‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 1 sur 130 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

«dominé par Louis XIV à Févéché de Meaux, le 2 mai 1681, Bossuet fut préconisé par Innocent XI, le 17 novembre suivant. Il avait prononcé peu de jours auparavant, 9 novembre 1681, le célèbre discours sur l'unité de l'Église pour l'ouverture de la fameuse assemblée de 1682, à laquelle il prit une part si importante. Retenu par les travaux de l'assemblée pendant la fin de 1681 et le commencement de 1682, il ne put faire son entrée à Meaux que le 7 février.

« A l'époque où il lui fut confié, le diocèse était moins étendu qu'il ne l'est actuellement : il ne comprenait guère que les arrondissements de Meaux et de Coulommiers... La fin de la première année fut occupée par diverses affaires et les visites de sa ville épiscopale. Les visites du reste du diocèse ne commencèrent qu'au mois de mai 1683(1).»

Grâce à de précieux fragments, malheureusement trop courts, nous pouvons nous représenter les visites pastorales de Bossuet. Voici quelques extraits de ces procès verbaux :

Coulommiers. — Le même jour (10 janvier 1685), mon dit seigneur a communié dans l'église de la paroisse les enfants

(1) Revue Bossuet (25 avril 1900).

2 BOSSUET. — GHAP. IX

qu'on avait instruits pour leur première communion, auxquels il a fait une exhortation avant et après la communion... le dimanche 14... il a reçu l'abjuration du nommé Le Menuisier, cordonnier, et ensuite la procession a été faite, où monseigneur a porté le Saint-Sacrement... Et tous les jours, après le repas, monseigneur résolvait les cas de conscience qui lui étaient proposés tant par les missionnaires que par autres qui le consultaient.

Parmi les « missionnaires » qui l'accompagnaient dans ses premières visites, relevons les noms de « MM. les abbés de Fénelon et de Langeron ».

Saint -Etienne- de -Condé. — Ledit jour (7 juin 1683), M. l'abbé de Langeron, qui avait fait le catéchisme les deux jours précédents sur les matières que mon dit seigneur lui avait prescrites, l'a fait sur le sacrement de l'Eucharistie, mon dit seigneur y a interrogé plusieurs enfants...

Étrepilly. — Mon dit seigneur, assis dans un fauteuil préparé sur le marchepied de l'autel, a parlé au peuple et leur a fait connaître que de tout temps ils étaient accusés de n'être pas assidus aux offices divins... de passer les fêtes et les dimanches au jeu des cartes et dans les cabarets... et les a derechef exhortés à changer de vie, et leur a déclaré qu'autrement il se servira de l'autorité temporelle et spirituelle que Diau a mise en ses mains pour les faire venir à résipiscence et a enjoint à Lebeuve, procureur fiscal, de tenir la main à l'exécution des ordonnances de police...

Mesnil-La mulet. — Le 29 (décembre 1686) mon dit seigneur a célébré la sainte messe. Environ trois cents personnes ont été communiées, et pendant qu'il tenait le ciboire à la main, monseigneur entretint tout le peuple de l'amour immense que Dieu avait pour les hommes... Puis... a confirmé environ deux cents personnes et prêché...

Coulommiebs. — Le 25 avril 1688... mon dit seigneur est monté en chaire, revêtu de pluvial et de mitre, et a fait un sermon sur la grâce pascale... Sur le soir mon dit seigneur B'étant transporté chez les religieuses, a fait réciter le catéchisme en sa présence, étant à la grande grille du chœur, par

les pensionnaires de tout âge... et le reste de la soirée il a donné audience aux religieuses.

Notre-Da:\ie du Chêne (juin 1688). — Environ huit heures du soir, à la fin du travail de la campagne, mon dit seigneur est monté en chaire et a fait le sermon.

Filles charitables (juin 1688). — Mon dit seigneur a fait... un discours fort touchant sur la croix qu'il tenait en ses mains, après lequel toutes les sœurs la sont venues baiser entre les mains de mon dit seigneur.

Faremoutiers (23 novembre 1693). — Aurait été faire la visite des lieux réguliers et cellules des deux dortoirs de la dite maison. Ce faisant, il aurait trouvé sœur de Saint-Gabriel, religieuse dudit monastère, impotente, dans sa cellule, à laquelle il aurait donné les avis nécessaires en particulier.

