CHAPITRE XI
DE l'aMOTJR-PROPRE QUI EST LA RACINE DE L'ORGUEIL
Pour pénétrer la nature d'un vice si inhérent, il faut aller à l'origine du péché, et pour cela en revenir à la parole du sage : Dieu a fait V homme droit. Cette rectitude de l'homme consistait à aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toutes 'ses pensées, de toutes ses forces, de toute son intelligence, d'un amour parfait, et pour l'amour de lui-même; et de s'aimer
soi-même en lui et pour lui. Voilà la droiture et la rectitude de l'âme : voilà l'ordre ; voilà la justice. H est juste de donner de l'amour à celui qui est aimable ; et le grand amour à celui qui est très aimable ; et le souverain et parfait amour à celui qui est souverainement et parfaitement aimable : et tout l'amour à celui qui est uniquement aimable, et qui ramasse en luimême tout ce qui est aimable et parfait ; en sorte qu'on ne se regarde et qu'on ne s'aime soi-même que pour lui.
Telle est donc la rectitude où l'homme avait été créé. Cela même fait la beauté de la créature raisonnable, faite à l'image de Dieu : Dieu étant la bonté et la beauté même, .ce qui est fait à son image ne peut pas n'être pas beau. Cette beauté est relative à celle de Dieu, dont elle est l'image, et entièrement dépendante de son principe, lequel par conséquent il fallait aimer seul d'un amour sans bornes. Mais l'âme, se voyant belle, s'est délectée en elle-même et s'est endormie dans la contemplation de son excellence : elle a cessé un moment de se rapporter à Dieu ; elle a oublié sa dépendance : elle s'est premièrement arrêtée, et ensuite livrée à elle-même ; déçue par sa liberté, qu'elle a trouvée si belle et si douce, elle en fait un essai funeste : Sua in œternum ïïbertate deceptus. Mais en cherchant cVêtre libre jusqu'à s'affranchir de l'empire de Dieu et des lois de la justice, il est devenu captif de son péché.
Quiconque n'aime pas Dieu n'aime que soi-même; mais •quiconque n'aime que soi-même, uniquement occupé de sa propre volonté et de son plaisir, n'est plus soumis à la volonté de Dieu ; et demeurant incapable d'être touché des intérêts d'autrui, il est non seulement rebelle à Dieu, mais encore insociable, intraitable, injuste, déraisonnable envers les autres, et veut que tout serve non seulement à ses intérêts, mais encore à ses caprices.
Dieu est juste, et c'est une loi de sa justice publiée dans le Livre de la Sagesse et justifiée par toute sa conduite sur les impies, que quiconque pèche contre lui soit puni par les choses mêmes qui l'ont fait pécher : Per quœ peccat quis, per hœc et torquetur. H a fait la créature raisonnable, de telle sorte que, se cherchant elle-même, elle ferait elle-même sa peine et trouverait son supplice où elle a trouvé la cause de son erreur. L'homme donc étant devenu pécheur en se cherchant soimême, est devenu malheureux en se trouvant : Dieu lui a soustrait ses dons, et ne lui a laissé que le fond de l'être, pour être l'objet de sa justice et le sujet sur lequel il exercerait sa ven-
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geance. Il n'a plus trouvé dans lui-même que ce qu'il peut avoir sans Dieu : c'est-à-dire l'erreur et le mensonge, l'illusion, le péché, le désordre de ses passions, sa propre révolte contre la raison, la tromperie de son espérance, les horreurs de son désespoir affreux, des colères, des jalousies, des aigreurs envenimées contre ceux qui le troublent dans le bien particulier qu'il a préféré au bien général, que personne ne nous peut ôter que nous-mêmes, et qui seul suffit à tous.
Voilà donc dans nos passions et dans notre ignorance le péché, et à la fois la peine du péché; et non seulement au premier abord le commencement, mais encore dans la suite la consommation de l'enfer. Car c'est de là que naissent ces rages, ces désespoirs, ce ver dévorant qui ronge la conscience, et enfin ce pleur éternel dans des flammes qui ne s'éteignent jamais : elles sortent du fond de notre crime. Je tirerai, dit le saint prophète, un feu du milieu de toi pour te dévorer : Producam iqnem de medio tui qui comedat te. Ce sont nos péchés qui allument le feu de la vengeance divine, d'où sort le feu dévorant qui pénètre l'câme par l'impression d'une vive et insupportable douleur. Voilà ce que produit l'amour de nousmêmes : voilà comme il fait d'abord notre péché et ensuite notre supplice.