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CHAPITRE Vni

[Suite].

I. — Le quiétisme. — • Conduite de Bossuet et de Fénelon dans cette affaire. — Le livre des Maximes en cour de Rome : intrigues des deux parties. Condamnation et triomphe de Fénelon.

IL — Controverses sur la morale. — Condamnation des casuistes. — Les Maximes et Réflexions sur la com.édie : fine analyse du plaisir que procure l'œuvre dramatique.

La querelle du quiétisme, qui occupa Bossuet pendant quelques années, eut une vivacité et un éclat que la polémique contre les protestants, et même contre Jurieu, n'atteignit jamais. La matière était importante , mais pleine d'obscurités et de subtilités. Mais elle mettait aux prises deux grands hommes : c'était un beau spectacle, Bossuet contre Fénelon I Le public prit intérêt dès lors aux personnes plus qu'aux choses. Pour nous surtout, que nous importe aujourd'hui le pur amour, et de savoir si dans l'oraison de quiétude on fait ou ne fait pas d'actes distincts et successifs ? Mais com-

ment Bossuet, comment Fénelon se sont-ils conduits dans ce long duel? quels caractères, quels sentiments ont-il révélés ? Voilà ce qui excite notre curiosité. Il s'est fait une légende des emportements, de la dureté, de la superbe de Bossuet, de la douceur, de la candeur, de l'humilité de Fénelon. La légende est déjà fort ébranlée aujourd'hui : M. Nisard a justifié Bossuet ; M. Brunetière a, je ne dis pas accusé Fénelon, mais marqué les ombres de son caractère. N'en croyons que les faits :'ils portent toute la lumière avec eux.

En 1682, le cardinal Caraccioli dénonçait une nouvelle secte de mystiques qui, sous le nom de quiétistes, avait fait de grands progrès dans le royaume de Naples. En 1685, l'Inquisition faisait arrêtera Rome un prêtre du diocèse de Saragosse, Molinos, coupable d'avoir enseigné dans un livre intitulé la Conduite spirituelle les erreurs du quiétisme, et d'en avoir poussé les conséquences pratiques jusqu'au dernier excès d'immoralité. Après un long procès, qui dura deux ans, Molinos fut condamné à la prison perpétuelle et à diverses pénitences. Un décret et une bulle du papeïnnocentXl condamnèrent 68 propositions de son livre comme « héré-

THÉOLOGIE ET CONTROVERSES RELIGIEUSES. 38 i

tiques, erronées, scandaleuses, blasphéma toires ï>.

Les quiétistes faisaient consister l'état parfait du chrétien dans une oraison perpétuelle, passive, contemplative, oii ils honoraient l'essence divine sans songer ni à Jésus-Christ, ni à la Trinité, ni aux dogmes chrétiens, ni aux attributs divins: où, sous prétexte de désintéressement, ils ne demandaient pas même à Dieu de les sauver, contents d'être damnés éternellement, s'il le voulait : où ils supprimaient tout acte, toute prière, tout effort volontaire pour s'élever à Dieu, toute mortification, tout exercice d'aucune vertu particulière, déclarant qu'un seul acte d'amour et d'abandon produit une (ois au commencement suffît pour toute la vie, et exempte de produire tous les autres. Il suivait de là qu'après cet acte unique, on pouvait ne pensera Dieu de sa vie, et qu'anéanti devant lui, abandonné absolument à lui, on recevait comme de lui toutes les tentations, toutes les sollicitations des sens et des passions, et l'on y cédait comme à sa volonté : Molinos et les quiétistes italiens ne reculaient pas, paraît-il, devant ces suites de la doctrine, et on leur reproche toute sorte de turpitudes.

Cependant ces erreurs, condamnées à Rome, faisaient leurchemin en France : un Marseillais, laïque, aveugle. Malaval, les enseigna ; son livre fut dénoncé, censuré, et l'auteur se soumit

de bonne foi. M""^ Guyon fut moins facile à réduire : elle déchaîna l'orage où sombra la fortune de Fénelon. Jeanne Bouvier de la Motte, mariée à seize ans à Jacques Guyon, veuve à vingt-huit ans, après ce mariage malheureux qu'on lui avait imposé, se rend toute à Dieu : dès son enfance la vie spirituelle l'attirait ; les élans de la piété la plus impétueuse contentaient seuls son ardente imagination et son besoin infini d'aimer. Elle se voue d'abord aux bonnes œuvres, travaille à convertir les hérétiques, à fonder des hôpitaux : Tévêque de Genève l'envoie dans un couvent de nouvelles catholiques au pays de Gex ; c'est là qu'elle trouve le P. Lacombe, religieux barnabite qui lui révèle les douceurs du pur amour. Les allures étranges de leur mysticisme inquiètent Tévêquede Genève, qui les renvoie. Les voilà courant le monde, cette veuve avec ce religieux, bien accueillis partout pour leur dévotion, suspects bientôt et chassés pour les singularités de leur oraison, prêchant, écrivarut, prophétisant, débitant, elle surtout, comme inspiration de Dieu, toutes les fantaisies de leur imagination malade, et persuadés qu'où ils cessaient de se comprendre eux-mêmes, la grâce opérait seule en eux : tendres, sublimes, séduisants, ridicules, par Thonon, Grenoble, Verceil, Turin, et de nouveau Grenoble, où ils extorquent au cardinal Le Camus, qui les renvoie, une lettre

de recommandation banale dont ils sauront faire bon usage, ces adroits illuminés arrivent à Paris en 1687. C'étaitle tempsprécisément où finissait le procès deMolinos, et déjà le cardinal Cibo, chef de la congrégation du saint office, avait mis par une circulaire tous les évêques de la chrétienté en garde contre les nouveautés quiétistes : les livres du P. Lacornbe et de M"'^ Guyon les avaient précédés à Paris, et désignés à l'attention défiante de l'autorité ecclésiastique. Le Père Lacornbe fut mis à la Bastille, puis transféré à Lourdes, ramené de là à Vincennes ; et quand on eut tiré de sa pauvre tête afiaiblie tous les aveux qu'on voulut sur ses relations avec son amie, on l'enferma à Charenton, où il mourut en 1699. Cependant M"''' Guyon, qu'on estimait moins coupable, comme femme^, d'avoir enseigné une doctrine erronée, avait été mise aux Filles de Sainte- Marie du faubourg Saint-Antoine : bientôt elle eut autour d'elleune petite Eglise, qui la révérait comme une sainte : M"""' de Chevreuse, de Beauvilliers, de Béthune, de Miramion, les dames les plus pieuses et les plus charitables du temps, allaient prônant partout la nouvelle oraison, et celle qui la leur avait fait connaître. M™^ de Maintenon se laissa présenter M'"^ Guyon, et ne résista pas plus que les autres au charme de cette étrange personne : quoiqu'elle n'entendît pas bien tous les raffinements

de cette spiritualité, ce qu'elle avait de sincère et d'ardent l'enchantait. Bientôt Saint-Cjr fut quiétiste : on y avait trop d'esprit et trop de fierté pour ne pas s'engouer d'une dévotion si fine, et qui n'était pas pour tout le monde. M^'^de la Maisonfort, belle, ardente, spirituelle, hardie, dont M™^ de Maintenon disait qu'elle « jugeait tous les saints du paradis •) , répandait dans la communauté les maximes et les écrits de M'"^ Guyon, dont elle était parente. Ce fut à Saint-Cyr que Fénelon rencontra M'"^ Guyon. Après avoir moatré quelque réserve, il se livra tout entier : le pur amour, par ses belles apparences de désintéressement absolu, d'entier abandon, d'anéantissement devant Dieu, répondait aux plus intimes aspirations de sa tendre et impétueuse nature. Son cœur l'emporta : il n'avait point une assez profonde théologie pour apercevoir combien ces beaux mois le menaient loin de l'orthodoxie : enfin la doctrine lui parut innocente, et la personne le ravit : il l'aima comme une nouvelle sainte Thérèse, comme une âme sœur de celle qui dicta V Imitation.

Mais la sainte faisait d'étranges choses. Elle recevait une abondante grâce, qui se manifestait par des effets inattendus. La plénitude de son âme enflait son corps, à tel point qu'une fois, à Beynes, chez M™^ de Béthune, il la fallut délacer^ et son corsage creva. D'autres fois on la

soulageait en se tenant près d'elle : un écoulement de la grâce qui la remplissait se faisait dans les personnes voisines, selon que chacune était avancée dans l'oraison, et à mesure que les autres se sentaient inondés intérieurement, elle se vidait et était soulagée. Avec cela, divers incidents qui arrivèrent à Paris rendaient M'''^ Guyon de plus en plus suspecte à l'autorité diocésaine.

En même temps, M""^ de Maintenon s'apercevait que la nouvelle oraison était en train de ruiner à Saint-Cyr la discipline et l'obéissance. Par abandon, on faisait tout ce qu'on était tenté de faire ; par simplicité, on prenait la meilleure place, le meilleur morceau; et comme on jugeait être dans l'état le plus parfait, on méprisait les supérieurs, les directeurs, les confesseurs; avec un « qu'importe 7 y) on s'abstenait de tout acte, de tout effort; on allait au plus facile, au plus vite fait, au plus agréable ; on se dérobait à toute autorité. Ces effets donnèrent à penser à M"^ de Maintenon : sans cesser de croire que le pur amour fût l'état le plus parfait, elle estima que cet état parfait ne convenait pas au grand nombre des âmes : elle défendit la lecture des livres de M'"'^ Guyon, elle éloigna- insensiblement Fénelon, sermonna M""^ delà Maisonfort,en lui défendant de pousser personne dans la voie où elle lui permettait encore de poursuivre.

Fénelon fît alors un coup hardi, qui, s'il eût réussi, assurait le triomphe de M""^ Guyon ; mais il ne pouvait réussir, et Fénelon ne le vit pas, tant il était alors de bonne foi, et agissait dans l'innocence de son cœur. Au lieu de tout gagner, il perdit tout. Cette adresse fatale fut de provoquer l'intervention de Bossuet, qui, à peine sorti de sa polémique contre Jurieu et Basna^e, occupé toujours à retoucher sa défense du gallicanisme, très appliqué aux affaires de son diocèse, avait peu de goût pour les ouvrages mystiques, et ne pensait nullement à se mêler des affaires de M'"*' Guyon: il l'eût sans doute laissé condamner par l'archevêque de Paris, son supérieur diocésain, sans y prendre intérêt. Mais Fénelon conseilla à son amie de remettre tous ses ouvrages à l'examen de Bossuet, avec qui il était intimement lié. Comme il n'y voyait rien de condamnable, il crut que Bossuet en jugerait de même : et tous les artifices de leurs ennemis seraient déjoués, pensait-il, quand un évêque de cette vertu, un docteur de cette autorité aurait parlé. Qui oserait condamner ce que M. de Meaux, ce « Père de l'Eglise », aurait absous ?

