Lettres du 1" décembre 1681 et du 28 octobre
3. Cf. sur cette forte situation de Bossuet, la Bibliothèque u.ntiv. et histoii., 1688, p. -451 (article de La Choze), et la conversation de Bossuet avec le P. de Hiberolles, rapportée par le cardinal de Bausset.
4. 11 avait une raison de plus de l'approuver que la plupart de ses contemporains ; c'était la prévention, — vraie ou fausse, peu importe ici, — où il était et où il se confirma davantage après les aveux, plus ou moins exacts, de Jurieu sur ce point, que le calvinisme français cachait dans son sein un grand nombre de « gens sans religion », d' « indifférents » et de « Sociniens » hypocrites. Cf. nue curieuse lettre à Nicole, du 7 décembre 1691, édit. Lâchât, t. XXVI, p. 460; le Sixième Avertissement aux Protestants, ou Partie; et la Première Instruction pastorale sur les promesses de l'Église, n° xxxvm.
5. Hist. de France du Dauphin, règue de Charlemagne : « 11 combattit les hérésies avec une fermeté invincible, et, les ayant fait condamner par les conciles et par le Saint-Siège, il employa l'autorité royale pour les détruire tout à l'ait. » Cf. le sermon sur les Devoirs des Rois (3U pour les Rameaux, 1662), VOraison funèbre de Le Tellier (1686), Lettre pastorale aux nouveaux convertis de son diocèse, la deuxième lettre de Bossuet à .M. de Vrillac (3 avril 1686, reproduite dans les Meut, de J. Hoc, éd. Waddmgton, t. 1, p. 229) ; les lettres a liiville du li juillet et du 2i nov. 1700, édit. Lâchât, t. XXVII, p. iil, 141 ; l'Histoire des Variations, I. X. a° uvi, etc.
qu'avant 1685 ses rapports personnels avec les docteurs du protestantisme français, avaient fait paraître « l'honnêteté » de ses sentiments et la discrétion de ses procédés1. Claude et Du Bourdieu, dans les derniers temps, pouvaient avouer, comme autrefois Le Blanc de Beaulieu et Paul Ferry, que Bossuet réalisait, dans la lutte religieuse, cette alliance, qu'il prêcha dès le début dans ses sermons2, de la courtoisie, ou pour parler plus justement, de la charité affectueuse pour les personnes avec l'inflexible détestation des doctrines 3.
Quant à sa conduite en tant qu'évêque , elle ne peut être évidemment jugée à la mesure exacte de nos idées présentes. Etant donné l'adhésion presque unanime de tous les esprits religieux du dix-septième siècle (protestants comme catholiques), au principe de la coercition, permise de droit divin, même en matière spirituelle, aux puissances séculières régulièrement établies, — tout ce qu'on peut demander aux prêtres modérés de ce temps, c'est d'avoir été aussi inconséquents qu'ils le pouvaient
1. Bayle, Crit. de l'hist. du Calvinisme, 1. XXX (OEuvr. div.,t.ïl, p. 154);
Nouvelles de la République des Lettres, avril 1684; Pensées diverses, dans les QEuvr. div., t. III, p. 119. — Cf. les Considérations générales sur le livre de M. Brueys (1684); lettre préliminaire de l'auteur, où il fait l'éloge du ton de Bossuet et de Brueys, comparé à celui d'Arnauld et de Maimbourg. — Bibliothèque UNIVERSELLE ET HISTORIQUE, 1688, p. 440.
2. « Si, parlant aujourd'hui de nos frères qui, à notre grande douleur, se sont séparés de nous, j'appelle leur Église uDe Église de ténèbres, je les prie de ne croire pas que, pour condamner leur erreur, je m'aigrisse contre leurs personnes. Certes, je puis dire d'eux avec vérité ce que l'Apôtre disait des Juifs, que le plus tendre désir de mon cœur et la plus ardente prière que je présente tous les jours à mon Dieu est pour leur salut. Je ne puis voir sans une extrême douleur les entrailles de la sainte Église si cruellement déchirées, et, pour parler plus humainement, je suis touché au vif quand je considère tant d'honnêtes gens que je chéris, comme Dieu le sait, marcher dans la voie de fénèbres. » Sermon pour la vêture d'une nouvelle Catholique, le jour de la Purification (1654). Cf. Y Avertissement de la Réfutation du Catéchisme de P. Ferry; Le Dieu, Mém.; et les textes cités par Floquet, t.I, p. 319-321 ; t. II, p. 501; t. III, p. 51-106, 273 sqq. et par l'abbé Lebarq, Hist. crit. de la Prédication de Bossuet, p. 318 sqq.
