SENTIMENT DE SAINT ANTONIN
Après saint Thomas, le docteur qu'on nous oppose le plus c'est saint Antonin; mais d'abord on le falsifie en lui faisant dire ces paroles dans sa seconde partie : La comédie est un mélange de paroles et d'actions agréables pour son divertissement ou pour celui d1 'autrui, etc. On ajoute ici dans le texte le terme de comédie qui n'y est pas : saint Antonin parle en général des paroles ou des actions divertissantes et récréatives; ce sont les mots de ce saint, qui n'emportent nullement l'idée de la comédie, mais seulement celle ou d'une agréable conversation, ou en tout cas des jeux innocents : tels que sont, ajoute-t-il, la toupie pour les enfants, le jeu de paume> le jeu de palet, la course pour les jeunes gens, les échecs pour les hommes faits, et ainsi du reste, sans encore dire un seul mot de la comédie.
H est vrai qu'en cet endroit de sa seconde partie, après un fort long discours où il condamne amplement le jeu de dés, il vient à d'autres manières, par exemple à plusieurs métiers, et enfin à celui des histrions, qu'il approuve au même sens et aux mêmes conditions que saint Thomas, qu'il allègue sans s'expliquer davantage ; de sorte qu'il n'y a rien ici autre chose à lui répondre que ce qu'on a dit sur saint Thomas.
Dans sa troisième partie, il parle expressément des représentations qui étaient en vogue de son temps, cent cinquante ans environ après saint Thomas : reprœsentationes quœ fiunt hodie : pour indiquer qu'elles étaient nouvelles et introduites depuis peu; et il déclare qu'elles sont défendues en certains cas et en certaines circonstances qu'il remarque; dont l'une est, si on y représente des choses malhonnêtes, — turpia. Nous pouvons tenir pour malhonnête tout ce qui flatte la concupiscence de la chair ; et si saint Antonin n'a pas prévu le cas de nos comédies, ni les sentiments de l'amour profane dont on fait le fond de ces spectacles, c'est qu'en ce temps on songeait à de tout autres représentations, comme il paraît par les pièces qui nous en restent. Mais on peut voir l'esprit de saint Antonin sur ces dangereuses tendresses de nos théâtres, lorsqu'il réduit
la musique à chanter ou les louanges de Dieu, ou les histoires des Paladins, ou d'autres choses honnêtes, en temps et lieu convenable. Un si saint homme n'appellerait jamais honnêtes les chants passionnés, puisque même sa délicatesse va si loin qu'il ne permet pas d'entendre le chant des femmes, parce qu'il est périlleux et, comme il parle, incitalivum ad lasciviam.
On peut entendre par là ce qu'il aurait jugé de nos opéras, et s'il aurait cru moins dangereux de. voir des comédiennes jouer si passionnément le personnage d'amantes avec tous les malheureux avantages de leur sexe. Que si on ajoute à ces sentiments de saint Antonin les conditions qu'il exige dans les réjouissances, qui sont d'être excluses du temps de la pénitence et du carême, de ne faire pas négliger V office divin, et encore avec tout cela d'être si rares et en si petite quantité, qu'elles tiennent dans la vie humaine le même rang que le sel dans nos nourritures ordinaires, non seulement la dissertation n'y sera pas appuyée, mais encore elle y sera condamnée en tous ses chefs.
PROFANATION DE LA SAINTETÉ DES FETES ET DU JEUNE INTRODUITE PAR L'AUTEUR : SES PAROLES SUR LE JEUNE.
En voici deux principaux, où elle attaque manifestement les plus saintes pratiques de l'Église. L'un est celui où l'auteur approuve que la comédie partage avec Dieu et avec l'office divin les jours de dimanche : et l'autre où il abandonne à ce divertissement même le temps du carême : encore, continue-t-il, que ce soit un temps consacré à la pénitence, un temps de larmes et de douleurs pour les chrétiens : un temps où, pour me servir des termes de V Ecriture, la musique doit être importune, et auquel le spectacle et la comédie paraissent peu propres, et devraient, ce semble, être défendus. Malgré toutes ces raisons, qu'il semble n'avoir proposées que pour passer par-dessus, malgré le texte de l'Écriture dont il les soutient, il autorise l'abus de jouer les comédies durant ce saint temps.
70 == BOSSUET. — CTTAP. X