Eebais (avril 1696). — Monté en chaire, aurait expliqué la nature et les effets du sacrement de confirmation, et, attendu la petitesse de ladite église de Saint-Jean et le grand nombre des enfants à confirmer, il les aurait fait conduire dans la grande cour du château et là il les aurait confirmés, environ au nombre de six cents.

Faremoutiers (25 avril 1696). — La sœur Lebègue, dite de Sainte-Barbe, religieuse converse de l'abbaye, malade à l'extrémité, ayant désiré recevoir le saint viatique de la main de mon dit seigneur, il le lui aurait administré.

Nos extraits ne nous donnent rien pour les années

1697, 1698, 1699, 1700. L'affaire du quiétisme en 1697,

1698, l'érysipèle de 1699, et ensuite une santé ébranlée rendirent plus rares les visites pastorales.

Coulommiers (18 octobre 1701). — Mon dit seigneur... profitant des bons intervalles de santé, aurait été faire sa visite à Coulommiers...

Dammartix. — Mon dit seigneur, voulant ériger en ce heu... un hôpital général par lui-même, s'y est transporté... le samedi 29 octobre 1701...

4 i; OS SIM' T. — CHAI». IX

Mitry. — Le même zèle aurait fait aller mon dit seigneur l'évêque à Mitry pour finir l'établissement d'un hôpital semblable... le 17 novembre 1701.

Citons enfin quelques lignes d'une note de Ledieu annexée aux procès-verbaux des visites pastorales.

Il prêcha encore dans sa cathédrale le jour de la Toussaint 1701, comme il avait fait pendant toute sa vie, mais il ne l'osa faire à Noël suivant par ménagement, quoi qu'il ait fait la plus grande partie de l'office.

Pendant le carême de 1702, il a été en visite à Jouarre et a assisté à la mission faite par les Pères de l'Oratoire, où il a fait lui-même une grande exhortation... Le 2 avril 1702... il a fait dans sa cathédrale un grand sermon pour l'ouverture du jubilé... Il assistait aussi à toutes les processions, à la tête de ses chanoines, quoique la saison fût fort fâcheuse. Le jour de Pâques... il fit encore la prédication... dans sa cathédrale, après avoir célébré la messe pontificale.

Le mardi de Pâques il a été coucher à Jouarre ; et le mercredi... il a donné la confirmation à douze cents enfants de Jouarre et des environs... et le soir (du jeudi) il est allé coucher à Rebais pour y conclure une autre mission...

Le 10 juin il a fait à Meaux, dans sa chapelle, une ordination générale... Dimanche, 18 juillet, il a fait un grand sermon dans sa cathédrale, des plus édifiants de sa vie...

Mardi, 5 septembre 1702, il a tenu un synode, il y a prêché à l'ordinaire; mais il n'a pas prêché dans sa cathédrale à la Toussaint. Il était alors tout occupé de la réfutation et condamnation de M. Simon, pourquoi il alla passer à Paris l'hiver 1702 sans revenir à Noël même.

Ces quelques notes concrètes nous échurent mieux que tous les panégyriques sur le dévouement épiscopal de Bossuet. Comme tous ses autres devoirs, il avait pris très au Bériéux son devoir d'évêque. Ilien n'était petit pour lui. Il avait travaillé comme un régent de collège à, l'éducation du dauphin. .Nous le verrons bientôt donner iulas- Bablemenl à de simples religieuses tout son temps et tout son génie.

Il semble que Bossuet ait résidé la plus grande partie de l'année dans son diocèse : à Meaux, où il avait pour demeure un beau palais qui existe encore, et surtout à Germigny. « Germigny n'est qu'un petit village, à deux lieues de Meaux : c'est là qu'était la maison de campagne de l'évêque. Cette maison, sur le bord de la Marne, avec une terrasse qui pouvait servir de promenade le long de la rivière, est aujourd'hui détruite; mais nous savons qu'il y avait un -beau parc, avec des arbres magnifiques, de larges allées, des bassins alimentés par des fontaines. Pour aménager ces eaux, le grand Condé avait même mis à la disposition de Bossuet son fontainier, qui avait, sans doute, reproduit, en petit, à Germigny, quelques-unes des merveilles de Chantilly.'.. Ces eaux étaient, pour Bossuet, un grand sujet de satisfaction. Il avait dépensé, pour la conduite de ses fontaines et pour les rendre plus abondantes, plus de 10 000 livres (1). »

