REGRETS DE JEREMIE DE N'ÊTRE AU MONDE QUE POUR ANNONCER DES MALHEURS
Un des effets les plus remarquables de la douceur et de la bonté de Jérémie, c'est le regret qu'il avait de n'avoir à annoncer que des malheurs à ses citoyens et à ses frères. « Ma mère, disait-il, malheur à moi. Pourquoi m'avez- vous enfanté, homme de querelle que je suis, homme de discorde par toute la terre? » Je suis séparé de tout commerce, « je ne prête à personne et personne ne me prête ; ils me chargent tous de malédiction ». Et encore, avec le transport d'un cœur outré : « Maudit soit
== MEDITATIONS SUR L EVANGILE = 26o
o joui* où je suis né... Maudit l'homme qui a annoncé à mou )ère : « Il vous est né un fils », et qui lui a donné cette joie rompeuse... Que ne m'a-t-il plutôt donné la mort dans le sein le ma mère, en sorte qu'elle me fût un sépulcre, ou que ne lerneura-t-elie grosse éternellement sans enfanter? Pourquoi uis-je sorti de ses entrailles, pour ne voir que peine et douleur it passer tous les jours en confusion? »
Ce qui lui causait ces transports, c'est qu'il voyait que ses u'ophéties ne faisaient qu'accroître les péchés du peuple. Dieu ui mettait dans la bouche des paroles pressantes, comme si e mal allait arriver et après, se ressouvenant de ses miséri- :ordes et de sa longue patience, il attendait de jour en jour son >euple à résipiscence. Ce peuple ingrat abusait de ses bontés st insultait à Jérémie en lui disant : « Où est la parole de Dieu me vous nous annoncez depuis si longtemps? Qu'elle vienne lonc. » Le saint prophète s'en plaignait avec amertume : « Seigneur vous m'avez trompé ! Quelle merveille que vous ayez )révalu contre moi! J'ai été en dérision à ce peuple tout le ong du jour. Tous m'insultent et se moquent de mes prédicions, parce que je ne fais que crier iniquité et malheur et vériable ravage, et cependant il n'arrive rien, et la parole du Seigneur me tourne en dérision et en opprobre. Et j'ai dit en moinême : « Je ne veux plus me souvenir du Seigneur ni prophétiser m son nom, ni exposer sa parole à la moquerie et aggraver 'iniquité de ce peuple. Mais « vous êtes toujours le plus fort », ;ette parole que je voudrais retenir dans mon cœur, y a été un )rasier ardent, elle s'est renfermée dans mes os ; les forces me nanquent et je n'en puis plus soutenir le poids, il faut qu'elle lorte. » Dieu prévaut de nouveau sur le saint prophète, et après ;es agitations, il faut qu'il cède.
Les âmes prophétiques qui sont sous la main de Dieu reçoivent les impressions de sa vérité, qui leur causent des mouvements me le reste des hommes ne connaît pas. Deux vérités se prélentent tout à tour à Jérémie : l'une, qu'il fallait annoncer au )euple tout ce que Dieu ordonnait, quelque dur qu'il fût, et moi qu'il en coûtât, car il est le maître, et qu'il fallait prendre )Our cela un front d'airain ; l'autre que prophétiser à un peuple |ni se moquait de la prophétie, à cause que l'effet n'en était )as assez prompt, loin de le convertir, c'était non seulement iggraver son crime et augmenter son supplice, mais encore ;xposer la parole de Dieu à la dérision et au blasphème. Dans es endroits qu'on vient de voir, Dieu lui imprime cette dernière
266 ===== 130SSUET. — CHAP. Mil
vérité d'une manière si vive, qu'il ne peut dans ce moment être occupé d'une autre pensée. Car il imprime tout ce qu'il lui plaît, principalement dans les âmes qu'il s'est une fois soumises par des opérations toutes-puissantes. A la vérité, quand il veut, il sait bien les ramener à lui et les tenir sous le joug ; mais dans le temps qu'il les veut pousser d'un côté, ils paraissent avoir tout oublié, excepté l'objet dont ils sont pleins. Car Dieu, pour certains moments, les laisse à eux-mêmes, et aux grâces ordinaires, pour tout autre objet, et pour celui dont il lui plaît de les remplir, l'impression en est si forte, le caractère si vif et si enfoncé dans le cœur, qu'il semble n'y rester plus d'attention ni de mouvement pour les autres choses, ni aucune capacité de s'y appliquer. Par un transport de cette nature, Jérémie, qui se voit contraint à n'être premièrement qu'un prophète de malheur à tout son objet de son amour et de sa tendresse sur la terre, et, ce qui lui paraissait encore d'une plus insupportable rigueur, à ne faire plus autre chose, en second lieu, qu'en accroître en quelque façon l'iniquité et le supplice, ne veut plus vivre en cet état ; il voudrait n'avoir jamais été, et ne trouve point d'expression assez forte pour expliquer ce désir. Un troisième objet se présente à lui : la prophétie méprisée, la parole de Dieu en dérision, ses prophètes décriés, son nom blasphémé et sa justice exposée au mépris des hommes, à cause de sa bonté dont ils abusent. C'est le comble de la douleur ; et après avoir voulu effacer du nombre des jours celui de sa nativité, puisqu'il ne peut point s'empêcher d'avoir l'être, il fait un effort secret pour ne plus écouter la prophétie qui se présente à lui avec une force qu'il ne peut éluder. H ne faut donc plus s'étonner si ses agitations sont si violentes. C'est Dieu de tous côtés qui le presse ; qui lui donne, pour ainsi parler, des forces .contre lui-même ; et, à la fin, le réduit, après des tourments inexplicables, à continuer ses funestes et fatales prédictions. Il ne convient pas au Sauveur d'être agité de cette sorte; car son âme est tellement dilatée, et d'une capacité si étendue, que toutes les impressions divines y exercent, pour ainsi dire, au large et tranquillement leur efficace. Mais néanmoins il a dit : « Si je n'étais pas venu et que je ne leur eusse point parlé, si je n'avais pas fait en leur présence des miracles qu'aucun autre n'a jamais faits, ils seraient sans péché ; mais maintenant ils n'ont plus d'excuse ; et ils haïssent gratuitement et moi, et mon Père », ainsi que David l'avait prédit. C'est donc lui qui leur ôte toute excuse ; sa parole les jugera et les condamnera
m dernier jour. Lui qui venait ôter le péché du monde, a donné ieu au plus grand de tous les péchés, qui est celui de mépriser 't de poursuivre jusqu'à la mort de la croix, la Vérité qui leur ipparaissait en sa personne. Les blasphèmes se sont multipliés, >t on lui a insulté jusque sur sa croix et dans son agonie. Sa )assion, sa mort, son sang répandu sont la matière de lïngraitude de ses disciples, et leur tourne à mort et à péché. Les îrimes s'augmentent par les grâces : c'est la grande douleur lu Sauveur ; c'est le calice qu'il voudrait pouvoir détourner de ui ; c'est ce qui lui perce le cœur ; c'est enfin ce qui l'abat levant son Père ; ce qui lui fait suer du sang, ce qui est le vériable sujet de cette profonde tristesse qui pénètre son âme ainte jusqu'à la mort, et enfin de son agonie.
CIXe JOUR