‹ Bossuet (volume 3)Chapitre 32 sur 38 · MINISTRE DE CHARENTON, SUR LA MATIÈRE DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

MINISTRE DE CHARENTON, SUR LA MATIÈRE DE L'ÉGLISE

Mie de Duras, ayant quelque doute sur sa religion, m'avait fait demander par diverses personnes de qualité si je voudrais bien conférer en sa présence avec M. Claude. Je répondis que je le ferais de bon cœur, si je voyais que cette conférence fût nécessaire à son Bàhit. Ensuite elle se servit de l'entremise de M. le duc de Richelieu, pour m'inviter à me rendre à Paris, le mardi, dernier février 1678, et à entrer en conférence, le lendemain, avec ce ministre, sur la matière dont elle me parlerait. C'était pour me l'indiquer qu'elle souhaita de me voir avant la

conférence. Comme je me fus rendu chez elle au jour marqué, elle me fit connaître que le point sur lequel elle désirait s'éclaircir avec son ministre était celui de l'autorité de l'Église, qui lui semblait renfermer toute la controverse. Il me parut qu'elle n'était pas en état de se résoudre sans cette conférence; si bien que je la jugeai absolument nécessaire.

Je lui dis que ce n'était pas sans raison qu'elle s'attachait principalement et même uniquement à ce point qui renfermait, en effet, la décision de tout le reste, comme elle l'avait remarqué ; et sur cela je tâchai de lui faire encore mieux entendre l'importance de cet article.

C'est une chose, lui dis-je, assez ordinaire à vos ministres de se glorifier que la créance des fondements de la foi ne leur peut être contestée. Us disent que nous croyons tout ce qu'ils croient mais qu'ils ne croient pas tout ce que nous croyons. Us veulent dire par là qu'ils ont retenu tous les fondements de la foi, et qu'ils n'ont rejeté que ce que nous y avons ajouté. Ils tirent de là un grand avantage, et prétendent que leur doctrine est sûre et incontestable. Mlle de Duras se souvient fort bien de leur avoir souvent ouï tenir de tels discours. Je ne veux sur cela, poursuivisse, leur faire qu'une remarque, c'est que loin de nous accorder qu'ils croient tous les fondements de la foi, au contraire, nous leur faisons voir qu'il y a un article du symbole qu'ils ne croient pas, et c'est celui de l'Église universelle. H est vrai qu'ils disent de bouche : « Je crois l'Église catholique ou universelle, » comme les ariens, les macédoniens et les sociniens disent de bouche : « Je crois en Jésus-Christ et au Saint-Esprit. » Mais comme on a raison d'accuser ceux-ci de ne croire pas ces articles, parce qu'ils ne les croient pas comme il faut, ni selon leur véritable intelligence : si on montre aux prétendus réformés qu'ils ne croient pas comme il faut l'article de l'Église catholique, il sera vrai qu'ils rejetteront, en effet, un article si important du symbole.

Mlle de Duras avait lu mon traité de YExposîtion, et me fit connaître qu'elle se souvenait d'y avoir vu quelque chose qui revenait à peu près à ce que je lui disais ; mais j'ajoutai qu'en ce traité j'avais voulu dire les choses fort brièvement, et qu'il était à propos qu'elle les vît un peu plus au long.

Il faut donc savoir, lui dis-je, ce qu'on entend par ce mot d'Église catholique ou universelle ; et, sur cela, je posai pour fondement que dans le symbole, où il s'agissait d'exposer la foi simplement, il fallait prendre ce terme de la manière la plus

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propre, la plus naturelle et la plus usitée parmi les chrétiens. Or, ce que tous les chrétiens entendent par le nom d'Église, c'est une société qui fait profession de croire la doctrine de Jésus-Christ et de se gouverner par sa parole. Si cette société fait cette profession, par conséquent elle est visible.

Que cette signification du nom d'Église fût la propre et la naturelle signification de ce nom, celle en un mot qui était connue de tout le monde, et usitée dans le discours ordinaire, je n'en demandais pas d'autres témoins que les prétendus réformés eux-mêmes...

Voilà cette Église, disais-je, que vos ministres ne connaissent pas. Us vous enseignent que cette Église visible et extérieure peut cesser d'être sur la terre; ils vous enseignent que cette Église peut errer dans ses décisions; ils vous enseignent que croire à cette Église c'est croire à des hommes ; mais ce n'est pas ainsi que l'Eglise nous est proposée dans le Symbole. On nous y propose de la croire comme nous croyons au Père, au Fils et u Saint-Esprit ; et c'est pourquoi la foi de l'Église est jointe à la foi des trois personnes divines.

Ces choses ayant été dites à diverses reprises, mais à peu près dans cette suite, j'ajoutai que notre doctrine était si véritable sur ce point, que les prétendus réformés qui la niaient n'ont pu la nier tout à fait, c'est-à-dire que leurs synodes agissent d'une manière à faire entendre qu'ils exigent, aussi bien que^nous, une soumission absolue à l'autorité et aux décrets de l'Eglise.

Là, je fis voir à Mlle de Duras les quatre actes de messieurs de la religion prétendue réformée, que j'ai marqués dans Y Exposition, article 20. Elle les y avait vus ; mais je les lui fis lire dans le livre même De la discipline.

Le premier est tiré du chapitre v, titre Des consistoires, article 31, où il est porté «que les débats pour la doctrine seraient terminés par la parole de Dieu, s'il se peut, dans le consistoire, sinon que l'affaire serait portée au colloque, de là au synode provincial, et enfin au national, où l'entière et finale résolution se ferait par la parole de Dieu, à laquelle, si on refusait d'acquiescer de point en point, et avec exprès désaveu de ses erreurs, on serait retranché de l'Église ».

Ce n'est donc pas, disais-je, à la seule parole de Dieu précisément comme telle qu'appartient entière et finale résolution, puisque, après qu'elle est proposée, l'appel est permis; mais à la parole de Dieu en tant qu'expliquée et interprétée par le dernier jugement de l'Église.

Le second acte est tiré du synode de Vitré, rapporté dans le livre De la discipline. H contient la lettre d'envoi que font toutes les Églises, quand elles députent au synode national ; en voici les termes : « Nous promettons devant Dieu de nous soumettre à tout ce qui sera résolu en votre sainte assemblée, persuadés que nous sommes que Dieu y présidera et vous conduira par son Saint-Esprit en toute vérité et équité par la règle de sa parole. » Cette persuasion, disais-je, si elle est seulement fondée sur uns présomption humaine, ne peut pas être la matière d'un sermentTsi solennel, par lequel on jure de se soumettre à une résolution qu'on ne sait pas encore ; elle ne peut donc être fondée que sur une promesse expresse ^que le Saint-Esprit présidera dans le dernier jugement de l'Eglise, et les catholiques n'en disent pas davantage.

Le troisième acte, qui se trouve encore dans le même livre De la discipline, est la condamnation des indépendants, sur ce qu'ils disaient que chaque Église se devait gouverner elle-même sans aucune dépendance de personne en matières ecclésiastiques. Cette proposition fut déclarée, au synode de Charenton, « autant préjudiciable à l'État qu'à l'Église ». On y jugea « qu'elle ouvrait la porte à toute sorte d'irrégularités et d'extravagances, en ôtait tous les remèdes, et donnait lieu à former autant de religions que de paroisses ». Mais, disais-je, quelques synodes qu'on tienne, si on ne se croit pas obligé à y soumettre son jugement, on n'évite pas les inconvénients des indépendants et on laisse la porte ouverte à établir autant de religions, je ne dis pas qiiïl y a de paroisses, mais qu'il y a de têtes. On en vient donc, par nécessité, à cette obligation de soumettre son jugement à ce que l'Église catholique enseigne.

Ces trois actes sont tirés du livre De la discipline, imprimé à Charenton, l'an 1667.

Le quatrième se trouve dans un livre de M. Blondel, intitulé Actes authentiques, imprimé à Amsterdam, par Blaeu, l'an

C'est une résolution du synode national de Sainte-Foi 1578, qui nomme quatre ministres pour se trouver à une assemblée où se devait traiter la réunion avec les luthériens, en dressant un Formulaire de profession de foi commune. On donne pouvoir à ces ministres « de décider tout point de doctrine et autres qui seront mis en délibération, et de consentir à cette confession de foi, sans même en communiquer davantage aux Eglises, si le temps ne permet pas de le faire ». De cet acte, je concluais

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deux choses : l'une, que tout le synode compromet sa foi entreles mains de quatre particuliers, chose bien plus extraordinaire que de voir des particuliers se soumettre à toute l'Église; l'autre, que l'Église prétendue réformée est encore peu assurée de sa confession de foi, puisqu'elle consent qu'on la change, et cela dans des points aussi importants que sont ceux qui font la dispute avec les luthériens, dont l'un est la réalité. Si les prétendus réformés espéraient que les luthériens revinssent à eux, il n'y avait nul besoin d'une nouvelle confession de foi. Ainsi ce qu'on prétendait, c'est que, les uns et les autres demeurant dans leur sentiment, on fît une confession de foi dont les deux partis pussent convenir, ce qui ne se pouvait faire sans ajouter ou sans supprimer quelque chose d'essentiel dans une confession de foi qu'on nous donne comme n'enseignant que la pure parole de Dieu.

Me de Duras m'avoua qu'ayant vu dans mon traité ces actes et mes réflexions, qui sont les mêmes que celles que je venais de lui faire, elle ne savait qu'y répondre ; et que pour cela elle souhaitait d'entendre ce que répondrait M. Claude, tant sur ces actes que sur les autres difficultés qui regardent l'autorité de l'Église.

Je lui dis qu'encore que ceux de sa religion agissent comme tenant l'autorité de l'Église infaillible et incontestable, il est vrai qu'ils niaient cette infaillibilité, et j'ajoutai que c'était une maxime constante dans sa religion, que tous les | articuliers, pour ignorants qu'ils fussent, étaient oblig s de croire qu'ils pouvai nt mieux entendre l'Ecriture sainte que tous les conciles, et que tout le reste de l'Eglise ensemble. EU parut étonnée de cette proposition : mais j'ajoutai qu'on croyait encore dans sa religion quelque chose de bien plus étrange, qui était qu'il y a un point où un chrétien est obligé de douter si l'Écriture est inspirée de Dieu ; si l'Évangile est une vérité ou une fable ; si Jésus-Christ est un trompeur, ou le docteur de la vérité. Comme elle parut encore plus étonnée de cette propositon, je l'assurai que tant celle-là que l'autre, que je venais de lui dire, étaient des suites nécessaires de la doctrine reçue dans leur religion sur l'autorité de l'Église, et que je ne doutais point que je ne puisse forcer M. Claud à les avouer.

Je lui expliquai les raisons de C3 que j'avais avancé, et lui lis voir en même temps que la marque de fausseté c'était, parmi eux, de voir que d'un côté ils niassent qu'il fallût croire sans examiner ce que l'Église décidait; et que de l'autre ils

fussent forcés, pour établir Tordre, d'attribuer à l'Église l'autorité qu'ils lui auraient déniée.