H faisait néanmoins de fréquentes apparitions et des séjours plus ou moins longs à Paris. « Ses fonctions de premier aumônier de la dauphine, puis de la duchesse de Bourgogne, et, à partir de 1697, ses devoirs de conseiller d'État, l'obligent de paraître de temps en temps à Versailles, à Paris. Dans la capitale, les bibliothèques, les savants, les érudits l'attirent pour la composition de ses ouvrages ; il y voit les hommes d'Église pour les affaires religieuses du temps. Meaux est si près de Paris : son carrosse... chargé habituellement de livres pour occuper le temps du voyage, l'y amène en quelques heures. Ces séjours fréquents... dans la capitale entraînaient la nécessité d'y avoir un pied -à-terre, un chez-lui, où il pût trouver la liberté et le calme indispensables à la continuation de ses travaux, avec une bibliothèque bien garnie et la facilité de recevoir... Aussi, depuis l'époque où il fut précepteur du dauphin jusqu'à sa mort, il eut toujours à Paris un domicile, un hôtel qu'il louait... De 1671 jusqu'au commencement de 1682, il prit à bail, pour 1 900 livres

(1) Druon, Bossuet à Meaux, p. 28, 2d,

par an, la principale partie du grand doyenné de Saint- Thomas- du -Louvre. Devenu évêque de Meaux, il a un secrétaire, un vicaire général et un plus nombreux domestique ; il a carrosse et chevaux ; il.lui faut donc un logement plus vaste. En 1682, il va le chercher sur la place Royale, où habitent les Dangeau, les Duras, les Rohan, etc. C'est actuellement le n° 17 de la place des Vosges, c'est-àdire le deuxième hôtel en venant par la rue des Francs- Bourgeois et en tournant à droite. Puis nous le trouvons installé à la rue Plastrière (J.-J.-Rousseau), non loin de Saint-Eustache, jusque vers 1698, époque à laquelle il paraît s'être transporté place des Victoires, au coin de la rue des Petits-Champs. Il quitta ce domicile en juillet 1702, pour la maison de la rue Sainte-Anne, qui porte aujourd'hui le n° 46. C'est dans cet hôtel, loué le 10 février 1702, que Bossuet vint coucher pour la première fois, le samedi 22 juillet 1702... Il y demeura jusqu'à la fin de juillet et retourna à Meaux le 1er août, mais il y revint dès le 11 septembre, et, sauf quelques séjours à Versailles, il devait l'habiter... jusqu'à sa mort. Grâce au journal de Ledieu, nous le suivons jour par jour, dans cet hôtel, occupé à ses derniers ouvrages, recevant de nombreuses et honorables visites, essayant de reprendre vie par quelques promenades aux Tuileries et, à quelques pas de chez lui, au jardin de l'hôtel Coislin, forcé enfin par le mal de garder la- chambre plusieurs mois, et s'éteignant peu à peu (1). » Germigny, le palais de Meaux, une maison à Paris, Bossuet avait encore son appartement au château de Versailles, qui lui fut laissé jusqu'à sa mort, et, dans Versailles môme, un petit hôtel (sur l'emplacement du n° 4 actuel de la place Hoche) qu'il vendit en octobre 1703 ;'i son neveu, Louis Bossuet.

J'espère qu'on ne trouvera pas ces détails trop longs. Ils nourrissent notre imagination, ils la stimulent et, en même temps, ils la règlent. Si je m'écoutais, après avoir

(1) Ton-, les détails sur « Bossuet à Paris » son! empruntés à un article de M. Levesque (Revue Bossuet, 25 juillet 1904).

