CHAPITRE IV
talent les luthériens à la communion avec eux, aient refusé d'y recevoir les indépendantSf qui étaient une secte cjui prétendait ne relever d'aucune égli:^e, et coniposcr la leur à eux tout seuls. Apparemment ils les auraient admis, si les indépendants avaient consenti à se placer sous le patronage de quelque prince. Ce n est (juc cela qui leur manquait, et non pas une autorité ecclésiasticiue.
Car Jurieu reconnaît d'ailleurs à tout groupe d'hommes le droit de se constituer en église quand il lui plaît (1), et d'ailleurs « toutes les églises sont naturellemeïit lihreset indépendantes les unes des autres r2) ». Que faut-il en elTet. selon lui, pour constituer une église ? Que (juehjues personnes s'assemblent, se donnent des ministres par la voie de l'élection, et consentent à écouter leur parole et à recevoir la discipline ([u'ils leur donneront. C'est une institution purement humaine. L'idée d'une église i\uï prétend tenir son existence de Jésus-Christ et des Apôtres, lui parait un reste de papisme et d'aniichristianisme. Ia» peuple a, selon lui, iia^ droits primitifs et inaliénables, en vertu desi|uels il peut, quand il lui plaît, .<e ranger sous une autorité ou civile ou religieuse, sans (jue personne ail sur lui aucun pouvoir autre (|ue celui qu'il confère par sa volonté.
C'est leprincipede la souverainei»' ahs(»lue du peuple, reconnu aussi bien dans la religion que dan> l'IOlat civil, (jhiand nous verrons cette souveraineté p«)pulaire devenir le principe de toutes les institutions et la lui unique de toutes les sociétés, nous saurons qu'elle est sortie de
V) I*. in».
% liOSSULT ET LL l'IlOTESTAN TJSME
hi i(He de Jurieu. comme Minerve de celle de Jupiter. C'est ce qu'on ne sait pas peut-être assez généralement. Ceu.x qui croient que la source en est dans le Contrai social de .Jean-.hicques Rousseau, n'ont pas observé combien le philosophe de Genève a emprunté d'idcos à Jurieu, et combien les théories de ce ministre ont tenu de place dans toutes les doctrines révolutionnaires qui ont fait depuis deux siècles leur chemin dans le monde.
A ne considérer que les croyances religieuses, (juci homme a plus que lui affranchi (en théorie) les esprits de toute autorité ! Il veut que la foi, pour chaque homme, naisse exclusivement des Écritures Saintes lues par chacun en pleine liberté. — Mais, lui objectet-on, si le particulier à qui Ton donne l'Écriture à lire, n'y apporte pas d'abord la foi, quel fruit en tirera-t-il 'i Car, pour qu'il les lise comme divines, il faut qu'au préalable on les lui ait tait reconnaître pour telles. Autrement elles ne lui diront rien, et au lieu d'y voir la parole de Dieu, il y verra tout ce qui lui plaira. « A (juoi, demande Bossuet (non pas malicieusement, mais fort sérieusement), un lecteur non instruit reconnaitrat-il, par exemple, le Cantique des Cantiques d'avec un livre profane, ou sentira-t-il la divinité des premiers chapitres de la Genèse (1) ? » Mais de telles questions ne sont pas pour embarrasser Jurieu. Selon lui, la conscience goûte naturellement la parole divine, et « on « sent la vérité comme on sent la lumière (juand on la « voit, la chaleur quand on est auprcs du feu, le doux « et l'amer quand on en mange (2) ». On peut donc s'en
il) Livre XV, n» cxiv.
(2) Page 130, n» cxu.
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rapporter à la nature, car il y a, si l'on en croit ce ministre, un sens des choses divines coname un sens des propriétés des corps. Miilheureusemcnt beaucoup de personnes ne se sont jatnais apen.ues qu'elles fussent douées de ce sens-là; et Bossuet ne s'y iie pas. Il est nécessaire, selon lui, (jue nous soyons avertis par TKi^lise du divin que nous devons trouver dans l K«Titure, après quoi l'Écriture pourra nous enseigner la parole de Dieu; et encore faudra-t-il c^ue le sens que nous y devons trouver nous soit montré par l'auto^'ité de l'Eglise : autrement, que d'erreurs possibles ! Mais le ministre prétend (jue l'Ecriture par elle-même est parfaitement claire et suffisante pour tous, quoique ceci ne soit pas démoiitré par l'histoire des controverses religieuses, qui ne paraissent pas prouver que tous, ignorants et savant^, aient toujours entendu l'Écriture d'une façon idenli(jue.
Bossuet et Jurieu ne sauraientdonc s'accorder sur Tusage à faire de l'Ecriture, puisque l'un veut (lu'elle fasse à elle toute seule l'éducation des fidèles, tandis (lue l'autre croit indispensable (junne autre éducation, celle do riOglise, appienne aux fidèles l'u.-age cjuils doivent faire de ['l'^-rilure.