Elle me fit connaître qu'elle entendait ce raisonnement, et qu'elle se souvenait de l'avoir lu dans mon livre ; mais qu'encore qu'elle ne vît rien à y répondre, elle avait peine à croire qu'on n'y répondît pas dans sa religion...

Cependant Mme la comtesse de Roye vient dire que M. Claude consentait à la conférence, qui serait, si je l'agréais, chez elle sur les trois heures.

Je fus au rendez- vous où je rencontrai M. Claude. On commença par des honnêtetés réciproques, et il témoigna de sa part un grand respect. Après cela j'entrai en matière, en demandant l'explication des quatre actes transcrits dans mon livre, et mentionnés ci-dessus.

Après que j'eus expliqué la difficulté en peu de mots, telle qu'elle est proposée dans Y Exposition, et que je l'avais répétée à Mlle de Duras, j'ajoutai que M. Claude devait être d'autant plus prêt à y répondre, que je ne lui disais rien de nouveau, puisque apparemment le traité de YExposition était tombé entre ses mains ; et que c'était une grande satisfaction, que, dans un entretien de la nature de celui-ci, on pût s'assurer qu'il n'y aurait point de surprise.

M. Claude prit la parole, et après avoir réitéré toutes les honnêtetés quïl avait faites, en termes encore plus civils, il déclara d'abord que tout ce que j'avais objecté de leur discipline et de leurs synodes dans mon traité, et encore à présent, était rapporté de très bonne foi, sans rien altérer dans les paroles : mais que pour le sens il me priait de trouver bon qu'il me dît qu'encore qu'il y eût, ainsi que je l'avais remarqué, comme divers degrés de juridiction établis dans leur discipline, la force de la décision devait être rapportée partout à la seule parole de Dieu. Quant à ce que j'objectais que la parole de Dieu avait été proposée dans le consistoire, dont on pouvait appeler; d'où il s'ensuivait, avais-je inféré, que la décision dernière, dont il n'y a plus d'appel, appartenait à la parole de Dieu, non prise en elle-même, mais en tant que déclarée par le dernier jugement de l'Église : ce n'était pas là leur pensée ; car ils tenaient que la décision était attachée tout entière à la pure parole de Dieu, dont l'Église, dans les assemblées premières et dernières, ne faisait que l'indication : mais que ces divers degrés avaient été établis pour donner le loisir à ceux qui erraient de se reconnaître. C'est pourquoi on ne procédait pas

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d'abord par excommunication, le consistoire espérant qu'une grande assemblée, telle que serait le colloque, et ensuite le synode provincial composé d'un plus grand nombre de personnes, peut-être plus respectées, et en tout cas moins suspectes au contredisant, le disposeraient à entendre la vérité. Que le colloque et le synode provincial usaient de pareille modération, par la même raison de charité : mais qu'après que le synode national avait parlé, comme c'était le dernier remède humain, il n'y avait plus rien à espérer, et qu'on procédait aussi à la dernière sentence, en usant de l'excommunication, comme du dernier effort de la puissance ecclésiastique. Que de là il ne fallait pas conclure que le synode national se tînt infaillible, non plus que les précédentes assemblées : mais seulement qu'après avoir tout tenté, on venait au dernier remède.

Pour la promesse qu'on faisait avant le synode national, qu'elle n'était fondée que sur l'espérance qu'on avait que l'assemblée suivrait la parole de Dieu, et que le Saint-Esprit y présiderait, ce qui ne manquait pas qu'on en eût une entière certitude ; et au reste que le terme, persuadés que, c'était une manière honnête d'exprimer une condition, sans blesser la révérence d'une si grande assemblée, ni la présomption favorable qu'on devait avoir pour son procédé.

Quant à la condamnation des indépendants, il me pria d'observer que, sur l'autorité de l'Église et de ses assemblées, il y avait quelque chose dont ceux de sa religion convenaient avec nous, et quelque chose dont ils convenaient avec les indépendants ; avec nous, que les assemblées ecclésiastiques étaient nécessaires et utiles, et qu'il fallait établir quelque subordination; avec les indépendants, que ces assemblées, pour nombreuses qu'elles fussent, n'étaient pas pour cela infaillibles. Cela étant, qu'ils avaient dû condamner les indépendants, qui, non seulement riaient l'infaillibilité, mais encore l'utilité et la nécessité de ces assemblées et de cette subordination. C'est en cela, disait-il, que consiste l'indépendantisme, si on peut user de ce mot. Il ajouta que le soutenir, c'était en effet renverser l'ordre, et donner lieu à autant de religions qu'il y avait de paroisses, parce qu'on ôtait par là tous les moyens de convenir. D'où il concluait qu'encore qu'on fût d'accord que les assemblées ecclésiastiques n'étaient pas moyens infaillibles, c'était assez pour maintenir, et condamner les indépendants, que ce fussent moyens utiles.

Pour le synode de Sainte-Foi, qu'il s'agissait ou de rendre

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les luthériens plus dociles, en les faisant, disait-il, rapprocher de nous, ou, en tout cas, d'établir une tolérance mutuelle ; ce qui n'obligeait pas de rien supprimer ou ajouter dans la confession de foi, qui fut toujours tenue pour inébranlable. Et qu'au reste, quoiqu'on eût donné plein pouvoir à quatre ministres, je savais bien que tels actes étaient toujours sujets à ratification, en cas que les procureurs eussent outrepassé leurs instructions : témoin les ratifications nécessaires dans les traités accordés par les pjénipotentiaires des princes, et autres exemples semblables, où il y a toujours une condition d'obtenir du prince la ratification ; condition qui, sans être exprimée, est attachée naturellement à de telles procurations.

Après avoir dit ces choses par un discours assez long, fort net et fort composé, il ajouta qu'il croyait équitable comme j'étais, que je voudrais bien lui avouer que de même que dans les choses où j'aurais à lui expliquer nos sentiments et nos conciles, par exemple, celui de Trente, il était juste qu'il s'en rapportât à ce que je lui en dirais ; ainsi était-il juste que je m'en rapportasse à lui dans l'explication qu'il nous donnait des articles de leur discipline et des sentiments de leur religion, étant certain qu'il n'y en avait point d'autres parmi eux que ceux qu'il me venait d'exposer.

Je repris sur ce dernier mot, que ce qu'il disait serait véritable, s'il s'agissait simplement d'expliquer leurs rites, si on pouvait user de ce mot, et la manière d'administrer la parole ou les sacrements, ou de tenir les synodes ; qu'en cela je le croirais, comme mieux instruit : mais qu'ici je prétendais qu'il leur était arrivé comme à tous ceux qui sont dans l'erreur; c'est de tomber en contradiction, et d'être forcés à établir ce qu'ils avaient nié. Que je savais qu'ils niaient qu'il fallût se soumettre, sans examiner, au jugement de l'Église ; mais qu'en même temps je prétendais cette infaillibilité si nécessaire, que ceux-mêmes qui la niaient en spéculation ne pouvaient s'empêcher de l'établir dans la pratique, s'ils voulaient conserver quelque ordre parmi eux. Au reste, que s'il s'agissait ici de montrer quelque contradiction dans les sentiments de l'Église catholique, je ne prétendrais pas l'obliger à recevoir l'explication que je lui donnerais de ses sentiments et de ses conciles, et qu'alors il lui serait libre de tirer de leurs paroles telle induction qu'il lui plairait, qu'aussi ne pensais-je pas qu'il m'en refusât autant ; de quoi il convint sans difficulté.

Je n'avais pas dessein de m'arrêter beaucoup sur le synode

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de Sainte-Foi, qui m'eût, ce me semblait, jeté trop loin des deux propositions dont je voulais tirer l'aveu. Je répondis donc seulement, que je me rendais à la raison qu'il alléguait sur la nécessité d'une ratification, quoiqu'en matière de foi tels pouvoirs et tels compromis fussent un peu extraordinaires ; et qu'au reste, je voulais bien croire que le dessein du synode n'avait pas été que les députés renversassent tout. Mais que ce qui me touchait, et à quoi il ne semblait pas qu'il eût répondu, c'est que le synode avait douté de sa confession de foi, puisqu'il permettait d'en faire une autre, et que je ne voyais pas comment cela s'accordait avec ce qu'on nous dit encore, que cette confession de foi ne contenait autre chose que la pure parole de Dieu, à laquelle tout le monde sait qu'il n'y a rien à changer. Quant à ce qu'il avait dit, qu'il s'agissait, ou de ramener les luthériens à des sentiments plus équitables, ou, en tout cas, d'établir une tolérance mutuelle; deux choses y résistaient : 1° qu'il était parlé d'un pouvoir de décider tout point de doctrine : ce qui regardait manifestement la réalité, dont les luthériens n'avaient jamais voulu se relâcher ; 2° que, pour établir une tolérance mutuelle, il ne fallait pas dresser une confession de foi commune; mais seulement établir cette tolérance par un décret synodal, comme on avait fait à Charenton.

M. Claude répondit que le point de doctrine à décider était, si on pouvait établir une tolérance mutuelle, et que la confession de foi commune n'eût fait autre chose qu'énoncer cette tolérance : ce qu'il ne niait pas pouvoir être fait dans un synode, comme il fallait que je convinsse qu'il pouvait se faire aussi par une confession de foi, où il y en aurait un article exprès.

Je lui répondis que cela ne s'appellerait jamais une confession de foi commune, et lui demandai s'il croyait que les luthériens ou eux dussent retrancher quelque chose de ce que disaient les uns pour la réalité, et les autres contre. Il dit que non ; et de là, disais-je, chacun demeurerait dans les termes de sa confession de foi, sans qu'il y eût rien de commun que l'article de la tolérance. H y avait, dit-il, beaucoup d'autres points dont nous convenions. D'accord, répondis-je; mais ce n'était plus sur ces points qu'il y avait à s'accorder : il s'agissait du point de réalité et de quelques autres, sur quoi on ne pouvait faire de confession de foi commune, sans que l'un des partis changeât, ou que tous deux convinssent d'expressions ambiguës, que chacun tirerait à ses sentiments ; chose tentée plusieurs fois, comme M. Claude lui-même en conviendrait de bonne foi. Il en

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demeura d'accord, et rapporta même l'assemblée de Marbourg et quelques autres teuues pour ce sujet. Je conclus donc que j'avais raison de croire que le synode de Sainte-Foi avait un pareil dessein, et que c'eût été se moquer du monde, que d'appeler confession de foi commune, celle qui eût fait paraître de si manifestes oppositions sur des points si importants de la doctrine chrétienne. A quoi j'ajoutai encore, qu'il était d'autant plus certain qu'il s'agissait en effet d'une confession de foi, comme je disais, que les luthériens s'étant déjà expliqués plusieurs fois contre la tolérance, il n'y avait rien à espérer d'eux, que par le moyen dont je parlais. La chose en demeura là; et je dis seulement, qu'après cela chacun n'avait qu'à penser ce qu'il devait croire en sa conscience d'une confession de foi que tout un synode national avait consenti de changer.

