‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 19 sur 130 · LA QUERELLE DU QUIETISME · texte numérisé non relu

LA QUERELLE DU QUIETISME

Il nous faudrait un volume, si nous voulions raconter l'histoire de cette querelle ; un autre volume, deux fois plus gros, serait nécessaire s'il nous fallait mettre le lecteur à même de prononcer entre Bossuet et Fénelon. Comme la plupart des sciences, la théologie est à la portée d'une intelligence moyenne. Mais enfin elle a sa langue, ses principes et ses méthodes, que doivent, ou que devraient apprendre ceux qui veulent dogmatiser à leur tenir. A la vérité, l'objet précis de la controverse n'était pas d'une comp'ication inouïe. En tout cas, il ne comportait qu'une seule solution. « Peut-on aimer qui que ce soit, Dieu ou les hommes, d'un amour désintéressé? » Fénelon disait : oui, certainement. Bossuet, dans la circonstance, disait non, mais jusque-là il avait dit : oui et dans la controverse même, il dit : oui, encore plus souvent que non. Mais sur une foule d'autres points qui, à l'insu des deux adversaires, animaient et passionnaient ce beau débat, les divergences étaient profondes entre Bossuet et Fénelon. Comme celles de Platon et d'Aristote, ces deux âmes sont ennemies, si l'on peut ainsi parler. Elles ne s'accordent ni sur la question de la grâce, ni, ce qui, après tout, revient au même, sur le problème mystique, sur les caractères essentiels de la vie intérieure. C'est là même, semble-il du moins, le seul aspect vraiment intéressant de cette aventure, mesquine par tant d'autres côtés. Mais qui ne voit que nous ne pouvons nous livrer ici à des méditations de ce genre? En de telles matières, le sérieux ne consiste pas à parler d'un ton solennel, mais à donner la raison des con-

jectures que l'on propose, mais à descendre, autant qu'on le peut, et très librement, au fond des choses. Ce travail, même très abrégé, occuperait, dans ce petit livre, une place dont nous ne disposons point.

Quant aux raisons, plus misérables, mais aussi plus agissantes, qui ont envenimé la querelle, les reprendre ici ne serait pas non plus de saison. C'est là, du reste, le secret de tout le monde. Ou les lois de la morale ne sont plus les mêmes pour tous les hommes, ou il faut reconnaître que, dans cette lamentable aventure, Bossuet ne s'est pas toujours conduit, ce semble, en gentilhomme. Non content de ruiner son rival, il a encore voulu le déshonorer. Non, je ne referai pas cette histoire, une des plus tristes que je connaisse. Je ne dirai qu'une chose, à savoir que, malgré tout, la partie n'était pas égale entre Fénelon et Bossuet. Chargé de gloire, le vieil évêque avait devant lui* un jeune prélat qui lui résistait en face, qui le harcelait, qui lui enlevait chaque jour quelque chose de son prestige. Sans Mme de Maintenon, sans le roi qui vinrent à la rescousse, Bossuet était perdu. Ne lui demandez compte ni de ses emportements, ni de ses injustices. Dès les premiers engagements, il ne se possédait déjà plus. On pardonne tout à ses cheveux blancs.

Mais quelque jugement que l'on porte sur l'ensemble et sur le détail infini de cette longue querelle, tout le monde est d'accord sur le mérite des écrits qui furent composés, dans cette rencontre, soit par Bossuet, soit par Fénelon. Jamais peut-être la langue française ne fut à pareille fête. Tout cela est d'une telle perfection de forme, d'une telle puissance de séduction que les moins curieux de théologie y trouvent un plaisir exquis. Le peu que je vais citer donnera sans doute à plus d'un lecteur le désir d'en connaître davantage et d'aborder les textes euxmêmes. Mais que ceux qui voudront se donner ce magnifique plaisir, se rappellent que ni l'un ni l'autre] des deux adversaires n'est pleinement et constamment dans le vrai et que leur subtilité dialectique, à tous deux, dépasse l'imagination. Si l'on n'y prend garde, on donne toujours raison

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à celui qu'on vient de lire. Il faut, à chaque page et à chaque phrase, les rapprocher l'un de l'autre, les corriger l'un par l'autre ; il faut les presser de définir exactement, sans détours, leur pensée de derrière la tête et, quand ils négligent de le fane, tâcher de la définir pour eux : il faut enfin et surtout se défier de l'éloquence, de celle de Bossuet qui est, au sens propre du mot, étourdissante, de celle de Fénelon, qui, pour nous paraître plus calme, n'en est pas moins, au sens propre aussi, infiniment séduisante. Même remarque pour les faits qu'ils racontent. Ni Bossuet ni Fénelon ne veulent mentir dans les relations accablantes qu'ils s'opposent l'un à l'autre, mais il est certain que dans plusieurs cas l'un de ces deux évêques affirme, avec une conviction déconcertante, des choses qui ne sont pas vraies. Il y a un moyen facile de contrôler ces affirmations, il suffit de lire attentivement le dossier de cette affaire ■' Mais ce dossier est énorme. La plupart des critiques n'ont pas pris la peine de le lire. Leur siège était fait d'avance. J'avoue bien qu'un profane ne tarde pas à perdre pied, s'il veut s'aventurer dans ces terres inconnues. Mais alors pourquoi parler de ce qu'on ignore?

OU SONT EXPOSÉES LES ERREURS DES FAUX MYS- TIQUES DE NOS JOURS AVEC LES ACTES DE LEUR CONDAMNATION.

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