ROMANS SUR LA REVOLUTION
LES CACHETTES DE MARIE-ROSE (1793 Vendée) 2* édit., 2 vol. 6 »*
LE DEMI-MONDE SOUS LA TERREUR (1794), 2* édit., 2 VOl. . 6
LES COLLETS NOIRS (1797), 2« édition, 2 vol 6
LA JAMBE NOIRE (1803-1804), 2" édition, 2 vol 6
F. Aiireau. — Imprimerie de Lagny.
C'est samedi, un samedi du mois de mai, le mois des courses, le mois des étrangers; et le samedi, c'est le jour élégant au cirque des Champs- Elysées, comme le mardi est le jour élégant au Théâtre-Français .
Seulement, aux Français, les demi-mondaines se montrent peu, tandis qu'au Cirque elles sont en majorité, ce qui n'empêche pas les femmes du vrai monde d'y venir assidûment.
Au contraire, c'est pour elles une occasion de passer en revue l'armée des irréguliëres, de demander à leurs amis, voire même à leurs maris, les noms de ces demoiselles et d'étudier leurs toilettes.
La salle est pleine à n'y pas trouver une place.
A droite, c'est le camp des grandes d^mes; k gauche, c'est le camp des impures. Pourquoi? Il serait dif&cile de le dire, mais ce classement se fait tout seul.
Les Yîeux Parisiens le savent; mais les provinciaux s'y trompent; car au théâtre rien ne ressemble plus à une duchesse qu'une fille à la mode.
Mêmes chapeaux, mêmes robes, achetées chez le même couturier, et souvent ce sont les duchesses qui copient les filles.
Dans le couloir où passent les chevaux, s'entassent les jolis messieurs de la haute et de la basse gomme. Ils servent de trait d'union entre les deux clans qui s'observent, et pendant l'entr'acte, ils vont de l'un à l'autre rapporter les propos salés et commenter les scandales récents.
On en est là. L'exercice qui termine la prenïîère partie du programme vient de finir. L'écuyèrea crevé le papier de son dernier cerceau ; le clown a quitté l'arène en faisant bouffer son lai^e pantalon et en envoyant au public des baisers grotesques.
C'est un remue-ménage général d'ouvreuses récoltatit le prix des petits bancs, de spectateurs haut > perchés dégringolant pour aller rôder dans les écuries ei de petits jeunes gen^ du corridor grimpant pour recruter des soupauses.
Sur la banquette la plus élevée de TamphithéAlre, tout près de l'escalier, deux femmes assises côte à côte causent entre elles : deux habituées évidemment, car elles échangent souvent des signes de tête avec les messieurs qui se pressent en bas contre la barrière.
L'une est blanche et rose, avec des cheveux blonds ébouriffés, des yeux bleus et un adorable petit nez retroussé. Une tète à la du Barry. Elle n'a
guère plus de vingt ans et on voit qu'elle en est encore à ses débuts, car elle ne nuance pas ses sourires et, à chaque instant, elle demande k sa voisine des renseignements sur les cavaliers qui les saluent.
L'autre les connaît tous. Elle sait sur le bout du doigt son Paris viveur. C'est une merveilleuse créature, brune et p&le, avec de grands yeux noirs et des sourcils arqués, comme une Giroassienne. Et ses traits à l'orientale sont relevés par une physionomie intelligente et expressive.
Elle a, d'ailleursi Tair parfaitement distingué et les façons de la meilleure compagnie.
N'^ent ses frasques de jeunesse et la vie que plus tard elle a menée au grand jour, elle siégerait de plein droit parmi les femmes d'un monde où Ton ne pèche qu'en cachette, car elle est fort bien née et elle a été élevée à Saint-Denis.
Jeanne de Lorris a tenu et tient encore brillamment sa place dans le grand état-major de la galanterie. Elle est toujours belle et toujours recherchée. Seulement, les anciens de la chasse aux plaisirs commenoent & rire au nez des nouveaux venus qui prétendent qu'elle n'a pas plus de trente ans.
La vérité est qu'elle en a trente-sept et qu'elle ne s'en cache pas avec ses intimes, car elle a trop d'esprit pour donner dans le travers ordinaire des coquettes sur le retour et, du reste, elle ne tient plus à faire des conquêtes.
Elle songe même, dit-on, à prendre sa retraite
avant r&ge. On ne la voit plus comme autrefois partout où vont les princesses de la bicherie.
Elle e§t venue au Cirque par exception, pour patronner la petite Martine Ferrette qui lui a été présentée cet hiver et qui l'amuse parce qu'elle est naïvement vicieuse.
Un grand garçon élégant et bien tourné les a avisées là-haut et manœuvre pour les rejoindre.
— C'est Robert Desternay, n'est-ce pas? dit Martine à demi-voix ; celui qui monte si bien à cheval ?
— Lui-môme, chère petite. D'où le connaissezvous?
— Hier, au Bois, il a suivi ma Victoria pendant dix minutes au moins. J'espérais qu'il me parlerait, mais...
— Robert est un gentleman accompli et un ^ ami sûr, mais ce n'est pas Thomme qu'il vous faut. Croyez-moi. Ne vous jetez pas à sa tète.
-— Oh I soyez tranquille. Vous savez que je suis toujours vos conseils. Mais c'est donunage. Il me plairait bien.
— Voilà un événement, s'écria le jeune honune après avoir serré la main de Jeanne. Si j'avais su que^vous viendriez ici ce soir, c'est moi qui aurais retenu une stalle à côté de la vôtre I
— Vous auriez eu tort, mon cher, car vou$ vous seriez fort ennuyé. J'ai mes papillons noirs et je ne resterai pas jusqu'à la fin.
— Ça me va. Nous irons faire la fête à la cascade du bois de Boulogne.
— Jamais de la vie ! J'ai renoncé à ces divertissements-Ià.