Lorsque M. Claude avait dit que le serment de se soumettre au synode national enfermait une condition, j'avais interrompu par un petit mot. Oui, disais-je, ils espéraient bien du synode, sans certitude toutefois ; et en attendant l'événement, ils ne laissaient pas de jurer de se soumettre. M. Claude m'ayant ici averti que je l'avais interrompu, et me priant de lui permettre de dire tout, je me tus. Mais après avoir discuté l'affaire de Sainte-Foi, je lui dis qu'il me semblait nécessaire, avant que de passer outre, que je lui dise en peu de mots ce que j'avais conçu de sa doctrine, afin que nous ne parlassions point en l'air. Je lui dis donc : Vous dites, monsieur, que ces mots : « Persuadés que nous sommes que Dieu y présidera et vous conduira, par son Saint-Esprit, en toute vérité et équité par la règle de sa parole », sont une manière honnête de proposer une condition. Il en convint. Réduisons donc, repris-je, la proposition en conditionnelle, et nous verrons quel en sera le sens. Je jure de me soumettre à tout ce que vous déciderez, supposé ou à condition que ce que vous déciderez sera conforme à la parole de Dieu. Un tel serment n'est autre chose qu'une illusion manifeste, puisqu'en soi il ne dit rien et que je le pourrais faire à M. Claude, comme lui à moi. Mais en cela il n'y aurait rien de sérieux ; et marque qu'on veut quelque chose de plus particulier, c'est qu'on ne fait ce serment qu'au synode, où Ton prononce en dernier ressort, quoique, au sens de M. Claude, il y eût autant de raison de le faire dès le consistoire, à qui on doit se soumettre aussi bien qu'au synode, supposé qu'il y ait la parole de Dieu pour guide.

En cet endroit, je me tus un peu de temps ; et voyant qu'on

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ne disait mot, je repris ainsi : mais enfin donc, monsieur, si j'ai bien compris votre doctrine, vous croyez qu'un particulier peut douter du jugement de l'Eglise, lors même qu'elle prononce en dernier ressort? Non, monsieur, répartit M. Claude : il ne faut pas dire qu'on puisse douter ; il y a toutes les apparences du monde que l'Église jugera bien. Qui dit apparence, monsieur, repris-je aussitôt, dit un doute manifeste. Mais, dit M. Claude, il y a plus : car Jésus-Christ ayant promis que tous ceux qui chercheraient, trouveraient; comme on doit présumer qu'on cherchera bien, on doit croire qu'on jugera bien ; et il y a dans cette assurance quelque chose d'indubitable. Mais quand on verra dans les conciles des cabales, des factions, des intérêts différents, on peut douter avec raison si dans une telle assemblée il ne se mêlera point quelque chose d'humain et de douteux. Je vous prie, monsieur, répartis-je, laissons à part tout ce qui n'est bon qu'à jeter de la poudre aux yeux. Tout ce que vous venez de dire de cabales, de factions, d'intérêts, est absolument inutile et ne sert par conséquent qu'à embarrasser. Il n'y a rien, dit M. Claude, de moins inutile. Et moi je soutiens, lui dis- je, que vous allez convenir qu'il n'y a rien de plus inutile. Car je vous demande, monsieur ; supposé qu'il ne parût dans le concile ni factions ni cabales ; supposé même qu'on fût assuré qu'il n'y en eût point, et que tout se passât dans l'ordre, faudrait-il recevoir la décision sans examiner? H fallut dire que non. D'où je conclus aussitôt : J'avais donc raison de dire que tout ce que vous avez dit comme fort considérable, de factions et de cabales, n'est au fond qu'un amusement ; et enfin qu'un particulier, une femme, un ignorant, quel qu'il soit, peut croire, et doit croire, qu'il lui peut arriver d'entendre mieux la parole de Dieu que tout un concile, fût-il assemblé des autres parties du monde et du milieu, et que tout le reste de l'Église. Oui, dit-il, il est ainsi. Je répétai deux ou trois fois la proposition accordée, ajoutant toujours quelque circonstance plus forte, mais évidemment contenue dans ce qui était accordé. Quoi ! mieux, disais-je, que tout le reste de l'Église ensemble, et que toutes ses assemblées, fussent-elles composées de ce qu'il y a de plus saint et de plus éclairé dans l'univers? Car tout cela, après tout, ce n'est que des hommes, après lesquels, selon vous, chacun doit encore examiner. Un particulier croira qu'il pourra avoir plus de raison, plus de grâce, plus de lumière, plus enfin le Saint-Esprit que tout le reste de l'Église! H fallut que tout cela passât ; et je pouvais ajouter plus que tous les Pères, plus

que tous les siècles passés, à reprendre immédiatement depuis les apôtres. Mais, poursuivis- je, s'il est ainsi, comment évitezvous, les inconvénients des indépendants ; et quel moyen reste à l'Église d'empêcher qu'il n'y ait autant de religions, je ne dis pas qu'il y a de paroisses, mais qu'il y a de têtes? Nous avons, dit-il, des synodes, qui sont des moyens d'empêcher de si grands maux, moyens non pas infaillibles, mais néanmoins utiles, ainsi que j'ai dit. Car encore qu'un pasteur qui prêche ne soit pas infaillible, son ministère ne laisse pas d'être utile, parce qu'il indique la vérité. Or, une grande assemblée, composée de plus de personnes et plus doctes, fera encore mieux cette indication. Il me semble, monsieur, répartis-je, que vous rapportez tout à l'instruction ; or, ce n'est pas précisément l'intention ni l'institution des synodes; car souvent un particulier savant donnera plus d'instruction que tout un synode ensemble. Ce qu'il faut donc attendre d'un synode n'est pas tant l'instruction qu'une décision par autorité, à laquelle il faille céder ; car c'est de quoi onc besoin les ignorants qui doutent, et les superbes qui contredisent. Un particulier ignorant, si vous le remettez à lui-même, vous avouera qu'il ne sait à quoi se résoudre ; et loin d'abattre l'orgueil dans un synode, vous le portez à son plus haut point, puisque vous, obligez un particulier à croire qu'il peut mi eux, entendre l'Écriture que tout le synode et tout le reste de l'Église ; et le synode lui-même, fût-il assemblé de toute l'Église, interrogé par celui dont il examine la foi, s'il n'est pas encore obligé à examiner après le synode, et s'il ne peut pas arriver que lui particulier entende mieux l'Écriture que tous les pasteurs assemblés, le synode, même universel, selon vous, lui doit déclarer qu'il le peut sans doute. La présomption, monsieur, ne peut aller plus loin. Et remarquez, s'il vous plaît, que ces assemblées, que vous proposez comme moyens utiles, ne sont plus moyens utiles dès que chacun peut croire qu'il en aura un meilleur et le seul qui puisse être sûr, c'est-à-dire celui d'examiner par soi-même et n'en croire que son jugement. Voilà, monsieur, l'indépendantisme tout entier : car enfin les indépendants ne refusent, ni de tenir des synodes pour s'éclaircir mutuellement par la conférence, ni de recevoir ces synodes, quand ils trouveront que ces synodes auront bien dit. Us en ont tenu, vous le savez. Il avoua qu'ils en avaient tenu un pour dresser leur confession de foi. Un ou plusieurs, il ne m'importe, répartis-je ; ils ne les rejettent donc pas absolument, et ils n'y rejettent précisément

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que ce que vous y rejetez, qui est l'obligation de s'y soumettre sans examiner. Et sur cela, pour me réduire en peu de paroles, voici quel fut mon raisonnement : Les indépendants veulent bien les assemblées ecclésiastiques pour l'instruction ; tout ce qu'ils ne veulent pas, c'est la décision par autorité, que vous ne voulez non plus qu'eux : vous êtes donc en tout point conformes, et vous n'avez pas dû les condamner. Vous ne voyez donc pas, monsieur, reprit M. Claude, que nous ne nions pas qu'il n'y ait une autorité dans les synodes, telle que l'autorité paternelle, telle que l'autorité des magistrats, telle que l'autorité qu'a un maître sur ses disciples, et un pasteur sur son troupeau? Toutes ces autorités ont leur usage et ne doivent pas être rejetées, sous prétexte que les Pères, et les magistrats, et les maîtres peuvent se tromper : il en sera donc de même de l'autorité de l'Église. Mais, monsieur, répondis-je, les indépendants ne nient pas l'autorité paternelle, ni l'autorité des magistrats, ni l'autorité des maîtres sur les disciples, ou celle des pasteurs sur leurs troupeaux. Ils ont des pasteurs, monsieur, pour qui ils veulent, aussi bien que vous, qu'on ait quelque déférence; et à plus forte raison ne nieront-ils pas qu'il n'en faille avoir pour tout un synode. Si donc vous les accusez de mer l'autorité des synodes, il faut ajouter quelque chose à. ce qu'ils en croient ; et il n'y a rien à y ajouter que ce que nous en croyons, qui est qu'il s'y faut soumettre sans examiner.

Après cela on fut peu de temps à ne répéter de part et d'autre que les mêmes choses. Ce qu'ayant fait observer à M. Claude, je lui dis : Enfin, monsieur, on disputerait sans fin ; chacun n'a plus qu'à examiner en sa conscience, et devant Dieu, s'il se sent capable de mieux entendre l'Écriture que tous les Conciles et que tout le reste de l'Église, et comment un tel sentiment peut s'accorder avec la docilité et avec l'humilité des enfants de Dieu. J'inculquais en peu de mots quel orgueil c'était de croire qu'on pût mieux entendre la parole de Dieu que tout le reste de l'Église, et que rien n'empêchait après cela qu'il n'y eût autanl de religions que de têtes.

M. Claude me dit ici qu'il s'étonnait que cette proposition me parûl si étrange, qu'un particulier pût croire qu'il lui pouvait arriver de mieux entendre l'Écriture sainte que toute l'Église mblée : que Le cas était arrivé, et qu'il pouvait m'en donner beaucoup d'exemples : le premier dans le concile de Ilimini, où le mot dujconsubstantiel fut rejeté, et l'arianisme établi. J'interrompis, pour lui dire : Où nous jetez-vous, monsieur? Du concile

