‹ BossuetChapitre 26 sur 40 · SUR L EGLISE · texte numérisé non relu

SUR L EGLISE

Samedi après les Cendres, 14 février 1660.

Nous touchons à une époque solennelle dans l'histoire de la prédication de Bossuet. Le lendemain du jour oii il a prêché ce sermon de l'Éghsc, il fera, dans l'église des Minimes, l'ouverture de son premier carême parisien. « Ces chconstances, dit M. Lebarq, qui n'avaient rien d'accablant pour lui, expliquent du moins la rapidité de la rédaction. Cette esquisse, d'une rudesse tout archaïque, est en même temps d'une puissante origm alité. Elle doit charmer les penseurs, sinon les délicats. » Ce dernier mot est bien dm* pour ces deux catégories de lecteurs. Pour ma part, je suis très persuadé que l'on ne m'en voudra pas si je m'attarde avec une sorte de passion qui est presque injuste dans cette période, moins auguste mais peut-être plus géniale, où Bossuet n'arrive pas encore à se pher tout à fait aux majestueuses contraintes du grand siècle. Ce sermon a été prêché aux Nouveaux convertis (rue de Seine-Saint-Victor).

Krat navis in medio mari.

Le navire était au milieu de la mer.

{Marc, VI, 47.)

Le mystère de l'Évangile, c'est l'infimiité et la force unies, la grandeur et la bassesse assemblées. Ce grand mystère, messieurs, a paru premièrement en notre Sauveur, où la puissance divine et la faiblesse humaine s'étant alUées composent ensemble ce tout admirable que nous appelons Jésus-Christ; mais ce

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qui paraît en sa personne, il a voulu aussi le faire éclater dans TEglise qui est son corps, « où une partie triomphe par les miracles, l'autre succombe sous les outrages qu'elle reçoit » : Unum liorum coruscat miraculis; aliud ^ succimibit injuriis. C'est pourquoi nous voyons dans son Écriture que tantôt cette Église est représentée comme une maison bâtie sur une pierre immobile, et tantôt comme un navire qui flotte au milieu des ondes au gré des vents et des tempêtes ; si bien qu'il paraît, chrétiens, qu'il n'est rien de plus faible que cette Église, puisqu'elle est ainsi agitée ; et qu'il n'est rien aussi de plus fort, puisqu'on ne la peut jamais renverser et qu'elle demeure toujours immuable malgré les efforts de l'enfer. L'évangile de cette journée nous la représente « parmi les flots » : Erat navis in medio mari, « portée deçà et delà par un vent contraire » : Erat enim ventus contrarius. Et ce qui est de plus surprenant, c'est que Jésus, qui est son appui, semble l'abandonner à la tempête ; il s'approche « et il veut passer », comme si son péril ne le touchait pas : Et volehat prœterire eos. Toutefois ne croyez pas qu'il l'oublie ; il permettra bien que les flots l'agitent, mais non pas qu'ils la submergent ni qu'ils l'engloutissent. Il commande aux vents, et « ils s'apaisent ; il entre dans le navire, et il arrive sûrement au port » : Ascendit in navim, et cessavit ventus et applicuerunt, afin, messieurs, que nous entendions qu'il n'y a rien à craindre pour l'Éghse, parce que le Fils de Dieu la protège. J'entreprends aujourd'hui de vous faire voir cette vérité importante ; et afin que vous en soyez convaincus plus facilement, je laisse les raisonnements recherchés pour l'étabhr solidement par expérience.

Considérez en effet, messieurs, les trois furieuses tempêtes qui ont troublé l'état de l'Éghse. Aussitôt qu'elle a paru sur la terre, l'infidéhté s'est élevée, et elle a excité les persécutions ; après, la curiosité s'est émue, et elle a fait naître les hérésies ; enfin la corruption des mœurs a suivi, qui a si étrangement soulevé les flots, « que la nacelle y a paru presque enveloppée » : Ita ut navicula operiretur fluctihus. Voilà, mes frères, les trois tempêtes qui ont successivement tourmenté l'Éghse. Les infidèles se sont assemblés pour la détruire par les fondements ; les hérétiques en sont sortis pour lui arracher ses enfants et lui déchirer les entrailles ; et si enfin les mauvais chrétiens sont demeurés dans son sein, ce n'est que pour lui porter le venin jusque dans le cœur. Il faut donc bien, mes frères, que cette Église soit bien appuyée et bien fortement étabhe, puis-

SERMONS ===== Ul

qu'au milieu de tant de traverses, malgré l'effort des persécutions, elle s'est soutenue par sa fermeté ; malgré les attaques de riiérésie, elle a été la colonne de la vérité ; malgré la licence des mœui's dépravées, elle demeure le centre de la charité. Voilà le sujet de cet entretien et les trois points de cette méditation.

