CHAPITRE X
La direction convenait-elle au génie de Bossuet ?
I. — 11 dirige quelques religieuses : la sœur André, M"^ Cornuau, M-^^ de Mans, M"'"^ d'Albert et de Luynes.
II. — Esprit de la direction de Bossuet. — Discrétion : II veut qu'on se passe de lui, et fortifie le jugement et la volonté. — Elévation ; il subordonne tout a l'amélioraliO'i morale.
III. — Les Elévations sur les Mystères et les Méditations sur VEoatLgile.
La prédication, la controverse, les fonctions épiscopales se partagent la vie de Bossuet : occupé des intérêts généraux de la religion, dévoué aux besoins communs des fidèles, il n'a guère le temps de regarder les individus. 11 entreprend quelq lel'ois de convertir des hérétiques ; il ne s'agit en somme que de leur présenter de vive voix les vérités qu'il a exposées dans ses livres, et les conversions individuelles ne sont que des épisodes de la controverse générale, oli il éprouve la force des
arguments. Mais quant à diriger les catholiques, à se faire le témoin assidu de leur conscience, le guide toujours présent de leur conduite, je ne vois pas qu'il s'en soit souvent chargé, il avait bien autre chose à faire. Dans ses dernières années seulement, à Meaux, il consentit à répondre à quelques religieuses qui mettaient leur salut entre ses mains, et voulut bien assurer leurs pas dans la rude voie de perfection où elles marchaient. Quel que soit l'intérêt des lettres qu'il leur écrivit, ne doit-on pas regretter qu'il n'ait pas eu plutôt à diriger quelques-uns de ces hommes que leur goût et leur fortune attachaient au monde? Quel spectacle pour lui que l'âme d'un ministre et d'un courtisan ! quelles découvertes n'y eût-il pas faites, dont il nous eût fait profiter ! mais qu'il eût été intéressant aussi de voir Bossuet engagé à leur suite dans toutes les affaires du siècle, mêlé par leur moyen à la vie du monde, à la politique, et jugeant l'activité humaine dans son train journalier ! N'est ce pas là qu'on aurait pu juger dans quelle mesure son christianisme pouvait s'accommoder à re>prit de la société civile, aux besoins de la civilisation molerne? Cependant ne nous faisons pas d'illusion : nous avons moins à regretter qu'on ne pourrait croire, et nous pouvon«' savoir ce que Bossuet, directeur de conscience, eût dit aux personnes qui se seraient abandonnées à sa con-
diiite. Il leur eût dit en particulierce qu'il disait à tous les fidèles du haut de la chaire : il eût offert à chacun le sermon qui lui convenait. Son génie, en effet, se portait à l'universel, et s'élançait d'abord à la contemplation des lois et des types. S'il s'arrêtait à peindre le réel et le concret, il y saisissait, il y marquait avec une précision énergique les traits par où l'essence immuable des choses se manifestait. Il ne voyait pas, ou bien il écarlait les formes singulières, irréductibles, indéfinissables, par lesquelles les individus altèrent, en l'exprimant , le type de leur espèce. Dans ces composés très complexes que sont les personnes vivantes , il s'attachait à ce qui était « du genre », comme disent les logiciens, et négligeait la (( différence ». L'innombrable variété des humeurs et des esprits des hommes, se répartissait pour lui en catégories rigoureusement définies et fixées : il analysait, il décrivait avec une merveilleuse justesse toutes a les espèces » qui composent le monde moral, vices, passions, caractères. Mais son étude s'arrêtait où cessait la généralité, la possibilité d'abstraire et de classer. Aussi peut-on être assuré que s'il eût dirigé des personnes engagées dans la vie et les passions du monde, il eût distingué en chacune le type moral qu'elle réalisait, pour la conduire par les règles générales qui convenaient au type.
BOSSLET DIRECTEUR DE CO.NSCIE.NCE. 469
Une occasion se présenta, qui fit de Bossuet pour un moment le directeur de la conscience du roi. Il écrivit à Louis XIV deux admirables lettres et une instruction très détaillée : on n'y trouve rien dont tous les rois ne puissent faire leur profit ; tous ces conseils ne sont point vagues, et sont au contraire merveilleusement précis et pratiques ; mais ils sont appropriés à la fonction, non à l'individu : il suffit, pour en être touché, qu'il ait la raison, la bonne volonté et le désir de servir Dieu ; un chrétien, un honnête homme, un homme, voilà tout ce que Bossuet suppose que soit le roi ; il n'a pas besoin d'y regarder autre chose et tout son discours se règle sur ces trois caractères généraux. Dans quelle nature intime sont engagés ces trois caractères, de quel composé très complexe et très particulierils sont labase, quelle déformation unique et sans pareille ils subissent en s'y réalisant, il n'importe guère à Bossuet ; qu'il le voie ou le néglige, toujours est il qu'il n'en tient pas compte. On ne trouve pas une phrase, pas un mot qui découvre quelque particularité de la personne royale, qui réponde à une certaine constitution de la sensibilité ou de l'imagination de Louis XIV; on ne trouve rien enfin qui soit seulement pour ce roi -là, et non pour un autre, qui doive toucher celui-là plutôt qu'un autre. On peut donc lire ce que Bossuet écrit au roi, sans connaître mieux pour
470 BOcJSUET.
cela la nature intime du roi : n'y entrant pas, il ne nous y introduit pas. Au contraire, lisez les lettres de Fénelon au marquis de Seij^nelay ou au duc de Chevreuse : que l'impression qu'on en relire est différente ! Ici ce sont des âmes vivantes que nous voyons, des âmes semblables à d'autres sans doute, mais avec quelque chose qui les marque d'une empreinte unique ; on les reconnaît, on sait où les classer, dans quel groupe, dans quelle variété d'âmes les ranger, mais on en saisit surtout l'indéfinissable et propre originalité, ce qui les distingue de toutes leurs pareilles. On n'a sous les yeux que des individus, et si on les réduisait à leurs types, il faudrait aussi dans les avis de Fénelon distinguer ce qui convient au caractère général de ce qui n'a de senset d'efficacité que pour la personne.
Les lettres de direction adressées par Bossuet à des religieuses confirment les remarques que je viens de faire. Il n'y faut point chercher de cas intéressants, ces expériences curieuses de psychologie appliquée ; presque tout y est général, et réduit en maximes universelles. Si malgré tout nous assistons à quelques manifestations de sentiments tout individuels, si nous découvrons des états d'âme singuliers, ce sont les lettres et les questions des religieuses qui nous les découvrent : Bossuet nous les dérobe autant qu'il peut, en se refu-
sant lui-même à les considérer. Mais, en revanche, qu'on l'estime davantai^e après avoir lu ces conseils d'un si ferme sens, d'une si haute et si pure moralité, qui sans abaisser l'idéal ouvrent des sentiers praticables à la faiblesse humaine pour s'élever jusqu'à lui ! qu'on admire cette délicatesse, cette discrétion dans la conduite des âmes ! Comment blâmer surtout ou regretter l'universalité des principes qui déçoivent un moment notre fiivole curiosité, mais qui nous doiinent le speclacle inattendu d'une direction des consciences absolument bonne, bonne pour tous les étals, je dirais même bonne pour toutes les religions et pour l'irréligion même.