énuméré les domiciles de Bossuet, je prendrais, pièce par pièce, l'inventaire de ses meubles qui nous a été conservé. Tout cela est chargé de sens et nous donne, de l'aveu de Brunetière lui-même, ce farouche ennemi des petits papiers, « plus d'un renseignement sur les habitudes et le caractère de Bossuet ». « Si, par exemple, il a dit quelque part qu'il eût perdu la moitié de son esprit à se sentir à l'étroit dans son domestique; et si nous savons qu'il n'a jamais eu beaucoup d'ordre dans ses affaires, on achèvera de s'en convaincre, en inventoriant avec les gens d'affaires ses appartements de Paris, de Meaux et de Germigny (et de Versailles). » Mais, négligeant de plus humbles détails, qu'on veuille bien méditer sur le symbolisme lumineux et touchant qui se dégage des appartements qui, soit à Paris, soit à Versailles, abritèrent les dernières années de Bossuet. Évêque avant tout, nous l'avons vu, et constamment occupé des besoins de son diocèse, néanmoins, ce grand homme ne se résigne pas à vivre loin de la cour et du centre des affaires. Espère-t-il, contre toute espérance, parvenir enfin à un rôle de premier plan? Oui et non, tout à la fois. Il est certainement très sincère, quand il demande à Dieu d'éteindre en lui « jusqu'à la moindre étincelle, l'amour et la complaisance poulies dignités », lorsqu'il veut et croit « attendre uniquement ce qui est promis dans la résurrection des justes à ceux à qui personne n'a rien à rendre sur la terre (1) ». Mais, soit zèle infatigable, soit reste d'une ambition plus ou moins consciente, il reste là, guettant l'occasion qui ne vient jamais, gênant, fatiguant peu à peu par l'excès même de son dévouement les illustres qui daignent encore recourir à ses services. Un jour viendra où Mme de Maintenon. impatientée de rencontrer le vieil évêque dans les galeries de Versailles, dira sèchement de lui : Veut-il donc mourir à la cour?

Un incident menu, mais révélateur, suffirait à nous fixer tout à la fois sur le degré d'importance qu'avait

(1) Lettre à Mme Cornuau, 30 juillet 1697.

alors Bossuet et sur les humiliations qu'il était parfois contraint de subir.

Dans un projet de réponse à Kichard Simon, Bossuet, parlant de l'archevêque de Paris, Noailles, avait écrit ces lignes qui nous paraissent bien innocentes : « On a (Simon) accusé un archevêque si consciencieux, si attentif à s'instruire... » Noailles ne goûta pas ces épithètes et suspendit son imprimatur. '.< Cette Éminence — écrit rageusement Ledieu — est choquée du mot : consciencieux. 11 craint de passer pour un dévot, c'est-à-dire pour un sot... Attentif à s'instruire l'a encore plus choqué. Sans doute, il a pensé qu'on dirait que M. de Meaux veut ici se donner pour le docteur, de qui il a besoin de recevoir instruction. » Bossuet plie docilement devant cette susceptibilité vaniteuse et propose une nouvelle rédaction. « On accuse un archevêque si éclairé, si attentif par lui-même à tous ses devons. » Moyennant ce carton, Son Éminence est satisfaite. Après ce retard ridicule, le livre paraît enfin. Mais, entre temps, les méchantes langues marchaient. Pourquoi ces allées et venues mystérieuses entre l'archevêque de Paris, le censeur Pirot et M. de Meaux. L'archevêque de Keims, qui flaire un petit scandale réjouissant, tourne autour de Bossuet, le questionnant fort « sur le retardement de son ouvrage : d'où venait donc qu'on ne le voyait pas, etc.. Mais inutilement, continue Ledieu, car M. de Meaux ne veut pas

, ni pour l'hon- Noël approche

(1702). « M. de Meaux parle de ne pas aller à Meaux à ces fêtes, pensant que sa présence est ici nécessaire pour la distribution de son livre : il sent la contradiction qu'il espère d'arrêter. » Que de contrariétés, que d'humiliations, que de souffrances 1 J'aurais pu sans peine rapporter d'autres anecdotes du même genre. Mais une suffit.

En regard de ce vieillard avec lequel grands et petits

nont si peu, mettons maintenant un autre évêque,

celui-ci une vraie puissance. La page de Ledieu que je

vais transcrire est incomparable. L'honnête secrétaire avait

pris sur lui toutes les épreuves de son maître et il en était

qu'on parle du carton, ni pour son honneur, ni pour l'honneur du cardinal ». Est-ce fini? Pas encore.

