COMMENT IL ARRIVE AUX CHRETIENS DE SE GLORIFIER EN EUX-MÊMES
Telle est donc la justice chrétienne, opposée à la justice judaïque et pharisaïque, que saint Paul appelle la propre justice, c'est-à-dire, celle qu'on trouve en soi-même, et non pas en Dieu. On tombe dans cette fausse justice, ou par une erreur expresse, lorsqu'on croit avoir quelque chose, pour peu que ce soit, ne fût-ce qu'une petite pensée et le moindre de tous les désirs, de soi-même, comme de soi-même, contre la doctrine de saint Paul; ou sans erreur dans l'esprit, par une certaine attache ou complaisance du cœur. Car comme, après Dieu, il n'y a rien de plus beau ni de plus semblable à Dieu que la créature raisonnable, sanctifiée par sa grâce, soumise à sa grâce, pleine de ses dons, vivante selon la raison et selon Dieu, usant bien de son libre arbitre ; une âme qui voit et qui croit voir cette
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beauté en elle-même, qm sent qu'elle fait le bien, et s'y attache par un amour sincère autant qu'elle peut, touchée d'un si beau spectacle, s'y arrête, et regarde un si grand bien plutôt comme étant en soi que comme venant de Dieu. De là vient qu'insensiblement elle oublie que Dieu en est le principe, et se l'attribue à soi-même, par un sentiment d'autant plus vraisemblable, qu'en effet elle y concourt par son libre arbitre.
C'est par son libre arbitre qu'elle croit, qu'elle espère, qu'elle aime, qu'elle consent à la grâce, qu'elle la demande. Ainsi, comme ce bien qu'elle fait lui est propre en quelque façon, elle se l'approprie et se l'attribue, sans songer que tous les bons mouvements du libre arbitre sont prévenus, préparés, dirigés, excités, conservés par une opération propre et spéciale de Dieu, qui nous fait faire, de la manière qu'il faut, tout le bien que nous taisons, et nous donne le bon usage de notre liberté, qu'il a faite et dont il opère encore le bon exercice : en sorte quïl n'y a rien de ce qui dépend le plus de nous, qu'il ne faille demander à Dieu et lui en rendre grâces.
L'âme oublie cela, par un fond d'attache qu'elle a à ellemême, par la pente qu'elle a à s'attribuer et s'approprier tout le bien qu'elle a, encore quïl lui vienne de Dieu, et aime mieux s'occuper d'elle-même qui le possède que de Dieu qui le donne, ou si elle l'attribue ta Dieu, c'est à la manière de ce pharisien qui dit à Dieu : Je vous rends grâces, et qui s'attribue à soi même de rendre grâces ; ou si elle surpasse ce pharisien, qui se contente de rendre grâces, sans rien demander, et qu'elle demande à Dieu son secours, elle s'attribue encore cela même, et s'en glorifie, ou si elle cesse de s'en glorifier, elle se glorifie de cela même, et fait renaître l'orgueil, dans la pensée qu'elle a de l'avoir vaincu.
0 malheur de l'homme, où ce quïl y a de plus épuré, de plus sublime, de plus vrai dans la vertu, devient naturellement la pâture de l'orgueil ! Et à cela quel remède, puisque encore on se glorifie du remède même? En un mot, on se glorifie de tout, puisque même on se glorifie de la connaissance qu'on a de son indigence et de son néant, et que les retours sur soi-même se multiplient jusqu'à l'infini.
Mais c'est peut-être un petit défaut? Non : c'est la plus grande de toutes les fautes, et il n'y a rien de si vrai que cette parole de saint Fulgence, dans la lettre à Théodore : C'est à l'homme un orgueil détestable, quand il fait ce que Dieu condamne dans les hommes; mais c'est encore an orgueil plus détestable, lorsque
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les hommes s'attribuent ce que Dieu leur donne, c'est-à-dire la vertu et la grâce. Car plus ce don est excellent, plus est grande la perversité de Voter à Dieu pour se le donner à soi-même; et plus injuste est V ingratitude de méconnaître V auteur d'un si grand lien.
C'est donc la plus grande peste, et en même temps la plus grande tentation de la vie humaine, que cet orgueil de la vie, que saint Jean nous fait détester. C'est pourquoi il nous le rapporte après les deux autres, comme le comble de tous les maux et le dernier degré du mal. Mes petits enfants, nous dit-il, n'aimez pas le monde, ni tout ce qui est dans le monde, parce que tout y est concupiscence de la chair; c'est ce qui représente le premier degré de notre chute : ou concupiscence des yeux, curiosité et ostentation, qui est le second pas que vous faites dans le mal ; ou orgueil de la vie, qui est l'abîme des abîmes, et le mal dont toute la vie et tous ses actes sont infectés radicalement et dans le fond.