L'intérêt que Bossuet montra, dès qu'il eut pris possession de son siège épiscopal, pour les communautés de son diocèse, les visites nombreuses qu'il y fit, au cours desquelles il prit souvent la parole pour définir les devoirs et peindre les douceurs de la vie religieuse, la sévérité même qu'il témoignait sur la discipline, inspirèrent à quelques-unes des femmes les plus ferventes, les plus pures que le cloître renfermait, le désir de se mettre sous la conduite d'un si sas;e et si zélé pasteur. Aux Filles cha-
rilables de La Ferlé, était la sœur André, ardente, avide de pauvreté, d'oliéissance, d'humiliation, mettant son cœur à la torture pour y trouver des fautes et des crimes, et parmi tout cet effort sentant remuer encore en elle un reste de volonté tenace et rebelle. Mais c'était de Jouarre, de cette maison superbe et licencieuse qui avait tant affligé sa tendresse et combattu son autorité, que devaient lui venir les plus douces consolations, les plus touchants exemples d'obéissance et de confiance ; là vécut cinq ans M""" Cornuau, une de ces veuves chrétiennes aussi saintes que les vierges, qui s'acheminait péniblement vers la perfection, à travers de mortelles inquiétudes, des scrupules infinis et de profonds découragements, jusqu'à ce qu'elle dépouillât le dernier reste d'amourpropre et de vanité humaine, en acceptant le refus que fit l'orgueilleuse communauté de l'admettre à y faire profession, en se résignant à prononcer ses vœux dans la modeste maison de Torcy. Là aussi était M""' du Mans, intelligence médiocre, mais une des plus belles âmes qui furent jamais, infiniment bonne, à qui tout était doux, tout était joie, dans l'obéissance et les austérités, à qui son dévouement même et son zèle, luttant contre la faiblesse physique de la nature humaine, étaient une source d'angoisses cruelles : là enfin M'"" de Luvnes et M'"'' d'Albert, les deux sœurs du duc
de Chevreuse, élevées à Port-Royal, qui avec M'"'' (lu Mans furent les premières dans l'indocile communauté à se ranger sous l'autorité de leur évêque, et subirent pour lui la vengeance des insoumises, cette persécution de tous les instants plus douloureuse que meurtrière, ces défiances insultantes, ces allronts enveloppés de sourires, ces pieuses duretés, par où se satisfont les hainesde couvent. Jamais ùmes ne furent plus chères à Bossuet que ces deux sœurs, également soumises et zélées, instruites comme on Tétait à Port-Royal, si abandonnées à sa conduite qu'on ne put jamais les soupçonner de jansénisme, malgré leurs maîtres, ni de quiétisme, malgré leur frère, si éclairées et si pures, qu'il leur laissait tout lire, Saint-Cyran, les mystiques : il ne redoutait pour elles la contagion daucune erreur, et savait que tous les livres leur tourneraient en édification. M""" de Luynes, plus vive, portée vers l'action, n'était pas insensible aux grandeurs, et souhaitait une abbaye avec une ardeur que Bossuet lui reprochait parfois. Il l'en trouvait digne pourtant, et pendant qu'il lui prêchait la patience, il travaillait à la satisfaire. Mais le roi se souvenait qu'elle avait été élevée à Port-Royal. 11 donnait des abbayes; elle n'obtenait rien ; et tandis qu'elle restait simple religieuse à Jouarre, elle cherchait dans les petits emplois à tromper l'impatience de son activité inquiète. Bossuet l'y encourageait, et
se réjouissait de la voir s'afiectionner à un office de chantre. Enfin elle eut le prieuré de Torcy: la maison n'était pas illustre, mais l'essenliel, la dignité et le commandement, y étaient et contentaient M'"'* de Luynes. Elle s'y rendit en 1698, emmenant avec elle sa sœur M'"" d'Albert. Détachée absolument du monde, tout humble et désintéressée, celle-ci était encore plus selon le cœur de Bossuet. Lisant et écrivant le latin, n'ignorant même pas tout à fait le grec, faisant des traductions et des vers pieux, elle avait un esprit capable de tout entendre : Bossuet la dirige, mais en même temps, si jamais il se confia intimement à quelqu'un, ce fut à celte exquise et sainte femme : il lui envoie ses ouvrages, il s'ouvre de ses projets, il explique ses vues, ses arguments, les raisons de ses actes et de ses paroles; ce n'est plus Févêque, c'est l'ami souvent qui paraît dans ses lettres, un ami qui s'abandonne et qui cause : il sentait en elle une âme à la hauteur de la sienne, et lui donna ce que personne, pas même M"'" Cornuau, n'obtint jamais de lui.
Que pouvaient être les péchés et les peines de pareilles créatures, qui toutes étaient mortes au monde, et toutes sentaient un vif attrait pour la vie intérieure ?0n sourit quand on voit la naïveté enfantine des questions qu'elles font à Bossuet, et qu'on les entend lui proposer gravement les cas de conscience qu'elles débattent
avec angoisse. L'une demande: Peut-on boire de l'eau, quand on a soif, les jours de jeûne, sans le rompre? L'évèque dit oui, à condition qu'on attende le besoin, et qu'on y satisfasse avec modération. Mais une autre sent du plaisir à dormir, quand elle s'est fatieiuée ; ce plaisir rin({uiète, lui donne du remords, d'autant qu'engourdie par le sommeil, toute molle et toufe faible, elle y consent ; est-ce un péché ? une victoire des sens et de la concupiscence? L'évèque prononce que le consentement au plaisir que donnent les choses nécessaires et licites, ne doit point faire scrupule. Quand on chante à l'office, interroge une autre, est-on obligée de s'entendre chanter ? Cela la peine fort, la sainte fille, car elle a l'oreille dure, et il lui faudrait crier à tue-tête. Peut-on se relâclier dans la méditation, se distraire, et se dissiper un peu, quand à force d'application on s'est donné le mal de tète, ou Dieu veut-il qu'on tienne bon contre la migraine et l'infirmité ? Quand on touche l'orgue à la messe, estce l'entendre? ou faut-il en ouïr une autre après? La sacristine qu'on vient chercher sans cesse pendant la messe ■< pour répondre au tour de la sacristie », peut-elle dire son office en allant et venant, afin de chanter avec les autres, quand elle aura repris sa place ? Est-on coupable de penser malgré soi pendant la messe aux affaires du couvent, et peut-on sortir pour
donner des ordres aux ouvriers et gens de journées, quand on sait que, si on ne sort pas, les intérêts de la communauté en soufiriront ? Peut-on employer à quelque usage les vieilles chasubles, nappes usées, et autre linge d'autel ? Oui, déclare le prélat, à condition que ce ne soit qu'à des usages lionnêtes. Qui sait à quelles peines bizarres, à quelles perplexités inouïes ces imaginations ardentes et candides peuvent se laisser torturer ? L'idée du péché les hante : frissonnantes, anxieuses, elles n'osent se livrer aux pensées involontaires que leur esprit produit ; elles les sondent avec terreur, pour y trouver un vestige de la corruption naturelle : quand elles n'y découvrent rien et que leurs intentions les plus secrètes leur apparaissent innocentes, c'est alors qu'elles s'épouvantent, redoutant l'illusion, qui ajoute au péché l'orgueil d'une fausse sécurité.
En voici une qui va demander à Dieu d'être aussi parfaite que telle ou telle de ses sœurs : mais elle s'arrête, elle hésite, et la prière meurt sur ses lèvres ; ce désir de se voir aussi avancée que les plus parfaites, se peut-il former sans péché ? n'enveloppe-t-il pas un peu d'envie? Il faut que l'évèque la rassure. Souvent aussi, après avoir souhaité la communion avec ferveur, il lui arrive, quand elle la reçoit, de se sentir glacée, sans joie et sans reconnaissance ; une crainte absurde, dont elle rit et
BOSSUET DIRECTELll DE CONSCIENCE. 477
qu'elle ne peut ciiasser, l'a envahie, elle a peur qu'on ne lui ait donné une hoslie non consacrée, et tel est son trouble que la présence de son Dieu en elle la laisse indifférente. Mais surtout, elles veulent toutes à chaque moment savoir où elles en sont, mesurer la perfection de leur état, marquer précisément combien d'étapes elles ont parcourues déjà sur le chemin du salut, combien au juste il leur en reste à fournir. Elles sont formalistes, elles croient qu'il y a des procédés infaillibles pour gagner le ciel, et que tout consiste à ne rien négliger ni omettre : de là vient qu'elles demandent à chaque instant si elles sont dans la bonne voie, si leur méthode d'oraison est sûre ; de là vient surtout qu'elles embrassent les pratiques avec un zèle intempérant et scrupuleux, sans en comprendre le sens profond. Elles se précipitent dans les austérités : elles en demandent à leurs directeurs, à leurs supérieures, à leur évêque : et si Dieu compte en effet les coups de discipline, les jeûnes, toutes les douleurs de la chair, quelle tentation n'est-ce pas de gagner le ciel par des moyens si faciles ? Elles se confessent aussi, mais elles mettent l'efticacité de la chose dans la déclaration verbale, non dans le renouvellement moral, dont l'aveu de la faute doit être le principe ; aussi l'essentiel est-il pour elles de tout dire : à peine confessées, elles se reprennent à fouiller les recoins de
478 HOSSUET.
leur conscience, et pour une ombre de péché qu'elles ont manqué de déclarer, elles veulent recommencer leurs confessions, plus tourmentées du passé que de l'avenir, et moins occupées de ne plus pécher que de dresser des listes complètes de leurs péchés anciens.
Bossuet écoulait les peines de ces bonnes et saintes filles : il recevait gravement la confidence des plus puériles inquiétudes, des plus chimériques scrupules ; il y répondait avec une sérieuse douceur, avec une inaltérable patience. Une d'elles, la mère Cornuau, la nommé « un grand maître de la vie intérieure. » L'éloge paraît mérité, quan i on lit les lettres de Bossuet, moins par ce qu'elles contiennent que par ce qui ne s'y rencontre pas.
Ce qu'il y a, en efiet, de meilleur et de plus admirable dans la direction de Bossuet, c'est sa discrétion. Il ne provoque pas les épanchemenls, les confidences ; il ne fait point de questions, il ne sollicite pas l'àme à se livrer, à ouvrir ses plus intimes replis. Il ne pratique pas sur elle cette inquisition de tous les instants, par laquelle s'insinue une direction tyrannique.il n'estni enveloppant ni impérieux.