PREMIER POINT

Comme l'Eglise n'a plus à souffrir la tempête des persécutions, je passerai- légèrement sur cette matière; et néanmoins je ne laisserai pas, si Dieu le permet, de toucher des vérités assez importantes.^ La première sera, chrétiens, qu'il ne faut pas s'étonner si l'Eghse a eu à souffrir quand elle a paru sur la terre, ni si le monde l'a combattue de toute sa force. Il était impossible quïl ne fût ainsi ; et vous en serez convaincus, si vous savez connaître ce que c'est que l'homme. Je dis donc que nous avons tous dans le fond du cœm' un principe d'opposition, et de répugnance à toutes les vérités divines; en telle sorte que l'homme laissé à lui-même, non seulement ne peut les entendi-e, mais qu'ensuite il ne les peut souffrir ; et qu'en étant choqué au dernier point, il est comme forcé de les combattre. Ce principe de répugnances s'appelle dans l'Écriture « infidélité », ailleurs « esprit de défiance », ailleurs « esprit d'incrédulité ». H est dans tous les hommes, et s'il ne produit pas en nous tous ses effets, c'est la grâce de Dieu qui l'empêche.

Si vous remontez jusqu'à l'origine, vous trouverez, messieurs, que deux choses produisent en nous cette répugnance : la première, c'est l'aveuglement ; la seconde, la présomption. L'aveuglement, messiem's, nous est représenté dans les Écritures par une façon de parler admirable. Elles disent que « les péchem's ont oubhé Dieu » : Omnes gentes quœ ohliviscuntur Deum : OUiti sunt verba tua inimid mei : IntelUgite hœc, qui ohïiviscimini Deum. Que veut dire cet oubh, mes frères? Il est bien aisé de le comprendi-e : c'est que Dieu, à la vérité, avait éclairé l'homme de sa connaissance, mais l'homme a fermé les yeux à cette lumière ; il s'est laissé mener par ses sens, peu à peu il n'a plus pensé à ce qu'il ne voyait pas, il a oubhé aisément ce à quoi il ne pensait pas. Voilà Dieu dans l'oubh, voilà ses vérités effacées ; ne lui en parlez pas, c'est un langage qu'il ne connaît plus : Ohliii sunt verba tua inimid mei. C'est pourquoi la même

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Ecriture voulant aussi nous représenter de quelle sorte les hommes retournent à Dieu : Reminiscentur : « 11^ se souviendront » ; et ensuite qu'arrivera-t-il? Et converteniur ad Dominum. « Ah ! ils se convertiront au Seigneur. » Quoi ! ils l'avaient donc oublié, leur Dieu, leur Créateur, leur Époux, leur Père? Oui, mes frères, il est ainsi; ils en ont perdu le souvenir. Cela va bien loin, si vous l'entendez ; toute la connaissance de Dieu, toutes les idées de ses vérités, l'oubU comme une éponge a passé dessus et les a entièrement effacées ; ou s'il en reste encore quelques traces, elles sont si obscures qu'on n'y connaît rien. Voyez durant le règne de l'idolâtrie, durant qu'elle régnait sur toute la terre.

Ce serait peu que ce long oubli pour nous exciter à la résistance, si l'orgueil ne s'y était joint; mais il est arrivé pour notre malheur que, quoique l'homme soit aveugle à l'extrémité, il est encore plus présomptueux. En quittant la sagesse de Dieu, il s'est fait une sagesse à sa mode ; il ne sait rien et croit tout entendre : si bien que tout ce qu'on lui dit qu'il ne conçoit pas, il le prend pour un reproche de son ignorance ; il ne le peut souffrir, il s'irrite ; si la raison lui manque, il emploie la force, il emprunte les armes de la fureur pour se maintenir en possession de sa profonde et superbe ignorance. Jugez où les vérités évangéhques, si hautes, si majestueuses, si impénétrables, si contraires au sens humain et à la raison préoccupée, ont dû pousser cet aveugle présomptueux, je veux dire l'homme, et quelle résistance il fallait attendre d'une indocilité si opiniâtre. Voyez-la par expérience en la personne de notre Sauveur. Qu'aviez-vous fait, ô divin Jésus, pour exciter contre vous ce scandale horrible? Pourquoi les peuples se troublentils? pourquoi frémissent-ils contre vous avec une rage si désespérée? Chrétiens, voici le crime du Sauveur Jésus. Il a enseigné les vérités de son Père ; ce qu'il a vu dans le sein de Dieu, il est veim l'annoncer aux hommes. Ces aveugles ne l'ont pas compris, et ils n'ont ^pas pu le comprendre : Animalis homo non potcst intelligere. Écoutez comme il leur reproche : « Pourquoi ne connaissez-vous pas mon langage? Parce que vous ne pouvez ])as prêter l'oreille à mon discours » : Quare loquelam mcam non cofjnoscilis? Quia non polcstis audire sermoneni meum.

