Hist. des Var., 1. XI, uos xviu-xxxvi
4. Au moins, sur Pierre de Bruys et Henri. Cf. plus haut, p. 395, n. 1. Nous verrons de même (chap. v, n° n) que louchant les origines lointaines et orientales des Albigeois les hypothèses de Bossuet étaient au moins très prématurées.
Car en ce qui concerne ceux qu'on appelait « Yaudois », Bossuet les identifie rigoureusement, et il définit avec toute la netteté désirable ce qu'ils étaient, leurs origines, leur conduite, leurs tendances, leur doctrine. Il constate surtout par des preuves sûres qu'ils n'avaient rien de commun avec les Dualistes. Et Basnage apportait luimême un nouvel argument à l'appui de cette thèse, quand il signalait, avec l'insistance que nous avons vue, la phrase où le chroniqueur Guillaume de Puylaurens ' représente les Vaudois comme les plus acharnés adversaires des Manichéens 2.
Mais alors , si ce n'était pas chez les Vaudois que le Manichéisme se trouvait, où était-il donc? Chez quelque autre secte, peu considérable et peu connue 3?
1. Cf. plus haut, p. 383 et 388. Le commentaire de Basnage sur ce texte est d'une naïveté quelque peu impudente : « Je veux croire que M. de Meaux n'a jamais lu cet auteur (G. de Puylaurens); car autrement il aurait eu assez de bonne foi pour le citer ou pour effacer tout l'onzième livre de son histoire. Au reste, il ne faut pas s'arrêter au nom des Vaudois que l'historien donne aux ennemis des Manichéens : car, outre que, dans notre système, les Vaudois et les Albigeois' avaient la même doctrine et n'ont fait qu'un seul et même corps sous des noms différents, etc. » Hist. de la Rel. des Êgl. réf., t. 1, p. 152. Basnage suppose hardiment ce qui est en question.
2. Quant au livre d'Ébrard de Béthune (Antihaeresis) qui est évidemment dirigé contre des hérétiques dualistes (Bibl. PP., t. IV, part. I), le nom des Vaudois s'y trouve deux fois. Mais dans le premier des deux passages (chap. n), Bossuet pouvait justement répondre à Basnage qu'il avait été intercalé par Gretser qui, de sa propre autorité, a intitulé : Adversus Waldenses les trois traités d'Ébrard, d'Érmengaud et de Bernard de Fontcaud qu'il publia en 1614 (cf. Hist. des Var., 1. XI, n° xlvi, et plus haut, page 237, note 3, sur les préventions de Gretser). C'est le sentiment des éditeurs d'Ébrard postérieurs à Gretser (cf. Bibl. PP., t. IV, part. I, p. 1086, où le mot est entre crochets); et Basnage lui-même, au foud, est tellement de cet avis qu'il essaie, nous l'avons vu, par un raisonnement plus sophistique que scientifique, de tirer à lui ce texte, lors même qu'il ne serait pas authentique. (Cf. plus haut, p. 393). — Quant au second passage où les Vaudois, qu'Ébrard appelle Vallenses (et non Waldenses) ou Insabbat a ti , sont désignés (cap. xxv, Contra eos qui dicuntur Xabatali : Quidam autem qui Vallenses se appellant eo quod in V aile lacrymarum maneant , etc.), ils sont ici très nettement distingués, — ainsi que Bossuet l'avait remarqué lui-même (1. XI, n° lui), — des hérétiques anonymes desquels Ébrard vient de réfuter abondamment un grand nombre de dogmes et de pratiques où le Dualisme est flagraut.
3. Basnage, Hist. de la Rel. des Égl. réf., t. II, p. 196. — Les adversaires de Bossuet se fondent en particulier sur ce que dit Renier du nombre des Cathares qu'il estime être quatre mille seulement, dans toutes les Églises d'Orient et d'Occident. De quel droit, demande Jurieu, « M. de Meaux leur a-t-il agrégé deux ou trois cent mille Albigeois? » (Lett. Past., t. III, 1. x, p. 220-
Comment expliquer, dans cette supposition, que ce soit de ces Manichéens épars et impuissants que paraissent s'inquiéter le plus les auteurs catholiques du temps de la Croisade des Albigeois? Ils formaient donc probablement une masse importante ; et , sans cloute , celle-là môme dont l'extension et le succès1 avaient enfin provoqué l'effroi de l'Eglise et les foudres papales.