de Rimiiii, vous nous mènerez au faux concile d'Éphèse, au concile de Constance, à celui de Baie, à celui de Trente : quand aurons-nous achevé, s'il faut faire ici passer tous les conciles? Je vous déclare que je ne veux point me jeter dans cette discussion, puisque même notre question peut être vidée par quelque chose de plus précis. Mais, puisque vous avez parlé du concile de Rimini, dites-moi, je vous prie, monsieur, si les Pères de ce concile demeurèrent longtemps dans leur décision erronée? Hé! je crois, dit-il, monsieur, qu'ils en revinrent bientôt. Dites, dites, lui repartis-je, qu'aussitôt après que l'empereur Constance, protecteur déclaré des ariens et persécuteur des fidèles, leur eût permis de se retirer, ces évêques réclamèrent hautement contre la violence et la surprise qui leur avait été faite. Ne m'obligez pas, monsieur, à raconter cette histoire, ' que vous savez aussi bien que moi, et avouez qu'il est injuste de comparer un concile, qui était un brigandage manifeste, aux assemblées tenues canoniquement et selon l'ordre. Hé! monsieur, ne disons-nous pas, reprit M. Claude, que le concile de Trente n'a été ni libre ni canonique? Vous le dites, monsieur, et nous le nions ; et il n'est pas question ici de cette dispute. Il est question de savoir si vous pouvez éviter l'indépendantisme, pour me servir de votre terme, que je trouve fort bon ; et s'il y a dans votre doctrine quelque remède contre cette insupportable présomption d'un particulier qui doit croire, selon vos principes, qu'il peut entendre l'Ecriture mieux que les conciles universels les^ mieux assemblés et les mieux tenus, et que tout le reste de l'Église ensemble. Laissons donc, si vous le voulez, reprit M. Claude, le concile de Rimini ; voici un autre exemple incontestable : c'est le jugement de la Synagogue, lorsqu'elle condamna Jésus-Christ, et déclara par conséquent qu'il n'était point le Messie promis par les prophètes. Dites-moi, monsieur, un particulier qui eût cru alors que Notre-Seigneur était le vrai Christ, n'eût-il pas mieux jugé que tout le reste de la Synagogue ensemble? Voilà donc un cas indubitable, où l'on peut, sans présomption, faire ce que vous trouvez si présomptueux. En effet, poursuit-il, ce n'est pas une présomption de ne pas donner à l'Eglise ce qui n'appartient qu'à Dieu seul. On ne lui peut rien donner de plus grand, que de le croire à l'aveugle, comme vous voulez qu'on croie l'Église. Mais vous savez que saint Paul, pour le moins autant inspiré que l'Église, ne laisse pas de déclarer aux Corintlùens « qu'il ne veut point dominer sur leur foi ». L'Église le doit encore moins faire que lui. Il ne

faut donc pas croire simplement sur sa parole ; il faut examiner après elle, et se servir de sa raison, comme firent ceux de Beroé, qui examinaient les Écritures, pour voir si les choses y étaient comme saint Paul les avait prêchées.

Quand M. Claude se fut tu, voilà, dis-je, bien des choses; mais il faut premièrement reprendre cet exemple incontestable que vous nous avez promis. Sur cela je lui remontrai que l'Église chrétienne avait de grands privilèges au-dessus de la Synagogue, même à considérer la Synagogue, dans le temps de sa plus grande gloire : mais, sans parler de cela, que c'était une étrange chose de comparer la Synagogue tombante, au point où son endurcissement et sa réprobation étaient marqués clairement #par les prophètes, avec l'Église chrétienne, qui ne doit jamais 'tomber. Mais enfin, monsieur, reprit-il, on eût pu faire alors à ce particulier le même argument que vous nous faites. Alléguer les prophéties, ce n'était rien ; car c'était de l'application de ces prophéties à Jésus-Christ que la Synagogue doutait. Ainsi, un particulier ne pouvait plus croire en Jésus;Christ, sans croire en même temps qu'il entendait mieux l'Écriture que toute la Synagogue ; et voilà l'argument que vous nous faites.

Il y avait peu de monde dans la conférence, et tous étaient huguenots, excepté Mme la maréchale de Lorge. Je vis deux de ces messieurs se regarder en cet endroit l'un l'autre avec complaisance. Je fus touché qu'un raisonnement si visiblement mauvais fît une telle impression sur ces esprits, et je priai Dieu de me faire la grâce de détruire, par quelque chose de net, la comparaison odieuse qu'on faisait de son Église toujours bien-aimée avec la Synagogue infidèle, dans le moment qu'il avait marqué pour la répudier.

Vous dites donc, monsieur, dis-je à M. Claude, que l'argument que je fais peut autoriser l'erreur des particuliers qui condamnaient Jésus-Christ sur la foi de la Synagogue ; et au contraire condamner de présomption ceux qui crurent Jésus-Christ seul, plutôt que la Synagogue tout entière. Oui, monsieur, la chose est ainsi ; et il répéta de nouveau son raisonnement. Voyons, dis-je, si mon argument a cette malheureuse conséquence. Il consiste à dire, monsieur, qu'en niant l'autorité de l'Église, il n'y a plus de moyen extérieur dont Dieu se puisse servir pour dissiper les doutes dis ignorants et inspirer aux fidèles l'humilité nécessaire. Afin qu'on pût faire un tel argument du temps que Jésus-Christ fut condamné, il faudrait dire qu'il n'y avait

alors aucun moyen extérieur, aucune autorité certaine à laquelle on dût nécessairement céder. Or, monsieur, qui le peut dire, puisque Jésus-Christ était sur la terre, c'est-à-dire la vérité même, qui paraissait visiblement au milieu des hommes ; le Fils éternel de Dieu, à qui une voix d'en haut rendit témoignage devant tout le peuple: « C'est ici mon Fils bien-aimé, écoutez-le » ; qui, pour confirmer sa mission, ressuscitait les morts, guérissait les aveugles-nés, et faisait tant de miracles, que les Juifs confessaient eux-mêmes que jamais homme n'en avait tant fait? H y avait donc, monsieur, un moyen extérieur, une autorité visible. Elle était contestée, il est vrai, mais elle était infaillible. Je ne prétends pas, monsieur, que l'autorité de l'Église ne soit jamais contestée ; je vous écoute, vous, monsieur, qui la contestez ; mais je dis qu'elle ne doit pas l'être par les chrétiens. Je dis qu'elle est infaillible ; je dis qu'il n'y eut jamais aucun temps où il n'y ait eu sur la terre une autorité visible et parlante, à qui il faille céder. Avant Jésus-Christ nous avions la Synagogue ; au point que la Synagogue devait défaillir, Jésus- Christ parut lui-même ; quand Jésus-Christ s'est retiré, il a laissé son Église, à qui il a envoyé son Saint-Esprit. Faites revenir Jésus-Christ enseignant, prêchant, faisant des miracles, je n'ai plus besoin de l'Église : mais aussi ôtez-moi l'Église, il me faut Jésus-Christ en personne, parlant, prêchant, décidant avec des miracles, et une autorité infaillible. Mais vous avez sa parole. Oui, sans doute, nous avons une parole sainte et adorable ; mais qui se laisse expliquer et manier comme on veut, et qui ne réplique rien à ceux qui l'entendent mal. Je dis qu'il faut un moyen extérieur de se résoudre sur les doutes, et que ce moyen soit certain. Et sans recommencer les raisons déjà alléguées, maintenant qu'il ne s'agit que de répondre à votre objection sur l'erreur de la Synagogue qui condamnait Jésus- Christ, je dis que tant s'en faut que vous puissiez dire qu'il n'y eût point alors de moyen extérieur assuré, ni d'autorité parlante à laquelle il fallût soumettre son jugement; il y en avait une, la plus haute et la plus infaillible qui fût jamais, qui est celle de Jésus-Christ ; et ainsi qu'il n'y eut jamais de temps où l'on pût moins faire l'argument dont je me servais contre les protestants, qui est qu'ils manquent d'un moyen extérieur infaillible pour terminer les doutes sur les Ecritures. Après que j'eus dit ces choses, je sentis qu'il n'y avait rien à me répliquer. En effet, on ne me dit mot sur tout cela, quoique je me tusse pour écouter ce qu'on aurait à répondre.

256 ■ 130SSUEÏ. — CHAP. VIII

Je ne veux pas dire par là que M. Claude soit demeuré muet. C'est un effet qu'il ne faut guère attendre dans les conférences de cette nature. Il répéta quelque chose de ce qu'il avait déjà dit, et insista de nouveau que ce que l'apôtre lui-même avait déclaré qu'il ne dominait pas sur les consciences.

Je fus ravi qu'il revînt à ce passage, que j'avais eu dessein d'expliquer d'abord ; mais il fallut aller au plus pressé, qui était l'exemple de la Synagogue. Cela étant fait, je demandai seulement à M. Claude si, quand l'apôtre avait dit aux Corinthiens : « Nous ne dominons pas sur votre foi », il voulait dire qu'il fallait examiner après lui. Il vit bien que non, et l'avoua. Je conclus : L'Église, monsieur, ne prétend non plus dominer à la foi, quand elle veut qu'on l'en croie dans ses décisions, parce qu'elle ne se donne pas cette autorité par elle-même, non plus que saint Paul, mais au Saint-Esprit qui l'inspire. Vous égalez donc, dit M. Claude, à saint Paul, auteur de révélation, l'Église, qui n'en est que r simple interprète. Non, monsieur, repartis-je, je n'égale pas l'Église à saint Paul ; mais je dis que prétendre qu'on en doive être cru sans examiner, quand on croit agir seulement comme un instrument dont le Saint-Esprit se sert, ce n'est pas dominer sur la conscience, comme l'exemple de saint Paul le déniontre. Au reste, je ne prétends pas égaler l'autorité de l'Église à l'autorité apostolique. Les apôtres étaient auteurs de révélation, comme vous l'avez fort bien dit, c'est-à-dire qu'ils avaient reçu les premiers les vérités qu'il plaisait à Dieu de révéler de nouveau : l'Église n'est qu'interprète et dépositaire. Mais en faisant cette différence essentielle entre les apôtres et l'Église, je dis que l'Église est autant inspirée pour interpréter, que les apôtres pour établir; et que, tenant la grâce d'interpréter du même Esprit qui a donné la première révélation aux apôtres, elle ne domine non plus sur les consciences en interprétant, que les apôtres en établissant; mais que les uns et les autres y font dominer le Saint-Esprit, Belon la mesure qui est donnée à chacun. 11 faudrait prouver, dit M. Claude, que l'Église a reçu une pareille grâce. Il ne faut point prouver, repris-je aussitôt; il faut seulement montrer que le passage que vous alléguez ne conclut pas.

A cela il ne l'ut rien dit. Mais, si je m'en souviens bien, M. Claude exagéra un peu combien il était étrange que nous voulussions obliger Les hommes à croire l'Eglise, comme Dieu même, sur sa simple parole, sans se servir, pour iiiterpivltc l'Écriture sainte, de la raison que Dieu même nous avait donnée ;

COXFÉKENCE AVEC M. CLAUDE = 257

que ce n'était pas ainsi qu'avaient fait ceux de Béroé : et que l'apôtre, selon nous, aurait eu grand tort de leur laisser examiner ses prédications.

Je répondis qu'il y avait une extrême différence entre les fidèles déjà enfants de l'Église, et soumis à son autorité, et ceux qui cloutaient encore s'ils entreraient dans son sein : que ceux de Béroé étaient clans ce dernier état, et que l'apôtre n'aurait eu garde de leur proposer l'autorité de l'Église, dont ils doutaient : mais que ce n'était pas de la même sorte qu'on avait instruit les fidèles après le concile de Jérusalem. Là, les apôtres décident par l'autorité du Saint-Esprit. : « Il a semblé bon, disent-ils, au Saint-Esprit et à nous. » Que font après cela Paul et Silas, porteurs de la lettre du concile? Ils parcouraient les Eglises, comme il est écrit dans les Actes. Quoi? pour y faire examiner le décret du concile de Jérusalem? C'eût été examiner après le Saint-Esprit même. Quoi donc? « Ils parcouraient les Eglises, leur enseignant de garder ce qui avait été jugé par les apôtres et les anciens dans Jérusalem. » Voilà Tordre : l'examen dans le concile; l'examen à ceux de Béroé, c'est-à-dire à ceux qui, n'étant point dans l'Église, n'ont point encore d'autorité qui les règle ; soumission sans examiner à ceux qui, étant déjà dans l'Église, n'ont qu'à écouter ses décrets. ( 'est là leur bonheur, d'être dans un corps qui, conduit par le Saint-Esprit, ne se puisse jamais tromper, et d'être délivrés par là du péril d'un examen dont la fin serait peut-être l'erreur.