Mais peut-être ne l'entendant pas, ils se contenteront de le mépriser. Non, mes frères ; ce sont des superbes ; tout ce qu'ils n'entendent pas, ils le combattent, « tout ce qu'ils ignorent, ils le blasphèment ». C'est pourquoi Jésus-Christ leur dit : « Vous

me voulez tuer, méchants que vous êtes, parce que mon discours ne prend point en vous » : Quœritis me inlerjicert', quia sermo meus non cayit in vohis. Quelle fureur, mes frères, d'entreprendre de tuer uu honnne, parce qu'on n'entend pas son discours ! Mais il n'y a pas sujet de s'en étonner : il parlait des vérités de son Père à des ignorants opiniâtres. Conmie ils n'entendaient pas ce divin langage, car il n'y a que les humbles qui l'entendent, ils ne pouvaient qu'être étom*dis de la voix de Dieu ; et c'est ce qui les excitait à la résistance. Plus les vérités étaient hautes, et plus leur raison superbe était étom'die, et plus leur folle résistance était enflammée. Il ne faut donc pas trouver étrange si Jésus leur prêchant, comme il dit lui-même, « ce qu'il avait appris au sein de son Père », ils se portent à la dernière fureur et se résolvent de le mettre à mort par un infâme supphce : Quia sermo meus non capit in vohis.

x\près cela pouvez-vous douter de ce principe d'opposition, qu'une ignorance altière et présomptueuse a gravé dans le cœur des hommes contre Dieu et ses vérités? Jésus-Christ l'a éprouvé le premier ; son Eglise paraissant au monde pour soutenir la même doctrine par laquelle le chvin Maître avait scandaUsé les superbes, pouvait-elle manquer d'ennemis? Non, mes frères, il n'est pas possible ; puisque la foi qu'elle professe vient étonner le monde par sa nouveauté, troubler les esprits par sa hauteur, effrayer les sens par sa sévérité, qu'elle se prépare à souffrir ! Il faut qu'elle soit en haine à tout le monde. Vous le savez, chrétiens, c'est une chose incompréhensible ce qu'a souffert l'Église de Dieu durant près de quatre cents ans sous les empereurs infidèles. Il serait infini de le raconter ; concevez seulement ceci, qu'elle était tellement chargée de la haine pubhque et des imprécations de toute la terre, qu'on l'accusait hautement de tous les désordres du monde. Si la pluie manquait aux biens de la terre, si les Barbares faisaient quelques courses et ravageaient, si le Tibre se débordait, les chrétiens en étaient la cause ; et tout le monde disait qu'il n'y avait point de meilleure victime pour apaiser la colère des dieux, que de leur immoler les clu'étiens « par tout ce que la rage et le désespoir pouvait inventer de plus cruel » : Per alrodora ingénia pœnarum. Qu'aviez-vous fait. Église, pour être traitée de la sorte? J'en pourrais rapporter plusieurs causes ; mais celle-ci est la principale : elle faisait profession de la vérité et de la vérité divine ; de là ces cris de la haine, de là ces injustes persécutions. Si l'Éghse en a été agitée, eUe n'en a pas été sur

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prise. Elle sait bien connaître la main qui l'appuie, et elle se sent à l'épreuve de toutes sortes d'attaques.

