CHAPITRE V
ll:s idées politiques de BOSSUET.
î. — LA POLITIQUE TIRÉE DE L'ÉCRITURE SAINTE. —
Bossuet s'inspire d'Aristote et de Hobbes.
II. — Bossuet est avant tout conservateur. — Tous les gouvernements sont de droit divin. — Utilité de la prescription en politique. — Théorie du gouvernement absolu. — Inconvénient de la souveraineté du peuple ; avantages de la monarchie héréditaire. — Différence du pouvoir absolu et du pouvoir despotique. — La royauté légitime respecte les lois fondamentales de FEtat.
III. — Devoirs des rois fondés sur la loi de Dieu qui fait les hommes égaux et frères.
IV. — Force et faiblesse du système politique de Bossuet.— La bonne volonté et le sentiment de la responsabilité sont les bases de ce système. — Part qu'il fait à la liberté, à l'égalité, à la fraternité :dans quelle mesure il s'adapte aux besoins de l'état moderne.
L'éducation du Dauphin était presque achetée, et ce fut pour la couronner que Bossuet écrivit le Discours sur V histoire universelle, et la Politique tirée de- l'Ecriture sainte. Toujours préoccupé d'approprier son enseignement au besoin futur de son élève, il réduisit l'histoire universelle aux faits essentiels et aux idées générales, qui donnent l'intelligence du déve-
loppement des sociétés, et qui permettent de trouver dans la considération des causes de leur grandeur et de leur ruine, d'utiles leçons pour l'avenir. Puis, au moyen des Écritures, et s'appuyant à chaque pas sur les faits de l'histoire sacrée et sur les parales des écrivains inspirés de Dieu, il ramassa sous les yeux de son élève toute la science politique, non seulement tous les préceptes et les conseils qui pouvaient éclairer sa conduite, et le mettre en disposition de bien régner, mais aussi tout ce qu'il avait conçu sur l'origine, la nature et l'étendue de l'autorité royale. Ces travaux, si différents de ceux qui l'avaient occupé avant 1670, ne l'avaient point trouvé aussi novice qu'on aurait pu croire. Il ne les eût point entrepris, si un devoir précis ne l'y eût forcé. Car il n'eut jamais de curiosités en dehors de son ékit, et s'il suffit à toutes les tâches qui successivement s'imposaient à lui, c'est qu'il s'y renferma toujours et ne laissa point vagabonder sa fantaisie à travers toutes les questions d'art et de littérature. Ce furent les circonstances qui firent de lui un politique et un historien. Mais elles ne le surprirent point : sa théologie l'avait préparai à tout : pour un esprit comme le sien, elle donnait la clef et les principes de toutes les sciences. Il est aisé de le voir : le Discours sur V histoire universelle et la Politique tirée de r Écriture sainte sont en germe dans divers sermons,
panégyriques et oraisons funèbres. L'idée maîtresse du Discours est la même qui soutient V Oraison funèbre delà reine d'Angleterre, prononcée en 1669, et la doctrine originale de la Politique se retrouve dans le sermon sur les devoirs des rois (1662) et dans le Panégyrique de saisit Thomas de Cantorbéry [iQQS).
Le Discours sur r histoire universelle fut composé avant la Politique. Néanmoins, comme il nous sera plus aisé de comprendre les vues historiques de Bossuet quand nous connaîtrons ses théories politiques, je ne suivrai pas Tordre qu'il établit dans les études du Dauphin, et je commencerai par la Politique tirée de l'Ecriture sainte.
L'ouvrage, tel que le publia l'abbé Bossuet en 1709, n'est pas complet, ni parfait. Les six premiers livres, oii tous les principes généraux sont contenus, furent écrits pour le Dauphin. Bossuet se remit à l'œuvre en 1693, en fut détourné presque aussitôt par l'affaire du quiétisme, y revint en 1700, et avait écrit quatre nouveaux livres, quand la maladie le saisit en 1703^ et lui ôta la force de mettre la dernière main à son travail. De là vient que le livre n'a pas de conclusion, et qu'ayant été composé en deux fois, à des intervalles si éloignés, il offre des redites que l'auteur n'a pas eu le temps de faire disparaître. Ces légères imperfections, qu'heureusement l'abbé Bossuet n'a pas corri-
gées, n'empêchent pas Touvrage d'être un des chefs-d'œuvre de l'écrivain. Surtout il y en a peu où la pensée soit plus originale et qui présentent aujourd'hui un plus vivant intérêt Et pourtant c'est peut-être ce qu'on lit le moins dans Bossuet. L'a-t-on assez méprisé, assez calomnié, ce pauTre livre ? Et cela à cause de son titre : « La Politique tirée de l'Ecriture sainte 1 » La Politique tirée de V Ecriture sainte ! Quelle sottise , quelle idée étroite de prêtre fanatique ! Prétendre faire dépendre l'organisation politique et sociale des États modernes, des traditions plus ou moins fabuleuses, qui s'étaient conservées chez un des plus petits et des plus grossiers peuples dç l'Asie, et des visions fantastiques que les événements avaient fait éclore dans des cerveaux d'illuminés ! Que peut enseigner David, ce chef de bandits, qui se fît obéir de quelques tribus barbares, aux glands chefs d'État qui gouvernent des millions d'hommes, auxLouisXIV, aux Frédéric II, aux Napoléon ! Je conçois' que pour tous les hommes nourris des idées voltairiennes, le titre seul condamne le livre. Mais si on lit le livre, ce qui ne laisse pas d'être utile, même en voulant le condamner, on y trouvera infiniment de sens , des enseignements très pratiques , et une doctrine politique qu'on peut ne pas recevoir, mais oii l'on ne saurait, à coup sûr, trouver trace de fanatisme ou de puérilité.
Ce titre si choquant, si scandaleux pour le fanatisme libre-penseur, ne doit pas nous faire illusion. La Politique tirée de l'Ecriture sainte^ cela ne veut pas dire que Bossuet a bouché ses yeux et ses oreilles, vidé son esprit, -pour se rapetisser à la mesure de la civilisation rudimentaire des Juifs. Mais non : toutes les idées qu'il a d'ailleurs, il les confronte avec le texte sacré; tout ce qu'il croit vrai, par tradition, par observation, ou par raisonnement, il l'affirme vrai, quand la parole révélée y consent. L'Écriture est pour lui la pierre de touche de toute vérité. Ou, si Ton veut, tout s'y trouve, mais il faut savoir Ty trouver, et la science et Texpérience sont les guides indispensables de cette recherche. Et pour qui sait tout ce que la théologie, qui asservit l'esprit à la lettre d'un texte divin, lui donne de subtilité, de puissance et de ressources pour interpréter la phrase immuable et adorable, pour la tourner en mille sens, et en tirer ce que la raison et la convenance exigent, est-il possible de douter que Bossuet ait su faire sortir de l'Écri-
iure précisément tous les principes de politique qu'il estimait nécessaires à la conservation des Etats modernes, et particulièrement de la France? S'il a trouvé dans l'Ecrilure justement son système, et non pas un autre, ce n'est pas qu'elle le contînt plutôt qu'un autre ; mais c'était celui-là qu'il voulait apercevoir, parce qu'il le jugeait vrai d'une vérité à la fois rationnelle et empirique. Ne soyons pas dupes d'un tour de force de logique que Bossuet a su accomplir, avec une sincérité du reste et une naïveté de foi qu'on ne saurait mettre en doute.
Essayons de retrouver les sources de ces idées, que Bossuet, avant de nous les présenter, fait passer à travers l'Ecriture sainte, et qu'il a dû y mettre pour pouvoir les en tirer (1). La chose est délicate, mais non pas impossible. Un manuscrit datéde i 672 contient des « sentences choisies pour Mgr le Dauphin » ; elles regardent, les unes la morale, les autres la politique. Ces dernières sont fournies par Gicéron : ce II ne faut pas toujours user de douceur ; la sévérité doit avoir aussi son exercice, à cause du bien de lElat qui sans elle ne peut exister » ;
(1) A l'Ecriture, il faut joindre, comme source religieuse de la Folitlque, le De régi mine priiicipum àesâint Thomas. Là est rexplication de ce que la doctrine de Bossuet sur le principe de légitimité a de commun avec les idées formulées dans les récentes Encycliques de Léon XIII.
OU par Platon : « Opprimer les laboureurs, c'est opprimer les nourriciers de l'Etat » ; ou par Aristote : (c Ce qui fait tomber les royaumes héréditaires, c'est quand il y naît des princes faibles que les peuples méprisent » ; un grand nombre enfin par les Proverbes, la Sagesse ou VEcclésiaste : ce Une justice très rigoureuse sera faite à ceux qui commandent, et les puissants seront puissamment tourmentés. » Si Bossuet ne se faisait pas scrupule, pour former un recueil de maximes politiques, d'invoquer tantôt Aristote ou Gicéron, et tantôt 1 Ecriture, pense-t-on qu'il se soit imposé d'écarter de son esprit toutes les vérités d'origine humaine, lorsque plus tard il composa son grand ouvrage ? Pourquoi, les ayant reçues d'abord sans difficulté, les aurait-il ensuite si rigoureusement proscrites ? Comment, en particulier, se serait-il affranchi d'Aristote, qu'il n'a cessé de lire et d'étudier, la plume à la main, faisant des extraits, des traductions, des résumés, s'y attachant tout comme si c'eût été unPère de l'ÉgKse, et dont la doctrine lui a fourni les principes les plus essentiels de sa philosophie ? Mais à quoi bon employer les inductions et les vraisemblances ? les faits sont là.
Bossuet écrit quelque part dans sa Politique : « Aristote l'a dit, mais le Saint-Esprit l'a prononcé avec plus de force. » Cette ligne nous
donne la clef du livre. « Aristote Ta dit », et si Aristote ne l'avait pas dit, peut-être Bossuet ne Taurait-il pas entendu prononcer si distinctement par le Saint-Esprit. ïl ne l'a nommé que cette fois-là, mais à chaque moment c'est Aristote qui l'aide à généraliser les exemples offerts par la sainte Ecriture, à traduire les faits en formules, à transformer les émotions en prin-. cipes.
Eve dit, à la naissance de Caïn : « J'ai possédé un homme parla grâce de Dieu. » Le Décalogue dit : ce Honore ton père et ta mère. » Bossuet conclut : « De là nous pouvons juger que la première idée de commandement et d'autorité humaine est venue aux hommes de l'autorité paternelle. » Il continue :
« On voit des rois de bonne he-ure dansle monde. On voit du temps d'Abraham, c^est-à-dire quatre cens ans environ après le déluge, des royaumes déjà formés et établis de longtemps... II paroît par l'Ecri- ^ure que presque chaque ville et chaque contrée avoit son roi... Au reste, ce gouvernement étoit tellement le plus naturel qu'on le voit d'abord dans tous les peuples... Tout le monde commence donc par des monarchies ; et presque tout le monde s'y est conservé, comme dans l'état le plus naturel.
« Aussi avons -nous vu qu^ii a son fondement et son modèle dans l'empire paternel , qui les accoutume en même temps à n'avoir qu'un chef. »
Tout ce raisonnement est tiré de lEcriture, comme Newton a tiré les lois de la gravitation delà chute d'une pomme. Mais dans cette déduction, je reconnais une page d'Aristote. « Les cités, avait-il écrit en substance, furent d'abord gouvernées par des rois... En effet, dans toute famille, le plus âgé est investi d'un pouvoir qui ressemble à celui des rois (1) »,
« Les véritables richesses , dit ailleurs Bossuet, sont celles que nous avons appelées naturelles, à cause qu'elles fournissent à la nature ses vrais besoins. La fécondilé de la terre et celle des animaux est une source inépuisable de vrais biens; l'or et l'argent ne sont venus qu'après pour faciliter les échanges. »
Nulle part l'Écriture ne lui a suggéré cette doctrine économique. Elle résume un passage de la Politique d'Aristote, identique au fond et souvent dans la forme à deux morceaux de la Morale, que Bossuet avait traduits du temps qu'il était à Navarre (2).
« L'intérêt et la passion corrompent les hommes, dit Bossuet. La loi est sans intérêt et sans passion ;
(1) Aristote, Politique, I, 1,7. — Bossuet, Politique, II, 1, 3 7.
' (2) Aristote, Politique, I, 3, 12. — Morale, V, 8 ; VII, 15. — Bossuet,, Politique, X, 1 , ]0. Cf. Bossuet, Pensées moralei et chrétiennes, t. X, p. 627.
« elle est sans tache et sans corruption, elle dirige les âmes ; elle est fidèle; elle parle sans déguisement et sansflatterie. Elle rend sages les enfans »; elle prévient en eux l'expérience, et les remplit dès leur premier âge de bonnes maximes, a Elle est droite et réjouit le cœur. » On est ravi de voir comme elle est égale à tout le monde, et comme au milieu de la corruption elle conserve son intégrité. «Elle est pleine de lumières »; dans la loi sont recueillies les lumières les plus pures de la raison. « Elle est véritable et se justifie par elle-même » ; car elle suit les premiers principes de l'équité naturelle, dont personne ne disconvient que ceux quisont tout à fait aveugles. « Elle est plus désirable que l'or, et plus douce que le miel»; d'elle vient l'abondance et le repos. David remarque dans la loi de Dieu ces propriétés excellentes, sans lesquelles il n'y a point de loi véritable. »
Le commentaire ici n'éclaircit pas le texte ; il le dépasse infiniment. Le texte est tout en images et en figures; les mots essentiels, pleins de sens, qui sont comme les pivots de la doctrine, sont dans le commentaire. Je lis dans Aristote : o Celui doncqui veutquelaloi commande, semble ne reconnaître d'autre autorité que celle de Dieu même et de la raison ; mais celui qui prétend que c'est à l'homme de commander, y ajoute aussi le pouvoir de la bête féroce. Car les passions ont quelque chose d'aussi violent, et la colère corrompt et dégrade même les plus vertueux des hommes, lorsqu'ils disposent
du pouvoir. Au lieu que Ton peut dire de la loi qu'elle est une intelligence sans passions (1). »
a En général, poursuit Bossuet un peu plus loin, les lois ne sont pas lois si elles n'ont quelque chose d'inviolable... On perd la vénération pour les lois quand on les voit si souvent changer C'est alors que les nations semblent chanceler, comme troublées et prises de vin, ainsi que parlent les prophètes. L'esprit de vertige les possède et leur chute est inévitable, « parce que les peuples ont violé les lois, changé le droit public, et rompu les pactes les plus solennels. » C'est l'état d'un malade inquiet, qui ne sait quel mouvement se donner. »
Isaïe, que Bossuet invoque, n'a jamais réfléchi aux inconvénients de Tinstabilité des lois, ni parlé du droit public; le pacte qu'ont rompules nations était avec Jéhovah, et Jéhovah les détruira pour leurs iniquités. Encore ici Bossuet transpose dans les fortes images d'un prophète la pensée abstraite du philosophe. « Tandis qu'il est dangereux, disait Aristote, d'accoutumer les citoyens à abroger trop facilement les lois, il est clair qu'il vaut mieux laisser subsister quelques erreurs du législateur... La société ne tirera pas autant de profit du changement, que l'habitude de l'insubordination envers les magistrats
(1) Aristote, Polit, III, 11,4, —Bossuet, Po^i^, I, 4, 4.
lui causerait de dommage... La loi n'a de force pour se faire obéir que dans Thabilude, et l'habitude ne peut être que le prod uit de la longueur du temps ; en sorte que changer facilement les lois élabliespourleurensubstituerde nouvelles, c'est affaiblir la puissance de la loi (Ij. »
Il serait facile de multiplier les rapprochements, de montrer que la distinction de la monarchie absolue et du despotisme, la reconnaissance de diverses formes de gouvernement, dont chacune convient aux peuples où elle se rencontre, et qui, étant établies, sont légitimes, viennent d'Aristote plutôt que de la Bible. Mais les exemples que j'ai donnés suffiront à faire voir la part que le philosophe grec peut revendiquer dans l'ouvrage de Bossuet ; encore une fois ce qui vient de l'Ecriture, ce n'est pas la matière de l'ouvrage, la doctrine, les préceptes, c'est seulement l'autorité qui au nom de Dieu leur est confiée.
Toutefois il ne faudrait pas exagérer l'influence d'Aristote etl'importance des emprunts que Bossuet lui a faits. Sujet comme il l'est d'une monarchie absolue, à laquelle des millions d'hommes obéissent, son système est si différent de celui du philosophe grec, citoyen d'une démocratie libre, resserrée dans un petit territoire, que les points de contact ne sau -
(1) Aristote, Polit.. 1 : , 'o , 13, 14. — Bossuet, Polit., I, 4, 8.
raient être fort nombreux, ni les coïncidences se produire que sur des détails. Les oppositions éclatent nécessairement plus tories que les ressemblances.
Tandis qu'Aristote est surtout frappé des inconvénients de la monarchie, Bossuet en voit de préféreace les avantages : et il ne s'inquiète guère de la liberté, et surtout de la liberté politique, hors de laquelle, selon Aristote, il n'y a point de bon gouvernement. Aristote fait dériver la société d'un instinct primitif de l'humanité, qui la distingue des bêtes. L'homme est ce un animal politique » par définition. S'il nous dit que l'homme est le pire des êtres en dehors des lois et de la société civile, il ne conçoit pas qu'il puisse s'arrêter dans cet état, ni surtout que l'humanité ou une fraction notable de la société ait jamais pu vivre dans l'anarchie absolue ; l'individu, s'il en existait jamais un, qui n'aurait pas l'instinct politique, serait une brute, à moins qu'il ne fût un dieu : voilà tout ce qu'il veut dire. Bossuet ne connaît pas cet instinct politique. A vrai dire, dans un sermon de 1653, au sortirdu collège, ila fait naître la société de la sympathie de l'homme pour l'homme. Mais, en mûrissant, ses idées ont changé. Dans la Politique tirée de r Ecriture sainte, comme dans le Ciiiquième Avertissement aux Protestans , qui la complète et la précise sur bien des points, il ne s'agit plus
de sympathie ni d'instinct primitif. « Il n'y a rien, dit-il, de plus brutal et de plus sanguinaire que l'homme. La société est née de l'expérience et du besoin mutuel.. » Eafin qu'y a-t-il de plus contraire à Tesprit d'Aristote, que cette théorie d'un pouvoir absolu, indépendant, irresponsable, n'ayant de limite et de contrepoids que dans ridée de Dieu etdelaviefuture? Quel rapport cela a-t-il même avec la monarchie que le philosophe ancien connaissait?
Si ce n'est Aristote, qui donc lui a mis en main le fil dont il a guidé ses pas à travers le labyrinthe inextricable des Écritures ? D'où venait en son esprit l'idéal qu'il n'a exprimé des textes sacrés que parce qu'il l'avait conçu d'abord ? L'histoire, sans doute, lui a fourni de précieux enseignements : il a vu, en fait, la puissance absolue de la royauté, et^ sujet fidèle autant que logicien sévère, il n'a pu être satisfait avant d'avoir découvert le principe qui légitimait le fait. Or delà réalité qu'il contemplait ne pouvait sortir que la théorie qu'il énonça. x\insià labase de la Politique nous trouvons l'expérience, et ce que la révélation investit d'une souveraine autorité, n'est que l'observation géaéralisée et réduite en lois. Les traditions du clergé de France^ et en particulier l'esprit de-cet antique collège de Navarre, oii Bossuet avait été élevé, l'inspirèrent dans ce travail et le lui rendirent plus aisé La doctrine
gallicane, qui niait l'infaillibilité du pape et sa souveraineté temporelle sur les Etats chrétiens, ne pouvait guère proclamer Tindépendance des rois sans en reconnaître la puisance absolue toute : la théorie du droit divin en découlait par une conséquence inévitable. En contredisant Bellarmin, Bossuet devait nécessairement rencontrer le systèaie qu'il a développé. Mais tout cela ne rend compte que de l'esprit général de la Politique de Bossuet : dans la forme qu'il lui a donnée, j'aperçois une influence qu'on ne s'attendrait guère à voir s'exercer ici, celle de Hobbes. Plus qu'Aristote, plus que l'étude de l'histoire de France et de la constitution du royaume, plus que le gallicanisme et la volonté deréfuter Bellarmin, la lecture de Hobbes a décidé du choix et de la disposition des matériaux dont Bossuet a construit l'édifice politique. Rappelons-nous que Hobbes n'était pas un inconnu en France ; qu'il y avait séjourné longtemps, fréquenté le P. Mersenne, Gassendi, et autres savants ; que son traité latin du Citoyen^ que Descartes lisait, avait été traduit en français par Sorbière ; que lui-même, en 1668, avait traduit de l'anglais en latin son Léviathan ; et que parmi les contradictions et les attaques dont ses idées et lui-même avaient été l'objet, il avait fait grande impression sur le public, avait joui notoirement d'une grande faveur auprès du roi Charles II, et s'était mis
en possession d'être considéré comme le plus fort défenseur du principe monarchique. Songeons aussi que le Léviathan contenait une longue, vigoureuse et détaillée réfutation de Bellarmin, qui y était combattu pied à pied, avec autant d'érudition que de logique, et que si les théologiens anglicans y avaient trouvé de quoi les choquer souvent, tout le livre, bourré de textes de TEcriture, démentait l'accusation d'impiétéetd'athéisme qu'ils dirigeaient contre l'auteur. Bossuet, qui avait l'esprit si ouvert, et tant de soin de se procurer une information exacte et complète sur tous les sujets qu'il traitait, qui ne négligeait jamais aucune source, et qui aimait à s'appuyer sur les ouvrages de ses adversaires mêmes, ne pouvait ignorer des écrits qui avaient fait grand bruit, et qui se ^recommandaient à lui par tant de titres.
Au reste, comme pour Aristote, nous avons ici l'aveu même de Bossuet. Peignant, avec des couleurs empruntées aux Prophètes, l'iniquité, qui déborde parmi les hommes : « C'est ainsi, poursuit-il, que sont les hommes, naturellement loups les uns aux autres (1). » Il ne nomme pas Hobbes; mais il fait mieux : il lui emprunte la formule si expressive de la dédicace du Citoyen : « Homo homini lupus. » Et ce n'est pas une coïncidence fortuite, ni une ren-
(1) Bossuet, Polit, VIII, 4, 2.
contre d'un moment, sur un détail accidentel, dans une expression particulière. Chez Bossuet et chez Hobbes, la formule a la même valeur. Chez tous les deux, c'est la vérité fondamentale de la science politique : tout en sort, tout en dépend. Voyez plutôt le développement qu'en donne le Cinquième Avertissement aux Proie stans.
a A regarder les hommes comme ils sont naturellement et avant tout gouvernement établi , on ne trouve que l'anarchie , c'est-à-dire dans tous les hommes une liberté farouche et sauvage, où chacun peut tout prétendre et en même temps tout contester; où tous sont en garde, et par conséquent en guerre continuelle contre tous ; où la raison ne peut rien parce que chacun appelle raison la passion qui le transporte ; où le droit même de la nature demeure, sans force, puisque la raison n'en a point; où, par . conséquent, il n'y a ni propriété, ni domaine, ni bien, ni repos assuré, ni, à vrai dire, aucun droit si ce n'est celui du plus fort : encore ne sait-on jamais qui l'est, puisque chacun tour à tour le peut devenir, selon que les passions feront conjurer ensemble plus ou moins de gens... Voilà l'état où on imagine les hommes avant tout gouvernement... C'est néanmoins (iu fond de cette anarchie que sont sorties toutes les formes de gouvernement, la monarchie, l'aristocratie, l'état populaire, et les autres...