Il y avait déjà près de quatre heures que la conférence durait. J'avais déjà, de l'aveu de M. Claude, une des propositions que je voulais lui faire confesser, c'est-à-dire /me chaque particulier doit croire qu'il peut mieux entendre l'Écriture sainte que les conciles universels, et que tout le reste de l'Église. Il fallait encore qu'il avouât l'autre proposition non moins importante ; et voici comme Dieu l'y conduisit.

Comme il avait beaucoup parlé de cette domination de l'Église sur les consciences, répétant trois ou quatre fois que nous lui rendions le respect qui n'était dû qu'à Dieu seul, quand nous la croyions sans exanùner, je dis qu'il ne fallait point trouver si étrange une chose qu'ils faisaient aussi bien que nous ; et sur cela je demandais si^ un fidèle, qui recevait la première lois des mains de l'Église l'Écriture sainte, était obligé à douter, et ensuite à examiner si le livre qu'elle lui mettait eu main était véritablement inspiré de Dieu, ou non. Si ce fidèle examine et doute, il renonce à la foi, et il commence la lecture de l'Évan-

gile par un acte d'infidélité ; et s'il ne doute pas, il reçoit donc sans examiner l'autorité de l'Église qui lui présente l'Evangile.

A cela, voici la réponse de M. Claude. Le fidèle que vous supposez qui n'a pas lu l'Écriture sainte, et à qui on la met en main, à proprement parler, ne doute pas ; il ignore : il ne sait ce que c'est que cette Écriture qu'on lui dit être inspirée de Dieu. Il a ouï dire à son père, et à ceux qui l'ont instruit, qu'elle était divinement inspirée : il ne connaît encore d'autre autorité que celle-là; et pour ce qui est de l'Écriture, il ne sait ce que c'est. Ainsi on ne peut pas dire qu'il soit infidèle ni incrédule. Et je vous prie, monsieur, dit-il, que je vous^ fasse sur l'Église le même argument que vous me faites sur l'Écriture. Le fidèle à qui on propose l'autorité de l'Église, ou il la croit sans examiner, ou il en doute. S'il doute, il est infidèle : s'il ne doute pas, par quelle autre autorité est-il assuré? L'autorité de l'Église, est-ce une chose évidente par elle-même, et ne faut-il pas la trouver par quelque examen? Voilà votre difficulté que vous avez à résoudre, aussi bien que moi : ou quittons-la tous deux, ou la résolvons tous deux ensemble. Je vous déclare, pour moi, que je répondrai pour l'Écriture ce que vous me répondrez pour l'Église.

Je vous entends, rcpondis-je rimais avant que je vous explique comment le chrétien croit à l'Église, il faut bien établir le fait dont il s'agit. N'est-il pas constant, monsieur, parmi vous, aussi bien que parmi nous, que lorsqu'on montre l'Écriture sainte aux enfants qu'on élève dans l'Eglise, on la leur montre comme un livre inspiré de Dieu? et je demande s'ils ne peuvent pas, quand on leur en fait lire quelque chose, avant que de commencer, faire cet acte de foi : « Je crois certainement que ce que je m'en vais lire est la parole de Dieu. » M. Claude répondit ici, que ceux dont je lui parlais n'avaient point encore de foi divine sur l'autorité de l'Écriture ; mais une simple persuasion humaine, fondée sur la déférence qu'ils avaient pour leurs parents, et qu'ils n'étaient que catéchumènes. Catéchumènes, monsieur! il ne faut pas, s'il vous plaît, parler ainsi. Qa sont chrétiens, ils sont baptisés; ils ont en eux le Saint- Esprit et la foi infuse, ils sont dans l'alliance selon vous; ils ont reçu le baptême, comme un sceau de l'alliance à laquelle ils -ont admis; et comme l'alliance est scellée en eux par ce sceau extérieur du baptême, Le Saint-Eéprit la scelle intérieurement dans leurs cœurs. Reconnaissez votre doctrine. Sur cola, dit M. Claude, vous savez qu'on pourrait contester ; mais j'avoue

ce que vous dites. Eh bien ! donc, s'il est ainsi, repartis-je, ils sont, par la grâce du Saint-Esprit et de la foi infuse, en état de faire un acte de foi, quand la foi leur sera prêchée ; et je demande si, quand on leur montre l'Ecriture reconnue par toute l'Eglise pour la parole inspirée de Dieu, ils ne sont pas en état de faire, avec toute l'Église, cet acte de foi : « Je crois que cette Écriture est la parole de Dieu, comme je crois que Dieu est. » M. Claude ne voulut jamais avouer cela, et il répondit toujours qu'ils n'avaient encore, sur l'Écriture, qu'une persuasion humaine, et que la foi divine ne leur en viendrait que lorsqu'ils l'auraient lue. S'ils n'ont, dis-je, qu'une persuasion humaine, ils n'ont qu'une persuasion douteuse ; et par conséquent ils doutent de ce qui est, selon vous, tout le fondement de la foi ; en un mot, ils sont infidèles. Non, dit-il, ils sont simplement ignorants ; et il faut bien que vous en disiez autant de la foi qu'on a en l'Église : car ce n'est pas une affaire de petite discussion, de discerner quelle est la vraie Église ; et avant qu'on soit en état de le savoir par soi-même, on l'ignore, ou l'on n'en a tout au plus qu'une simple persuasion humaine, sur la foi de ses parents. Ainsi, encore une fois, ce que vous direz sur l'Église, je vous le dirai sur l'Écriture. Voyons, monsieur, repris- je, si vous le direz, ou si vous aurez raison de le dire. Vous m'avouez donc qu'un certain chrétien baptisé, qui n'a pas lu ni entendu lire l'Écriture sainte, n'est pas en état de faire cet acte de foi : « Je crois que cette Écriture est la parole de Dieu, comme je crois que Dieu est. » Voilà un terrible inconvénient, qu'un fidèle ne puisse pas faire un acte de foi si essentiel. Cela n'est point parmi nous : car le fidèle qui reçoit l'Écriture sainte des mains de l'Église, fait avec toute Église cet acte de foi : « Je crois, comme je crois que Dieu est, que cette Écriture est la parole de celui en qui je crois. » Et je dis qu'il ne peut faire cet acte de foi, que par la foi qu'il a déjà à l'autorité de l'Église qui lui présente l'Écriture. Il faut ici, poursuivis-je, expliquer à fond, mais simplement toutefois, dans quel ordre sont instruits les chrétiens de la vérité de l'Écriture. Je ne parle pas des infidèles, je parle des chrétiens baptisés ; et je vous prie qu'on remarque bien cette distinction. Il y a deux choses ici à considérer. L'une est : qui nous inspire l'acte de foi par lequel nous croyons l'Écriture sainte comme parole de Dieu ; et nous convenons que c'est le Saint-Esprit : sur cela nous sommes d'accord. L'autre chose à considérer, c'est de quel moyen extérieur le Saint-Esprit se sert pour nous faire croire l'Écriture sainte : et je dis que c'est

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l'Église. Qu'ainsi ne soit, il n'y a qu'à voir le symbole des apôtres, c'est-à-dire la première instruction que le fidèle reçoit : il n'a pas lu l'Écriture sainte, et déjà il, croit en Dieu, et en Jésus-Christ, et au Saint-Esprit, et à l'Église universelle. On ne, lui parle point de l'Écriture ; mais on lui propose de croire l'Église universelle, aussitôt qu'on lui propose de croire au Saint-Esprit. Ces deux articles entrent ensemble dans son cœur, le Saint-Esprit et l'Église ; parce, que qui croit au Saint- Esprit croit aussi nécessairement à l'Église universelle, que le Saint-Esprit dirige. Je dis donc que le premier acte de foi que le Saint-Esprit met dans le cœur des chrétiens baptisés, c'est de croire avec le Père, le Fils et le Saint-Esprit, l'Église universelle ; et que c'est là le moyen extérieur j>ar lequel le Saint- Esprit insinue dans les cœurs la foi de l'Écriture sainte. Si ce moyen n'est pas certain, la foi en l'Écriture sera par conséquent douteuse. Mais comme le catholique a toujours trouvé ce moyen certain, il n'y a aucun moment où il n'ait pu dire : « Je crois, comme je crois que Dieu est, que Dieu a parlé aux hommes, et que cette Écriture est sa parole. » Et la raison pour laquelle il peut faire d'abord cet acte de foi, c'est qu'il n'a jamais douté de l'autorité de l'Église, et que c'est la première chose que le Saint-Esprit lui a mise dans le cœur avec la foi en Dieu et en Jésus-Christ.

Quant à ce que vous me demandez comment il croit à l'Église, ce n'est pas là précisément notre question ; il suffit que nous voyions qu'il y croit toujours ; puisque c'est la première chose que le Saint-Esprit lui met dans le cœur, et que c'est le moyen extérieur par lequel il lui fait croire l'Écriture sainte, Écriture dont il n'a garde de douter jamais, puisqu'il n'a jamais douté de l'Église qui la lui présente. Voilà, monsieur, notre doctrine ; et parce que cette doctrine n'est pas la vôtre, vous tombez nécessairement dans l'inconvénient que j'ai marqué ; parce que vous ne croyez pas l'autorité de l'Église comme une chose qui ne peut manquer, on vous,marqueun point où vous ne pouvez faire un acte de foi sur l'Écriture, et où, par conséquent, vous z d'être fidèle.

M. Claude me dit ici que l'enfant qui récitait le Symbole parlait comme un perroquet, sans entendre ce qu'il disait; et qu'ainsi il ne fallait pas insister beaucoup sur cela, et qu'au reste j'avançais gratuitement que croire l'Église universelle fût le premier acte de foi que le Saint-Esprit mettait dans le cœur du chrétien baptisé pour lui insinuer par ce moyen la foi en

l'Écriture sainte ; enfin, que je ne répondais pas à ce qu'il me demandait sur l'Église, ni comment nous commencions à y croire, et non le motif de croire ; qu'il fallait donc que j'expliquasse comment nous croyions à l'Église et par quel motif ; et que la manière dont j'en parlais, il semblait qu'on y crût par enthousiasme et sans aucune raison qui nous induisît à le faire.