Et à ce propos, chrétiens, saint Augustin se représente que les fidèles, étonnés de voir durer si longtemps la persécution, s'adi'essent à l'Église^ leur mère et lui en demandent la cause. H y a longtemps, ô Église, que l'on frappe sur vos pasteurs, et les troupeaux sont dispersés. Dieu vous a-t-il oubliée? Les vents grondent, les flots se soulèvent ; vous flottez de çà et de là battue des ondes et de la tempête ; ne craignez-vous pas d'être abîmée? La réponse de l'Église est dans le psaume cxxviii. — Mes enfants, je ne m'étonne pas de tant de traverses ; j'y suis accoutumée dès mon enfance : Sœpe expugnaverunt me a juvénilité mea : « Ces mêmes ennemis ^qui m'attaquent m'ont déjà persécutée dès ma jeunesse. » L'Église a toujours été sur la terre ; dès sa plus tendre enfance elle était représentée en Abel, et il a été tué par Caïn son frère. Elle a été représentée en Enoch, et il a fallu le tirer du miheu des impies : Translatus est ah iniquis, sans doute parce qu'ils ne pouvaient souffrir son innocence. La famille de Noé, il a fallu la déhvrer du déluge. Abraham, que n'a-t-il pas souffert des impies, son fils Isaac d'Ismaël, Jacob d'Esaû? Celui qui était selon la chair, n'a-t-il pas persécuté celui qui était selon l'esprit : Moïse, ÉHe, les prophètes, Jésus-Cliiist et les apôtres? Par conséquent, mon fils, dit l'Éghse, ne t'étonne pas de ces violences : Sœpe expugnaverunt me a juventute mea : numquid ideo non perveni ad senectutem? Regarde mon antiquité ; considère mes cheveux gris ; « ces cruelles persécutions dont on a tourmenté mon enfance, m'ont-elles empêchée de parvenir à cette vénérable vieillesse? » Si c'était la première fois, j'en serais peut-être troublée ; maintenant la longue habitude fait que mon cœur ne s'en émeut pas. Je laisse faire aux pécheurs : Supra dorsum meum fahricaverunt peccatores : je ne tourne pas ma face contre eux, pour m'opposer à leur violence ; je ne fais que tendre le dos ; ils frappent cruellement, et je souffre sans murmurer. C'est pourquoi ils ne donnent point de bornes à leur furie : Prolongaverunt iniquiiatem suam. Ma patience sert de jouet à leur injustice ; mais je ne me lasse point de souffrir et je me souviens de celui qui a abandonné ses joues aux soufflets et n'a pas détourné sa face des crachats » : Faciem meam non averti ah inerepantihus et conspueniihus in me. Quoique je semble toujours flottante, ne t'étonne pas ; la main toute-puissante qui me sert d'appui saura bien m'cmpôcher d'être submergée. Que

si Dieu la soutient avec tant de force contre la violence, pourrez-vous croire, messieurs, qu'il la laisse accabler par les hérésies? Non, messieurs, ne le croyez pas : c'est ma seconde partie.

SECOND POINT

La seconde tempête de l'Église, c'est la curiosité qui l'excite : cui-iosité. clu'étiens, qui est la peste des esprits, la ruine de la piété et la mère des hérésies. Pour bien entendi*e cette vérité, il faut remarquer -avant toutes choses que la sagesse divine a donné des bornes à nos connaissances. Cai' comme cette Providence infinie, voyant que les eaux de la mer se répandraient par toute la terre et en couviûraient toute la sm'face, lui a prescrit un terme qu'il ne lui permet pas de passer : ainsi, sachant que l'intempérance des esprits s'étendi'ait jusqu'à l'infini par une curiosité démesurée, il lui a marqué des limites auxquelles il lui ordonne d'arrêter son cours. « Tu iras, dit-il, jusque là, et tu ne passeras pas outre » : Usque liiic gradieris et non procèdes ampUus et hic confringes iumentes fluctus tuos. C'est pourquoi TertuUien a dit sagement que le cln'étien ne veut savoir que fort peu de choses, parce que, poursuit ce grand homme, les choses certaines sont en petit nombre : Christiano paucis ad scieniiam veritatihus opus est, nam et certa semper m paucis. n ne se veut pas égarer dans les questions infinies qui sont défendues par l'apôtre : Infinitas quœstiones devita; il se resserre humblement dans les points que Dieu a révélés à son ÉgHse ; et ce qu'il n'a pas révélé, il trouve de la sûreté à ne le savoir pas ; il déteste la vaine science que l'esprit humain usurpe, et il aime la docte ignorance que la foi divine prescrit : « C'est tout savoir, dit-il, que de n'en pas savoir davantage » : Nihil ultra scire, omnia scire est.