3. Sur les rapports de Bossuet avec Ferry, voir Floquet , Étude sur la vie de Bossuet, t. III, p. 51-106. — Bossuet consulté par la Cour, pour savoir si l'on devait permettre au ministre Claude de faire imprimer sa Relation de leur conférence (Lettre d'un secrétaire du cabinet du Roi à Bossuet, 10 avril 1683), ne s'y opposa point. — Cf. lettre du ministre du Bourdieu fils, dans les Œuvres de Bossuet, éd. de Versailles, t. XVIII, p. 161.
sans se démentir trop ouvertement eux-mêmes ; c'est d'avoir reculé devant l'application entière du dogme écrasant qui s'imposait à leur conscience, et d'y avoir apporté autant de restrictions et de tempéraments que le permettait, dans le système alors incontesté de l'absolutisme, le devoir d'obéissance aux volontés du roi.
Or, avant la Révocation, les calvinistes de Meaux n'eurent, à ce qu'il semble, qu'assez peu de griefs contre Bossuet. S'il faut en croire les instructions qu'il donnait aux curés de son diocèse, il bornait alors à une surveillance sévère, mais discrète, l'exercice de ses droits sur les dissidents de son troupeau1. Après la Révocation, surtout dans les premiers temps, où la Cour poussait aveuglément les intendants et les évèques à l'exécution littérale de ses ordres, il dut subir, lui aussi, dans l'œuvre des conversions, l'appui plus ou moins brutal des officiers royaux; lui aussi, dès la fin de 1G83, il eut des dragons dans son évêché 2.
Mais les a-t-il demandés? Et quand on prouverait qu'il l'eût fait, — ce qui n'est pas3, — peut-on dire qu'en
1. Bossuet réduisait, avant la révocation de l'Édit, la surveillance des curés sur les Protestants aux points suivants: « Remarquer 1° s'ils ne reçoivent point dans leurs prêches des personnes d'un autre bailliage que de celui clans lequel le prêche est situé; 2° s'ils ne font point de mariages clandestins ailleurs que dans le prêche el en la présence du ministre; et, de même, comment ils se comportent à leurs baptêmes : s'ils ne le diffèrent point, quelles cérémonies ils y pratiquent, quelles sages-femmes les y assistent; 3° s'ils ne parlent point contre la Religion, ni en" public, ni en particulier. » Allocution prononcée par Bossuet à une confirmation, en 1685, probablement avant le 22 octobre (dans le ms. du curé Raveneau, cité par Réau.vie, Hist. de Bossuet, t. H, p. 234.) P. Frotté (Motifs de la conversion de P. Frotté, curé-prieur de Souilly au diocèse de Meaux, réédites par C[harles] R[ead], 1S64) reconnaît (p. 21) qu' « avant la Révocation de l'Edit de Nantes, M. de Meaux « n'était pas un si vigoureux prédicateur contre les Réformés, » qu'il l'est devenu depuis, par politique, selon lui. — Antérieurement h 1685, l'affaire des orphelines Mirât enlevées à leur famille en 1683, est la seule sur laquelle nous ayons des renseignements précis (Bull, de la Soc. du Prot. fr., t. IX, 1860, p. 62 sqq.). Encore voyons-nous qu'en cette occasion il y avait conflit entre les parents paternels et maternels, les uns catholiques, les autres protestants.
2. Recueil du sr Ro:hard, lieutenant du chirurgien du Boi dans la vicomte de Meaux, cité par Réaume, Vie de Bossuet, t. II, p. 515 sqq.
3. La lettre de Louvois à Bossuet, du 14 déc. 1685, publiée par M. F. Puaux (Revue Hist., 188 i) ne me paraît pas établir que Bossuet ait demandé » quatre compagnies du régiment de dragons de la Reine » ; elle prouve seulement, — à