BOSSUEÏ ÉVÊQUE 9

accablé plus que Bossuet lui-même. Le livre de celui-ci ayant paru, Ledieu va le porter au cardinal de Noailles.

Au milieu de son audience remplie d'évêques, de grands seigneurs et de grandes dames, tout le monde debout, et les îvêques mêmes aussi bien que les dames, comme chez le roi ; tout le monde dans un grand respect et plus que chez le roi.

Assurément les choses ne se passaient pas ainsi chez M. de Meaux.

Le silence même était très grand dans les antichambres, où es pauvres prêtres attendaient, le chapeau sous le bras, les ïheveux fort courts et la tonsure faite, en posture de suppliants ou de séminaristes qui vont à l'examen pour les ordres : eur extérieur était beaucoup plus composé qu'à l'église et à 'autel. Les dames que j'y ai vues, entre autres Mme la piïnïesse de Soubise, étaient toutes vêtues de noir, des coiffes sur eurs têtes et la gorge couverte jusqu'au menton.

« M. de Meaux se croit-il le pape français papa gallus? » lisait le pape de Rome, au moment des débats sur le miétisme. Si jamais pareille idée était venue à M. de Meaux, es événements auraient bientôt ramené celui-ci à une vue plus juste. Le pape français, depuis que Mme de Maintenon lui a donné l'investiture, c'est Noailles, le lamentable Noailles. Auprès de ce personnage, Bossuet n'est :ien, presque aussi peu de chose que le chétif chanoine }ui, dans la circonstance, un volume de Bossuet sous le bras, représente Bossuet.

Après la grande salle, on entre dans le grand cabinet où se tient le bureau du secrétaire et autres officiers : là il y avait les chaises pour les expectants et bon feu à la cheminée : on mtre de là dans le grand salon où est la croix archiépiscopale. Les parquets étaient partout frottés et luisants, les vitres claires 3t nettes, les meubles propres...

Le palais de Bossuet était donc plus en désordre. |t il y avait aussi fort bon feu : c'est là où Son Éminence écoute

les dames, les prélats et les puissants de la terre, qui sont tous debout en différents coins...

Chez Bossuet, les grands de la terre s'asseyaient sans doute.

tandis que le cardinal occupe le milieu de la cheminée avec ceux qu'il entretient; les plus distingués d'entre les prêtres se pressent à la porte de ce cabinet pour se faire voir et, quand le cardinal conduit quelqu'un, ils profitent de cette occasion pour dire leur petit mot et recevoir quelque sèche réponse. Pour moi qui n'avais rien à demander, mais au contraire un présent à faire, je n'ai pas laissé d'éprouver le froid de son abord et la sécheresse de sa réponse pour ne pas dire sa gronderie.

H était en vraie conversation inutile avec deux dames, leur parlant fort négligemment, et toujours la tête allant de côté et d'autre de la chambre, sans jamais finir. Ennuyé de perdre mon temps à voir fane des grimaces, je profitai du moment qu'il regarda de mon côté qui était celui de la porte : je m'avançai , lui mis le livre en main en lui faisant un court compliment ; à quoi, sans me dire un seul petit mot de M. de Meaux, il me répondit par cette dureté : Vous m'avez bien pressé, pour me reprocher mes paroles de ma précédente visite, où certainement je n'avais pas tort de lui avoir dit que les imprimeurs pressaient, parce que le livre était demandé et attendu avec impatience par le public... Je me retirai sans répliquer, bien résolu de ne paraître jamais, si je puis, à ce spectacle.

Voilà comment l'ambassadeur de Bossuet — autant dire comment Bossuet lui-même — est reçu à la cour de Noailles. Encore n'ai- je raconté que le chapitre le moins douloureux de cette aventure. Pour ce même.livre contre Simon, Bossuet avait dû céder aussi, non seulement aux corrections méticuleuses du censeur Pirot, mais encore aux exigences du chancelier. Je crois bien que ce dernier avait raison, mais on avouera qu'il est singulièrement dur pour un tel évêque

fer quem religio slelil inconcussa

de modifier un acte pontifical pour obéir aux censeurs laïques. Bientôt, en des circonstances plus ou moins sem-

blables, le cardinal de Noailles tiendra tête à la cour, à Mme de Maintenon et an roi lui-mêm?. Plus docile, parce qu'il est manifestement plus faible et qu'il n'a pour lui que l'autorité de son génie, Bossuet a capitulé sur toute la ligne. Écoutez encore le pauvre chanoine :

