‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 90 sur 130 · LE SAINT ET PUR AMOUR DE DIEU · texte numérisé non relu

LE SAINT ET PUR AMOUR DE DIEU

Souvenons-nous/ malheureux enfants d'Adam, qu'en quittant Dieu, en qui est la source et la perfection de notre être, nous nous sommes attachés à nous-mêmes, et que c'est dans ce malheureux et aveugle amour que consiste la tache originelle ; principalement dans l'amour de cette excellence propre ; puisque c'est celui qui nous fait véritablement dieu à nous-mêmes, idolâtres de nos pensées, de nos opinions, de nos vices, de nos vertus même, incapables de porter, je ne dirai pas les faux biens du monde qui nous maîtrisent et nous transportent, mais encore les vrais biens qui viennent de Dieu ; parce qu'au lieu de nous élever à celui qui les donne afin qu'on s'unisse à lui, nous nous y attachons je ne sais comment, de même que s'ils nous étaient propres ou que nous en fussions les auteurs. Notre fibre arbitre, qui a trompé nos premiers parents, nous séduit encore : et parce que vous avez voulu, ô mon Dieu, qu'il concourût à votre grande œuvre, qui est notre sanctification, sans songer que c'est vous, ô Moteur secret, qui lui inspirez le bon choix qu'il fait, il s'arrête en lui-même, et croit être quelque chose, quoiqu'il ne soit rien.

Mon Dieu, sanctifiez-nous en vérité : que nous soyons saints, non pas à nos yeux, mais aux vôtres : cachez-nous à nousmêmes, et que nous ne nous trouvions plus qu'en vous seul.

Je me suis levé pendant la nuit avec David, pour voir vos cieux qui sont les ouvrages de vos doigts, la lune et les étoiles que vous avez fondées. Qu'ai-je vu, Seigneur, et quelle admirable image des effets de votre lumière infinie ! Le soleil s'avançait, et son approche se faisait connaître par une certaine blancheur qui se répandait de tous côtés : les étoiles avaient disparu, et la lune s'était levée avec son croissant d'un argent si beau et si vif, que les yeux en étaient charmés. Elle semblait vouloir honorer le soleil, en paraissant claire et lumineuse

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par le côte qu'elle tournait vers lui : tout le reste était obscur et ténébreux, et un petit demi-cercle recevait seulement dans cet endroit-là un ravissant éclat par les rayons du soleil, comme du père de la lumière. Quand il la voit de ce côté-là, elle reçoit une teinture de lumière : plus il la voit, plus sa lumière s'accroît. Quand il la voit tout entière, elle est dans son plein ; et plus elle a de lumière, plus elle fait honneur à celui d'où elle lui vient Mais voici un nouvel hommage qu'elle rend à son céleste illuminateur. A mesure qu'il approchait, je la voyais disparaître : le faible croissant diminuait peu à peu, et quand le soleil se fut montré tout entier, la pâle et débile lumière s'évanouissant, se perdit dans celle du grand astre qui paraissait, dans laquelle elle fut comme absorbée. On voyait bien qu'elle ne pouvait avoir, perdu sa lumière par l'approche du soleil qui l'éclairait; mais un petit astre cédait au grand, une petite lumière se confondait avec la grande ; et la place du croissant ne parut plus dans le ciel, où il tenait auparavant un si beau rang parmi les étoiles.

Mon Dieu, lumière éternelle, c'est la figure de ce qui arrive à mon âme, quand vous l'éclairez. Elle ne l'est que du côté que vous la voyez : partout où vos rayons ne pénètrent pas, ce n'est que ténèbres ; et quand ils se retirent tout à fait, l'obscurité et la défaillance sont entières. Que faut-il donc que je fasse, ô mon Dieu, sinon de reconnaître, comme étant de vous, toute la lumière que je reçois? Si vous détournez votre face, une nuit affreuse nous enveloppe, et vous seul êtes la lumière de notre vie. Le Seigneur est ma lumière et mon salut, qui craindrai-je? Le Seigneur est le "protecteur de ma vie : de qui aurai- je peur? Nous sommes de ceux à qui l'apôtre a écrit : Vous étiez autrefois ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière en Notre- Seigneur. Comme s'il eût dit : Si vous étiez par vous-mêmes lumineux, pleins de sainteté, de vertus et de vérité ; et si vous étiez vous-mêmes votre lumière, vous n'auriez jamais été dans les ténèbres, et la lumière ne vous aurait jamais quittés. Mais maintenant vous reconnaissez par tous vos égarements que vous ne pouvez être éclairés que par une lumière qui vous vienne du dehors et d'en haut ; et si vous êtes lumière, c'est seulement en Noire-Seigneur.