302 LIVRE troisième!
sollicitant une manifestation visible des volontés inéluctables du Roi, — destinée apparemment, aux yeux de Bossuet, à imposer par crainte à la masse hésitante l'abjuration implicitement exigée par la nouvelle loi du royaume , — il excédât déjà les limites de cette douceur intelligente que la noblesse de son caractère autorisait à attendre de lui l? Pouvait-il aussi s'abstenir de faire obéir sans retard dans son diocèse l'Edit du 22 octobre, à moins de se désintéresser de la conduite de son peuple et d'abandonner tout à fait l'exécution des décisions royales aux agents sans scrupules de l'autorité laïque? Dans la suite, s'est-il fait aider volontiers des « missionnaires bottés » que la Cour mettait à sa disposition? A-t-il requis fréquemment contre les « réunis » mal convertis, les logements de gens de guerre, les amendes, la confiscation, la prison, l'exil, dont les frappaient, en de certains cas, les ordonnances royales? Est-il intervenu, je ne dis pas pour les aggraver, mais même pour les faire exécuter exactement, dans l'application de ces pénalités terribles ? Enfin, dans les quelques mesures de rigueur, — peu nombreuses, — que nous savons sûrement qu'il a prises, l'initiative lui appartenait-elle, ou s'il a eu la main forcée soit par les ministres, sous l'œil desquels était son dio-
défaut de renseignements supplémentaires et à s'en tenir au texte, — qu'il s'était euquis des mesures que la Cour comptait prendre dans la ville et l'élection de Meaux. 1. Dans sa Lettre pastorale aux nouveaux catholiques de son diocèse (24 mars 1686), Bossuet a cru pouvoir écrire ces paroles qui lui ont été vivement reprochées : « Aucun de vous n'a souflert de violence, ni dans sa personne, ni dans ses biens. » Cette assertion n'est pas rigoureusement vraie, car on a la preuve que Bossuet, avant les premiers jours d'avril 16SG, sollicita l'arrestation des nommés Cochard père et fils (Dépèche de l'ontchartrain à M. de Mesnars, 2 avril 1886, dans le Bull, de la Soc. du Prot. fr., t. IV, 1856, p. 117 ; t. IX, 1860, p. 357). Mais c'est là, jusqu'à présent, la seule mesure violente prise par Bossuet au moment de la Révocation, dont nous ayons la preuve authentique. De plus, la conversion en masse qui suivit la déclaration de Révocation ne paraît pas avoir été accompagnée, dans le diocèse de Meaux, d'actes de violence, d'après le récit même du protestant Frotté (p. 15-16) : « Les autres (n'ont abjuré) que par la crainte des gens de guerre que vous avez fait passer et repasser dans votre diocèse, au temps de vos missions, et par des menaces que vous leur avez faites,... en présence de M. l'Intendant que vous disiez être votre second dans cette expédition... On amenait par force en notre présence, dans votre palais épiscopal, tous les protestants du village de Nauteuil, de Quincy, de Condé, etc.. Il est vrai <\u en moins de deux heures
cèse, soit par l'intendant de Meaux et par des collaborateurs qui pouvaient être aussi des surveillants et des espions ' ?
A ces questions, le petit nombre et l'origine contestable des renseignements contemporains ne permettent pas de répondre affirmativement d'une façon certaine -. Et peut-
vous les persuadiez de tous les mystères de l'Église romaine ; mais tout ce prompt succès venait de ce qu'ils se voyaient sans ministres qui les soutinssent dans cette controverse, de ce grand éclat, de cette pompe épiscopale et mondaine qui les éblouissait, mais beaucoup davantage de ce qu'ils voyaient toujours à votre côté quelque officier de guerre, qui, par sa fière présence, répandait sur tous vos discours je ne sais quoi d'énergique et de pathétique qui les entraînait tout d'un coup dans vos sentiments. Vous leur donniez aussitôt votre bénédiction, avec pouvoir de communier à la romaine. Vous les enchantiez ainsi, etc., etc. » Il est donc possible qu'à ce moment, l'intervention, requise ou subie par Bossuet, des dragons de la Reine, se soit bornée à une démonstration terrifiante. C'est du reste ce que Bossuet explique dans une lettre du 26 mai 168(5, au P. Johnston, religieux anglais, au sujet de cette phrase de la Lettre pastorale : « Ce que je dis de la réunion des protestants de mon diocèse, est exactement vrai. Ni chez moi, ni bien loin aux environs, on n'a pas seulement entendu parler de ce qui s'appelle tourments... Dans mon diocèse, il est vrai que tout s'est passe' (c'est-à-dire la Réunion en masse et officielle) sans aucun logement de gens de guerre et sans qu'aucun ait souffert de violence ni dans sa personne, ni dans ses biens. »
1. Sur le rôle joué par l'intendant de la généralité de Paris, M. de Ménars, voir : 1° YExtrait d'une corresp. polit, envoyée de Paris à Gunlzer, de Strasbourg, à la date du 30 déc. 1682 (Bull, de la Soc. de l'Hist. du Vrot.fr., t. XXVI, 1877, p. 21 sqq.) ; 2° l'extrait delà Gazette de Haarlem du 5 janvier 1683, publié ibid., t. XXVIII, 1879, p. 403 ; 3° les documents du 10 juin 1686 et du i janvier 1691, publiés ibid., t. IV, 1856, p. 17 et 118. 11 résulte de la correspondance des Intendants avec le Contrôleur général des finances, que c'était les Intendants qui se chargeaient habituellement de la recherche, de l'examen, de la punition et "de la conversion des « mal convertis. » Corr. des Contrai, généraux, p. p. \. de Boilisle, t. I, nos 211, 259, 333, 394; t. II, nos 76, 93, 99, 260, 446, et passim.