J'admire ici la patience, la sagesse et les autres vertus de M. de Meaux... H ne reçoit que de la contradiction de toutes parts : M. le chancelier se présente le premier à son chemin, et enfin, après tout, il l'oblige de réformer son ordonnance (contre Simon) ; M.« Pirot, son admirateur, lui propose mille corrections à faire, dans la suite de l'impression, et enfin il l'oblige de faire un carton sur Maldonat ; le cardinal vient à son tour lui demander une correction... et il l'obtient. Et c'est ainsi que M. de Meaux est payé de ses peines et de son travail... Quel traitement pour un homme de ce mérite (1).

Est-ce à dire que la France de ce temps-là ait méconnu le génie de Bossuet? Non, sans doute. Très certainement, on l'admirait moins que nous l'admirons aujourd'hui, ce qui s'explique d'autant plus aisément que la majeure partie de ses œuvres restait encore inédite. Quoi qu'il en soit, tout le monde le savait grand, mais on savait aussi que son influence était presque nulle, qu'on n'avait que fort peu de chose à craindre ou à attendre de lui. Dès qu'on avait besoin de son prestige ou de ses lumières, on courait à lui. C'est ainsi que Mme de Maintenon, voulant détruire Fénelon, mit M. de Meaux en campagne; ainsi que Noailles pria plus d'une fois M. de Meaux ou de rédiger ou de raccommoder ses propres mandements. Le pauvre grand homme donnait tout et ne recevait en retour que des compliments. Il était sublime, disaient-ils, « leur père », « leur maître », entendez leur instrument, leur théologie vivante, leur secrétaire, mais il n'a commandé vraiment que lorsqu'il était de leur avis. Qui veut se convaincre une bonne fois de l'impuissance de Bossuet n'a qu'à méditer le journal tenu par Ledieu pendant l'assemblée de 1700. Histoire pathétique et lamen-

(1) Ledieu, Journal, t. II, p. 349-354.

12 BOSSUET. — CITAP. IX

table ! Tour à tour stimulé et bridé par ses collègues, le vieil athlète parfois s'emporte et menace de faire un éclat, mais de guerre lasse il finit toujours par capituler.

De là vient peut-être le caractère particulier des écrits composés par lui pendant cette dernière période de sa vie, de là ce plein épanouissement du lyrisme, extatique et agressif, qui couvait en lui, mais qui, jusqu'ici, ne s'était pas donné carrière. Essaie-t-il de gagner par l'impétuosité de son zèle le sceptre que la belle modération de sa maturité n'avait pu conquérir? Ou, au contraire, sentant de plus en plus que le pouvoir lui échappe, se surveille-t-il moins qu'autrefois ? Ou bien encore, est-ce plus simplement, est-ce sa vraie nature qui prend enfin le dessus, nous ne saurions dire. Quoi qu'il en soit, les œuvres de combat vont se succéder, sans relâche, sous sa plume. Il va traiter des écrivains catholiques, des prêtres, des religieux, des évêques, des cardinaux, avec une sévérité, une dureté superbe et fougueuse, qui ne rappelle en rien les ménagements infinis, la fermeté grave et conciliante de ses ouvrages contre les protestants. En même temps, passant avec une aisance souveraine de Fana-thème à l'extase, il va écrire les pages les plus tendres, les plus suavement ardentes et les plus pieuses de toute son œuvre.

Renonçant à grouper par ordre de date les chefs-d'œuvre que nous allons admirer, nous étudierons d'abord les trois fameuses polémiques — contre le théâtre, contre le quiétisme, contre la critique ; puis nous parcourrons les plus belles œuvres de piété. Pour les œuvres de combat, il va sans dire que nous n'avons pas à les apprécier d'un point de vue dogmatique. Bossuet a-t-il eu tort ou raison de poursuivre le Père Caffaro, a-t-il compris le mysticisme fénelonien, a-t-il fait preuve de prévoyance dans sa lutte impitoyable contre Simon? Autant de problèmes qui ne sont pas de notre ressort. Nous ne voulons ici que connaître Bossuet lui-même. Mieux que les livres augustes de sa maturité, mieux encore que les sermons de sa jeu nesse, les œuvres lyriques de ses dernières années vont nous le montrer.