« Où tout est indépendant, dit-il un peu plus loin, il n^y a rien de souverain : car le souverain domine de droit ; et ici le droit de dominer n'est pas encore :*
on ne domine que sur celui qui est dépendant; or nul homme n'est supposé tel en cet état, ei chacun y est indépendant , non seulement de tout autre, mais encore de la multitude, puisque la multitude ellemême, jusqu'à ce qu'elle se réduise à faire un peuple réglé, n'a d'autre droit que celui de la force (1). »
La Politique tirée de r Ecriture consacre cette théorie : « 11 n'y a rien de plus brutal ni de plus
« sanguinaire que l'homme Quand chacun
ce fait ce qu'il veut, et n'a pour règle que ses (( désirs, tout va en confusion... Selon ce droit (( primitif de la nature, nul n'a de droit partice culier, et tout est en proie à tous (2) .... »
N'est-ce pas vraiment Hobbes qui parle ici ? JN'est-ce pas l'état de guerre, décrit dans le Citoyen et dans le Léviathan en traits si énergiques et si précis ? Qu'il me suffise de rappeler une seule phrase : « Il appartient à la même « condition naturelle de l'humanité, qu'il n'y « ait ni souveraineté, ni propriété, ni aucune (( sorte de mien et de tien, mais que chacun « soit maître de ce qu'il a pris, c'est-à-dire « tant qu'il peut le conserver (3)... »
On sait comment Hobbes fait sortir de cette anarchie primitive le pouvoir absolu, et le rend légitime. L'état de guerre est contraire aux lins
(1) Bossuet, Cinquième Avert, t. XV, p. 465, 466.
(2) Bossuet, PoUt, I, 2, 1 ; I, 3, 2, 4.
(3) Léviathan,!^ 13. (Flobbes, Opéra philosophica, Amsterdam, 2 vol. iii-4% 1668.
essentielles de l'homme, qui sont la conservation delà vie et l'acquisition du bonheur. De là vient l'établissement de la société, où chacun aliène son droit et son indépendance, afin d'assurer sa vie et de n'être pas troublé dans la recherche du bonheur. Le souverain, substitué aux droits primitifs de tous les individus, a pour mission de maintenir la paix. Plus le pouvoir est fort, plus la paix sera assurée. 11 s'en suit que la monarchie absolue est le meilleur des gouvernements. Les sujets n'ont aucun droit contre le roi : car toute désobéissance au pouvoir tendrait à ressusciter les forces individuelles , et par conséquent à dissoudre la société et ramener l'état de guerre. Le roi a droit de tout faire, sauf ce qui, Restreignant son pouvoir, le désarmerait, et rendrait des armes aux individus.
Bossuet procède de même : « La seule autoce rite du gouvernement peut mettre un frein «' aux passions, et à la violence, devenue
« (après la chute) naturelle aux hommes
« Le gouvernement est le meilleur qui est le « plus éloigné de l'anarchie. » S'il préfère la monarchie, c'est parce qu'elle est le gouvernement le plus fort. Il n'ose même pas prononcer que la puissance arbitraire, qu'il nomma barbare et odieuse, est illicite.
Comme Hobbes, Bossuet explique l'institution du gouvernement parmi les hommes, par
le consentement mutuel, ou par la conquête.
Parle consentement mutuel, chacun renonce à son droit naturel, c'est-à-dire à tout envahir et à user de violence, à condition que son voisin en fasse autant. « Chacun renonçant à se volonté la transporte et la réunit à celle du prince et du magistrat — Toute la force est transportée au magistrat souverain (1) »
Ce sont les termes mêmes de Hohbes: » Le (( pouvoir et le droit de commander consistent c( en ce que chaque individu transporte à cet « homme ou à ce corps toute sa force et sa f( puissance. »
Parla conquête aussi, l'autorité s'établit, et le temps la légitime, dès que le vainqueur a su procurer aux vaincus l'ordre et la sécurité. (( Pour rendre le droit de conquête incou- (( testable, la possession paisible y doit être (( jointe (2)... »
Le même principe autorisera l'esclavage, car l'objet suprême de l'homme étant de vivre, le vaincu pour vivre transporte au vainqueur tous ses droits, a L'origine de la servitude vient (( des lois d'une juste guerre, où le vainqueur (( ayant tout, droit sur le vaincu jusqu'à pou- '( voir lui ôter la vie, il la lui conserve : ce qui (( même, comme on sait, a donné naissance « au mot de servi, qui, devenu odieux dans ]a
(1) Bossuet, Polit , I, 3, 3 et 5. — Hobbes, De Cive, Y, 11.
(2) Bossuet. Polit., II, 2, 2 ; cf. II, 1, 4.
« suite, a été dans son origine un terme do « bienfait et de clémence, descendu du mot « servare, conserver. » Hobbes disait : k La « souYeraineté s'acquiert par la victoire, quand a le vaincu, pour éviter la mort, prend l'enga- « gement de faire, moyennant la vie sauve « et la liberté physique, tout ce que le vain- « queur lui commandera. Après le pacte, le « vaincu est l'esclave [servus) du vainqueur. Ce (( mot de servus vient-il de servare (conserver) « ou de servire (servir) ? Je laisse à discuter ce « point aux grammairiens (1). »
Le but du gouvernement, sa raison d'être, etla source de son droit, c'est de procurer le salut public, ce qui consiste à protéger laviedes sujets et à leur faciliter lajouissance des biens de la vie. « C'est un droit royal, ditBossuet, de pourvoir (( aux besoins du peuple. Qui Fentreprend au <( préjudicedu prince, entreprend sur la royauté, « ('est pour cela qu'elle est établie ; et l'obliga- (( tion d'avoir soin du peuple est le fondement « de tous les droits que les souverains ont sur « leurs sujets (2). »
Afin de remplir sa mission, il faut que le souverain ait un pouvoir absolu et universel. Son droit une fois créé, tous les autres droits
(1) Bossuet, Cinquième Avert, t. XV^ p. 467. — Hobbes, Léviathan^ II, 20.
[2j Bossuet, Politique, III, 3, 3. — Hobbes, Léviathun, II,
disparaissent. Ce qu'on appelle les droits des particuliers, n'existe que s'il est reconnu par la loi, et c'est le souverain qui fait la loi. a De là <( (d'un premier partage fait par le magistrat « souverain) est né le droit de propriété ; et « en général tout droit doit venir de l'autorité « publique (1). •> C'est ce qu'avait dit Hobbes, et notamment dans la préface de son Citoyen. Qu'on entende bien ce principe , les droits naturels sont annulés selon Hobbes comme selon Bossuet, sous le droit absolu du souverain ; celui-ci seul est réel ; les autres sont purement virtuels, et ne sauraient se passer de la reconnaissance du souverain. Pour que personne ait droit de faire valoir ses droits, il faut qu'il y consente.
Aussi ne saurait-on jamais invoquer aucun droit contre lui. « Le peuple a mis son salut à (( réunir toule sa puissance sur un seul, par (( conséquent à ne rien pouvoir contre ce seul, (( contre ce seul à qui il transportoit tout (2). » Ces paroles du Cinquième Âverlissement sont confirmées et développées à chaque page de la Politique. Les individus ont renoncé même à leur propre vie, en cédant leurs droits au souverain, et s'ils désobéissent, il peut la leur ôter. Même les mauvais princes, même les
(1) Bossuet, Polit., I, 3,5.
(2) Bossuet, Cinquième Avert., t. XV, p. 461.
tyrans ont droit à l'obéissance des sujets, aussi entière, aussi prompte que les rois bons et paternels. Même injustes, il faut leur obéir (( comme à la justice même. » Même infidèles, en même temps qu^înju^stes, ils gardent un caractère de sainteté que rien n'efface, et les premiers chrétiens faisaient leur devoir en priant pour un Néron. « L'j^tat est en péril et (( le repos public n'a plus rien de ferme, s'il est (( permis de s'élever pour quelque cause que ce (( soit contre les princes. »
On reconnaitlà encore la doctrine de Hobbes : « La souveraineté ne peut être retirée au sou- (( verain pour sa mauvaise administration (1). »
Mais regardons comment Bossuet, dans son Cinquième Avertissement, réfute la doctrine de la souveraineté du peuple, soutenue par Jurien.
« Le peuple, dit-on, donne la souveraineté', car il la possède. Ce seroit plutôt le contraire qu'il faudroit conclure, puisque, sile peuple l'a cédée, il ne Ta plus, ou, en tout cas, pour parler avec M. Jurien, il ne l'a que dans le souverain qu'il a créé. — C'est ce que le ministre vient d'avouer en disant qu'«un peuple qui a fait un souverain ne peut plus exercer la souveraineté par lui-même », et que sa souveraineté est « exercée » par le souverain qu'il a fait.
« Il n'en faut pas davantage pour renverser le système du ministre. Car tout ce où il veut venir par ses
(1) Hobbes, Léviathan, II, 18. — Bossuet, IV, 1, 2 et 3 : VI, 2, 4.
principes, c'est que le peuple peut faire la loi à son souverain en certains cas, jusqu'à lui déclarer la guerre, le priver, comme on l'a dit, de sa couronne, changer la succession et même le gouvernement. Or tout cela est contre la supposition que le ministre vient de faire. Car sans doute ce ne sera pas parle souverain que le peuple fera la guerre au souverain même et lui ôtera sa couronne : ce sera donc par lui-même que le peuple exercera ces actes de souveraineté, encore qu'on ait supposé qu'il n'en peut exercer aucun {]). »
Ce n'est plus seulement ici la pensée de HoLbes, c'est son argumentation même, c'est la forme même, singulièrement originale, de son raisonnement. Même en supposant, -dit Hobbes, que le souverain tienne son pouvoir d'un pacte consenti par les sujets, ceux-ci ne peuvent plus rien contre lui, dès que le pacte est fait, et quoi qu'il fasse^ ils ne peuvent le dépouiller du pouvoir sans son consentement. Ils sont sans droit et sans action contre lui. Car « toute la puissance que possédait le peu- « pie avant l'élection du souverain, le souverain « la possède légitimement du fait de son élec- (c tion. Depuis ce moment, le peuple n'est plus « une personne, mais une multitude sans unité, « car il n'était un qu'en vertu du souverain « pouvoir qu'il a transporté au souverain. » N'est-ce pas vraiment l'argument si direct et
(1) Bossuet, Cinquième A vert., t. XV, p. 464.
si invincible : « s'il l'a cédé, il ne Ta plus » ? Comment, dit encore Hobbes, pourrait-on punir ou déposer le souverain pour sa mauvaise administration ? Car le souverain, c'est rÉtat^ et « qui peut accuser TÉtat ? » L'j^tat seul a droit de justice sur tous, nul n'a droit sur lui. Il faudrait lui demander de se condamner lui-même. Et n'est-ce pas sottise d'ci-pérer le consentement du magistrat à son châtiment ou à sa déposition (1) ?
Il n'y a pas jusqu'à cette distinction de la multitude et du peuple^ que je ne trouve dans Bossuet. Dans l'anarchie, «. il peut bien y avoir une troupe, un amas de monde, une multitude confuse ; mais il ne peut y avoir de peuple. » Au contraire, « on voit l'unité d'un (( peuple, lorsque chacun, renonçantà sa volonté, « la transporte et la réunit à celle du prince et « du magistrat. » Mais c'est le prince qui fait cette unité ; elle n'existe pas hors de lui, ni à plus forte raison contre lui.
Selon Hobbes, le plus grand crime du souverain est de se relâcher de ses droits ; car, en s'affaiblissant, il devient moins propre à sa mission, qui est de procurer ou d'imposer la paix. Pareillement Bossuet veut que le roi soit jaloux de son autorité ; il le prémunit contre la faiblesse ; il lui demande de se faire
(1) Hobbes, Lévi athan, VI, 20 ; VII, Il ] De Cive, II, 18.
aimer, mais craindre aussi ; il lui recommande de veiller à ce que tout bien pour les sujets ne vienne que de lui. Il se défie par la même raison des garanties constitutionnelles.
« Ce que vous voulez faire foible à vous faire du bien, par la condition des choses humaines le devient autant à proportion à vous faire du bien ; et sans borner la puissance par la force que vous pourriez réserver contre elle, le moyen le plus naturel pour l'empêcher de vous opprimer, c'est de 1 intéresser à votre salut » (1).
Cela se fait tout seul et comme de soi-même dans une monarchie héréditaire.
« A une chose aussi nécessaire que le gouvernement parmi les hommes, il faut donner les principes les plus aisés, et Tordre qui roule le mieux tout seul... Le prince qui travaille pour son Etat, travaille pour ses enfans, et l'amour qu'il a pour son royaume, confondu avec celui qu'il a pour sa famille, lui devient naturel (2).
« Lui mettre l'État entre les mains afin qu'il le conserve comme son bien propre, c'est un moyen très propre de l'intéresser. Mais c'est encore l'engager au bien public par des liens plus étroits que de donner l'empire à sa famille, afin qu'il aime l'Étal comme son propre héritage, et autant qu'il aime ses enfant. ...
(1) Cinquième Avertissement, t, XV, p. 475,
(2) Bossuet, PoZ<ï., II, 1, 10,
Ainsi les peuples où la royauté est héréditaire, en apparence se sont privés d'une faculté, qui est celle d'élire leurs princes ; dans le fond, c'est un bien de plus qu'ils se procurent : le peuple doit regarder comme un avantage de trouver son souverain tout fait, et de n'avoir pas pour ainsi parler à remonter un si grand ressort » (1).
Je crois entendre Hobbes : « Quand Tinté- « rêt public et l'intérêt privé sont le plus ètroi- « tementunis, alors l'intérêt public est procuré. « Or dans la monarchie l'intérêt public et 6 l'intérêt privé se confondent, .... La meilleure a condition est que le salut et le bien-être des « sujets intéressent le souverain. Cela arrive « quand la souveraineié est héréditaire ; car « chaque homme aime naturellement à con- « server son héritage (2). »
Je ne veux pas pousser la démonstration plus loin ïl sérail facile de montrer que, comme Hobbes, Bossuet indique les inconvénients de la monarchie, et que, comme Hobbes, il se laisse toucher des avantages ; que ces avantages essentiels, pour lui comme pour Hobbes, sont la paix, l'ordre, la stabilité des lois ; que, comme Hobbes, il remet tout à la volonté du souverain, mais en exigeant que cette volonté s'exerce « par une prévoyance
(1) Bossuet, Cinquième A ver t., t. XV, p 474.
(2) Hobbes, Léviathan, II, 19 ; De Cive^ X, 18.
universelle », par des décisions générales, par des lois, non au jour le jour, par des arrêts capricieux et contradictoires ; que, comme Hobbes, enfin, il n'admet de désobéissance aux ordres du prince, que quand ils sont contraires aux commandements de Dieu. Sans pousser plus dans le détail la comparaison, je remarquerai seulement encore que l'idée originale de Bossuet, celle qui a surtout étonné et scandalisé notre esprit d'indépendance et de critique, l'idée de fonder sur l'autorité de l'Ecriture son système politique, se trouve dans Hobbes, comme ce système lui-même. Après avoir exposé la doctrine dans les dix premiers chapitres du Citoyen, Hobbes, dans le onzième, recueillait « les lieux et exemples de la sainte Ecriture, qui autorisent la théorie précédente de la puissance royale. » Et dans le Léviathan il alléguait à chaque instant l'Ecriture ; ainsi, après avoir parlé du droit de conquête et d'asservissement, il réunissait tous les textes sacrés favorables à sa doctrine. C'était aussi à grand renfortde citations des deux Testaments, qu'il combattait les prétentions de Bellarmin, déniait à l'Église toute puissance temporelle, maintenait l'indépendance absolue du pouvoir civil, se fondant surtout, comme Bossuet, sur la parole de Jésus-Christ: « rendez à César ce « qui est à César », et sur celle de saint Paul : (< toute puissance vient de Dieu », enfin comme
lui sur la soumission prolée par les chrétiens aux tyrans inQdèles el persécuteurs.
Bossuet donc a lu Hobbes, comme il a lu Aristote. Mais, quoiqu'il doive plus à celui-là, il ne Ta pas suivi plus servilement que lautre ; il lui a pris les grands traits de sa doctrine, mais il Ta adaptée à sa propre raison, à ses croyances, à son expérience. Hobbes est un pessimiste, et comme il ne reconnaît dans l'homme aucun principe naturel de justice et de bonté, il ne lui impose pas non plus Fobligation universelle et absolue d'être bon et juste; il le voit méchant, et ayant droit de l'être. Les lois naturelles ne sont que les conditions qui permettent à l'être de se conserver et de jouir. Toute sa politique prend de là un caractère impitoyable et sombre; il faut museler la bête humaine, voilà en deux mots toute la théorie du gouvernement Dans cette dure et triste doctrine^ Bossuet transfuse la moralité et la charité. Les hommes sont méchants, depuis le péché d'Adam, et livrés à la férocité de leurs passions ; mais ils connaissent le bien, ils ont des devoirs moraux à l'égard de leurs* semblables, qui en ont de pareils envers eux ; ettoiis aus^^i ont des droits que l'équité natu-
relie reconnaît, et que l'Etat doit consacrer. Ils sont tous régis par la loi d'amour, et dans les rapports du souverain et des sujets, la parole du Christ : « Aimez-vous les uns les autres h, allégera le poids de l'autorité, en rendant le commandement plus doux et l'obéissance plus facile. Ce qui, chez Hobbes, servait à rendre la tyrannie plus lourde en l'imposant comme sacréeaux consciences, l'Ecriture sainte, fournira à Bossuet, en même temps qu'un fondement divin à son édifice ralionnel, un moyen de réconcilier les peuples avec leurs maîtres et d'affectionner les cœurs au dogme que sa logique imposait aux esprits. Tout prend ainsi chez lui une autre couleur, un autre accent : c'est Hobbes tout pur, et ce n'est plus Hobbes. Enfin ce que les raisonnements abstraits et secs du penseur anglais avaient d'étroit, d'excessif et de choquant, ce qui dans cette âpre logique froissait à chaque pas la raison et le sens commun, s'atténue chez Bossuet, parce qu'il voit et qu'il aime la vie ; la sympatliie, la considération du réel, et le sens du possible adoucissent le système, l'élargissent, et de toutes ces abstractions sèches et révoltantes, font une noble et généreuse doctrine, qu'on peut discuter, repousser même, mais qui peut contenir l'humanité vivante, sans la mutiler ni l'étouffer. Cherchons donc, non plus Aristote ou Hobbes, mais Bossuet lui-même dans sa
Politique. Voyons quelle construction originale il a su faire de tous ces éléments, qu'il a pris ici et là, au commandement de sa raison, partout où il découvrait un fondement solide de vérité.
Bossuet est le théoricien du droit divin delà monarchie. Mais entendons bien ce qu'est pour lui le droit divin. N'allons pas imaginer qu'il courbe les peuples esclaves devant une royale idole, instrument de prêtres fanatiques, et avant de nous récrier, comprenonsle. J'ai dit déjà sur quel fait il fondait le droit naturel du pouvoir. Les hommes, dans l'état de nature, sont violents, livrés à leurs instincts et à leurs passions ; chacun prétend à tout, emporte par force ce qu'il convoite et le possède tant qu'il a la force ; point de repos et de sécurité pour personne ; c'est la guerre permanente, féroce, entre toutes ces volontés contraires qui tendent également à vivre et à jouir. L'anarchie cesse le jour où les hommes, fatigués de cette lutte sans trêve et sans merci, s aperçoivent qu'en renonçant à prétendre à tout, ils se rendront la vie plus facile et plus sûre ; chacun abdique alors sa souveraineté et la transporte au magistrat qui, contenant toutes les volontés individuelles, leur imposera la paix, et, conservant les personnes, leur prescrira les formes dans lesquelles, sans violence et sans brutalité, leur activité pourra
rechercher la satisfaction de leurs besoins. L^autorité est néce^aire, parce que sans elle il n'y a point d'union, parlant de paix entre les individus, parce que seule elle les désarme, et moyennant qu'ils cessent de convoiter tout, leur permet de posséder quelque chose.
Voilà le fondement naturel du droit hnmaiu du pouvoir; le droit divin n'en a point un autre. Dieu veut que l'humanité se perpétue; il veut que du fond de l'abîme de corruption et d'iniquité où la faute d'Adam Ta précipitée, elle puisse se relever par une suite d'efforts paisibles et continus, qu'elle travaille en repos et sans être troublée à sa rédemption. Il a commandé l'amour, et hors de la société, point d'amour ; sans le gouvernement point de société. La loi de Dieu n'est pas exécutable, tant que le besoin mutuel n'a pas rapproché les hommes sous une même autorité. Dieu donc a luimême consacré la nécessité naturelle qui crée la société politique. îl a lui-même donné aux peuples leurs gouverneurs, et par la bouche de saint Paul, il a prononcé que toute puissance vient de lui ; le droit divin est fondé, et la parole même de Dieu le consacre.
Mais remarquons-le, saint Paul a dit : a toute puissance », et non a toute monarchie. » Bossuet n'a garde de Toublier. Si, dans toute sa Politique^ il parle de la monarchie absolue, c'est qu'il écrit pour l'héritier d'uoe monarchie abso-
216 ËOSSUEt.
lue ; s'il préfère cette forme à toute autre, c*est en bon sujet, attaché aux institutions de son pays. Mais il n'est point exclusif ni intolérant. 11 n'y a point de puissance qui ne soit de Dieu;^ il n'y en a donc point qui ne soit légitime. « Je respecte dans chaque peuple, dit-il, le (( gouvernement que l'usage y a consacré, et (( que l'expérience a fait trouver le meilleur. » En effet; il ne condamne même pas ce qui le choque le plus, même le despotisme arbitraire, qu'il juge barbare et odieux, a II y a des peu- « pies et de grands empires, remarque-t-il, « qui s'en contentent ; et nous n'avons point « à les inquiéter sur la forme de leurgouver- « nement. » Il n'inquiétera pas non plus les peuples qui sont organisés en république aristocratique ou démocratique. Non seulement il n'éprouve point d'embarras à reconnaître la république romaine, ou la république athénienne, qui n'exislaient plus depuis longtemps, et que l'éducation littéraire pouvait lui rendre plus supportables. Mais il admet fort bien que les Vénitiens, les Suisses, les Hollandais même conservent leur gouvernement au milieu des monarchies européennes, a Chaque peuple doit « suivre comme un ordre divin le gouverne- « ment établi dans son pays. »
Ce droit divin n'est pas conféré par l'Eglise. La puissance civile existe du même droit que la puissance religieuse ; elles découlent
loLitesles deux directement de Dieu, elles sont indépendantes Tunç de l'autre, elles doivent agir de concert, non s'asservir l'une à l'autre.
Cette distinction, pour Bossuet, ce n'est point seulement une idée politique. C'est un des points essentiels de sa théologie, et nous y reconnaissons un des articles qui constituent le gallicanisme.
Ce n'est donc pas le roi très chrétien qui est institué de Dieu, c'est le roi ; ce n'est pas même le roi, c'est le souverain magistrat. Et ainsi hérétique, païen, athée même(l), héréditaire, élu à vie ou à temps, empereur, roi, stathouder, président, prince, dictateur, chef unique, collège de magistrats, corps de peuple, quel qu'il soit, le dépositaire de la souveraineté est sacré, il tient de Dieu sa puissance, et l'exerce au nom de Dieu.