Je répondis à cela que je ne prétendais pas qu'on crût à l'Église par enthousiasme ; qu'il y avait, pour la reconnaître, divers motifs de crédibilité que le Saint-Esprit suggérait à ses fidèles comme il lui plaisait ; qu'il ne les ignorait pas, mais qu'il n'était pas question d'en parler ici. Il s'agit de savoir, disais-je, si le moyen extérieur dont le Saint-Esprit se sert pour nous faire croire l'Écriture sainte, n'est pas l'autorité de l'Église. Je ne parle pas gratuitement, quand je dis que c'est la première chose que le Saint-Esprit met dans le cœur des chrétiens baptisés ; car, dès le Symbole, on leur parle de l'Église universelle, et on leur propose à croire, sans leur parler de l'Écriture. H ne sert de rien de dire que les enfants répètent d'abord comme des perroquets, et le Symbole, et le nom de l'Église universelle. Laissons, disais-je, le perroquet, qui ne parle que par mémoire ; venons au point où le chrétien a l'usage de la raison, et où il peut faire un acte de foi. Par où commencera-t-il, si ce n'est par où on a commencé de l'instruire? Il croit donc l'Église universelle, avant que de croire l'Écriture. En effet, faites lire, je ne dis pas à un enfant, mais à quelque homme que ce soit, le Cantique des cantiques, où il n'est parlé de Dieu ni en bien ni en mal : de bonne foi, il ne croit ce livre inspiré de Dieu qu'à cause de la tradition, premièrement de la Synagogue, et secondement de l'Église chrétienne, c'est-à-dire, en un mot, par l'autorité de l'Église universelle. Mais tenonsnous à notre point. Regardons le chrétien au moment qu'on lui propose l'Écriture sainte comme parole de Dieu. C'est le Saint- Esprit qui le lui fait croire ; nous sommes d'accord de ce point ; mais nous disputons du moyen extérieur dont le Saint-Esprit se sert. Je dis que c'est l'Église, puisque c'est elle, en effet, qui lui propose l'Écriture sainte ; puisqu'il a cru l'Église devant que d'ouïr l'Écriture ; puisqu'en ouvrant l'Écriture, il est en état de dire : « Je crois cette Écriture comme je crois que Dieu est. » Vous dites qu'il ne peut pas faire cet acte de foi ; il n'est donc pas fidèle, et son baptême ne lui sert de rien. Il faut l'instruire comme un infidèle en lui disant : « Voilà l'Écriture que

je crois inspirée de Dieu; lis, mon enfant, examine, vois si c'est la vérité même ou une fable. L'Église la croit inspirée de Dieu ; mais l'Église se peut tromper, et tu n'es pas en état de faire avec elle cet acte de foi : Je crois, comme je crois que Dieu est, que c'est lui-même qui a inspiré cette Écriture. » Si cette manière d'instruire fait horreur aux chrétiens, et même manifestement à l'impiété, jl faut que le chrétien puisse faire d'abord un acte de foi sur l'Écriture que FÉglise lui propose ; il faut, par conséquent, qu'il croie que l'Église ne trompe pas en lui donnant cette Ecriture. Comme il reçoit d'elle l'Ecriture, il en reçoit d'elle-même l'interprétation ; et elle ne domine non plus sur les consciences, en obligeant ses enfants à croire ses interprétations sans examiner, qu'elle y domine en les obligeant à croire sans examiner l'Écriture même.

Par cet argument, monsieur, reprit M. Claude, vous feriez conclure chacun en faveur de son Eglise. Les Grecs, les Arméniens, les Éthiopiens, nous-mêmes, que vous croyez dans l'erreur, nous sommes néanmoins baptisés ; nous avons par le baptême et le Saint-Esprit, et cette foi infuse dont vous venez de parler. Chacun de nous a reçu l'Écriture sainte de l'Église où il a été baptisé : chacun la croit la vraie Église énoncée dans le Symbole ; et dans les commencements on n'en connaît pas même ^d'autre. Que si, comme nous avons reçu sans examiner l'Écriture sainte de la main de cette Église où nous sommes, il nous en faut aussi, comme vous dites, recevoir à l'aveugle toutes les interprétations, c'est un argument pour conclure que chacun doit demeurer comme il est, et que toute religion est bonne.

C'était en vérité ce qui se pouvait objecter de plus fort; et quoique la solution de ce doute me parût claire, j'étais en peine comment je pourrais la rendre claire à ceux qui m'écoutaient. Je ne parlais qu'en tremblant, voyant qu'il s'agissait du salut d'une âme ; et je priais Dieu, qui me faisait voir si clairement la vérité, qu'il me donnât des paroles pour la mettre dans son jour; car j'avais affaire à un homme qui écoutait patiemment, qui parlait avec netteté et avec force, et qui enfin poussait les difficultés aux dernières précisions.

Je lui dis que premièrement il fallait distinguer leur cause d'avec celle des Grecs, des Arméniens et des autres qu'il avait nommés, qui errent à^la vérité en ce qu'ils prennent une fausse Église pour la vraie Église ; mais qui croient du moins comme indubitable qu'il faut croire à la vraie Église, quelle qu'elle

soit, et qu'elle ne trompe jamais ses enfants. Vous êtes, lui disais-j e, bien plus à l'écart, car je vous puis reprocher, non seulement que, comme les Grecs et les Éthiopiens, vous prenez une fausse Église pour la vraie ; mais ce qui est incontestable, et ce que vous nous avouez, que vous ne voulez pas même qu'on en croie la vraie. Après cette distinction, qui m'a semblé nécessaire, venons à votre difficulté. Distinguons dans la créance des Grecs et des autres fausses Églises ce, qu'il y a de vrai, ce qu'elles ont de commun avec la vraie Église universelle, en un mot, ce qui vient de Dieu d'avec ce qui vient de la prévention humaine. Dieu met, par son Saint-Esprit, dans le cœur de ceux qui sont baptisés dans ces Églises, qu'il y a un Dieu et un Jésus-Christ et un Saint-Esprit. Jusqu'ici, l'erreur n'y est pas ; tout cela est de Dieu, n'est-il pas vrai? H en convint. Ils croient qu'il y a aussi une Église universelle ; n'ont-ils pas raison en cela, et n'est-ce pas une vérité révélée de Dieu qu'il y en a une en effet? J'attendis l'aveu ; et après qu'il eut été donné, j'ajoutai que les Grecs et les Éthiopiens étaient disposés à croire, sans examiner, tout ce que la vraie Église leur proposait. C'est ce que vous n'approuvez pas, monsieur; en cela, vous vous éloignez de tous les autres chrétiens, qui croient unanimement qu'il y a une vraie Église qui ne trompe jamais ses enfants. Moi, qui crois cela avec eux, je compte cette créance parmi les choses qui viennent de Dieu ; mais voici où commencent les préventions humaines. C'est que ce baptisé, séduit par ses parents et par ses pasteurs, croit que l'Église où il est erst la véritable ; et il attribue en particulier à cette fausse Église tout ce que Dieu lui fait croire en général de la vraie. Ce n'est pas le Saint-Esprit qui lui met cela dans le cœur ; n'est-il pas vrai? Il est vrai sans doute. En cet endroit, il commence à croire mal. Ici donc commence l'erreur ; ici la foi divine, infuse par le baptême, commence à périr. Heureux ceux en qui les préjugés humains sont joints à la vraie créance que le Saint- Esprit met dans le cœur ! Us sont exempts d'une grande tentation et de la peine terrible qu'il y a à distinguer ce qui est de Dieu dans la foi de leur Église d'avec ce qui est des hommes. Mais quelque peine qu'aient les hommes à distinguer ces choses, Dieu les connaît et les distingue ; et il y aura une éternelle différence entre ce que son Saint-Esprit met dans le cœur des baptisés, quand il les dispose intérieurement à croire la vraie Église, et ce que les préventions humaines y ont ajouté en leur attachant leur esprit à une fausse Église. Comment ces baptisés pourront

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démêler ces choses dans la suite, et par quels moyens ils peuvent sortir de la prévention qui leur a fait confondre ^ l'idée de la fausse Église où ils sont avec la foi de la vraie Église que le Saint-Esprit leur a mise dans le cœur avec le Symbole ; ce n'est pas de quoi il s'agit ; et il suffit que nous ayons vu dans tous les baptisés une créance de l'Église qui leur vient de Dieu, distinguée de la pensée qui leur vient des hommes. Cela étant, je soutiens qu'à cette créance de l'Église, que le Saint-Esprit nous met dans le cœur avec le Symbole, est attachée une ferme foi ; qu'il faut croire cette Église aussi certainement que le Saint-Esprit, à qui le Symbole même la joint immédiatement ; et que c'est à cause de cette foi à l'Église que le fidèle ne doute jamais de l'Écriture.

Je m'arrêtai un moment pour demander si on m'entendait. M. Claude répondit qu'il m'entendait parfaitement. Et si cela est, lui dis- je, vous devez voir l'inconvénient où vous jette votre créance, et vous devez voir aussi que je ne suis pas dans la mienne% Vous dites que non seulement il ne faut pas croire la fausse Église, mais qu'il ne faut pas même croire la vraie sans examiner ce qu'elle dit ; et vous parlez en cela contre tout le reste des chrétiens. Mie de Duras interrompit en ce lieu : Voilà, dit-elle, à quoi il faudrait répondre par oui et par non. Je le dis en effet, reprit M. Claude, et je n'ai point hésité à le dire d'abord. Tant mieux, repartis-je, on va bientôt voir qui a raison de nous deux ; et en l'état de clarté où les choses ont été mises, par nos discours réciproques, le faible paraîtra bientôt de part ou d'autre. Dès que vous posez pour certain que l'Église, même la vraie, nous peut tromper, le fidèle ne peut pas croire, sur la seule foi de l'Église, que l'Écriture est la parole de Dieu. Il le peut croire d'une foi humaine, reprit M. Claude, mais non pas d'une foi divine. Or, la foi humaine, repris-je, est toujours fautive et douteuse ; il doute donc si cette Écriture est inspirée de Dieu ou non. M. Claude me pria ici de me souvenir de ce qu'il m'avait déjà dit, qu'il n'était pas dans le doute, mais dans l'ignorance. Comme un homme, dit-il, qui ne se connaît pas en diamants, qu'on lui demande, en lui montrant quelqu'un, s'il croit ce diamant bon ou mauvais; il n'en sait rien, et ce qu'il a n'est pas un doute, mais une ignorance. De même, quand un maître enseigne quelque opinion de philosophie, le disciple, qui ne sait pas encore ce qu'il veut dire, n'a pas de doute formel ; il est dans une simple ignorance. Ainsi en est-il de ceux à qui on donne la première fois l'Écriture sainte. Et