Quiconque se tient dans ces bornes et sait régler sa foi par ce qu'il apprend de Dieu par l'Éghse, ne doit pas appréhender la tempête ; mais la curiosité des esprits superbes ne peut souffrir cette modestie : « Ses flots s'élèvent, dit l'Écriture, ils montent jusqu'aux cieux, ils descendent jusqu'aux abîmes » : Exallati sunt fluctus ejus, ascendunt usque ad cœlos et descendunt usque ad ahyssos. Voilà une agitation bien violente ; c'est une vive image des esprits curieux. Leurs pensées vagues et agitées se poussent comme des flots les unes les autres ; elles s'enflent,

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elles s'élèvent démesurément : il n'y a rien de si élevé dans le ciel, ni rien de si caché dans les profondeurs de l'enfer où ils ne s'imaginent de pouvoir atteindre : Ascmdunt usque ad cœlos; et les conseils de sa Providence, et les causes de ses miracles, et la suite impénétrable de ses mystères, ils veulent tout soumettre à leur jugement : Ascmdunt. Malheureux, qui, s'agitani de la sorte, ne voient pas qu'il leur arrive comme à ceux qui sont tom'mentés par la tempête : Turhati sunt et moti sunt sicut ebrius : « Us sont troublés comme des ivrognes » ; la tête leur tourne dans ce mouvement : Et omnis sapientia eorum devorata est : « Là toute leur sagesse se dissipe » ; et ayant malheureusement perdu la route, ils se heurtent contre des écueils, ils se jettent dans les abîmes, ils s'égarent dans les hérésies. Arius, Nestorius, votre curiosité vous a perdus. Voilà la tempête élevée par la curiosité des hérétiques : c'est par là qu'ils séduisent les simples, parce que, dit saint Augustin, « toute âme ignorante est curieuse » : Omnis anima indoda curiosa est. — Cela est nouveau, écoutons ! — Arius, Nestorius, etc., pourquoi cherchez-vous ce qui ne se peut pas trouver? Amplius quœrere non licet, quam quod invenire licet.

Pour empêcher les égarements de cette curiosité pernicieuse, le seul remède, mes frères, c'est d'écouter la voix de l'Éghse et de soumettre son jugement à ses décisions infaillibles. Je parle à vous, enfants nouveau-nés que l'Église a engendi'és ; c'est sur la fermeté de cette ÉgUse qu'il faut appuyer vos esprits, qui seraient flottants sans ce soutien. Etes-vous curieux de la vérité? voulez-vous voir? voulez-vous entendre? Voyez et écoutez dans l'ÉgUse : Sicut audivimus, sic vidimus : « Nous avons ouï et nous avons vu », dit David; et où? In civiiaic Domini virtutum. « En la cité de notre Dieu », c'est-à-dire en sa sainte Éghse. « Celui qui est hors de FÉgUse, dit saint Augustin, quelque curieux qu'il soit, de quelque science qu'il se vante, il ne voit ni n'entend ; quiconque est dans l'ÉgUse, il n'est ni sourd ni aveugle » : Extra illam qui est, nec audit nec videt; in illa qui est, nec surdus nec cœcus est. Donc s'il est ainsi, chrétiens, que notre curiosité n'aille pas plus loifi. L'Éghse a parlé, c'est assez : cet homme est sorti de l'Éghse ; il prêche, il dogmatise, il enseigne. — Que dit-il? que prêche-t-il? quelle est sa doctrine? — 0 homme vainement curieux! je ne m'informe pas de sa doctrine : il est impossible qu'il enseigne bien, puisqu'il n'enseigne pas dans l'Éghse. Un martyr illustre, un docteur très éclairé, saint Cyprien... Antonianus, un de ses

collègues, lui avait écrit au sujet de Novatien, schismatique, pour savoir de lui par quelle hérésie il avait mérité la censure, il lui fait cette belle réponse : Desiderasti ut rescriberem iihi quam hœresim Novatianus introduxisset... Quisque ille fuerti mulium de se licet jactans et sibi plurimum vindicans, prof anus est, cdicnus est, foris est : « Poiu* ce qui regarde Novatien, duquel vous désirez que je vous écrive quelle hérésie il a introduite, sachez premièrement que nous ne devons pas même être curieux de ce qu'il enseigne, puisqu'il enseigne hors de l'Éghse ; quel quïl soit et de quoi qu'il se vante, il n'est pas chrétien, n'étant pas en l'Eghse de Jésus-Christ. »