Cependant, à suivre rigoureusement les conséquences de cette doctrine, on tomberait dans un grave inconvénient, qu'on prétend que Hobbes n'a pas évité : lorsqu'il publia son Léviathan, plusieurs crurent qu'il avait écrit pour justifier le pouvoir révolutionnaire de
(1) « Si néanmoins il s'en trouvoit où le gouvernement fût « établi, encore qu'il n'3" eût aucune religion (ce qui n'est pas a et ne paroît pas pouvoir être), il y faudroit conserver le « bien de la société le plus qu'il serait possible^ et cet état tt vaudroit mieux qu'une anarchie absolue, qui est un état « de guerre ds tous contre tous. » ( Bossuet, Politique, VII, 2, 4.)
218 BOSSUEf.
Cromwell; car, une fois établi, ce pouvoir, donnant à tous protection et sécurité, se légitimait par là même. La théorie de Hobbes mène en effet à la consécration du fait. Bossuet y a pris garde, et a usé d'un sage tempérament. Il a introduit dans la théorie l'idée de temps, de longue possession, de tradition : le gouvernement légitime et de droit divin, dans un pays, est celui qui s'y trouve anciennement établi, et qu'une expérience prolongée a démontré convenir à l'esprit de la nation. Ainsi se trouve exclue la notion révolutionnaire et qui choque notre équité naturelle, qu'un coup de force puisse en un moment créer une juste autorité, que le droit résulte du fait, et que le crime se légitime par le succès. Mais alors on introduit un autre inconvénient. Si le fait ne crée pas le droit, si le pouvoir détruit reste légitime en face dupouvoir établi, on ouvre la porte à des revendications sans fin : chaque gouvernement qui tombe, sans droit à l'égard de celui qu'il avait remplacé, a le droit contre celui qui Fa renversé. Et de là on en viendrait à maintenir le droit de la monarchie contre la république issue d'une révolution, mais aussile droit des Carolingiens contre les Capétiens, et s'il se présentait un héritier de DagQbert, le fils de Charlemagne serait un usurpateur comme le fils de saint Louis, et le Mérovingien chevelu régnerait par droit divin, jusqu'à ce qu'un consul romain se
présentât, qui serait chassé à son tour par un chef gaulois. On voit dans quel chaos on se perd, de combien de guerres civiles, d'émeutes et de révolutions une pareille doctrine doit être la source.
Le bon sens de Bossuet ne pouvait manquer d'apercevoir le mal, et le remède. Ce remède, il Ta pris dans la coutume civile : le droit naît, non de la possession, mais de la longue possession, par laquelle tout droit antérieur et contraire se trouve prescrit. Avec une grande sûreté de jugement, Bossuet a vu quel instrument de paix, quelle garantie de repos public la prescription fournissait : aussi en a-t-il fait un usage étendu. Le temps légitime la conquête, en procurant l'acquiescement tacite des peuples soumis; nulle protestation ne se produisant, la possession paisible crée la possession légitime; ainsi la guerre peut engendrer la paix, et tout n'est pas remis en question, chaque fois que le vaincu reprend des forces et croit pouvoir autant que le vainqueur. A plus forte raison, si le peuple soumis consent à l'autorité d'abord imposée par force, nul n'aura droit de parler en son nom, et, sous aucun prétexte, de l'arracher malgré lui violemment à la société politique dont il est devenu membre volontaire. De même, à mesure qu'un gouvernement dure, l'illégitimité qu'y attachait son origine violente et révolutionnaire, diminue,
ainsi que la légitimité du gouvernement détruit. Le temps s'écoule, et un moment, difficile à préciser, il est vrai, mais enfin un moment arrive, où ce qui est a droit d'être, parce qu'il est ; ce qui n'est plus n'a plus droit d'être, parce qu'il n'est pas et ne saurait être sans violence et sans bouleversement. La prescription enfin a lieu. Nulle forme de gouvernement , nulle famille souveraine, n'échappe à la prescription : Bossuet s'exprime formellement là-dessus dans son Cinquième Avertissemeîit.
« Que si on venoit à dire, quoique sans aucune apparence, qu'il n'y a point dé prescription contre les familles royales, ni en particulier contre celle de David à cause des promesses de Dieu, il s'en suivroit de là que les Romains auroient été des usurpateurs, et que lorsque Jésus-Christ a dit : « Rendez à César ce qui est à César », il auroit jugé pour l'usurpateur contre sa propre famille et contre lui-même, puisqu'il étoit constamment le fils de David. Concluons donc qu'à ne regarder que l'empire temporel de la famille de David, la prescription avoit Leu contre elle; que le trône n'en devoit être éternel que d'une manière spirituelle en la personne du Christ ; et qu"en attendant sa venue le peuple se pouvoit soumettre aux Asmonéens. (1) »
Si la prescription a lieu même contre la famille de David, dont est Jésus-Christ, à qui
(1) Bossuet, Cinquième Averti, t. XV, 333.
ne s'appliquera-t-eile point? et c'est assurément afin d'empêcher cette prescription que Bossuet ne croyant pas à l'éternelle légitimité des revendications d'une dynastie déchue, engageait Jacques II à accepter par serment, pour remonter sur le trône, les exceptions ViS plus injustes et les plus gênantes contre \eL catholiques.
Nous voyons maintenant se dessiner nettement les traits essentiels de la théorie politique de Bossuet : pour parler en langage moderne, il ne rêve pas une théocratie, car il affranchit le trône de l'autel; il n'est pas légitimiste, car il ne croit pas que le droit au pouvoir persiste indéfiniment, sans la possession etiective du pouvoir; il n'est pas même monarchiste , car il ne l'est qu'accidentellement, comme Français : Hollandais ou Suisse, il serait républicain. Ce qu'il est seulement, mais ce qu'il est essentiellement et absolument, le voici : il est conservateur. 11 professe la plus large doctrine de conservation sociale, qui se résume excellemment dans la proposition suivante :
« On doit s'attacher à la forme de gouvernement qu'on trouve établie en son pays. II n'y a aucune forme de gouvernement ni aucun établissement humain, qui n'ait ses inconvéniens, de sorte qu''il faut demeurer dans l'État auquel un long temps a accoutumé le peuple. C'est pourquoi Dieu prend en sa
protection tous les gouvememens légitimes, en quelque forme qu'ils soient établis : qui entreprend de les renverser, n'est pas seulement ennemi public, mais encore ennemi de Dieu » (1).
Ceci bien établi, nous apercevons facilement les raisons, et le véritable caractère de ce qui paraît le plus choquant dans les idées politiques de Bossuet.
Il goûte médiocrement les garanties constitutionnelles qui restreignent le pouvoir royal. Mais le motif n'est pas celui qu'on pourrait imaginer, un respect idolâtrique de la prérogative royale. Il ne voit aucun attentat dans ces restrictions, et juge que là où elles existent, rois et peuples doivent les conserver religieusement.
« Je n'empêche pas, dit-il, que plusieurs peuples n'aient excepté ou pu excepter contre le droitcommun de la royauté, ou, sil'onveut, imaginer la royauté d'une autre sorte (qu'absolue) et la tempérer plus ou moins, suivant le génie des nations, et les diverses constitutions des États » (2).
Mais il est incrédule sur l'efficacité de ces institutions : les inconvénients, selon lui, surpassent les avantages. Car ou l'autorité garde
(1) Bossuet, Polit, II, 1, 12.
(2) Bossuet, Cinquième Aver t., t. XV , p. 4:62 C£.Polit.,'K,Q, 2.
assez de force pour franchir toutes les barrières, ou, si on l'affaiblit assez pour ne plus nuire, on la rend impropre à servir : en lui ôtant la force de violenter les sujets, on lui ôte celle de les défendre; elle ne peut plus maintenir la paix contre les perturbateurs du dedans^, ni contre les ennemis du dehors. La raison qui conduit Bossuet à préférer la monarchie à la république, l'oblige à souhaiter la monarchie absolue.
S'il se prononce contre la souveraineté du peuple, c'est par une conséquence du même principe, pour l'intérêt du corps social, et non par aucune haine des principes libéraux et démocratiques. Car entendons bien ce qu'il nie en niant la souveraineté du peuple, entendons surtout ce qu'il ne nie pas.
Tl n'est pas arrivé ordinairement que Dieu ait de sa main, par une intervention directe, donné des chefs aux peuples ; cela ne se trouve que dans l'histoire du peuple qu'il s'était réservé. Dans les autres nations, le pouvoir de droit divin s'est fondé par des moyens humains. Je les ai indiqués déjà : ces moyens sont la conquête, suivie avec le temps d'un consentement tacite, et l'élection, où se manifeste un consentement exprès du peuple. Ainsi l'on peut voir, dans l'histoire de France rédigée pour le Dauphin, que les grands du royaume élurent roi Hugues Capet,; mais, l'élection faite, toute la
224 ROSSUET,
puissance d'agir, exercée en cette occasion par les grands, passa au roi et à ses héritiers de mâle en mâle. Pareillement, où ce ne sont pas seulement les grands, mais tout le peuple qui a choisi le roi, le peuple a fait acte de souverain en le nommant ; mais sa souveraineté a été épuisée par (Pie même qui la manifestait, elle a péri dès qu'elle s'est exercée : comme disait Bossuet, il ne l'a plus, dès qu'il Ta cédée. Mais enfin il Ta eue, et il peut la reprendre quand cesse l'effet de la translation qu'il en a faite. Ainsi la famille royale s'éteignant, ou la délivrance du joug étranger laissant le peuple sans chef, Bossuet ne lui dénie pas la souveraineté, dont l'exercice consistera à la transporter chez un homme ou un corps de magistrats. Ainsi encore en Pologne, le peuple est souverain à là mort du roi, puisque la monarchie n'est pas héréditaire : cette souveraineté s'affirme par l'élection du nouveau roi, mais cette élection la supprime, ou du moins la suspend durant la vie du prince élu.
Même Bossuet consent que la souveraineté réside d'une façon permanente dans le peuple : il ne condamne pas en prmcipe la démocratie. Là; le souverain, est l'assemblée du peuple, et ce corps de citoyens, sur l'agora d'Athènes ou le forum romain, est une personne aussi sacrée, que David, oint du Seigneur, ou Louis XIV, roi très chrétien.
Mais ce que nie Bossuet, c'est cette idéale souveraineté du peuple, au nom de laquelle se renversent tous les gouvernemenls, et qui légitime tous les attentats, toutes les révolutions. Suivons, en effet, son raisonnement contre Jurieu. a Le peuple fait les souverains, disait en « abrégé le ministre, et donne la souveraineté ; (( donc le peuple possède la souveraineté et la (c possède dans un degré plus éminent. » Il en tirait cette conclusion qui révoltait Bossuet : « que le peuple peut exercer sa souveraineté « en certains cas, même sur les souverains, (( les juger, leur faire la guerre, les priver de (( leurs couronnes, changer l'ordre de la succe cession et même la forme du gouverne- « ment « (1).
C'est alors queBossuet répondra s'il l'a cédée, ilnel'a plus » ; mais il ne s'arrêtepas là. Il remonte à l'anarchie primitive, d où sont sorties toutes les formes de gouvernement, la monarchie,l'aristocratie, l'état populaire et les autres : en un sens, on a pu dire que toutes sortes de magistratures ou de puissances légitimes venaient originairement de la multitude ou du peuple.
« Mais il ne faut pas coucUire de là, avec M. Jiiriea, que le peuple comme un souverain ait distribué les
(1) Bossuet, Cinquième Acert., XV, 463.
pouvoirs à un chacun : car pour cela il faudroit déjà qu'il y eût ou un souverain ou un peuple réglé : ce que nous voyons qui n^étoit pas. Il ne faut non plus s'imaginer que la souveraineté ou la puissance publique soit une chose comme subsistante, qu'il faille avoir pour la donner ; elle se forme et résulte de la cession des particuliers, lorsque, fatigués de l'état où tout le monde est maître et où personne ne l'est, ils se sont laissé persuader de renoncer à ce droit qui met tout en confusion, et à cette liberté qui fait tout craindre à tout le monde, en faveur d'un gouvernement dont on convient, »
Ainsi voici comment il faut se représenter les choses à l'origine : la souveraineté transportée au magistrat n'est pas réelle et intégrale antérieurement dans le corps du peuple, qui la lui transmet : il n'y a pas de peuple faisant corps. Elle est formée, par l'acte même qui la cède, du faisceau des souverainetés individuelles, je veux dire des volontés indépendantes et contrairesqui entretenaient l'état de guerre en exerçant leurs droits illimités : en même temps que la souveraineté, le corps de peuple est créé, du moment que les individus, aliénant leurs droits incompatibles, s'unissent dans l'obéissance à l'autorité, qui les protégera et les réprimera tous.
Quand même on admettrait que le peuple fût en effet le souverain primitif, et qu'il eûtcommuniqué au magistrat la souveraineté qu'il possédait effectivement, cette communication ne sau-
rait être une délégation provisoire et résiliable, mais une cession absolue et définitive. Sinon, il n'y a plus de gouvernement possible ; toute démocratie est renversée comme toute monarchie : c'est le retour à l'anarchie primitive. Suivons, en effet, les conséquences du principe qu'on veut poser :
« Où veut-on aller par cet empire du peuple ? Ce peuple, à qui on donne un droit souverain sur les rois, en a-t-il moins sur toutes les autres puissances ? Si, parce qu'il a fait toutes les formes de gouvernement, il en est le maître, il est le maître de toutes, puisqu'il les a toutes faites également. M. Jurieu prétend, par exemple, que lapuissance souveraine est partagée en Angleterre entrelesroiset les parlemens, à cause que le peuple l'a voulu ainsi. Mais si le peuple croit être mieux gouverné dans une autre forme de gouvernement, ilne tiendra qu'à lui de l'établir, etil n'aura pas moins de pouvoir sur le parlement, qu'on lai en veut attribuer sur le roi. Il ne sert de rien de répondre que le parlement, c'est le peuple lui-même. Car les évêques ne sont pas le peuple ; les pairs ne sont pas le peuple ; une chambre haute n'est pas le peuple : si le peuple est persuadé que tout cela n'est qu'un soutien de la tyrannie, et que les pairs en sont les fauteurs, on abolira tout cela. Gromwell aura eu raison de réduire tout aux communes, et de réduire les communes mêmes à une nouvelle forme. On établira, si l'on veut, une république, sil'on veut, l'état populaire, comme on en a eu le dessein et que tant de gens l'ont peut-être encore. Si les provinces ne
conviennent pas delà forme du gouvernement, chaque province s'en fera un comme elle voudra. Il n'est pas de droit naturel que toute l'Angleterre fasse un même corps. L'Ecosse, dans la même île, fait bien encore un royaume à part. L'Angleterre a été autrefois partagée entre cinq ou six rois : si on en a pu faire plusieurs monarchies, on en pourroit faire aussi bien plusieurs républiques, si le parti qui Fentreprendroit étoit le plus fort : le peuple, qui est le vrai souverain, l'auroit voulu. Mais le sage Jurieu, qui a établi l'empire du peuple, a prévu cet inconvénient, et a bien voulu remarquer que le peuple peut al3user de son pouvoir. Je l'avoue, il l'a dit ainsi. Il semble même donner des bornes à la puissance du peuple, « qui, dit-il, ne doit jamais résistera la volonté du souverain, que quand elle va directement et pleinement à la ruine de la société » ; mais qui ne voit que de tout cela c'est encore le peuple qui en est le juge? C'est, dis-je, au peuple à juger quand le peuple abuse de son pouvoir. Le peuple, dit ce nouveau politique, est cette puissance « qui seule n'a pas besoin d^avoir raison pour valider ses actes. » Qui donc dira au peuple qu'il n'a pas raison ? Personne n'a rien à lui dire ; ou bien il en faut venir, pour le bien du peuple, à établir des puissances contre lesquelles le peuple lui-même ne puisse rien, et voilà en un moment toute la souveraineté du peuple à bas avec le système du ministre... « Qu'il cesse donc de nous demander quel droit a un prince d'opprimer la religion ou la justice, car il avoue àla fin que, sans avoir droit de mal ordonner ou de mal faire (car personne n'a un tel droit, et ce croit même n'estpas), il y a dans la puissance publique un droit d'aj^jir, de manière qu'on n'ait pas droit de lui
résister par la force, et qu'on ne puisse le faire sans attentat.
« Que s'il dit que, selon ses maximes, ce droit n'esL que dans le peuple, et que le peuple a seul cette autorité de valider ses actes sans raison, il est vrai qu'il l'a dit ainsi dans la lettre XVIII ; mais il n'est pas moins vrai qu'il s'en est dédit dans la lettre XXI, où nous avons lu ces paroles : que non seulement les arrêts du peuple, mais encore « ceux des cours souveraines, ou des souverains, ou des assemblées souveraines, sont exécutoires » de droit ; et ainsi celte autorité n'est pas seulement dans le peuple, comme il^ Tavoit posé d'abord.
ce S'il répond qu'à la vérité elle peut être dans les souverains ou dans les cours de justice, mais qu'elle n'est en sa perfection que dans le peuple ; et encore, non pas dans un peuple séditieux, mais, comme il l'a défini, dans une « assemblée » où il en fait un acte « juridique et légitime ^), ne voit-il pas que la question revient toujours ? Car qu'est-ce qu'une assemblée, et qu'est-ce qu'un acte juridique ? L'acte qu'on passa sous Cromwell pour supprimer l'épiscopat et la chambre haute, et attribuer auxcommunes lasuprême autorité de la nation, jusqu'à celle de juger le roi, n'éloit-ce pas l'acte d'une assemblée qui prétendoit représenter tout le peuple et en exercer le droit ? Car qu'est-ce enfin que le peuple selon M. Jurieu, si ce n'est le plus grand nombre ? Et si c'est le petit nombre, qui peut lui donner son droit, si ce n'est le grand ? L'a-t-il par la loi de Dieu ou par la nature ? Et s'il l'a par l'institution et la volonté du peuple, le même peuple qui l'a donné ne peut-il pas l'ôter ou le diminuer comme il lui plait? Et quelles bornes
M. Jarieu poufra-t-il donner à sa souveraine puissance ? Sera-ce les lois du pays et les coutumes déjà établies, comme si M. Jurieu ne les fondoit pas sur l'autorité du peuple, ou que le peuple n'en fût pas autant le maître sousGromwell qu'ill'est à présent, et autant cette puissance suprême qui n'a pas besoin d'avoir raison pour rendre ses actes valides et exécutoires de droit ? Dira-t-il enfin que Cromwell agissoit parla force, et avoit les armées en sa main? quand donc on a une armée, l'acte n'est pas légitime ; ou bien est-ce peut-être qu'une armée de citoyens, telle qu'étoit celle de Cromwell, annule les actes, ei qu'une armée d'étrangers rend tout légitime. Avouons que M. Jurieu nous parle d'un peuple qu'il ne sauroit définir : et cela, qu'est-ce autre chose que ce peuple sans loi et sans règle, dont il a été parlé au commencement de ce discours ? » (1)
Y a-t-il tant de quoi se scandaliser, quand Bossuet nie en ces termes la souveraineté du peuple? Qu'est-ce à dire, sinon que la forme du gouvernement une fois établie, le peuple d'où l'on veut bien que la souveraineté émane, ne la garde pas en réserve pour battre en brèche et détruire le gouvernement ? En d'autres termes, le prétendu droit d'insurrection n'est qu'une pernicieuse utopie. Car, en fait, l'universalité du peuple ne se soulèvera pas pour retirer au magistrat la souveraineté, ni même à l'ordinaire
(1) Bossuet, Cinquième Avert., t. XV, p. 478 sqq.
la majorité des citoyens. Ce sera le petit nombre qui interprétera la volonté nationale à sa fantaisie, etqui disposera par un acte vraiment arbitraire de tout l'Etat; et ainsi ce principe en apparence si juste, et si propre à prévenir les excès du pouvoir, ne servira qu'à procurer aux ambitieux la facilité de l'usurper, et à faire de toute la nation le jouet de quelques-uns. Un germe destructeur est introduit dans la société politique, qui, affaiblie dans son unité, prête à chaque instant à se dissoudre, occupée sans cesse à se reconstituer et à ramasser ses organes, en devient moins capable de remplir sa fonction de défenseetde conservation publique : tandis que le gouvernement est forcé de songer à vivre, il n'a plus le temps de songer à protéger ni à améliorer la vie des sujets. L'expérience de notre siècle lui permet de témoigner si c'est un bon sens éclairé qui fait parler ainsi Bossuet, ou un préjugé fanatique.
Mais il ne faut pas arrêter là les conséquences du raisonnement de Bossuet. Il n'atteint pas seulement le droit d'insurrection : il vaut aussi contre la doctrine qui permet au peuple -assemblé en corps de reprendre par un simple vote la souveraineté où il l'a déposée, pour la mettre ailleurs , soit qu'il en prétende seulement changer le dépositaire (quand nul terme n'a été fixé par le contrat primitif, comme dans la royauté héré ]; lire), soit que l'ayant jadis
cédée , il veuille désormais l'exercer effectivement, soit que, l'exerçant antérieurement, il &e décide à l'aliéner , sous réserve, bien entendU;, de cette idéale et inaliénable souveraineté qui lui permettra, ou à qui voudra parler en son nom, de casser le marché à la première occasion. Bossuet ne consent pas que le contrat passé par les pères avec une famille souveraine puisse être résiliable à la volonté des fils : une génération engage l'autre, et loutes les autres. Car, comme tout le droit d'agir est transporté à la puissance publique, et que nul ne peut faire d'acte public sans elle et contre elle, il n'estpas vraisemblable que le souverain renonce de son plein gré à la souveraineté qu'il exerce. Or admettre qu'on pût l'y contraindre^, ce serait revenir à proclamer le droit d'insurrection. Cela n'est pas vrai seulement des monarchies absolues, qui ne sauraient guère être réduites en monarchie constitutionnelle ni en république sans révolution violente. Mais cela est vrai aussi des monarchies constitulionnelles, et même des républiques. Car là, comme la souveraineté ne résidepas dans un seul homme, ou dans un seul corps, il faudrait l'accord de tous les hommes et de tous les corps de l'Etat pour changer ou abroger le pacte constitutionnel, et il suffirait de la résistance d'un corps ou d'un homme pour rendre l'innovation illégale et violente. Il y a plus; même dans la pure démo-
cratie, où l'assemblée du peuple est souveraine, cettesouveraineté ne saurait légitimementchanger les formes traditionnelles par lesquelles elle s'exercera plus forte raison s'aliéner elle-même et se détruire effectivement, même en se réservant cette survivance idéale, dont j'ai déjà parlé. Car ici le peuple souverain est comme un roi absolu : nul n'aurait droit de se révolter contre sa décision; mais cette décision, prise contre les lois fondamentales de l'État, serait illicite et caduque, et il y aurait toujours lieu de revenir sur cette nouveauté. En fait cela souffrirait bien des difficultés , mais en théorie il n'y a pas de doute : le peuple dans une démocratie n'a pas plus le droit de se donner un maître que le roi d'une monarchie héréditaire n'a le droit d'établir la république. Même quand le salut public exige ce changement, c'est au temps aie justifier, et la prescription seule légitimera le nouveau gouvernement.