11 dirige, c'est bien le mot : il ne domine pas. Il répond à ce qu'on lui dit, en termes brefs et précis, quand il répond. Car souvent il reste muel, non par dédain ou par indifTérence, mais parce qu il a déjà répondu sur la même chose, ou parce que la chose se peut résoudre facilement par ses lettres antérieures. Quand il ré[)0[id, c'est par des principes généraux, où la solution des diflicultés qu'on lui présente est renfermée : il laisse à la personne qui le consulte le soin de faire l'application. « Ne me dites pas que quelf( quefoisje ne réponds pas à tous vos d tutes, « écrit-il à M"^ de Luynes; je sens qu'ordi- « nairement je réponds à tout sans qu'il y (( paroisse... Cassez le noyau, vous trouverez « la substance. » C'est qu'il ne veut pas se rendre nécessaire : ses réponses, son silence, tout est combiné pour obliger les religieuses qui implorent son secours à se passer de lui, « à consulter en soi-même la vérité éternelle. » Il travaille à éclairer leur jugement, à ratïermir leur volonté : il les force à marcher seules, prêt à les soutenir ou à les redresser si elles bronchent; il leur donne la main aux endroits dangereux, il leur montre où leur pied doit se poser. Mais il ne les conduit pas comme des aveugles, et souvent leur retire son bras. Il les dresse àl'efiort, à l'audace des décisions spontanées et des initiatives paisibles : il les exerce à faire de leur salut une œuvre originale
480 liUSSUET.
et libre. Son rôle, tel (ju'il le conçoit, est tout de protection, de sauvegarde : il a la source des lumières et des résolutions, la science de l'Ecriture; il y trouve sa règle, et la communique aux âmes inquiètes qui crient vers lui dans leurs ténèbres et dans leurs périls. Enfin, il tient l'autorité en réserve, comme le moyen suprême qui donne la force et la paix : en présence de peines incurables, qui mettraient en péril les résultats acquis, et produiraient un désespoir funeste, il remet vigoureusement l'âme affligée dans une assiette paisible en assumant toute la responsabilité : « Je suis votre « directeur, dit-il, votre pasteur. Je réponds de a vous corps pour corps, et âme pour âme. Je « prends sur moi tout le péché, s'il y en a dans « la conduite oià je vous tiens : vous, allez en « paix ; l'obéissance vous absout. » C'est un des traits originaux de Bossuet, dans la direction comme en toute matière, de ne jamais se dérober aux initiatives nécessaires, et de prendre sur lui avec une jjardiesse tranquille toutes les conséquences de ses actes et de ses conseils : jamais homme ne s'est moins couvert d'autrui, ni n'a plus couvert les autres.
On ne peut que louer et admirer sansréserve l'idéal de vie religieuse vers lequel Bossuet, à force d'insinuante douceur ou de ferme autorité, s'efforçait d'élever les âmes exquises qu'il avait distinguées. Ses lettres de direction
sont des chefs-d'onivre de bon sens et de finesse, et d'une casuistique honnête, qui ôte les vains tourments et non l'efïort fécond, fl écarte d'une main assurée tous les obstacles que Dieu n'a pas lui même placés sur le chemin du ciel, les raffinements, les scrupules, lesagitations, toutes ces fantaisies dontl'homme obscurcit la sainte simplicité de la règle divine, et qui lui dérobent les vraies difficultés de l'œuvre du salut : tandis qu'il dissipe ses forces, et qu'il amuse sa vigilance à combattre des chimères, le mal entre de toutes parts dans sa vie, et son cœur mal défendu est en proie à la corruption naturelle.
Bossuet ne veut pas qu'on mette les âmes à l'étroit. Aussi se plaint-il souvent des règles gênantes dont on embarrasse leur marche. « Je « ne comprens plus rien aux directeurs, » répète-t-il. Il se déclare dégoûté des spirituels. Il en veut, en effet, à tous ceux qui réduisent la perfection chrétienne en étroites formules, et qui n'admettent point qu'on aille à Dieu par d'autres voies que la leur : raisonneurs intempérants, qui décident assurément par combien de degrés il faut passer, et ce qu'on éprouve ou fait dans chaque degré ; analyseurs imprudents, qui perdent à s'examiner le temps qu'ils devraient donner à s'améliorer, pareils à des malades qui se tàteraient le pouls avec angoisse, sans se soigner, toujours occupés
dans leur folle curiosité à disséquer leur cœur pour y saisir la trace de la grâce ou le signe de l'élection divine ; raffineurs subtiles, qui conduisent au découragement par les scrupules intempestifs et les vains remords, qui meurtrissent l'âme de leurs défiances, proscrivent les élans spontanés d'amour en haine de la nature, et rejetant les larmes, les tendresses, les attraits paroiî Dieu facilite la tâche aux bonnes volontés, ne laissent subsister qu'une piété sèche, languissante et contrainte : formalistes rigides enfin, qui comptent les mérites par le nombre des jeûnes et des austérités, qui croient, eu multipliant les pénitences, arracher les grâces de Dieu, et forcer l'entrée du ciel.
Que la mélliode de Bossuet est opposée! Avant tout, il débarrasse les Ames de toutes les entraves : il les met au large. Il faut marcher, dit-il, dans une sainte liberté. Les voies de Dieu sont infinies : qui peut lui prescrire ses démarches, et marquer à sa bonté les temps et les sujets ? De toutes nos expériences aucune loi ne peut sortir, qui règle l'action divine. (( Dieu sait mettre les âmes parfaites à l'A. « B. C. de la piété sans les reculer, et il en « avance d'autres jusqu'à la perfection sans « paroître les tirer de l'infirmité du commen- « cément. Il est maître à tromper les âmes de ♦< cette sorte. « Qui saurait définir parmi quelle a infinité de complications d'état » il
noSSUET UIRECTEIII DE CONSCIENCE, 483
peut les amènera lui, chacune j3ar un sentier et par des degrés jifïérents ? Marchons donc en simpliciléet en confiance. Ne nous demandons pas sans cesse où nous en sommes. Ne cherchons point trop à lire dans notre cœur : il suffit que Dieu y lise. « Le vrai moyen d'agir « avec Dieu par les véritables motils est de ne « point trop songer si c'est par ces motifs qu'on « agit. Il faut... songer à contenter Dieu piu- « tôt que soi-même, et sans trop songer si on « le contente, parce que c'est autre chose de le (( contenter, autre chose de le savoir. » Ne nous défions point trop des mouvements spontanés et des actes inconscients. « Ce qui naît <' comme naturellement dans le fond de l'Ame, « presque sans qu'on y pense, c'est ce qu'elle « a de plus véritable et de plus intime ; et les « intentions expresses qu'on fait venir dans « son esprit comme par force ne sont souvent « autre chose que des imaginations, ou des « paroles prises dans notre mémoire comme «. dans un livre ». Si nous faisons bien, ne nous torturons donc pas à scruter si nous avons délibéré formellement de bien faire. Acceptons comme de Dieu tout ce qui niiît en nous de conforme aux préceptes divins. A quoi bon s'agiter ? Ces inquiétudes perpéluelles énervent l'àme, dissolvent les bonnes résolutions, et la force de bien faire se perd dans la crainte de mal faire. Accoisez-vous, répète infa-
i84 HOSSUET.
tigablement Bossiiet, dilatez-vous. Soyez en paix sur le passé : « jetez tout à l'aveugle dans « le sein immense de la divine bonté et dans le « sang du Sauveui- ; il s'y peut noyer plus de « péchés que vous n'en ave/ commis et pu com- « mettre... Dieu est si bon, si bon encore un « coup, si bon pour la dernière fois à ceux « qui retournent à lui, qu'on n'ose presque « le leur dire ». Ne vous découragez donc pas si vous avez péché, mais prenez-en delà force pour « doubler le pas vers la vertu ». Evitez la tendance à la perfection : c'est un piège de l'orgueil ; et désirez bonnement ce qui se peut ; à chaque jour suffit sa malice ; ne vous tourmentez pas de l'avenir. Humiliez-vous sans vous laisser fouler ; soyez franches et candides, sans vous inquiéter aux choses qui veulent de la discrétion, si les autres par précipitation se trompent eux-mêmes à vos paroles. N'ayez pas foi aux formules ni aux pratiques pour obtenir «comme de prix fait » les grâces de Dieu ; rompez le jeune, si vous avez mauvaise santé, avec le consentement de vos supérieurs ; ne vous rendez pas malades, et prenez des remèdes, si vous l'êtes : Dieu veut seulement qu'on porte avec joie les souffrances nécessaires. Acceptez de vos supérieurs les jeûnes, les disciplines, toutes les austérités : n'y courez pas par une volonté indisciplinée. Ne vous inquiétez pas de savoir de belles
BOSSUET DIRECTEUR DE CONSCIENCE. 48ri
prières : ne cherche/ pas les paroles pour vous faire entendre à Dieu ; donnez-vous sans parler, il entendra : il n'estime point l'esprit ni l'éloquence. « Dites ô en silence, n'y ajoutant « rien, o loue, ô désire, ù attend, ô gémit, ù « admire, ô regrette.... o est humble, ô est « ardent. Qu'y a-t-il de moins qu'un ô ; mais « qu'y a-t-il de plus grand que ce simple cri « du cœur ? » Encore une fois, dilatez-vous, vivez en repos : ne vous arrêtez pas, mais ne courez pas : ne présumez pas, mais ne tremblez pas : allez « bonnement, rondement, simplement ».
