‹ Bossuet (volume 3)Chapitre 10 sur 38 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

CONCLUSION DE TOUT LE DISCOURS PRECEDENT, OU l'on montre qu'il FAUT TOUT RAPPORTER A UNE PROVIDENCE.

Mais souvenez-vous, monseigneur, que ce long enchaînement des causes particulières, qui font et défont les empires, dépend des ordres secrets de la divine Providence. Dieu tient du plus haut des ci eux les rênes de tous les royaumes ; il a tous les cœurs en sa main ; tantôt il retient les passions ; tantôt il leur lâche la bride, et par là il remue tout le genre humain. Veut-il faire des conquérants? il fait marcher l'épouvante devant eux, et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible. Veut-il faire des législateurs? il leur envoie son esprit de sagesse et de prévoyance ; il leur fait prévenir les maux qui menacent les États et poser les fondements de la tranquillité publique. H connaît la sagesse humaine, toujours courte par quelque endroit ; il l'éclairé, il étend ses vues, et puis il l'abandonne à ses ignorances ; il l'aveugle, il la précipite, il la confond par ellemême ; elle s'enveloppe, elle s'embarrasse dans ses propres subtilités, et ses précautions lui sont un piège. Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugements, selon les règles de sa justice toujours infaillible. C'est lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées, et qui frappe ces grands coups dont le contre-coup porte si loin. Quand il veut lâcher le dernier et renverser les empires, tout est faible et irrégulier dans les conseils. L'Egypte, autrefois si sage, marche enivrée, étourdie et chancelante, parce que le Seigneur a répandu l'esprit de vertige dans ses conseils ; elle ne sait plus ce qu'elle fait, elle est perdue. Mais que les hommes ne s'y trompent pas : Dieu redresse quand il lui plaît le sens égaré ; et celui qui insultait à l'aveuglement des autres tombe lui-même dans des ténèbres plus épaisses, sans qu'il faille souvent autre chose, pour lui renverser le sens, que ses longues prospérité

C'est ainsi que Dieu règne sur tous les peuples. Ne parlons plus de hasard ni de fortune, ou parlons-en seulement comme

d'un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à l'égard de nos conseils incertains est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c'est-à-dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. De cette sorte tout concourt à la même fin ; et c'est faute d'entendre le tout, que nous trouvons du hasard ou de l'irrégularité dans les rencontres par ticuli ères.

Par là se vérifie ce que dit l'apôtre, que « Dieu est heureux, et le seul puissant, roi des rois, et Seigneur des seigneurs ». Heureux, dont de repos est inaltérable, qui voit tout hanger sans changer lui-même, et qui fait tous les changements par un conseil immuable: qui donne et qui ôte la puissance; qui la transporte d'un homme à un autre, ou d'une maison à une autre, d'un peuple à un autre, pour montrer qu'ils ne l'ont tous que par emprunt, et qu'il est le seul en qui elle réside naturellement.

C'est pourquoi tous ceux qui gouvernent se sentent assujettis à une force majeure. Ils font plus ou moins qu'ils ne pensent, et leurs conseils n'ont jamais manqué d'avoir des effets imprévus. Xi ils ne sont maîtres des dispositions que les siècles passés ont mises dans les affaires, ni ils. ne peuvent prévoir le cours que prendra l'avenir, loin qu'ils ne puissent forcer. Celui-là seul tient tout en sa main, qui sait le nom de ce qui est et de ce qui n'est pas encore, qui préside à tous les temps et prévient tous les conseils.

Alexandre ne croyait pas travailler pour ses capitaines, ni ruiner sa maison par ses conquêtes. Quand Brutus inspirait au peuple romain un amour immense de la liberté, il ne songeait pas qu'il jetait dans les esprits le principe de cette licence effrénée, par laquelle la tyrannie qu'il voulait détruire devait être un jour rétablie plus dure que sous les Tarquins. Quand les Césars flattaient les soldats, ils n'avaient pas dessein de donner des maîtres à leurs successeurs et à l'empire. En un mot, il n'y a point de puissance humaine qui ne serve malgré elle à d'autres desseins que les siens. Dieu seul sait tout réduire à sa volonté. C'est pourquoi tout est surprenant, à ne regarder que les causes particulières, et néanmoins tout s'avance avec une suite réglée. Ce discours vous le fait entendre ; et pour ne plus parler des autres empires, vous voyez par combien de conseils imprévus, mais toutefois suivis en eux-mêmes, la fortune de Rome a été menée depuis Romulus jusqu'à Charlemaçne.