Je sais bien .que je vais un peu au delà des paroles mêmes de Bossue! ; mais c'est bien là sa pensée, et je n'en force pas les conséquences. Il est conservateur : c'est-à-dire qu'il tient pour les formes de gouvernement anciennement établies, et consacrées par un long usage. Il exige que l'acte, nécessaire à l'origine, de la cession de la souveraineté, ne soit renouvelé que le plus rarement possible. Tant que la constitution de l'Etat assure l'exercice et la transmission du
pouvoir, tant que, par héritage ou élection, quelqu'un se présente avec un bon titre pour coilnmander au lieu du magistrat qui manque, la reprise de la souveraineté par le corps de la nation est un attentat, dont les auteurs sont responsables devant les hommes, ou seulement devant Dieu, selon qu'il y a illégalité ou inutilité. Dans une démocratie, pour suivre l'idée de Bossuet, il faudrait, je crois, distinguer entre l'acte primitif par lequel les individus, pour se tirer de l'anarchie, s'organisent en état populaire, et les actes subséquents où, en vertu de ce premier pacte, la communauté exerce tous les droits de la souveraineté. Ces droits sont illimités, sauf en ce qui porterait atteinte au pacte fondamental ; et bien que nul n'ait qualité pour le contraindre, le peuple est moralement, devant Dieu, obligé d'exercer effectivement les fonctions souveraines dans les formes établies à l'origine. Chacun, en tant que participant à la souveraineté, est lié envers tous, en tant que sujets et protégés du souverain, comme, dans une monarchie, le roi, bien qu'irresponsable, est tenu à l'égard de son peuple. L'abdication peut être une ressource extrême dans les cas particuliers : en principe, nul souverain, collectif ou individuel, n'a droit de se décharger du fardeau de l'intérêt public.
Il importe en effet que l'acte d'établissement de la souveraineté soit un acte rare, ou unique
dans la vie d'un peuple. Car Bossuet Fabien vu, le cas d'un contrat réel, oii le consentement des individus soit unanime, ne se rencontre guère à Torigine des gouvernements, et n'est qu'une hypothèse invérifiable. Autant qu'on peut observer et induire, il y a eu volonté de quelques-uns, résignation du grand nombre, contrainte d'une minorité, parfois même un seul a contraint tous les autres, ouïe petit nombre a opprimé le grand. Le temps a passé là-dessus, et l'habitude a réconcilié les vaincus avec la nécessité; ils ont acquiescé, au vainqueur qui a désarmé; un accord s'estfait, formel ou tacite, et le souverain de fait, s'engageant à exercer l'autorité qu'on ne lui déniait plus pour le bien de la multitude qui s'engageait à lui obéir, est devenu souverain de droit. Si donc on néglige ce que le temps, l'usage et l'expérience introduisent de bonté et de légitimité dans un gouvernement, si l'on croit pouvoir renouveler et changer aussi souvent qu'on veut le pacte fondamental, on tombe dans lesplus funestes inconvénients. Car peut-on espérer d'obtenir de prime abord ce consentement unanime, qu'on voit partout être l'œuvre du temps qui efface les traces des anciennes violences et de la contrainte primitive ? Le gouvernement d'hier gardera ses partisans, et comme un état passager de l'humeur du souverain a créé le gouvernement d'aujourd'hui, il se rencontrera des gens
pour espérer un gouvernement du lendemain, qui aura contre lui, étant institué, les amis des gouvernements passés d'hier et d'avant-hier. Et ainsi, faute de l'esprit de tradition, faute de ce respect inviolable qui donne pour sacrée la forme essentielle et antique de la société politique, l'exercice en apparence légal de la souveraineté aura tous les efïets de la reconnaissance du droit d'insurrection. Le dogme de la souveraineté du peuple, entendu en ce sens que le peuple a toujours le droit d'en prescrire à nouveau les modes d'exercice, sans être jamais lié par son propre consentement aux modes antérieurement fixés, ce dogme, dis-je, crée une anarchie légale, aussi pernicieuse que l'autre : car, encore ici, le gouvernement tendra à vivre, et non à faire vivre la société. Ou pour parler en langage moderne, la question politique passera au premier plan et fera négliger la défense et l'amélioration sociales.
La préférence que Bossuet témoigne pour la monarchie héréditaire n'a point d'autre fondement. Outre, en effet, que, comme l'a ditHobbes. c'est dans cette forme de gouvernement que l'intérêt public et que l'intérêt privé se confondent et qu'il suffit d'avoir le sentiment paternel, c'est-à-dire de n'être pas un monstre, pour se sentir engagé à faire prospérer la nation, la monarchie hérédilaire a le grand avantage de supprimer la question politique dans un État.
« Rien n'est plus durable qu'un Etat qui dure et se perpétue par les mêmes causes qui l'ont durer l'univers, et qui perpétuent le genre humain Point de
brigues, point de cabales dans un État pour se faire un roi, la nature en a fait un : le mort, disons-nous, saisit le vif, elle roi ne meurt jamais (1) »
Le grand avantage de l'hérédité, c'est donc son principe, si naturel et si aisé ; c est qu'elle établit « Tordre qui roule le mieux tout seul. » Jamais on ne doute qui doit être maître; jamais on ne peut disputer sur les titres. Hors le cas, bien rare, d'extinction totale de la famille royale, non de la ligne directe seulement, mais de la descendance collatérale et des branches cadettes, il y a toujours un roi ; jamais l'acte délicat du transfert de la souveraineté n'a besoin d'être renouvelé ; il se fait de lui-même, sans intervention humaine, par l'opération de la nature, et rÉtat, protecteur des citoyens, profite de la stabilité des lois de l'univers ; il perd ces caractères essentiels des manifestations de la liberté humaine, l'irrégularité, l'a peu près , l'intermittence : éternel, nécessaire, il n'a pas à lutter pour être, et toute la force qu'il ne dépense pas en efforts égoïstes, il la consacre à la conservation du corps social, dont il est l'âme. Jamais l'autorité n'a plus de facilité, plus de loisir et de moyens pour justifier son existence par des
(1) Bossuet, Folit, II, 1, 10.
services, que quand de là ne dépend pas son droite
Hérédité, absolutisme, ce sont les conséquences nécessaires du principe posé d'abord ; « le gouYernement le meilleur est le plus éloigné de ranarcliie. » Toute cette théorie est raisonnable et logique. 11 faut vraiment n'avoir jamais lu Bossuet, pour en faire le flatteur servile du despotisme de Louis XIV.
Tout au contraire, il distingue soigneusement le despotisme de la monarchie absolue. Mais par où se fait cette distinction ? quels sont les caractères propres au despotisme ? Écoutons-le :
« Quatre conditions accompagnent ces sortes de gouvernement. Premièrement , les peuples sujets sont nés esclaves , c'est-à-dire vraiment serfs : et parmi eux il n'y a point de personnes libres.
« Secondement, on n'y possède rien en propriété, tout le fonds appartient au prince ; et il n'y a point de droit de succession, pas même de fils à père
« Troisièmement le prince a droit de disposer à son gré, non seulement des biens, mais encore de la vie de ses sujets, comme on feroit des esclaves
« Et enfin en quatrième lieu, il n'y a, de loi que sa volonté » (1).
Ceci, pour le dire en passant, ne vaut-il pas mieux que la fameuse comparaison par laquelle Montesquieu définit le despotisme f mais notez
(1) Bossuet, PoZz^we, VIEI; 2, 1.
surtout que ce qui dans l'histoire de l'ancien régime révolte le plus notre conscience, est précisément ce queBossuet exclut de la définition du pouvoir monarchique, et ce dontiltait l'essence du gouvernement arbitraire. Jamais il n'a pu lui venir àTesprit ce que rêvèrent descommis et que des docteurs appuyèrent : que le roi était maître des corps et des biens de ses sujets, et que dans son besoin il pouvait prendre à sa discrétion sur leurs biens. Jamais il n'a pu lui venir à l'esprit d'interpréter la formule traditionnelle : c( car tel est notre bon plaisir, y) en ce sens que la volonté royale fît seule à chaque moment la loi. A la parole despotique du faible Louis XVI: « C'est légal, puisque je le veux », il eût répondu: x Non, Sire ; ce n'est pas légal, quoique vous le vouliez. Car votre volonté, pour faire loi, doit se conformer aux lois anciennes de la monarchie. Nous devons obéissance à votre volonté même illégale, mais notre devoir de subir ne vous donne pas le droit de faire le mal. Votre héritier, peut être vousmême mieux informé, le temps enfin réformera votre volonté vicieuse, et rétablira l'ordre ancien ».
En effet, aux quatre caractères de la puissance arbitraire, Bossuet oppose les quatre caractères de l'autorité légitime dans une monarchie comme est la France. Cette autorité
est sacrée, paternelle, absolue^ et soumise à la raison. Comme sacrée et absolue, elle ne peut recevoir de limite par une contrainte extérieure, mais comme paternelle qï soumise à la raison^ elle se limite elle-même par une force interne que la définition met en évidence. Comme paternelle, elle procure le bien des sujets, et voilà la nature et la fin de son action déterminées ; comme soumise à la raison, elle agit par des volontés générales plutôt que par des décisions particulières. Mais dans les rois qui se succèdent de père en fils à travers les siècles, la puissance royale est la même, et remplit sensiblement les mêmes fonctions : l'héritier d'une ancienne dynastie n'a donc point en général à inventer des modes d'action nouveaux dans l'exercice du pouvoir. Les volontés générales que la raison lui suggérerait à l'avantage del'Etatdevraientêtre essentiellementidentiques à celles où la même raison a conduit ses aïeux. Ce qu'il y avait dans leurs arrêts de plus individuel, de plus relatif, de moins conforme aux principes éternels, s'est en quelque sorte compensé et annulé d'un règne à Fautre par les contradictions elles réactions successives : le résidU; ce qui a mis d'accord les princes les plus opposés d'humeur et d'esprit, ce qu'ils ont établi et gardé d'une volonté commune, c'est le vrai, le juste absolu, universel^, impersonnel ; c'est l'intérêt essentiel et permanent de l'État; et
Les idées politiques de bossuet. 241
c'est ce résidu que les lois expriment. Voilà pourquoi le roi doit les prendre pour les règles générales de sa conduite, et y couler en quelque sorte ses volontés particulières. Et si le peuple doit obéir aux lois, Bossuet a bien vu que l'obligation est un vain mot, sans la bonne volonté. Donc, pour que le peuple veuille obéir aux lois, il faut qu'il les croie saintes, et respectables, et bonnes ; or l'antiquité des lois en garantit la bonté et leur assure le respect. Kt comment auront-elles cette antiquité, si chaque roi se croit autorisé à les changer ? S'il les change, que mettra-t-il en leur place? D'autres lois, c'est-à-dire des règles générales pour procurer en tout temps le bien commun ? ou des arrêts de circonstance, utiles tout au plus comme expédients provisoires, ou peutêtre suggestions capricieuses d'une fantaisie égoïste? Qui le saura, avant que le temps l'ait montré ? Il faudra donc que ces volontés, pour recevoir la sanction du long usage, s'imposent au successeur ; mais à quel titre y sacriiierait-il les siennes, puisque celles-là même n'ont pas été sacrifiées à celles des anciens rois ? On tomberait donc dans les inconvénients du despotisme, où la loi de chaque moment, qui abroge toutes les autres, est la volonté présente du maître.
Voilà pourquoi Bossuet est si attentif à maintenir le principe de la stabilité des lois.
Assurément aux cas imprévus il faut chercher des ressources extraordinaires ; les besoins nouveaux appellentdes lois nouvelles; mais ce qu'on innove doit continuer le passé et préparer l'avenir. Au reste, il y a plus à interpréter qu'à créer: en général, les institutions, les formes, les coutumes anciennes fournissent de quoi satisfaire à toutes les nécessités qui surgissent, et si l'onpeutparfoisconstruire, il faut bien rarement démolir. Un souverain — le conseil ne vaut-il que pour les rois ? — doit se persuader qu'il est bon de garder les lois fondamentales, et même les autres, que les louables coutumes tiennent lieu de lois, et que la puissance absolue ne l'affranchit pas des lois. Elles sont des instruments de justice qu'il doit conserver, et parce qu'il doit être juste, et parce qu'il doit au peuple l'exemple de la justice (1).
De ces lois, les unes règlent la transmission du pouvoir : il ne dépend pas d'un roi de France de faire hériter sa fille. D'autres assurent l'état des sujets ; les personnes sont libres ; la propriété est légitime et inviolable (2). Mais de plus il y a des lois et des coutumes qui ordonnent l'exercice du pouvoir et prescrivent les formes dans lesquelles la volonté royale descendra au peuple. Or « le premier effet de la
(1) Bossnet ; Politique, I, 4, 8, IV, 1, 4.
(2) là., ihid., YIII, 2, 2 Qt 3.
justice )) pour un prince, « est de conserver « non seulement à tout le corps de l'Etat, mais « encore à chaque partie qui le compose, les « droits accordés par les princes précédens » (1 ). Ainsi, dans une monarchie, non seulement le roi ne doit pas porter atteinte aux droits communs de tous ses sujets, ni aux privilèges que diverses classes ou catégories peuvent posséder ; mais là oh il rencontre un droit de juger souverainement ou un droit de résister à ses commandements, il doit les conserver intacts. Non que de tels droits affranchissent aucune partie de la nation de la puissance royale : le roi peut les révoquer, s'il veut, comme il peut faire le mal, sans que personne lui en demande compte. Mais il ne doit pas vouloir les révoquer : il faut qu'il veuille que les arrêts de certains conseils soient souverains même pour lui : il faut qu'il veuille que certains corps, par des remontrances, par un refus d'enregistrement, fassent échec même à lui : ce n'est reconnaître aucun pouvoir indépendant du sien, puisque ce pouvoir de décider sans lui ou contre lui émane de la volonté de ses prédécesseurs, et ne subsiste que par un acte en quelque sorte général et continu de sa propre volonté. La contrainte, s'il y en a, est pareille à celle que le devoir impose aune âme vertueuse :
(1) Bossuet, Polit., VIII, 3, 2.
il convient donc de regarder ces institution? dans une monarchie, non comme des obstacles, mais comme des appuis^ que les règnes précé dents ont préparés au prince, afin que son intention générale de bien faire prévale sur les tentations accidentelles qui rengageraient au mal.
C'est un des points où Bossuet se sépare le plus formellement de Hobbes et le corrige le plus heureusement, éclairé par l'expérience et par l'étude des institutions du royaume. Hobbes livre tout à la volonté royale, et quoiqu'il l'exhorte à agir « par une prévoyance générale », on ne voit pas par oii il l'y obligerait, puisque le seul devoir qu'il lui impose en vertu de son principe, est de ne pas diminuer et de tendre au contraire le plus fortement possible l'autorité. A vrai dire, il distingue le bon prince qui songe au public, et le mauvais qui use du pouvoir pour lui-même; mais bon ou mauvais, son prince est toujours un despote : son idéal est le despote intelligent de quelques philosophes du XVIII® siècle. Au lieu que Bossuet ne s'est pas lassé de répéter :
« Que les monarchies les plus absolues ne laissent pas d'avoir des bornes inébranlables dans certaines lois fondamentales, contre lesquelles on ne peut rien faire qui ne soit nul de soi. Ravir le bien d'un sujet pour le donner à un autre est un acte de cette
nature : on n'a pas besoin d'armer Poppressé contre l'oppresseur ; le temps Combat pour lui ; la violence réclame contre elle-même ; et il n'y a point d'homme assez insensé pour croire assurer la fortune de sa famille par de tels actes » (1).
Eq voilà assez pour nous faire entendre ce que c'est que ce pouvoir absolu, qui choque tant certains ennemis plutôt que lecteurs de Bossuet.
Jamais il n'a prétendu donner aux rois le droit de faire tout ce qu'ils veulent, ni même de faire seuls en tout et partout la loi. 11 n'a pas donné la sanction d'un droit divin à leurs caprices, à leurs passions. Mais en proclamant que les rois sont absolus, il a voulu enseigner que tout dans l'État relevait d'eux, et que seuls ils ne relevaient de personne ; que seuls ils avaient non pas droit, mais pouvoir de tout faire, qu'enfin ils étaient seuls indépendants et irresponsables devant les hommes. Les rois, disait-il, sont soumis aux lois, mais ils ne sontpassoumisauxpeinesdeslois; « ou, comme (( parle la théologie, ils sont soumis aux lois, c( non quant à la puissance coactive, mais quant « à la puissance directive » (2). Il n'y a dans
(1) Bossuet, Cinquième Avert., t. XV, p. 47. Cf. presque les mêmes termes. Politique, VIII, 2, 1.
(2) Bossuet, Poli tique, IV ,'i , 4. — Cf. Defensio Declarationis CleriGallicani, t. XXI, p. 193 :« Regia acsuprema potestassic
l'État ni hors de l'État sur la terre « aucune puissance capable de forcer le souveraia. » Et quels qu'ils soient, « bons ou méchans », on les doit toujours respecter et servir. Il n'y a pas de plus grand crime que de leur résister^ sinon de cette résistance respectueuse qui tâche de les éclairer par les voies légitimes, et qui s'arrête aux remontrances.
Le droit le plus sacré est sans doute pour un chrétien de suivre le commandement de Dieu, et Habbes lui-mêmereconnaissait que les sujets ne sont pas tenus d'obéir aux ordres du prince qui sont contraires à la loi de Dieu. Mais c'est un droit tout négatif que celui-là ; c'est le droit d'être inerte et passif. Le refus d'obéissance qu'on permet en de certains cas, n'implique aucune rébellion. La rébellion est,, en violantleslois, de prétendre échapper aux peines des lois ; celui qui, n'obéissant pas, accepte de bon cœur le châtiment de la désobéissance, est bon sujet fidèle etsoumis. Il rend àl'autorité par son supplice l'hommage qu'il lui a dénié dans ses actes. Voilà tout le droit que Bossuet accorde (1) : le droit de choisir, quand la conscience l'exige, entre les prescriptions des lois et leurs sanctions. Les premiers chrétiens de-
aDeo constitutajUt esset omnino in suo ordine rebusque suia *vv?r£v6t'vo5'. y)
(1) Défense de l ffîst, des variations^ t. XV, p. 523.
vaient refuser d'adorer les faux dieux; ma.'s leur droit s'arrêtait à ce refus, qui satisfaisait à Dieu, et pour satisfaire à leurs princes, ils devaient souffrir et mourir. Ainsi encore saint Tliomas de Cantorbéry, lorsque le roi Henri II entreprend contre TÉgiise, lui résiste de toute sa force ; a mais cette force n'est point rebelle, (( parce que cette force, c'est sa patience (I). » Mais les justes seront donc persécutés justement ? Est-il nécessaire, répondra Bossuet, que les justes soient heureux en ce monde ? Leur récompense là-haut sera mesurée à leurs épreuves ici-bas, et « leur tristesse sera changée en joie. » Un devoir n'affranchit pas de l'autre, quand ils entrent en conflit ; et pour les maintenir inviolés tous les deux, il faut suivre l'un et subir la peine d'avoir manqué à l'autre. La théorie de Bossuet rejoint ici les belles et nobles idées des Grecs, d'un Sophocle qui nous fait voir Antigone mourant pour satisfaire aux lois civiles que les lois non écrites, les impérieux commandements de la conscience morale l'ont engagée à transgresser ; d'un Socrate, injustement condamné, qui proclamant la loi sainte et souveraine même dans ses injustices, se reconnaît obligé à mourir, quand elle le veut, même innocent.
(1) Panégyrique de saint Thomas de Cantorbéry , t. XII, p. 53.
et qui juge la fuite un acte de rébellion, un attentat capable de légitimer l'arrêt inique.
Ne confondons donc plus les termes. Quand Bossuet nous parle de l'autorité absolue, entendons bien qu'il ne s'agit ni d'un pouvoir arbitraire, ni d'un droitillimité d'agir. Absolu, dans son sens étymologique, veut dire indépendant, et non pas infini.
Jusqu'ici, malgré les difïérences que j'ai signalées, le système de Bossuet est sensiblement identique à celui de Hobbes. Voyons maintenant comment, dans ce système aride et sans pitié, dans ce problème de mécanique, ce problème de composition de forces, où le penseur anglais réduit toute l'organisation sociale, comment Bossuet introduit, ainsi que je l'ai dit, la vie, la moralité, la charité. Au delà des formules et des raisonnements, il regarde ce qui est la matière de la science politique, l'homme, son prochain, racheté du sang de Jésus-Christ ; il regarde ce qui est le fondement et le critérium de toute vérité, la loi de toutes les lois, l'Évangile de Dieu.
Hobbes se contente du besoin mutuel pour fonder la société, delà crainte pour la maintenir. Tous, faibles contre tous, x^éunissent la
force aux mains d'un seul qui les conserve en les opprimant. Bossuet a senti que tous les liens étaient faibles sans l'amour, dont il a trouvé le principe naturel dans cette humanité corrompue, et le précepte impérieux dans la loi de Dieu.
' Un bon sujet aime son prince comme le bien public, comme le salut de tout l'État, comme l'air qu'il respire, comme la lumière de ses yeux, comme sa vie et plus que sa vie(l). »
C'est que le prince est plus que le chef, il est l'incarnation vivante de l'État^, de la patrie ; mais la patrie, qu'est-ce, si ce n'est une pure abstraction? C'est, ou du moins le fondement ou le moyen de l'idée est « la terre, oii Ton habite ensemble ; on la regarde comme une mère et une nourrice commune ; on s'y attache, et cela unit. C'est ce que les Latins appellent caritas patrii soli, l'amour de la patrie ; et ils la regardent comme un lien entre les hommes; les hommes en effet se sentent liés par quelque chose de fort, lorsqu'ils songent que la même terre qui les a portés et nourris étant vivans, les recevra en son sein quand ils seront morts (2). »
(1) Bossuet, Politique, Ti, l,i.
(2) Bossuet, Politique, I, 2, 3»
Si Famour de la terre commune est le lien des sociétés politiqiies et comme la force primitive qui distribue l'humanitéen diverses nations, cet amour lui-même tire son origine des sentiments premiers et instructifs de l'être humain. « Tout l'amour qu'on a pour soi-même, pour « sa famille et pour ses amis, se réunit dans c( l'amour qu'on a pour sa patrie, où notre « bonheur et celui de nos faniilles et de nos a amis est renfermé (1). »
Voilà les faits, dont Hobbes ne s'inquiétait pas, et dont la considération pourtant est nécessaire, pour communiquer à la construction logique un caractère de possibilité pratique.
Ce que Bossuet a vu surtout, c'est que l'amour seul peut faire subsister entre les hommes une société oii un seul (pour nous en tenir à la forme monarchique) peut tout sur tous et contre tous. Combien faut-il qu'on l'aime, ce monarque, pour accepter l'autorité absolue, dont il est en possession ! Aussi Bossuet ne cesse-t-il de prêcher l'amour du prince ; c'est un dévouement entier, c'est une passion ardente qu'il exige. Après l'amour de Dieu, aucun amour plus Fort ne doit emplir les cœurs. Mais ce prince aussi, combien faut-il qu'il aime son peuple, pour en conserver l'amour ! C'est là le plus difficile encore et le plus délicat, et c'est
(1) Bossuet, Politique, I, 6, 1,
à faire naître et fortifier ce lien que Bossuet dépense tous ses soins.
Ainsi s'explique ce premier livre : des principes de la société parmi les hommes, qui nous transporte bien loin de Hobbes, et ne nous ferait pas présumer qu'on doive ensuite le rencontrer.
Ecoutez ceg propositions :
« Les hommes n'ont qu'une même fin et un même objet, qui est Dieu.
« L'amour de Dieu oblige les hommes à s'aimer les uns les autres.
« Tous les hommes sont frères.
« Nul homme n'est stranger à un autre homme.
« Chaque homme doit avoir soin des autres hommes.
a L'intérêt même nous unit j> (1).