moi, dis-je, je soutiens qu'il cloute, et que celui qui ne se connaît pas en diamants doute si celui qu'on lui présente est bon ou mauvais, et que le disciple doute, avec raison, de tout ce que lui dit son maître de philosophie, jusqu'à ce qu'il y voie clair, parce qu'il ne croit pas son maître infaillible ; et que, par la même raison, celui qui ne croit pas l'Église infaillible doute de la vérité de la parole de Dieu qu'elle lui propose. Cela s'appelle ignorance et non pas doute, disait toujours M. Claude ; et moi je fis cet argument : Douter, c'est ne savoir pas si une chose est ou non : le chrétien dont nous parlons ne sait si l'Écriture est véritable ou non ; il en doute donc. Dites-moi, qu'est-ce que douter, si ce n'est ne savoir pas si une chose est ou non? A cela nulle réponse, sinon que ce chrétien ne doutait en aucune sorte de l'Écriture, mais qu'il l'ignorait seulement. Mais, disais-je, il n'est pas comme un infidèle, qui n'en a peut-être jamais ouï parler. H sait que Y Evangile de saint Matthieu et les Épîtres de saint Paul sont lues dans l'Église comme parole de Dieu, et que tous les fidèles n'en doutent pas. Peut-il croire avec eux, aussi certainement qu'il croit que Dieu est, que cette parole est inspirée de Dieu? Vous avez dit qu'il ne peut pas faire cet acte de foi ; qui ne peut faire un acte de foi sur un article qu'on lui propose, fait du moins, pour ainsi parler, un acte de doute. M. Claude répondait toujours qu'il était dans une pure ignorance. Eh bien, laissons là les mots ; il n'en doute pas si vous voulez ; mais il ne sait si cette Écriture est une vérité ou une fable ; il ne sait si l'Évangile est une histoire inspirée de Dieu, ou un conte inventé par les hommes. Il ne peut donc pas, sur ce point, faire un^acte de foi divine, ni dire : « Je crois, comme Dieu est, que l'Évangile est de Dieu même. » N'avouez-vous pas qu'il ne peut faire cet acte, et qu'il n'a autre chose qu'une foi humaine? H avoua encore franchement qu'il n'y connaissait autre chose. Eh bien, monsieur, c'est assez. Enfin donc, il y a un point où tout chrétien baptisé ne sait pas si l'Évangile n'est pas une fable ; on lui donne cela à examiner. Voilà où il faut en venir quand on donne à examiner après l'Église. On peut discourir sans fin : nous avons tout dit de part et d'autre, et on ne ferait plus que recommencer. C'est à chacun à examiner en sa conscience comment il peut soutenir qu'un chrétien baptisé doive avoir été un moment sans savoir si l'Évangile est une vérité ou une fable, et qu'il faille, entre les autres questions qu'on peut faire dans la vie, lui donner encore celle-là à examiner. H me parut à la contenance de Mlle de Duras, qu'elle

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m'avait entendu ; j'attendis pourtant un peu, et M. Claude se leva.

Mlle de Duras se leva avec nous, et nous dit en s'approchant : Mais je voudrais bien, avant qu'on se retirât, qu'on dît quelque chose sur la séparation. La chose est faite, lui repartis-j e. Du moment qu'il est certain qu'on ne peut examiner après l'Église sans tomber dans un orgueil insupportable et sans douter de l'Évangile, il n'y a plus rien à dire. Chacun n'a plus qu'à considérer s'il veut qu'on doute un seul moment de^ l'Évangile, et encore s'il se sent capable de mieux entendre l'Écriture que tous les synodes du monde et que tout le reste de l'Église universelle. Mais, puisque Mademoiselle souhaite quelque particulier éclaircissement sur la séparation, je vous prie, dis-je à M. Claude, donnez-moi encore un moment. Je vais vous proposer des faits essentiels, dont il faudra, si je ne me trompe, que vous conveniez bientôt. Je vous demande monsieur, si les ariens se sont séparés de l'Église et si leur secte, quand elle parut, n'était pas nouvelle? Ils ne se sont pas, dit-il, séparés de l'Église ; ils l'ont corrompue. H se mit à représenter, avec r beaucoup d'exagération, comme ils avaient entraîné toute l'Église. Cela n'est pas ainsi, monsieur ; vous savez que saint Athanase, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, tant d'autres saints évoques, tenaient pour la vérité, et qu'un grand peuple les suivait. Vous savez que tout l'Occident, et Rome môme, malgré la chute de Libérius, était orthodoxe. Mais laissons tout cela, lui dis-je ; en quelque nombre qu'ils se soient séparés, il y avait une Église devant eux, avec qui ils ont rompu et contre qui ils ont fait une autre Église. Non, dit-il, ils l'ont corrompue Hé! monsieur, quelle difficulté est-ce là? Tous les hérétiques ne se sont jamais séparés qu'en corrompant quelques-uns des enfants de l'Église et se séparant avec eux de l'Église où ils avaient tous été baptisés. Mais enfin, dites-moi, monsieur, la secte des ariens et cette Église, qu'on nomme arienne, n'était-elle pas nouvelle? Si vous voulez dire, monsieur, me repartit-il, qu'Arius ait parlé le premier contre la divinité du Fils de Dieu, il n'est pas vrai. Origène devant lui, et Justin, martyr, avaient dit la môme chose. Ah ! monsieur, qu'un martyr ait nié la divinité du Fils de Dieu, je n'en croirai jamais rien. Pour Origène, vous savez qu'on l'a allégué pour et contre, c'est un auteur ambigu et suspect. Mais, monsieur, laissons les faits incertains; tâchons de trouver un fait dont vous et moi convenions. Cette secte, qui, après la

condamnation prononcée contre Arius, se joignit à ce prêtre excommunié et forma une Eglise contre l'Église, n'était-elle pas nouvelle? Il fallut bien l'avouer. Pour lui prouver sa nouveauté, fallait-il remonter jusqu'aux apôtres, et ne pouvait-on pas lui dire : « Église séparée de cette autre Église où Arius est né et où il a reçu le baptême, vous n'étiez pas hier ni avant-hier? » Oui, dit M. Claude. N'en peut-on pas dire autant de l'Église macédonienne, qui niait la divinité du Saint- Esprit ; des nesjtoriens, qui séparaient la personne de Jésus- Christ ; des eutychiens, qui confondaient ses deux natures, et des pélagiens, qui niaient le péché originel et la grâce de Jésus- Christ? INe pouvait-on pas leur dire, sans remonter aux apôtres : Quand vous êtes venus au monde, vous avez trouvé l'Église baptisant les petits enfants en rémission des péchés et demandant la conversion des pécheurs et des infidèles? » Donc ce qu'ont combattu tous ces hérétiques et tous les autres que vous et nous connaissons, était cru, non seulement du temps des apôtres, mais hier et avant-hier, et dans les temps où les hérésiarques sont venus ; et ils trouvaient l'Église dans cette créance. Mais, répondit M. Claude, il y a deux manières d'établir l'erreur : l'une découverte, et l'autre cachée et insensible. Arrêtons là, monsieur, lui dis-je ; nous devons proposer des faits constants dont les deux partis conviennent ; je ne conviens point de cette manière insensible d'établir Terreur. Hé! dit -il, la prière des saints et le purgatoire, voulez-vous dire, monsieur, que vous les trouverez du temps des apôtres? "Non, monsieur, repris-je ; je ne veux rien dire là-dessus, car vous n'en conviendriez pas ; et je veux dire des choses dont vous conveniez. Usez-en de même avec moi. Celui qui tirera plus d'avantage solide des faits avoués par son adversaire aura un grand argument que la vérité est pour lui ; car le propre de la vérité est de se soutenir partout et de condamner l'erreur par les faits mêmes que l'erreur avoue. Et puisque vous me parlez de la prière des saints, vous êtes de bonne foi ; n'est-il pas vrai que M. Daillé nous accorde treize cents ans d'antiquité? Treize cents ^ans, monsieur, répondit-il, ce n'est pas tous les temps de l'Église. J'en conviens, lui dis-je ; mais enfin, l'adversaire me donne déjà treize cents ans ; il me donne saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Chrysostome, saint Augustin. Tout cela, dit M. Claude, des hommes. Des hommes tant qu'il vous plaira ; mais enfin nous avons treize cents ans, de l'aveu de notre adversaire,

pour la prière des saints et pour l'honneur des reliques ; car ces deux choses ont été jointes ensemble, selon M. Daillé, vous le savez. Et pour la prière des morts, combien nous a donné M. Blondel? Il est vrai, dit M. Claude, que c'est la plus ancienne erreur de l'Église. Quatorze cents ans d'antiquité, monsieur, c'est, lui dis-je, ce que nous accorde M. Blondel. Je ne dis pas ceci pour faire préjuger la vérité de notre doctrine ; ce n'est pas de quoi il s'agit ; mais je le dis pour montrer que nous ne sommes pas sans défense sur ces exemples d'erreurs insensiblement répandues, puisque déjà nous avons, de votre consentement, treize et quatorze cents ans. Venons donc à des faits constants dont je puisse convenir. Car, pour vous, vous convenez que les ariens, les nestoriens, les pélagiens, et en un mot tous les hérétiques, se sont établis comme j'ai dit. Us n'ont point trouvé d'Église à laquelle ils se soient unis. Ils en ont érigé une autre qui s'est séparée de toutes les autres Églises qui étaient alors. Cela est certain ; n'est-il pas constant? J'attendis. M. Claude ne contredit pas ; je ne crus pas le devoir presser davantage sur une chose constante et déjà avouée. Maintenant, lui dis-je, comment se sont établies les Églises orthodoxes? Quand les parti culiers et les peuples, par exemple les Indiens, se sont convertis, n'ont-ils pas trouvé une Église déjà établie, à laquelle ils se sont unis? H l'avoua. En avezvous trouvé une dans toute la terre à laquelle vous vous soyez unis? Est-ce l'Église grecque, ou arménienne, ou éthiopique, que vous avez embrassée en quittant l'Église romaine? Ne peut-on pas vous marquer la date précise de vos Églises et dire à toute cette Église, à toute cette société extérieure dans laquelle vous êtes ministres : Vous n'étiez pas hier? Mais, dit ici M. Claude, n'étions-nous pas dans cette Église? Nous n'en sommes pas sortis, on nous a chassés. On nous a excommuniés dans le concile de Trente. Ainsi nous sommes sortis ; mais nous avons emporté l'Église avec nous. Quels discours, monsieur, lui dis-je? Si on ne vous en eût pas chassés, y fussiezvous demeurés? A quoi sert donc ce commandement tant répété parmi vous : « Sortez de Babylone, mon peuple? » De bonne foi, dites-moi, fussiez-vous demeurés dans l'Église, si elle ne vous eût pas chassés? Non, monsieur, assurément, dit M. Claude. Que sert donc, repris-je, de dire ici qu'on vom a chassés? C'est, dit-il, que c'est un fait véritable. Eh bien, monsieur, poursuivis-je, il est véritable : celavous est commun (ne vous fâchez pas du mot que je vais dire), cela,

dis-je, vous est commun avec tous les hérétiques. L'Église, où ils avaient reçu le baptême, les a chassés, les a excommuniés. Ils eussent peut-être bien voulu y demeurer pour corrompre et pour séduire ; mais l'Église les a retranchés. Et quant à ce que vous dites, que vous étiez dans cette Église qui vous a chassés, et que vous avez emporté l'Église avec vous, quel hérétique n'en peut pas dire autant? Ce n'est pas des païens que les anciens hérétiques ont composé leur Église ; c'est des chrétiens nourris dans l'Église. Aussi n'avez-vous pas formé la vôtre en amassant des mahométans ; j'en conviens, mais en cela, vous ne sortez pas des exemples des anciens hérétiques, et ils ont tous pu dire, aussi bien que vous, qu'ils ont été condamnés par leurs parties. Car on ne les a pas fait asseoir au nombre des juges, quand ou a condamné leur nouveauté. Mais, monsieur, reprit M. Claude, nous ne convenons pas de cette nouveauté. Ce qui est dans l'Écriture n'est pas nouveau. Patience, monsieur, je vous prie, lui répondis-je, aucun des anciens hérétiques n'est convenu de la^ nouveauté de sa doctrine; ils ont tous allégué pour eux l'Écriture sainte ; mais il y avait une nouveauté qu'ils ne pouvaient contester : c'est que le corps de leur Église n'était pas hier, et vous en êtes demeuré d'accord. Eh bien, dit enfin M. Claude, si les ariens, si les nestoriens, si les pélagiens avaient eu raison dans le fond, ils n'eussent point eu tort dans la procédure. — Tort ou non, lui dis-je, monsieur, c'est le fond de la question; mais toujours demeure-t-il pour constant que vous avez le même procédé qu'eux, la même conduite, les mêmes défenses ; en un mot, qu'en formant votre Église vous avez fait comme ont fait tous les hérétiques, et que nous faisons ce qu'ont fait tous les orthodoxes. Chacun peut juger en sa conscience à qui il aime mieux ressembler, et je n'ai plus rien à dire. »