Son calcul, par malheur, se trouva faux par la base. Bossuet lut la Vie de M™® Guyon, écrite par elle-même : il en fut choqué dans son bon sens. Il lut les Torrens, le Moyen court et facile pour Voraison^ les interprétations du Cantique

des Cantiques et de V Apocalypse : il en fui scandalisé dans son orthodoxie. Son exacte théologie ne pouvait s'accommoder de tout ce fatras, incroyable mélange d'effusions débordantes, de folles imaginations et d'opinions aventurées. Il entra en correspondance avec M'"^ Guyon ; il eut au moins deux conférences avec elle : il lui défendit d'écrire, de plus parler de visions, miracles ou prophéties : il raisonna avec elle, lui montra ses erreurs, lui définit ce qu'il fallait croire selon l'Ecriture et la tradition. Elle fit toutes les soumissions qu'il voulut, offrit de jeter ses écrits au feu, multipliant du reste les objections, les explications, opposant ses expériences aux principes de la saine théologie, et laissant apercevoir à travers tout ce qu'elle écrivait la plus ferme persuasion de n'être pas comprise et de parler à un homme qui n'entendait rien au mystère de l'état parfait (août 1693-1694).

An milieu de cet examen de sa doctrine, M""^ Guyon s'avisa qu'on l'attaquait sur les mœurs: elle se sentait forte de ce côté, et écrivit à M""^ de Maintenon pour offrir d'aller en prison ; elle demandait instamment des juges, mais des juges séculiers, qui fissent plus d'attention aux actes qu'aux opinions. M"^" de Maintenon, que l'évêque de Chartres Godet- Desmarais, directeur de Saint-Cyr, avait commencé à détromper sur l'oraison de quiétude,

voulut s'éclairer tout à fait : elle consulta Bossuet, M. de Noailles , évêque de Châlons , M. Tronson, directeur du séminaire de Saint- Sulpice, le Père Bourdaloue, et trois ou quatre abbés, bons théologiens. Tous furent unanimes à lui déclarer que le système de M"^ Guyon était erroné, mauvais, et renouvelait l'erreur du quiétisme condamnée par le pape. Tout à fait désabusée sur la doctrine, elle tâcha de sauver la personne, qu'elle aimait encore- Pour empêcher Féclat que voulait faire l'archevêque de Paris, Bossuet, Noailles et Tronson furent désignés avec l'agrément du roi pour examiner à fond la matière (juin 1694). Tronson, malade, ne pouvait quitter la maison de campagne du séminaire, où il résidait, à Issy : ce fut là que se tinrent les conférences. M™* Guyon écrivit qu'elle adhérait d'avance atout : elle professait la même soumission envers l'archevêque de Paris. Fénelon n'était pas moins compromis qu'elle : leur commerce était si intime, leur union si étroite, il s'était tellement approprié le système de l'amour désintéressé, que la juger, c'était le juger, et que toute sentence qui la frappait, l'atteignait. Précepteur du duc de Bourgogne, sa foi ne devait pas être suspecte. Au reste, il se montra aussi souple, aussi docile que son amie. Le 22 juin, il signa de luimême un billet, oii il déclarait devantDieu qu'il souscrivait « sans équivoque ni restriction » à

tout ce que les trois commissaires décideraient sur les matières de spiritualité, à toutes les condamnations que l'Église ferait , « même des personnes, sans exception », consentant qu'on montrât ce billet a toutes et quantesfois » que les examinateurs lejugeraient nécessaire. Il confirmaet renouvela ces déclarationsàBossuet, à qui il témoigna maintes fois qu'il se remettait aveuglément entre ses mains « comme un petit enfant », « comme un petit écolier » : il protestait de ne tenir à aucune opinion, et quand tout ce qu'il croirait lui paraîtrait a plus clair que deux et deux font quatre », de préférer suivre un évêque et un théologien tel que Bossuet. Il le suivrait en tout, et non a par obéissance », mais « par conviction » (1),

En attendant, il défendait pied à pied toute la doctrine, envoyant à Issy une foule d'explications, d'éclaircissements, de citations des Pères et des mystiques, s'efforçant d'établir qu'il y avait dans l'Eglise une tradition du pur amour. Il assistait parfois aux conférences, et proposait mille difficultés. Il prenait aussi ses mesures pour l'avenir : par une adresse tout ecclésiastique, il offrit à Bossuet de lui dire tous ses plus intimes sentiments ce comme à un confesseur». C'était lui lier les mains et lui

(1) Lettres du 14 et 28 juillet, du 12 et 16 décembre 1694, ^u 26 janvier 1695.

fermer la bouche à jamais. Bossuet déclina la proposition.

Cependant l'archevêque de Paris avait lancé une ordonnance contrelequiétisnie(l6 octobre 1694). Pour soustraire M'"^ Guyôn à ses sévérités, M""^ de Maintenon et l'évêque de Chartres obtinrent de Bossuet qu'il la fît recevoir à la Visitation de Meaux (janvier 1695) : on regarda son consentement comme une grâce qu'il lui faisait.

A la même époque, Fénelon fut nommé à l'archevêché de Cambrai ; le roi ne savait rien de ce qui se passait à Issy. M"^^ de Maintenon voulait le sauver ; les trois commissaires gardèrent un secret absolu sur la part qu'il avait dans leurs conférences. Le nouveau prélat, prince du Saint-Empire, fut d'abord aussi humble que l'abbé. Mais peu à peu il se redressait. Les objections étaient plus abondantes que les soumissions. Il se soumet encore; mais le 6 mars, il y a une proposition qu'il acceptera c( par obéissance, non par persuasion, d Le 10 mars, les examinateurs ont arrêté les trente-quatre articles qui définissent la vraie doctrine de l'Eglise sur l'oraison. Ils veulent que Fénelon paraisse comme juge, non comme accusé. Fénelon signe donc avec eux, mais il signe par obéissance. M'"^*" Guyon^ toujours retirée à Meaux, adhère aussi aux articles d'Issy : elle souscrit par un acte en forme à la

censure de son système et à la condamnation de ses livres, moyennant quoi Bossuet la reçoit aux sacrements, et lui donne un certificat de piété et d'orthodoxie. Munie de ces pièces, elle s'enfuit de son couvent, disant avoir permission de Bossuet pour aller aux eaux, et on ne la retrouve qu'à la fin de l'année dans un faubourg de Paris. Conduite à Vincennes, on tira d'elle de nouvelles soumissions ; on la mit à Vaugirard dans une petite maison qu'avait l'archevêque: elle recommença à débiter ses erreurs et ses visions ; on la ramena à la Bastille^ d'où elle ne sortit qu'en 1702. En voilà assez sur cette dame : la lutte est engagée désormais et circonscrite entre Bossuet et Fénelon.

Dès le mois d'avril, Bossuetavait donné une Instruction pastorale sur l'oraison, où il définissait le quiétisme et publiait les articles arrêtés à Issy. Noailles et Godet-Desmarais en firent autant dans leurs diocèses. Fénelon garda le silence. Cela parut suspect. Néanmoins Bossuet accepta de le sacrer (10 juillet 1695). Il en reçut de nouveau les plus formelles assurances de soumission en matière de foi. Mais Fénelon était toujours entêté de ]y|me Guyon, travaillait à la délivrer, et prenait insensiblement un nouveau tour en écrivant à Bossuet : le a petit écolier » de l'année d'avant devient un « disciple » ; l'enfant s'est fait

homme : on sent qu'il n'est plus un avec son maître ; il s'en distingue : il n'est pas indépendant encore, si Ton veut; mais il est une autre personne (1). Au reste, il se déclare ravi à l'avance d'avoir à approuver les Etats d'oraison. C'était un ouvrage que Bossuet avait composé pour compléter les articles d'ïssy. Il croyait utile d'établir que les vrais mystiques n'avaient rien de commun avec le quiétisme. Comme Fénelon passait pour attaché plus que jamais à M™^ Guyon, il lui offrait un moyen de mettre sa foi au-dessus des soupçons : c'était de donner son approbation aux Etats d'oraison. Cela n'avait rien d'humiliant ; l'approbateur était un juge. Bossuet, selon le témoignage de M""^ de la Maisonfort, ne parlait alors de Fénelon. qu' « avec éloge et tendresse ; 5 il disait que l'archevêque de Cambrai se trompait sur certains points, « mais qu'il ne falloit pas s'en inquiéter, parce que, de la droiture dont il était, il en reviendroit immanquablement. » Voilà dans quelle confiance il agissait.

Fénelon, de son côté, essayait de soustraire M""^ de la Maisonfort à la direction de Bossuet. ïl écrivait en confidence à M. Tronson qu'il ne pourrait approuver les Etats d'oraison, si M™® Guyon ou ses livres y étaient notés ; il lui

(1) Lettres du 7 et 18 décembre 1695.

semblait qu'après le commerce qu'il avait eu avec elle, il ne pouvait souscrire à sa condamnation sans se donner à lui-même un désaveu qui le déshonorerait ; il croyait à un concert formé pour l'y amener par degrés, et désignait Bossuet comme le chef de cette conspiration qui tendait àson humiliation, il annonçait qu'il préparait, lui aussi, un livre pour expliquer les articles d'Issy. En vain Tronson lui montraitil que M"'® Guyon s'étant rétractée, et ayant elle-même condamné ses livres, il pouvait bien reconnaître qu'on les avait censurés avec raison. Fénelon n'entendait rien. Il voulait surtout éviter de se prononcer publiquement. Dans une lettre à M""^ de Maintenon, il condamnait les sens mauvais qu'on avait trouvés dans leâ livres de M"'*' Guyon, quoiqu'elle ne les y eût pas mis ; il y reconnaissait des passages dignes de censure, si on les prenait littéralement, mais elle les entendait ellemême autrement, dans un sens orthodoxe. Il maintenait d'ailleurs que c'était « une sainte ». Il appelait toujours M. de Meaux « son maître » ; mais de quel ton lui cédait-il ! « Je consens qu'il soit victorieux et qu'il m'ait ramené de toute sorte d'égaremens. » Le ton retirait tout ce que la lettre de la phrase accordait. Il semait négligemment, d'un ton d'innocence, sans y paraître songer, quelques accusations graves contre Bossuet : celui-ci avait

abusé de quelques expressions figurées pour Imputer à M™^ Guyon des sentiments impies et extravagants. Par deux fois j'y vois affirmé que « M. de Meaux avait redit comme des impiétés des choses qu^elle lui avait confiées avec un cœur soumis et en secret de confession (1),» et l'une de ces choses était écrite au long dans un des livres examinés par Bossuet.

