‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 87 sur 130 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

DE CES PAROLES DE SAINT JEAN I « LAQUELLE N'EST PAS DU PÈRE, MAIS DU MONDE », QUI EXPLIQUENT CES AUTRES PAROLES DU MÊME APÔTRE : « SI QUEL- QU'UN AIME LE MONDE, L'AMOUR DU PÈRE N'EST POINT EN LUI. ))

Tel est donc l'œuvre du démon, opposé à l'œuvre de Dieu ; et c'est pour cela que saint Jean après avoir dit : N'aimez pas

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le monde, ni ce qui est dans le monde, parce que tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair ou concupiscence des yeux ou orgueil de la vie, ajoute : laquelle concupiscence, ainsi divisée dans ses trois branches, n'est pas du père, mais du monde. Ce n'est pas l'ouvrage du Père, qui d'abord n'avait inspiré à l'homme que la soumission à Dieu seul, la sobriété de l'esprit pour ne savoir et ne voir ce qu'il voulait dans toutes les choses qui nous environnent, et la parfaite sujétion de la chair à l'esprit.

Ainsi les concupiscences nommées par saint Jean ne sont pas de Dieu et ne tiennent aucun rang dans son ouvrage. Car en regardant tous les ouvrages qu'il avait faits pour être vus, parmi lesquels l'homme était le meilleur, il avait dit que tout était Ion et très Ion. Ainsi il n'a pas fait la concupiscence, qui est mauvaise dans sa source et dans ses effets, ni le monde, qui est tout entier dans le mal : in maligno, dit saint Jean. La concupiscence vient du monde que Satan a fait, de cette fausse création dont il est l'auteur : elle est née en Adam avec le monde, et passant de lui à tout le genre humain, elle en a composé ce monde qui n'est que corruption.

Prenez donc garde à n'aimer jamais aucune partie de cet ouvrage, où Dieu ne veut avoir aucune part. De quelque côté que le monde veuille vous attirer, soit en vous faisant admirer votre propre perfection, ou en vous incitant à aimer l'ostentation des sciences et toutes les autres vanités dont se repaissent les créatures, soit en vous engageant dans les plaisirs, dont la chair est la source et l'objet, n'entrez en aucune sorte dans cette séduction : n'y entrez, dis-je, par aucun endroit, parce qu'il n'y a rien qui y soit de Dieu : tout est du monde, que Dieu n'a pas fait, qu'il déteste, qu'il condamne. Et c'est aussi ce qui avait fait dire à son apôtre : Si quelqu'un aime le monde et le moindre de ses attraits, jusqu'à y donner son cœur, V amour du Père n'est pas en lui. On ne peut pas aimer Dieu et le monde : on ne peut pas nager comme entre deux, se donnant tantôt à l'un, tantôt à l'autre, en partie à l'un et en partie à l'autre. Dieu veut tout; et le peu que vous lui ôterez, pour le donner au monde, à la fin entraînera tout votre cœur, et sera le tout pour vous.

CHAPITKE XXIX

DE CES PAROLES DE SAINT JEAN : « LE MONDE PASSE, ET LA CONCUPISCENCE PASSE, MAIS CELUI QUI FAIT LA VOLONTÉ DE DIEU DEMEURE ÉTERNELLEMENT. »

Après avoir parlé du monde et des plaies de la concupiscence, saint Jean découvre la cause de notre erreur et en même temps le remède, dans ces dernières paroles de notre passage : Et le monde passe avec sa concupiscence; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement. Comme s'il disait : A quoi vous arrêtez-vous, insensés? Au monde? à son éclat? à ses plaisirs? Ne voyez-vous pas que le monde passe? Les jours sont tantôt sereins, tantôt nébuleux ; les années tantôt abondantes, tantôt infructueuses ; et pour passer du monde naturel au monde moral qui est celui qui nous éblouit et qui nous enchante, les affaires tantôt heureuses, tantôt malheureuses, la fortune toujours inconstante. Le monde passe : La -figure de ce monde passe. Le monde, que vous aimez, n'est point une vérité, une chose, un corps : c'est une figure et une figure creuse, volage, légère, que le vent emporte, et ce qui est encore plus faible, une ombre qui se dissipe d'elle-même.

Le monde passe, et sa concupiscence : non seulement le monde est variable de soi-même, mais encore sa concupiscence varie elle-même : le changement est des deux côtés. Souvent le monde change pour vous, ceux qui ne vous favorisent plus, ne vous aiment plus ; mais souvent même sans qu'ils changent, vous changez : le dégoût vous prend ; une passion, un plaisir, un goût en chasse un autre ; et de tous côtés vous êtes livrés au changement et à l'inconstance.

