CHAPITRE XV
MÉPRIS DU CRITIQUE POUR SAINT AUGUSTIN, ET AFFECTATION ,DE LUI PREFERER MALDONAT DANS L'APPLICATION AUX ÉCRITURES. — AMOUR DE SAINT AUGUSTIN POUR LES SAINTS LIVRES.
H restait saint Augustin, qui a donné plus de principes pour entendre la sainte Écriture et pour y trouver la saine doctrine dont elle est le trésor. Mais notre critique l'estime si peu, que ce lui est même un sujet de blâmer les autres que de l'avoir suivi ; et pour donner quelque couverture au bas rang où il le met, il a fait semblant d'abord, comme on a vu, que c'est en lui préférant saint Chrysostome ; et dans la suite, que c'est en suivant le jugement de Maldonat, qu'il loue d'avoir préféré
son sentiment propre à celui de saint Augustin ; en sorte qu'il est au-dessous, non seulement des anciens, mais encore des modernes. Voici les paroles de notre critique :
« Au reste, Maldonat n'est pas si opposé à saint Augustin qu'il n'approuve quelquefois ses interprétations. » Voilà déjà un premier coup : on donne pour caractère à un interprète qu'on loue d'être opposé à saint Augustin, et il semble que ce soit faire honneur à ce Père de l'appuyer quelquefois. Mais voici un trait plus violent : « Il le suit en plusieurs autres endroits ; mais ayant plus médité que lui sur l'Écriture, il n'est pas surprenant qu'il l'abandonne souvent. » Ce qui revient dans un autre endroit : où, en parlant de ce passage de saint Paul : « Ce n'est pas de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde », après avoir rapporté l'explication de saint Grégoire de Nazianze, il dit « que saint Augustin n'approuve pas ce sens-là; mais, poursuit-il, il n'avait peutêtre pas assez médité ces sortes d'expressions ». En vérité, je ne croyais pas qu'on en pût venir à ces insolents discours. Qu'est-ce donc que saint Augustin aura médité dans l'Écriture, s'il n'a pas assez médité les passages sur lesquels il a fondé principalement toute la doctrine de la grâce, et toute sa dispute avec les pélagiens? Cependant on dit hardiment qu'il ne méditait pas assez l'Écriture, et que Maldonat l'emporte sur lui dans cette étude. Pour parler ainsi, il faut avoir oublié le goût que Dieu lui donna pour les livres saints, après qu'il lui eût ôté celui des orateurs profanes, et même celui des platoniciens, pour lesquels il avait tant d'amour. Tout le monde se souviendra de cette prière fervente de ses Confessions : « 0 Seigneur ! que vos Écritures soient toujours mes chastes délices ! que je ne me trompe pas, que je ne trompe personne en les expliquant ! Vous, Seigneur, à qui appartiennent le jour et la nuit, faites-moi trouver, dans les temps qui coulent par votre ordre, un espace pour méditer les secrets de votre loi. Ce n'est pas en vain que vous cachez tant d'admirables secrets dans les pages sacrées. Seigneur, découvrez-les-moi ; car votre joie est ma joie et surpasse toutes les délices : donnez-moi ce que j'aime, car j'aime votre Écriture, et vous-même vous m'avez donné cet amour : ne laissez pas vos dons imparfaits : ne méprisez pas cette herbe naissante qui a soif de votre rosée : que je boive de vos eaux salutaires depuis le commencement de votre Écriture, où l'on voit la création du ciel et de la terre, jusqu'à la fin, où l'on voit la consommation du règne perpétuel de votre cité
sainte. Je vous confesse mon ignorance; car à qui pourrai-je mieux la confesser qu'à celui à qui mon ardeur enflammée jour l'Ecriture ne déplaît pas? Encore un coup, donnez-moi 3e que j'aime, puisque c'est vous qui m'avez donné cet amour. Je vous le demande par Jésus-Christ, au nom du saint des saints ; et que personne ne me trouble dans cette recherche. » Due telle ardeur pour l'Écriture, un si fervent désir pour la pénétrer, une crainte si vive de s'y tromper, ou de tromper îes autres en l'expliquant, permettait-elle qu'on ne la méditât pas assez, et surtout les épîtres de saint Paul, dont saint Augustin parle en ces termes : « Je m'attachai avec ardeur et avidité au style vénérable de votre Esprit-Saint, surtout dans [es épîtres de saint Paul ; et vos saintes vérités s'incorporaient à mes entrailles, quand je lisais les écrits du plus petit de vos apôtres, et je regardais vos ouvrages avec frayeur. »