Ne semble-t-il pas que la perfection devienne chose aisée, et qu'on y marche en se jouant par de doux et riants sentiers, comme ceux que connaît Montaigne pour aller à la vertu? Ne nous y trompons pas : la route, moins effrayante, n'est pas moins âpre. U a dissipé les fantômes dont on affolait les imaginations : il a laissé les épines qui déchirent les pieds, les cailloux où l'on bronche. Ce qu'ilexige,si sensé^ si simple, si terre à terre, est incomparablement plus difficile que ce qu'il rejette. Que veut-il donc ? Rien d'extraordinaire : il veut qu'on se simplifie; la simplicité, c'est la désappropriation, le détachement de soi-même, la ruine de l'orgueil naturel, c'est se faire devant Dieu comme un petit enfant et s'offrir à lui dans la nudité candide de son àme. Se simpli-
fier, c'est surtout rompre la volonté, écraser « ce serpent tortueux » que nous portons en nous : non pas cette volonté droite, qui est l'instrument de la raison, et qui seule met en actesnos désirs de bien faire ; celle-là, Bossuet, loin de s'en défier, la développe et ne conçoit pas de perfection qui n'en soit l'œuvre ; mais la volonté qu'il veut briser, c'est l'amourpropre indocile, superbe, insatiable, habile à se déguiser, et qui se mêle pour les corrompre à nos meilleures résolutions : c'est la hauteur intérieure de la nature déchue, qui se préfère à tout le reste du monde et soumet tout à son plaisir. Voilà pourquoi aux efforts extraordinaires, où l'on s'élève parde grands élans, mais d'où l'on retombe aussi d'une chute profonde, Bossuet préfère les petits sacrifices, qui sont quelquefois « les plus crucifians et les plus anéanlissans », les gains modestes, mais sûrs, les actes faciles, mais répétés, et qui tournent en habitude insensible; il veut que tous les jours soient marqués par un progrès dans le bien, et par une résolution de mieux faire encore : peu suffit à chaque jour, si chaque jour acquiert ce peu ; on fait du chemin, même à la plus lente allure, quand on ne s'arrête jamais. La vraie oraison c'est de devenir meilleur. On aime Dieu quand on se rend digne d'être aimé de lui ; on aime Dieu, quand on s'améliore. S'améliorer, tout est là : c'est la
vraie méthode de perfection, c'est le moyen qui vaut mieux que les « oraisons et les pénitences et même en un sens que les communions ».
Tout cela est d'un grand esprit : ce bon sens tout pratique et cette haute élévation morale donnent par leur union un caractère original à la direction de Bossuet. Dégagée de toutes les petitesses qui sont parfois la condition de la sainteté dans la vie religieuse, cette règle, si large, si humaine, ne vaut pas seulement pour les consciences catholiques. Elle propose à tous le plus bel idéal de moralité avec les moyens les plus efficaces de s'y élever : tout le monde se la peut appliquer dès qu'on croit que le bien et la vertu ne sont pas des mots vides de sens, des illusions mensongères. S'il est vrai que le progrès moral se mesure par les actes hai)ituels et la lenle transformation delà nature ; s'il est vrai que la vertu c'est le désintéressement, et que le dernier terme en est l'immolation du moi, Bossuet peut être notre maître, le maître même de ceux qui ne sont pas chrétiens, et pour qui Dieu n'est que le plus beau des mots de la langue humaine, l'expression absti'aite et symbolique de la plus noble catégorie de nosidées. L'hommeqnise remet à sa conduite s'établit, entre la présomption téméraire et les inquiétudes énervantes, dans une calme possessionde soi qui lui facilite l'action et lui fait franchir les obstacles avec une force allègre : il
488 IJOSSUKT.
apprend à goûter la paix dans le travail et la joie dans l'effort.
Bossiiet composa pour les religieuses et pour les communautés ses Elévations sur hs Mystères et ses Méditations sur l'Evangile. Il voulait leur offrir une lecture édifiante et substantielle, qui contentât leur imagination et leur cœur, sans danger pour leur foi. C'est toute l'histoire de la religion qui est ramassée dans ces deux ouvrages: dans les Elévations^ il nous conduit de la contemplation de l'essence divine à travers la création du monde, les promesses et les figures de l'ancienne loi, jusqu'à l'Incarnation du Verbe et la prédication du Christ ; dans les Méditations sur l'Evangile, il nous remet sous les yeux les paroles du divin Maître, ce qu'il dit sur la montagne, et ce qu'il dit dans sa dernière semaine, pendant la Cène, et tandis qu'il allait au mont des Oliviers. C'est toute la religion, dogme et morale, que Bossuet nous représente là. Mais il ne fait point œuvre de science : il ne donne point une exposition logique dans un enchaînement rigoureux ; il coupe court aux raisonnements; il discute peu, il démontre rarement: il se contente de préciser nettemont ce (|u'il faut croire, par l'exacte propriété
BOSSL'El' DIRECTEUR DE CONSCIENCE. 489
de son langage. Celte fois seulement, en faveur de ses chères religieuses, le sévère théologien a épanché toutes les tendresses de son âme, et laissé déborder la vive source de lyrisme que recèlent les grands lieux communs de la philosophie morale et la méditation de la destinée humaine. Là, plus encore que dans les sermons, il a devancé la poésie contemporaine dans l'expression intense et magnifique des misères, des désirs et des espoirs de l'homme- Il a laissé son imagination s'emparer de tous les objets où se portait sa pensée ; il a fait, avec tout son cœur , le poème de la religion : métaphysique, morale, récits touchants et tableaux pittoresques, tout l'incompréhensible et tout le sensible de la religion s'y trouvent réunis ; et si Bossuet a donné dans d'autres ouvrages la mesure de sa vaste intelligence, nulle partit n'a mieux révélé cette intensité de sensation et cette profondeur d'amour, qui se dérobaient à l'ordinaire en lui sous les formes austères du raisonnement. Je ne sais pas de livre mystique, hormis ï Imitation , qui ait sur l'Ame une prise plus forte: c'est une chose étrange que la puissance d'émotion contenue dans ce commentaire perpétuel des Ecritures, et dans la monotone simplicité du plan. Dans chaque chapitre, d'un verset du texte sacré, l'ardent interprète nous fait sortir les plus belles vérités, les plus touchants spectacles de
490 BOSSUEÏ.
la religion chrétienne ; reprenant terre à tout inslant, et nous replaçant surle terrain solide de la révélation, il nous enlève à chaque fois d'un élan passionné, dans un transport d'amour et d'admiration, ilnousenlèveauxplushauls sommets de la morale et de la philosophie, illuminautaux clartés de son intelligence, échautlant à la flamme de son enthousiasme les froides obscurités de la métaphysique, saluant avec des cris éclatants de joie et d'ineffables ravissements la vision de l'incompréhensible, que jamais écrivain n'adressée plus nette et plus étonnante à nos yeux. Où trouver rien de comparable aux deux premières semaines des Élévations, un plus vigoureux et plus calme effort pour contenter la raison avide de comprendre sans violer le mystère impossible à comprendre, une méditation plus profonde et des effusions plus ardentes sur les idées et les dogmes qui se dérobent le plus à l'étreinte des raisonnements humains, une plus joyeuse abdication de l'intelligence, qui, ayant amassé toutes les preuves de son impuissance, et s'étant comme rendu visibles les ténèbres où elle se perd, s'éprend des grandeurs infinies où elle ne peut atteindre, et fait jaillir de l'immensité de son humiliation une vive et intarissable source d'amour? Mais où trouver surtout un mysticisme plus sain, plus serein, plus robuste qyie dan^, les M éditai ion a et les Elévations? un
mysticisme d'une tendresse qui n'énerve pas, qui ne fond pas les énergies du cœur, mais qui au contraire le trempe pour le combat de la vie, ei qui par la contemplation enivrante de la perfection de Dieu, par la réflexion amère sur le néant de la créature, met en nous un principe fécond et fort d'activité morale et de volonté tendue au bien? Voilà par où ces deux ouvrages de Bossuet sont parmi les plus excellents livres d'édification qu'on ait jamais écrits, par où ils participent au mérite singulier de ses lettres de direction; voilà comment, à les lire, on oublie presque la merveilleuse poésie de la forme pour y cueillir tant de vérités fortifiantes, capables de soutenir encore aujourd'hui les âmes que n'enchante plus la consolante espérance dont lEglise catholique récompense ceux qui croient à ses mystères.