En mai, Fénelon écrit très amicalement à Bossuet ; il est en tournée pastorale, il n'a pas le temps de lire, il prie le prélat de retenir encore quelques mois son ouvrage. Bossuet, (( croyant ressentir un je ne sais quoi qui les séparait encore un peu », envoie néanmoins ses Etats d'oraison à Cambrai, et Fénelon s'excuse sur les affaires qui l'empêchent de s'appliquer pour le moment à ce qu'il appelle non sans dédain « la métaphysique ». Il vient à Paris en juillet, il ouvre le livre de Bossuet, il aperçoit en marge des citations du Moyen court : c'en est fait; sans autre examen, il déclare qu'il ne peut donner son approbation. Le 5 août, il fait remettre à Bossuet son manuscrit, avec une lettre vague et polie, que le duc de Chevreuse appuya verbalement de quelques raisons. En septembre, il adresse à M""" de Maintenon une longue lettre, oii il critique amèrement toute la conduite de Bossuet à l'égard

(1) Lettre du 7 mars 1696,

de M"^*^ Guyon ; il se porte garant de l'innocence de cette femme ; il exagère Thorreur du système « monstrueux » qu'on lui impute, ot de cette horreur même conclut qu'elle ne peut ravoir enseigné ; il la déclare digne, non de censure, mais du feu, si elle était tombée dans les erreurs qu'on disait. Omettant la rétractation qu'elle avait faite, il montrait Bossuet censurant les livres et communiant l'écrivain, et feignait de s'étonner d'une si étrange contradiction. Gela ne Fempêchait pas de protester que le livre qu'il préparait développerait la doctrine même de M. deMeaux, et qu'il « aimerait mieux mourir» que de le contredire.

Dans les derniers mois de 1696, Fénelon travaille à séduire Noailles, maintenant archevêque de Paris, et Tronson. Il affirme à Noailles que son Explication des Maximes des Saints donne « dans une suite nette et précise » ce que Bossuet admet « confusément par morceaux détachés ». Il lui demande de donner le livre à l'examinateur qu'il voudrait, excluant le seul M. Pirot, trop attaché à Bossuet. Il écrit à Tronson que Noailles et ce même Pirot approuvent le. livre, et lui demande de l'approuver aussi : Tronson se dérobe et déclare qu'il s'en rapporte à de telles autorités. A tous, à l'archevêque, à M. Tronson, à l'évêque de Ghartres, il demande de lui garder le secret; il craint surtout que Bossuet ne soit instruit de son dessein.

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L'archevêque de Paris, faible, peu éclaîré, se laisse arracher une vague approbation. Fénelon affirme qu'il ne fera paraître son ouvrage qu'après celui de Bossuel : le duc de Chevreuse en donne de sa part l'assurance à M. Tronson. Cependant, en février 1697, V Explication des Maximes des Saints paraît sans aucune approbation, et les Etats d'oraison ne sont achevés d'imprimer qu'en mars, avec les approbations de MM. de Paris et de Chartres. C'est le duc de Chevreuse qui a publié sans autorisation le manuscrit de son ami, et par un fâcheux accident, il y a inséré des expressions fort compromettantes, que ni Noailles, ni Pévêque de Chartres n'avaient lues dans les copies qu'on leur avait confiées.

Au même moment où son livre était donné au public, Fénelon adressait à Bossuet une lettre, ou plutôt un mémoire tout plein de récriminations et de justifications de sa propre conduite, qui tournaient en accusations de celle de son ancien ami. M. de Meaux, disait ensuite Fénelon, n'a rien pu y répondre. Je le crois, car la lettre est longue, les faits y sont très adroitement arrangés; il s'y fait un mélange d'insinuations vagues, de détails précis, d'affirmations et d'omissions, singulièrement difficile à débrouiller : et cette pièce, dont il fallait peser, discuter tous les mots, Fénelon ne renvoie pas à Bossuet, ne la lui laisse pas entre

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les mains : il la lui fait lire par le duc de Chevreuse, et il triomphe du silence de son adversaire ! car c'est ainsi qu'on peut le nommer maintenant. Cette lettre est vraiment la déclaration de guerre, et c'est Fénelon qui l'a écrite. Une phrase esta signaler, qui jette un peu de jour sur la politique de Fénelon : il promet à Bossuet de garder le silence sur tout ce qui s'est passé entre eux, a sur des choses où nous nous devons l'un à l'autre un secret inviolable en honneur et en conscience ». On ne lui a pas demandé ce secret ; mais c'est la même tactique que dans l'ofïre d'uneconfession générale. Il tâche toujours d'obliger son adversaire au silence, par des raisons de conscience.

Le livre de Fénelon eut le plus mauvais succès qu'on puisse imaginer. Il souleva contre lui, écrivait à l'auteur même un de ses amis, « des prélats des moins suspects de préoccupation contre lui^ des abbés très sensés, des curés zélés, des docteurs habiles, des supérieurs de communautés séculières et régulières, des laïques de poids, très intelligens dans les matières spirituelles », enfin « le gros du monde » à Paris, « avec le gros du courtisan ». — « Il est vrai, continuait-il^, qu'il ne se trouve presque personne qui ose vous soutenir ni dans la forme, ni dans le fond )i(l). L'évêque de Char-

(1) L'abbé Rrisacier à Fénelon, lettre du 28 février 1697,,

très, l'archevêque de Paris, Tronson s'élevèrent contre le livre aussi vivement que Bossuet. M. Pirot, dont Fénelon faisait sonner l'approbation, figure partout dans sa Correspondance comme un adversaire décidé. Fénelon s'alarme, mais il ne songe pas à céder. Il donne des explications que l'évêque de Chartres juge contraires au livre, et aussi insoutenables que lui. Des conférences ont lieu à l'archevêché de Paris, par ordre du roi. Fénelon maintient l'innocence, la pureté de sa doctrine. Il se refuse à tout ce qui aurait l'air d'une rétractation : il est humble, mais la dignité de son siège lui prescrit son devoir. Il veut bien s'expliquer, et envoie par écrit des éclaircissements infinis. Il tâche surtout d'écarter Bossuet de l'affaire : il prétend d'abord qu'on ne lui communique pas ses explications. Puis il consent non pas à lui justifier son ouvrage, mais à lui proposer des questions auxquelles il le somme de répondre par oui ou par non, ou en deux lignes. On lui offre de venir à l'archevêché s'expliquer verbalement : il y met la condition inacceptable que Bossuet ne sera point admis aux conférences. Dans toutes ses lettres, il n'en pai'le qu'avec amertume, il se plaint de ses procédés, de l'oppression qu'il souffre depuis cinq mois (1). » Mais il fallait empêcher les évêques de se

(1) Lettrt du 6 juillet 1697.

prononcer sur les Maximes des Saints. Fénelon en appelle au pape le 18 avril, avec la permission du roi. Il demande d'aller défendre sa cause à Rome : il reçoit Tordre de se rendre dans son diocèse. Il obéit, et fait partir à sa place son grand vicaire l'abbé de Ghanterac. Bossuet avait un neveu, fils de son frère Antoine, ecclésiastique, qui était alors en Italie et sur le point de revenir : en apprenant le voyage de Tabbé de Ghanterac, il envoie à son neveu l'ordre de rester à Rome avec Tabbé Phélypeaux, qui raccompagnait.

Jusqu'ici Bossuet n'a fait aucun acte public contre Fénelon. Lorsqu'il examinait les livres de M""** Guyon, il lui en adressait des extraits, pour lui découvrir les extravagances et les erreurs de la dame. Pendant les conférences d'Issy, à ces volumineux cahiers du Gnostique, qui tendaient à démontrer Texistence d'une tradition secrète sur l'oraison, il avait répondu par la Tradition des nouveaux mystiques, mais il n'avait pas publié son ouvrage, qui n'était destiné qu'à persuader le seul Fénelon. Il l'avait laissé nommer à l'archevêché de Gambrai, quand un seul mot dit au roi l'eût perdu. Il avait fait ses Etats d^oraison.^ oii il n'y avait pas un mot que Fénelon pût prendre pour lui, et il lui avait offert d'y mettre son approbation. Il s'était tenu en repos après le refus qu'il avait essuyé, et n'avait connu VExplication des Maximes des

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Saints qu'avec le public ; avec le public il en avait été scandalisé ; il avait tenté dans des conférences toutes privées de décider Fénelon à retirer lui-même son livre, et à reconnaître qu'il avait mal expliqué la véritable doctrine. D'où venait Tanimosité de Fénelon ? Il était blessé dans son amour-propre et dans son ambition, qui étaient sans bornes. Sans Bossuet, dont l'intervention avait tout arrêté, M"^ de Maintenon, gagnée, gagnait le roi ; la petite église dont M""® Guyon était l'âme, mais dont il était la tête, gouvernait le royaume, et le rêve de Fénelon se réalisait avant le changement du règne. Bossuet avait été l'écueil où sa fortune s'était brisée : et ce qui devait lui être le plus cruel à penser, c'est qu'il était allé luimême s'y jeter, c'est qu'il l'avait obligé à s'occuper de M'"^ Guyon, à laquelle il ne songeait guère. Cette fausse manœuvre, dont il était seul coupable, dut être une des choses qu'il pardonna le moins à Bossuet : rien n'est plus humain. Et puis Fénelon avait une de ces modesties superbes et inflexibles, qui sont incapables d'avouer une erreur : il pouvait s'humilier, se mépriser, se faire petit, s'offrir aux coups, aux outrages, se coucher dans la poussière ; mais de dire une fois bonnement qu'il avait eu tort, qu'il s'était trompé , il ne le pouvait pas : cette simple parole ne pouvait lui passer par la gorge. Et non seulement se ré-

tracter, mais donner lieu de dire que Bossuet l'avait fait changer, se reconnaître convaincu, persuadé par celui qui avait trompé tous ses calculs, voilà ce qui lui paraissait encore plus impossible à subir. Tout lui paraissait préférable à cette extrémité. Car s'il était réduit à se justifier, s'il faisait figure d'accusé, à qui encore le devait-il, sinon à Bossuet? Sans Bossuet, le bon M. de Noailles n'eût pas entendu malice aux Maximes des Saints^ et sans doute il y aurait eu moyen de séduire l'évêque de Chartres : Fénelon avait assez d'esprit et de ressources pour se jouer de tous les évêques, hormis Bossuet. C'était donc Bossuet toujours qui lui était fatal : de là ses défiances , ses plaintes, ses accusations, tous ses efforts enfin pour mettre Bossuet hors de l'afTaire et lui en arracher la décision.

Mais cela n'était plus au pouvoir de Fénelon. 11 avait écrit dans son livre qu'il ne le faisait que pour expliquer les articles d'issy. C'était mettre sa doctrine sous l'autorité des deux évêques qui les avaient signés. Ils jugèrent qu'ils devaient se dégager : de concert avec Godet- Desmarais, qui avait adhéré publiquement aux articles d'issy, l'archevêque de Paris et l'évêque de Meaux firent une déclaration, où ils désavouaient le système de Fénelon, et le déclaraient contraire aux articles arrêtés entre eux, ^ont ils rétablissaient le vrai sens (août 1697).

