'accord avec elle-même et se trouvait souvent contrainte à démentir ses principes.» N» xliii : «... Ils n'en seraient pas moins Manichéens quand ils auraient adouci quelques erreurs de celte secte.-» N" l : «[Pierre de Vaucernai] rapporte Ips divers partis [qui divisaient la société des Cathares], où l'on voit toujours quelques caractères de ceux qu'on a remarquée dans le Manichéisme, encore que dans les uns il soit outré et dans les autres mitigé et adouci, selon la fantaisie de ces hérétiques. Quoi qu'il en soit, tout est du fonds du Manichéisme.» N" li : « Ce que Pierre de Vaucerniiy leur fait dire «les deux Jésus... est à peu près du même génie que les autres rèv'eries des Manichéens... Qui peut garantir tous les secrets et toutes les nouvelles inventions de cette abominable secte?» Ibid. : « Il est constant que ces hérétiques manichéens changeaient beaucoup... L'ignorance et l'extravagance ne demeurent guère dans un même état et n'ont point de bornes parmi les hommes.» N» lv : « On y voit partout très clairement les principes, les impiétés et tout l'esprit du Manichéisme. »
Cf. sur les différences entre le Manichéisme ancien et le Néo-manichéisme. ScHJiiDT, t. II, p. 255-260; Aug. Molimer, Revue historique, I.XIV (1880, LUI), p. 409, etc., et sur les variétés du Néo-manichéisme cathare, Schmidt, t. I, p. 69-70: t. II, p. 11, 52, 57, 63.
ce système était chez les autres assez « mitigé et adouci\ » Sur tous ces points-, le bon sens historique de Bossuet et sa finesse de théologien le servent mieux que ne servent Basnage sa raide et étroite logique et son exactitude formahste. L'auteur protestant s'en tient à la surface des choses quand il décide catégoriquement que « pour être manichéen, il faut : 1° établir publiquement deux Principes; 2" rejeter l'ancien Testament; 3° admettre la transmigration des âmes, adorer le soleil , recevoir un baptême de feu, célébrer une fête en l'honneur de Manès^. » Voilà ce que Bossuet pouvait appeler, du terme dédaigneux qu'il emploie souvent, «une grossière théologie. » Cartels étaient, il est vrai, les dogmes conséquents et les pratiques essentielles du Manichéisme ancien; mais cette hérésie, plus qu'aucune autre, — et surtout en se renouvelant dans les temps modernes, — eut des complexités, des métamorphoses, des replis de toute sorte. Pour s'y reconnaître, il fallait, tout ensemble, la clairvoyance défiante d'un docteur, ayant l'expérience des sophistiques adresses de l'esprit de secte, et la hardiesse d'un historien assez sûr de sa méthode ordinaire pour oser, au besoin, conjecturer d'autorité le sens caché derrière la lettre insuffisante ou trompeuse.
Mais s'il est légitime de supposer, malgré les données incomplètes fournies par Ebrard, Evervin, Pierre le Vénérable et saint Bernard, que les «hérétiques» dont ils
1. Ce sont les termes mêmes de Schmidt qui a, le premier, exposé nettement celte double direction de la doctrine cathare. (Ouvr. cité, t. II, p. 12, p. 52-57.)
2. Bossuet attribue justement aussi une certaine importance au rejet par les Cathares de l'intercession pour les morts; cf. Schmidt, t. II, p. 51; Ch. Moli- .MEH, Ann. de Bordfaux, t. V, p. 238, lexte cité sous le n» 26. — Sur le rejet total ou partiel de l'ancien Testament, cf. Risl. des Var., 1. XI, n»* xiv, xx, xxxv, xxx\ai, xxxvni, xuii, xlvi, xlvui, lu, lxv; Schaiiut, t. Il, p. 52, 61, 65; .VIouxiEn, ibid., te.\te citrt p. 2:\^, u"» 11, 12, 13, et p. 242 n. 1. — Sur l'aversion pour le cuite de la Vierge, cf. Hisl. des Var., 1. XI, n» xiv; Schmidt, t. 11, p. 41-43, 75; .Molimer, ibid., texte cité p. 238, n» 25. — Bossuet signale aussi l'absence chez les Cathares de tout culte des saints, la négation de la résurrection des corps, et entin ce fait que les Cathares croyaient à la damnation de saint Jean-Baptiste (1. XI, n» XLvm) : cf. encore Schmidt, t. II, p. 39-40.