CHAPITIii: XI.
Bossuet a-t-il une philosophie ? — Il fait place à la science humaine au-dessous de la révélation divine. Accord de lo raison et de la foi.
I. Le Traité d ' la Connaissance de Dieu et de soiinême. — II. Psjchologie de Bossuet. — III. Optimisme de Bossuet : sa nature tend à l'action, et son intelligence trouve dans la religion les raisons d'agir. — Sa conception de l'homme et de la vie. — Le désir du bonheur, principe d'action et base expérimentale de la religion. — Dignité de la vie ; mérite et sainteté de tous les états ; légitimité de tous les exercices de l'activité humaine. — Conclusion.
On pourrait se demander si Bossuet a une philosophie, ou pourquoi il en a une : si l'Ecriture et la tradition de l'Eglise lui fournissent toutes les vérités nécessaires pour régler sa croyance et sa conduite, quel besoin a-t-il d'interroger la raison humaine sur les mêmes problèmes que la parole divine a résolus? A quoi bon, par une longue étude, acquérir la science de l'homme, quand d'un seul coup la foi nous la donne plus complète et plus certaine ? Et ce
qu'on nomme la pliilosopliic de ce chrétien, de ce prêtre, sera-t-elle autre cliose qu'une théologie détachée de son fondement mystique? ne consistera-t-elle pas seulement à dépouiller des formes symboliques du dogme la conception de l'univers et de la vie que toute religion enveloppe, à la faire apparaître transposée on formules abstraites dans un enchaînement logique ? Empruntera-t-ello à la philosophie profane autre chose que sa langue et se» procédés d'exposition ?
Mais nous avons pu déjà en faire la remarque, c'est un des caractères les plus éminents de Hossuet, d'avoir saisi les convenances plutôt que les incompatibilités des choses, d'avoir su fondre toutes les diversités et les contradictions dans l'unité, dans laquelle tout se subordonne, et d'où rien ne s'exclut. Jamais une vérité supérieure ne lui a fait fermer les yeux à une vérité inférieure; et il estime si fort la vérité qu'aucun moyen de la connaître ne lui paraît méprisable. Ce n'est pas une question pour lui de savoir « si la foi, l'opinion et la science peuvent compatir ensemble dans le même entendement ». La chose ne fait point de doute à son égard, et son esprit, estimant chaque preuve à sa valeur, « laisse faire à chacun ce qui lui convient ». Parce qu'il écoute Dieu parler, il ne se croit pas dispensé de regarder la vraisemblance des faits, l'évidence des dé-
monstralions : il ajoute tous les moyeus humains de croire et de savoir àrinraillil)ililé de la révélation divine, et parce que la r^îlii^iou lui donne une certitude absolue, il n'en recherche pas moins la certitude relative que sa raison et ses sens peuvent lui procurer.
Parce qu'il est théologien, il ne dédaigne pas <le se faire philosoplie, il demande à la science humaine ce que c'est que l'homme et que la vie, €t tout ce qui' l'observation et le raisonnement lui découvrent, se range dans son esprit sous les vérités dont Dieu môme est le garant. Il ne cherche pas dans la philosophie la confirmation de la foi : il n'en a pas besoin ; la religion porte en elle-même sa preuve, et n'a pas besoin de soutien extrinsèque. Mais sa raison se satisfait de remarquer dans l'univers, dans la vie humaine, dans l'àme, comme tout est lié aux mystères de la religion par d'intimes et naturelles harmonies ; elle admire comme l'ordre de la révélation divine correspond à la réalité des faits, si bien que plus on pénètre dans la connaissance de notre nature et de ses besoins essentiels, plus on conçoit que la religion fournit les solutions nécessaires aux problèmes posés par la philosophie, et qu'ainsi elle unit l'efficacité pratique <à la vérité transcendante : par cette merveilleuse concordance que la science découvre, elle ne fortifie pas la foi, «lie la rend plus sereine et plus contente en
LA J'IIILOSOPHIE DE BOSSUET. 49i>
(aisant apparaître que ce qu'il y a de plus incompréhensible est aussi ce qu'il y a de plus laisonnable. Ainsi se fait naturellement en Bossuet l'accord de la foi et de la raison : ce qui a été pour d'autres âmes croyantes une source intarissable d'amertumes et d'angoisses, ce qui les a poussées, par mille déchirements et par d'étranges convulsions, tantôt hors de la foi et tantôt hors de la raison, parce qu'elles ne voyaient d'autre moyen d'échapper à cette contradiction fatale, que de détruire l'un des deux termes, et de sacrifier ou la nature ou Dieu, cela jamais n'a tourmenté Bossuet. Car connaissant les limites de la raison humaine, assuré que Dieu ni la religion n'étaient pas objets de science, il n'a pas cherché à démontrer l'inconnaissable par des raisonnements nécessairement fragiles et illusoires ; content de la certitude infaillible et mystérieuse de la foi, et n'ayant pas compromis sa raison dans les aventures où elle sombre, il ne lui a pas retiré sa confiance pour l'œuvre modeste dont elle est naturellement capable, et il lui a demandé seulement ce qu'était l'homme ; elle le lui montra tel qu'il fallait qu'il fût pour que Dieu n'eût rien dit que de pleinement vrai, rien prescrit que de souverainement bon. En tenant chaque faculté rigoureusement à sa place, il en a obtenu ce qu'elle pouvait donner ; mais surtout il a maintenu dans son être une harmonie parfaite ;
49b BOSSUET.
il a mis d'accord sans peine les facultés les plus inconciliables, parce qu'en effet elles ne se comballenl jamais quand elles font seulement chacune leur fonction, et que tous les conflits naissent de l'invasion de l'une dans le domaine de l'autre. Lapai\ de l'àme, dans Bossuet, est l'œuvre du bon sens qui sait approprier les moyens à la fin, etde la volonté calme, qui ne se laisse pas jeter, par séduction ni contrainte, dans les voies extraordinaires et détournées.
Comme Bossuet fit la Politique tirée de l'Ecriture sainte et le Discours sur l'Histoire wiiverselle pour enseigner la politique et l'histoire au Dauphin, de même pour l'instruire dans la philosophie, il ne se contenta point des livres, même excellents, qu'on avait déjà faits en PVance sur ces matières.
11 écrivit lui-même pour son élève deux grands ouvrages : le Traité de la connaissance de Dieu cl de soi-même^ et la Logique. Dans le premier, l'àme, ses facultés et ses opérations, le corps, toutes ses parties intérieures et extérieures, et le jeu de ses organes; l'union de l'àme et du corps, ses moyens et ses effets;
Dieu créateur de lïime et du corps ; la différence de riiomme et de la bête ; dans le second, les idées, leur nature, leurs caractères, leurs catégories; les jugements; le raisonnement, son mécanisme et ses formes diverses : voilà les questions que traite Bossuet avec une aisance, une précision, une netteté remarquables. Il faut admirer cette description qu'il fait du corps humain, si exacte et si complète, selon l'état de la science du temps : ce n'était pas alors chose banale et facile, comme aujourd'hui, de rédiger en français un traité même sommaire de physiologie. On noiera encore que Bossuet ne donne pas de preuves, au sens strict du mot, de l'existence de Dieu : avec une grande délicatesse, il réduit prudemment les preuves des philosophes à des présomptions, à des impressions qui disposent l'àmeà recevoir la certitude qu'apporte la religion : il ne compromet pas Dieu en le démontrant; il raftirme dès la première ligne du chapitre oii il propose les raisons humaines de son existence, et tout ce qu'il dit sur l'ordre du monde, sur notre imperfection dont la connaissance nous élève à l'idée de la perfection et la rend nécessaire, tous ces raisonnements ne sont pas proprement des démonstrations, ce sont des remarques qui font apercevoir dans la nature humaine des traces, des ombres de la vérité que l'Ecriture seule nous présente en
pleine lumière. Si l'on s'étonnait enfin que, dans toute cette philosopliie, lamorale ne trouve point de place, il faudrait se souvenir que la morale appartenait à la religion, et que Bossuet l'enseignait au Dauphin parmi les vérités delà foi ; mais s'il a réservé les préceptes moraux pour les catéchismes et les sermons, il a montré du moins, dans la Connaissance de Dieu et de soi même, la possibilité de l'accomplissement de ces préceptes; il a donné la théorie de la volonté, il a expliqué quel empire elle exerce, comment elle peut se rendre indirectement maîtresse des passions.
