‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 78 sur 130 · UN BEL ESPRIT, UN PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

UN BEL ESPRIT, UN PHILOSOPHE

Parlons d'une autre espèce d'orgueil, c'est-à-dire d'une autre espèce de faiblesse. On en voit qui passent leur vie à tourner un vers, à arrondir une période ; en un mot, à rendre agréables des choses non seulement inutiles, mais encore dangereuses, comme à chanter leurs amours, et à remplir l'Univers des folies de leurs jeunesses égarées.

Aveugles admirateurs de leurs ouvrages, ils ne peuvent souffrir ceux des autres ; ils tâchent parmi les grands, dont ils flattent les erreurs et les faiblesses, de gagner des suffrages pour leurs vers. S'ils remportent, ou qu'ils s'imaginent remporter l'applaudissement du public, enflés de ce succès ou vain ou imaginaire, ils apprennent à mettre leur félicité dans des voix confuses, dans un bruit qui se fait dans l'air ; et prennent rang parmi ceux à qui le prophète adresse ce reproche : Vous qui vous réjouissez dans le néant. Que si quelque critique vient à leurs oreilles ; avec un dédain apparent, ou une douleur véritable, ils se font justice à eux-mêmes ; de peur de les affliger, il faut bien qu'une troupe d'amis flatteurs prononcent pour eux et les assurent du public. Attentifs à son jugement, où le goût,

c'est-à-dire ordinairement la fantaisie et l'humeur ont plus de part que la raison, ils ne songent pas à ce sévère jugement, où la vérité condamnera l'inutilité de leur vie, la vanité de leurs travaux, la bassesse de leurs flatteries, et à la fois le venin de leurs mordantes satires ou de leurs épigrammes piquantes ; plus que tout cela les douceurs et les agréments qu'ils auront versés sur le poison de leurs écrits, ennemis de la piété et de la pudeur. Si leur siècle ne leur paraît pas assez favorable à leurs folies, ils attendront la justice de la postérité, c'est-à-dire qu'ils trouveront bon et heureux d'être loués parmi les hommes pour des ouvrages que leur conscience aura condamnés avec Dieu même, et qui auront allumé autour d'eux un feu vengeur. 0 tromperie ! ô aveuglement ! ô vain triomphe de l'orgueil !

Une autre espèce d'orgueilleux, les philosophes, condamnent ces vains écrits. H n'y a rien en apparence de plus grave ni de plus vrai que le jugement qu'un Socrate, un Platon, d'autres philosophes à leur exemple, portent des écrits des poètes. Us n'ont, disent-ils (c'est le discours de Platon), aucun égard à la vérité : pourvu qu'ils disent des choses qui plaisent, ils sont contents : c'est pourquoi on trouvera dans leurs vers le pour et le contre ; des sentences admirables pour la vertu, et contre elle; les vices y sont blâmés et loués également; et pourvu qu'ils les chantent en de beaux vers, leur ouvrage est accompli. On trouvera dans ce philosophe un recueil de vers d'Homère pour et contre la vertu : le poète ne paraît pas se soucier de ce qu'on suivra ; et pourvu qu'il arrache à son lecteur le témoignage que son oreille a été agréablement flattée, il croit avoir satisfait aux règles de son art : comme un peintre qui, sans se mettre en peine d'avoir peint des objets qui portent au vice ou qui représentent la vertu, croit avoir accompli ce qu'on attend de son pinceau, lorsqu'il a parfaitement imité la nature. C'est pourquoi (ceci est encore le raisonnement de Platon, sous le nom de Socrate) lorsqu'on trouve dans les poètes de grandes et admirables sentences, on n'a qu'à approfondir, et les* faire raisonner dessus, on trouvera qu'ils ne les entendent pas. Pourquoi? dit ce philosophe. Parce que, songeant seulement à plaire, ils ne se mettent en aucune peine de chercher la vérité.