M. Claude ne se tut pas en cette occasion, et il me dit que cet argument était excellent en faveur des juifs et des païens, et qu'ils pouvaient soutenir leur cause par la' raison dont je me servais. Voyons, lui dis-je, monsieur, et souvenez-vous que vous nous promettez le même argument. Le même, reprit-il, sans doute. Les juifs et les païens ont reproché aux chrétiens leur nouveauté ; vous le savez : les écrits de Celse en font foi, et tant d'autres. J'en conviens, lui dis-je, mais est-ce là tout? Et il était vrai, poursuivit-il, que le christianisme était nouveau à le regarder dans l'état immédiatement précédent. Quoi ! lui dis-je, quand Jésus-Christ commença sa prédication, on lui

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pouvait dire comme je vous dis, que, dans l'Église où il était né, on ne parlait pas hier de lui ni de sa venue ! Et qu'était-ce donc que saint Jean-Baptiste, et Anne la prophétesse, et Siméon, et les mages, et les pontifes consultés par Hérocle, lorsqu'ils répondirent que le lieu de sa naissance était Bethléem? Fallait-il remonter jusqu'à Abraham pour prouver l'antiquité des promesses? Y a-t-il,eu un seul moment où le Christ n'ait pas été attendu dans l'Église où il est né ; si bien attendu que les juifs l'attendent encore? Il est bien vrai, monsieur, qu'il fallait voir arriver une fois cette nouveauté et ce changement du Christ attendu au Christ venu. Mais Jésus-Christ pour cela n'est pas nouveau. « H était hier, il est aujourd'hui, et sera aux siècles des siècles. » Il est vrai, repartit M. Claude ; mais la Synagogue ne convenait pas que ce Jésus fût le Christ. Mais, repris-je, la Synagogue n'a point condamné saint Jean-Baptiste ; mais la Synagogue a ouï, sans rien dire, et les mages, et Siméon, et Anne. Jésus-Christ a recueilli dans la Synagogue, vraie Église alors, les enfants de Dieu qu'elle contenait. La Synagogue à la fin l'a condamné. Mais Jésus-Christ avait déjà fondé son Église. Il lui donne sa dernière forme aussitôt après sa mort, et le nouveau peuple a suivi l'ancien sans interruption : voilà des vérités incontestables. Et pour ce qui est du paganisme, il est vrai que les païens ont reproché aux chrétiens leur nouveauté. Mais qu'ont répondu les chrétiens? N'ont-ils pas fait voir clairement que les juifs avaient toujours cru le même Dieu que les chrétiens adoraient, et attendu le même Christ? que les juifs croyaient tout cela hier, et avant-hier, et toujours sans interruption? Mais, monsieur, encore une fois, dit M. Claude, les gentils ne convenaient pas de tout cela. Quoi ! repris-je, y avait-il parmi eux quelqu'un assez déraisonnable pour dire qu'il n'y eût jamais eu de juifs, ou que ce peuple n'eût adoré un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre? Ne faisait-on pas voir aux païens le commencement manifeste de leurs opinions, et la date, je ne dis pas des auteurs de leurs sentiments, mais de leurs dieux mêmes, et cela par leurs propres histoires, par leurs propres auteurs, par leur propre chronologie? Croyez-vous qu'un païen eût pu faire avouer à un chrétien que la religion d'un chrétien était nouvelle, et qu'il n'y avait jamais eu de société qui eût la même créance que les chrétiens avaient alors; comme je vous fais avouer que ions les hérétiques, que vous et moi reconnaissons pour tels, sont venus de cette sorte, et que vous avez fait comme eux? Voilà, monsieur, comme vous

prouvez que les juifs et les païens pouvaient soutenir leur cause par le même argument dont je me sers : personne ne le pourra jamais et personne ne pourra jamais mer le fait constant que j'avance, qui est que nous faisons comme tous les orthodoxes, et vous, comme tous les hérétiques.

Là finit la conversation. Elle avait duré cinq heures, avec une grande attention de toute l'assemblée. On s'était écouté l'un l'autre paisiblement : on parlait de part et d'autre assez serré ; et à la réserve du commencement, où M. Claude étendait un peu son discours, dans tout le reste il allait au fait, et se présentait à la difficulté sans reculer. H est vrai qu'il tendait plutôt à m'envelopper dans les inconvénients où je l'engageais, qu'à montrer comme il en pouvait sortir lui-même ; mais enfin tout cela était de la cause ; et il a dit assurément tout ce que la sienne pouvait fournir dans le point où nous étions renfermés.

Pour moi, je n'avais garde d'en sortir, puisque c'était celui sur lequel Mlle de Duras demandait éclaircissement. Elle me parut touchée ; je me retirai toutefois en tremblant, et craignant toujours que ma faiblesse n'eût mis son âme en péril, et la vérité en doute.

Je la vis le lendemain. Je fus consolé de voir qu'elle avait parfaitement entendu tout ce que j'avais dit. C'est ce que je lui avais promis. Je lui avais représenté que parmi les difficultés immenses que faisait naître parmi les hommes l'esprit de chicane, et la profondeur de la doctrine chrétienne, Dieu voulait que ses enfants eussent un moyen aisé de se résoudre en ce /mi regardait leur salut ; que ce moyen était l'autorité de l'Église ; que ce moyen était aisé à établir, aisé à entendre, aisé à suivre ; si aisé, disais-je, et si clair, que quand vous n'entendrez pas ce que je dirai sur cela, je consens que vous croyiez que j'ai tort. Cela, en effet, doit être ainsi quand la matière est bien traitée ; mais je n'osais pas me promettre de l'avoir dignement traitée. Je reconnus avec joie, et avec action de grâces, que Dieu avait tout tourné à bien. Les endroits qui devaient frapper, frappèrent. Me de Duras ne pouvait comprendre qu'un particulier ignorant pût croire, sans un orgueil insupportable, qu'il lui pouvait arriver de mieux entendre l'Écriture que tous les conciles universels et que tout le reste de l'Église. Elle avait vu, aussi bien que moi, combien était faible l'exemple de la Synagogue, quand elle condamna Jésus-Christ, et combien il y avait peu de raison de dire que les particuliers qui croyaient bien manquassent, pour se résoudre,

BOSSUET. — GHAP. VIII

d'une autorité extérieure, lorsqu'ils avaient, en la personne de Jésus-Christ, la plus grande et la plus visible autorité qu'il soit possible d'imaginer. Je repassai sur le doute où il fallait être touchant l'Écriture, si on doutait de l'Église. Elle dit qu'elle n'avait jamais seulement songé qu'un chrétien pût douter un moment de l'Écriture ; et au reste, elle entendit parfaitement que, rejetant le nom de doute, M. Claude avait reconnu la chose en d'autres termes ; ce qui ne servait qu'à faire .paraître combien cette chose était dure, et à penser et à dire, puisque, forcé de l'avouer, il n'avait pas cru le devoir faire en termes simples. Car enfin ne savoir pas si une chose est ou non, si ce n'est douter, ce n'est rien. H parut donc clairement que les deux propositions dont il s'agissait, étaient établies ; et je fis voir en peu de mots à Mlle de Duras, que son Église, en croyant deux choses aussi étranges, avait changé tout l'ordre d'instruire les enfants de Dieu, pratiqué de tout temps dans l'Église chrétienne...

Mie de Duras ayant entendu ces choses, il me sembla qu'après cela rien ne la pouvait troubler que l'habitude contractée dès l'enfance, et la crainte d'affliger madame sa mère, pour qui je savais qu'elle avait toute la tendresse et tout le respect qu'une mère de cette sorte mérite. Je vis même qu'elle était peinée des reproches qu'on lui faisait d'avoir des desseins humains, et surtout d'avoir attendu à douter de sa religion, après une donation que madame sa mère lui avait faite. Vous savez bien, lui dis-je, en votre conscience, en quel état vous étiez quand cette donation vous a été faite ; si vous aviez quelque doute, et si vous l'avez supprimé dans la vue de vous procurer cet avantage. Je n'y songeais pas seulement, répondit-elle. Vous savez donc bien, lui dis-je, que ce motif n'a aucune part à ce que vous faites. Ainsi demeurez en paix ; pourvoyez à votre salut et laissez dire les hommes ; car cette appréhension, qu'on ne nous impute des vues humaines, est une sorte de vue humaine des plus délicates et des plus à craindre.

Elle souhaita que je répétasse en présence de M. Coton ce qui avait été dit, par un désir qu'elle avait qu'il s'instruisît avec elle. On le fit venir; on convint des faits. M. Coton me fit, avec une extrême douceur, quelques objections sur la doctrine que j'avais expliquée. J'y répondis. Il me dit qu'il n'était pas exercé dans la dispute, ni versé dans ces matières. Il disait vrai, il remettait à M. Claude. Je priai Dieu de l'éclairer, et je partis pour revenir à mon devoir.

Après une conversation que nous eûmes encore à Saint-

ONFERENCE AVEC M. CLAUDE = 273

Germain, Me de Duras et moi, dans l'appartement de Mme la duchesse de Richelieu, elle me dit qu'elle se croyait en état de prendre dans peu sa résolution, et qu'il ne lui restait qu'à prier Dieu de la bien conduire. Le succès fut tel que nous le souhaitions. Le 22 mars, je retournai à Paris pour recevoir son abjuration. Elle la fit dans l'église des Révérends Pères de la Doctrine chrétienne. L'exhortation quej'e lui fis ne tendait qu'à lui représenter qu'elle rentrait dans l'Église que ses pères avaient quittée ; qu'elle ne se croirait pas dorénavant plus capable que l'Églisev plus éclairée que l'Eglise, plus pleine du Saint-Esprit que l'Eglise; qu'elle recevrait de l'Église, sans examiner, le vrai sens de l'Écriture, comme elle en recevait l'Écriture même ; qu'elle allait dorénavant bâtir sur la pierre, et qu'il fallait que sa foi fructifiât en bonnes œuvres. Elle sentit la consolation du Saint-Esprit, et l'assistance fut édifiée de son bon exemple.

PKÉFACE

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