3. Hist. de la Rel. des Égl. réf., t. I, p. 134; Uist. de l'Église, p. 1404 sqq.
parlent renouvelaient dans leurs dogmes, leur morale et leur culte, l'esprit et les principes dualistes du Manichéisme ancien, sait-on au juste qui sont les « hérétiques» dont parlent ces auteurs?
Basnage et Allix, — tout en s'évertuant à ruiner les témoignages sur lesquels Bossuet s'appuie et à révoquer en doute les inductions qu'il en tire sur l'existence de «nouveaux manichéens» au douzième siècle, — étaient pourtant obligés de reconnaître parfois qu'il y avait eu réellement, à cette époque, en Occident et spécialement dans le Midi de la France, des u Manichéens ». Et cet aveu, quelque pénible qu'il leur pût être, s'imposa d'autant plus inévitablement à eux, lorsque la publication, — dans le temps même où ils écrivaient contre Bossuet, — '• de plusieurs interrogatoires d'hérétiques jugés par l'Inquisition toulousaine, eut démontré « clair comme le jour'», chez les prévenus qui comparaissaient devant les tribunaux ecclésiastiques, une religion pleine de croyances dithéistes et de sacrilèges antichrétiens^ Mais on pouvait
1. H Luce meridiana clarius liquere videtur... » Ph. Limborch, Hist, Inqui- ,<;i(io7iis, 1. I, ch. viii, p. 30.
2. Cf. Bas.nagic, Hist. de la Rel. des Égl. Réf. (1690), t. I, p. 151-153, 160; Hist. de l'Église (1699), t. Il, p. 1400 sqq.; 1410 sqq. ; 1413, lilô; Hist. delà Rel. des Égl. Réf. (1725), t. Il, p. 177, 178, 186, 196; — Allix, Ancient churches of l'ii'dtnont (1690), p. 130 sqq.; 157, 158; Ancient churches of Albigenses (1692), p. 149-153, 160-172.
JuRiE-j [Lett.past., t. III, 1. x, p. 218) et Bas\age, dans la première édition de sa réponse à V Histoire des Variations, avaient annoncé, comme devant confondre le nouvel historien des Albigeois, certains documents originaux, jusqu'alors enfouis dans des bibliothtques privées, et qui, lorsqu'on tes mettrait au jour, vengeriiient, de la manière la plus éclatante, les prédécesseurs de la Réfurme dans le Midi de la France du reproche que les Catholiques leur faisaient d'avoir été dualistes. C'étaient les procès-verbaux authentiques des interrogatoires des Albigeois devant les tribunaux de l'Inquisition, Basnage donnait même {^Hist. de la Rel. des Egl. Réf., éd. de 1690, t. 1, p. 156 sq.) un extrait de ces documents qui lui étaient communiqués par le délenteur, « M. de Graverol, illustre académicien de Nîmes » (Cf. plus haut, p. 383, n. 1.) Et de cet extrait, apparemment choisi et isolé avec soin, il concluait que « les Albigeois étaient fort éloignés du .Manichéisme » et que « leur religion était semblable » à la protestante « dans tous les articles essentiels. » — Allix obtenait en même temps d'un libraire de Hollande communication d'un plus grand nombre de pièces du même genre qu'il avait en sa possession. .Mais il ne tarde pas à être embarrassé de l'emploi de ces documents, qui, au lieu de confirmer l'innocence des Albigeois, rendait leur « manichéisme » probable. Il se trouve dans cette situa-
toujours se demander où étaient ces « nouveaux Manichéens», dont l'existence paraissait désormais indéniable. Était-il certain qui/s fussent identiques aux dissidents si célèbres dans l'histoire sous le nom d'Albigeois? C'est là entre Bossuet et ses critiques le troisième chef du litige.