— C'est donc vrai ce qu'on raconte... que vous méditez sournoisement de vous retirer en province?
— En province ou ailleurs, peu importe, mais je suis décidée à dételer. La preuve c'est que j'ai envoyé ce matin mes voitures et mes chevaux au Tattersall. Je ne garde que mon petit coupé et ma jument baie jusqu'à ce que mon hôtel soit vendu.
— Gomment I l'hôtel aussi I mais c'est insensé !... à moins qu'il n'y ait là-dessous un amoureux.
— A mon âge I vous êtes fou, cher ami.
— Alors, vous allez quitter Paris pour le plaisir de devenir femme de charité et de rendre le pain bénit dans une sous-préfecture I... Je ne vous vois pas très bien dans ce rôle-là. Et puis, ce n'est pas réjouissant pour vos amis, cette belle résolution. Quand vous aurez disparu, il ne nous restera plus que des grues.
— Merci, monsieur ! dit Martine en éclatant de rire.
— Pardon, mademoiselle, vous n'êtes pas de celles-là, puisque vous avez l'esprit de prendre gaiement les sottises que je lâche, et la première fois que je vous rencontrerai dans l'allée des Poteaux, je vous prouverai que...
— Dites-moi, Robert, interrompit madame de Lorris, qui est donc cette femme là-bas... en face de nous... à côté de la comtesse de Ganges?
— Une femme en robe de drap de soie noire
avec un chapeau Tallien en paille tète-de-nègre ?... Hein ! comme je parle toilette ! Eh bien ! celle-là, c*est toute une histoire.
— Une histoire ! racontez-la-moi.
— Je ne la sais pas, ou du moins je la sais mal. Il paraît que cette femme, qu'on voit ici à peu près tous les soirs, et toujours seule, est une noble étrangère fraîchement débarquée à Paris, où elle cherche quelqu'un.
— Un amant ?
— Je ne crois pas. Le gros Sartilly a essayé une fois de lui parler, et elle Ta remis à sa place avec une désinvolture de haut goût. Mais on a remarqué la persistance qu'elle met à lorgner les hommes de notre monde. L'autre jour, elle est partie brusquement au milieu de la représentation. On a supposé qu'elle avait aperçu le monsieur qu'elle poursuit, mais il faut croire qu'elle ne l'a pas rattrapé, car elle est revenue le lendemain et vous voyez qu'elle lorgne avec plus d'acharnement que jamais. Puis-je savoir en quoi elle vous intéresse ?
— Elle ressemble aune Anglaise que j'ai connue autrefois, et je voudrais savoir si c'est elle.
— Il y a un moyen. Sartilly s'est amusé à la suivre à la sortie du Cirque, et il affirme qu'il l'a vue entrer dans un immeuble de la rue de Ponthieu, QÙ la respectable madame Rodin exerce des industries variées.
— Quoi! chez Valentine I... mais alors votre noble étrangère n'est qu'une aventurière.
— Ge n'est pas une raison, chère amie. Valentine a plusieurs cordes h son arc. Elle donne à jouer, c'est vrai ; elle accorde une hospitalité temporaire à des personnages de distinction qui' veulent cacher leurs fredaines, c'est encore vrai ; mais elle loue aussi des appartements meublés. C'est même le seul métier qu'elle avoue. Une honnête femme a bien pu loger chez elle.
— J'ai beaucoup de peine à le croire*
— Pourquoi n'iriez-vous pas lui demander tout bonnement ce qu'il en est. Vous alliez à sa roulette, dans le temps, comme toutes vos amies et comme moi. Elle serait ravie de vous voir et de vous renseigner sur la dame qui vous intrigue... Tiens, elle s'en va, la dame. Youlei-vous que je la flle ?
— Non, non, ce serait trop exiger. Je ne veux même pas vous retenir davantage. On va commencer, et on ne vous permettrait pas de rester planté sur cet escalier. Votre place est sur le passage des écuyères.
— Me recevrez-vous si je me présente demain dans ce jçli hôtel de l'avenue d'Eylau où on s'amusait tant avant votre conversion?... Ouï. Alors, je me résigne à descendre.
Sans rancune, mademoiselle i ajouta Robert en souriant h la blonde qui le dévorait des yeux.
— Il est charmant, dit>elle assez haut pour qu'il l'entendît.
— Oui, charmant, murmura distraitement madame de Lorris*
Et la conversation tomba, au moment où l'orchestre annonçait l'entrée d'une troupe d'acrobates américains. Madame de Lorris ne daigna pas les regarder, et les plus désopilantes facéties des clowns ne réussirent pas à lui arracher un sourire.
Elle était beaucoup plus préoccupée qu'elle n'avait voulu en convenir de cette mystérieuse étrangbre dont le visage lui avait rappelé un souvenir lointain.
La représentation s'acheva sans qu'elle -changeât d'attitude.
La blonde Martine y perdit sa gaieté, et regretta plus d'une fois l'invitation à souper que sa protectrice avait refusée sans la consulter.
Elle espérait vaguement retrouver Robert Destemay h la sortie ; piais il n'était plus là quand madame de Lorris regagna son coupé qui l'attendait dans l'avenue Matignon, et elle se résigna à y monter avec elle.
Martine habitait encore le quartier des commençantes, et son opulente amie voulut bien la reconduire rue Mosnier, mai&le voyage fut silencieux.
Les singulières indications fournies par un compagnon toujours bien informé trottaient par la tète de Jeanne de Lorris, et elle se demandait si elle irait, comme Desternay l'y engageait, aux renseignements chez cette Yalentine qui tenait, dans la rue de Ponthieu, une maison dont elle avait depuis longtemps désappris le chemin.