Vous croirez peut-être, monseigneur, qu'il aurait fallu vous

dire quelque chose de plus de vos Français et de Charlemagne qui a fondé le nouvel empire. Mais outre que son histoire fait partie de celle de France que vous écrivez vous-même, et que vous avez déjà si fort avancée, je me réserve à vous faire un second discours, où j'aurai une raison nécessaire de vous parler de la France et de ce grand conquérant, qui, étant égal en valeur à ceux que l'antiquité a le plus vantés, les surpasse en piétié, en sagesse et en justice.

Ce même discours vous découvrira les causes des prodigieux succès de Mahomet et de ses successeurs. Cet empire, qui a commencé deux cents ans avant Charlemagne, pouvait trouver sa place dans ce discours : mais j'ai cru qu'il valait mieux vous faire voir dans une même suite ses commencements et sa décadence.

Ainsi je n'ai plus rien à vou, dire sur la première partie de l'histoire universelle. Vous en découvrez tous les secrets, et il ne tiendra plus qu'à vous d'y remarquer toute la suite de la religion et celle des grands empires jusqu'à Charlemagne.

Pendant que vous les verrez tomber presque tous d'euxmêmes, et que vous verrez la religion se soutenir par sa propre force, vous connaîtrez aisément quelle est la solide grandeur et où un homme sensé doit mettre son espérance.

De tous ses livres, il n'en est peut-être pas un seul auquel Bossuet ait attaché plus de prix qu'à la Politique; il Ta corrigé et perfectionné sans cesse. Cette prédilection nous étonne. N'ayant pas eu le moyen d'intervenir dans la politique active, peut-être voulut-il prendre une revanche noble et féconde en s'appliquant à la politique de pure spéculation. N'ayant jamais eu la moindre part au gouvernement, peut-être s'est-il promis de devenir après sa mort une sorte de conseiller d'État permanent, soit auprès du ^rand dauphin, soit auprès des rois qui viendraient ite. Aussi bien cette œuvre, admirable par tant de s, ne satisfera pleinement personne, ni les politiques, ni Les simples chrétiens. Les premiers, s'ils veulent trouver quelque part l'exposé et l'apothéose du pouvoir absolu,

iront droit au maître impitoyable dont Bossuet s'est beaucoup, s'est peut-être trop inspiré. C'est l'Anglais Hobbes que je veux dire. Quant aux lecteurs chrétiens, ils se débattront toujours péniblement entre les deux termes de l'équivoque inquiétante qui semble peser sur tout l'ouvrage et qui éclate, pour ainsi parler, sur la couverture elle-même. Politique ; écriture sainte ; la terre, avec ses ambitions et ses divisions fatales ; le ciel, vision de paix, de désintéressement et d'égalité.

H y a vraiment trop loin du Sinaï à Versailles. Les rois, comme tout le monde, sont soumis au Décalogue. Bossuet le leur rappelle et il a raison. Mais on dirait parfois, à l'entendre, qu'une voix est sortie du buisson ardent pour proclamer l'excellence de la monarchie absolue. Est-ce le prêtre, l'interprète de Dieu qui parle, est-ce le philosophe et le conseiller d'État? On ne sait pas bien. Et puis la loi de crainte a fait place à la loi d'amour, l'Ancien Testament au Nouveau. Comparez à la Politique tirée des propres paroles de VEcriture, celle qu'on pourrait tirer des propres paroles de l'Évangile, celle, j'imagine, dont un chrétien peut se contenter. Elle tient en deux lignes : Mon royaume n'est pas de ce monde. Rendez à César ce qui est à César. Pour tout le reste, pratique et théorie, Dieu nous laisse libres. Que Louis XIV et Bossuet nous parlent. Ils ont une tradition, une doctrine, l'expérience des affaires. Nous les écouterons avec plus d'attention qu'un politicien d'aventure. Mais qu'ils nous parlent en leur propre nom.

Ce n'est pas qu'on mette en question le droit divin. Dans la théologie catholique, toute puissance vient de Dieu, celle d'un président du conseil comme celle d'un roi absolu, et, comme telle, nous devons nous y soumettre. Il ne peut y avoir d'hésitation que pendant les entr' actes, au lendemain d'une révolution. Ces entr' actes ne sont pas longs. Le brouillard tombe bientôt et laisse apparaître, dans toute sa gloire, une autorité nouvelle, déjà légitime. Demandez plutôt au soldat heureux qui fut sacré à Notre-Dame. Quant à ceux qui refusent de s'incliner