A vrai dire, sur ce point, il n'était guère possible à Bossuet de trancher définitivement le débat.
Comme il est aisé de le constater, les auteurs du Moyen âge sont loin d'observer un usage constant et une précision invariable dans les dénominations qu'ils donnent aux hérétiques de leur temps. L'un de ceux dont Bossuet se sert, ce prieur de Steinfeld, Evervin, — qui, tout effaré de la découverte qu'il vient défaire, dans son calme pays rhénan, d'hérétiques destructeurs de presque toutes les croyances chrétiennes, écrit à saint Bernard pour implo-
tion singulière d'être obligé de discréditer les documents nouveaux qu'il apporte et d'en coutester la véracité, alors même qu'il en vantait l'intérêt [Albigenses, p. 164-170). — Ce fut Ijien pis quand, en 1691, le P. Bunoît de Saint-Dominique, dans son Histoire des Albigeois et des Vaudois ou Barbets, en 1692, le professeur liollaudais et rélormé Philippe Limborch dans son Historia Inquisitionis, eurent publié intégralement la plupart de ces pièces. (Benoît, t. J, p. 267-296, Preuves; Limborch, Liber sententiarum inquisitionis Tolosanae, 1307-/323). Les croyances dualistes de la plupart des accusés en ressortaient si évidemment, que Limborch lui-même, malgré son visible regret de déranger la thèse protestante, était obligé de distinguer, comme Bossuet, les Albigeois et les Vaudois {lib. I, cap. vin, p. .30 sqq.), et, comme Bossuet encore, d'accuser les Albigeois d' « une sorte de manichéisme». — Basnage, en présence de celte démonstration, aurait dû taire cequ'il conseillait à Bossuet, au sujet précisément de l'onzième livre des Variations ; il aurait dùetracer les longs développements où il discutait le choix des auteurs sur lesquels le prélat s'était loudé, et contestait l'iuterprétalion que Bossuet avait dounée des renseignements fournis par eux. Il n'a pas, naturellement, cet héroïsme; mais sa méthode ne laisse pas que de se ressentir de ces révélations nouvelles. Il accorde, dès lors, sans chicane, et il y insiste, qu'il y avait dans le Languedoc et la Guienne un certain nombre de « manichéens » ; mais il persiste à soute.jir — et cela, contre Limborcfi, dorénavant, aussi bien que contre Bossuet, — qu'il y avait encore dans le Midi d'autres hérétiques, euuemis de l'Eglise catholique sans être sectateurs de Manès, et que ce sont là les Albigeois que le Protestantisme revendique comme ses ancêtres (hisl. de la Bel. aes Égl. réf., 1725, p. 174, 177, 178, IHU, 187, 190). «La dispute,» écrivait-il déjà en 1699, «roule uniquement sur cette question, s'il n'y avait point proche d'Albi une secte... différente des Manichéens, qui combattait l'Eglise romaine par les mêmes principes dont on se sert aujourd'hui contre elle, et qui avaient à peu près la même religion que les Réformés, Qu'on les appelle Vaudois, Albigeois, cela ne nous est d'aucune conséquence. »
rer le secours de sa doctrine et de son éloquence, — Evervin n'ose même pas se risquer à qualifier les erreurs inouïes qu'il lui dénonce'. Saint Bernard, à son tour, après les avoir étudiées, ne sait de quel nom flétrir^ une hérésie dont son érudition ne connaît pas l'auteur. Les autres chroniqueurs ou théologiens désignent ces nouveaux errants par des noms variés Ils les appellent Cathares, — s'ils se décident, comme Eckbert, à y voir la postérité probalîle des Manichéens dont saint Augustin est plein, — Poplicains, — s'ils les assimilent à des hérétiques plus récents, les Pauliciens, que Viilehardouin et les Croisés avaient retrouvés dans l'empire grec'. Ou bien, — sans en chercher plus long et suivant l'usage des pays où ils écrivent, — ils leur appliquent les sobriquets populaires de Tisserands ou de Bonshommes, parfois même de Vaudois. Il est donc toujours possible à la rigueur de se demander quelle est exactement la secte de laquelle les anciens auteurs veulent parler.