Elle en avait bien envie, mais elle hésitait, parce qu'elle savait par expérience à quoi s'en tenir sur
la véritable profession de la femme Rodin, plus connue dans le monde de la gomme sous le nom de Valentine.
Madame de Lorris n'avait pas toujours été si réservée et, à ses débuts dans la carrière qu'elle avait parcourue avec tant de succès, elle ne s'était pas privée de fréquenter les salons de la rue de Ponthieu où on jouait gros jeu et où on ne rencontrait que des irrégulières bien posées, sans compter les riches seigneurs qu'attiraient les parties fines organisées par la dame de ce logis équivoque.
Mais le temps des folies de jeunesse était passé. Jeanne avait bien des raisons pour se tenir à l'écart de ces fêtes compromettantes ; une raison surtout, et c'était précisément celle-là qui la poussait à se renseigner sur l'étrangère qu'elle avait cru reconnaître au Cirque.
A force de réfléchir, elle finit par se dire qu'après tout elle en serait quitte pour une conversation d'un quart d'heure avec une personne qui ne lui plaisait guère.
Yalentine était discrète par état et de plus elle avait tout intérêt à ne pas se brouiller avec une des maréchales de la galanterie. On pouvait donc compter qu'elle se tairait sur la visite d'une ancienne cliente arrivée à la fortune et presque à la considération, car depuis un an, madame de Lorris vivait aussi régulièrement qu'une bourgeoise.
— Prenez le boulevard Haussmann pour revenir à l'hôtel, dit-elle à son cocher, lorsque sa pro-
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tégée fut rentrée dans son domicile de la rue Mosnier ; vous arrêterez au coin de la rue de Berry, et Yous m'attendrez là.
Elle ne voulait pas que ce cocher, qui était fort au courant des choses de la vie parisienne, vît la maison où elle allait.
Au coin de la rue de Berry elle descendit et elle iit à pied le reste du trajet.
Yalentine occupait, tout près de là, une habitation fort bien aménagée pour Tusage qu'elle en faisait : un corps de b&timent entre cour et jardin, flanqué de deux pavillons qui avançaient sur la rue de Ponthieu, des deux côtés d'une majestueuse porte cochère.
Chacun de ces pavillons à trois étages, dont un rez-de-chaussée surélevé, avait une entrée séparée et contenait des appartements que la propriétaire de ce vaste immeuble prétendait louer à de respectables étrangers de passage à Paris.
Les soirées de jeu et de danse — car on dansait aussi chez elle — se donnaient dans le bâtiment principal qui s'élevait au fond de la cour.
L'ensemble avait grand air, et il fallait que madame Rodin fit d'excellentes affaires pour suffire au train que devait nécessiter le service d'un hôtel dont un fermier général' de l'ancien régime se serait fort bien accommodé jadis.
Jeanne de Lorris n'avait point oublié que, pour arriver directement à Yalentine, il fallait sonner à la petite porte du pavillon de gauche. Elle se rappelait même que les familiers sonnaient trois fois
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coup dur coup, et elle ne manqua pas de recourir à ce moyen d'introduction, qui évitait aux visiteurs des deux sexes le désagrément de passer sous les ' yeux d'un conciergOi
La porte s'ouvrit sans retard et sans bruit. Madame de Lorris, après l'avoir refermée, reconnut le vestibule étroit, l'escalier garni de tapis épais et éclairé par la lumière adoucie que tamisaient des globes en cristal dépoli, les fleurs formant corbeille dans des vases en onyx : tout, ce luxe confortable des riches maisons anglaises où les détails sont soignés depuis le perron» jusqu'au grenier.
Elle ne s'étonna point de ne trouver personne pour la recevoir, et elle monta tout droit au second étage, oh une femme de chambre la reçut, une camëriste discrète et mûre qui avait ses dix ans d'exercice et là mémoire des figures, car elle dit avec le plus aimable sourire :
— Madame Valentine va être bien surprise et bien heureuse de recevoir madame de Lorris. Seulement elle a du monde ce soir. Mais la partie ne commencera qu'à minuit et je vais la prévenir que madame l'attend.
—Dites-lui que je ne la retiendrai pas longtemps, interrompit Jeanne. Je n'ai qu'un renseignement à lui demander.
Madame de Lorris se serait bien passée d'être reconnue par cette soubrette à tout faire qu'elle n'avait pas vue depuis des années, mais il n'était plus temps de reculer ; et elle se laissa conduira
Jusqu'à un boudoir coquet situé dans l'autre pavillon.
Pour y arriver, elle eut à traverser la galerie des fôtes, mais la fête, ce soir-là, n'était pas dansante, et la roulette ne tournait Jamais qu'au rez-dechaussée.
Le boudoir où la suivante la laissa était brillamment illuminé et elle ne le revit pas sans se souvenir d'y être entrée autrefois.
Jeanne avait résolument renoncé à la vie galante, mais elle ne pouvait pas effacer le passé, et ce pa^sé se dressait devant elle à chaque pas qu'elle faisait dans le ch&teau du diable tenu par Yalentine.
Au bout de quelques minutes, la châtelaine parut. Elle n'avait ni l'air, ni la tournure de ses pareilles. C'était une grande femme, encore Jeune, un peu fanée de visage, mais l'oisiveté du métier ne l'avait pas surchargée d'embonpoint. Par exception, cette négociatrice en mariages temporaires était restée mince et elle avait gardé une physionomie avenante.
— Comment I c'est toi I s'écrîa-t-elle en entrant. A la bonne heure I Tes anciens amis du club prétendaient que tu allais te faire carmélite.
A ce tutoiement, Jeanne fronça le sourcil. C'était encore un arrière-goût du passé que cette familiarité de madame Rodin. Mais il fallut bien faire contre fortune bon cœur.
— On exagère, dit-elle avec un sourire contraint; mais la vérité est que Je liquide et que Je me retire à la campagne.
