CHAPITRE V
Que ne l'abandonne-t-il donc à sa stérilité d'esprit, au lieu de lui suggérer des réplicjues en le réfutant ? Car quelle personne sensée, dans son état calme, peut croire ({u'en effet les catholiques rendent à la créature, c'està-dire aux saints et aux martyrs, un culte divin ? Nous n'ignorons pas tout ce que la haine et la malice peuvent ramasser pour fonder en apparence cette accusation ; mais un savant comme Jurieu, et un théologien, peutil de bonne foi défigurer ainsi des actes do pieté, peutêtre indiscrets, des bonnes gens, afin d'en faire un grief contre l'Kglise catholique assez grave pour justilier et rendre nécessaire un schisme ? Est-il donc si malaisé, pour les personnes scrupuleuses et délicates i\ue ces choses choquent, de passer en détournant la tête, et de plaindre doucement la simplicité de ces prétendus idolâtres ? Non, mais on voit le parti que le mini>tre en tire, etcjue, s'il n'avait à son service ce texte inépuiasblede déclamations, il ne saurait plus sur (juoi déblatérer et invectiver. Il faut donc, pour la commodité de M. .lurieu, que les catholiques soient idolâtres : ils auront beau dire.
« Idoliitror, nipoiul liossuol (l), c'est rendre les honneurs divins ii la (^ri-aliirc ; c'psI, dis-je, transporliT à In cn-nture le nillf fju'nn doit à Dioii. Or est-il, qu'il esl uiauifoste «pio nous no If faisons pas, <'i uo lo pouvons pas faire selon nos principes ».
Lù-dessus, il entre gravement dans la démonstration de cette impossibilité, comme si les outrages de Jurieu exigeaient une léfutation méthodiciue. .Mais Hossuei savait bien ce (ju'il faisait : derrière le n)inislre \iolenl
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1 l(i BOSSUET KT 1-K l'UOTESTANTISME
et ctnporté, il cLilendait la foule de ses prolestants, (jui se trouvaient eux aussi trop heureux de recueillir de la bouche de leurministre de? accusations odieuses et commodes à lancer contre les catholiques. 11 n'y a pas d'accusation ridicule qui paraisse déplacée dans les haines de partis, et surtout de sectes religieuses. C'est pour ce peuple prévenu et passionné, mais peut-être maniable, que le grand évcque entre dans ces discussions trop consciencieuses, au lieu de s'en tenir au mépris.
Tout d'abord, il leur apporte la définition du concile de Trente, sur lequel les ministres protestants ne raisonnaient guère avec calme. Or ce concile dit qu'invo- (juer les saints, c'est les «< inviter à prier pour nous, afin d'obtenir la grâce de Dieu par Notre-Seigneitr Jésiis- (lirist ». Ce n'est donc pas attribuer aux saints une puissance divine» ce que Bossuet prouve très méthodiquement (1).
llexpUque ensuite avec le même soin, que les saints ne sont puissants que par leurs prières ; et pourquoi leurs prières sont efficaces auprès de Dieu.
Ces explications suffiraient sans doute pour terminer le débat, si l'adver.^aire n'était pas de ceux qu'on ne peut jamais faire revenir. Bossuet croit donc nécessaire de traiter le sujet à fond. C'est un petit traité complet de la doctrine de l'Église catholiciue sur Tintercession des saints et sur la médiation de Jésus-Christ. Car il faut, à ce qu'il pense, rendre raison aux protestants des sentiments dans lesquels les catholiques invocjuent les saints, du caractère des prières qu'ils leurs adressent, et de la manière dont ces actes de piété se concilient avec
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la loi en Uiuu (.a en Jésus-Chiist, atiii (jue la rigide censure des réformés n'y puisse rien trouver qui la scandalise justement.
D'abord il prouve par les témoignages les plus vénérables, (jue les fidèles ne demandent aux saints que de prier Dieu pour eux et avec eux : et qu'on n'attribue à ces intermédiaires aucun pouvoir propre, si ce n'est (lu'étantdu nombre des amis de Dieu, ils ont lieu de compter sur un accueil favorable de sa bonté, puis(|uil s'est laissé Héchir par les prières de Moïse, au point de ne pouvoir lui refuser la grâce de son peuple, quoic^u'il eût déclaré le dessein de le punir M).
« Mais Moïse l'cmpurle coiiire lui, et lui arraclio, pour ainsi dire, des mains la j/râco «jn'il lui deinande; en un mol, la foi poul toMl jusqu'à transporteries monlaf^'nos. '»
Mais voici ce qui scandalise le plus les reformés :
.< On prt''supposo, dlsont-ils, en i)riant les saints de tant dVndroils <l«î la lent', qu'ils oui l'oreilii" partout et qu'ils ronuoissent le secret des cœurs ; ce qui est Ifur altribufi" une pn-ro- K'ativo divine (2). »
I(M Hossuet oppose à Jurieu un autre ministre protestant : c'est Daillé, (|ui a célébré le ministère des aoges :
•• ils voient, dit-il, le péril de chacun de nous, ce que chaque lidèle (*raii:l, ce qu'il di'sire, cr qu'il domande. parce «piMs sont pri'scns sur la loirc et nulles au milieu dr nous. •> « Dadlc deinaud)' hossuet, en tait-il des dieux en leur donnant tant de coiinoissiunr^ et tie n ' ' ^irs, et il e
qui nous touche en pii t s > «Ion»' pi: ii
d'égaler les saints à l)i«>u, pour leur faire entendre nos vœux. Il ne faut que l«>s éi^'aler aux an;;es, qui savent nos prières,
il N. Xiv. |.. »i:i.