Basnage et Allix, bons avocats, n'y manquent pas*. Bossuet a reconnu et étudié dans l'onzième livre une se^te séparée et ennemie de l'Eglise romaine, qui avait soutenu, selon lui, à la fin du douzième siècle, des erreurs assez inoffensives ^ et qui, en tout cas, n'a pas
1. Il en est de même cI'Ébrard de Béthdne, dans son Antihaeresis. Cf. plus haut, p. 393, et plus loin, p. 416, n. 2 et p. 418, n. 3.
2. Mabillo.v, Analecta, éd. de 1723, p. 474. [In Evervini Epist.ad Bernardum Annotatio.)
3. << Uaerelicorum qiios alii Catharos, alii Patrinos, alii Publicanos, alii aliis noininibus vacant...» Conc. Later. (1179), cité par Schiudt, t. I, p. 83, n. 2.
4. Hist. de la Bel. des Êgl. réformées, t. I, p. 101, 152, 196, 198; Hist. de l'Église, t. II, p. 1409, p. 1415 (à propos des textes d'Ébrard de Béthune et de Pierre de Vaucernay); p. 1416 (à propos du témoignage de saint Bernard); p. 1422, 1424; Hist. delà Rel. des Égl. réf. (1725), t. II, p. 224, etc.— Cf. Allix, Albigenses, p. 140-143 {à. propos de la Conférence rupporlée par Bernard de Foutcaud, et qui s'applique, selon Allix, non aux V'audois, mais aux Albigeois). Allix s'accurde avec Bossuet en ce sens qu'il n'attribue pas aux Albigeois et aux Vaudois la même origine (p. 114 sqq.), et que même «les rites et les cérémonies» dts Albigeois dilîèrent, à son avis, de ceux que pratiquaient les Vaudois (p. 160-171). .Mais il leur attribue les mêmes croyances. Cf. p. 170- 172, et Ancient Churches ofPiedmont, p. 158.
p. Voy. ci-dessus, p. 240^243.
donné du tout dans les inventions dualistes : les Yaudois. Ces Yaudois, « M. de Meaux » les distingue des Albigeois. Il a tort. Il faut les confondre avec eux. « Ce n'était qu'une même secte, unie par la même religion, par les mêmes intérêts et dans le même lieu*. » Donc tout ce que dit Bossuet, pour décharger les Vaudois de l'accusation de « manichéisme, » doit s'étendre et s'appliquer aux Albigeois. Rien de ce qu'il dit pour convaincre certains hérétiques de ce temps d'avoir été quasi manichéens n'intéresse les Albigeois et ne retombe sur eux, pas plus que sur les Vaudois. — C'est dans cette chicane dernière que Basnage et Allix se retranchent.
Querelle de définition et de mots, on le voit, et querelle alors insoluble-. Bossuet avait bien essayé, par avance, de pourvoir à cette objection en essayant d'établir que la secte des hérétiques, qui plus tard furent appelés Albigeois, était de beaucoup antérieure, même dans l'Europe occidentale, à Pierre de Waldo ; — que les hérétiques brûlés à Orléans sous le roi Robert, les hérétiques découverts autour de Cologne par Evervin et par Eckbert, enfin Pierre de Bruis et Henri étaient déjà des Cathares identiques aux sectaires toulousains^. — Mais, sur tous ces points, faute de documents nombreux et sûrs, ses assertions ne s'imposaient pas avec une évidence invincible'.
Et cependant, — même en laissant de côté cette question obscure des origines de la secte néo-manichéenne, — il est aisé de voir que l'hypothèse de Bossuet, lorsqu'il reconnaissait ces néo-manichéens dans les Albigeois, était dès lors plus plausible que l'hypothèse contraire de ses critiques.