CHAPITRE QUATRIÈME
contre les Guises était fomentée et en partir excitée par les protestants, qui n'oubliaient rien de ce qui pouvait aigrir les esprits \ »
La Conjuration d'Amboise n'est pas seulement ce que les historiens avaient coutume d'en faire : la coalition hétérogène et anonyme des mécontents du peuple, de la noblesse et des gens de guerre. Un « mécontentement » plus redoutable que tous ceux-là, plus tenace surtout, groupait et ralliait autour de lui, pour en profiter2, tous ceâ griefs impuissants : c'était l'impatience irritée de ce « peuple réformé », répandu à ce moment par toute la France 3, et qui, cruellement persécuté dans les dernières années d'Henri II, vit avec désespoir, dès la fin de 1559, que rien n'était changé et que les gouvernants nouveaux ne lui feraient pas la vie douce1. Le « Bien public, » cette
1. llist. de France, ibid.. p. 484. — Ibid., p. 479 : « ... Mais ce qu'il y avait le plus à craindre était le parti protestant, hardi, entreprenant et aigri par les supplices, qui semblait n'attendre qu'un chef pour se déclarer. » — Cf. D'Aubigné, Hist. univ., t. I, p. 89 : « Tout résonnait d'invectives... Ce qui partageait les esprits, et les eût la plupart ameutés à purger la cour et l'État de la maison de Guise, sans que (si ce n'est que) les prêcheurs travaillèrent à rendre la passion de religion la principale. »
2. « Les Églises de France... délibérèrent de se rendre entre les bras des princes du sang, comme pères tuteurs et conservateurs de l'innocence des pauvres affligés. Et, afin de les émouvoir à les prendre en leur protection et sauvegarde, on conclut de leur remontrer la maladie être commune entre eux et les dits princes. » Régnier de La Planche, éd. Mennecbet, t. I, p. 288-289. L'initiative appartient donc, d'après cet historien, aux « Églises ». Cf. la lettre célèbre d'HoT.MAN à Bullinger (2 sept. 1559) dans Ruble, t. H, p. 45 : «... Si scires quam acriter sit admonitus (Antoine de Bourbon), quae conditiones illi ohlatae s\nt, quanta subsidia delala... » Ce n'est pas Antoine de Bourbon qui suscite les protestants, ce sont eux qui le poussent, qui le paient. Voir aussi Castelxau, collection Michaud et Poujoulat, t. IX, p. 413.
3. En « nombre effréné », dit François II, dans une lettre à l'évêque d'Acqs (dans Ciiarrière, Négoc. de la France dans le Levant, t. II, p. 608.)
4. « Ce dur traitement [d'Anne du Bourg] apprit aux particuliers à désirer le changement et à chercher un chef. » D'Aubigné, Histoire universelle, t. I, p. 91. — Voir le Mémoire de ce qui a été dit et représenté au roi catholique pur Mgr l'Évêque de Limoges, 1560 (Négociations sous François II, par Paulin Paris, t. II, p. 591, 593, Documents inédits de l'Histoire de France). Ce qui prouve l'importance de ce mouvement, qu'on a quelquefois atténué, ce sont ses suites ; l'agitation continua après la découverte et la punition du complot (ibid.. p. 639, et passim.) En octobre 1560, un nouveau mouvement était sur le point d'éclater (p. Gi6, note de Fontanieu.) — Les protestants ne se cachaient pas pour en revendiquer la responsabilité avec orgueil (Brantôme, éd. Lalanne, t. IV, p. 363-364).
fois encore, ne fut qu'un prétexte utile aux meneurs pour recruter des adhérents ; et la haine qu'on afficha contre les Guises se fût tout aussi bien attachée au ministre quelconque, qui aurait, à ce moment, continué de persécuter une religion dorénavant lasse de souffrir et résolue à vivre libre1. Aux yeux de l'histoire impartiale, comme aux yeux de Bossuet, la Conjuration d'Amboise est l'acte décisif par lequel la multitude des Calvinistes français, dont l'organisation en Églises est complète, et qui vient, dans le premier des Synodes nationaux, de prendre conscience de son unité et de sa force, lait l'essai, contre un gouvernement faible, de cette force jusqu'alors inactive et timide, et somme la royauté de lui accorder bon gré mal gré une place clans l'Etat2.
Sur la première guerre civile, les vues de Bossuet ne sont pas moins justes, dans leur apparente étroitesse. Celles des causes de cette guerre que ses critiques lui font un crime d'avoir méconnues, n'exercèrent en effet qu'une pesée minime' sur les événements. Ce ne fut pas le mas-
1 « Postquam... rex Francisais inauguratus fuit, Guisii, novi Régis, vro'pter reqinam Scotiae illius uxorem ipsorumque neptem avunculi, maximamque ideo apud illum authoritatem consenti niiul tum omit ère videbantur quo sibi dignitatem augerent ; alios vero, ad quos rerum administratio, in hac potissimum Régis adoleseentia , pertmebat a Rege quam maxime passent, removerent... Sed haec illorum potentia m Ecclesiae permciam maxime armabatur. Persecutio ergo, quae admirabih illo Hennci régis casa desitura videbatur, vehemealius quam antea instaurata est... llaque capitale sibi in Christianos bellum indictum Guisii existimabant. » Rerum m Gallia ob religionem gestarum libb. m, t. I, p. 26. « Les protestants de France se mettant devant les yeux l'exemple de leurs vois.ns... se voulaient rendre es plus forts, pour avoir pleine liberté de. leur religion, » et « n avaient d autre but et intention que d'exterminer la maison de Guise » laquelle les voulait « ruiner et rabattre », et « donner l'autorité aux Princes du sang... et a la maison de Montmpreocy et de ChUillon, en espérance d'en être supportes, comme celait leur principal? fin. » Castelnau, Mémoires, éd. Michaud et Poujoulal, t IX p 414-415, 417, 419.
' 2 GfGH. Paillard, Étude sur la Conjuration d'Amboise (Revue historique 1880 t 111); R. Dareste, art. sur Hotman (Ibid., 1876, t. II); Franklin, Éludé sur le 'Supplice d' Anne du Bourg, dans la réimpression des Scènes historiques de Tortorel et PÉRissw; etc. D'autres écrivains (protestants) comme Lotterot'h, La Réforme en France pendant sa première période Delaborue,
Vie de Coligny, effacent plus que de raison le ^té purement religieux de la Conjuration d'Amboise. Cf., sur cette disposition, plus haut, p. 2d7-261,2G5-^oo.