2. Jimmu (Lettres pastorales, du 15 déc. 1685 et du 3 janvier 1686; spécialement t. II, 1. xxn, p. 525; Ré/l. sur la cruelle persécution ; Tableau du Socinianisme, 1. vij ; Basnage, Hist. de la Religion des Églises réformées, édit. de 1690, préface; édit. de 1721, t. I, p. 13, formulent contre Bossuet quelques accusations dont la plus précise se retrouve dans les Motifs de la conversioTi de P. Frotté, p. 18. Nous ne pouvons pas vérifier si ces allégations sont exactes. Nous voyons seulement que Bossuet a protesté contre l'accusation de Basnage, et celui-ci a été obligé de reconnaître qu'au moins l'une des circonstances qu'il avait affirmées était fausse. — Quant aux autres faits, cités dans le factura de Frotté (p. 15-17) et qui sont au nombre de neuf, le témoignage de l'aut ur — personnage assez peu sympathique, d'après ce qu'il raconte de lui-même, et visiblement porté à l'exagération, — n'est assurément pas suffisant pour qu'on les admette aveuglément. — Les « pièces justificatives » jointes au récit de Frotté, par M. Ch. Read, et déjà publiées par le Bulletin du Protestantisme, 1856, 1860 et 1861, sont d'une valeur probante très inégale. Les pièces d'archives publiées sous les nos I, V, XI11 et XVI affaires Mirai et Cochard, 1683 et 1686,
être même semblerait-il, au contraire, que pour satisfaire pleinement l'archevêque de Ilarlay, le Père de La Chaise et Louvois, Bossuet aurait dû faire davantage f.
Ce que l'on connaît, en tout cas, par ses déclarations expresses, c'est son opinion dogmatique sur le degré de violence qu'il croyait permis d'exercer en matière spirituelle à l'égard des dissidents. D'une part, appuyé sur saint Augustin, et d'accord avec Jurieu et Turretin, comme avec Mélanchthon, Calvin et Bèze, Bossuet approuvait sans hésiter l'emploi de la puissance publique 2, d'abord pour imposer aux religionnaires une espèce d'adhésion générale et sommaire à l'Eglise d'Etat3, ensuite
— cf. plus haut; — internement des demoiselles de Nolliers, Chalandos, de Neuville, de Maulien, 1699 et 1700, et du sieur Baudouin et de sa femme, 1703) sont les seules concluantes. L'anecdote rapportée par le frère Léonard de Sainte-Catherine de Sienne demanderait confirmation. — Cf. sur l'intervention de Bossuet en faveur des religionnaires condamnés à mort pour avoir fait une assemblée à Nanteuil, la lettre du ministre de la maison du Roi (14 juin 1688) ù Bossuet (Lâchât, t. XXX, p. 537).
1. Il est difficile de savoir si l'on peut ajouter foi à l'anecdote suivante d'un Journal anonyme, d'après laquelle Bossuet aurait été suspecté de tiédeur : « 29 décembre 1685. M. de Meaux ayant représenté au Roi qu'il était plus nécessaire que jamais de mettre de bons curés dans les paroisses, S. M. lui répliqua qu'il l'était encore davantage d'avoir de bons évêques. — II va présentement dans l'évêché de Meaux quinze cents soldats aux Gardes pour réduire les religionnaires. » Bibl. Nat., Mss. fr. 10265, f. 95 v°. — Cf. le récit déjà cité de P. Frotté, rapportant un propos qu'il a entendu de la bouche d'une « personne de condition » : « M. de Meaux est honteux d'avancer si peu l'ouvrage des Jésuites et de la Cour; il se veut justifier en présence de M. l'Intendant, afin qu'il en puisse parler avantageusement et le mettre à cou verL de quelque reproche. » P. 22. — En tout cas, il ressort des lettres de Baville et surtout d'une lettre du P. de la Rue à Bossuet (17 janvier 1701, éd. Lâchât, t. XXX, p. 556-559) que la modération de Bossuet paraissait à ses confrères un peu scandaleuse et très pernicieuse. Il semble que Bossuet lui-même croie devoir s'en justifier (lettre à Bàville du 21 nov. 1700, ibid., t. XXVII, p. 144).