Écoutez le sage : La vie humaine est une fascination, une tromperie des yeux ; on croit voir ce qu'on ne voit pas ; on voit tout avec des yeux malades. Mais vous l'aimiez si éperdument, et maintenant vous ne l'aimez plus? J'étais ébloui; j'avais les yeux fascinés et troublés. Qui vous avait fasciné les yeux? Une passion insensée : il me semble que c'est un songe qui s'est dissipé.

Ajoutez à la déception, la folie, la niaiserie, la stupidité : Fascinaiio nugacitatis. Ajoutez-y l'inconstance de la concupiscence : Inconstantia concupiscentiœ : voilà son propre carac- 1 ère. Elle va par des mouvements irréguliers, selon que lé vent la pousse. Non seulement on veut autre chose malade que sain ; autre chose dans la jeunesse que dans l'enfance ; et dans l'âge plus avancé que dans la jeunesse ; et dans la vieillesse que dans la force de l'âge ; autre chose dans le beau temps que dans le mauvais ; autre chose pendant la nuit, qui vous représente des idées sombres, que dans le jour qui les dissipe; mais encore dans le même âge, dans le même état on change sans savoir pourquoi : le sang s'émeut, le corps s'altère, l'humeur varie : on se trouve aujourd'hui tout autre qu'hier ; on ne sait pourquoi, si ce n'est qu'on aime le changement : la variété divertit, elle désennuie : on change pour n'être pas mieux ; mais la nouveauté nous charme pour un moment : Inconstantia concupiscentiœ.

Prenez garde, disait Moïse, à vos yeux et à vos pensées; ne les suivez pas; car elles vous souilleront sur divers objets. Sommesnous, dit saint Paul, tels que nous étions autrefois, lorsque nous vivions dans les désirs de notre chair, faisant la volonté de notre chair et de nos pensées? H ne s'élève pas plus de vagues dans la mer que de pensées et de désirs dans notre esprit et dans notre cœur : elles s'effacent mutuellement, et aussi elles nous emportent tour à tour : nous allons au gré de nos désirs ; il n'y a plus de pilote ; la raison dort et se laisse emporter aux flots et aux vents.

Saint Augustin compare un homme qui aime le monde et qui est guidé par les sens, à un arbre qui, s'élevant au milieu des airs, est poussé tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, selon que le vent qui souffle le mène : Tels, dit-il, sont les hommes sensuels et voluptueux : ils semblent se jouer avec les vents, et jouir d'un certain air de liberté, en promenant çà et là leurs vagues désirs. Tels sont donc les hommes du monde : ils vont çà et là avec une extrême inconstance. Us appellent liberté leurs changements, comme un enfant qui se croit libre, échappe à son conducteur ; il court, sans savoir où il veut aller.

0 homme ! ne verras-tu jamais ton malheur? Tous ces désirs qui t'entraînent l'un après l'autre, sont autant de fantaisies de malades, autant de vaines images qui se promènent dans un cerveau creux : il ne faudrait que la santé pour dissiper tout Ta santé, ô homme, c'est de faire la volonté du Seigneur et de t'attachnr à sa parole : Le monde passe, la concupiscence

passe, dit saint Jean ; mais celui qui fait la volonté du Seigneur demeure éternellement; rien ne passe plus ; tout est fixe, tout est immuable.

0 homme ! tu étais fait pour cet état immuable, pour cette stabilité, pour cette éternité ; tu étais fait pour être avec Dieu un même esprit, et participer par ce moyen à son immutabilité. Si tu t'attaches à ce qui passe, une autre immutabilité, une autre éternité t'attend : au heu d'une éternité pleine de lumière, une éternité ténébreuse et malheureuse te sera donnée; et l'homme se rendra digne «d'un mal éternel, pour avoir fait mourir en soi un bien qui le devait être : Et factus est malo dignus œterno, qui hoc in se peremit quod esse posset œternum, dit saint Augustin.

Ainsi, dit saint Jean, mes frères, mes petits enfants, n'aimez pas le monde, ni tout ce qui est dans le monde, parce que tout y passe et s'en va en pitre perte : ne nous arrêtons point à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas ; parce que ce qui se voit est temporel, mais les choses qui ne se voient pas sont éternelles. Ce moment si court et si léger des afflictions de cette vie, que nous pleurons tant et qui nous fait perdre patience, produira en nous, dans un excès surprenant, V excès inespéré et tout le poids éternel d'une gloire qui ne finira jamais.

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