Une question importante se pose à propos de ces deux ouvrages: Bossuet est il cartésien ? Il est certain qu'il doit beaucoup à Descartes; qu'il lui a emprunté au moins une de ses preuves de l'existence de Dieu ; qu'il a suivi très fidèlement le Traité des Passions ; que dans mille détails, sur les couleurs, sur l'union de l'âme etdu corps, on reconnaît l'esprit du Discours de ta Méthode ou des Méditations ; que sa Logique esi^ presque en entier, tirée de celle de Port-Royal, qui est une œuvre toute cartésienne. Cependant Bossuet n'est pas véritablement cartésien : il tient compte de Descartes, et il se sert de sa doctrine, comme il a mis à profit tout ce que l'esprit humain avait découvert sur les matières qu'il étudiait. Mais il ne s'est pas enfermé dans son système : il n'en accepte pas
les parties les plus caractéristiques elles plusoriginales, qui sont aussi les plus discutables; il ne suspend pas toute lachaîne des vérités à la proposition fameuse: « Je pense, donc je suis. » Il ne montre guère de pente à accepter la théorie des animaux-machines, et il y trouve plus de difficultés encore que dans l'opinion traditionnelle de l'Ecole. En somme, Bossuet n'a pas de système: il expose la nalure de l'homme, le mécanisme du raisonnement, sans parti pris, en s'attacliant aux faits avérés seulement. Il emprunte à Descartes, mais il doit aussi à Aristote, à saint Augustin, à saint Thomas ; il accueille toule vérité, d'où qu'elle vienne. De là, la solidité de ses œuvres: le système cartésien est ruiné aujourd'hui, et le Traité de la Comiaissance de Dieu el de soi-même subsiste encore, au moins dans ses parties maîtresses et essentielles.
Cependant il ne faudrait pas juger, par cet ouvrage, de la philosophie de Bossuet. Le Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même est un chef-d'œuvre, mais c'est un manuel fait pour un enfant. Il contient les notions élémentaires qu'un esprit cultivé doit posséder sur la consti-
500 I50SSUET.
tiition (le l'ùme humaine, Mais la philosophie personnelle, originale, de Bossuel, celle philosophie qui explique lliomme et la vie, qui pénètre au fond de notre être, et résoud l'énigme de notre destinée, c'est dans toute l'œuvre de Bossuet, dans les sermons, dans les traités théologiques, qu'il faut la chercher, éparse parmi l'explication des dogmes et les commentaires de l'Ecriture.
« Il est plus aisé, dit La Rochefoucauld, de « connaîtreriiommeen général que de connaître « un homme en particulier. » Use peut queBossuetn'ait pas eu cette faculté d'intuition qui sur une parole, sur un procédé d'unindividu, diagnostique à coup sûr en lui telle humeur ou telle passion; il se peut que, dans les affaires oii il a été mêlé, il n'ait pas démêlé les motifs secrets de ses alliés ou de ses adversaires, qu'il n'ait pas su déchiffrer les ûmes sur les visages. Mais du moins, et ce mérite est rare encore, il a merveilleusement connu l'homme : il a démonté, expliqué, décrit tous les ressorts de notre machine ; il en a donné la théorie avec une précision incomparable. Ses Sermons sont des chefs-d'œuvre de finesse psychologique, et partout, quelque sujet qu'il traite, qu'il écrive une Politique pour le Dauphin, ou des Elévations pour les religieuses, on trouve toujours à la Lase de tous ses raisonnements et de toutes ses effusions, à côté de la plus vaste érudition
LA l'JllLOSOl'HlE DE BOSSUET. 501
théologique, la plus exacte science du cœur humain. Il ne décrit pas seulement les passions formées et comme adultes, qui ont occupé le cœur, et sont devenues les rouages permanents de la conduite. Il n'en décrit pas seulement les conséquences sensibles et les efîels éclatants. Il note, ce qui est plus délicat et demande une observation plus aiguë, il note toutes les étapes, tous les progrès de la passion, sa lente formation, sa force insensiblement croissante ; c'est une idée qui germe dans l'Ame, et qu'on fortifie seulement en la considérant ; elle s'enfonce, elle s'insinue, elle se déguise, elle éveille le désir, séduit l'imagination, corrompt le jugement, et enfin la volonté. Quelle fine et spirituelle étude que cette psychologie de la tentation, dont Bossuet nous expose le mécanisme à l'occasion d'Eve I 11 connaît tout ce sourd travail, dont 1 ûme est continuellement le théâtre, qui peu à peu la renouvelle, et dont les grandes passions, les actions extérieures ne sont que les manifestations longuement préparées. Il connaît la force de l'habitude ; il sait que l'acte crée dans l'être qui le produit une aptitude, une tendance à reproduire l'acte ; il a compris qu'une série indéfinie d'actes pareils créait une puissance infinie de répéter ces mêmes actes, et que l'effort nécessaire pour produire les actes futurs diminuait en raison du nombre des actes anté-
rieurs et de la puissance accumulée par eux dans l'èlre : il a vu que, quand la volonté s'appliquait au bien, cette puissance était ce qu'on nommait la verlu, qu'elle consistait non point dans un acte, ni dans des actes isolés, si nombreux qu'on les supposât, mais dans une disposition créée par les actes, capable de lessusciter indéfiniment, avec la spontanéité et l'aisance des inclinations naturelles. Il a observé cette incessante production dépensées et de sentiments dans l'âme humaine, dont nous n'apercevons que la moindre partie, et dont la plupart échappent à la prise de la conscience, et « s'eflacent comme d'elles-mêmes, ainsi qu'un flot qui se dissout ». Il lui a paru que toutes les racines de nos actes, de notre caractère, de toute la vie morale enfin, plongent ainsi dans l'inconscient, que toute cette obscure activité, par cela même que, l'apercevantà peine confusément, nous la dirigeons encore moins, est la manifestation la plus spontanée, la plus libre de notre nature, et que le vrai moi, le moi pur et nu, c'était ce moi qui ne peut se regarder ni se connaître. Il s'est demandé ce qu'était « cette pente secrète qui demeure dans le sommeil vers les objets dont on s'est rempli pendant le jour » ; il a aperçu, dans la cessation de tous les mouvements physiques et de tous les actes réfléchis, la continuité des opérations mentales, et que la raison, la conscience étaient non
la substance môme de l'àme, mais [seulementles formes supérieures de son aclivité. C'est ainsi que, dans ses Etats d'oraison, la nécessité de réfuter l'acte continu des quiétistes lui a fait donner son attention à tous ces Maénomènes, si peu étudiés jusque-là, et jeter quelques vifs regards sur tous ces dessous ignorés de l'àme raisonna])le et consciente, qui était l'objet favori, l'objet unique de la littérature du temps. Il remarquait aussi cette insensible germination des désirs et des passions qui dans les pr jiondeurs de l'âme surgissent, s'accouplent, et par une monstrueuse fécondité donnent naissance incessamment à de nouveaux désirs et de nouvelles passions ; il les a vus s'agiter, grouiller dans l'ombre, dans ces abîmes de l'inconscience, qui souvent favorisent leur croissance, mais souvent aussi bornent leur violence, car il y a des passions à qui on résiste mieux en les voyant qu'en les combattant. Quelle injustice est-ce donc de ne regarder Bossuet que comme ayant babillé d'une forme merveilleusement belle les lieux communs delà psychologie de son temps !
ïir.
Bossuet a enseigné la morale de l'Evangile il s'est tenu à mi-côte entre l'inaccessiblehau-
oOi I50SSLET.
leur de la prédication janséniste, et les sentiers trop riants et trop unis de la direction des jésuites. Mais cela ne suffit pas à marquer le caractère original de son enseignement : il s'est tenu plus fidèle que personne à l'esprit des commandements du Christ, sans les fléchir à son humeur ou au goût des hommes de son temps ; il a prêché tout l'Evangile et rien que l'Evangile, il s'est efforcé de faire que ceux qui se conduisaient par ses instructions n'eussent rien qui les distinguât de tout le peuple chrétien, sinon le zèle et l'exactitude. Et cependant, cette morale toute traditionnelle, et en quelque sorte commune ei publique depuis dix-sept siècles, il y a imprimé une marque personnelle, unique, par la façon dont il a regardé le sujet à qui elle s'adaple, par l'idée qu'il s'est faite de l'homme, à qui il appartient d'en accomplir tous les préceptes. Il a pris dans la réalité une certaine conception de la vie et de la nature humaine, dont il sent le rapport nécessaire aux paroles tombées de la bouche de Dieu, et qui leur donne le sens et la couleur qu'elles prennent dans son œuvre.