2. Les textes principaux sont réunis par Bayle, Continuation des Pensées diverses sur la Comète, n° cxxi (OEuvr. div., éd. de 1727, t. III, p. 356-357) ; Supplément du Commentaire philosophique , ch. xxix (Ibid., t. II, p. 553, 555, 559, 560); Réponse d'un nouveau converti au Réfugié français (Ibid., t. Il, p. 564, 563, 569); Avis aux Réfugiés (Ibid., t. II, p. 612). Cf. R. Simon, Lettres choisies, éd. de 1730, t. II, p. 229 sqq. La théorie de Jurieu, qui, après des hésitations, conclut néanmoins, très nettement, au droit de répression (Hist. du Calv. et du Papisme, 1683, t. II, p. 256 sqq.) est ingénieusement critiquée par Bayle, ibid., p. 565 sqq. — Cf. Hist. des Var., 1. X, n° lvi.
3. « Dumque id fit apud nos quod aevo suo optabat Augustinus, ut haeretici, edictis regiis fracta contumacia, nostris rébus intenti, diligenlius nos audiant, nihil praetermittam quo ab insanis erroribus catholicae doctrinae luce revocentur. » Lettre, non datée, au cardinal Cibo, Œuvres de Bossuet, éd. deStDizier, t. XI, p. 222.
CHAPITEÈ PREMIER. 30o
pour les y maintenir nominalement, en attendant que l'habitude et la « grâce » parvinssent à les réconcilier avec le culte. Mais, d'autre part, il voulait restreindre l'intervention du pouvoir séculier à cette injonction préliminaire et coU lective, et à quelques contraintes, — tyranniques, sans doute, et très justement odieuses à la liberté moderne, — mais où, pourtant, ;\ proprement parler, la conscience religieuse des victimes n'était pas directement violentée1. Par une inconséquence honorable, il permettait a la loi civile de punir le refus des sacrements, sans permettre aux agents du pouvoir civil d'exiger l'accomplissement d'aucun devoir religieux. Il désapprouvait l'inquisition chicanière à laquelle des prélats, ses confrères2, prétendaient soumettre, sans se soucier des sentiments intimes et en feignant de les ignorer, la conduite spirituelle de ces malheureux que l'on venait d'improviser catholiques. Il tenait à crime d'admettre au pied de l'autel la fiction administrative de la conversiou universelle des protestants. Il considérait comme un sacrilège de les obliger à remplir hypocritement les actes essentiels et significatifs d'une croyance qui
1. « Il faut se réduire à trois choses : l'une, de les obliger d'envoyer leurs enfants aux écoles; l'autre, de demeurer fermes sur les mariages (qui devaient se célébrer devant un prêtre catholique, et obligeaient par conséquent les futurs conjoints à une profession de foi orthodoxe, faute de laquelle Bossuet voulait qu'on se refusât à les marier); la dernière, de prendre un grand soin de connaître en particulier ceux de qui on peut bien espérer et de leur procurer des instructions solides et de véritables éclaircissements. Le reste doit être l'effet du temps et de la grâce de Dieu. » Ajoutons, d'après une autre lettre à Al. de Vernon, procureur du Roi au Présidial de Meaux, 18 nov. 168(5 : qu'il croit encore permis « d'empêcher les assemblées et de châtier ceux qui excitent les autres »; « de punir les scandales,... le refus des sacrements étant malades, et autres coutraveulions aux Édits » (éd. Lâchai, XXVII, p. 1IG) ; et enfin d'infliger des amendes pécuniaires dans les cas où « l'on saurait que les faibles qui, ayant envie de revenir entièrement à l'Église, en sont empêchés par la violence des faux amis, seraient au contraire déterminés par l'autorité ». Cette restriction pouvait, il est vrai, meuer loin dans la pratique.