Le débat entre eux renaît toujours des mêmes principes. Jurieu fait toujours sortir l'ordre de la souveraineté absolue de cha(iue particulier; Bossuet, de l'autorité (pli réside dans un graïul corps éclairé d'en haut par la p«iri)éluiié d'une révélation divine. Jurieu airrnnchit l'homme juscjua faire de chacun une puissance qui se sufiitàelle-mème. Sonadversiiire intrinluil partout la discipline sous l'autorité suprême du Tils de Dieu et du
S;iint -K^prit . Ia's caractères épris d'une indépendance illimitée vont naturellement du côté de Jurieu; ceux qui sont plus timides ou plus persuadés de leur insuffisance, se rattachent avec confiance à Bossuet, (jui est lui-même le plus docile des hommes, comme Jurieu en est le plus entreprenant et le plus audacieux. Le premier ne se pique, en matière religieuse, (jue de marcher toujours dans la voie tracée par le consentement fîénéral de f Kglise ; le second écoute avant tout son inspiration personnelle, et ne craint pas même de se contredire, quand une idée nouvelle se présente à son esprit. En un mot, l'un a le génie de la division, l'autre celui de f union. Si Jurieu travaille à des rapprochements entre les diverses communions, c'est pour autoriser simultanément des doctrines inconciliables, favoriser toutes les nouveautés, et les liguer contre f Eglise romaine. Bossuet voudrait faire rentrer dans le sein de l'Ëglise catholique toutes les églises dissidentes, afin d'en former, par l'union des esprits et des cœurs, une famille où tous, avec un parfait accord, soient, selon l'expression consacrée, les vrais membres de Jésus-Christ, et ne composent qu'un seul corps. Il n'aspire qu'à cette paix toute sainte, quoiqu'il se voie, selon les inspirations de sa conscience, obligé de se tenir sans cesse sur la brèche et de combattre sans relâche.
Il n'avait pas terminé son Histoire des Variations, qu'il était appelé à de nouvelles luttes par l'infatigable activité de Jurieu, qui se chai'geait à lui tout seul de réveiller l'ardeur des protestants pour la querelle qui datait déjà d'un siècle et demi, et de laquelle plus d'un sans doute était fatigué.
ciiAiMTin-: V
LES AVEKTll-tjEMENTS AUX TROTESTANTS (1).
Ce fut SOUS la forme de Lettres pastorales que Jurieu entreprit une j^ucrre à outrance contre l'evcque de Mcaux, dont l'inlluence ^grandissante inquiétait son esprit alarmé par de nombreuses défections dans le parti protestant. Hossuet répond à ces Lettres par une suite d'Avertissements aux protestants, h partir de 1680.
m Le seul ipii se fasse entendre parmi vous depuis tant d'an- II- • >., rcril Hossiioi au peuple des n'iornit^s (I), et à qui, i>ar uu si grand silence, luus les autres scuiblenl laisser la défeaso do votre cause, c'est le ministre Jurieu, (]ui, outre qu'il est l'Vi'iu i\v toutes les qualités i\\ii donnent de l'autorilù dans un parti, rainislre, professeur en thfologie \2), l'orivain fameux parmi IfS siens, qui seul par ses prétendues Lettres pastorale^y
.\ I', ■.■„.,., \,^rl,..,,^f^t aux Protfstants, \oa\c XV, p. isi.
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tri* Juricu. dniil il ne m^niee pa« le rararl^rr. Celle note, dit-on. est une
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100 nOSSUEl" ET LE PROTESTANTISME
oxtn'cc lu loiiclioii de paslcur diuis un lroLi|itMii (lispersc', ajouto Ji tous ces tilres celui do prophète par la témérité de ses prédictions : mais en même temps il n'avance (jue des erreurs uianifostes : il lavorise les sociuions ; il autorise le fanatisme, il n'inspire que la révolte, sous prétexte de flatter la liberté ; sa politique met la confusion dans tous les Etats... »
Jurieu, ii partir de sa sixième Lettî^e pastorale (lH89j, attaqua résolument Vllistoire des Variations ; et d'abord il entreprit de ruiner le fondement de ce traité en niant (jue la doctrine de l'Eglise catholique fût aussi ancienne et aussi constante que Bossuet le prétendait en l'opposant aux variations des églises protestantes. L'argument eût été excellent, si Jurieu avait pu établir sa tlièse, à savoir que la doctrine catholique se fût formée lentement et après beaucoup d'hésitations. Puisque, dans ce siècle-ci encore, les ennemis du catholicisme n'ont pas dédaigné d'emprunter à Jurieu ses accusations, il n'est peut-être pas hors de propos de remarquer que Bossuet y a répondu très diligemment et, ce nous semble, péremptoirement, dès son premier Avertissement. Qu'on appelle ses réfutations des sophismes, ce n'est pas assez faire : il faudrait les qualifier de TTien* songes, si l'on prétend les ruiner : car ce sont des faits et des textes, qui sont vrais ou faux ; et l'on n'en viendrait à bout qu'en prouvant que Bossuet est un imposteur : autrement il faut renoncer à soutenir la thèse de Jurieu.
Celui-ci a bien eu l'audace d'accuser l'évêque de Mcaux d'ignorance grossière, de témérité prodigieuse, et même d'impiété : mots faciles à imprimer, et (jui font de l'effet sur les gens crédules et prévenus; mais encore faudrait-il les appuyer sur quelque chose de solide. Il est même plaisant que Bossuet soit qualiliéd'mpie pour