Ainsi voit-on dans Virgile le vrai et le faux également étalés. S"il trouve à propos de décrire dans son Enéide l'opinion de Platon sur la pensée et l'intelligence qui animent le monde, il le fera en vers magnifiques. S'il plaît à la veine poétique, et au feu qui en anime les mouvements, de décrire le concours d'atomes

qui assemble fortuitement les premiers principes des terres, des mers, des airs et du feu, et d'en faire sortir l'univers, sans qu'on ait besoin, pour les arranger, du secours d'une main divine, il sera aussi bon Épicurien dans une de ses églogues que bon Platonicien dans son poème héroïque. Il a contenté l'oreille, il a étalé le beau tour de son esprit, le beau son de ses vers et la vivacité de ses expressions,, c'est assez à la poésie ; il ne croit pas que la vérité lui soit nécessaire.

Les poètes chrétiens et les beaux esprits prennent le même esprit : la religion n'est non plus dans le dessein et dans la composition de leurs ouvrages que dans ceux des païens. Celui-là s?est mis dans l'esprit de blâmer les femmes ; il ne se met point en peine s'il condamne le mariage, et il en éloigne ceux à qui il a été donné comme un remède ; pourvu qu'avec de beaux vers il sacrifie là pudeur des femmes à son humeur satirique, et qu'il fasse de belles peintures d'actions bien souvent très laides, il est content.

Un autre croira fort beau de mépriser l'homme dans ses vanités et ses. airs ; il plaidera contre lui la cause des bêtes et attaquera en forme jusqu'à la raison, sans songer qu'il déprise l'image de Dieu dont les restes sont encore si vivement empreints dans notre chute, et qui sont si heureusement renouvelés dans notre régénération. Ces grandes vérités ne lui sont de rien ; au contraire, il les cache de dessein formé à ses lecteurs, parce qu'elles rompraient le cours de ses fausses et dangereuses plaisanteries : tant on s'éloigne de la vérité quand on cultive les arts auxquels la coutume et l'erreur ne donnent dans la pratique d'autre objet que le plaisir.

Un philosophe blâme ces arts, et les bannit de sa république, avec des couronnes sur la tête et une branche de laurier dans la main. Mais ce philosophe est-il lui-même plus sérieux, lui qui, ayant connu Dieu, ne le connaît pas pour Dieu? qui n'ose annoncer au peuple la plus importante des vérités, qui adore avec lui des idoles, et sacrifie avec lui la vérité à la coutume? 11 en est de même des autres, qui enflés de leur vaine philosophie, parce qu'ils seront ou physiciens, ou géomètres, ou astronomes, croiront exceller en tout, et soumettront à leur jugement les oracles que Dieu envoie au monde, jusqu'à tenter de les redresser, la simplicité de l'Écriture causera un dégoût extrême à leur esprit préoccupé; et autant qu'ils s'approcheront de Dieu par L'intelligence, autant s'en éloigneront-ils par leur orgueil : Quantum propinquaverunt intclligentiâ, tantum superbiâ reées-

serunt, dit saint Augustin. Voilà ce que fait dans l'homme la philosophie, quand elle n'est pas soumise à la sagesse de Dieu : elle n'engendre que des superbes et des incrédules.

CHAPITKE XIX

MERVEILLEUSE MANIÈRE DONT DIEU PUNIT L'ORGUEIL EN LUI- DONNANT CE QU'lL DEMANDE

Mon Dieu, que vous punissez d'une merveilleuse manière l'orgueil des hommes ! La gloire est le souverain bien qu'ils se proposent : et vous, Seigneur, comment les punissez-vous? En leur donnant cette gloire dont ils sont avides. Car vous en êtes le maître, et vous la donnez et l'ôtez comme il vous plaît, selon que vous tournez l'esprit des hommes. Mais pour montrer combien elle est, non seulement vaine, mais encore trompeuse et malheureuse, vous la donnez très souvent à ceux qui la demandent, et vous en faites leur supplice.