2. Voir au t. XXVII de l'édition Lâchât, p. 116, 158 sqq. les lettres et les consultations sur ce sujet des évêques de Mirepoix, de Nîmes, de Bieux, de Monlaubau ; t. XXX, p. 556 sqq., la lettre du P. de La Rue. On sait le mot de l'évèque de Mirepoix, Pierre de La Broue : « Je reconnais que ceux qui frappent font bien plus d'effet que ceux qui parlent. >. Bull, de la Soc. de illist. du Prot. fr., t. I, p. 165 sqq.
n'avait pas encore forcé leur conviction ' . A la vérité ce n'était pas tant par respect pour leur conscience qu'il voulait qu'on les ménageât, que par crainte de profaner la religion à laquelle il s'agissait de les gagner. Mais de quelque motif que s'inspirât cette tolérance relative, elle était réelle. L'évêque de Meaux mettait ici une opposition ouverte et décidée au zèle persécuteur d'un Bâville, d'un La Rue. ou d'un Fléchier.
1. Cf. dans Réaume, Hist. de Bossuet, t. II, p. 275, les extraits du manuscrit du curé Raveneau : « Il (M. de Meaux) [nous] remontra (dans le synode diocésain de 1685) qu'il y avait bien de la précaution à apporter, et, nonobstant les violences apparentes qu'on leur fait de la part du Roi, il ne fallait que de la douceur de noire part, nous qui sommes les dispensateurs des miséricordes de Dieu et non les exécuteurs de ses vengeances ;... que, pour la confession, on les obligeait véritablement de la faire, mais que celte contrainte n'allait qu'à les soumettre à nos pieds et à les rendre attentifs à nos avis, et rien de plus, etc., car, pour les obliger de recevoir le sacrement de nos autels dans un esprit de déguisement et d'hypocrisie, sans foi, sans dévotion, sans respect, il fallait bien s'en donner de garde; que, s'ils demeuraient obstinés, il ne s'en fallait pas étonner, puisque, de tout temps, il y en a eu dans l'Église, et il faut qu'il y en ait. » (Cf. sur cette difficulté, de « se départir de la première doctrine dont on a nourri notre enfance », le second sermon des éditions pour la vêture d'une nouvelle Catholique, prêché à Metz vers 1654).
On ne devait pas exiger non plus, selon lui, des « nouveaux convertis » l'assistance à la messe. « Lorsqu'on les voit déterminés à refuser la confession et ses suites, on doit prendre une pareille détermination pour une marque évidente d'incrédulité. Les contraindre à la messe en cet état, ce serait les induire en erreur, avilir la messe dans leur esprit, déroger aux actes les plus nécessaires comme la confession, et leur faire croire que la religion catholique consiste en un cuite extérieur auquel même on peut annoncer qu'on ne croit pas. » Enfin il ne juge pas qu'il faille même les contraindre" aux instructions ». « Selon la connaissance que j'en ai, cela n'avancerait guère. » Voir les lettres du 11 juillet et du 21 nov. 1700 à Bâville. (Édit. Lâchât, t. XXVli, p. 111 sqq., p. 141 sqq.) Dans une lettre du 26 février 1687 à l'évêque de Saintes (Ibid., t. XXVI, p. 392-394) Bossuet, moins libéral à cette date, ou moins scrupuleux, estime qu'on pouvait contraindre les nouveaux convertis d'aller à la messe « quand ils ne disent mot, encore qu'on présume et qu'on sache d'ailleurs qu'ils n'ont pas la bonne croyance. » Plus tard, il aura plus d'égard pour leurs sentiments intimes, ou plus de souci de ne pas avilir la religion à leurs yeux.
Il est vrai de dire, d'autre part, que la violence des évêques qui contraignaient les réunis à l'accomplissement des exercices de piété catholiques avait ses avantages, et la discrétion opposée de Bossuet, ses inconvénients. Toutes les fois qu'un « nouveau catholique » avait fait publiquement et ouvertement profession d'attachement persévérant à son ancienne religion, et qu'il persistait jusqu'à la mort, en pleine connaissance, dans ces sentiments, Bossuet ne croyait pas qu'on pût l'obliger de recevoir ni l'absolution, ni la communion, ni l'extrême-onction. Or les religionnaires mourant dans ces conditions étaient punis par les tribunaux civils de la confiscation de leurs biens. La situation créée par les Édits était telle qu'il y avait quelquefois de l'humanité à être intolérant.