BOUCHE COUSTJB 13
— Avec soixante bonnes mille livres de rente, hein ?
— Non, quarante à cinquante.
— Alors, tu ne viens pas pour affaires ?
— J'ai tout simplement besoin de savoir s'il est vrai que tu héberges dans ce pavillon...
— Le pavillon du bon motif, interrompit en riant Valentîne.
— Oui. Eh bien I on m'a assuré que tu avais en ce moment parmi tes locataires une étrangère qu'on voit à toutes les représentations du Cirque.
— Bon I la mystérieuse. On s'est trompé. Elle ne loge pas chez moi, mais elle y vient tous les soirs à dix heures.
— Un rendez-vous quotidien, alors ?
—Un rendez-vous qui n'aboutit jamais. Ma chère, c'est tout ce qu'il y a de plus drôle. Imagine-toi que j'ai reçu, il y a un mois à peu près, la visite d'un monsieur que je soupçonne de n'être que l'intendant d'un riche seigneur. Il me propose de louer l'appartement du second... celui qui fait suite au petit salon où nous sommes... de me le louer mille francs par mois et de me payer trois mois d'avance, aune condition... tu ne devinerais jamais laquelle... à condition qu'il le meublera à sa fantaisie et à ses frais. J'accepte, naturellement. Tu crois peut-être que c'était pour l'habiter? Pas du tout. C'était pour y recevoir une personne qui devait se présenter chez moi... et qui s'est présentée, en effet, quinze jours après, quand le nouveau mobilier a été en place.
14 BOUGHB COUSUE
-— La femme du Cirque ?
— Parfaitement. Elle est venue voilée jusqu'aux dents, mais plus tard je Tai vue ici à visage xlécouvert, sans qu'elle s'en doutât, et comme je vais quelquefois passer une heure au Cirque, je l'ai reconnue dans sa stalle*., toujours la même... côté des femmes honnêtes.
— Bon I et que te voulait-elle, lorsque tu Tas reçue ?
— Elle m'a dit de but en blanc qu'on devait avoir préparé un appartement que je devais mettre à sa disposition, et elle m'a demandé les clés, que je me suis empressée de lui donner. Le monsieur avait déjà les siennels, et je suppose qu'ils s'étaient entendus pour se rencontrer. Mais voilà où l'histoire s'embrouille. Elle vient tous les soirs et lui ne vient jamais.
— Qu'en sais-tu ?
— Ma chère, j'ai mes petits moyens de surveillance. La pièce qui sépare ce boudoir de l'appartement en question a une destination spéciale... Il 7 a des trous percés dans la cloison... quelque chose comme les verres par lesquels on regarde les tableaux d'optique à la foire de Neuilly... Tu comprends. Éh bien, je me suis servie de ces judas pour observer la dame, et je l'ai toujours vue seule. Elle arrive, elle allume deux bougies^ elle ôte son chapeau et ses gants ; elle s'assied sur le canapé dans une pose mélancolique... Il lui arxive même assez souvent de pleurer. Elle a dû être très belle, mais je lui donne quarante-cinq ans, haut la main...
BOUGHB COUSUE 15
C'est une femme comme il faut. Je m*y connais.
— Très bien, mais... comment expliques -tu l'absence perpétuelle de l'homme qu'elle attend ?
— Je ne l'explique pas. S'il pouvait se cacher dans le salon aux trous» je croirais que c'est un maniaque et qu'il prend plaisir à voir larmoyer la dame. Mais l'observatoire est ferm6 en dedans. Et d'ailleurs, je suis certaine qu'il n'a jamais mis les pieds dans le logement qu'il a faitmeublersuperbement.. . il y a envoyé entre autres objets un Ut splendide... dont la dame ne s'est jamais servie... môme pour se reposer. Mais, j'y pense... veux- tu la voir?
— Elle y est donc ?
— Depuis vingt minutes. Si le cœur t'en dit, je vais t'introduirè dans le petit salon et tu regarderas la délaissée tant que tu voudras.
— 11 me sufflra de la voir pour m'assurer que c'est bien la personne que je cherche. Plus tard je t'expliquerai...
—• Ohl je ne te demande rien. Tu as bien le droit d'avoir des secrets. Et pour te mettre à l'aise, je te laisserai faire à ta guise. Mes fidèles de la roulette vont arriver. Je vais aller les attendre en bas. Quand tu en auras assez de contempler cette Ariane éplorée, tu t'en iras par où tu es venue. Tu connais le chemin et tu sais comment on sort dans la rue... le cordon est sur le palier du second étage du pavillon de gauche. Tu pourras partir sans que personne* se doute que madame de Lorris, rentière, propriétaire et convertie à la vertu, est entrée chez Valentine. J'espère que je suis bonne fille l
— Je serai ton obligée et je m'acquitterai bientôt,..
— Ne parlons pas de cela. Par exemple, je tè préviens que, pendant ta séance d'examen, tu seras plongée dans une obscurité profonde... tu devines... la moindre lumière trahirait ta présence en brillant à travers les trous. Maintenant, es-tu décidée à te faire voyeuse ?
— Oui, et si tu savais pourquoi...
— Je n'ai pas besoin de le savoir. Viens I dit Valentine, en soulevant une tapisserie qui cachait la porte de communication.
Madame de Lorris eut une velléité d'hésitation avant d'entrer dans cette cachette dont certains habitués de la maison faisaient un usage si peu édiiiant.
— Bah I dit Yalentine qui devinait la pensée de cette pécheresse repentie : la fin justifie les moyens. Et puis, que crains-tu ? Alors môme que la dame s'apercevrait qu'on la regarda, elle ne pourrait pas te prendre en flagrant délit, puisque tu seras protégée par un bon verrou. Elle ne sait môme pas qu'il y a une porte percée dans la cloison, car cette porte est si habilement dissimulée sous la tenture que les locataires de l'appartement n'en ont jamais soupçonné l'existence.