L'orgueil des hérétiques s'élève : Quoi ! je croirai sur la foi d'autrui ! Je veux voir, je veux entendre moi-même. — Langage superbe ! Reconnaissez-le, mes chers frères ; c'est celui que vous parhez autrefois. L'Éghse Ta dit : n'est-ce pas assez? — Mais elle se jDeut tromper? — Enfant qui déshonores ta mère, en quelle Écritm-e as-tu lu que l'Éghse puisse tromper ses enfants? Tu reconnais qu'ehe est mère; elle seule peut engendrer les enfants de Dieu ; si elle peut les engendrer, qui doute qu'elle puisse les nourrir? Certes la terre, qui produit les plantes, leur donne aussi leur nourriture ; la natm'e ne fait jamais une mère, qu'eUe ne fasse en-même temps une nourrice. L'Éghse sera-t-elle seule qui engendrera des enfants et n'aura point de lait à leur donner? Ce lait des fidèles, c'est la vérité, c'est la parole de vie. Enfants dénaturés, si j'ai des entrailles qui vous ont portés, j'ai des mameUes pom' vous allaiter : voyez, voyez le lait qui en coule, la parole de vérité qui en distiUe ; approchez-vous, sucez et vivez, et ne portez pas votre bouche à des sources empoisonnées. — Mais il faut connaître queUe est cette Éghse. — Ah ! qu'il est bien aisé d'exclure la vôtre di'essée de nouveau! Eghse bâtie sm* le sable ! Vous croyiez, ô divin Jésus, avoir bâti sur la pieiTe ; c'est sur un sable mouvant : c'est la confession de foi. Donc votre édifice est tombé par terre, il a fallu que Luther et Calvin vinssent le dresser de nouveau. Mes enfants, respectez mes cheveux gris ; voyez cette antiquité vénérable : je ne \ieilhs pas, parce que je ne meurs jamais ; mais je suis ancienne. Pourquoi vous vantez-vous de m'avoir rétabhe? Quoi I vous avez fait votre mère ! Mais si vous l'avez faite, d'où ôtes-vous nés? Et vous dites que je suis tombée ! Je suis sortie de tant de périls.

Laissons-les en'er, mes frères ; Dieu n'a perdu pour cela pas un des siens. Ils étaient de la paille, et non du bon grain : le

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vent a soufflé et la paille s'en est aUée. « Ils s'en sont aUés en leiu' lieu : ils étaient parmi nous, mais ils n'étaient point des nôtres. » Pour nous, enfants de l'Église, et vous que l'on avait exposés dehors comme des avortons et qui êtes enfin rentrés dans son sein, apprenez à n'être curieux qu'avec l'Église, à ne chercher la vérité qu'avec l'Église, et retenez cette doctrine. Dieu aurait pu sans doute, car que peut-on dénier à sa puissance? il aurait pu nous conduire à la vérité par nos connaissances particulières ; mais il a étabU une autre conduite ; il a voulu que chaque particuher fît discernement de la vérité, non point seul, mais avec tout le corps et toute la communion catholique, à laquelle son jugement doit être soumis. Cette excellente pohce est née de l'ordre de la charité, qui est la vraie loi de rÉghse. Car si quelqu'un cherchait en particuher et si les sentiments se divisaient, les cœurs pourraient enfin être partagés. Mais pour nous unir tous ensemble par le hen d'une charité indissoluble, pour nous faire chérir davantage la communion et la paix, il a étabh cette loi. Voulez-vous entendre la vérité, allez au sein de l'unité, au centre de la charité; c'est l'unité catholique qui sera la chaste mamelle d'oii coulera sur vous le lait de la doctrine évangéhque, tellement que l'amour de la vérité est un noeud qui nous h e à la société, fraternelle. Nous sommes membres d'un même corps : cherchons tous ensemble, laissons faire les fonctions à chaque membre, laissons voir les yeux, laissons parler la bouche. Il y a des pasteurs à qui le Saint-Esprit même a appris à dire sur toutes les contestations qui sont nées : « H a plu au Saint-Esprit et à nous. » Arrêtonsnous là, chrétiens, et « ne soyons pas plus sages qu'il ne faut ; mais soyons sages avec retenue » et selon la mesure qui nous est donnée.

TROISIEME POINT

Jusqu'ici, mes frères, tout ce que j'ai dit est glorieux à l'Eghse : j'ai publié sa constance dans les tourments, sa victoire sur les hérésies ; tout cela est grand et auguste ; mais que ne puis-je maintenant vous cacher sa honte, je veux dire les mœurs dépravées de ceux qu'elle porte en son sein? Mais puisqu'à ma grande douleur cette corruption est si visible et que je suis contraint d'en parler, je commencerai à la déplorer par les éloquentes paroles d'un saint et illustre écrivain. C'est Salvien,