Que désirait ce grand conquérant qui renversa le trône le plus auguste de l'Asie et de tout le monde, sinon de faire parler de lui, c'est-à-dire d'avoir une grande gloire parmi les hommes? Que de peine, disait-il, il se faut donner pour faire parler les Athéniens! Lui-même il reconnaissait la vanité de la gloire qu'il recherchait avec tant d'ardeur ; mais il y était entraîné par une espèce de marne, dont il n'était pas le maître. Et que fait Dieu pour le punir, sinon de le livrer à l'illusion de son cœur, et de lui donner cette gloire dont la soif le tourmentait, avec encore plus d'abondance qu'il ne pouvait imaginer? Ce ne sont pas seulement les Athéniens qui parlent de lui ; tout le monde est entré dans sa passion, et 1 Cnivers étonné lui a donné plus de gloire qu'il n'en avait osé espérer. Son nom est grand en Orient comme en Occident, et les barbares l'ont admiré comme les Grecs. Loin de refuser la gloire à son ambition, Dieu l'en a comblé ; il l'en a rassasié, pour ainsi parler, jusqu'à la gorge ; il l'en a enivré ; et il en a eu plus que sa tête n'était capable d'en porter. 0 Dieu, quel bien est celui que vous prodiguez aux hommes que vous avez livrés à eux-mêmes, et que vous avez réprouvés de votre royaume !

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Et pour la gloire d'un bel esprit, qui peut espérer d'en avoir autant, et durant sa vie et après sa mort, qn'un Homère, qu'un Théocritc, qu'un Anacréon, qu'un Cicéron, qu'un Horace, qu'un Virgile? On leur a rendu les honneurs extraordinaires pendant qu'ils étaient au monde, et la postérité en a fait ses modèles et presque ses idoles. La folie de les louer a été poussée jusqu'à leur dresser des temples : ceux qui n'ont pas été jusque-là n'ont pas laissé de les adorer à leur mode, comme des esprits divins et au-dessus de l'humanité. Et qu'avez-vous prononcé dans votre Évangile, de cette gloire qu'ils ont reçue, et reçoivent continuellement dans la bouche de tous les hommes? Je vous le dis en vérité, ils ont reçu leur récompense.

0 Vérité, ô Justice et Sagesse éternelle, qui pesez tout dans votre balance, et donnez le prix à tout le bien, pour petit qu'il soit, vous avez préparé une récompense convenable à cette telle quelle industrie qui paraît dans les actions de ceux qu'on nomme héros, et dans les écrits de ceux qu'on nomme les grands auteurs ! Vous les avez récompensés et punis tout ensemble : vous les avez repus de vents ; enflés par la gloire, vous les en avez, pour ainsi dire, crevés. Combien ces grands auteurs ontils donné la gêne à leur esprit, pour arranger leurs paroles et composer leurs poèmes ! Celui-là, étonné lui-même du long et furieux travail de son Enéide, dont tout le but, après tout, était de flatter le peuple régnant et la famille régnante, avoue dans une lettre qu'il s'est engagé dans cet ouvrage par une espèce de manie, penè vilio mentis. Leur conscience leur reprochait qu'ils se donnaient beaucoup de peine pour rien, puisque ce n'était après tout que pour se faire louer.

Que d'étude, que d'application, que de curieuses recherches, que d'exactitude, que de savoir, que de philosophie, que d'esprit faut-il sacrifier à cette vanité ! Dieu la condamne, et à la fin il la contente, pour laisser aux hommes un monument éternel du mépris qu'il fait de cette gloire si désirée par les gens qui ne la connaissent pas ; il leur en donne plus qu'ils n'en veulent. Ainsi, dit saint Augustin, ces conquérants, ces héros, ces idoles du monde trompé, en un mot, ces grands hommes de toutes les sortes, tant renommés du genre humain, sont élevés au plus haut degré de réputation où l'on puisse parvenir parmi les hommes ; et vains, ils ont reçu une récompense aussi vaine que leurs desseins : Receperunt mercedem suam, vani vanam.

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