Peut-on admettre, d'autre part, comme le voudrait Basnage, que les Albigeois, contre qui l'Eglise arma les catholiques, soient précisément, sous un autre nom, les Vaudois? Peut-on soutenir que ce formidable effort de répression, qui fut la croisade albigeoise, ait été dirigé par Innocent III contre des hérétiques aussi modérés et aussi peu dangereux pour l'établissement orthodoxe que l'étaient alors les Vaudois2? Il est vrai que Basnage, sentant l'objection, grossit gratuitement l'hérésie des disciples de Waldo : il se refuse à les croire aussi peu éloignés de l'Eglise romaine que Bossuet le prétend, et contrairement à ses habitudes, l'auteur protestant accuse le catholique d'avoir évité en cette occasion, par un machiavélisme raffiné, de noircir suffisamment les sectaires dont il parle3. Mais Basnage se heurte là au faisceau serré de textes clairs et bien choisis que Bossuet avait réunis en vue de déterminer le caractère exact de l'hérésie vaudoise ; et la meilleure preuve qu'il reconnaît la valeur
221.) Mais il est reconnu que Renier n'a évalué dans cet endroit, — comme Bossuet l'avait supposé, — que le nombre des Cathares proprement dits, c'està-dire des initiés ou Elus. Cf. Sciimidt, t. Il, p. 96.
1. Sur l'extension de la secte cathare dans le Midi de la France, voir Sch.midt, t. I, p. 55, 66-86, 99 sqq., 102, 189, 194, 196, 198-201, etc.
2. « Ces Vaudois , proche d'AIbi, qu'on persécute et qu'on massacre sont les Albigeois pour lesquels nous disputons. » Basnage, Hist. de l'Éyl., t. II, p. 1415.
3. Hist. de la Rel. des Égl. Réf., t. I, p. 262 sqq.; 289-290; Hist. de YÊgl., t. II, p. 1421. (Cf. Allix, Ancient Churches of Piedmont, p. 158, 186.) Mais Basnage n'apporte en cet endroit, outre le texte si contestable et si contesté d'EBRARD de Bétiiune (cf. plus haut, p. 393 et p. 416, n. 2) que Paul-Émile, historien du quinzième siècle. C'est peu, en présence des preuves nombreuses de Bossuet (cf. Hist. des Var., I. XI, nos xlvii ù lvi, q°* i.xxi sqq.) Il est vrai qu'il se réclame de l'avis conforme de Gretser, de Mariana, etc. Cf. plus haut, p. 237, u. 3, et p. 416, n. 2.
de ces arguments , c'est que , contre le principe même de sa propre thèse, il adopte le plan de Bossuet séparant, dans l'onzième livre , les Albigeois des Vaudois 1. Pour se conformer à son système , il devrait confondre dans son histoire deux sectes qui, selon lui, avaient été confondues dans la réalité : il les distingue constamment au contraire, et traite de chacune d'elles à part.
Donc la seule vraisemblance autorisait Bossuet à soutenir que ces hérétiques d'Albi , de Toulouse, de Carcassonne, d'Agen 2, ces « hœretici » sans autre épithète 3 que poursuivit si cruellement, à l'instigation de l'Eglise, le pouvoir séculier, sont précisément ceux que les chroniqueurs et les théologiens catholiques du temps représentent comme attachés à des croyances visiblement inspirées par les principes du Dithéisme. Et sur ce point précis du caractère dualiste de la religion albigeoise, ce n'est pas seulement de son vivant et sous les yeux de ses contradicteurs, un peu confus, que la découverte de documents nouveaux commença déjà, nous l'avons vu, à donner raison à Bossuet4. Les recherches continuées depuis lors et jusqu'à nos jours par des érudits plus éclairés et plus impartiaux qu'il ne pouvait l'être lui-môme5, n'ont fait que confirmer de plus en plus toutes ses déductions, — dans les endroits où il était soutenu par des textes soli-
1. Il s'en aperçoit lui-même et s'en excuse. «Nous suivons par complaisance l'ordre que M. de Meaux a suivi en séparant les Albigeois des Vaudois. » Hist. de l'Église, t. II, p. 13SG. « Si nous les distinguons dans ce traité, ce n'est que pour suivre la méthode que M. de Meaux nous a prescrite et parce que les Albigeois ont paru quelque temps avant les Vaudois. » Hist. de la Rel. des Egl. Réf., t. I, p. 152.