CHAPITRE CINQUIEME
tiques de Jurieu, — nous en avons eu déjà les preuves, — ne se heurtent aux mêmes incertitudes et ne participent, eux aussi, à la même évolution. Seulement ils y mettent moins de bonne volonté et de franchise. Avec son zèle fervent, très insoucieux de se contredire lorsque l'intérêt de la cause est en jeu; avec son intuition fine et mobile des dangers prochains et des points menacés; avec son imagination éprise des inventions aventureuses*, Jurieu a plus vite fait que les autres de se détacher des idées anciennes, et il est plus hardi et plus enthousiaste que pas un à faire l'essai de moyens nouveaux.
Reste à savoir si nous avons le dioit d'attribuer sans témérité à ÏHistoire des Vcn'iations une part appréciable d'influence dans cette évolution réelle.
Le succès que nous avons vu qu'elle obtint, — succès brillant, lointain, durable, — est une première présomption qui nous y autorise. Et nous serions peut-être plus disposés encore à présumer son influence si nous ressentions mieux tout ce qu'il y avait, vers cette fin du dix-septième siècle, de surexcitation d'esprit, chez les hommes éclairés des deux grands partis religieux en présence.
Dans ces années qui suivent la Révocation, plus encore que dans celles qui la précèdent, des deux côtés les passions naguère endormies, presque éteintes, se raniment et remontent à un état aigu. On croit que ce vieux duel des deux religions va se trancher demain, qu'un coup d'éclat va clore cette lutte renouvelée. A cause du Catholicisme et du Protestantisme, tout le système politique de l'Europe s'ébranle : et beaucoup de gens se
de Meaux, Chaltfepié, Dictionnaire, art. Jlrieu, rem. EE, et sur cette interminable controverse, rem. GG.
Enfin, sur tous ces points, voir Eue Sauri.n, Examen de la Théolofjie de M. Jurieu (1694), 2 vol. in-8»; spécialement t. I, passim.
1. « Ses opinions, disait Bayle, sont sujettes à de si grandes vicissitudes qu'on ne peut guère deviner ce qu'il croira d'ici à deux ans. » Enlrel. sur la Cabale chimérique, Œuvres, t. If, p. 658. « Vraie girouette de religion qui tourne à tout vent de doctrine. » Ibid., t. II, p. 661. Cf. E. Salrix, ouvrage cité, préface. . .
figurent que c'est par la politique, par Tentremise des souverains, par les moyens temporels que se dénouera le problème religieux : — Bossuet s'assure en Jacques II et en Louis XIV; Jurieu et Burnet comptent sur Guillaume d'Orange. — Mais à d'autres heures, c'est en la force des raisons et des idées que l'on espère de toute son âme. Leibniz et Bossuet travaillent avec candeur à l'éclaircissement des controverses; Jurieu rêve d'un Louis XIV ouvrant les yeux à l'Evangile et mettant sa toute-puissance au service de la « vérité » calviniste. Dans cette effervescence des sentiments, et par une conséquence naturelle, les attentions, aussi, sont singulièrement éveillées. On se tient à l'affût de tout ce qui sort des plumes ennemies. De chaque côté, les ouvrages marquants des controversistes du parti opposé sont avidement reçus, soigneusement médités, discutés de bonne foi. Et il en résulte que, — malgré l'attachement partial et entêté de chacun à sa doctrine, ^ — chacun, cependant, s'ouvre forcément, dans une certaine mesure, aux idées de l'adversaire, travaille à les comprendre et à s'en pénétrer, ne fût-ce que pour en mieux découvrir le faible. Ce n'est pas aux époques de froide et calme discussion, d'opinions moyennes et modérées, que les doctrines adverses ont le plus de chance d'agir les unes sur les autres; c'est davantage aux temps de convictions ardentes, — où de longues polémiques ont mené les principes hostiles jusqu'à leurs conséquences dernières, — où chaque doctrine, approfondie à la fois par ses contradicteurs et par ses partisans, a donné tout ce qu'elle contenait, — où enfin la chaleur même des esprits les rend plus malléables, si j'ose dire, et plus plastiques.
Mais ce qui nous permet, d'une façon précise, de voir dans VHistoire des Variatio7is un des facteurs de l'évolution qui se déclare, à partir de 1688, dans la controverse protestante, c'est que les auteurs, qui en offrent à l'observation historique les symptômes, sont justement ceux dont l'esprit est tout plein alors de la grande œuvre de