‹ Bossuet, historien du protestantismeChapitre 118 sur 327 · L. IV, n« ii · texte numérisé non relu

L. IV, n« ii

3. Voyez les textes des lettres de Luther, relatifs à cet élat d'esprit de Mélanchthon, dans Kuhn, Vie de Lui/ter, t. II, pp. 456, 458, 4(31, 465. Dans une lettre à Brùck (Recueil de de Wette, t. IV, p. 12S) , Luther compare Mélanchthon à ces timorés qui voudraient toucher du doigt les colonnes du ciel , afin d'être sûrs qu'il ne leur tombera pas sur la tête. Cf. Colloqi/ia Lutkeri, éd. Bindseil, t. II, pp. 72, 77, 328; t. III, p. 201, 202.

armes l'Allemagne protestante : « Ou bien Mélanchthon ne disait pas tout, — remarque-t-il, — ou l'on ne disait pas tout à Mélanchthon », et, ici, il a évidemment raison de déroger à son habituelle confiance dans le collaborateur de Luther pour donner la préférence au témoignage de Sleidan.

Il ne jure pas davantage sur la parole de Sleidan. Il ne lui échappe point que l'historiographe officiel du Sénat de Strasbourg est tenté parfois, lui aussi, de glisser par prudence sur les endroits qu'il estime fâcheux pour le bon renom de la cause. Sur le mariage de Luther, par exemple, dont la nouvelle inattendue, éclatant au plus fort des premiers troubles de l'Empire, fut, pour beaucoup d'amis du Réformateur, un énorme scandale, Bossuet observe avec raison que Sleidan « passe légèrement1. »

C'est ainsi encore que toute l'autorité de Bèze ne décide point Bossuet à croire à la préméditation du massacre de Vassy. Il estime l'historien calviniste « trop passionné pour être cru en cette occasion2 », et l'on ne peut trouver qu'il ait tort. Bèze est de bonne foi, sans doute, quand il affirme l'intention formelle du duc de Guise, de faire à Vassy un coup d'éclat; mais son opinion, en l'espèce, n'est pas décisive. Au mois de février 1562, on ne se demandait qu'une chose, à Paris surtout où Théodore de Bèze se trouvait alors : d'où viendrait l'occasion déterminante, « l'accident provocateur3 » de ce choc qu'on sentait im-

1. L. II, n° xiii. — Cf. 1. VIII, n° i. — Voy. Kampschulte, dans les Forschungen z. deulschen Geschichte, IV , p. 67-68.

2. Un protestant, Le Clerc (Lettre critique sur le Dictionnaire de Bayle, 1732, p. 410 sqq.) avoue la partialité de Théodore de Bèze en certaines circonstances. Cf. du reste, plus haut, p. 213, n. 1, et plus loin, p. 226, n. 1.

3. Lavisse, Étude sur le massacre de Vassy dans la nouvelle édition des Tableaux historiques de Tortorel et Perrissin. Cf. duc d'Aumale, Histoire des Princes de Condé, t. I, p. 114 sqq., sur l'irritation et les préparatifs des deux partis. Dès le 16 février 1562, Condé avait accepté la lutte contre le roi de Navarre (lettre de Throckmorton , citée p. 115). « S'il quitte (alors) un moment la cour, c'est pour paraître dans les rues de Paris avec cinq ou six cents cavaliers, le pistolet au poing, escortant lui-même un ministre qui se rend au prêche. » Chacun songeait à la guerre civile et s'y préparait.

minent. Et lorsque arriva la nouvelle d'un conflit qui permettait de représenter François de Guise comme le premier agresseur, les protestants, inquiets, exaltés, étaient prêts à tout exagérer et à tout croire1.

De môme, en dépit de la déférence qu'il professe pour l'historien de Thou, Bossuet ose cependant le récuser à l'occasion. A ces grandes louanges décernées par de Thou à « la helle discipline » des troupes protestantes dans les guerres civiles, l'auteur des Variations croit pouvoir opposer les restrictions d1 A grippa d'Aubigné, qui rapporte en son Histoire l'opinion contraire du baron des Adrets, et qui, soldat lui-même, est assurément en pareille matière, plus compétent et plus croyable2.

