‹ Bossuet, historien du protestantismeChapitre 64 sur 327 · Oraison funèbre de Marie-Thérèse, première partie · texte numérisé non relu

Oraison funèbre de Marie-Thérèse, première partie

rien, il agit, par une heureuse inconséquence, comme s'il était de l'avis de ces libres penseurs. Sans doute, à part lui, il croit fermement que la Providence ne s'occupe pas seulement dans l'ensemble, et, pour ainsi dire, en gros, des affaires du monde, mais bien qu'elle ordonne les plus petites choses comme les plus grandes. Toutefois cette croyance mystique ne l'empêche pas d'avouer que les choses humaines sont tellement liées entre elles, qu'elles peuvent, à la rigueur, s'expliquer toutes seules. Il admet que l'intelligence de l'homme, même sans l'aide de la foi, peut se rendre compte de la suite des événements particuliers et trouver, la plupart du temps, dans ce qui a précédé, la raison de ce qui a suivi : il comprend que, par conséquent, l'histoire doit étudier les faits sociaux en eux-mêmes et dans leurs rapports mutuels, sans se préoccuper de la volonté supérieure et mystérieuse qui se cache derrière eux. Mais il faut citer ses propres paroles :

« Dieu a voulu, » dit-il, « que le cours des choses humaines eût sa suite et ses proportions ; je veux dire que les hommes et les nations ont eu des qualités proportionnées à l'élévation à laquelle ils étaient destinés, et qu'à la réserve de certains coups extraordinaires, où Dieu voulait que sa main parût toute seule, il n'est point arrivé de (/rond changement qui n'ait eu ses causes dans les siècles précédents. Et comme, clans toutes les affaires, il y a ce qui détermine à les entreprendre et ce qui les fait réussir, la vraie science de l'histoire est de remarquer dans cita que temps ces secrètes dispositions qui ont préparé les grands changements et les conjonctures importantes qui les ont fait

arriver Il ne suffit pas de regarder seulement devant

ses yeux.... Qui veut entendre à fond les choses humaines doit les reprendre de plus haul et il lui faut observer les inclinations et les mœurs, ou, pour tout dire en un mot, le caractère tant des peuples dominants en général que des princes en particulier, et enfin de tous les hommes extraordinaires qui, par l'importance du personnage qu'ils ont

eu à faire dans le monde, ont contribué en bien ou en mal au changement des États et à la fortune publique \ » On ne saurait mieux définir la vraie méthode de l'histoire, et c'est celle que, dans ce bel ouvrage, Bossuet applique. Après avoir commencé par poser, au début de chacune des parties du Discours, les idées générales que lui inspire, sur l'ensemble de l'histoire ancienne, sa conviction religieuse, il borne là et suspend provisoirement l'usage de la foi ; il se réduit de lui-même à n'employer que les moyens profanes d'observation et de déduction dont un incroyant pourrait faire usage, dont un païen comme Polybe lui donne l'exemple ; il traite l'histoire par la raison seule, et ce n'est qu'à la fin de son ouvrage qu'il croit devoir « rappeler les choses à leurs principes » et « rapporter » les faits historiques « aux ordres de cette sagesse éternelle dont ils dépendent. » 11 ouvre son histoire et il la conclut en chrétien; dans l'intervalle, il se borne à la faire en savant2.

Au reste, dans le même temps, c'est-à-dire entre 1680 et 1688, un des traités de théologie composés par Bossuet, la Tradition défendue sur la communion sous une seule espèce, nous fournit l'occasion de prendre sur le fait, et dans un détail curieux, l'éducation scientifique que les nécessités de la controverse et de l'histoire religieuse l'obligent à se donner à lui-même.

L'Eglise catholique a-t-elle le droit de n'administrer la communion aux fidèles que sous l'espèce du pain ? C'était là, nous l'avons déjà vu3, l'un des articles de la con-

1. Part. III, ch. ii, p. 4r>i-i55. — Cf. un peu plus loin : « Encore qu'à ne regarder que les rencontres particulières la fortune semble décider de l'établissement et de la ruine des empires, à tout prendre il en arrive à peu près comme dans le jeu où le plus habile l'emporte à la longue. »

2. Ceci est peut-être vrai d'un certain nombre d^ouvrages composés dans les deux derniers siècles par des auteurs même fervents chrétiens. Cf. Sorei. {Montesquieu, p. 69), à propos des Lois civiles de Do.mat (1689) : « Il suffirait de transposer quelques termes pour que ce livre, tout humain dans la réalité, se dépouillât de son voile théologique. »

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