Cette déclaration, qui est le premier acte d'hostilité publique dont Fénelon ait été l'objet, fut pour lui un coup sensible : envoyée à Rome, répandue dans le publie, elle dissipa une équivoque, et aggrava l'insuccès des Maximes des Saints. Alors commença vraiment le duel des deux hommes. Pendant plus de dix-huit mois, du mois d'août 1697 au mois de mars 1699, ils occupèrent le public et la cour de Rome : Rossuet, une fois engagé, attaque vigoureusement; Fénelon se défend bien. 11 vient de Cambrai des Lettres, àes Instructions pastorales, des traités : de Meaux partent des réponses aux lettres, aux traités, aux instructions pastorales, et des traités aussi, des dissertations, des questions. El de Cambrai, et de Meaux des remarques sur les réponses, des réponses aux remarques, des éclaircissements sur les réponses aux remarques : parfois Fénelon se procure les écrits de Rossuet en feuilles, et la réplique paraît en même temps que l'attaque. L'activité des deux parts est égale, et le désir de vaincre. Si Rossuet frappe fort, Fénelon pare avec adresse : il déploie une agilité, une souplesse merveilleuses.Suivons-le et observons sa tactique : elle nous fera comprendre la nécessité des « coups de massue » de son adversaire.

Rossuet donne ses livres : ils font leur effet en France et à Rome. Il n'en est pas ainsi de Fénolon ; il a une attitude en France, une autre

à Rome. Cette ardeur de polémique dont j'ai parlé, cette fécondité d'explications et d'arguments, il les réserve à l'Italie. La France ne les connaît pas. Il avait jugé bien vite la situation que son livre lui avait faite : sa cause était perdue à Paris comme à la cour. Une Instruction pastorale^ qu'il donna en 1698, fut aussi mal accueillie que l'Explication des Maximes des Saints. Au contraire, les Etats d'oraison avaient rallié tous les suffrages, et l'abbé de Rancé, un contemplatif assurément, et connaisseur des voies spirituelles, avait hautement pris parti contre le pur amour. L'opinion du public était faite : ce n'était pas par le raisonnement qu'on pouvait le retourner. Les intelligences lui étaient fermées : il ne lui restait qu'à s'insinuer dans les cœurs. C'est à quoi il travailla. Bossuet avait le roi pour lui : le roi qui avait déféré les Maximes à Fexamen des évêques, qui après l'appel de Fénelon avait écrit une lettre pressante au pape pour lui recommander l'affaire, qui enfin avait reproché fortement à Bossuet de l'avoir trompé en lui laissant faire un archevêque de si douteuse orthodoxie. Avoir le roi pour soi, c'était un grand avantage : c'était un désavantage aussi, en France, où le public de tout temps a été disposé à traiter en martyrs tous ceux sur qui tombent les sévérités du pouvoir. Voilà de quoi Fénelon tira un admirable parti. Lui-même relégué à Cambrai, avec dé-

fense de communiquer ayec le duc de Bourgogne, son élève ; M'"^ de la Maisonfort, et tout ce qui était suspect d'attachement pour lui, chassés de Saint-Cyr ; ses parents, ses amis renvoyés de la cour avec éclat : toutes ces rigueurs qui se succédèrent l'aidaient à jouer son rôle de persécuté.

Les livres de Bossuet éclataient l'un après l'autre. Pendant que les Réponses de Fénelon prenaient leur vol vers ritalie,la France les ignorait. Le bon abbé de Chanterac, un de ces naïfs dont les habiles aiment à se servir, et qui ne comprennent rien à la comédie dont ils fon4 souvent un personnage principal, l'abbé de Chanterac n'entendait rien à ce manège. « Parler si hau- « tement à Rome et ne dire mot à Paris ! Quel « mystère ! quelle politique ! Celte conduite ne « paroît ni simple, ni uniforme : je n'en pénè- « tre ni la piété ni la prudence (1) ». Les étonnements de l'excellent abbé n'émouvaient pas Fénelon : il continuait de se taire ; seulement ses amis, le duc de Beauvilliers, le duc de Chevreuse, les fidèles de la petite église montraient parfois une lettre qui respirait une ange lique résignation : c'était le juste opprimé qui consentait humblement à souffrir pour ses péchés. v( Laissons-nous fouler aux pieds », dit-il sans cesse.

(1) Lettre du 20 décembre 1698,

u J'ai jointrindolencedes Flamands avec cellequ'on « me reproche, écrivait-il à la maréchale de Noailles, c( et j'entens de loin tout le bruit qu'on fait, avec une « soumission paisible aux ordres de Dieu. Je n'ai qu'à « me taire et à souffrir, en attendant que le pape « justifie ma doctrine ou me corrige. Je suis. Dieu « merci, soumis comme un enfant à mon supérieur « J'avois besoin d'humiliation : Dieu m'en a envoyé et € je l'en remercie. Je songe au bien qu'ils me font, et a non au mal qu'ils me veulent faire.... J'aurais eu de a la peine à me tourner à bien, sans les coups d'étri- « vières dont on m'a honoré. » (1)

Parmi ces humilités touchantes, un mot amer se glissait parfois, qui semblait une plainte arrachée par la souffrance : « On a refusé de me laisser expliquer, » écrit il après qu'il a refusé de conférer avec Bossuet (2). Ou bien c'est un vague gémissement comme d'un agneau parmi les loups, sur le manque d'équité, de bonne foi, sur l'acharnement, sur la dureté, sur la cruauté de ses ennemis : il ne nomme personne, ce qui lui permet de prendre des qualificatifs plus forts.

Cela fit son effet. Le public eut pitié de ce saint prélat si doux, si pacifique, qui s'était trompé peut-être sur la doctrine, mais qui se laissait égorger sans résistance et tendait le col

(1) Lettre du 5 novembre 1697.

(2) Lettre du 12 août 1697.

au couteau. La vigueur de Bossuet devint odieuse, les coups répétés qu'il portait paraissant inutiles ; il avait l'air d'accabler un ennemi sans défense. On lui donnait raison toujours : mais on haïssait sa façon d'avoir raison, et toutes les sympathies allaient à celui qui errait. L'homme avait grandi de toute la faiblesse du théologien. Le pur amour fut condamné, mais Fénelofti gagna sa cause en France. Il avait ramené l'opinion. En 1697, son livre mit tout le monde contre lui : en 1699, tout le monde plaignit sa condamnation. Voilà le secret de celte politique oii se perdait l'honnête abbé de Chanterac.

Pendant qu'il accomplissait ce prodige à Paris et à la cour, Fénelon, cette muette victime, ne laissait passer sans réponse aucune ligne de Bossuet. Mais quelles allures différentes dans la polémique ! et que les deux hommes se peignent dans leur dialectique ! Bossuet, riche de pensées, d'une érudition immense, est facile à suivre. Tous ces écrits en latin et en français que la nécessité lui arrache, rentrent tous l'un dans l'autre : ils se ramènent aux Etats cV oraison^ ceux-ci h VInstructioîî pastorale, qui n'est qu un commentaire des articles d'Issy ; en une demi-page, en deux ou trois principes, on a toute sa doctrine, celle, dit-il, de l'Eglise. Avec Fénelon, c'est autre chose : il a un système àdiïi?> les Maœimes des Saiîits ; on l'accuse d'er-

reur, il s'explique, et l'explication est un système tout différent. Il donne une Instruction pastoraky et c'est encore autre chose. Aucune réfutation ne l'atteint : il a toujours en réserve un point d'où dépend toute l'afïaire. Battu encore sur ce points la question n'est pas là, dit-il: tout consiste à bien entendre ceci. Et si ceci s'explique contre lui, c'est ce/a qu'il fallait voir. On l'attaque sur sa doctrine : il se défend sur ses mœurs ; n'ayant rien à répliquer sur le fond, il se prend à un adjectif, à une figure ; il mène un bruit effroyable parce que Bossuet, si pur, a dit innocemment « Guyonia sua », ou l'a nommé « le Montan de cette nouvelle Priscille » : tellement que tout le reste s'efface, et qu'il n'est plus question que de définir l'étendue de la comparaison, ou le sens du scandaleux possessif. Ainsi va-t-il , insaisissable, inépuisable, déplaçant à chaque moment la question, faisant surgir de nouveaux sujets de dispute, avançant intrépidement aujourd'hui des maximes qu'il abandonne demain, jamais plus prolixe et plus subtil que quand il promet de tout réduire à un principe bien évident et bien simple. Jamais on ne l'a compris ; si on le chicane, c'est qu'on ne veut pas prendre les choses comme il les dit. Tl tombe d'accord de tout ce qu'on dit ; mais cela ne le touche pas, il n a pas le sentiment qu'on condamne. il serait hérétique, et digne du feu, s'il avait

conçu la moindre des erreurs qu'on lui prête . mais il en est bien loin. Lui quiétiste ? comment peut-on le croire? Il est l'adversaire du quiétisme ; son livre le ruine. Il est bien plus modéré dans sa spiritualité que les auteurs mêmes des articles d'Issy; il en a tempéré, non outré la doctrine. M""^ Guyon son amie? Mais non, on Fa appelée a son amie » ; il Ta fait aussi, seulement pour se servir du même mot que les autres (Ij. N'insistons pas : il vous dira que le quiétiste , l'ami de M™® Guyon , c'est Bossuet (2).

Cette rapidité d'évolutions déroutait ses partisans : l'abbé de Chanterac lui écrivait que ses amis romains voulaient le défendre sur leurs principes et ne pouvaient s'accommoder aux siens (3). Le pauvre abbé surtout, son plus intime confident, ne pouvait pas le suivre. A chaque pas il perdait pied dans ce sable mouvant : le bonhomme ! Dévoué corps et âme à Fénelon, en qui il avait une foi aveugle, ce fut un agent précieux par sa candeur même et sa simplicité. Tout se purifiait, se clarifiait en passant par cette bouche, par ces mains innocentes, les affirmations hasardées, les insinuations diffamatoires, les tours d'adresse équi-

(1) Bossuet, t. XX, p. 222.

(2) Lettre du 30 octobre 1697. Cf, Lettre de l'abbé Bossuet, du 27 septembre 1697.

(3) Xe/^re du 12 octobre 1697.

voques, les manœuvres louches ; il était si convaincu qu'il ne venait rien de Cambrai que de vrai, que de saint. Il croyait : il faisait croire. Mais sa foi était mise souvent à de rudes épreuves : il ne compre"nait pas ce qu'on lui faisait faire, mais il le faisait exactement, les yeux fermés, sans hésiter et sans douter, ïl épanchait ses incertitudes et ses stupéfactions dans ses lettres intimes au maître, qu'il aimait. Disciple dévot, il interrogeait avec respect, prêt à adorer la réponse. Mais le maître ne répondait pas toujours. Pourquoi parlait-il en Italie, non en France? Quelles étaient les circonstances précises de cette confession, dont il accusait Bossuet d^avoir violé le secret ? Le bon abbé était réduit à faire des hypothèses, sur cette base toujours que M. de Cambrai était l'innocence même. Il était plus heureux sur la doctrine : Fénelon ne lui ménageait pas les explications, et il en avait besoin : car, logeant précieusement dans son cœur toutes les paroles du prélat, il ne se résignait pas à abandonner ce qu'il avait dit hier, pour ce qu'il devait dire aujourd'hui ; tout était vérité à ses yeux, mais il n'arrivait pas à concilier ces vérités successives, et tombait dans des anxiétés incrovables. Fénelon, intarissable, limpide comme ces lacs sans fond où l'œil plonge sans rien trouver que la nuit, endoctrinait complaisamment l'abbé, et lui prescrivait chaque jour le système à

défendre, ou la face de l'affaire à présenter.