prêtre de Marseille, qui dans le premier livre qu'il a adressé à la sainte Église catholique, lui parle en ces termes : « Je ne sais, dit-il, ô Eglise, de quelle sorte il est arrivé que, ta propre félicité combattant contre toi-même, tu as presque autant amassé de vices que tu as conquis de nouveaux peuples » : Nescio quomodo pugnante contra temetipsam tua feïicitate, quantum tihi audum est populorum, tantum pêne vitiorum. « La prospérité a attiré les pertes ; la grandeiu* est venue, et la discipline s'est relâchée. Pendant que le nombre des fidèles s'est augmenté, l'ardeur de la foi s'est ralentie ; et l'on t'a vue, ô Éghse, affaiblie par ta fécondité, diminuée par ton accroissement et presque abattue par tes propres forces » : Quantum tibi copiœ accessit, tantum dicipUnœ recessit... MultipUcatis fidei populis fides imminuta est.,., factaque es, Ecclesia, profectu tuœ fœcunditatis infirmior atque accessu relahens et quasi virihus minus valida. Voilà une plainte bien éloquente ; mais, mes fi'ères, à notre honte elle n'est que trop véritable. L'Eghse n'est faite que pour les saints : il est vrai, les enfants de Dieu y sont appelés de toutes parts, tous ceux qui sont du nombre y sont entrés ; « mais plusieurs y sont entrés par-dessus le nombre » : Muïtipïicati sunt super numerum. L'ivi'aie est crue avec le bon grain ; et, la charité s'étant refroidie, le scandale s'est élevé jusque dans la maison de Dieu. Voilà ce qui scandahse les faibles, voilà la tentation des infirmes. Quand vous verrez, mes frères, l'iniquité qui lève la tête au^miUeu même du temple de Dieu, Satan vous dira : Est-ce là l'Éghse? sont-ce là les successeurs des apôtres? et il tâchera de vous ébranler, imposant à la simpUcité de votre foi.

H faudrait peut-être un plus long discours pour vous fortifier contre ces pensées ; mais, étant pressé par le temps, je dirai seulement ce petit mot, plein de consolation et de vérité. Ne croyez pas, mes frères, que l'homme ennemi qui va semer la nuit dans le champ, puisse empêcher de croître le bon grain du père de famille ni lui ôter sa moisson. Il peut bien la mêler, remarquez ceci, il peut bien semer par-dessus ; mais il ne peut pas ni arracher le froment, ni corrompre la bonne semence. Il y en a qui profanent les sacrements ; mais il y en a toujours qu'ils sanctifient. Il y a des terres sèches et pieiTeuses où la parole tombe inutilement ; mais il y a des champs fertiles où elle fructifie au centuple. H y a des gens de bien, il y a des saints : le bras de Jésus-Christ n'est pas affaibh ; l'Éghse n'est pas devenue stérile ; le sang de Jésus-Christ n'est pas inutile ; la

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parole de son Évangile n'est pas infrnctuense à l'égard de tons. Déplorez donc, quand il vous plaira, la prodigieuse corruption de mœurs qui se voit même dans l'Église ; je me joindrai à vous dans cette plainte ; je confesserai, avec saint Bernard, « qu'une maladie puante infecte quasi tout son corps ». Non, non, le temple de Dieu n'en est pas exempt : Jésus-Cluist en enrichit qui le déshonorent ; Jésus-Christ en élève qui servent à l'Antéchrist ; l'iniquité est entrée comme un torrent ; on ne peut plus noter les impies, on ne peut plus les fuir, on ne peut plus les retrancher ; tant ils sont forts, tant ils sont puissants, tant le nombre en est infini ; la maison de Dieu n'en est pas exempte. Mais au miheu de tous ces désordres, sachez que « Dieu connaît ceux qui sont à lui ». Jetez les yeux dans les séminaires : combien de prêtres très charitables ! dans les cloîtres, combien de saints pénitents ! dans le monde, combien de magistrats !... combien qui « possèdent comme ne possédant pas, qui usent du monde comme n'en usant pas, sachant bien que la figure de ce monde passe ! » Les uns paraissent, les autres sont cachés, selon qu'il plaît au Père céleste ou de les sanctifier par l'obscurité, ou de les produire par le bon exemple.

— Mais il y a aussi des méchants, le nombre en est infini, je ne puis ^dvre en leur compagnie. — Mon frère, où irez-vous? Vous en trouverez par toute la terre ; ils sont partout mêlés avec les bons. Us seront séparés un jour, mais l'heure n'en est pas encore arrivée. Que faut-il faire en attendant? Se sépai-er de cœur, les reprendre avec hberté afin qu'ils se corrigent ; et s'ils ne le font, les supporter en charité afin de les confondre. Mes frères, nous ne savons pas les conseils de Dieu. Il y a des méchants qui s'amenderont et il les faut attendre en patience ; il y en a qui persévéreront dans leur mahce, et puisque Dieu les supporte, ne devons-nous pas les supporter? H y en a qui sont destinés pour exercer la vertu des uns, venger le crime des autres ; on les ôtera du milieu quand ils auront accompli leur ouvrage : laissez accoucher cette criminelle avant que de la faire mourir. Dieu sait le jour de tous ; il a marqué dans ses décrets éternels le jour de la conversion des uns, le jour de la damnation des autres; ne précipitez pas le discernement. « Aimez vos frères, dit saint Jean, et vous ne souffrirez point de scandale »; Pourquoi? « Parce que, dit saint Augustin, celui qui aime son frère, il souffre tout pour l'unité » : Qui diligit jratrem, tolérât omnia propter unitaiem.