{jui k>s présentent à Dieu, qui les moltout sur l'autel céleste devant le trône do Dieu comme un présent agréable. »
Par cet échelon, que lui présente un tninistre protestant, Hossuet rapproche les saints du ti'ône de Dieu. Mais Jurieu l'attaque ici au sujet de Jésus-Christ, et lui reproche (lail ne voit aucune dillerence entre le culte du Fils de Dieu et celui des saints, et le défie de lui en montrer aucune (1). C'est ce qui donne à Bossuet l'occasion de distinguer l'intercession des Saints de la médiation du Sauveur. Les saints prient, tandis que le Fils agit par lui-même. « Il est, dit en(îore Daillé, dispensateur et distributeur des grâces de Dieu ; mais il les donne avec autorité comme Seigneur, parce qu'il « les a méritées par son sang. » En se servant des propres paroles et des raisonnements de Daillé, qu'il fortifie de la doctrine de saint Thomas, Bossuet compose une belle et éloquente théorie de la médiation de Jésus-Christ, et laisse bien loin les chicanes de Jurieu au sujet des saints.
« Quoi qu'il puisse dire, conclut-il, il sait bien ({ue le vrai Dieu que nous adorons n'est pas le Jupiter des païens (2), »
Certes Jurieu le sait bien, et Bossuet aurait pu se dispenser de lui développer à la face une comparaison de la théologie chrétienne avec la théogonie de Platon ; mais nous savons aussi pourquoi il se croit obligé de lui étendre à satiété la réfutation des calomnies que le ministre lui présente de môme. Peut-être ces discussions, qui nous paraissent superfiues, avaient-elles leur utilité, d'autant qu'il ne manque pas dans ce temps-là (et depuis), de personnes qui prétendent que Bossuet n'a
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(2)N. XXU, p. 350.
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rien pu répondre à Jurieu. Que diraient ces critiques, si en etfet il avait dédaif,mé deMui répondre ? Mais quel travail que d'avoir toujours la plume à la naain pour réfuter de pareilles atlaque•^ ? Jurieu imposait beaucoup à ses contemporains par son intari>sable fécondité; il étaii bon de dissiper ce prestif^e et de réduire au néant ces accusations si enflammées et si obstinément renouvelées.
Quatrième Avertissement.
Le ministre Jurieu, dans sa lettre VIII, avait voulu disculper Luther, Bucer et Mélanchthon, qui autorisèrent, comme on la vu plus haut, le landj^rave de Hesse à prendre une seconde fenmie en gardant la première. Revenant à son principal objet, qui était de prouver contre Bossuet, que les croyances de l'I^glise catholique ne sont pas invariables, il reprochait à l'auteur de VHisloire des Variations d avoir donné place dans son livre à l'aventure du landgrave :
« Cela ne fait rien, dit-il, pour prouver que les vériiez venuéz lie Dieu obiieiuK^nt «l'abord toute leur perfection ».
Bossuet ne se donne pas la peine de lui répliquer que l'intempérance du landgrave et la complaisance des trois granils chefs de la Ri'forme ne prouvent rien contre limmutabilité des vérités divines ; et <|ue Jurieu aura beau dire, le prince et les trois docteurs qui furent les colonnes de la Réforme, demeurent responsables d'une violation scandaleuse des lois du mariage.
Le tninistre voudrait bien trouver des arguments
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théolo^iques en hnir l:iv(»ur ; mais il se jette d'abord sur les récriminations. Dans un langage passablement cyni(iue, et t}uc liossuet ne copie pas, dit-il, sans routr'w (1), il accuse l'Eglise romaine de donner des «« dispenses des crimes les plus affreux », et le Pape de « signer des indulgences pour tous les incestes et toutes € les infamies » (2).
Bossuct le met au défi de produire les sources et les témoinages de pareilles affirmations ; et il est vrai qu'on a de la peine à deviner à quoi il peut faire allusion, à moins que ce ne soit à des contes ramassés dans des recueils satiriques (3). Bossuet s'étonne de la confiance du ministre dans la crédulité de ses lecteurs; mais enfin il s'agit de trouver des raisons pour justifier les réformateurs qui ont autorisé la polygamie du landgrave. Les arguments plus ou moins captieux du ministre (nous ne disons pas ses sopliismes^ce mot flétrissant étant réservé par les protestants pour Bossuet), ne nous intéresseraient guère, s'ils n'avaient donné au grand docteur l'occasion
(2; 11 parle spécialement de mères coupables d'inceste avec leurs lils, de frères avec leurs sœurs, etc.; comme si rien n'était plus commun dans rKglise romaine que les Œalipes et les Jocasles. Mais nous connaissons assez son caractère et ses sentiments pour savoir ce qu'il en faut penser.
'3) Si Jurieu était connu j)Our un grand lecteur d'ouvraj^es |)rofanes et romanesques, j'oserais presque atlirmer qu'il a pris sa table de mères, de lils, de frères incestueux, absous par l'Eglise romaine, dans un des contes de la Reine de Navarre, tant ses expressions s'y ajustent h\i'n (Heptamcroii, III'' J., Nouv. XXX). Peut-être encore a-t-il rencontré sa fable dans VApolixiie pour Hérodote d'Henri Estienne, qui fourmille de contes graveleux ou scandaleux, ramassés partout pour diffamer les catlioliques. Peut-être aussi dans (pielque recueil italien composé contre les Borgia. Quoi qu'il en soit, c'est dans quel(|ue amas méprisable d'anecdotes, que Jurieu a trouvé ce qu'il ose donner comme des faits ordinaires (le la discipline de l'Eglise romaine. Il n'a pas désigné ses sources, et comment aurait-il eu le front de les nommer? Il lui était pins avantageux et plus commode de proliter du crédit prodigieux dont il jouissait dans sa secte, où tout ce (|n'il |touvait insinuer contre les callioli(|ues passait sans examen pour vérité.