Toujours est-il qu'à Meaux, les « nouveaux catholiques » réfractaires ne
Or, cette tendance de l'auteur de Y Exposition à une interprétation plus chrétienne à la fois et plus humaine du Compelle intrare, les protestants ne l'ignoraient pas. Les modérés , — Jurieu lui-même parfois , — y rendaient justice, et ils purent attribuer à l'influence de Bossuet les atténuations apportées par le gouvernement, vers la fin du siècle, aux rigueurs des premiers jours1. On est donc fondé à croire que, parmi les membres du clergé catholique français qui essayaient de se faire entendre, soit des calvinistes émigrés, soit des religionnaires restés en France, Bossuet était l'un des rares hommes dont la parole eût chance de ne pas trouver des oreilles obstinément fermées par un ressentiment trop légitime 2.
devaient guère être inquiétés par Bossuet dans leur obstination. — Dans l'élection de Meaux, il y avait avant 1685 environ 1,500 familles huguenotes; il en sortit 1,000; il en resta 500 « dont la plupart vivent » (en 1700) « comme ils faisaient auparavant leur conversion. » Mémoire de la généralité de Paris, p. p. A. de Boilisle, p. 153. Cf. p. 151. Cf. dans la Corr. des Contrôleurs généraux, t. I, lettre de d'Argenson des 11 et 27 décembre 1697.
Nous voyons en même temps Bossuet très préoccupé des moyens indirects de ramener les protestants par l'édification (lettre du 18 nov. 1686 au Procureur du Boi au Présidial de Meaux, sur les scandales auxquels donnaient lieu les spectacles forains). Des notes intimes de cette époque nous donnent aussi, sur l'état de son âme en face de la persécution, des renseignements singulièrement instructifs. C'est dans le canevas d'un « sermon pour le mercredi de la quatrième semaine de carême, prêché à Meaux (en 1686, d'après Lebarq, Hist. de la Prédic. de Bossuet, p. 278) : « ... Se jeter sur les catholiques, plus coupables parce que plus instruits... Le péché des chrétiens, plus grand; des catholiques, des prêtres, et, puisqu'il faut prononcer ma condamnation de ma propre bouche, des évêques. » Cf. la fin de la Première Instruction pastorale sur les Promesses de l'Église, 1700, édit. Lâchât, t. XVII, p. 137 sqq. , où Bossuet parait compter surtout, pour ramener peu à peu les protestants mal convertis, sur les exhortations, les exemples et la propagande journalière et discrète des particuliers catholiques.
1. Voir la lettre de Torcy aux Évêques et aux Intendants (novembre 1700).
2. Dans YEsprit de M. Arnauld (1684), Jurieu fait la revue des gens de la Cour et en place, dans leur attitude plus ou moins hostile aux Protestants : « M. le duc de Montausier, M. l'évêque de Meaux, M. Huet, qui ont eu le soin de l'éducation de M. le Dauphin , joints avec plusieurs autres du même caractère, forment un parti de spectateurs qui regardent jouer pour juger des coups. Ils attendent le succès de toute cette grande affaire pour voir s'ils en pourront tirer quelque avantage dans leurs vues et pour leurs desseins. Il faut leur faire l'honneur de croire qu'ils regardent la religion romaine comme la meilleure. Mais ils nous permettront pourtant de dire qu'ils ne sont pas persuadés que nous ayons tort en tout, et qu'ils ne croient pas que nous méritons tout le mal que l'on nous fait. En un mot, ils sont trop honnêtes gens pour être persécuteurs. >- T. 11, p. 265-2*71. — Burnet, Censure of Mr de Meaux History <</ the
On conçoit dès lors avec quelle curiosité devait être accueilli, dans toute l'Europe catholique et protestante, un ouvrage où l'évèque de Meaux promettait l'histoire de la Réforme, dans ses origines et dans son progrès.
Longtemps à l'avance, V Histoire des Variations préoccupait les théologiens '. Depuis plusieurs années, le dessein de Bossuet, ébruité par les nouvellistes de lettres, était connu des protestants, et l'on affectait parmi eux de se montrer fort impatient d'en voir le résultat. On s'était étonné que jamais, depuis 1671, l'auteur de Y Exposition n'eût consenti à opposer une réponse expresse aux critiques
Variations (Letter to MT Thevenot , p. 21) : «... In short, he is in ill humour, because his Exposition was not successful eDough to save his Church the infamy of the Dragoons. Hinc illae lacrymae... » — Nouvelles de la République des Lettres, sept. 1688 : « Personne ne paraît en France avoir plus à cœur un retour de bonne foi des Protestants à la Communion romaine que M. l'évèque de Meaux. » — C'est en des termes pleins de déférence que Le Vassor parle de Bossuet en 1698, dans son Traité des différends de la Religion, p. 34, 35, 508, 531. — Cf. Lettre de Spon à Nicaise (Corresp. de l'abbé Nicaise , Bibl. Nat., Mss. fr. t. II, f. 134) : « J'estime beaucoup ce qui vient de M. de Meaux quoique ce soit notre plus dangereux ennemi, etc. » (11 avril 16S1.) — Enfin Basnage va jusqu'à dire [Hist. de la Rel. des Ëgl. réf., 1690, t. I, p. 437; : « Si M. de Meaux avait eu plus de fermeté, il serait au nombre de ceux qui gémissent. »
Les pamphlets du temps pourraient enfin fournir une preuve indirecte de cette estime des protestants pour Bossuet. Par exemple dans Les Héros de la Ligue ou la Procession monacale conduite -par Louis XIV pour la conversion des Protesta?its de son royaume, 1691 (Bibl. Nat., Ld 176/592), où le P. de La Chaise, l'archevêque de Reims, l'archevêque de Paris, l'évèque de Saintes, le P. Maimbourg sont fort maltraités, accusés de mensonge, d'ambition, d'avarice, d'ignorance ; Bossuet est à peine effleuré. On l'y représente la plume sur l'oreille, en qualité de « secrétaire de la sainte Ligue » ; au bas ce quatrain inoffensif :
Bellarmin, Duperron, avec leur controverse Contre les Protestants n'ont pas fait fort grand fruit; Un trait de ma plume, sans bruit, Les envoie tous à la renverse.