Avant tout, et en un mot, Bossuetest optimiste. 11 est de mode, je le sais, de dire que le fond du christianisme est le pessimisme. Mais le contraire est aussi vrai. Presque tous les discours de Jésus respirent un délicieux optimisme. Le vrai pessimiste est celui qui,
n'attendant rien après la vie, sent la vie mauvaise, absurde, et souhaite de n'être pas né. Mais le chrétien, qui espère la vie éternelle, et qui sait qu'il peut en cette vie mériter ou perdre une félicité sans bornes, est-il un pessimiste ? La vie ne prend-elle pas pour lui, par la considération de Téternité qui la suitv un sens profond et une valeur infinie? Même le janséniste, qui condamne toute activité employée aune œuvre autre que celle du salut, et qui estime le salut absolument indépendant d'aucun etîort de notre activité, sera-t-il vraiment pessimiste ? Encore que Dieu seul par sa grâce nous tire au ciel, il n'en faut pas moins passer à travers la vie pour participer au sacrifice de Jésus-Christ : le janséniste peut souhaiter de mourir, il ne peut regretter d'être né. Celui-là seul pourrait s'abîmer dans le pessimisme, qui certainement se sentirait damné, et se demanderait pourquoi, par quelle absurde et cruelle fantaisie un Dieu parfait et bon l'a créé, et tant d'autres semblables à lui, éternellement exclus du bien et du bonheur. Si l'on va au fond des choses, l'optimisme et le pessimisme sont dans les hommes, et non dans les doctrines : c'est le tempérament qui nous fait pencher d'un côté ou de l'autre, et dans la doctrine la plus désolée comme dans la croyance la plus consolante, l'àme humaine trouve toujours de quoi justifier les façons de sentir confor-
o06 BOSSUET.
mes à sa disposition naturelle. Le pessiraisne détourne de l'action : tandis que l'on sonde en soi même les mystères de l'être et de la vie, les énergies de l'ame se dissolvent dans l'analyse sans fin et le doute sans bornes. A quoi bon a^ir, se dit-on, à quoi bon travailler et s'efforcer, si ce monde où nous sommes n'est qu'une énorme et monstrueuse absurdité, si nous-mêmes qui sommes, sommes sans but et sans raison ? Si tout ne vaut rien, qu'importe comment quelque chose est ? N'est-il pas égal qu'il soit ainsi ou autrement ? Si la cause, si l'agent n'est rien, quelle utilité aura l'elïet, quelle bonté l'action ? S'il valait mieux que nous ne fussions pas, ne vaudra-t-il pas mieux aussi que nous ne fassions rien ? Et si nous ne devons aspirer qu'au non-être, pouri|uoi mettre notre puissance en actes, et tirer l'être du néant ? Des hommes d'action ne sont guère pessimistes : leur tempérament les sauve d'une doctrine qui les obligerait de renoncer à leur tempérament.
11 est vrai que les hommes d'action ne sont guère philosophes : quelle que soit leur sphère d'aclion. qu'ils travaillent pour leur famille ou pour le genre humain, dans une boutique ou sur un trône, ils supposent toujours que ce qu'ils font a une valeur, et la réalité des résultats plus ou moins iffimédir/ ou lointains, obtenus ou aperçus, leui:. .ait une preuve
suffisante de l'absolue utilité de leur action. Si perçante que soit leur vue, elle est bornée toujours, et n'embrasse jamais l'ensemble des choses : ils n'aperçoivent jamais que la partie du monde à laquelle leur existence a rapport, el, lut-ce l'humanité entière, ce n'est jamais, dans l'infinité de l'espace et du temps, qu'une bien petite partie de ce qui a été, est ou sera. (le qui est rare, c'est que le besoin el le goût de l'action persistent, quand ils s'associent à une vaste intelligence, avide de tout comprendre, et dont la curiosité, incapable de s'enfermer dans aucune limite, pose devant l'immensité de l'univers le problème redoutable de la raison et de la fin de l'être. Ces li()inmes-là, quand le désespoir ne les arrache pas à l'action, pour5uivent,commeMarc-Aurèle, leur vie austère et laborieuse, en proie à la torture intime d'une éternelle contradiction, poussés, par la nécessité d'agir, à affirmer sans cesse, dans leur conduite, tout ce dont leur raison doute, et réduits à bercer d'un vague (( peut-être >> et d'une espérance illusoire le besoin de certitude de leur àme ardente et triste. Ils n'échappent à l'impossibilité de savoir et d'agir, qu'en s'attachant obstinément à une vérité qui, sans percer le mystère universel et suprême, éclaircit du moins d'un peu de jour la régibn ^ non- h.abitons ; ils se disent que l'individu n'fc.j.,'^:^^ U^^iU que le monde est
un, et que dans l'unité du tout, la moindre partie cesse d'être méprisable, parce qu'elle est nécessaire; que rien ne légilime et ne relève notre action autant que de penser qu'elle aide l'univers à s'approcher de sa fin, quelle qu'elle soit, et si impénétrable qu'elle soit à notre ignorance curieuse. L'individualisme pousse au pessimisme : mieux vaut encore se subordonner tout, que se détacher, s'isoler de tout, et l'égoïsme est une bonne sauvegarde contre ces maladives angoisses ; on ne doute pas que le monde ait une raison d'être quand on se fait centre du monde.
Bossuet, homme d'action, prédisposé par sa nature énergique à goûter la joie de l'activité et de l'eftort, est passionnément épris aussi de l'unité, c'est précisément le culte de l'unité qui fait l'unité de sa vie et de son œuvre. Il a fait la guerre toujours à l'indépendance, à l'individualisme : partout il a cherché les rapports, la subordination, la hiérarchie. En théologie, en politique, dans la vie profane ou religieuse, il a prêché aux hommes la soumission, le respect de l'autorité ; il leur a enseigné qu'il fallait s'aimer « non en soi-même » comme un tout, mais dans le « corps » universel comme un membre, comme une fonction. Il a rattaché par une chaîne infinie toutes les vérités à la vérité suprême, tous les êtres à l'Etre parfait. Et le christianisme, lui découvrirai, (n Dieu la pléni-
tufle (le la vérité et la perfection de l'être, a donné du même coup satisfaction au besoin de comprendre et au besoin d'agir, qui étaient en lui.
Pourquoi Bossuet croyait-il ? parce qu'il croyait. Il n'y a pas d'autre réponse à faire, et il serait indiscret et téméraire de rechercher la raison de sa foi. La foi ne sexplique pas : elle est, et c'est sa raison d'être. Mais l'on peut dire hardiment que si Bossuet n'a jamais été effleuré d un doute, s'il a cru si constamment, si paisiblement^ si candidement, c'était que la religion satisfaisait à sa nature et lui fournissait le moyen d'être tout ce qu'elle pouvait être, de développer tout ce qu'elle contenait. Il avait une intelligence impatiente du mystère, une activité impatiente du repos. Il n'était pas de ceux qui cultivent leur champ, estimant que la récolte est la raison suffisante du labourage. Il voyait au delà de sa récolte, au delà de son champ, au delà de lui-même, de sa famille et de sa race : il se demandait pourquoi le travail, pourquoi 1 homme, pourquoi la vie, pourquoi le monde. Tout en lui tendait à l'action : mais sa volonté ne consentait pas à agir, si sa raison n autorisait l'action. Le christianisme, avec tous ses mystères, lui fournit la plus claire, la plus simple, la plus raisonnable explication de l'univers et de l'homme : une fois la religion admise, tout devint net et lumineux à son in-
OJO JUJSSUKT.
telligence, et les raisons d'agir se développant à ses yeux, il mit en liberté cette puissance qu'il sentait en lui prête à courir aux actes. La foi mettait son intelligence en repos ; il n'avait plus besoin de se replier en lui-même, de se tourmenter, de se ronger dans d'impuissantes analyses : fort d'une solution décisive du grand problème, il allait à Dieu en agissant pour le bien.
Le christianisme, en lui, ne pouvait qu'engendrer l'optimisme. Car il lui révélait la valeur de la vie et la bonté de l'action. A la lumière de l'Ecriture, le monde prend un sens excellent; il n'est plus rien de mauvais et d'inutile. L'homme d'abord ; sans doute notre premier père a péché, et nul plus éloquemment que Bossuet n'a décrit la misère de notre corruption naturelle. Mais cependant, ces traces de grandeur et débouté que Pascal même trouvait encore dans la bassesse de notre état présent, Bossuet est loin de les mépriser ; ces traces sont des instincts, des inclinations, des forces par conséquent, des puissances capables de produire des actes . Le mal nous enveloppe et nous assiège de toutes parts, il nous pénètre, il enfonce ses racines en nous ; mais notre ame altérée, corrompue, garde pourtant dans son fond quelque bonté ; la sensibilité, l'intelligence, la volonté sont des choses bonnes en elles-mêmes ; elles nous servent à faire le mal.
LA PHILOSOPHIE UE BOSSUET. oll
quand Dieu nous manque ; avec lui, nous les emploierons à bien taire. La morale chrétienne, pour dompter la nature, trouve encore quelque appui dans la nature.
