LIVRE PREMIER
LES ERREURS DES NOUVEAUX MYSTIQUES EN GENE- RAL, ET EN PARTICULIER LEUR ACTE CONTINU ET UNIVERSEL.
I. — Observations générales sur le style des auteurs mystiques et sur leurs exagérations depuis quelques siècles.
Il y a déjà quelques siècles que plusieurs de ceux qu'on appelle mystiques ou contemplatifs ont introduit dans l'Eglise un nouveau langage qui leur attire des contradicteurs. En voici un échantillon dans le livre de Jean Rusbroc, chanoine régulier de l'ordre de Saint-Augustin, prieur et fondateur du monastère de Vauvert, l'un des plus célèbres mystiques, qui mourut vers la fin du quatorzième siècle. Cet homme donc, dans son livre de Y Ornement des Noces spirituelles, qui est son chefd'œuvre, a avancé ces propositions, que Gerson, qui florissait quelque temps après, lui a reprochées, « que non seulement l'âme contemplative voit Dieu par une clarté qui est la divine essence, mais encore que l'âme même est cette clarté divine; que l'âme cesse d'être dans l'existence qu'elle a eue auparavant en son propre genre ; qu'elle est changée, transformée, absorbée dans l'être divin, et s'écoule dans l'être idéal qu'elle avait do toute éternité dans l'essence divine; et qu'elle est tellement perdue dans cet abîme, qu'aucune créature ne la peut retrouver : Non est repmbilis ab ullâ creaturâ. » Quoi ! l'ange saint, qui est
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préposé à la conduite de cette âme, et les autres esprits bienheureux ne peuvent plus la distinguer de Dieu? Elle ne connaît pas elle-même sa distinction ou, comme parle cet auteur, son altérité? Elle ne sent plus de faiblesse ; elle ne sent même plus qu'elle est créature? C'est lui donner plus qu'on ne peut avoir même dans le ciel ; et lorsque Dieu sera tout en tous, ceux que l'apôtre comprend sous le nom de tous, connaîtront qu'ils sont et demeurent plusieurs, bien que réunis à un seul Dieu. Quoique force de subtiliser et d'affaiblir les termes, on puisse à la fin peut-être réduire ces expressions de Rusbroc à quelque sens supportable, Gerson soutient que, malgré la bonne intention de celui qui s'en est servi, elles sont en elles-mêmes dignes de censure et propres à favoriser la doctrine des hérétiques, qui disaient que l'homme pouvait être réellement changé en Dieu et en l'essence divine ; mais, sans entrer dans cette dispute, il me suffit ici de remarquer que cet auteur et ses semblables sont pleins d'expressions de cette nature, dont on ne peut tirer de bon sens que par de bénignes interprétations ou, pour parler nettement, que par des gloses forcées. En effet il ne faut que lire les explications qu'un pieux chartreux de ce temps-là, en répondant à Gerson, donne aux paroles de Rusbroc dont il était disciple, pour être bientôt convaincu qu'on ne doit attendre ni justesse ni précision dans ces expressions étranges, mais les excuser tout au plus avec beaucoup d'indulgence.
IL — Des livres attribués à saint Denys V Arèopagite, que les mystiques ont pris pour modèle.
Ce qui paraît principalement leur avoir inspiré ce langage exagératif, c'est que, prenant pour modèle les livres attribués à Baint Denys l'Aréopagite, ils en ont imité le style extraordinaire, que Gerson a bien connu ; et selon le naturel de l'esprit humain, qui s'étant une fois guindé ne peut plus se donner de bornes, ils n'ont cessé d'enchérir les uns sur les autres : ce qui à la fin les a mis au rang des auteurs dont on ne l'ait point d'usage. Car qui connaît maintenant Harphius ou Rusbroc luimême, ou Les nulles écrivains de ce caractère? Non que la doctrine en soit mauvaise, puisque, comme l'a sagement remarqué le cardinal Bellarmin, elle est demeurée sans atteinte : ni que leurs écrits soient méprisables, puisque beaucoup de savants
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auteurs les ont estimés et en ont pris en main la défense : mais à cause qu'on n'a pu rien conclure de précis de leurs exagérations ; de sorte qu'on a mieux aimé les abandonner, et qu'ils demeurent presque inconnus dans des coins de bibliothèques.