Et comme Jeanne se taisait, madame Rodin reprit:
— Après tout, chère amie, si tu ne veux pas, restons-en là. Je te propose un procédé simple et
commode pour satisfaire ton envie, mais je ne prétends pas te forcer à l'employer.
— Ah I si j'étais seule en cause, soupira Jeanne de Lorris, je te jure que je me sauverais de peur de succomber à la tentation. Mais il s'agit de l'avenir de... d'une personne qui m'intéresse...
— Alors, je ne comprends pas tes scrupules. Vas- 7 franchement... et que la lanterne magique te soit propice I
Pendant ce colloque à voix basse, l'obligeante Yal^ntine avait doucement tourné te bouton de cuivre poli. La porte était entre-bâillée et madame de Lorris, vaincue par les raisonnements de son ancienne commettante, se glissa par l'étroite ouverture.
Elle n'eut pas plus tôt passé le seuil qu'elle se trouva dans l'obscurité, comme le lui avait annoncé la Rodin, qui s'empressa de refermer la porte sur elle, pour que les reflets de l'éclairage du boudoir ne pénétrassent pas dans la pièce intermédiaire, — l'observatoire, comme elle disait cyniquement.
Jeanne était avertie et pourtant elle éprouva une sensation inattendue. Ce n'était pas de la frayeur, car elle était persuadée qu'elle n'avait rien à redouter. C'était un pressentiment vague qui l'avertissait que son imprudente curiosité allait être le point de départ d'une longue suite d'événements graves.
Et, en même temps, il lui semblait qu'elle remettait les pieds dans la boue d'où elle était sortie
depuis un an. Cet espionnage qui Taurait amusée autrefois lui faisait maintenant l'effet d'une là* cheté.
Elle n'osait pas avancer, et peu s'en fallut qu'elle ne rebrouss&t chemin pour s'enfuir.
— Il le faut, murmura-t-elle. De cette femme, si c'est celle que Je cherche, dépend peut-être le bon< heur de ma fille. Je n'ai pas le droit de laisser échapper une occasion que je puis ne jamais retrouver.
Et elle reprit assez de calme pour se rendre compte des aménagements de ce local bizarre.
Valentine le lui avait montré jadis comme une des singularités de son hôtel à plusieurs fins. Elle savait qu'il n'avait ni fenêtres, ni meubles. Les fenêtres laissent passer le jour et les meubles qu'on renverse par mégarde font du bruit en tombant. On y foulait un tapis à haute laine choisi tout exprès pour qu'on n'entendit pas marcheré
En face d'elle, deux points lumineux, très rapprochés l'un de l'autre, se détaclTaient dans les ténèbres, comme ces faibles clartés qu'un chasseur attardé voit briller, la nuit, h travers les fentes d'une cabane de bûcheron.
Ces lueurs marquaient évidemment la place deis deux ouvertures traîtresses qui permettaient aux gens dépravés >de surprendre les mystères de la chambre à coucher contiguê à ce salon perfide.
Et l'étrangère y était, dans cette chambre à coucher, puisqu'il y^ avait de la lumière.
Résolue à aller jusqu'au bout de sa hasardeuse
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entreprise, Jeanne de Lorrîs s'ayança h pas de loup et les bras étendus, pour éviter de se heurter trop brusquement à la cloison*
Ses mains la rencontrèrent bientôt, car le salon n'était pas large et ses genoux touchèrent en môme temps une banquette capitonnée qui n'était placée là que pour la commodité des clients de Yalentine.
Madame de Lorris fit taire ses dernières répugnances et prit la position indiquée. Elle s'agenouilla ^ur le divan étroiti et les deux trous se trouvèrent Juste à la hauteur de ses yeux : deux trous presque imperceptibles, au bout de deux tubes faisant saillie du côté de la banquette et complètement invisibles de la chambre à coucher, grâce à cette disposition ingénieuse.
Le cœur lui battait, mais elle regarda.
Elle ne vit tout d'abord qu'un lit monumental, un lit à quatre colonnes torses et à baldaquin frangé, du plus pur style Louis XIII.
Qe lit sans rideaux, dont le chevet touchait au mur qui faisait face à la cloison percée, se trouvait précisément devant l'observateur caché dans la pièce obscure. '
La place des trous avait été choisie avec discernement.
La chambre était carrée et spacieuse.
A gauche une cheminée surmontée d*un groupe en bronze et de chinoiseries variées.
A droite» une armoire en marqueterie et deux bergères, de vraies bergères d'autrefois, avec de larges dossiers et des coussins moelleux.
Rien de banal, rien qui sentît l'appartement au mois.
Un homme riche et intelligent avait certainement dirigé cette installation de bon goût. Madame Rodin faisait beaucoup moins bien les choses pour ses locataires. ^
Deux bougies brûlaient dans des flambeaux en vieux Saxe, sur un gUéridon en laque, mais madame de Lorris ne voyait pas la personne qui avait dû les allumer en arrivant.
Elle aperçut bientôt sur un pouf le chapeau Tallien qu'elle avait remarqué au Cirque et deux gants noirs posés sur la cheminée.
Les indications données par Yalentine étaient exactes. Mais où était la femme ?
Madame de Lorris finît par découvrir qu'elle se tenait assise sur une chaise longue adossée à la cloison, juste au dessous des judas.
Cette chaise était basse, et les cheveux de l'étrangère arrivaient à peine au niveau des ouvertures : des cheveux blonds parsemés de quelques fils argentés.
Jeanne pensa qu'elle lisait ou qu'elle regardait un objet placé sur ses genoux, car elle avait la tête penchée en avant.