Voilà les rois avertis dès le début. Eux qui peuvent tout, ils sont hommes ; et non seulement ils doivent aimer les hommes, mais ils ne sauraient s'en passer. « Le fort a besoin du (( foible, le grand du petit, chacun de ce qui c( parait le plus éloigné de lui, parce que le (f besoin mutuel rapproche tout, et rend tout c( nécessaire. »
Tous les hommes sont frères, et doivent s'aimer comme frères : (^ A Dieu ne plaise qu'on
(1) Bossuet, Politique, I, 1, 1.
« croie que les rois soient exempts de cette loi, « et qu'on craigne qu'elle ne diminue le res- « pect qui leur est dû. » De cette loi dérivent les obligations des rois ; car chaque homme doit aimer son prochain et manifester cet amour par les moyens que sa condition met en son pouvoir; les rois donc régnent pour le public.
« En effet, Dieu, qui a formé les hommes d'une même terre pour le corps, *et a mis également dans leurs âmes son image et sa ressemblance, n'a pas établi entre eux tant de distinctions, pour faire d'un côté des orgueilleux et de l'autre des esclaves et des misérables. Il n'a fait des grands que pour protéger les petits ; il n'a donné sa puissance aux rois que pour procurer le bien public et pour être le support du peuple » (1).
Si Dieu a rompu l'égalité primitive, ce n'est pas au profit de quelques-uns, c'est au profit de tous. Au fond, il a moins donné des droits souverains aux rois, qu'il ne leur a imposé des devoirs absolus, et le fondement même de ces droits, ce qui les légitime et les fait durer, c'est qu'il faut qu'ils fassent leurs devoirs, et qu'ils ne le peuvent sans cela. De là découlent tous ces beaux enseignements que Bossuet donne aux rois, et qui pour la noblesse de la pensée^ pour
(1) Bos3uet, rolitique^ III, 3, 1.
LES IDÉES POLITIQUES DE BOSSUET. z53
Je dévouement à l'intérêt public, pour la beauté expressive de la forme, n'ontrien d'égal que les Pensées de Marc-Aurèle. C'est vraiment le livre des souverains, disons mieux, le livre des magistrats, des hommes d'Etat, de tous ceux dont les mains un moment tiennent le sort d'une nation ; jamais on ne leur a fait plus fortement sentir Tétendue de leur responsabilité ; jamais on ne leur en a rendu le sentiment plus présent et plus nécesaire. Écoutez quelques-unes de ces maximes, dans leur brièveté saisissante et lumineuse.
« Le prince est un personnage public, qui doit croire que quelque chose lui manque à lui-même, quand quelque chose manque au peuple et à l'État.
« La bonté du prince ne doit pas être altérée par l'ingratitude du peuple.
« Il y a un charme pour les peuples dans la vue du prince, et rien ne lui est plus aisé que de se faire aimer avec passion. Que le prince soit donc facile à distribuer des regards bénins et à dire des paroles obligeantes.
« Le prince doit tenir ses mains nettes de sang et de violence ; mais il doit aussi retenir sa langue. Surtout un discours moqueur est insupportable en sa bouche. Que peut-on attendre d'un prince dont on ne reçoit pas même d'honnêtes paroles ?
« Si le prince craint le peuple, tout est perdu.
c< Si le prince craint les grands, qu'y aura-t-il de ferme en l'État ?
« Que les princes doivent prendre garde à ne se pas rendre aisément ! Aux autres la difficulté de l'exécu^
tion donne lieu à de meilleurs conseils ; dans le prince, à qui parler c'est faire, on ne peut comprendre combien la facilité est détestable.
« Le prince aisé à mener et trop prompt à se résoudre perd tout.
c( Celui qui veut mollement, veut sans vouloir : il n'y a rien de moins propre à exercer le commandement, qui n'est qu'une volonté ferme et résolue.
« La force du commandement poussée trop loin ; jamais plier, jamais condescendre, jamais se relâcher, s'acharner à vouloir être obéi à. quelque prix que ce soit : c'est un terrible fléau de Dieu sur les rois et sur les peuples. -
« Les bonnes maximes outrées perdent tout. Qui ne veut jamais plier, casse tout à coup.
« C'est la plus grande de toutes les foiblesses, que de craindre trop de paraître foible.
« Qui n'est pas maître de ses passions, n'a rien de fort, car il est foible dans le principe.
« Le gouvernement est un ouvrage de raison et d'intelligence.
(£ Sous un prince sage tout abonde, les hommes, les biens de la terre, l'or et l'argent. Le bon ordre amène tous les biens.
« La sagesse est la plus sûre défense des États. La guerre met tout en hasard.
« Il y a quelque chose de divin à ne se tromper pas; et rien n'inspire tant de respect ni tant de crainte.
« La sagesse pour l'intelligence de la loi et des maximes ; la prudence pour l'application ; l'étendue de connaissances, c'est-à-dire une grande capacité, pour comprendre les difficultés et toutes les minuties
des affaires : Dieu seul donne tout cela. — Dieu le donne, il est vrai, mais Dieu le donne à ceux qui le cherchent.
(( Il ne faut pas s'imaginer le prince un livre à la main, avec un front soucieux, et des yeux profondément attachés à la lecture. Son livre principal est le monde, son étude c'est d'être attentif à tout ce qui se passe pour en profiter.
« Que la vie de prince est sérieuse ! 11 doit sans cesse méditer la loi.
« Si toutes choses dépendent du temps, la science du temps est donc la vraie science des affaires, et le vrai ouvrage du sage.
« Nul ne fait ce qu'il veut, une force majeure domine partout : les momens passent rapidement et avec une extrême précipitation : qui les manque , manque tout.
« Le prince qui s'habitue à bien connaître les hommes, paroît en tout inspiré d'en haut : tant il donne droit au but.
« Sans regarder aux conditions, il doit juger de chacun par ce qu'il est dans son fond.
« Sous un prince habile et bien averti, personne n'ose mal faire. On croit toujours l'avoir présent, et même qu'il devine les pensées. Les avis volent à lui de toutes parts, il en sait faire le discernement, et • rien n'échappe à sa connoissance. C'est à lui principalement que s'adresse cette parole du Sage : « achetez la vérité. » Mais qu'il prenne garde à ne point payer des trompeurs, et à ne pas acheter le mensonge.
« Il n'y a point de force où il n'y a point de secret.
« Le désir de montrer qu'on sait empêche de pénétrer et de savoir beaucoup de choses.
« Ce n'est pas assez au prince de voir, il faut qu'il prévoie.
a Dans la plupart des affaires, ce n^est pas tant la chose que la conséquence qui est à craindre: qui n'entend pas cela, n'entend rien.
CI 0 prince ! vous mourrez ; mais votre Etat doit être immortel.
« La raison doit être dans la tête. Le prince habile fait les ministres habiles.
« On a beau avoir la vérité devant les yeux ; qui ne les ouvre pas ne la voit pas.
a II faut entendre, et non pas croire : c'est-à-dire peser les raisons.
« Toutes les malices auprès des grands se font sous prétexte de zèle.
« Qui veut bien juger de l'avenir, doit consulter les temps passés.
« Nos fautes mêmes nous éclairent, et qui sait en profiter est assez savant.
« Il n^est pas donné aux hommes de trouver l'assurance entière dans leurs conseils et dans leurs affaires. Après avoir raisonnablement considéré les choses, il faut prendre le meilleur parti et abandon-^ ner le surplus à la Providence.
a Écoutez vos amis et vos conseillers, mais ne vous abandonnez pas à eux. Prenez garde qu'ils ne se trompent ; prenez garde qu'ils ne vous trompent.
« Il est malaisé, dans votre jeunesse, que vous ne croyiez quelquMn ; car l'expérience manque dans cet âge, les passions sont trop impétueuses, les délibérations y sont trop promptes. Mais si vous voulez devenir bientôt capable d'agir par vous-même, croyez de telle manière que vous vous fassiez expliquer les
raisons de tout, accoutumez-vous à goûter les bonnes,
« Il n'y a rien qui se découvre plutôt que les mauvaises finesses.
« La majesté est l'image de la grandeur de Dieu dans le prince. Dieu est la sainteté même, la bonté même, la puissance même, la raison même. En ces choses est la majesté de Dieu. En l'image de ces choses est la majesté du prince.
« Taisez-vous, pensées vulgaires, cédez aux pensées royales. Les pensées ro;yales sont celles qui regardent le bien général.
a On a beau compasser dans son esprit tous ses discours et tous ses desseins ; Toccasion apporte toujours je ne sais quoi d'imprévu, en sorte qu'on dit et qu'on fait toujours plus ou moins qu'on ne pensait. Et cet endroit inconnu à l'homme dans ses propres actions et dans ses propres démarches, c'est l'endroit secret par où Dieu agit, et le ressort qu'il remue.
« S'abandonner à Dieu sans faire de son côté tout ce qu'on peut; c'est lâcheté et nonchalance.
« Il ne faut non plus juger par pitié que par complaisance ou par colère, mais seulement par raison. Ce que la justice demande, c'est l'égalité entre les citoyens.
« L'esprit du prince doit être une glace nette et unie, où tout ce qui vient, de quelque côté que ce soit, est représenté comme il est, selon la vérité.
« C'est un désavantage de faire la guerre sans raison. Une bonne cause ajoute aux autres avantages de la guerre le courage et la confiance.
oc Dans une guerre civile, un bon prince doit ménager le sang des citoyens.
• « Dieu aime les pacifiques, et la gloire de la paix a
la préférence sur celle des armes, quoique saintes et religieuses.
« Tout homme que Saiil voyoit courageux et propre à la guerre, il se l'attachoit. » C'est le moyen de s'acquérir tous les braves. Vous en prenez un, vous en gagnez cent. Quand on voit que c'est le mérite et la valeur que vous cherchez, on entre en reconnoissance du bien que vous faites aux autres, et chacun espère y venir à son tour.
« Les vraies richesses d'un royaume sont les hommes.
ce La jalousie des ministres, toujours prêts à se traverser les uns les autres, et à tout immoler à leur ambition, est un>e source de mauvais conseils, et n'est guère moins préjudiciable au service que la rébellion.
ce Être trop scrupuleux, c'est une foiblesse.
« Le bon conseil ne donne pas de l'esprit à qui n'en a pas, mais il excite, il éveille celui qui en a. »
Que d'observations fines et profondes dans tout cela ! quelle vue large et nette des afïaires et des besoins de l'Etat, fruit non de l'expérience, mais de la réflexion attentive ! Ce qu'il faut retenir surtout, c'est que ce ne sont pas des conseils que Bossuet donne aux rois : c'est la loi de Dieu qu'il leur explique. Tout ce qui est d'utilité publique est de devoir étroit pour eux. Nous touchons ici à ce qui est le complément du système de Bossuet, et le contrepoids de l'autorité absolue.
Les rois sont indépendants des hommes,
irresponsables devant eux : c'est pour les mettre plus pleinement dans la dépendance de Dieu, c'est pour ne point donner de bornes à leur responsabilité devant Dieu : et ce sentiment développé en eux sera le grand ressort de leur activité et le frein de leurs passions :
« Vous êtes des dieux, leur dit-il. Vous êtes les enfans du Très-Haut, c'est lui qui a établi votre puissance pour le bien du genre humain. Mais, ô dieux de chair et de sang ; ô dieux de boue et de poussière, vous mourrez comme des hommes, vous tomberez comme les grands. La grandeur sépare les hommes pour un peu de temps ; une chute commune à la fin les égale tous. 0 Rois, exercez donc hardiment votre puissance ; car elle est divine et salutaire au genre humain ; exercez-la avec humilité. Elle vous est appliquée par le dehors. Au fond elle vous laisse foibles, elle vous laisse mortels, elle vous laisse pécheurs, et vous charge devant Dieu d'un plus grand compte » (l).
Ne l'oublions pas, afin de rendre justice à Bossuet : jamais il n'a manqué .de présenter à côté de la puissance royale ce qui en est le correctif, le jugement de Dieu sur les rois. Plus grand est l'homme, plus sévère sera le juge, et il demandera compte aux rois du mal
(1)" Bossuet, Polit. ^ — V, 4, 2. Cf. le sermon 8i|r les Devoirs des Rois,
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qu'ils auront fait, mais aussi du bien qu'ils n'auront pas fait. « La primauté de leur état « leur attire une primauté dans les supplices. » Il les a menacés lui-même d'une justice plus rigoureuse et de châtiments plus terribles. « Et « celui là est bien endormi, qui ne se réveille « pas à ce tonnerre. » Bien fou celui qui se confierait légèrement à la bonté divine. « La « miséricorde est pour les petits, mais les « puissans seront puissamment tourmentés. » Dieu donc, qui assure Fautorité des rois, en assure aussi le bon usage : il instruit les peuples à suivre la volonté des rois, mais il commande aux rois de vouloir le bien des peuples, et c'est un crime égal aux uns de ne pas tout endurer, aux autres de tout oser.
En voilà assez pour nous permettre déjuger la doctrine de Bossuet. Je le répète, cette théorie du pouvoir absolu est généreuse, large, humaine. Elle est raisonnable et pratique. Du moins elle l'était, dans une société chrétienne. La foi religieuse était le support delà foi monarchique.
Ce qui fait la force du système en fait la faiblesse aussi. Otez Dieu : le pouvoir absolu se change en domination arbitraire et en despo-
tisme. Dès que le prince ne craindra plus le jugement dernier, qui le retiendra ? S'il est indépendant des hommes, il sera le vrai Dieu, dès qu'une philosophie pernicieuse ou une science imprudente aura résolu la personne divine en une conception abstraite et idéale de l'esprit humain. Mais je veux que les familles royales, sentant qu'elles doivent à Dieu leur majesté, en conservent le culte avec dévotion : si le peuple ne croit pas, il n'apercevra plus ce qui borne le droit de son roi ; ne l'apercevant plus, il se croira soumis à la tyrannie illimitée d'un homme, il se croira esclave. De cette idée à la révolte, à la révolution, il n'y a qu'un pas qui sera vite franchi, dès que le pouvoir sera maladroit, ou faible.
11 suffit donc que la crainte de Dieune puisse pas tout sur le roi, ou sur le peuple, et l'édifice de Bossuet croule. C'est dire qu'il serait naïf et insensé de prétendre le relever aujourd'hui. Mais notons4e, ce qui se dit des rois, peut se dire de tous les souverains absolus : dans une démocratie, c'est le peuple. La tentation du pouvoir sans dépendance ni responsabilité est aussi forte, aussi funeste pour un être collectif que pour un individu ; et le mal aussi grand, s'il enmésuse.Il faut la crainte de Dieu, ou cette haute moralité qui sans la crainte de Dieu n'est encore accessible qu'aux plus grandes intelligences, pour garantir que des hommes useront
sans égoïsme et pour le bien commun d'un pouvoir sans bornes.
Un autre danger de la monarchie absolue, et une des causes qui la font dégénérer en despotisme, c'est que tout étant remis à la volonté d'un seul, le remède appartient à celui qui a fait le mal. Bossuet nous dit : « Le temps combat pour l'opprimé, pour la raison, pour la justice, et pour la loi. Il y a toujours lieu de revenir sur ce qui s'est fait contre les anciens usages et la tradition constante du royaume. » C'est vrai: mais si l'on n'y revient pas? Si la volonté qui a fait le mal persiste à ne pas vouloir du remède? Si le successeur y est contraire aussi ? S'il pense dans le même sens que son devancier ? et si à travers les générations et les siècles, dans le cœur des rois qui passent, la volonté royale, immuable, fixée vers le même but, tend à détruire tous les pouvoirs secondaires, les institutions, les lois, les formes qui la réglaient et la dirigeaient, qui, l'aidant publiquement au bien, l'entravaient secrètement pour le mal ? Quefera-t-on? et que deviendra l'État ? Ce n'est pas une hypothèse en l'air. Nous avons vu la royauté s'étendre, absorber peu à peu toutes les puissances de l'État, faire elle-même ce qui se faisait hors d'elle, mais de par elle, et enfin dans la ruine de tous les pouvoirs, de toutes les traditions, toute la nation soumise également au bon plai-
sir, à la volonté particulière du roi régnant, sur tout l'État peser un despotisme qui n'a jamais paru plus lourd que quand le despote était le plus faible. Quand on en fut là, comme le peuple n'était pas fait au despotisme, comme son génie répugnait à la puissance arbitraire, il se trouva que ce qui gênait les monarques était ce qui soutenait la monarchie. Ces appuis ôtés, le peuple inquiet fît un mouvement, et tout croula. Encore ici, le danger est le même dans le gouvernement républicain, mais Févolution se fait en sens inverse. Le peuple supporte impatiemment, ou les ambitieux qui le mènent lui font porter impatiemment tout ce qui le contient et l'empêche d'exercer réellement la souveraineté. Aristocratie, sénat, corps judiciaires, magistrature, tout est anéanti, ou annulé, tourné en vain honneur ou instrument servile. Et le jour où le peuple reste seul souverain absolu dans son assemblée ou par la chambre émanant de lui, il n'a rien de plus pressé que de se livrer à un maître, à moins qu'il ne soit pris avant de se donner.
Pour éviter tous ces inconvénients, il faudrait donc borner les pouvoirs du souverain par des lois, et imaginer ce qu'on appelle des garanties constitutionnelles. On a vu que Bossuetne croit guère à l'efficacité de ces moyens. Si tous ces pouvoirs sont égaux, ils s'empêchent, et l'action protectrice de l'État ne s'exerce plus ; l'autorité
manque à sa mission essentielle. Si un pouvoir domine sur les autres, il tendra à les absorber ou à les détruire : le fort ma/igera les faibles. Et puis n'oublions pas que ce sont des hommes qui exercent et représentent ces pouvoirs. Qu'on s'ingénie à équilibrer artistement les attributions des divers pouvoirs, on n'arrivera pas à faire que les hommes pèsent le même poids. La médiocrité n'est même pas une garantie : car les petits cerveaux sont susceptibles de grandes passions ; Tégoïsme et l'ambition sont des forces. Qu'on fasse toutes les lois qu'on veut, qu'on multiplie les garanties, on n'y fera rien. Il faudra toujours remettre aux hommes le soin de faire aller la machine : plus on l'aura compliquée, plus le bon fonctionnement de tous les rouages dépendra des hommes. Et dès qu'on a affaire aux hommes, il n'y a qu'une chose qui serve et qu'une garantie efficace : c'est leur bonne volonté. On en revient donc forcément au ressort principal, que Bossuet s'attachait si passionnément à fortifier, dont il assurait si soigneusement le jeu. Il l'appelait la crainte de Dieu : dépouillons l'idée de sa forme religieuse ; notre temps l'entendra mieux : c'est la bonne volonté. Monarchies, aristocraties, démocraties, tous les gouvernements qui ont existé ou existeront jamais, ne vivent que par la bonne volonté des individus qui y sont soumis, mais surtout par celle de ceux qui exercent le
pouvoir. Leur prospérité ou leur décadence se mesure presque exactement à la somme et l'ardeur des bonnes volontés qui y travaillent. Toute la difïérence entre les gouvernements, c'est que là où la puissance est concentrée aux mains d'un seul, une bonne volonté à la rigueur suffit. Là où la souveraineté est dispersée, il faut autant de bonnes volontés qu'il y a d'individus qui en possèdent une fraction. Un bon despotefaitprospérer un Etat despotique : pour combien compte un électeur honnête ou intelligent dans un État démocratique, sous le despotisme du suffrage universel ?Comparez ce que peut faire un grand ministre, qui n'a qu'un roi à persuader une fois, un Richelieu, un Bismarck, avec les échecs et les impuissances d'un grand citoyen, qui doit convaincre chaque jour une assemblée et tout un peuple. Mais de plus, lequel est le plus aisé à produire, la bonne volonté d'un homme, ou la bonne volonté d'un être collectif, d'un parlement, d'un corps électoral ?. Une vérité incontestable, c'est que le sentiment de la responsabilité morale aide puissamment à créer et à soutenir la bonne volonté. Or, ce sentiment existe au plus haut degré dans les œuvres qu'on fait soi-même et seul : plus Taction est collective et indirecte, plus la responsabilité se divise, et le sentiment qu'on en a s'affaiblit peu à peu et s'évanouit. D'autre part, lequel est le plus aisé, d'élever un
roi ou d'élever un peuple ? La question est délicate. Si l'on pouvait isoler le prince, l'arracher aux courtisans et aux valets, le dépouiller pour un temps de la majesté de sa naissance, on aurait plus vile trouvé de bons maîtres pour un homme que pour tout le peuple : mais où cela s'est-il vu ? Avec les meilleurs maîtres, les meilleurs princes sont élevés en mauvais air, et l'éducation qu'on leur donne ne réussit jamais entièrement, à moins que la nécessité brutale et le sentiment pressant des plus funestes réalités ne les instruisent. Pour le peuple, si l'Etat sait asseoir l'éducation nationale sur les vrais principes dérivés des réels besoins et des devoirs essentiels de ia communauté, comme les influences mauvaises qui agissent sur tous les individus se compensent et se neutralisent, la grande œuvre de préparer des hommes de bonne volonté pour recevoir le dépôt du salut public et le transmettre intact à leurs successeurs, n'a rien de chimérique : elle est difficile, mais elle peut être tentée avec un espoir de succès. Bossuet peut-être n'eût pas travaillé si vainement, s'il eût, au lieu d'instruire un Dauphin, tracé le programme d'une éducation nationale.
Cependant, dira4-on, il ne fût pas entré dans l'esprit moderne, et ne lui eût pas donné les satisfactions qu'il réclame le plus impérieusement. Évidemment il Y aloin de la France du
XIX* siècle à l'idéal politique de Bossuet. Mais sans forcer les rapprochements, il y a moins loin peut-être qu'on ne croit. Car il ne rêve pas une restauration de Tordre féodal : il passe par-dessus le moyen âge, et il nous paraît moins arriéré, retournant à l'Évangile. On ne s'en étonnera pas trop, si Ton songe que l'Évangile, en politique comme en toute chose, est sa loi suprême, et que d'autre part la déclaration des droits de Thommeest une conséquence lointaine mais directe de l'esprit évangélique. Considérons la formule consacrée, dont, quoi qu'on fasse ou qu'on dise, la société française a fait en ce siècle et fera longtemps peut-être le credo de sa foi politique : la fameuse devise inscrite sur nos murs, Liberté, Égalité, Fraternité. Demandons nous quelle part , quelle influence Bossuet donne à chacun de ces principes dans la société qu'il organise. Pour la fraternité, c'est une noble pensée, mais qui n'est pas d'ordre politique : dans toutes les formes de gouvernement, elle peut mettre de la pitié au cœur des gouvernants ; elle n'existait pas dans les démocraties antiques : elle s'insinua dans les âmes, et de là dans les lois, aiî temps les plus durs de l'empire romain. Bien que certains philosophes païens, un Sénèque, un Marc- Aurèle, aient proclamé que tous les hommes étaient frères et devaient s'entr'aimer, c'est l'Evangile qui a r 'pandu dans le monde et
imposé aux consciences la notion de la fraternité universelle. Si bien qu'on peut dire que la part qu'une société fait dans ses institutions à ce principe est la mesure de ce qu'elle a retenu de l'esprit évangélique. En voilà assez pour juger que Bossuet n'a point dû l'ignorer ni le négliger ; et de fait nous avons vu qu'il Fa inscrit au premier chapitre de son livre, comme le pivot de tout le système : c'est sur la fraternité que tout roule en effet ; c'est elle, et les devoirs qu'elle impose ou que Dieu impose avec elle, qui fournit le contrepoids sans lequel l'autorité absolue des rois serait le plus capricieux et le plus insupportable despotisme.