Cf. sur la conduite de Bossuet à l'égard des Protestants, outre les explications qu'il a données lui-même dans la lettre, citée plus haut, au P. Johnston, et dans le Sixième Avertissement, II P., nos cxv sqq. ; Le Dieu, Mém., p. 108, 205; Journal, t. II, p. 6, 29, 30, 32, 238, 405, etc.; et le cardinal de Bausset (Hist. de Bossuet, édit. Outhenin-Chalandre, p. 577-611).
1. Basnage, Préf. de l'édition de 1690 de l'Histoire de la religion des Églises réformées ; Blrxet, A censure of MT de Meaux's history, p. 19 : ■< ... long expected work. » Cf. Nouv. de la Répibl. des lettrés, nov. 1688.
que cet écrit avait suscitées ' : le livre qu'il préparait allait-il être enfin cette défense tardive et nécessaire? « Mais pourquoi tant différer un ouvrage destiné apparemment à vaincre les dernières résistances des Protestants de France? Pourquoi, au lieu de l'achever au plus vite, Bossuet s'amusait-il à faire des traités pour le Dauphin et des discours sur l'histoire universelle? Pourquoi se laissait-il si bien devancer par les événements qu'il ne trouverait bientôt plus personne à qui parler dans sa patrie 2? » A ces questions, les adversaires de Bossuet répondaient par des conjectures malignes. Si l'évèque de Meaux faisait traîner son ouvrage « aussi longtemps que le siège de Troie 3, » c'est que les fruits de sa peine ne répondaient pas à ses désirs. En se flattant qu'il pourrait démontrer aux Réformés l'inconstance de leurs doctrines, il s'était engagé à l'étourdie dans une entreprise vaine, dont maintenant, à les entendre, il ne savait plus comment sortir... Quant à Bayle4, ici comme toujours, il tenait cette attitude équivoque qu'explique le scepticisme chercheur et accueillant d'une intelligence très déprise d'elle-même, et beaucoup plus amusée à explorer les idées d'autrui que soucieuse de s'ancrer dans les siennes. Par une manœuvre aventureuse, à laquelle bien peu de ses coreligionnaires auraient alors souscrit 3, il se bornait à contester par avance ce principe de la « non-variation » où Bossuet établissait la base de son ouvrage. Mais il se gardait soi-
1. Bayle, Crit. cje'n. de l'Hist. du Calvinisme, 1. XXX (Œuvres div... t. II, p. 16-17).
2. Basxage, Rist. de l'Eglise, Pref.. p.i; Hist. delà relig. des Églises réformées, édit. de 1721. t. I, p. 9.
3. Préface de l'édition de 1770 de VHistoire des Variations, p. xxxviu ; 3vrieu, Lettres pastorales, t. III (15 nov. 1688) : « ... Il y a douze ou quinze ans qu'on nous le promet ; c'est la production de plusieurs lustres ; » Lenfant, Préservatif contre le changement de religion (1723), t. I, p. 361 ; J. G. Walch, Bibl. Iheologica, t. II, p. 330; cf. plus haut. p. 148, et note 4. — L'éditeur des Annales des Provinces-Unies de Bashase (1719) va plus loin et prétend que Bossuet avait travaillé « plus de trente ans » à son ouvrage.
4. Nouvelles Lettres critiques sur l'Histoire du Calvinisme (1685), 1. IN, n° vin.