Tout à coup, elle se leva, et Jeanne put voir, non pas son visage, — elle tournait le dos, — mais sa taille, qui était fort élégante, et l'objet qu'elle tenait, car elle étendit le bras, un peu de côté, comme on fait quand on veut juger de TefiTet qu'un tableau produit à distance.
Cet objet était un médaillon entouré de diamants qui scintillaient à la clarté des bougies : un portrait probablement.
Il n'en fallait pas tant pour émouvoir madame de Lorris qui observait les mouvements de Tétrangëre. Elle la vit baiser le médaillon, le serrer dans son corsage, passer sa main sur ses yeux, peut-être pour essuyer ses larmes, et se diriger lentement vers le lit.
— Est-ce elle ? se demandait Jeanne avec une anxiété indicible; et ce portrait... serait-ce celui de ?...
L'inconnue monta les deux marches qui servaient de piédestal à Timmense lit à colonnes, et, en montant, elle se montra de profil.
Mais l'apparition ne dura qu'un instant et madame de Lorris eut à peine le temps d'entrevoir ses traits avant qu'elle s'étendit sur ce lit acheté par le seigneur qui ne venait jamais.
L'étrangère s'y coucha, le visage appliqué contre le couvre-pied en tapisserie, — la pose d'une femme brisée par la douleur qui cherche le repos du sommeil pour oublier ses maux.
Madame de Lorris restait plus troublée que jamais, et plus indécise. Elle avait risqué cette expédition chez madame Rodin uniquement pour se renseigner sur une personne qu'elle avait cru reconnaître ; madame Rodin lui avait offert de la lui montrer et, au moment où elle pouvait croire que ses incertitudes allaient prendre fin, l'espoir d'en sortir lui échappait tout à coup.
Que faire, si l'étrangère s'endormait? Attendre qu'elle s'éveillât, et, qu'en se levant, elle se présentât enfin de face ? Cela pouvait mener très loin madame de Lorris.
La place n'était pas tenable longtemps, pour plus d'un motif. En dépit des assurances de Yalentine, Jeanne craignait d'être surprise. Les habitués des deux sexes commençaient à arriver. Elle entendait des voitures rouler dans la cour, et elle savait que, pendant les soirées de Jeu, on ne se gênait pas dans cette maison trop hospitalière. Chacun était libre d'entrer où il lui plaisait et, du côté du salon des fêtes, la chambre obscure était très accessible.
Or, l'étrangère, après quelques tressaillements, était tombée dans une immobilité absolue. Le sommeil la gagnait peu à peu. Sa respiration, d'abord précipitée, devenait plus régulière. Évidemment, elle allait dormir et il était peu probable que l'homme qu'elle attendait tous les soirs vint la tirer de cet assoupissement.
Madame de Lorris Jouait de malheur, car la Rodin afQrmait que jamais la délaissée ne s'était reposée sur le lit Louis XIII.
Il y avait bien un moyen d'en finir. Ce moyen était d'entrer tout bonnement, d'aller droit à la dormeuse, de la réveiller et d'entrer en pourparlers avec elle.
Il existait une porte de communication, et la elé de cette porte, avait dit Yalentine, était du côté de la chambre obscure.
Madame de Lorris songea un instant à tenter
Taventure, mais elle eut peur de se tromper. Si cette femme n'était pas celle qu'elle cherchait) que lui dire ? comment justifier cette violation de domicile ? Et si, comme tout le faisait prévoir, on en venait à une explication orageuse, comment avouer Tespionnage dégradant, comment livrer le secret des trous percés dans la cloison, et confesser qu'elle s'en était servie ? Pour rien au monde, elle ne se serait exposée à cette humiliation.
Elle ne savait quel parti prendre et elle ne pouvait pas se décider à cesser d'épier. Ses yeux ne quittaient pas l'étrangère^ qui ne bougeait pas, et à force de la regarder fixement, ils se troublèrent.
11 lui sembla que le baldaquin du lit était moins haut.
— C'est étrange, murmura-t-elle. Tout à l'heure, iltouchait le plafond, et maintenant... Non, je me trompe... c'est une illusion... ou bien j'avais mal vu... Ce lit n'est pas machiné pour étouffer ceux qui s'y couchent.
Et pour se remettre de l'émotion qui lui serrait le coBur, elle se redressa. Elle s'éloigna môme de la cloison et elle attendit que le sang-froid lui revînt.
Autour d'elle, le silence était profond, l'obscurité complète. Les deux points lumineux l'attiraient. Elle résista longtemps, mais l'angoisse la prit. Elle n'y tint plus ; elle regarda encore, et son sang se glaça dans ses veines.
Elle ne s'était pas trompée. Le ciel du lit s'abaissait. La distance qui le séparait du plafond avait augmenté d'un pied.
Muette d'horreur, Jeanne chercha encore à se , persuader qu'elle se trompait. Elle fit appel à sa ra,ison. Elle se dit que ce qu'elle croyait voir était impossible ; que les fabricants de meubles ne travaillent pas pour les assassins et que les colonnes torses qui soutenaient le baldaquin ne pouvaient pas avoir été disposées de façon à rentrer en ellesmêmes comme les tubes d'une lorgnette.
Puis, elle regarda avec plus d'attention; elle prit un point de repère sur la cloison qui lui faisait face, et ensuite, elle ferma les yeux, pendant une minute, dont elle compta tout bas chaque seconde.
Quand elle les rouvrit, le baldaquin s'était encore abaissé de deux pouces. Le mouvement continuait, lent, mais régulier.
Si Jeanne eût été de sang-firoid, elle aurait pu calculer combien de minutes il fallait pour que le dais touchât le lit.
Et la malheureuse qui reposait sur ce lit dormait toujours d'un profond sommeil.
Encore quelques instants, et l'énorme masse qui descendait peu à peu allait peser de tout son poids sur ce^faible corps.