Quant à l'égalité, Bossuet nous offre l'égalité devant la loi : la justice ne connaît pas les personnes ; elle extrait le droit de toutes les affaires, et le fait prévaloir. Il n'y a ni riches, ni pauvres, ni grands, ni peuple devant les tribunaux : il y a l'opprimé et l'oppresseur, la bonne cause et l'injustice. Déplus, toutes les personnes sont également libres, toutes les propriétés également inviolables. Voilà à peu près tous les droits que Bossuet reconnaît communs à tous les habitants d'un pays. C'était quelque chose en ce temps-là, et ce sont au moins les principes essentiels de l'égalité civile. Même on pourrait conclure de certaines propositions, que Bossuet est contraire au privilège de la noblesse en matière d'impôt.
« La raison, dit-il, fait voir que tout l'État doit contribuer aux nécessités publiques, auxquelles le
prince doit pourvoir Le tribut n'est autre chose
qu'une petite partie de son bien qu'on paie au prince, pour lui donner moyen de sauver le tout » (1).
On aurait de la peine à tirer de là que, sous aucun prétexte, une partie de la nation, et la plus riche, puisse s'exempter du tribut. D'autant qu'il semble bien résulter d'une autre phrase du même article, qu'on n'est pas dispensé, par l'offre de son sang, de donner son argent ; les devoirs militaires de la noblesse ne sauraient donc la soustraire aux charges financières. Mais Bossuet, qui ne veut que poser les principes généraux et non régler les États dans le détail, ne s'explique proint expressément. Au reste l'âme de sa doctrine, c'est l'esprit conservateur, l'attachement à la tradition : par sa théorie de l'inviolabilité des lois anciennes, il oblige le prince à respecter Tinégalité séculaire des classes, des provinces, des individus, des terres. Si peut-être au nom de la fraternité humaine, et par esprit d'équité, il eût souhaité qu'on tempérât les inégalités sociales, assurément il s'accommodait de l'inégalité politique qu'il trouvait établie en France.
Car, faisant tout dépendre du souverain, il ne pouvait être blessé de voir certaines fractions
(1) Bossuet, Politique, VI, 2, 4. Cf. aussi X, 1, 6.
du peuple, à rexclusion de tout le reste, exercer parfois un droit de contrôle ou de direction sur les affaires publiques : ce droit était un don particulier et gratuit de la volonté royale, seule juge de l'intérêt public et des moyens de le procurer. Sur l'inégalité fondamentale des sujets et du roi, s'appuyaient toutes les inégalités politiques qu'on pouvait remarquer entre les diverses parties du royaume ; ou, si Ton veut, l'égalité des citoyens, pour Bossuet, consistait dans un droit égal à la protection, non à la direction de l'Etat.
De liberté, enfin, il n'en est guère question dans la Politique de Bossuet : « Dans le gouvernement légitime , dit-il , les personnes sont libres. » Ce qu'il oppose au principe du gouvernement arbitraire, selon lequel les sujets sont nés esclaves et vraiment serfs. C'est tout, et cela est bien vague. Quelle est l'étendue de cette liberté personnelle ? Veut-il la garantir contre les violences et l'oppression des individus, ou même contre l'État ? Cette liberté personnelle, est-ce une propriété essentielle et théorique des individus, ou se traduit-elle en droits positifs ? Leur confère-t-elle un droit d'agir, de se réunir, de penser, d'écrire, de parler ? ou bien cette qualité naturelle laisset-eile augouvernement, en vertu de son pouvoir absolu, la faculté de régler, limiter ou réprimer toutes les manifestations extérieures delà
personne ? La cession de Ions les droits individuels qui, réelle ou tacite, est la base de toute société, n'a-t-elle rien réservé ? J'ai peur que ce ne soit au fond le sentiment de Bossuet. Tout droit émane du pouvoir : il n'y a pas de droit antérieur ou supérieur au droit de l'Etat. Même cette vague liberté qui n'est guère que la liberté physique, même le droit de propriété n'existent qu'en vertu des lois fondamentales de l'État ; ce n'est pas comme droits naturels, mais comme droits anciens du royaume, qu'un roi de France doit les respecter. Ce qu'on appelle droits naturels est une fiction dans l'état d'anarchie ; « selon « le droit primitif delà nature », tous peuvent tout contre tous, tout est en proie à tous (1) : il n'y a de droit réel que celui delà force. La liberté, la propriété sont des conséquences de Torganisation sociale : lEtat ne garantit pas, il crée mon droit de garder ma personnelibre, et mon droit de posséder des biens en propre. C'est pourquoije crois que Bossuet soumet à l'autorité publique, qui peut le définir et le borner à son gré, le droit que les personnes libres auront d'agir ou de parler. Non qu'il soit précisément ennemi des libertés civiles et politiques : que d'autres peuples en jouissent, rien de mieux. C'est leur humeur: ils ont les coutumes sans
(1) Bossuet, Politique, 1, 3, 4, et VIII, % 2.
doute et les lois qui leur conviennent. Mais il est Français et sujet de la monarchie absolue : tant que le roi par un don volontaire et gracieux n'aura pas donné les libertés civiles et politiques à la nation, il n'y a pas d'équité ou de raison naturelle qui autorise personne à les réclamer. Etcomme l'avantage du gouvernement monarchique est d'assurer l'ordre par la concentration de toute l'autorité aux mains d'un seul, Bossuet ne conseillera jamais au roi de donner à ses sujets des libertés qui, le soumettant à leur surveillance ou leur contrôle, diminueraient sa force salutaire avec sa responsabilité.
Sur une seule de ces libertés, que nous regardons aujourd'hui <:omme nécessaires, et comme reconnues ou garanties, non comme créées ou gracieusement données par l'État, Bossuet s'est expliqué formellement : c'est la liberté de conscience, et naturellement il la nie. Mais ce n'est pas pour la raison qu'on attendrait : ce n'est pas en vertu de la vérité de la foi catholique, qu'il refuse aux protestants le libre exercice de leur religion, et donne au roi le droit de les contraindre à la quitter. Son principe est plus général. L'Etat est souverain: son devoir est de bien faire à tous les sujets. Son droit, c'est de tout faire pour leur bien. N'entendons pas seulement leur bien matériel, mais leur bien moral. Il doit les rendre,
LES IDÉES POLITIQUES t)E BOSSUET. 273
autant qu'il peut, heureux, sûrs, prospères, mais éclairés aussi et vertueux. Comme il a droit de les empêcher de nuire à leurs intérêts matériels, il peut aussi les obliger au bien dans la vie morale : il a charge des âmes, autant que des corps. Le prince, connaissant la vérité, ou jugeant la connaître, peut l'imposer à ses sujets, et c'est par un motif de charité que Bossuet lui déconseillera la violence et les rigueurs, ou par une raison de logique, parce que ce ne sont pas là les moyens qui font croire. L'opportunité, l'efficacité de la persécution peuvent être niées : mais non le droit des gouvernements. Ce droit est absolu et sans réserves. En tout pays, l'État peut demander aux sujets de croire ce qu'il veut, et notons-le, quoi qu'il veuille, quelle que soit la doctrine oula religion dont il s'agisse. Bossuet ne nie pas le droit des empereurs païens. Ils avaient tort parce qu'ils luttaient contre la vérité, mais s'ils usaient mal de leur puissance^ ils en usaient légitimement. La preuve, c'est que les chrétiens contre les empereurs n'avaient qu'un droit : celui de souffrir et de mourir. Toute la différence entre Néron et Louis XIV, c'est que l'un persécute la vérité, l'autre l'erreur ; l'un a Dieu contre lui, et l'autre a Dieu pour lui. Cela change la moralité, non la légitimité de remploi de la puissance temporelle. La neutralité de l'Etat en matière religieuse , la tolérance^
sont pour Bossuet des mots sous lesquels Tindifférence et l'incrédulité se dissimulent. En résumé, quand il refuse aux hérétiques la liberté de consicence, ce n'est pas en catholique que parle Bossuet : c'est en théoricien du pouvoir absolu, et en partisan de la doctrine phi- •losophique de la liberté du bien.
Ne nous hâtons pas trop cependant de croire que notre idée de la liberté soit de tout point irréconciliable avecle système de Bossuet. Làoù ce système nous choque le plus vivement, les principes mêmes dont il dérive nous fournissent le moyen de l'amender. Toutdépend de la façon d'entendre cette cession primitive par laquelle les individus transportent leur puissance à l'État. Bossuet avec Hobbes conclut que l'individu ne réserve rien, ne garde rien ; qu'ayant tout cédé, il tiendra comme un don ou une faveur tout ce que l'État lui laissera de liberté et de droits. Cela est faux. Si l'autorité tire sa raison d'être et sa légitimité de la mission qu'elle a de procurer au corps social Tordre, la paix et la sécurité, il est faux que les individus aient dû aliéner l'universalité de leurs droits primitifs : ils en ont aliéné ce qui est nécessaire pour que le gouvernement puisse faire sa fonction. C'est une affaire de bonne définition ; le meilleur gouvernement est celui qui faille mieux son métier à moins de fraiSy c'est-à-dire en retirant le moins de
libertés aux citoyens. Or , entre les droits primitifs de l'homme, un des principaux est celui de se tromper et de mal faire , sans, avoir de compte à rendre qu'à sa conscience et à Dieu. Le mérite moral est à ce prix. Le gouvernement devra donc respecter dans les citoyens le droit à l'erreur et au péché, en tant que l'exercice de ce droit ne Fertipêchera pas de faire son office et ne menacera pas la paix, Fordre et la sécurité du corps social. Il offrira, s'il veut, la vérité, il recommandera le bien : il ne les imposera pas. Il aura droit ici de persuader, mais non pas de contraindre.
Il y a en somme à retirer de la Politique de Bossuet, même pour nous, quelques bonnes maximes, et quelques enseignements salutaires. C'est beaucoup que de nous rappeler qu'en fait de garanties constitutionnelles, pour préserver une nation des abus du pouvoir, ce qu'il y a de mieux est la bonne volonté des gouvernants et des gouvernés, fondée sur l'idée de la loi et sur le sentiment de la fraternité humaine. C'est beaucoup aussi que de nous rappeler que la société est fondée pour la conservation et la défense de la communauté, qu'il importe moins de mettre le gouvernement aux mains de tous que de donnera tous la protection du gouvernement, et que la première nécessité pour un Etat, c'est d'être un et d'être fort. Ce n'est pas non plus une leçon inutile en ce temps-ci, quand
2lé BOSSUET.
Bossuet nous dit qu'uD gouvernement n*est pas une œuvre d'un jour, que tout pouvoir avec le temps devient légitime, mais n'est légitime que par le temps, quand l'habitude et les services rendus lui attirent le consentement universel des citoyens, quand il fonde l'aulorité des lois sur leur stabilité, et qu'il recommande de les changer rarement et jamais sans une absolue nécessité. Ce sont là des idées conservatrices, mais telles qu'une démocratie s'en peut accommoder, telles qu'elle doit tôt ou tard s'en inspirer, pour peu qu'elle ait souci de durer et de faire durer la nation oii elle est étabHe. Si révolutionnaire que soit un gouvernement à son origine, il y a un moment où il faut bien qu'il soit conservateur, ne fût-ce que pour se conserver lui-même. C'est alors qu'au lieu de lancer l'anathème à Bossuei, il convient de le lire et souvent de le suivre : il n'est pas malaisé de tirer de sa théorie, si calomniée, du droit divin, de larges et solides principes de conservation sociale, dont une république même ne saurait se mal trouver.
Jamais, au reste, le temps n'a été plus favorable à ridée maîtresse de la politique de Bossuet, l'idée d'un pouvoir fort, auquel appartienne le droit d'agir, absolument et exclusivement. Peu importe de quel nom on le nomme, de quelle façon il se transmette, à quelles mains il soit commis. Mais il n'y a pas de société qui
puisse réaliser ces deux conditions de salut et de prospérité, l'ordre et la paix, sans une autorité suffisamment armée et par conséquent assez indépendante pour mettre à la raison les perturbateurs domestiques et les ennemis du dehors. Les circonstances de notre histoire, depuis un siècle, avaient mis au cœur de la majorité des citoyens la défiance et la haine de l'autorité : chaque fois qu'un parti arrivait au pouvoir, la nation qui l'y avait porté se retirait bientôt de lui, et lui faisait la même opposition qu'au gouvernement précédent; il y avait même des politiques en crédit qui ne visaient à s'emparer de l'autorité que pour l'énerver et la désarmer. Il semble qu'insensiblement l'on revienne à une plus saine intelligence des conditions essentielles du salut public, et les jeunes gens pourront peut-être assister et concourir à une restauration salutaire du principe d'autorité dans la conscience nationale.
A l'origine, dans la brutalité des âges barbares, les hommes ont organisé l'anarchie plus qu'ils ne l'ont supprimée : ils ont formé des sociétés fermées, fortement unies, pour exercer contre les groupes analogues les mêmes violences et le même droit de la force dont ils renonçaient à user entre eux. Dans cet état permanent de guerre, de rapt et piraterie, pour commettre le mal comme pour y résister, on sentait le besoin de réunir toute la puissance publique
en un seul, et l'on obéissait sans réserve et sans peine au chef, que ses qualités personnelles ou les rapports qu'il entretenait avec les dieux mettaient à même de procurer plus sûrement la victoire. Ces temps-là sont revenus de nos jours: la révolution économique, qui s'est faite en ce siècle, a rétabli toutes les nations du globe sur un pied de guerre permanente et irréconciliable. Autrefois, dans ces vingt et quelques siècles de civilisation littéraire dont l'humanité occidentale a joui, un droit des gens existaitselonlequel, tant qu'on n'était pasen guerre, on était en sûreté. Les guerres étaient des crises dans la vie des peuples, après lesquelles ils avaient le loisir, sur la foi des traités, de s'occuper à leurs affaires domestiques, aux querelles des citoyens et des partis avides de posséder ou désireux de retenir le pouvoir : si l'ennemi se présentait, il suffisait que la force militaire fût intacte et organisée hiérarchiquement, avec un commandement absolu et une forte discipline. Aujourd'hui, tous les instants perdus aux luttes intestines, aux discordes politiques, même pacifiques, se traduisent par un réel afïaiblissement du corps social. La guerre armée n'est qu'un accident dans la lutte universelle et sans trêve où le conflit des intérêts économiques a engagé toutes les nations. Qui cesse un moment de combattre et de se défendre, pour régler son ménage, s'expose à
perdre la bataille et à recevoir un coup mortel. 11 importe d'avoir une bonne fois ordonné l'état intérieur de la société politique, d'avoir nommé les chefs et assuré la transmission facile et comme naturelle du pouvoir, pour employer toutes les forces publiques ^t privées au grand combat pour la vie dans cette mêlée pacifique de tous les peuples^ plus brutale et plus féroce que toutes les guerres des temps primitifs.
Si l'Etat ancien pouvait se comparer à une armée, et si le pouvoir militaire donnait l'idée du pouvoir monarchique, l'État moderne est une usine, et prospère ou dépérit par les mêmes causes qui font réussir ou échouer une entreprise industrielle. C'est beaucoup d'être bien outillé ; mais encore faut-il être bien administré : il faut que chaque individu soit employé selon ses forces et ses Ments^ qu'un pouvoir régulateur oblige tout le monde à faire sa besogne et à n'empêcher pas celle d'autrui ; il faut une direction ferme qui, sachant où Ton va et embrassant à chaque moment l'ensemble de l'entreprise, porte au maximum la somme de travail produit, en abaissant au minimum les frais de toute nature. Peut-être n'y avait-il rien de mieux autrefois que la monarchie héréditaire pour assurer le bon fonctionnement de tous les rouages de l'État ; peut-être la société moderne, plus éclairée, plus intelligente,
et plus morale même, a-t-elle des procédés aussi sûrs pour arriver au même but, sans aliéner pour jamais à une famille la souveraineté publique. L'expérience dira si nos machines plus délicates, plus indépendantes du jeu brutal des forces naturelles, et disposées pour distribuer l'autorité aux plus dignes, accomplissent aussi bien, aussi régulièrement l'ouvrage de la conservation sociale que le ressort grossier et primitif de l'hérédité monarchique.
Cela nous entraîne loin de Bossuet : il fallait le dire pourtant, pour faire sentir l'intérêt que peut avoir pour nous sa Politique. Mais remarquons que quand elle ne nous donnerait pas, à nous, de grandes et utiles leçons, il n'en resterait pas moins qu'elle fut à son heure une œuvre généreuse, et si étrange que le mot puisse paraître, une œuvre libérale.
Songeons que Louis XIV, ses légistes et ses docteurs avaient perdu de vue la distinction du pouvoir despotique et de l'autorité absolue ; songeons que l'un se croyait, que les autres le déclaraient seul propriétaire du royaume; que l'ordonnance de 1692 retira à tous les sujets la pleine propriété de leurs biens, pour soumettre leur droit au droit «supérieur et universel » du roi, et qu'ainsi, comme dit Saint- Simon, ce que le roi laissait aux particuliers était de pure grâce. Songeons que depuis la
Fronde, la notion des lois fondamentales de l'Etat, et des pouvoirs et privilèges que la volonté royale est tenue de respecter, s'était évanouie ; qu'à Louis XIV, qui, dans son enfance, copiait comme modèles d'écriture cette maxime : « Les rois font ce qui leur plaît » , succéda le petit Louis XV auquel l'imbécile Villeroy disait : « Sire, tout ce peuple que vous voyez est à vous. » Songeons à tout cela, et demandons-nous si aucune chimère de restauration féodale ou de réforme philosophique valait ce retour à l'Evangile, expliqué par Aristote et par Hobbes : si l'idée la plus noble, la plus utile et la plus pratique à la fois, que pût inspirer le désir de raffermir la monarchie et de soulager le peuple, n'était pas d'enfoncer au cœur de l'héritier du trône les principes d'une politique ennemie du despotisme et des voies arbitraires, volontairement asservie aux traditions anciennes et aux formes légales, et qui tendait exclusivement au salut de la patrie et à la prospérité des citoyens. N'étant pas législateur, n'ayant pas l'État et la nation à refondre, n'ayant reçu qu'une âme de roi à pétrir, que pouvait en faire de mieux Bossuet, que de la façonner au respect des lois et à l'amour du peuple?
CHAPTTRE VI.
I. Discours sur l'histoire universelle. — Dessein du livre. — La première partie est un résumé vivant et dramatique de l'histoire de toute l'humanité. — La deuxième est, dans la forme d'une exposition historique, un résumé complet de toute la théologie el de tous les arguments par lesquels l'Eglise se défend contre ses ennemis.— Bossuet est-il redevable à Pascal de l'idée de son Discours ? — Essai de philosophie de l'histoire dans la troisième partie: insuffisance et mérite de cetessai. IL Histoire dts Variations. — Portraits de Luther et de Calvin. — Etudes d'âme: Mélanchthon et Cranmer. — Par où l'idée générale du livre est fausse ou incomplète.
On fait généralement honneur à Fénelon d'avoir indiqué le premier, dans un chapitre de sa letti^e à l'Académie, les véritables règles de l'histoire. Mais depuis longtemps, avant qu'il donnât ses préceptes, il avait pu les voir ap-. pliqués dans une œuvre de Bossuet, et le Discours sur l'histoire universelle nous présente ces tableaux du génie et des mœurs des peuples,
cette fine recherche des causes et des effets, cet enchaînement exact des faits, cette rigoureuse unité de composition, ce développement lumineux, continu, animé, queFénelon recommandait aux historiens futurs.
Le dessein primitif de Bossuet était plus vaste à la fois et moins profond que l'œuvre qu'il a composée. Il voulait faire, écrivait-il au pape Innocent XI, « une Histoire universelle qui eût deux parties : dont la première comprît depuis l'origine du monde jusqu'à la chute de l'ancien empire romain et au couronnement de Charlemagne ; et la seconde, depuis ce nouvel empire établi par les Français.» Cette seconde partie, il ne la fit jamais. Son plan ne fut repris et achevé, mais dans un bien autre esprit;, que par Voltaire. Et malgré le mérite de V Essai sur les mœurs, combien ne doit-on pas regretter que Bossuet n'ait pas lui-même fait pour le moyen âge chrétien ce qu'il a fait pour l'antiquité juive ou païenne ! Quelque belle e+ grande que soit l'œuvre qu'il a exécutée, n'est-ells pas inférieure à l'idée qu'on se fait de celle qu'il a seulement conçue ? Qui mieux que lui eût compris, et fait revivre avec
une plus chaude sympathie rimposante gran deur de cette civilisation cléricale, ces siècles que l'Eglise instruit et gouverne, ces puissants et rapides courants d'enthousiasme religieux, qui font tressaillir parfois et dressent toutTOccident debout^ cette vive source de foi, d'oii jaillissent d'inaombrables vertus, tant d'exemples héroïques de pureté, de charité, de sainteté, ces subtiles disputes, ces luttes envenimées des théologiens, des moines et des légistes, des papes, des empereurs et des rois, où sous le pédantisme scolastique ou juridique, derrière ce cliquetis d'arguments barbare,^, ce choc de textes de droit canon ou de droit romain, l'avenir de la raison humaine et la formée de la civilisation moderne se débattent ?
En revanche, pour la première partie qu'il a seule traitée, il a élargi son plan primitif. En la repassant, comme il dit, avec le Dauphin vers 1679, ilj a ajouté « des réflexions quifont entendre toute la suite de la religion et les changements des empires. » Ce qui n'était d'abord qu'un tableau synchronique des histoires anciennes, est devenu par là l'essai hardi, original et profond d'une philosophie de l'histoire. Les additions ontfait le corps de l'ouvrage, et ce qui Ta fait entreprendre, ce qui d'abord en était le tout, n'est plus maintenant qu'un imposant préambule.
Assurément cette première partie, intitulée les Epoques ou la suite des temps , ne peut plus satisfaire un historien : la chronologie souvent en est fausse ou douteuse. Bossuet jugeait avec la science de son siècle, et surtout il n'était pas homme à douter oii l'on n'avait pas douté avant lui. Mais si les six ou sept premières époques ne contiennent guère de faits ou de rapports qu'on ne puisse contester, dans les autres, au contraire, quelle vérité ! quelle netteté I quelle vue saisissante et juste de toutes les histoires ! Les erreurs ou les inexactitudes de détail n'y font rien : l'ensemble a lavérité et la vie. Voilà en effet ce qu'il y a de plus merveilleux : ce résumé de l'histoire universelle, qui en une centaine de pages nous mène de Cyrus à Charlemagne, n'a rien de sec. De cette table chronologique, de cette longue nomenclature qui devrait être fastidieuse, de ces séries de faits quis'entre-croisent et se mêlent, l'imagination de Bossuet a^ fait une vision étrange et puissante : les hommes, les peuples tour à tour paraissent et passent, se rencontrent et se choquent, se poussent et s'effacent, marqués chacun d'un trait ineffaçable, emportés tous dans le mouvement de la narration rapide et large. Gela a la couleur et l'intérêt d'un poème, et c'est en eifet le poème de l'humanité, c'est un drame épique, qui déroule sous nos yeux quinze siècles de la vie
du monde. Ainsi cet abrégé ne parle pas seulement à la mémoire : il sollicite sans cesse Tesprit à la réflexion, il va chercher au fond de l'âme la source des réflexions, il dresse devant l'imagination de grandes et d'étonnantes images. Voyez ce tableau de l'univers soumis à Auguste :
c( Antoine et César, après avoir ruiné Lépide, se tournent Tun contre Fautre. Toute la puissance romaine se met sur la mer.