Là ne se bornaient pas les peines du grand vicaire : il fallait distribuer les écrits manuscrits et imprimés, signaler les passages décisifs, recommander le secret surtout, et prendre garde que les adversaires n'en eussent pas communication. Cela, à vrai dire, le gênait un peu. Puisqu'on ne disaitrien que devrai, pourquoi se cacher? « La vérité et l'innocence, écrivait-il, marchent plus simplement (1). » Fénelon devait sourire en lisant les lettres de son agent, et pour seule réponse, confirmait ses précédentes recommandations. L'abbé, étonné et confiant, obéissait. Avec la même fidélité, il retirait les exemplaires distribués, pour en donner d'autres, où les choses trop faciles à contredire étaient retranchées, ou bien encore pour y mettre des cartons, aux endroits scabreux, qui laissaient paraître trop visiblement quelque fausseté ou quelque contradiction. Ce qu'il courut de cardinal en cardinal, de théologien en théologien, pour rattraper les écrits dangereux, ce qu'il mit de cartons aux livres de son maître, ne saurait s'imaginer.

Au fond, Fénelon ne changeait pas plus que Bossuet : avec tous ses tours et ses volte-face, il ne cédait pas un pouce de terrain : il refusait toute rétractation, maintenait l'exactitude

^1] Lettre du 23 ^oût 1698.

de sa doctrine, el ne consentait même pas à prononcer la condamnation de M'"^ Guyon. Il sentait pourtant que Bossuet le poussait vivement : tout en ripostant, il ne cessait de protester, à Rome comme en France, contre le scandale d'une polémique entre deux évêques : il suppliait le roi, le nonce, le pape d'imposer le silence aux deux partis, jusqu'à la décision de l'affaire. En attendant, il n'en écrivait pas une ligne de moins.

Quelles étaient cependant les dispositions de Bossuet ? Il s'était fort échauff'é dans la lutte : jamais il n'avait été si vif, ni si fort. On pourrait n'en pas chercher d'autre raison que l'intérêt qu'il prenait à la question même. « Si je « molli ssois, disait-il, dans une querelle où il y « va de toute la religion, ou si j'affeetois des ce délicatesses, on ne m'entendroit pas, et je a trahi rois la cause que je dois défendre (1). »

Persuadé que la foi était doublement en danger, et par la doctrine même du pur amour, et par la tradition secrète qu'on alléguait pour la justifier, il devait ne trouver que des motifs de redoubler son zèle dans tout ce qui rendait Fénelon considérable, sanaissance, sa dignité, son génie, sa vertu même. Les séductions de la personne profitaient à l'hérésie : ce qui nous désarme irritait Bossuet et le fai-

(1) Lettre du 18 novembre 1G97.

sait frapper plus fort. Mais de plus, à quoi sertil de le nier ? des motifs plus humains augmentaient la fougue du défenseur de la foi. On conçoit les impatiences de cet esprit franc et droit devant les « tortillements » de Fénelon : ces textes « mis à l'alambic », ces chicanes de terminologie, ces évasions, ces finesses, ces contorsions, cet esprit « à faire peur », cette rhétorique éblouissante, révoltaient ses habitudes de théologien exact et déloyal dialecticien. L'irritation le gagnait: il n'avait plus ce calme souverain dont il dominait toutes les discussions. Ses raisonnements s'imprégnaient d'aigreur, d'amertume, d'ironie acre, chose nouvelle chez lui (1). Il triomphait brutalement, sans charité. Il ne ménageait plus ses coups, ayant senti qu'il fallait assommer son adversaire pour le réduire au silence. Au reste, il se tenait dans la question théologique, et les arguments les plus droits ad hominem n'allaient qu'à dénoncer sans pitié les contradictions et les fautes de logique, à percer à jour les équivoques et les malentendus volontaires de Fénelon. Celui-ci jetait des cris de victime égorgée, à chaque argument qu'il ne pouvait détruire : il avait des nerfs de femme, et la logique impitoyable qui le (îontrariait, lui faisait l'efïet d'un outrage.

(1) Voyez surtout Œuvres, t, XIX, p. 523, 527; le morceau du reste est beau.

Ces cris plaintifs, ces attitudes de juste crucifié, ces abandons de martyr à la rage des bourreaux exaspéraient encore Bossuet. Voilà comment il en vint à écrire dans une lettre intime : « M. de Cambrai est un homme sans (( mesure, qui donne tout à l'esprit, à la subtia lité et à l'invention, qui a voulu tout gou- « verner, et même l'Etat, par la direction ; ou « rampant, ou insolent outre mesure (1). » C'est son plus grand excès de langage.

Mais la Relation sur le Quiétisme ? Comment se laissa-t-il aller à écrire ce terrible pamphlet qui écrasa Fénelon avec M"*® Guyon ? comment des hauteurs de doctrine où il avait porté le débat descendit-il à faire des personnalités, à verser sur ses adversaires le ridicule et la honte ? Il y avait dix-huit mois que la polémique durait, telle que je l'ai dépeinte. Dans les lettres intimes, dans les écrits imprimés de Fénelon se rencontraient des phrases qui se répétaient, couraient le monde, phrases vagues et inquiétantes, sous-entendus, réticences, qui laissaient tout soupçonner et ne précisaient rien, affirmations sans preuves et sans faits. Il en résultait que les procédés de Bossuet avaient été loin d'être honnêtes, qu'il avait abusé de la confiance d'un ami, que si Fénelon voulait parler, il en aurait long à dire ; mais il se tai-

(1) 14 septembre 1698, à l'abbé Bossuet,

sait, par égard pour qui n'en gardait pas avec lui. Pendant dix-huit mois, ces insinuations taquinèrent, harcelèrent, provoquèrent Bossuet. Il éclata à la fin : Fénelon l'avait présumé plus magnanime, plus saint qu'il n'était. Puisqu'on accusait ses procédés, il s'expliquerait sur les procédés; puisqu'onledéfiaitsurlesfaits,ilavait des faits à dire. Il découvrit les extravagances de M"'^ Guy on, dont il avait lui-même instruit Fénelon ; il découvrit comment elle et lui s'étaient joués de lui pendant deux ans; comment son amitié même, sa confiance, sa facilité avaient été tournées, exploitées contre lui : tout cela avec une précision accablante de détails, avec une vigueur de logique et une verve de style qui rendaient cette précision mortelle à Fénelon. Celui-ci, en effet, ne s'en releva pas ; après la Relation, il fut perdu à Rome comme en France. Si elle lui laissa quelque espoir, c'est qu'elle dépassa le but; on le vit si durement assommé par ces révélations, qu'il en fit pitié.

Pour la première fois, il faillit rester court. Il tarda à répondre. L'abbé de Chanterac n'y comprenait rien : ce n'était que mensonges, puisque son maître y était maltraité. Pourquoi donc ne faisait-il pas briller la vérité ? Enfin Fénelon répliqua ; il accusait Bossuet d'avoir, en parlant de lui dans la Relation, violé le secret de la confession. C'était tout ce qu'il avait

trouvé. Bossuet nia. Fénelon ne précisa pas racciisation. Nous l'avons entendu prétendre déjà que M""' Guyon n'avait découvert ses sentiments à Bossuetqu'en confession. Nous l'avons vu manœuvrer pour prendre ces sûretés luimême par ce moyen, et tâcher de persuadera Bossuet qu'ils étaient tenus tous les deux de se taire en honneur et en conscience sur leurs entretiens de 1694 et 1695. Mais l'adversaire, ne se sentant pas lié, ne s'était pas laissé lier. La manœuvre avait échoué. Fénelon eut beau crier : il ne fit croire à personne que Bossuet se fût rendu coupable d'un crime si odieux. Chanterac même cherchait des biais pour atténuer l'horreur d'une telle conduite, et décharger M. de Meaux. sans douter de M. de Cambrai.

Enfin, s'il fallait quelque chose de plus pour expliquer l'ardeur de Bossuet et ce qu'on a appelé» ses emportements » d'un mot de Fénelon, regardons de quels alliés chacun d'eux est soutenu dans ce débat. Fénelon a peu de monde, mais des amis dévoués à sa personne non à sa doctrine, qui, vainqueur ou vaincu, ayant raison ou tort, tout-puissant ou exilé, orthodoxe ou hérétique, Taimeront, le défendront, le couvriront de leur corps, l'embrasseront de toute leur âme. Ils avaient Bossuet en horreur : le duc de Chevreuse détournait les yeux pour ne pas le saluer. Bossuet a le public, la cour, c'est-

à~dire les spectateurs indifférents, qui, rendant hommage froidement à la vérité, applaudiront avec le même enthousiasme à tous les beaux coups, de quelque côté qu'ils viennent. M""^ de Maintenon est tiède: elle adhère à la bonne doctrine ; elle aime encore Fénelon, et ne veut point aider à le perdre. L'archevêque de Paris, Tévêque de Chartres marchent avec Bossuet ; mais ce concert se maintient avec peine. Les deux prélats « n'agissent qu autant qu'ils sont poussés (4). » L'évêque de Chartres est faible : il n'aime pas le bruit ; il partage les sentiments de M""® de Maintenon. M. de Paris, faible aussi, a peur de Bossuet, mais une peur égale de Fénelon ; et de plus le noble archevêque est jaloux de ce suffragant, dont le talent offusque sa médiocrité. L'archevêque de Cambrai travaille à désunir les trois prélats : il y réussirait, sans la vigilance de l'évêque de Meaux. Tout retombe sur celui-ci ; l'acharnement de son adversaire, la mollesse de ses amis l'obligent de plus en plus à se considérer comme seul en cause, et à faire du débat une affaire personnelle. Il y a leroi^ cela est vrai: mais l'affaire n'est pas à la décision du roi, et en cour de Rome, que de forces, même invisibles et inappréciables, peuvent balancer ou vaincre la force du roi de France !

(1) Lettre du 10 juin 1697,

tHÊOLOGiE ET CONTROVERSES RELIGIEUSES. i\1

Arrêtons-nous un instant à cette cour de Rome : le procès du livre des Maximes est une délicieuse comédie. Chaque prélat a ses agents et son parti. Nous connaissons déjà l'abbé de Chanterac : doux, humble, modeste, il va sans bruit avec une activité discrète, et qui jamais ne se lasse; il cède avec l'infaillible régularité du plus délicat instrument à toutes les impulsions qui viennent de Cambrai : c'est vraiment Fénelon qui parle, qui agit en lui, mais un Fénelon revêtu de naïveté et de simple innocence. Bossuet, au contraire, s'en remet à ses agents : il ne leur dicte que les raisons de doctrine, et quelques démarches de pure bienséance ; il leur laisse à inventer les manœuvres, les coups de politique, les pièges et les bottes secrètes. Ce sont deux bonnes têtes pour de pareilles tâches : l'abbé Bossuet, fastueux, bruyant, avec ses carrosses, sa livrée d'argent et ses pages enrubanés, de mœurs équivoques, rossé un jour parles laquais d'un prince romain dont il a courtisé de trop près la fille, insigne fripon, impudent et sans scrupules, fertile en mensonges et en louches projets, poursuit Fénelon avec la passion d'un chasseur, espérant en faire curée, et gagner dans l'affaire quelque bon bénéfice, un évêché peut-être. L'abbé Phélypeaux, plus froid, moins tapageur et plus habile, laissait l'éclat des visites cérémonieuses à son confrère, et s'en allait la

nuit, sans laquais, entretenir les gens sûrs, reconforter les timides, ramener les hésitants. Car rien ne se passait au grand jour : ce n'étaient que mines et contre-mines, travaux sous terre. On se faisait bon visage, on se souriait, on se gardait mutuellement des places aux solennités. Et l'on se cachait l'un de l'autre, on prenait des précautions inouïes pour assurer ses succès, pour dépister l'adversaire ; écritures déguisées, courriers travestis, lettres cachées dans des boîtes de pommade, c'était une dépense prodigieuse d'esprit et d'invention^.