O lumière incompréhensible, par laquelle vous éclairez tout homme qui vient au monde, et d'une façon particulière ceux de qui il est écrit : Marchez comme des enfants de lumière; outre l'hommage que nous vous devons, de vous rapporter toute

la lumière et toute la grâce qui est en nous, comme la tenant uniquement de vous, qui êtes le vrai Père des lumières ; nous vous en demandons encore une autre, qui est que notre lumière, telle qu'elle soit, se perde dans la vôtre et s'évanouisse devant vous. Oui, Seigneur, toute lumière créée, et qui n'est pas vous, quoiqu'elle vienne de vous, vous doit le sacrifice de s'anéantir, de disparaître en votre présence, et disparaître principalement à nos propres yeux : en sorte que, s'il y a quelques lumières en nous, nous les voyions, non pas en nous-mêmes, mais en celui que vous nous avez donné pour nous être sagesse, justice, sainteté et rédemption, afin que celui qui se glorifie se glorifie, non point en lui-même, mais uniquement en Notre-Seigneur.

Voilà, mon Dieu, le sacrifice que je vous offre, et l'oblation pure de la nouvelle alliance qui vous doit être offerte en Jésus- Christ, et par Jésus-Christ dans toute la terre. Je vous l'offre, ô Dieu vivant et éternel, autant de fois que je respire ; je veux vous l'offrir autant de fois que je pense; je souhaite de ne penser qu'à vous, et que vous soyez tout mon amour : car je vous dois tout. Vous n'êtes pas seulement la lumière de mes yeux ; mais si j'ouvre les yeux pour voir la lumière qui m'en inspirez la volonté.

O Seigneur, de qui je tiens tout, je vous aimerai à jamais ; je vous aimerai, ô mon Dieu, qui êtes ma force. Allumez en moi cet amour : envoyez-moi du plus haut des cieux et de votre sein éternel votre Saint-Esprit, ce Dieu d'amour, qui ne fait qu'un cœur et qu'une âme de tous ceux que vous sanctifiez; quïl soit la flamme invisible qui consume mon cœur d'un saint et pur amour ; d'un amour qui ne prenne rien pour soi-même, pas la moindre complaisance, mais qui vous renvoie tout le bien qu'il reçoit de vous.

0 Dieu, votre Esprit peut seul opérer cette merveille : qu'il soit en moi un charbon ardent, qui purifie de telle sorte mes lèvres et mon cœur, qu'il n'y ait plus rien du mien en moi ; et que l'encens que je brûlerai devant votre face, aussitôt qu'il aura touché ce brasier ardent que vous allumerez au fond de mon âme, sans qu'il m'en demeure rien, s'exhale tout en vapeur vers le ciel, pour vous être en agréable odeur. Que je ne me délecte qu'en vous, en qui seul je veux trouver mon bonheur et ma vie, maintenant, et aux siècles des siècles. Amen, Amen.

C'est pour les religieuses de la Visitation de Meaux que Bossuet écrivit ce livre, probablement en 1694. « Je vous adresse, mes filles, leur écrivait-il, les Réflexions sur V Evangile, comme à celles en qui j'espère qu'elles porteront les fruits les plus abondants. » Il se proposait d'achever et de publier cette œuvre, mais il n'en eut pas le temps. Elle a paru en 1731. En voici le plan.

Sermon de Notre-Seigneur sur la montagne. Préparation à la dernière semaine du Sauveur. La dernière semaine du Sauveur :

a) Sermons ou discours de Notre-Seigncur depuis le dimanche des Rameaux jusqu'à la Cène.

b) La Cène.

Fidèle, autant que je le puis, au plan de la présente collection, je détacherai des méditations un fragment assez important et qui forme un tout complet : la série de réflexions sur le prophète Jérémic considéré comme figure de Jésu- -Christ. Je ferai précéder ce fragment de trois méditations sur le jugement dernier qui précèdent immédiatement les chapitres sur Jérémic clans l'ouvrage de Bossuet.

MEDITATIONS SU11 L'ÉVANGILE = Mi

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