Le mécanisme opérait sans bruit. C'était sinistre et silencieux comme une inondation de la Loire.
Gomment l'arrôter ? Gomment arracher à la mort suspendue sur elle, cette femme qui ne l'entendait pas venir ?
En la réveillant; ce fut la première pensée de Jeanne, qui se mit à frapper du poing contre la cloison.
Mais la cloison était capitonnée, comme la banquette sur laquelle s'agenouillaient, pour mieux voir, les clients blasés de l'entremetteuse Valentine.
Les coups portés par la main délicate de madame de Lorris ne résonnèrent point sur cette soie rembourrée.
Elle regarda encore. La dormeuse n'avait pas bougé, et le baldaquin qui la menaçait se rapprochait de plus en plus,
Jeanne commençait à perdre la tête. Elle ne songeait point à crier par les trous. Son imagination surexcitée lui suggérait une foule d'idées incohérentes et pas une seule qui fût pratique. Elle persistait à se demander, malgré l'évidence, si elle n'était pas dupe d'une illusion d'optique. Elle se demandait aussi pourquoi on avait condamné cette victime et qui voulait la tuer.
Assurément, ce n'était pas Yalentine. La Rodin était capable de bien des vilenies, niais la Rodin n'était pas féroce. Elle avait toujours vécu en paix avec la justice de son pays et elle gagnait trop d'argent poui^ commettre des crimes.
D'ailleurs, si elle eût préparé celui-là, ou si seulement elle eût consenti à servir les projets abominables des inventeurs de cette infernale machine, elle se serait bien gardée d'amener un témoin pour la voir fonctionner.
Or, c'était elle qui avait proposé à madame de Lorris cet espionnage, absolument comme on propose une partie de plaisir.
De plus, ce soir-là, sa maison était pleine de
monde, et elle n'aurait pas choisi pour cette exécution le jour et l'heure où on jouait chez elle.
L'étrangère qui allait mourir y était déjà venue dix fois et elle en était sortie saine et sauve; eUe devait y revenir encore jusqu'à ce qu'elle y rencontrât l'inconnu qu'elle attendait.
La tuer un samedi, c'eût été plus qu'un crime ; c'eût été une faute.
— Non, Yalentine ne sait pal ce qui se passe ici, se dit madame de Lorrls.
Et alors la pensée lui vint de sortir de cet observatoire maudit, de traverser les salons déserts du premier étage, et si elle ne trouvait pas la camériste à son poste, de descendre au rex-de-chaussée» de se jeter dans la salle où tournait la roulette et de crier à la m^ttresse de la maison : « On assassine chez toi I »
Mais presque aussitôt, une figure lui apparut, la figure d'une chaste jeune fille qui vivait loin de ce monde corrompu et qui ignorait, qui devait toujours ignorer .ce qu'avait été sa mère.
— Moi, murmura-t-elle, me retrouver en contact avec des viveurs qui m'ont presque oubliée et qui publieraient partout que j'étais chez la Rodin..^ tout Paris apprendrait demain cette histoire... et la police interviendrait... je serais appelée en témoignage... au moment où je vais me dégager de ce passé que je traîne comme un boulet..* jamais ! j'aimerais mieux mourir.
Je sauverai cette femme, mais je n'appellerai personne.
La gauver I Gomment ?.'.. Le dais n'était plus qu'à deux pieds de sa tête.
Jeanne se souvint tout à coup d'avoir entendu dire qu'il suffisait de siffler pour réveiller une personne endormie. ,
Elle colla sa bouche à un des trous, et elle siffla ou plutôt elle essaya de siffler ; Car, pour produire avec les lèvres le son aigu et perçant d'un sifflet, il faut un apprentissage qui lui manquait.
Le faible souffle qu'elle réussit à émettre ne réveilla point la dormeuse» mais il se fit un bruit léger, quelque chose comme un craquement imperceptible, qui semblait partir du fond de l'appartement meublé.
Il était accessible par un escalier séparé cet appartement et, comme il se composait de plusieurs pièces, il se pouvait qu'il y .eût quelqu'un dans celle qui précédait immédiatement la chambre à coucher.
Le pavillon n'ayant pas de concierge, les locataires allaient et venaient sans être vus, à toute heure, et surtout la nuit.
Pour entrer chez eux, il leur suffisait d'avoir deux clés : celle de la porte de la rue et celle du logement qu'ils avaient loué.
L'étrangère les avait ces deux clés, mais le personnage qui lui donnait des rendez-vous trompeurs en avait deux autres, et rien ne l'empêchait de s'en servir pour s'y glisser avant l'heure où elle arrivait.
Dans ce château périlleux où les cloisons étalent
trouées, les murs devaient être creux, comme les murs du palais d'Angelo, tyran de Padoue.
Uhomme avait bien pu se blottir dans quelque cachette ménagée pour Tusage de malintentionnés d'une autre espèce.
Assurément, la machine à étouffer ne s*était pas mise en mouvement toute seule. Quelqu'un, à un certain moment, avait dû toucher le ressort qui la faisait jouer.
Elle ne fonctionnait pas encore lorsque Tétrangère se tenait assise. SI elle avait fonctionné, l'étrangère s'en serait aperçue, et, au lieu de s'étendre sur ce lit, elle n'aurait songé qu'à s'enfuir.
Évidemment, le misérable qui lui avait tendu ce piège effroyable la guettait sans qu'elle s'en doutât; il attendait que le sommeil la lui livrât sans défense.
Et Jeanne, qui fit toutes ces réflexions en moins de temps qu'il n'en faut pour les écrire, se souvint alors que Valentine lui avait dit, en lui parlant de l'étrangère : elle s'assied, elle pleure et elle s'en va ; mais il ne lui est pas encore arrivé de se coucher.