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devant l'usurpateur triomphant, — jacobites, légitimistes, carlistes, — les casuistes ne songent guère à les inquiéter. Rois, empereurs ou républiques, l'obéissance à laquelle on est tenu sous peine de péché paraît certainement beaucoup moins rigoureuse que celle que Bossuet nous commande. Il a ses idées là-dessus, très sages peut-être, mais qu'il ne les confonde pas avec la volonté de Dieu même. Si l'on trouve un peu de sévérité dans ces réserves, la faute en est à moi sans doute, mais elle en est aussi à Bossuet. Il paraît bien qu'en somme il n'a pas cherché si loin. Il prend la France telle qu'elle est sous Louis XIV et il se préoccupe avant tout d'éclairer la conscience de son élève sur les devoirs de la royauté. « Si le dauphin s'était un jour appelé Louis XV, et qu'il eût régné selon les principes de l'illustre maître, la France aurait vu en sa personne un roi juste et justicier, clément sans faiblesse, ferme sans rigueur, toujours prêt à la guerre, mais ne la faisant qu'à regret et aussi douce que possible, ménager du sang de ses peuples et de leurs biens, éloigné de les accabler d'impôts, persuadé que les hommes sont la première richesse d'un empire et jaloux d'augmenter la population du sien par la garde vigilante des bonnes mœurs. H n'aurait pas eu de favoris, mais des conseillers choisis avec sagesse. Il aurait gouverné sa famille; avant tout, il se serait gouverné lui-même, en garde contre les tentations qui suivent les grandes fortunes et plein du souvenir de Jésus-Christ (1). » Bref, il aurait été parfait. Ce résumé, tracé de maîtresse main, coupe court à la critique, le livre n'étant plus qu'une haute leçon de morale, qu'un sermon ou qu'une oraison funèbre. Mais l'extrême importance que l'auteur semble avoir attachée à son œuvre, les soins qu'il lui a donnés, la forme didactique et savante sous laquelle il nous la présente, tout nous promettait un vaste essai de philosophie politique, et malgré soi l'on juge Bossuet sur cette promesse qu'il n'a pas tenue. Admirable,

(1) R. P. Longhaye, Histoire de la littérature française au dixseptième siècle, II, p. 276.

puisque enfin il est de lui, le livre contient nombre d'observations fort intéressantes, mais il ne satisfait pas notre curiosité sur les points essentiels. Lisez par exemple :

Il y en a qui, touchés de ces inconvénients (du pouvoir absolu), cherchent des barrières à la puissance royale; ce qu'ils proposent comme utile, non seulement au peuple, mais encore aux rois, dont l'empire est plus durable quand il est réglé. Je ne dois pas entrer ici dans ces restrictions ni dans les diverses constitutions des empires et des monarchies. Ce serait m' écarter de mon dessein.

Il n'y a rien à dire à cela. Bossuet est libre de faire le livre qu'il veut. Mais comment ne pas regretter de le voir se dérober ainsi devant le problème capital que soulèvent toutes les pages de sa Politique : dans l'intérêt même de la monarchie, ne convient-il pas de chercher « des barrières à la puissance royale »? N'oubliez pas que ce philosophe a beaucoup étudié l'histoire. L'idée a dû ou aurait du lui venir que le gouvernement à la manière de Louis XIV était chez nous quelque chose de tout à fait nouveau et que son élève ferait bien peut-être de revenir à la vieille constitution française. De cette idée et de ce désir, le livre ne garde aucune trace. Au jeune prince que nous savons presque trop bénin, on recommande de ne pas se montrer sanguinaire, on ne l'invite pas à méditer sur la « suite de la monarchie. »

Le livre reste néanmoins une œuvre splendide. Quand Bossuet moralise appuyé sur l'Écriture, il nous subjugue toujours. Et puis, malgré qu'on en ait, il fait passer en nous quelque chose de l'éblouissement qu'ont éprouvé de très bons Français, et Bossuet plus que personne, à la vue de Louis XIV. La Politique raisonne, pour ainsi dire, explique et justifie cet éblouissement. Quant à ces formules, sublimes et simples, que ce beau génie frappe en se jouant, on en trouve à toutes les pages : « Il faut donner Tordre qui roule le mieux tout seul » ; Dieu « veat la tranquillité des choses humaines ». Il n'y a que lui pour parler ainsi.

Ici comme toujours, il faudrait tout citer, et plus que

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tout le reste, peut-être, les premiers livres où il est magnifiquement traité des principes de la société humaine, et les articles des autres livres qui insistent sur les devoirs du souverain, mais il sera sans doute préférable de nous fixer aux chapitres qui se rapportent plus directement à la politique.

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