Bossuet avait pour lui le roi, qui écrivit plusieurs fois à Rome pour presser la sentence ; mais Fénelon avait l'ambassadeur du roi, le cardinal de Bouillon, un intrigant qui rêvait la tiare : pendant deux ans il fit échec à son maître, et retarda l'affaire qu'il avait ordre d'avancer. Fénelon avait le roi d'Espagne, les cardinaux d'Espagne et de l'Empire, les jésuites, les cardinaux papables^ qui craignaient Bouillon et les jésuites, les carmes, les moines de tout habit, qui avaient eu des saints et des bienheureux mystiques. Quelques théologiens, quelques cardinaux, plus éclairés, ou plus timides, ou plus fins, s'étaient rangés d'abord du côté de Bossuet et deLouisXIV. En somme, les forces se balançaient ; le terrain même à Rome était meilleur pour Fénelon. Entre les

THÉOLOGIE ET CONTROVERSES RELIGIEUSES. 4l9

partis, très indécis, très ennuyé de tout ce tapage, désireux de ne mécontenter personne, et ne comprenant pas grand'chose au fond à ce qui se remuait^ le pape, âgé de 83 ans, dont la tête n'était pas « trop bonne », troublait parfois le cours de l'affaire par les inquiétudes que sa santé donnait : ses jambes avaient enflé, toutes les têtes travaillaient sur ce qui pouvait arriver, chacun ne pensait plus qu'à soi, et prenait ses mesures.

Rome procédait toujours avec une majestueuse lenteur. Le pape consulta d'abord s'il devait nommer des examinateurs, cela prit trois mois ; sept qualificateurs, puis dix, examinèrent le livre des Maximes^ cela dura quinze mois ; puis les cardinaux de la congrégation du saint office délibérèrent sur le travail des qualificateurs, il y fallut cinq mois ; après quoi, quatre cardinaux rédigèrent le bref, et le pape donna sa sentence le 12 mars 1699, vingt-trois mois après l'appel de Féneion. Il faut voir, pendant ce temps, ces bons théologiens et cardinaux romains, habitués à la douce vie, à la nonchalance souriante, étonnés des ardeurs de nos prélats, n'entendant rien à cette furie française de dispute, à cette rage qui les pousse à tant écrire, à tant se tracasser, excédés d'explications verbales, de communications manuscrites, d'imprimés, demandant grâce, et le pape le premier, à chaque écrit qu'on leur remet,

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encore que, pourleur plaire, on ait traduit l*original français en un bon latin de leur goût, bien plat et scolastique, ou bien en pur toscan, tout semblable à celui de la version d'Anacréon qu'ils aiment. En voilà assez, ils se trouvent éclairés : qu'on ne leur rompe plus la tête. Ce qui leur plaît, ce sont les faits, les confidences sur les personnes, les indiscrétions et les commérages. On leur sert les plats dont ils sont friands. L'abbé de Chanterac, l'abbé Bossuet lultent d'insinuations malignes, de petites perfidies, de demi-calomnies^ aussitôt retirées qu'insinuées, et qui font leur efïet sans laisser de traces. L'un dit que Bossuet est jaloux de Fénelon, et puis qu'il est janséniste, et puis qu'il n'aime pas les moines. L'autre colporte les aveux scabreux du P. Lacombe, conte les nouvelles de la cour, et ce qu'a dit le roi, ou M™' de Maintenon, à l'évêque de Meaux. La Relation sur le quiétisme fait un effet admirable : il n'y a que des faits et pas de théologie : voilà les écritures qu'on aime. Cela met Bossuet en vogue, et l'abbé exhibe triomphalement le portrait de son oncle, une copie de Bigaud. Les raisons politiques aussi font merveille auprès de ces fins Bomains. Bossuet est gallican ; Fénelon, ultramontain ; du moins il le sera, si on lui donne raison. Que ne peut un archevêque de Cambrai, prince du Saiut-Empire, précepteur et directeur du futur roi, qui le sera bien-

THÉOLOGIE Et CONTROVERSES RELIGIEUSES. 421

tôt, en faveur de l'autorité du Saint-Siège et de l'infaillibilité du pape ? Quel intérêt n'a-t-on pas à se prononcer pour lui ? Il est l'ami, Bossuet Tennemi. L'abbé Bossuet pallie, commeil peut, le gallicanisme, crime grave à Borne. Mais il joue du nom du roi : il en fait peur aux Italiens. L'annonce de l'envoi d'un ambassadeur, M. de Monaco, étonne les adversaires, rassure les amis, rallie les indécis ; mais l'ambassadeur n'arrive pas': voilà nos cardinaux aux champs! S'il allait ne pas venir I s'il avait au moins loué un palais, disait le bon cardinal Casanati, si l'on voyait son majordome. Et puis le roi ne peut pas faire pape qui il veut: il peut empêcher de l'être qui il veut. Cela donne à réfléchir aux plus ardents. Le résultat de ces réflexions est que tous dissimulent, sourientà l'abbé Bossuet, caressent l'abbé de Chanterae, et donnent à celui-ci les mêmes assurances que celui-là vient d'en recevoir.

Comme ce sont gens prudents et timorés, on tâche de les entraîner par des autorités. On récolte à laSorbonne des signatures pour Bossuet: ce que voyant, Fénelon fait avancer Louvain, ébranle Douai, et travaille à mettre en ligne Alcala et Salamanque. Les prélats romains hochent la tête, avouent que ces témoignages ont du poids. Mais la chose leur déplaît: ils ont leur fierté. Ils ne veulent prendre le mot de personne. Leur grande affaire, à quel-

que parti qu'ils se rangent, est de trouver, pour absoudre ou condamner, des raisons que ni Féneionni Bossuet n'aient données : c'est à ce soin qu'ils consacrent leurs doctes veilles, quand ils veillent.

Enfin d'une allure inégale, avec mille arrêts et force cahots, poussé par l'abbé Bossuet, retenu par Chanterac et Bouillon, qui mettent des bâtons dans les roues, incidentent, tirent en longueur, le procès avance, et l'on entrevoit la certitude prochaine du jugement. En vain Bouillon se débat-il, passant des heures pour perdre le temps, se faisant malade pour empêcher les séances, allant presque jusqu'à traiter les cardinaux d'ânes, quand ils montrent le dessein d'en finir: on tient quatre séances par semaine, et des séances de cinq heures. Et à mesure que le temps s'écoule, Fénelon perd du terrain : une partie même des jésuites le lâchent. Le cardinal Ottoboni passe à Bossuet et se déclare héroïquement: il fait exécuter chez lui un oratorio où il a mis des vers contre le quiétisme.

Le pape vient assister aux congrégations : il n'entend rien à ce qui se dit, et compte sur le Saint-Esprit. 11 est pressé de terminer, et de donner satisfaction au roi, pour qu'on le laisse en paix. Mais il y a des choses qui le gênent. Et il le dit avec cette familiarité italienne, ces demi-boufPonneries de Napolitain, qui décon-

certent le respect des hommes du Nord, et que nous avons peine à concilier avec la dignité de la tiare. Au début, comme cinq examinateurs sur sept étaient contre lui, Chanterac, par un chef-d'œuvre de diplomatie, leur a fait adjoindre trois amis sûrs, et la congrégation s'est trouvée partagée cinq contre cinq. Cette égalité tourmente le pape : « Il ne fait que répéter : Cinque! cinque! corne far me ? »

Il fait appeler le commissaire du saint office, « et pendant un quart d'heure il ne dit que ces mots : Cinque ! Cinque ! » (1) Puis on lui fait croire qu'en frappant Fénelon, il donnait sur tenez à sainte Thérèse : « condannare sanla Teresa ! » Faire une sainte hérétique ! Le saintpère en suait d'angoisse (2). Il n'était pas seul à avoir des craintes. Le Père Philippe, général des Carmes, un des examinateurs, sourd, très attentif et très bavard, les partageait aussi : qu'allaient devenir sainte Thérèse, et le bienheureux Jean de la Croix, et tous les mystiques? A grand'peine on calmait ses terreurs. Et Bossuet, pour le digne carme, écrivait un traité : « Mysticl in tuto » ; voilà les saints en sûreté, on peut procéder contre M. de Cambrai.

L'impatience gagnait le pape, outre la peur

(1) Bossuet, Œuvres, t. XXX/p. 188.

(2) lUd., p. 330.

du roi qui devenait pressant. Aux dernières séances, il ne se lient plus. Il n'écoute plus les objections: Avanti! Avanti ! répète-t-il vivement au cardinal qui lit le projet de décret^ s'il fait mine de s'arrêter pour laisser parler quelqu^un (1). Enfin tout est fini. Le saint-père se frotte les mains : avec l'aide du Saint-Esprit, voilà la foi réglée , on va pouvoir vivre en repos et sans disputes. Quel soulagement ! E ita la botta (2), dit-il à qui veut l'entendre, tout épanoui, un sourire aux lèvres.

Bossuet triomphait. L'évidence de la cause et les injonctions de Louis XIV avaient arraché la condamnation deFénelon. Mais quelle condamnation ! Ceux qui la prononçaient, cardinaux et pape, étaient pour lui : c'est bien l'hérésiarque qui est en faveur ; on hait la personne en acceptant la doctrine de Bossuet ; on prête les mains aux amis de M. de Cambrai pour adoucir la sentence ; on y choisit les termes les moins durs, on efface la qualification d'« hérétique », et par une suprême adresse, on fait un bref et non une bulle, parce que le bref, dans sa teneur, comportait des formules que les gallicans ne pouvaient accepter. On espérait, en éveillant les susceptibilités françaises sur l'infaillibilité, empêcher

(1) Bossuet, Œuvres, t. XXX, p. 333.

(2) Ibid.,^. 342.

qlie la condamnation ne fût rendue publique en France. Ce calcul fut déjoué : le roi, les évêques glissèrent sur les endroits scabreux, et le bref fut publié dans tous les diocèses.