« César gagne la bataille actiaque : les forces de rÉgypte et de l'Orient, qu'Antoine menait avec lui, sont dissipées, tous ses amis l'abandonnent, et même
sa Cléopâtre, pour laquelle il s'était perdu Tout
cède à la fortune- de César : Alexandrie lui ouvre ses portes ; l'Egypte devient une province romaine. Cléopâtre, qui désespère de la pouvoir conserver, se tue elle-même après Antoine ; Rome tend les bras à César, qui demeure, sous le nom d'Auguste et sous le titre d'Empereur,, seul maître de tout l'empire. Ildompte, vers les Pyrénées, les Cantabres et les Asturiens révoltés; l'Ethiopie lui demande la paix; les Parthes épouvantés lui renvoient les étendards pris sur Crassus, avec tous les prisonniers romains ; les Indes recherchent son alliance; ses armes se font sentir aux Rhèles ou Grisons que leurs montagnes ne peuvent défendre ; la Pannonie le reconnaît, la Germanie le redouté, et le Véser reçoit ses lois. Victorieux par mer et par terre, il ferme le temple de Janus. Tout l'univers vit en paix sous sa puissance, et Jésus-Christ vient au monde. »
Tout runivers en paix , tous les peuples silencieux et comme recueillis pour un grand événement, un petit enfant naît quelque part dans un coin ignoré : quel contraste pour l'imagination, mais quel rapport pour Fintelligence ! Bossuet sent en poète et pense en philosophe. Au tableau tracé souvent par les historiens et les poètes de Rome, il ajoute un trait, et ce trait ajoute à la peinture une beauté saisissante, un sens profond. Ce petit enfant qui vient au monde va renouveler l'humanité, et de lasse et vieillie qu'elle semblait être, se reposant à l'abri de la majesté impériale, l'envoyer jeune et ardente par de rudes sentiers à la poursuite d'un inaccessible idéal. Un monde finit, un monde commence, et la forme dernière de celui-là aide celui-ci à développer la sienne : Rome abat les obstacles qui arrêteraient Jésus. Il suffit à Bossuet, pour nous donner la sensation du plus grand moment de l'histoire, de joindre deux noms et rapprocher deux faits. Comment y réussit-il ? Le procédé est facile à découvrir, s'il n'est pas facile à appliquer : il atteint à cette intensité d'effet et à cette plénitude de sens par la suppression de tous les détails, mais de tous sauf un seul, qui découvre précisément le caractère et Fessence des choses. Ce seul, cet unique trait, voilà ce que nos secs faiseurs d abrégés ne savent pas garder ; ils
Teffacent avec les autres, et les faits arrivent à nous décolorés et vides.
Les réflexions ajoutées par Bossuet à son abrégé synoptique se sont divisées naturellement en deux parties, conformément à cette idée de la séparation des deux pouvoirs, qui tient une place si essentielle et dans la théologie-et dans la politique de Fauteur. Celles qui se rapportent à la religion forment la seconde partie du livre, qui est la plus longue de beaucoup et manifestement, dans l'intention de Bossuet, la plus importante. Ces deux cent cinquante pages, d'un style rapide et pressé, toutes pleines d'incorrections, de négligences, deconstructions rompues (on a tant entendu reprocher à Bossuet de faire de belles phrases qu'on note avec plaisir ces signes manifestes d'improvisation et d'indifïérence à la forme littéraire"!, ces deux cent cinquante pages, si substantielles et si vigoureuses, contiennent et résument en somme toute la théologie éparse dans les sermons et dans les œuvres de controverse. Remontant à la création, s'arrêtant aux livres de Moïse, étudiant les prophéties , montrant comment l'ancienne loi préparait la nouvelle, qui devait la rendre caduque, exposant la vie et la doctrine de Jésus-Christ, et nous faisant assistera l'établissement de l'Eglise, faisant un merveilleux usage de l'Ecriture et des Pères, mêlant à chaque moment, comme choses inséparables, la
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morale et le dogme, il nous déroule en vingt chapitres toute la suite de la religion ; puis s'arrêtant, il suspend pendant dix chapitres l'inévitable conclusion vers laquelle il courait : il revient sur les points les plus contestés, repasse sur les doutes et les objections les plus graves, répond à tous les adversaires de l'Eglise catholique, Juifs, protestants, libertins, philologues, réduit toute la matière à la plus extrême et plus claire simplicité, et laisse alors venir sa conclusion si fortement préparée :
« Quelle consolation aux enfants de Dieu ! mais quelle conviction de la vérité, quand ils voient que d'Innocent Xï, qui remplit aujourd'hui si dignement le premier siège de l'Eglise, on remonte sans interruption jusqu'à saint Pierre, établi par Jésus-Christ, prince des apôtres ; d'où en reprenant les pontifes qui ont servi sous la loi, on va jusqu'à Aaron et jusqu'à Moïse ; delà jusqu'aux patriarches et jusqu'à l'origine du monde (i). »
Sainte-Beuve, que plusieurs critiques ont suivi, a cru trouver dans les Pensées de Pascal le germe de la seconde partie du Discours sur l'Histoire Universelle, et même le cadre de tout l'ouvrage. Il est très vrai qu'on peut signaler des analogies frappantes entre l'ébauche de Pascal et Tœuvre de Bossuet. Mais qu'est-ce que cela
(1) Hist. Univ. y 2e partie, ch. xxxï.
prouve? Sainte-Beuve a cédé à la tentation de tout ramener au jansénisme, et d'en faire apercevoir partout Finfluence. Or, en théologie, Port- Royal n'a rien inventé, que ses erreurs, pour lesquelles il a été condamné. Pascal, médiocre théologien, a pris toute sa science d^Arnauld, de Nicole, de Lemaistre de Sacy : là où il ne s'aventure pas témérairement, il n'y a que son admirable style qui soit à lui. Ce qu'on veut que Bossuet lui ait pris, c'étaient des idées anciennes et communes, qu'on trouve dans mainte page des Pères : le rapport de la Loi à l'Evangile, la Loi réparant l'Evangile, l'Evangile abolissant la Loi, la vocation et la réprobation du peuple juif, où devait naître le Messie et qui l'a méconnu. Est-il rien de plus banal, au fond, parmi les théologiens que cette remarque : (( Qu'il est beau de voir, parles yeux de la « foi, Darius et Cyrus, Alexandre, les Romains, « Pompée, Hérode, agir sans le savoir pour le « triomphe de l'Evangile.! » Faut-il voir là, avec Sainte-Beuve , « un programme que le génie impétueux de Bossuet dut aussitôt embrasser, comme l'œil d'aigle du grand Condé parcourait l'étendue des batailles ? » Mais l'idée de VHistoire Universelle n'était pas seulement dans Pascal, elle était partout depuis les premiers temps de l'Eglise ; elle était dans saint Augustin, dans Paul Orose, dans Salvien; elle était même dans ce déclamateur de Balzac
La difficulté n'était pas de la concevoir, c'était de l'exécuter; car il y fallait une science, une puissance d'esprit, une logique, une habileté incroyables. Il suffit d'être chrétien pour regarder les choses humaines de ce point de vue ; mais il fallait être Bossuet pour bâtir sur cette idée un tel ouvrage.
Il ne faut point sans nécessité lui faire emprunter ses idées à Pascal ; il faudra qu'il soit bien démontré qu'elles ne peuvent venir d'une autre source. Quand Pascal les tire lui-même de la tradition chrétienne, pourquoi Bossuet ne les en tirerait-il pas aussi plutôt que de Pascal? Car qu'est-ce que Pascal pour Bossuet? quelle autorité peut-il avoir? Ce n'est ni un théologien, ni même un prêtre ; quels que soient la force de ses pensées et l'éclat de son style, Bossuet n'y pouvait goûter et prendre que ce qu'il reconnaissait conforme à l'exacte théologie, ce qu'il savait par conséquent déjà d'ailleurs. Ne changeons pas les rôles ; Bossuet, docteur de Navarre, évêque, lisait les Pensées en juge, non en disciple. Il y pouvait trouver à admirer, il n'y pouvait guère trouver à apprendre, sur les matières du dogme et pour prouver la vérité de la religion.
A qui fera-t-on croire que Bossuet ait attendu la publication des Pensées et l'année 1670 pour se mettre en possession de ses idées sur la suite de la religion ? Car, ne
l'oublions pas, cette seconde partie de VHis'^ toire universelle, c'est la somme abrégée des arguments que Bossuet oppose à tous ses adversaires, hérétiques ou libertins; toute sa méthode et toutes ses preuves sont renfermées dans le choix de son point de vue, d'où il embrasse toute l'histoire sacrée ; c'est la source d'oùilfait couler tous les raisonnements, le principe où il ramène toutes les difficultés pour les résoudre. Qui songera ce qu'est l'idée de la suite de la religion dans toute la polémique de Bossuet, n'estimera pas possible que le hasard d'une lecture la lui ait mise en main. Ce ne serait pas pour l'Histoire universelle^ msii?» pour toute son œuvre théologique, qu'il serait redevable à Pascal. Mais alors comment eût-il prêché en 1668 le Panégyrique de saint André, en 1665 le Sermon sur la divinité de Jésus-Christ, et surtout dès 1654, le second sermon pour la Vêture d^une nouvelle catholique, et dès 1651, le Sermon sur la bonté et la rigueur de Dieu, quatre discours, entre tant d'autres, qui contiennent quelques-unes des idées de la seconde partie de VHistoire universelle, et qui supposent presque toutes les autres ? Quatre chapitres importants de cette seconde partie ont été faits avec les mêmes textes que le sermon de 1651, dont ils reproduisent parfois jusqu'aux expressions : tellement, au sortir de Navarre, Bossuet était armé de toute sa théologie. Il a pu enrichir, for-
tifier son argumentation : il avait dès ce moment arrêté les grandes lignes de la défense qu'il présenta de sa foi pendant cinquante années; il n'eut pas à la changer, ni à la renouveler pour l'essentiel. Aux Juifs de Metz, il opposait déjà le Messie visiblement annoncé à chaque page de l'Ancien Testament, la Loi complétée par l'Evangile qui l'explique et la supprime ; aux protestants de Metz, il posait déjà cette question, où il fut toujours retranché : « Où est la suite de votre doctrine? où est la succession de vos pasteurs ? » Avant comme après 1670, dans la Réfutation du Catéchisme du P. Ferry, et ddin?>V Exposition de la foi catholique^ comme dans la Con[érence avec Claude et dans V Histoire des Variations, il fait reposer tous ses moyens de controverse sur sa conception historique de la perpétuité de la religion : et il ne Ta si fortement exposée dans Y Histoire universelle que parce qu'il l'avait longuement méditée et toujours considérée comme la clef de toutes les objections et de toutes les difficultés. Mais cette seconde partie de V Histoire universelle avec ce système si arrêté, si absolu sur les destinées du peuple juif et sur les événements de l'Ancien Testament, avec cette vigoureuse finesse d'interprétation et cet art de réduire tous les textes sacrés à la manifestation de la vérité unique qu'on sait d'avance, ce n'est pas vraiment de l'histoire uç'est (Je la
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théologie. La troisième partie ne semble être d'abord qu'une dépendance de la précédente : Bossuet nous y montre comment Dieu fait servira sa religion les royaumes et les empires, élevant et abattant tour à tour les Assyriens, les Babyloniens, les Perses, Alexandre, Antiochus, les Bomains. Ce n'est plus l'histoire juive seulement, c'est l'histoire de tous les peuples qui est soumise à la conception théologique que j'ai indiquée. Heureusement Bossuet ne s'arrête pas là : il agrandit d'abord son idée. De catholique, elle devient largementreligieuse et même philosophique. Ce Dieu qui dressait successivement tant de grands empires pour châtier ou protéger son pauvre peuple, . se transforme en une Providence qui se joue des desseins des hommes, qui déconcerte les calculs des ambitieux, et renversée à son heure les établissements les plus solides. On sait avec quelle énergie et quelles paroles saisissantes il a exprimé cette grande vérité dans la fin de son livre. Et cette conclusion, qui ruinant la sagesse humaine, ôtant le stupide hasard, fait de l'univers entier le théâtre des expériences d'une force intelligente, laisse assez de mystère envelopper les choses humaines pour être acceptée de ceux-là mêmes que le Dieu catholique faisant tourner Nabuchodonosor, Alexandre, et les Césars autour d'une bourgade de Palestine, ne satisfait pomt.
Et pourtant il y a dans cette idée une part de vérité profonde : l'histoire là-dessus ne dément pas la théologie, etcontre Voltaire, qui raille ce misérable peuple, rebut du monde el s'en croyant le centre, M. Rei^an se présente à côté de Bossuet. 11 est vrai que Bossuet eût été plus scandalisé peut-être par son défenseur que par son adversaire. Mais enfin, si Ton ne regarde que l'antiquité, Israël n'est rien : si l'on regarde toute la suite des temps jusqu'à nos jours, que sont les Egyptiens, que sont les Assyriens à côté d'Israël ? Les uns ont laissé quelques monuments à la curiosité des érudits et à l'admiration des artistes, l'autre a donné à la moitié de l'humanité sa religion. Et, vraie ou fausse, celle-ci ne perd rien de son importance historique. Certaines paroles de quelques pauvres Juifs forment la règle et l'idéal de la conscience contemporaine : les livres juifs ont façonné toutes les âme^; les plus incrédules, les fanatiques d'athéisme ont les prophètes et' l'Evangile dans les moelles, en dépit d'eux. Nous ne sommes pas plus redevables à Rome ni à la Grèce ; et ainsi le peuple juif est un des facteurs du monde moderne, et peut-être le principal. Dieu n'a pas, dira-t-on, mû les Assyriens et les Romains pour remuer les Juifs ; non, mais si l'action de ces peuples n'a pas eu pour fin quelque changement en Israël, elle l'a eu du moins pour effet, et toute l'histoire du
monde s'est tournée vraiment à disposer la race juive à sa n;iission religieuse et à la lui faciliter. Où Bossuet a mis des intentions, nous verrons des résultats, et de ce système qui paraît choquant une vérité irrésistible s^ dégagera.
Beaucoup de théologiens s'en tiendraient au premier et au dernier chapitre de la troisième partie. Mais Bossuet, dans sa théologie même, trouve le principe du développement qui la remplit. Distinguant, comme il le fait, les deux puissances et rendant souveraine, irresponsable la puissance civile, il est naturel qu'il recherche dans l'histoire politique des nations les lois de l'exercice de cette puissance. Dieu gouverne, et mène où il lui plaît les royaumes et les rois ; mais il agit presque toujours par les causes secondes, et, a à la réserve de certains coups « extraordinaires où Dieu voulait que sa main « parût toute seule, il n'est point arrivé de « grand changement qui n'ait eu ses causes (( dans les siècles précédens. » Aussi peut-on s'efforcer de rendre raison de tous les événements de l'histoire parles diverses conjonctures et circonstances qui les ont précédés, par les caractères des peuples, des rois et des grands hommes. Comprendre l'histoire, c'est tout réduire en causes et en eff'ets. L'utilité de cette étude, c'est de faire voir que la fortune d'ordinaire couronne le plus sage, le plus prévoyant, le plus actif; et Ton y apprend aussi
par les exemples éclatants du passé ce que doit faire un prince sage, prévoyant et actif dans toutes les diverses affaires qui se présentent. Ainsi cette partie de V Histoire universelle rejoint la Politique ; elle en vérifie les maximes sur les faits de l'histoire profane; la même leçon se tire des deux ouvrages, et l'un est le complément de l'autre. ^lèm^V Histoire universelle nous fournit de quoi tempérer les doctrines trop absolues de la Politique, ou plutôt de quoi rendre aux idées de Bossuet leur véritable largeur. Il fait sa Politique pour les besoins d'un roi de France : de là vient qu'il ne regarde que la monarchie absolue. Mais si nous n'étions, du reste, avertis qu'il aime en chaque pays le gouvernement qui lui est propre, et qu'il ne juge des constitutions que par la disposition et la force qu'elles donnent au magistrat pour faire le bien public, V Histoire universelle, au sixième chapitre de la troisième partie, nous le ferait clairement connaître. Il est aisé de voir dans cet éloquent portrait du génie romain, où les réserves pour la morale mettent à peine une ombre, que Bossuet a rencontré là son idéal d'un gouvernement raisonnable, désintéressé et fort. Il nous explique avec la plus franche admiration ces maximes si constantes, cette attention si vigilante, cette fermeté si invincible, cette sagesse si infaillibledu sénat romain : et l'on se demande dans quelle monarchie héréditaire les affaires
de l'Etat auraient marché d'un train plus régulier, quel roi aurait plus confondu son plaisir et son intérêt dans l'utilité publique.
Ainsi Bossuet lui-même corrige Bossuet, et nous enseigne qu'il y a des républiques où de prudentes institutions, des traditions salutaires assurent la perpétuité et la constance dugouvernement aussi bien que la succession naturelle dans une monarchie ; même la perpétuité est plus visible dans un conseil que dans un individu : car le roi succède auroi, le sénat demeure, et Ton ne peut saisir dans la suite des temps un seul moment où l'Etat ait passé d'une main dans une autre. Par hérédité la transmission du pouvoir est réglée : il n'y a plus de transmission de pouvoir quand le souverain est collectif ; ce moment toujours délicat et dangereux ne se présente plus, et celui qui est chargé de l'Etat, ne meurt et ne manque qu'avec l'Etat.
Mais laissons ces considérations. C'est l'historien que nous cherchons ici, et non le politique. Il se révèle dans cinq chapitres de la troisième partie, avec une puissance et un éclat que l'abrégé synoptique lui-même n'aurait pas laissé deviner : et cependant, pour résumer ainsi l'histoire du monde, il fallait être capable également de l'expliquer ainsi. Ces cinq chapitres, où l'on n'a voulu parfois de nos jours voir que quelques vagues lieux communs, sont en effet merveilleux, et dignes de
radmiraiioLi qu'on leur accorde par tradition. Je sais ce qui manque à Bossuet, ou plutôt ce qui manquait à son temps : l'Orient était encore inconnu et impénétrable ; ni les hiéroglyphes, nilesinscriptions cunéiformesn'avaient dit leur secret : à peine un voyageur avait-il entrevu Thèbes et Memphis ; on ignorait où gisaient les ruines de Babylone et de Ninive. On en était réduit à accepter, à commenter, à développer les renseignements obscurs , inexacts, incomplets, que les historiens, les géographes, les lexicographes grecs, les compilateurs d'anecdotes et d'historiettes, imbéciles ou menteurs, parfois l'un et l'autre, avaient laissés sur les civi*iisations orientales. Même pour la Grèce et pour Rome, l'érudition historique était dans l'enfance. Les sciences qui prêtent leur secours à l'histoire, l'épigraphie, l'archéologie, n'avaient point encore donné leurs plus importants résultats : surtout on ne savait pas encore les appliquer utilement à la connaissance de la vérité. C'étaient encore plutôt des curiosités que la base du travail historique. La critique des sources et des témoignages n'existait pas. On respectait les auteurs anciens, on ne les contrôlait pas ; on doutait parfois d'Elien, mais il eût fallu une âme bien hardie pour ne pas tout croire sur la parole de Tite-Live. Les grands écrivains, au moins, étaient presque aussi sacrés que l'Ecriture sainte. On
n'allait donc pas au delà de leur texte : on s'y établissait, on s'y reposait avec confiance. Toute la force de l'esprit se dépensait en interprétations et en commentaires. Faire l'histoire de Rome, c'était expliquer Tite-Live, et grefïer habilement sur son récit tous les faits nouveaux que Polybe, Plutarque, ou Denys d'Halicarnasse fournissaient. Le plus haut degré de génie oii l'on pût atteindre, consistait non à examiner les récits des historiens, mais à en raisonner, à en tirer un système de considérations politiques ou philosophiques. Ainsi fit Bossuet ; mais pourquoi le lui reprocherait-on ? Machiavel, au siècle précédent, ni même au suivant Montesquieu, n'ont pas fait autrement. Ce* n'est que de nos jours qu'on a usé d'une autre méthode, quand on se fut aperçu que l'édifice manquait par les fondations, et que les textes des anciens ne contenaient souvent la vérité que comme le minerai impur contient l'or.
N'était-ce pas à Bossuet une témérité bien orgueilleuse de prétendre, avec la science de son temps, faire la philosophie de l'histoire universelle ? Mais, je le répète, le défaut de la science d'alors n'était pas l'ignorance : on croyait savoir. On doutait trop peu. On ignorait presque qu'il y eût de l'inconnu. Du reste, il est bon que des entreprises comme celle-là se fassent de temps à autre, pour témoigner de
Tétat de la science en un siècle ; il est bon qu'un esprit vigoureux réduise en une synthèse philosophique la masse des faits connus ou acceptés.
Si Ton consent que Bossuet ait fait ce qu'il ne pouvait en son temps ne pas faire, qu'il ait suivi avec respect les historiens, on apercevra le mérite de ces cinq chapitres : ce sont les réflexions les plus substantielles, les plus vigoureuses, les plus profondes sur toute l'antiquité. Rien n'y saurait être comparable, et jusqu'au milieu de ce siècle, il n'y avait point de meilleure lecture pour qui voulait embrasser d'un regard les causes de la grandeur et de la chute des empires. Montesquieu confirmait Bossuet en le complétant : ses corrections n'étaient que de détail. Il ne lui ôtait pas son crédit.
Et puis Bossuet avait, dans ce travail, un avantage que n'ont pas toujours eu ceux qui sont venus après lui, que Voltaire n'a pas eu en parlant du moyen âge. C'est la sympathie pour l'homme, la foi dans la raison humaine : grands secours pour comprendre le passé. Si ditïérentes que fussent les formes de civilisation qu'il aétudiées, si opposées même qu'elles fussent à son idéal préféré, il les a aimées, il y a cherché des traces de bon sens et de justice. 11 ne s'est pas plu à collectionner les singularités, les absurdités, les monstruosités ; et dans les coutumes les plus bizarres, il a dé-
couvert des intentions sages et morales. Il a trouvé à louer le bon ordre des Etats despotiques, le patriotisme des républiques démocratiques : il a saisi chaque nation, chaque institution par ce qui faisait honneur à l'homme, non par ce qui Thumiliait et le faisait méprisable. Il a estimé le sentiment religieux même dans les fausses religions : il a senti que la piété, la foi valent leur prix, même en s'égarant sur des objets indignes.
Les chapitres sur l'Egypte et l'Assyrie n'ont plus de valeur objective aujourd'hui. Mais ils gardent un intérêt subjectif : ils nous font voir cette ardente curiosité de Fécrivain, cette imagination toujours active, qui saisit les données des historiens et transforme les froides paroles en tableaux colorés et vivants. Je ne relèverai qu'un trait : il complète d'une façon inattendue Hérodote par le récit de deux missionnaires qui ont vu les ruines de Thèbes, et s'émerveillant de ce qu'il a lu de ces avenues de sphinx, de ces hautes salles soutenues de cent vingt colonnes, de ces peintures aux vives couleurs, il exprime le vœu qu'une mission de savants aille reconnaître toutes ces richesses inconnues d'un art ancien.
Il y a encore plus de fable que de vérité dans ce qu'il dit de l'empire perse. Sur la Grèce, il voit juste, mais il ne voit pas tout. Il peint comme il faut le patriotisme grec * il oppose
bien Athènes et Sparte d'après les historiens, ou plutôt d'après les moralistes. Mais on connaissait trop peu les institutions et tout le détail de Forganisation politique et sociale des cités grecques : on ne voyait pas quels conflits d'intérêts avaient causé les troubles et les discordes ; on ne savait pas quelle place les questions économiques avaient tenue dans la vie hellénique. Réduit à regarder les beaux dehors que les historiens présentent, Bossuet dut nécessairement leur donner un commentaire un peu incomplet et incliner trop souvent vers la morale.