Aimons donc, mes frères, cette unité sainte ; aimons la fra-

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ternité clu'étienne et croyons qu'il n'y a aucune raison pour laquelle elle puisse être violée. Que les scandales s'élèvent, que l'impiété règne dans l'Église, qu'elle paraisse, si vous voulez, jusque sur l'autel ; c'est là le triomphe de la charité, d'aimer l'unité cathoUque malgré les troubles, malgré les scandales, malgré les dérèglements de la discipline. Gémissons-en devant Dieu ; reprenons-les devant les hommes, si notre vocation le permet ; mais si nous avons un bon zèle, ne crions pas vainement contre les abus, mettons la main à l'œuvre sérieusement et^ commençons chacun par nous-mêmes la réformation de rÉghse. Mes enfants, nous dit-elle, regardez l'état où je suis ; voyez mes plaies, voyez mes ruines. Ne croyez pas que je veuille me plaindre des anciennes persécutions que j'ai souffertes, ni de celles dont je suis menacée à la fin des siècles : je jouis maintenant d'une pleine paix sous la protection de vos princes, qui sont devenus mes enfants, aussi bien que vous. Mais c'est cette paix qui m'a désolée : Ecce, ecce in pace amaritudo mea amarissima. H m'était certainement bien amer, lorsque je voyais mes enfants si cruellement massacrés ; il me l'a été beaucoup davantage, lorsque les hérétiques se sont élevés et ont arraché avec eux, en se retirant avec violence, une grande partie de mes entrailles : mais les blessures des uns m'ont honorée, et quoique toucliée au dernier point de la retraite des autres, enfin ils sont sortis de mon sein comme des humeurs qui me surchargeaient. Maintenant, « maintenant mon amertume très amère est dans la paix » : Ecce in pace amaritudo mea amarissima. C'est vous, enfants de ma paix, c'est vous, mes enfants et mes domestiques, qui me donnez les blessures les plus sensibles par vos mœurs dépravées ; c'est vous qui ternissez ma gloire, qui me portez le venin au cœur, qui couvrez de honte ce front auguste sur lequel il ne devait paraître ni tache, ni ride (1). Guérissezmoi, etc.

Que reste-t-il après cela, sinon qu'elle vous parle des intérêts de ces nouveaux frères que sa charité vous a donnés? Elle vous les recommande. Le scliisme lui a enlevé tout l'Orient ; l'hérésie a gâté tout le Nord. 0 France, qui étais autrefois exempte de monstres, elle t'a^ cruellement partagée ! Parmi des ruines si épouvantables, l'Éghse, qui est toujours mère, tâche d'élever

(1) Est-il nécessaire de faire remarquer que « domestique », selon rétyinologie et le sens premier du mot, veut dire ici : vous qui ôtes de la maison?

un petit asile pour recueillir les restes d'un si grand naufrage, et ses enfants dénaturés l'abandonnent dans ce besoin. Le jeu engloutit tout ; ils jettent dans ce gouffre des sommes jimmenses ; pour cette œuvre de piété si nécessaire, il ne se trouve rien dans la bourse. Les prédicateurs élèvent leur voix avec toute l'autorité que leur donne leur ministère, avec toute la charité que leur inspire la compassion de ces misérables ; et ils ne peuvent arracher un denii-écii, et il faut les aller presser les uns après les autres, et ils donnent quelque aumône chétive, faible et inutile secours, et encore ils s'estiment heureux d'échapper, au heu qu'ils devi'aient courir d'eux-mêmes pour apporter du moins quelque petit soulagement à une nécessité si pressante. 0 dureté des cœurs ! ô inhumanité sans exemple ! mes chers frères, Dieu vous en préserve ! Ah ! si vous aimez cette Éghse dont je vous ai dit de si grandes choses, laissez aujourd'hui, en ce heu où eUe rappelle ses enfants dévoyés, quelque charité considérable. Ainsi soit-il.

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