On connaît la soumission publique que fit Fénelon, et les démonstrations d'humilité qui lui valurent tant de gloire. Bossuet le suivait d'un air défiant : il ne le, croyait pas changé, ni persuadé de son erreur. S'il faisait dans un M aîidement Vélo ^e du bel exemple que donnait son confrère, il disait, dans une lettre intime, qu'il fallait se contenter de sa soumission, « parce qu'après tout l'essentiel y est rie à rie, et que Tobéissance y est bien étalée (i) ». Ce n'était à ses yeux qu'un acte de politique. Le pape se montra coulant, reçut « pour argent comptant » les protestations de l'archevêque de Cambrai, et lui répondit par un bref très bienveillant. Tous les honneurs allaient au coupable. Les Romains pansaient la blessure qu'ils avaient faite eux-mêmes : ils disaient « qu'il falloit fermer les yeux et l'embrasser (2) ». A peine saluait-on Bossuet.

Ils savaient bien au fond à quoi s'en tenir, et Bossuet avait raison. Dans son Mandement^ Fénelon condamne son livre par oèemance ; il n'adhère pas à la condamnation : il l'embrasse

(1) Œuvres, t. XXX, p. 387,

(2) Ihid. p. 407,

comme une épreuve salutaire, comme une croix; mais une croix, dit Bossuet, c'est ce une persécutioQ pour la justice >/. On ne voit qu'un chrétien, un martyr baisant l'instrument de son supplice. Dans ses deux lettres au pape, des 4 et 10 avril 1699, il parle de son innocence, des outrages qu'il a subis : il affirme qu'il a, non favorisé, mais combattu l'erreur, il maintient ses explications ; il veut bien croire qu'il a mal exprimé son sens dans son livre, et déclare qu'il portera les tribulations d'un cœur humble et soumis. Ecrivant à Pabbé de Chanterac, le 24 avril, il s'applaudit des bons effets de sa soumission, promet de ne plus écrire et laisse « aux catholiques zélés » le soin de défendre « la doctrine de la charité ». Le 9 octobre, il écrit encore : ce Je ne me suis jamais « rétracté : au contraire, j'ai toujours soutenu (( que je n'avais cru aucune des erreurs en (c question. Le Pape n'a condamné aucun des « points de ma vraie doctrine, amplement éclairce cie dans mes défenses. Il a seulement con- « damné les expressions de mon livre avec le « sens qu elles présentent naturellement, et que je a n'ai jamais eu en vue. » Dès 1700 il renouvelle le débat et reprend ses explications dans une lettre latine au cardinal Gabrielli. Dans son testament eu 1705, il proteste de n'avoir jamais erré sur la doctrine. Partout dans sa correspondance il parle du même ton. Il écrit

au Père Tellier : « Celui qui erroit a prévalu* celui qui étoit exempt d'erreur a été écrasé. Dieu soit béni ! (1) ». Celui qui errait , c'est Bossuet ! Jusqu'à son dernier jour il se dit, il se croit victime de haines injustes.

c( Je n'ai fait que souffrir sans ressentiment », dit-il encore quelque part. Il en est de son pardon comme de son innocence. Fénelon haïssait comme il aimait, en femme, sans trouble, avec la paix de l'inconscience, d'une haine souriante, tenace et éveillée. Après sa défaite, il n'eut plus qu'une passion, prendre sa revanche sur la doctrine de ses adversaires. Bossuet mourut trop tôt: écoutez de quel ton il se défend d'en avoir voulu faire l'oraison funèbre (2). Mais le cardinal de Noailles survivait : il faut voir, dans la Correspondance, avec quelle implacable persévérance Fénelon guette l'occasion de le prendre sur le fait de jansénisme: comme il travaille à former l'orage contre lui, comme il excite sous main les évêques, le Père Tellier, tout cela sans paraître, ayant l'air de ne se mêler de rien, répondant à la famille inquiète avec l'étonnement candide d'un solitaire détaché de tout, au moment on il écrit qu'il faut donner le choix au cardinal entre une rétractation solennelle ou une condamnation publique. « Je ne puis expliquer mon fond, » disait Fé-

(1) Fénelon, Correspondance, t. III, p. 247.

(2) Ihid., p. 43,

nelon dans un moment d'abandon avec un cher ami. n II m'échappe, il me paroît chan- « ger à toute heure. Je ne saurois rien dire qui « ne me paroisse faux un moment après. Le « défaut subsistant et facile à dire, c'est que « je tiens à moi, et que l'amour-propre me t( décide souvent (1). » C'est tout ce que j'ai voulu dire: et cela suffit à justifier la conduite de Bossuet.

Je n'ai point voulu entrer dans la discussion théologique: je ne puis cependant quitter la matière du quiétisme sans faire quelques brèves réflexions. D'un certain point de vue, en nous élevant au-dessus du christianisme et de toutes les religions formelles , nous serions pour Fénelon, et nous trouverions une belle et haute vérité dans son système. Que le chrétien selon Bossuet, qui a toujours sous les yeux l'inintelligible Dieu fait homme, et qui escompte la valeur de sa prière et de sa foi, est grossier et terre à terre, qu'il est loin de cet idéal embrassé par Fénelon, où l'âme, perdant la vue des dogmes et des attributs de Dieu, cessant toutes les opérations de son intelligence finie, n'adore plus un Dieu, mais s'abîme en Dieu^ et n'en peut plus dire qu'une chose, c'est-à-dire qu'il est? Cet anéantissement^ cet acte d'amour sans espérance et sans connaissance, qu'est-ce autre

(1) Correêpondance, t. VI, p. 196.

chose que saisir dans une religion l'élément essentiel de la religion, commun à toutes les religions, dégager la vérité universelle des formules trop précises qui l'altèrent en l'exprimant, et prendre conscience de l'inconnaissable, cause, source et matière de toute forme et de toute existence, éternel objet d'adoration pour tous les êtres éphémères et bornés, dont la contemplation élargit les pensées, rabat l'orgueil et ruine l'égoïsme ?

Oui, mais le chrétien de Bossuet est chrétien : c'est là son avantage. Combien d'intelligences sont capables de s'élever à cette hauteur où les différences des rehgions s'évanouissent dans le principe même de la religion? Combien d'âmes, portées si haut, ne se refroidiront pas, ne se sécheront pas, et produiront l'amour tendre, enflammé ? Pour éviter les ordures de Molinos, ou les extravagances de M™^ Guyon, pour n'être ni le voile de la débauche, ni la manifestation de l'hystérie, la religion de Fénelon devait dégénérer en système philosophique, en dilettantisme sentimental. Les successeurs de Fénelon, ce sont tous les vagues enthousiastes qui se délectent dans la religiosité en se libérant de l'Eglise, à moins que Ton n'aime mieux le prendre pour maître de ces malades illuminées qui, indifférentes aux dogmes, incapables en effet de toute opération intellectuelle, ne sentent Dieu que dans leurs nerfs.

Bossuet, cette fois encore^ ayait le sentiment de combattre le scepticisme en maintenant la formé traditionnelle de la prière chrétienne. Dans la tradition secrète invoquée par Fénelon, il reconnaissait l'argument sous lequel se déguisait toujours le sens individuel, Teffort de la raison humaine pour autoriser l'ouvrage du libre examen. Dans l'amour passif des quiétistes, il apercevait un principe d'incrédulité, d'indifférence religieuse, ce Ils mettent, disait- « il, la perfection de l'oraison chrétienne à « s'élever au-dessus des idées qui appar- « tiennent proprement au christianisme » (1). Il avait peur qu'en épurant, en subtilisant Dieu, on ne le rendît moins présent, moins sensible, moins réel aux fidèles ; il sentait que pour la commune humanité , sans les dogmes et les symboles, l'idée religieuse n'a pas assez de corps, et que l'amour s'adresserait mieux à un Dieu personnel, à rHx)mme- Dieu incompréhensible, qu'à l'Etre pur indéterminé. Avec sa fermeté de sens accoutumée, il écartait toutes les chicanes, qui transformaient le désir du salut en un mouvement intéressé, égoïste ; il comprenait que l'espérance et la demande du bonheur éternel, appuyées sur une certitude indémontrable, sans preuves, et foute de foi, laissent à l'eflort

(1) Bossuet, Œuvres, t. XVIII, p. 353.

humain vers la perfection, à la bonté, au sacrifice leur valeur infinie. Enfin il n'aimait pas les voies extraordinaires^, où Ton va seul, loin de la foule qu'on méprise, où l'orgueil se délecte dans la possession d'une doctrine secrète ou d'une vertu supérieure ; toute hérésie mise à part, il trouvait plus de sûreté, de mérite et de véritable perfection, si grand, si saint qu'on fût, à ne point se croire d'une autre essence que le peuple, et à dire, en confiance et en simphcité de cœur, la prière des bonnes femmes et des petits enfants : « Notre Père qui êtes aux cieux. .. »

Les controverses sur le dogme enveloppaient souvent ou amenaient des discussions sur la morale. Ainsi nous avons vu Bossuet combattre les théories politiques des ministres protestants, et se prononcer contre les conséquences morales du jansénisme et du quiétisme. Il eut peu d'occasions de défendre la morale sans le dogme. C'est que les commandements évangéliques sont chose dont on ne fait guère difficulté de convenir en général, encore qu'on ne s'y conforme point dans la pratique. Cependant il se rencontra quelques circonstances où Bos-

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suet dut venir au secours de la morale menacée: et là, comme dans les questions de dogme, pour régler la conduite comme la foi des chrétiens, il ne se piqua que d'interpréter fidèlement la tradition de l'Eglise et la parole du Christ.

Il prit très énergiquement parti contre les casuistes, « qui réduisent tout l'Evangile en oc problèmes, qui forment des incidents sur « l'exécution de ses préceptes, » et qui « ne trace vaillenten vérité qu'à nous envelopper la règle « des mœurs ». Il condamnait cette « malheu- « reuse complaisance ^ celte «pitié meurtrière » qui leur faisait « porter des coussins sous les f( coudes des pécheurs » et favoriser la corruption. Il s'indignait contre ces « questions de (( néant, qui ne servent qu'à faire perdre, parmi « des détours infinis, la trace toute droite de la « vérité»; il proclamait que « ces chicanes raffi- « nées, ces subtilitésen vaines distinctions, sont « véritablement de la poussière soufflée, de la (( terre dans les yeux, qui ne font que troubler la « vue ». Il refusait de croire qu'il y eût « aucun « expédient pour accorder l'esprit et la chair, (( entre lesquels nous avons appris que la guerre a doit être immortelle » (1). Bossuet, après ces déclarations, jugea inutile de refaire les Provin-

(1) BosBuet^ Oraison funèbre de N. Cornet, t. XII, p. 669 et iqq.

ciales ; mais foute sa prédication, condamnant la morale relâchée comme le rigorisme, tendit à discréditer à la fois casuistes et jansénistes, et à faire triompher la pure morale du Christ, lourde et légère à la fois, impérieuse et douce, qui n'est jamais facile ni jamais odieuse. Il ne s'amusa pas à argumenter : il enseigna, et quand il eut la responsabilité avec l'autorité, il condamna. Nous verrons plus loin les mesures qu'il prit, étant évêque, contre la morale relâ-' chée.