CHAPITEE X

Au premier cercle de l'enfer de Bossuet, nous rencontrons^ un théatin, candide et pieux, le bon Père Caffaro. Celui-ci, dont la gloire ne dépassait guère les limites du petit couvent où il enseignait la philosophie et la théologie, avait écrit, entre deux classes, une lettre latine pour la défense de la comédie. Le théâtre était pour lui ce qu'est pour nous l'Atlantide. H n'y avait jamais mis les pieds. Il avait vu passer quelquefois, dans le parloir du couvent, un brave homme d'auteur dramatique, M. Boursault, dont le fils était théatin. Assurément M. Boursault n'avait pas l'air d'un malfaiteur. M. Nicole avait bien écrit un traité où les amateurs de la comédie étaient voués aux flammes éternelles. Le Père Caffaro avait lu ce livre effrayant, mais, par malheur, le bon Père n'était pas janséniste. A ce farouche M. Nicole, il préférait saint François de Sales et saint Thomas. Philosophe de profession, il se livrait, dans les rues de Paris, à des méditations profondes.

J'ai fait, — écrit-il dans la fameuse lettre qui déchaîna l'indignation de M. de Meaux, — j'ai fait... quelquefois une réflexion qui me paraît assez judicieuse, en jetant les yeux sur les affiches qu'on lit au coin des rues, où l'on invite toutes sortes de personnes à venir à la comédie et aux autres spectacles qui se jouent avec privilège du roi et par des troupes entretenues par Sa Majesté. Quoi ! disais-je en moi-même, si l'on invitait les gens à quelque mauvaise action, à se trouver en des lieux infâmes... il est constant que les magistrats, bien loin de permettre la publication de ces sortes d'affiches, en puniraient sévèrement les auteurs... Il faut donc, concluais-je aisément,

J4 BOSSUET. — C1IAP. X

que la comédie ne soit pas si mauvaise, puisque... elle se joue avec le privilège d'un prince qui gouverne ses sujets avec tant de sagesse et de piété : qui n'a pas dédaigné d'y assister luimême.

Si quelque âme innocente me lit, je crois devoir l'avertir qu'il se glisse un sophisme dangereux sous le raisonnement du théatin. Mais nous n'avons pas à dogmatiser.

Le Père Caffaro faisait une autre réflexion, plus captieuse encore, et sur laquelle on ne peut que regretter que M. de Meaux ait oublié de s'expliquer.

Tous les jours, à la cour, les évêques, les cardinaux et les nonces du pape ne font point de difficultés d'y assister (à la comédie) et il n'y aurait pas moins d'impudence que de folie de conclure que tous ces grands prélats sont des impies et des libertins, puisqu'ils autorisent le crime par leur présence.

Sophistique ou non, le raisonnement repose sur un fait certain. Pour montrer à Mlle Deshoulières qu'il n'était pas homme de cour : « Je ne suis de ce monde, lui écrivait Fléchier, que parce que j'y habite... On ne me voit ni aux répétitions du ballet, ni aux assemblées qui se font ici presque tous les jours : je ne pense même pas à ces divertissements (1). )) 11 est certain que Bossuet ne se faisait pas scrupule d'assister à la comédie.

Mais, comme il convient à un philosophe, le Père Caffaro n'était pas à court d'arguments. Les interrogations posées par lui à ses pénitents ne l'avaient pas convaincu « de cette grande malignité qu'on attribue à la comédie ».

Tous ceux à qui l'on demande quel mauvais effet elle a pu faire sur leur esprit et sur leur cœur répondent absolument qu'elle n'y en a fait aucun... et qu'ils ne vont au spectacle que pour y passer deux heures employées à un plaisir plein d'esprit et d'agrément.