Enfin, dans les affaires d'Angleterre, faute de renseignements plus particuliers, vainement demandés, nous l'avons vu, au lord Perth3, faute aussi d'autres guides qui, tout en étant aussi bienvenus des protestants , fussent aussi bien informés que Burnet, Bossuet se décide à s'en remettre à lui seul de la connaissance des faits matériels de la Réformation anglicane. Tant s'en faut, toutefois , qu'il accepte les yeux fermés tout ce que l'auteur anglais rapporte 4. Burnet avait loyalement joint à son ouvrage, en un long appendice, les principales pièces originales; Bossuet les a constamment sous les yeux, et il en profite pour le contrôler sans cesse , pour le compléter souvent, pour le corriger quelquefois. Et ce n'est pas seulement sur l'appréciation des faits proposée par Burnet qu'il discute, comme pourrait chicaner un con-

1. Sur l'attitude et les démarches des chefs du parti réformé, aussitôt la nouvelle du massacre reçue, voy. A. de Ruble, Ant. de Bourbon, t. IV, p. 114. Th. de Bèze, en particulier, s'empresse d'aller à Caen faire imprimer un libelle « qui racontait en les aggravant les scènes de carnage de Vassy. » 11 écrit à lord Cecil « une lettre suppliante et lui demande l'appui de la reine d'Angleterre en faveur des victimes survivantes. » L'église de Paris « demande aux églises de province des prières pour 1rs martyrs »,. etc.

2. L. X, n° xxxi.x. V. plus haut, p. 213, n. '■). — Cf. Brantôme, Vies des Capitaines, éd. L. Lalanne, t. IV, p. 300.

:■>. Lettre du lord Peutii à Bossuet (25 juillet 1686). 4. L. VII, nos n et cvm.

troversiste; c'est la réalité même de ces faits qu'il se risque à contester avec l'assurance précise d'un historien appuyé sur les textes1.

C'est du reste sa constante pratique, pour tous les faits de l'histoire de la Réforme qu'il croit devoir mettre en grand relief, de ne jamais s'en tenir à un seul témoignage, mais d'interroger contradictoirement les auteurs de chaque parti.

Il s'arrête longuement, comme on pense, au colloque de Poissy : il en prend l'histoire et les extraits tour à tour chez Bèze (dans Y Histoire ecclésiastique publiée sous son nom et dans ses lettres), chez La Popelinière, chez de Thou, chez Hospinien2.

L'Accord de Wittemberg, conclu non sans peine, en 153G, entre Bucer et Luther, marque une des étapes notables de la Réforme allemande, puisqu'il est la première tentative de fusion entre le mysticisme saxon et le rationalisme suisse. Bossuet naturellement y revient souvent; mais il se garde d'en accepter le texte et les circonstances des écrivains d'une seule des deux communions. Il consulte à la fois le Livre dit de la Concorde, Y Histoire de la Confessio?i d'Augsbourg de Chytrée et l' Histoire sacramentaire d'Hospinien3 : il a, de cette façon, sur le même fait, le texte d'un livre quasi officiel et de conciliation 4, le récit luthérien, le récit réformé qui se servent mutuellement de correctif.

1. L. VI, n0xui; 1. Vil, nos vu, xi, xu,xxn, xxxv, xxxvi, xli-xlv, xliv, xlix, lxxvi, xcv, xcix, eu, civ-cvii. — Au I. VII, n° cix, Bossuet signale une « illusion » de Burnet sur la valeur du témoignage de Fra Paolo Sarpi touchant le concile de Trente; et à ce qu'en avait dit Burnet, dans son Histoire de la Ré formation anglaise, il oppose ce qu'il venait d'avouer dans une Vie de Guillaume Bedell, récemment traduite de l'anglais en français (1687). — Cf. les critiques adressées par Bossuet à l'Histoire de l'Eucharistie du savant ministre Larroque, 1. XI, nos xxxix, lxi, xcr, cxxvi, cxxxi, cxxxu; à Gretser, nos xlvi, cxxx; à Aubertin, nos xcviu, cxxvi ; à Vignier, n° xxiu.

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