11 montra même fermeté et même décision contre toute doctrine qui lui paraissait affaiblir, sur quelque matière que ce fût, la rigueur de la règle. Il fit un traité de V Usure, pour maintenir dans sa vérité la tradition de l'Eglise, qui interdisait le prêt àintérêt. Il ne fléchissait même pas sur la condamnation du théâtre, et malgré la passion de tout son siècle pour ce genre de divertissement^ ne consentait pas à le permettre aux fidèles :

Il parut en 1694 une édition des comédies de Boursault^ précédée d'une dissertation en forme de lettre, où l'on soutenait que les Pères de l'Eglise, qui avaient condamné les spectacles, n'avaient eu en vue que les spectacles indécents de leur temps ; mais que dans un siècle où l'immoralité et les discours déshonnêles étaient bannis de la scène, ia fréquentation du théâtre n'avait rien d'incompatible avec la

pureté de la vie chrétienne. Le réel auteur de cette spécieuse argumentation était un religieux, le Père Cafiaro, professeur de théologie et de philosophie au collège des théatins. Une grande clameur s'é)eva parmi les âmes pieuses et les théologiens. Bossuet adressa au Père Caffaro une longue lettre, brûlante d'indignation et toute pleine de superbes mouvemenls, peignant à grands traits, éclatants et précis, les pernicieux effets des représentations dramatiques. Commentant dans un bref exposé les passages décisifs desPères, il faisait honte au tliéalin de défendre 1 immoralité, et le sommait de désavouer ou rétracter sa malencontreuse dissertation. Le bon religieux, homme candide et pacifique, déjà fort étonné du tapage que faisait sa préface, demeura écrasé sous l'éloquente apostrophe de l'évêque de Meaux. Il se fit tout petit, et se précipitant par la porte que lui entr'ouvrait l'indulgence de Bossuet, il désavoua la lettre, mise sous son nom : il avait bien jadis écrit quelque chose en latin sur cette matière, mais on avait dénaturé ses sentiments, tout en le traduisant « presque de mot à mot » ; il protestait enfin qu'il n'avait jamais lu de sa vie une pièce de Corneille ou de Racine, ou du moins une tout entière.

L'affaire semblait finie; mais Bossuet, jugeant utile de combattre une erreur répandue dans la société, où les gens dévols même ne se

font pas scrupule souvent d'aller à la comédie, développa sa lettre au Père Cafïaro dans des Maximes et Réflexions sur la Comédie^ qui sont un de ses chefs-d'œuvre. Il s'y rapprochait des jansénistes ; Nicole et le prince de Conti, qui avaient écrit avant lui sur la matière, n'avaient pas déployé une plus inflexible sévérité.

On connaît Tanathème fameux qu'il prononça dans ce traité contre Molière, mort depuis vingt ans, et qu'il voue, au nom de son Dieu, aux pleurs éternels. Bossuet, je l'ai dit déjà, n'aimait pas le rire : la question du théâtre mise à part, il était de ces âmes graves, tonjours vibrantes d'émotion, que le rire blesse comme une dissonance, et qui Tinterprètent comme un manque d'intelligence, de respect et de sympathie devant le sérieux de la vie et la misère humaine. Puis il était prêtre de cette Eglise qui déclarait infâmes les comédiens, et les retranchait de la communion des fidèles, et il avait senti combien l'œuvre de Molière était peu chrétienne. Ne nous scandalisons pas trop du langage de Bossuet : la société, comme la nature, mettait un abîme entre ces deux hommes. Peut-être cependant eût- il appartenu à Bossuet de se souvenir de la parole du Maître : « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre. » Il fut en cette occasion plus pharisien que disciple de Jésus. Leibniz avait raison de lui écrire un jour : « Le moins

d'anathèmes qu'on peut, c'est le meilleur. i. Qui sait le nom que la postérité donnera au misérable que nous lapidons ?

Bossuet est dans son rôle aussi et fait sa charge en défendant le théâtre aux chrétiens. Sans parler des passages des Pères, on ne saurait refuser de souscrire à ce qu'il établit être les principes de la vie chrétienne. Quand il n'y aurait point d'autre raison, il suffirait, pour inspirer à une âme pieuse l'horreur des spectacles,de songer aux comédiens qui les donnent. On aura beau faire du métier des comédiens une carrière régulière ; ils auront beau se croire des fonctionnaires et vivre en bourgeois : il leur sera toujours difficile, et surtout aux femmes, sur certains articles, d'observer à la rigueur les commandements de Dieu. La profession sera toujours par elle-même essentiellement dangereuse et presque incompatible avec certaines vertus, celles mêmes que le christianisme met le plus haut. Aller au théâtre, c'est vouloir et rendre nécessaire qu'il y ait des comédiens : ainsi lespectateur est cause que, pour lui donner nu plaisir qu'il croit innocent, des chrétiens risquent le salut de leur âme. Cette seule considération pourrait éloigner un chrétien du théâtre.

Au reste, l'analyse que fait Bossuet du plaisir qu'on y prend est admirable de finesse et de vérité. Il y était allé quelquefois en sa jeunesse,

avant d'avoir reçu les ordres, et quoiqu'il n'y fût jamais retourné que pour voir jouer Esther à Saint-Gvr, ces lointains souvenirs avaient laissé dans son esprit une impression assez vive pour qu'il parlât du sujet en connaissance de ;ause. Il mesure, en homme d'expérience, la diflérence qui sépare la lecture de la représentation des pièces. Il en accorderait volontiers la lecture, et lui-même faisait étudier au Dauphin les comédies de Térence ; mais il sent trop vivement la force que prennent les choses à la scène, « où tout paraît effectif » ; oii ce sont (c des personnages vivans, de vrais yeux, :< ouardens, ou tendres et plongés dans la c( passion : de vraies larmes dans les acteurs, « qui en attirent d'aussi véritables dans ceux c( qui regardent ; enfin de vrais mouvemens, (( qui mettent en feu tout le parterre et toutes (( les loges. » Jamais il n'autorisera de si pressants appels aux passions endormies en nous. Il ne fait grâce à aucun poète, ni à aucun genre. Il met au même rang les pièces de Molière « oii la vertu et la piété sont toujours « ridicules (1), la corruption toujours excusée « et toujours plaisante, et la pudeur toujours « offensée ou toujours en crainte d'être violée « parles derniers attentats, je veux dire parles <r expressions les plus impudentes, à qui Tonne

^1) Il a ea vue le Misanthrope, le Tartufe et Don Juan,

« donne que les enveloppes les plus minces » ; les opéras de Quinault, où Ton voit a la corruption réduite en maximes » et insinuée sans qu'on y pense par « la douceur de la mélodie )) et par (( le merveilleux du spectacle » ; les tragédies de Racine, et celles même de Corneille.

Qu'on ne lui allègue pas que la comédie se termine par un mariage : c'est à l'amour, au trouble du cœur et des sens, non à la sainteté du lien conjugal, aux devoirs du mariage chrétien que tout le monde pense et s'intéresse ; ou, que la tragédie présente l'amour comme une faiblesse.

a Je le veux, répondit-il, mais il y paroît comme une belle, comme une noble foiblesse, comme la foiblesse des héros et des héroïnes : enfin comme une foiblesse si artificieusement changée en vertu, qu'on l'admire, qu'on lui applaudit sur tous les théâtres, et qu'elle doit faire une partie si essentielle des plaisirs publics qu'on ne peut souffrir de spectacle, où non seulement elle ne soit, mais eacore où elle ne règne et n'anime toute l'action. »

Ecartant donc les vaines excuses, il va chercher dans la nature de l'intérêt dramatique les motifs de la condamnation qu'il prononce.

'< Dites-moi que veut un Corneille dans son Cidj sinon qu'on aime Chimène, qu'an l'adore avec Rodrigue, qu'on tremble avec lui lorsqu'il est dans la

crainte de la perdre, et qu'avec lai on s'estime heureux lorsqu'il espère de la posséder ? Le premier principe sur lequel agissent les poètes tragiques ou comiques, c'est qu'il faut intéresser le spectateur; et si Fauteur ou l'acteur d'une tragédie ne le sait pas émouvoir, et le transporter de la passion qu'il veut exprimer, où tombe-l-il, si ce n'est dans le froid, dans l'ennuyeux, dans le ridicule, selon les règles des maîtres de l'art ? aut dormitabo a ut ridebo. et le reste. Ainsi tout le dessein d'un poète, toute la fin de son travail, c'est qu'on soit, comme son héros, épris des belles personnes, qu'on les serve comnie des divinités : en un mot, qu'on leur sacrifie tout, si ce n'est peut-être la gloire, dont l'amour est plus dangereux que celui de la beauté même »(1).

Et, passant plus avant encore, il découvre la raison profonde de l'intérêt que notre cœur prend à la représentation des passions des héros anciens ou imaginaires : cette raison, c'est la conformité de nos passions réelles avec les passions figurées sur le théâtre. Nous trouvons en nous la vérité des sentiments qu'on nous dépeint, et c'est pour cela qu'ils nous touchent tant.

« On se voit soi-même dans ceux qui nous paraissent comme transportés par de semblables objets : on devient bientôt -un acteur secret dans la tragédie ; on y joue sa propre passion; et la fiction au dehors

(1) Maximes et Réflexions, t. XXVII, p. 23,

est froide et sans agrément, si elle ne trouve au dedans une vérité qui lui réponde.»

Toute la philosophie de Fart dramatique tient dans cette phrase; elle nous découvre Tessence même du drame, et la source du plaisir qu'il procure. Boileau même, dd\is son Artpoétique^ n'a pas vu plus juste ni plus profondément. Mais en même temps nous comprenons pourquoi un théologien chrétien ne peut véritablement pas autoriser le théâtre. Il peut tolérer l'usage modeste des spectacles, pour ne pas scandaliser le monde par un zèle violent ; il peut accepter la forme dramatique, pour envelopper d'agrément des instructions évidentes. Il va de soi que le théâtre des collèges n'a jamais scandalisé personne, et que les comédies ou tragédies des Jésuites sont absolument innocentes. Enfin on peut former une conception idéale d'un théâtre moral et chrétien, à l'usage d'une société régie par l'Evangile et FEglise : la théorie du P. Cafïaro se fût sans doute bien appliquée aux spectacles du Paraguay, s'il y en eut. Mais le théâtre réel de notre société laïque, et si peu préoccupée de réaliser l'idée chrétienne, un théâtre oii l'on ne songe qu'à représenter la vie, à émouvoir les passions pour la volupté, ou pour insinuer une philosophie qui est loin d'être celle de l'Eglise, ce théâtre-là ne doit pas, ne peut pas être approuvé par un théo*

logien soucieux de la règle chrétienne. Il n'autorisera qu'une idée en l'air de poème dramatique, à laquelle jamais Tart laïque ne se conformera.

Si Ton n'est pas chrétien, on pourra résoudre la question autrement que Bossue! ; on proposera de fortes raisons pour établir que le théâtre enregistre, sans la produire, la corruption des mœurs, et que certains spectacles laissent dans l'âme, par leur beauté même, une impression de haute et pure moralité.

id*

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