Bossuet, après Arislote, après Cicéron, après saint Augustin, découvre dans l'homme un sentiment naturel, que rien ne saurait étouffe-r, principe de tous nos égarements et de tous nos crimes, qui peut devenir l'instrument de la vertu et de la perfection. C'est le désir du bonheur. Le bonheur est la fin de l'homme, répète-t-il à chaque page de ses écrits ; l'homme tend au bonheur, et se porte à tout ce qu'il croit propre à le lui procurer. Jusque dans le suicide, c'est le désir de bonheur qui le conduit. Il n'y a point de mobile plus essentiel ni plus universel des actions humaines. Ce désir est innocent ; Bossuet l'a maintenu hardiment, et jamais il n'a conçu qu'on puisse demander à l'homme aucun acte, aucun effort, où il ne soit mû par l'espérance du bonheur. Fénelon eut beau jeter des cris aigus, se scandaliser d'une conception si grossière, qui nous faisait aimer Dieu parce que Dieu nous offrait le bonheur, et que cet amour l'assurait ; Bossuet n'en voulait pas démordre. Il trouvait là, au fond du cœur humain, un fondement solide sur lequel tout l'édifice de la foi se pouvait édifier. Cette inclination, en effet, qui est en nous, n'est-elle pas ce qui rend lareligion raisonnable, et lui donne
prise surnous ? Le christianisme est la doctrine qui satisfait le mieux, mais aussi qui règle le mieux le désir d'être heureux, qui est la substance même de notre être. Sans lui, nous cherchons en aveugles, dans la nuit, nous nous attachons à de faux biens, qui tournent en douleurs, à des biens passagers, qui ne laissent qu'amertume et regrets ; par lui, nous connaissons un bien qui ne trompe pas, un bien qui ne passe pas : nous souhaitons d'être heureux, il nous offre un bonheur infini, éternel. Comment n'y pas tendre, quand on le connaît? Ainsi celte connaissance devient un principe d'action, et nous mesurons la bonté de nos actions selon le rapport qu'elles ont avec cette fin, selon qu'elles y servent ou qu'elles y nuisent.
Combien précieuse est la vie, pendant laquelle nous pouvons nous préparer ce bonheur oii noire nature aspire! Le bonheur n'existe pas en ce monde, où tout est imparfait, où tout est relatif: mais ne suffit-il pas, pour embellir, pour éclairer la vie, pour y mettre un sens et une valeur, ne suffit-il pas qu'avec quelques moments de celle vie misérable et bornée puisse s'acheter l'éternité du bonheur absolu? Bossuet ne prêche jamais le néant de la vie, sans en compléter l'idée par celle de la dignité de la vie. il ne la considère pas avec tristesse et mépris, puisqu'elle ouvre le ciel. 11 jette un
LA PHILOSOPHIE DE HOSSUET. 5i3
regard de profonde sympathie sur les générations qui passeniet sur les travaux (les hommes. Il n'est pas de ces cliréliens austères qui veulent enfermer l'humanité dans les pratiques ascétiques, et qui versent les anathemes sur toutes les occupations profanes. Bossuet veut, comme les plus rigoureux jansénistes , que la pensée du salut, la poursuite du bonheur éternel soient notre affaire de tous les instants, le seul but de notre incessante activité. Mais loin de resserrer comme eux les voies du salut, et d'imposer à tous les hommes une piété de cloître, il n'estimait^dans les austérités et dans le régime sévère des couvents que l'obéissance, qui rompt l'amour-propre, et la présence perpétuelle de Dieu dans l'àme. Mais on peut pratiquer dans le monde l'humble et chrétienne obéissance; on peut dans le monde porter Dieu en soi-même, et prendre Dieu pour témoin et pour fin de toutes les actions. Il n'est donc pas besoin de se jeter dans un couvent: toutes les occupations, tous les emplois sont saints, si on les sanctifie. Il n'y a point, pour plaire à Dieu, à faire des choses extraordinaires : il suffit de faire ce qu'on faisait avant, mais de le faire en vue de plaire à Dieu, et parce que Dieu le veut, par devoir et paramour. Si l'àme est chrétienne, la vie et les œuvres seront chrétiennes. Le roi s'appliquera aux affaires de l'r.tat, le juge rendra de bons arrêts.
5i i HOSSUET.
l'artisan gagnera sa vie du travailde ses mains ; tous en faisant leur métier pourront se procurer après cette vie une félicité sans fin. Plus d'inquiétudes donc, ni de scrupules, ni d'angoisses : cliaque liomme, selon sa capacité et selon son état, fera sa fonction propre; nul n'a plus à poser celte désolante question «. à quoi bon ? » et Bossuet peut admirer librement, sans embarras et sans contradiction, les merveilleuses découvertes de l'intelligence humaine, les étonnantes applications de son activité. 11 n'y a plus rien dans le monde, dans la vie civile, dans la science, qui mette sa grande âme en défiance et en crainte : tout est légitime, parce que tout est mis à sa place. Parce que Dieu est bon, l'univers est bon, la vie est bonne, et l'homme môme peut devenir bon. Maintenant, qu'importe de se demander si Bossuet s'est élevé jusqu'à la connaissance du fondement philosophique de la religion ? s'il a su dépouiller la vérité de l'enveloppe des dogmes chrétiens, s'il a compris qu'en adorant Jésus, il marquait les limites de la raison humaine, et s'inclinait devant l'inconnaissable? Il l'a compris sans doute; mais a-t-il conçu qu'il n'y avait que cela de vrai dans la religion, et que tout le reste épaississait en quelque sorte le mystère, et lui donnait une forme concrète, un corps, pour le rendre sensible à la grossièreté de nos esprits? Non assurément, car il a
LA l'IlILoSoI'lIll-: L)K BOSSUET. 515
cru de toule son àiue à la vérité du christianisme, à Jésus, fils de Dieu, mort sur la croix, et présent dans l'Eucharistie. Ce n'était pas des symboles pour lui, que tout ce qu'enseignait l'Eglise, et ce qu'il enseignait d'après elle: il y croyait comme les petits enfants. En est-il moins grand ? Si la religion n'avait été pour lui qu'un symbole, aurait-elle été un principe d'action si puissant, une source si intarissable d'énergie et de bonne volonté ? Ouelle efficacité peuvent garder les symboles religieux, s'ils sont connus pour symboles ? et s'ils ont tant de prise sur les âmes, s'ils ont pu, s'ils peuvent encore arracher tant d'âmes à la basse poursuite des intérêts matériels et du plaisir égoïste, s'ils ont pu décorer d'idéal et de noblesse tant de vies humbles et vulgaires, n'est-ce pas par la bienfaisante illusion qui faisait croire absolument à leur réalité objective ?
Qu'importe pour nous que Bossuet ait cru ce que nous ne croyons pas ? Il a cru ce que nous croyons, ce que nous devons croire, et c'est l'essentiel. Son erreur — si c'en est une — lui a donné une force que nous n'avons guère. Bossuet est tout chrétien : il serait ridicule de le « laïciser h. Mais dans la forme chrétienne il a mis toutes les vérités nécessaires à la vie. Son christianisme repose sur une conception de l'homme et du monde universellement vraie
et bonne. De là vient qu'en toute matière, encore aujourd'hui, il y a profit à l'écouter, et souvent à le suivre. Dépouillons son œuvre de tout ce qui est controverse, catéchisme, théologie : n'y regardons même pas la beauté, la poésie, l'éloquence : il y reste encore de quoi justifier toutes les admirations ; l'œuvre reste vivante et bonne. En politique, Bossueta donné la formule la meilleure de la doctrine conservatrice : il a montré la Force et l'efficacité, dans l'organisme social, de ces principes si souvent méconnus et niés, la tradition et l'autorité ; il a mis au jour limpuissance des lois et des constitutions, sans la bonne volonté du chef et des sujets. En morale, ila mis l'homme à sa place dans le monde : il lui a dit ses bornes, ses impuissances, mais il lui a révélé la grandeur où jjeuvent atteindre rinlelligence et la volonté bien employées. Il l'a encouragé à poursuivre le bonheur, mais il lui a montré le bonheur dans le devoir. Il a connu les délices de la contemplation; il a parlé magnifiquement du ravissement des Aristote et des Archimède devant la vérité dévoilée : mais aux plaisirs intellectuels il a su préférer les Apres jouissances de l'elïort, (|ui de la vérité tire le bien, etconfornie à l'idéal la réalité. Il a enseigné l'action, la nécessité d'agir, mais aussi la joie d'agir. Il a fixé ce qui fait la beauté et la bonté de l'action, le désintéressement, spec-
taleurému et sympathique detoutesles œuvres humaines, à condition qu'elles aient la vérité pour principe et la charité pour ressort. Il nous a détachés de la vie. et il nous a fait aimer la vie ; en nous faisant regarder au delà et plus haut, il nous a fait voir quelque chose qui l'explique et qui l'ennoblit. Chrétien ou non chrétien, c'est encore pour nous, ce sera toujours sans doute pour tous les hommes le premier et le dernier mot de la morale, que de savoir sortir de soi, et agir par des maximes généralement vraies, pour des fins généralement bonnes.
AVAXT-PROPOS.