Ce qui reste vrai, c'est le chapitre de Home. Peu importe que le détail soit parfois faux, que la lutte des deux classes ne soit pas ramenée à sa véritable origine, que d'autres causes encore aient facilité la conquête du monde ; l'ensemble est vrai et les vues lumineuses et profondes y abondent. Le génie des anciens Romains, actif, laborieux, dévoué au bien public, la perfection des institutions militaires, la politique prudente du sénat, sont représentés avec une justesse et une vigueur que rien n'égale. L'admiration n'aveugle pas Bossuet : il montre l'injustice, la cruauté procurant la conquête, mais la bonne administration l'affermissant et la rendant éternelle. Les raisons qui assuraient le succès de Rome dans la lutte contre Carthage son( déduites avec une clarté,
une précision rares. Bossuet a réellement, comme on l'a dit, été le maître de Montesquieu. Celui-ci n'a eu qu'à suivre les vues de son prédécesseur, à les compléter, à corriger le détail, à étendre et à préciser par des faits l'exposition de l'organisation militaire et des maximes politiques de Rome, pour nous faire entendre les causes de la grandeur de Rome : ce que Bossuet lui a laissé presque entièrement à créer, ce sont les raisons de la décadence ; à Montesquieu revient l'honneur d'avoir montré comment l'empire est devenu nécessaire, et comment il a été nécessaire que l'empire fût la proie des barbares.
Dans le Discours sur V Histoire universelle^ Bossuet manifeste les plus rares qualités de l'historien : il est maître de sa matière, il l'embrasse et il la pénètre, il l'ordonne, il lui donne forme et sens ; il regarde en philosophe la masse innombrable des faits, il la dispose en séries continues de causes et d'effets ; et dans l'expression de tous ces rapports qu'il perçoit, de toutes ces conséquences qu'il développe, il ne se réduit jamais aux froides abstractions ; il saisit partout dans la réalité
vivante le trait caractéristique, où l'idée est attachée et transparaît ; il entre dans l'intelligence par rimagination. Nul n'a peint plus vigoureusement, avec plus de relief et de couleur, les mœurs des peuples, le génie des civilisations, les altérations de Tesprit public en un pays à travers les siècles. Son sujet le retenait dans les considérations générales et ne lui permettait que les tableaux d'ensemble. Il n'avait pas le temps de s'arrêter aux individus ; à peine se permettait-il d'esquisser la figure d'un Alexandre. Il n'était pas homme à avoir de la complaisance pour son talent. Cherchons donc ailleurs de quoi compléter l'idée qu'on doit se faire de Bossuet historien. Il avait une si vive imagination pour exprimer la vie, une si haute impartialité pour ne chercher qu'à faire vrai, que, dans toutes ses œuvres, il fait œuvre d'historien autant que d'orateur ou de polémiste. Ses narrations, ses portraits, ont un accent de sincérité, une force de vie, qui les rendent indépendants de la thèse qui les amène ; ils ont une étonnante solidité, et nous charment par l'intensité et la naïveté de l'expression. Bossuet a ses préventions, ses principes arrêtés qui lui font aimer ou redouter, louer ou blâmer les hommes ; mais quels qu'ils soient, quoi qu'ils aient fait, il les voit bien, il marque bien leur physionomie ; ses personnages vivent, et ce sont bien
eux ; un ami franc userait d'autres mots, il verrait les mêmes choses.
Voyez, dans la Défense de la Tradition et des saints Pères, ce portrait d'une âme qui cherche la vérité :
« Je plains Grotius dans son erreur. Nourri hors du sein de FEglise, dans les hérésies de Calvin, parmi les nécessités qui ôtoient à l'homme son libre arbitre et faisoient Dieu auteur du péché, quand il voit paroître Arminius qui réformoit ces réformes, et détestoit ces excès des prétendus réformateurs, il croit voir une nouvelle lumière et se dégoûte du calvinisme. Il a raison ; mais comme, hors de l'Église, il n'avoit point de règle certaine, il passe à l'extrémité opposée. La haine d'une doctrine qui détruit la liberté le porte à méconnoître la vraie grâce des chrétiens ; saint Augustin dont on abusoit dans le calvinisme lui déplaît ; en sortant des sentiments de la secte où il vivoit, il est emporté à tout vent de doctrine, et donne comme dans un écueil dans les erreurs sociniennes. Il s'en retire avec peine, tout brisé pour ainsi dire, et ne se remet jamais de ce débris. On trouve partout dans ses écrits des restes de ses ignorances ; plus jurisconsulte que philosophe, et plus humaniste que théologien, il obscurcit la doctrine de l'immortalité de l'âme ; ce qu'il y a de plus concluant pour la divinité du Fils de Dieu, il tâche de l'affoiblir et de l'ôter à l'Église; il travaille à obscurcir les prophéties qui prédisent le règne du Christ : nous en avons fait la preuve ailleurs. Parmi tant d'erreurs, il entrevoit quelque chose de meilleur ; mais il ne sait pas prendre son parti, et il n'achève jamais de se purifier, faute
d'entrer dansl'Ëglise. Encore un coup, je déplore son sort (1). »
Mais, sans nous égarer à travers l'œuvre de Bossuet, arrêtons-nous à cette admirable Histoire des Variations. Non pas à cause de son titre : il ne promet qu'une histoire des doctrines du protestantisme. C'est une œuvre de théologie, et, sous forme d'exposition historique, un traité de controverse ; Bossuet de tout temps a aimé cette méthode ; il croit que pour faire triompher la vérité et réfuter l'erreur, rien ne vaut la netteté d'une franche exposition. Il fait donc ici contre l'hérésie ce qu'il avait fait précédemment pour la doctrine orthodoxe. V Histoire des Variations des églises protestantes est le complément et la contre-partie de VEooposition de la Foi catholique. Mais si, dans Tunité de la tradition catholique, les individus les plus grands disparaissent, ici il ne peut étudier les variations infinies des croyances sans regarder le génie, l'humeur, les passions, les habitudes des hommes ; car l'esprit individuel est le père des sectes. Toutes ces variations qu'il note avec une curiosité indignée et triomphante, naissent de la façon particulière dont la Bible, l'Evangile, les dogmes et la discipline de l'Eglise ont affecté certains tempéraments, certains cerveaux alle-
(1) Edit, Lâchât, t. IV, p. 358,
mands, français ou hollandais. Ainsi est sortie l'histoire de la controverse. Bossuet, en analysant les doctrines, a peint les docteurs. Luther, Zwingle, Calvin, Bucer, Carlostadt, OEcolampade, Melanchthon , Cranmer , Cromwell, et tant d'autres, ne sont pas des noms seulement qui servent à étiqueter des opinions : ce sont des hommes dont nous aimons à noter l'humeur, le ton de la voix, que nous voyons parler et agir, qui vivent enfin. Delà l'intérêt dramatique du livre ; celui qui l'a écrit, théologien, historien, philosophe^ mérite encore de prendre place parmi les plus grands, les plus puissants peintres de l'âme humaine.
« Martin Luther, nous dit Bossuet, augustin de profession, docteur et professeur en théologie dans l'université de Wittemberg, donna le branle à ces mouvemens. Les deux partis de ceux qui se sont dits ré for mes j Font également reconnu pour l'auteur de cette nouvelle réformation. Ce n'a pas été seulement les luthériens ses sectateurs qui lui ont donné à l'envi de grandes louanges. Calvin admire souvent ses vertus, sa magnanimité, sa constance, l'industrie incomparable qu'il a fait paroitre contre le pape ; c'est la trompette, ou plutôt c'est le tonnerre ; c'est le foudre qui a tiré le monde de sa léthargie ; ce n'étoit pas Luther qui parloit, c'étoit Dieu qui foudroyoit par sa bouche.
« 11 est vrai qu'il eut de la force dans le génie, de la véhémence dans ses discours, une éloquence vive et
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impétueuse, qui enlraînoit les peuples et les ravissoit, une hardiesse extraordinaire quand il sévit soutenu et applaudi, avec un air d'autorité qui faisoit trembler devant lui ses disciples, de sorte qu'ils n'osoient le contredire ni dans les grandes choses, ni dans les petites (1). »
Et dans le récit qui suit, tout le personnage se développe : humble d'abord, et timide, excessif en soumissions, à travers lesquelles on ressentait pourtant déjà « je ne sais quoi de fier et d'emporté », puis insensiblement le prenant de plus haut, trivial, insolent, obscène, moqueur, violent, jovial, illuminé, fanfaron, finissant en bouffonneries ses arguments et « mettant en thèses toutes ses fureurs. » La rupture de Luther et de Carlostadt à [énafait une scène pittoresque, où tous les détails sont pris sur le vif ; j'y reconnais cette bonhomie familière dont les théologiens allemands couvraient leur zèle et leurs rancunes, cette verve grossière qui émaillait les plus graves raisonnements d'injures et de quolibets.
« \u sortir du sermon de Luther, Garlostadt le vint
trouver à FOurse-Noire, où il logeoit Là, parmi
d autres discours, et après s'être excusé le mieux qu'il put sur la sédition, Garlostadt déclara à Luther qu'il ne pouvoit souffrir son opinion de la présence
(i) Eist. des Variât. \ 6, t. XIV, p. 23.
réelle. Luther avecun air dédaigneux le défia d'écrire contre lui, et lui promit un florin d'or s^il l'entreprenoit. Il tire le florin de sa poche. Garlostadt le met dans la sienne. Ils touchèrent en la main l'un de Fautre, en se promettant mutuellement de se faire bonne guerre. Luther but à la santé de Garlostadt et du bel ouvrage qu'il allait mettre au jour. Garlostadt fit raison, et avala le verre plein : ainsi la guerre fut déclarée à la mode du pays, le 22 août 1524. L'adieu des combattants fut mémorable. « Puifesé-je te voir sur la roue d î dit Garlostadt à Luther. — « Pùisses-tu te rompre le col avant que de sortir de la ville (i). »
Calvin n'est pas moins bien dépeint, et sa physionomie s'éclaire par celle de Luther, dont il est rapproché.
« Je ne sais, dit Bossuet, si le génie de Calvin se seroit trouvé aussi propre à échauffer les esprits et à émouvoir les peuples, que le fut celui de Luther ; mais, après les mouvements excités, il s'éleva en beaucoup de pays, principalement en France, au-dessus de Luther même, et se fit le chef d'un parti qui ne cède guère à celui des luthériens.
« Par son esprit pénétrant et par ses décisions hardies, il raffina sur tous ceux qui avoient voulu en ce siècle-là faire une Eglise nouvelle, et donna un nouveau tour à la réforme prétendue (2).
tt Rien ne le flattoit davantage que la gloire de bien écrire ; et Vesphale, luthérien, l'ayant appelé déclamateur : « Il a beau faire, dit-il, jamais il ne le
(1) Var. II, 12 ; t. XIV. p. 59.
(2) Var. IX, 1 j t. XIV,' p. 357.
persuadera à personne ; et tout le monde sait combien je sais presser un argument, et combien est précisela brièveté avec laquelle j'écris.
a Donnoos-lui donc,puisqu'ille veut tant, cette
gloire d'avoir aussi bien écrit qu'homme de son siècle; mettons-le même, si l'on veut, au-dessus de Luther, car encore que Luther eût quelque chose de plus original et de plus vif, Calvin, inférieur par le génie, sembhdt l'avoir emporté par l'étude. Luther triomphoit de vive voix ; mais la plume de Calvin étoit plus correcte, surtout en latin ; et son style^ qui étoit plus triste, étoit aussi plus suivi et plus châtié. Us excelloient l'un et l'autre à parler la langue de leur pays; l'un et l'autre étoient d'une véhémence extraordinaire ; l'un et l'autre par leurs talents se sont fait beaucoup de disciples et d'admirateurs ; l'un et l'autre enflés de ces succès ont cru pouvoir s'élever au-dessus des Pères ; l'un et l'autre n'ont pu souffrir qu'on les contredît, et leur éloquence n'a été en rien plus féconde qu'en injures (1). »
Il est deux livres surtout dans Touvrage qu'il faut admirer et lire. Ils contiennent deux merveilleuses études d'âmes : au livre V, le doux et sincère Mélanchthon ; au livre VII, Thabile et ambitieux Cranmer.
Le tableau des agitations de Mélanchthon est d'une vérité, d'une énergie qui émeuvent profondément. Jeune, pieux, « plus versé dans les belles-lettres que dans les matières de théologie, » Mélanchthon se laisse charmer de Luther,
(1) Var.„lX, 80, 81; t. XIV, p. 388, 389.
comme presque tous les beaux esprits : tout lui plaît et renchanle, l'homme, l'orateur, et la grande mission qu'il s'est donnée d'un si généreux élan, la réforme des abus de l'Eglise. « On (( le voit ravi d'un sermon qu'avoit fait Luther « sur le jour du Sabbat : il y avoit prêché le (( repos où Dieu faisoit tout, où Thomme ne « faisoit rien. Un jeune professeur de la langue « grecque entendoit débiter de si nouvelles pen- <( sées au plus vif orateur de son siècle, avec « tous les ornements de sa langue naturelle et c( un applaudissement inouï ; c'étoit de quoi « être transporté. Luther lui paroît le plus (( grand de tous les hommes, un homme envoyé « de Dieu, un prophète. Le succès inespéré de (( la nouvelle réforme le confirme dans ces « pensées. Mélanchthon étoit simple et crédule : (( les bons esprits le sont souvent ; le voilà a pris. » On attaque Luther « et peut-être avec trop d'aigreur. » Mélanchthon le défend, et s'y attache davantage. Mais bientôt les excès et les violences de son maître, qu'un bon mot d'Erasme l'avait aidé à supporter, l'esprit d'indocilité, de rébellion qui s'abrite sous lezèle de l'Evangile, les motifs et les vues politiques des princes et des villes, la licence du peuple, les dissensions, les guerres le désolent et le jettent dans de cruelles agitations. Il voit la réforme des mœurs oubliée dans la réforme du dogme et de la discipline, la multitude décider par humeur
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de tous les points de la religion, Luther s'emporter aux dernières violences pour retenir Fautorité absolue. Il se sent contraint, tyrannisé lui-même par son maître, accablé de travail, maltraité, suspect, à tel point qu'il pensait à fuir. Sa douceur le fait haïr. Il n'ose expliquer ses sentiments : il fait le rôle ingrat de conciliateur ;il(( accommode ses dogmes à l'occasion. » Luther mort, il ne se sent pas plus libre. Il « se regarde au milieu des luthériens ses collègues comme au milieu de ses ennemis, ou pour nous servir de ses mots, « comme au milieu de guêpes furieuses, » comme Daniel parmi les lions. 11 souhaite de mourir. Il s'afflige que parmi tant de débats, on ne prenne pas soin de (( guérir les consciences agitées de doute. » Nulle conscience n'avait plus besoin d'être guérie que la sienne. Son incurable tourment fut de ne pouvoir jamais définir sa croyance. Il rédigea la Confession d'Augsbourg ; il la changea, rechangea, et passa sa vie à soupirer après une formule de foi définitive. Quarante ans après la réforme de Luther, il cherchait encore ses dogmes, et mourut sans avoir trouvé sa religion. Le libre examen le séduisait; l'anarchie l'épouvantait ; il respectait le sacerdoce, et l'idée du schisme lui était insupportable. Il prêcha aux protestants l'autorité del'Eglise et la supériorité du pape ; il annonçait aux catholiques la justification selon Luther.
« Mélanchthon crut voir la vérité d'un côté et Fautorité légitime de l'autre. Son cœur étoit déchiré, et il ne cessoit de se tourmenter à réunir ces deux choses... Il aspiroit à l'unité : il la perdit pour jamais, sans pouvoir même en trouver l'ombre dans le parti où il Favoit été chercher. La réformation procurée ou soutenue par les armes lui faisoit horreur : il se vit contraint de trouver des excuses à un emportement qu'il détestoit. » Il assiste avec des douleurs, une consternation, des accablementsincroyables qui le mettent presque à la mort, aux délibérations de l'assemblée de Spire. Il blâme Luther et le suit. Dégoûté des princes et des docteurs de son parti, il met son esprit, son éloquence, son honnêteté à leur service. Au milieu de tous ces ébranlements et de ce désordre de son âme, il reçoit, tantôt avec espoir et tantôt avec effroi, tous les prodiges qui arrivent : un débordement du Tibre, « l'enfantement d'une mule dont le petit avait un pied de grue », la naissance d'un veau à deux têtes, près d'Augsbourg. 11 remplit ses lettres de songes et de visions. Il fait l'horoscope de sa fille, et s'effraie pour elle d'un « horrible aspect de Mars. » Une comète le fait trembler. Il évite de voyager sur la Baltique parce qu'on a prédit un naufrage sur cette mer. Il croit aux astrologues, qui représentent l'automne comme plus favorable aux disputes pour la foi. Il se repaît des prédictions
d'un cordelier, qui annonce la ruine du pape et la venue triomphante du Turc. Et parmi ces petitesses, sa belle âme, vide d'égoïsme, ne cesse de pleurer sur les maux et sur les fautes des siens. Jamais portrait plus vif n'a été fait de ce que peut ressentir une nature douce et candide, amie de la paix et de la vérité^ quand elle est jetée au milieu de disputes sans fin et de fureurs fanatiques.
Biendifïérent est Thomas Cranmer, archevêque de Cantorbéry, le héros du VIP livre. Il faut entendre Bossuet nous conter avec une ironie singulièrement forte la vie de ce prêtre ambitieux et timide, « tout ensemble luthérien, marié, cachant son mariage, archevêque selon le Pontifical romain, soumis au pape dont il abhorroit la puissance, disant la messe qu'il ne croyoit pas et donnant pouvoir de la dire. » Instrument docile des passions de Henri YIII, il lui écrit « une grave lettre sur son mariage incestueux avec Catherine. » Il le cite devant lui avec la reine ; il annule leur mariage. Il marie son maître avec Anne Boleyn ; il casse ce mariage, quand le roi n'en veut plus. Il casse encore plus tard celui d'Anne de Clèves, qu'il avait lui-même conclu. Au milieu de ces complaisances, il lui faut souscrire à tous les articles de foi qu'il rejette, condamner le mariage des prêtres, lui qui était marié^ et toujours dire ia messe. Il ne conserve qu'à force d'hypocrisie
une faveur achetée à force de servilité : tout le fruit qu'il tire d'avoir érigé le roi en chef infaillible de l'Eglise, c'est d'être contraint de professer tout ce qu'il ne croit pas ; il se fait le tyran du clergé d'Angleterre, poursuivant ses propres doctrines et courbant tout avec lui devant le roi. Enfin ce maître capricieux et incommode meurt, et Tarchevêque de Cantorbéry peut se découvrir sous un protecteur zwinglien. Le dogme, le culte sont réformés à son gré : le célibat des prêtres étant aboli, le péché estôté de sa vie ; s'afPranchissant de tous les canons,l'archevêque siège au Parlement, dans des causes de sang, et signe des arrêts de mort. Il travaille à exclure Marie Tudor de la succession de son frère ; il soulève le peuple -contre elle. On le met à la Tour de Londres, on le dépose, on le déclare hérétique, on lui donne des juges. Il offre d'aller se défendre devant le pape, qu'il ne reconnaît pas. Il appelle au concile général. Enfin, rien ne servant, il abjure. Il abjure son abjuration même^ quand il la voit inutile, et sur une lueur d'espoir qu'il voit paraître, il la confirme de nouveau, tout en écrivant une confession secrète de ses vrais sentiments, pour le cas oii il faudrait aller au supplice : il prenait ses précautions pour être martyr. Politique malheureux, condamné par son ambition à entasser dans sa vie toutes les équivoques, toutes les basseses, toutes les con-
tradictions : cette physionomie originale et vivante de l'archevêque Cranmer se détache en pleine lumière au milieu du récit des premières variations de l'Eglise anglicane.
Mais, si Bossuet a pu peindre les hommes de la Réforme, il ne pouvait expliquer la Réforme elle-même. Il ne faut pas lui demander les causes historiques qui ont soustrait en peu d'années la moitié de l'Europe à l'obéissance du pape : Fesprit audacieux des novateurs, l'humeur indocile de la multitude, les desseins politiques des princes, les décrets mystérieux de la Providence, voilà tout ce qu'il allègue pour rendre raison de ce qui s'est passé en Allemagne, en Bohême, en Suisse, aux Pays- Bas, en Angleterre, et dans tant d'autres parties de la chrétienté. Il n'a pas vu ni marqué suffisamment que la Réforme, en tous ces pays, a été la conséquence fatale de l'impossibilité que les peuples ont sentie à un moment d'aller plus loin, en restant soumis à Rome, dans le développement de leurs aspirations et de leur génie : la constitution de TEglise faisait obstacle à la vie nationale ; la nation qui voulait vivre et être tout ce qu'elle pouvait être, a rompu l'obstacle; le fait religieux est enveloppé et dominé de toutes parts par les nécessités historiques. Mais ce n'est pas à Bossuet qu'on peut demander de réduire la forme de la religion à n'être qu'une des multiples expressions du génie des
peuples. Ne nous étonnons pas d'une autre erreur, suite nécessaire de la première : il n'a pas cru à la vitalité du protestantisme : il a proclamé en mainte occasion que Thérésie approchait de son terme, et que Dieu allait rétablir l'unité de son Eglise trop longtemps affligée, il a été faux prophète en cela. Il n'a pas compris, il ne pouvait comprendre que ce qui avait détaché les peuples de Rome étant la nécessité de vivre, le besoin de remplir leurs destinées, cela devait les empêcher à jamais de s'y réunir, et qu'une nation souffre moins d'une erreur logique que de la raison même, quand elle ble&se l'esprit national.
Bossuet a voulu (1) faire de la controverse, non de l'histoire ; cependant ila été historien autant que théologien dans son livre. Car il a compris que la méthode historique seule lui donnerait une force capable de réduire ses adversaires. Il a donc scrupuleusement choisi, critiqué, interprété les sources : et sur deux ou trois points que Ton considérait comme les points essentiels de la controverse entre protestants et catholiques, sur les Vaudois et les Albigeois, sur les guerres civiles de France, il est arrivé par une discussion sévère des textes et des faits, à des conclusions que de très érudits
(1) Ce que j'ajoute ici à la 1" édition de mon livre, résulte des recherches de M. Rébelliau {Bossuet historien du protesfanr tismej 1891, m-8°).
et impartiaux historiens de notre siècle ont confirmées. Et les protestants qui eussent résisté à la logique, à Féloquence, n'ont pas tenu contre l'histoire : mais par une de ces ironies dont la vie est prodigue, ils ne se sont pas ralliés, ils se sont séparés davantage. Bossuet, l'histoire en main, leur a prouvé que la variation était essentielle à la Réforme. Ils l'ont donc reconnu : c'est-à-dire qu'ils ont rejeté encore un vestige de catholicisme que leurs théologiens s'obstinaient à retenir, le préjugé de la perpétuité, de l'unité des croyances. Ils ont pris conscience plus pleinement du principe de la Réforme, en acceptant la variation, l'évolution des dogmes comme légitimes et nécessaires. Bossuet a vaincu, mais ses adversaires ont recueilli les résultats de sa victoire. Il reste que, par là encore, il a montré qu'il avait l'esprit historique, cette chose si rare m son temps.