Ce n'est pas que le Père Caffaro n'eût jamais entendu parler du péché originel, du devoir où nous sommes de

( 1 ) Fabre, Correspondance de Fléchier avec Mlle Deshoulières, p. 1 26,

BOSSUET ET LE THEATRE l.j

réprimer nos passions et, par suite, de ne pas nous exposer à les faire naître. Mais, en vrai scolastique, il se défiait des généralisations éloquentes et voulait se tenu' « dans l1 exacte précisiou ».

Tout cela, dit-il encore, est vrai et magnifique dans la bouche d'un orateur qui ne peut trop inspirer d'éloignement pour le vice, ni trop en faire redouter jusqu'à la moindre occasion. Mais, dans l'exacte précision, quelle différence n'y a-t-il point d'une action et d'une parole qui peuvent par hasard exciter les passions d'avec celles qui les excitent en effet?... Pour ces actions et ces paroles qui peuvent par hasard exciter les passions, il n'y aurait rien de plus outré que de les condamner. Et comment le pourrait-on faire à moins de fuir dans les déserts pour les éviter? On ne peut faire un pas, lire un livre, entrer dans une église, enfin vivre dans le monde, sans rencontrer mille choses capables d'exciter les passions. Faut-il que, parce qu'une femme est beUe, elle n'aille jamais à l'église, de peur d'y exciter la passion d'un libertin? Que les grands de la cour et les magistrats quittent un éclat qui est de leur bienséance, et peut-être de nécessité, de peur de faire naître de l'ambition ou du désir pour les richesses !... Toutes les histoires, sans excepter même l'Histoire sainte, ne se servent-elles pas de paroles qui expriment les passions, et qui rapportent des actions éclatantes dont elles ont été la cause? Sera-ce un crime de lire l'histoire parce qu'on y peut trouver une occasion de tomber?...

Telles sont les idées principales de la malheureuse lettre latine qui, mise en bon français, qui, dûment traduite et embellie, parut, en 1694, servant de préface apologétique à une édition du théâtre de Boursault. Comme il est assez évident, lorsqu'on lit cette lettre de sang-froid, et comme le Père Caffaro l'a fort bien dit lui-même dans sa rétractation, l'auteur de la lettre n'avait aucunement le dessein de défendre toute espèce de spectacle.

Je m'étais fait, écrit-il, une idée métaphysique d'une bonne comédie et je raisonnais là-dessus, sans faire réflexion que, dans la théorie, bien souvent les choses sont d'une manière, lesquelles dans la pratique sont d'une autre.

En fait de pièces modernes, il n'avait lu ni Molière, ni Racine, et ne connaissait que quelques comédies de Bour-

sault,

de celles qui sont plaisantes, dans lesquelles à la vérité je n'ai pas trouvé beaucoup à redire.

Oncques de sa vie, il n'avait vu, même au confessionnal, de comédiens, ni de comédiennes, et il avait cru naïvement ce que Boursault lui avait dit là-dessus.

On en a vu et connu qui, hors du théâtre et dans leur famille, menaient une vie exemplaire; et vous m'avez dit vous-même que tous en général prenaient sur la masse de leur gain de quoi faire des aumônes considérables... Je doute qu'on puisse dire la même chose des personnes zélées qui parlent si haut contre eux.

Du reste, la conclusion de la lettre ne laissait aucun doute sur la candeur et l'honnêteté de Caffaro.

Tant qu'on ne donnera au public que des comédies comme celles que vous m'avez fait l'honneur de soumettre à mon jugement, il n'y aura ni crime à les faire, ni crime à les représenter, ni crime à les voir, avec la modération et les autres circonstances que nous avons remarquées.

Quoi qu'il en soit des intentions et de la doctrine du théatin, son opuscule fit un petit scandale. Bossuct le lut, prit feu, et écrivit à l'auteur la lettre foudroyante que l'on va mettre sous les yeux du lecteur. Caffaro n'était pas homme à tenir tête à un si redoutable adversaire. Il se fit petit, demanda pardon, rétracta tout ce qu'on voulut. Ici se pose un menu problème dont la solutionmc dépasse.

Si vous ne m'écoutez pas, lui avait dit Bossuet en terminant sa lettre, j'appellerai des témoins et j'avertirai vos supérieurs : à la fin, après avoir épuisé toutes les voies de la charité, je le dirai à l'Eglise et je parlerai en évêque contre votre perverse doctrine.

Page 1