Tout s'expliquait. Accablée de fatigue et de douleur, la pauvre femme venait de se coucher pour la première fois et l'assassin qui la surveillait dans l'ombre avait profité de l'occasion.
— Il est là, murmura madame de Lorris ; il m'a entendue et s'il me tenait, il me tuerait... mais il ne peut pas arriver jusqu'à moi... il ne sait pas qu'il y a une porte de communication... et d'ail-
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leurs, cette porte, moi seule je puis rouvrir, puisque la clé est de mon côté... Yalentine me Ta Juré... je n'ai rien h craindre, si je me tais... rien que ma conscience qui me reprochera d'avoir été assez lâche pour abandonner une femme, quand il dépendait de moi de l'arracher à la mort... Non, je ne l'abandonnerai pas... je ne permettrai pas que cette œuvre épouvantable s'accomplisse I... je vais appeler... crier de toutes mes forces... il est encore temps, j'espère...
Avant de jeter ces cris qui allaient trahir sa présence, elle voulut s'assurer que l'étrangère n'était pas sortie de ce funeste assoupissement qui la mettait à la discrétion du meurtrier et elle vit que la malheureuse était perdue.
Elle n'avait pas changé de position et les rouages impitoyables ne s'étaient pas arrêtés. L'air allait lui manquer.
Madame de Lorris essaya de crier. Mais sa voix expira dans sa gorge serrée par l'émotion.
Alors, elle n'y tint plus. Le danger qu'elle allait braver, sa fille qu'elle adorait, et que sa généreuse imprudence allait peut-être faire orpheline, elle oublia tout pour courir à cette porte qui la séparait de la victime et qui la protégeait contre l'assassin.
Elle la chercha dans l'obscurité en tàtant la cloison avec ses mains ; mais elle la chercha où elle n'était pas. Elle alla d'abord à gauche, quand il aurait fallu aller à droite. Et elle avait beau palper, elle ne sentait sous ses doigts que la soie de la tenture.
80 BOUOHB COUSUE
Enfin, elle toucha une serrure finement ciselée et une clé mignonne qu'elle tourna sans hésiter, La porte céda un peu, mais elle était retenue par un verrou que madame de Lorris ne trouvait pas.
Elle le trouva, elle le tira vivement et elle ouvrit*
Le brusque passage des ténèbres ii la lumière réblouit et la contraignit à s'arrêter un instant.
En face d'elle, s'agitait une portière en tapisserie qu'elle n'avait pas pu apercevoir lorsqu'elle regardait, agenouillée sur le divan.
Au milieu de la chambre se dressait le lit, l'épouvantable lit qui n'était plus qu'un tombeau, car la fenune avait disparu sous le dais.
Madame de Lorris se lança en avant et, dans sa précipitation, elle renversa la table qui portait les flambeaux.
Une des bougies s'éteignit en tombant ; l'autre continua à brûler sur le tapis, mais sa flamme vacillante éclairait à peine les objets qui l'entouraient.
Écrasé par un dôme aux franges sombres, le lit apparaissait comme un catafalque.
Autour d'elle, le silence; un silence efFrayant.
Elle le touchait, ce lit; elle usait ses ongles à essayer de soulever le baldaquin fatal et elle comprenait que ses efforts seraient inutiles.
Le poids était trop lourd, l'adhérence trop parfaite. L'inventeur de cet engin de destruction avait tout calculé. La pression progressive était si bien réglée et si puissante que l'étrangère avait été saisie, enveloppée, anéantie, sans pouvoir faire un
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BOUGHB QOUSUB 81
mouYament pour se soustraire à Tétreinte meurtrière.
Elle n'avait pae même eu le temps d'appeler au seeours.
Et Tétau matelassé serrait de plus en plus pour compléter Tœuvre de mort.
Après quelques secondes de lutte désespérée contre cette force invincible, madame de Lorris, courbée sur l'impitoyable macbine» se redressa.
Avant qu'elle se retournât, une main la saisit par la nuque et une autre main se posa sur ses yeux.
Jeanne de Lorris essaya de se dégager, mais la main qui lui serrait le cou était une main en fer.
Cette main l'empêcha de se retourner et la fit pirouetter.
— Si tu cries, ou si tu te débats, tu es morte, dit tout bas une voix.
Et on la poussa en avant.
Elle n'était pas de force à résister. Elle céda à rimpulsion et, en un clin d'oeil, elle se trouva jetée, à travers la portière en tapisserie, dans un lieu où l'obscurité était complote.
14, l'homme qui la tenait la colla contre la muraille et reprit ;
— Parle maintenant. Gomment es-tu entrée ?
Et comme elle se taisait, suffoquée par l'émotion :
— Parle, ou je t'étrangle. D'où viens-tu?
— J'étais chez Yalentine, balbutia madame de Lorris.
— Yalentine c'est la procureuse qui tient cette maison* Tu es donc une fille?
Madame de Lorris eut le courage et la présence d'esprit de répondre : oui.
— Et tu venais chez cette femme pour faire ton métier?... c'est possible. Mais tu ne le faisais pas dans la chambre d'où tu es sortie. Tu t'y étais cachée pour m'espionner.
— Non, je vous le jure.
— Tu mens. Dis la vérité. C'esl la seule chance qui te reste d'échapper au châtiment que tu mérites. Allons I avoue I Si tu t'obstines à nier, je te jure, moi, que je ne t'épargnerai pas.
Madame de Lorris se sentait perdue, quoi qu'elle fît. L'assassin avait trop d'intérêt à supprimer l'unique témoin du crime, et elle était à la merci dlB l'assassin. Elle dédaigna d'inventer une explication.
— Je ne vous espionnais pas, répondit-elle, car je ne prévoyais pas que j'allais assister à un meurtre. J'étais venue demander un renseignement à Valentine. Elle m'a reçue dans une pièce où je n'étais jamais entrée et elle m'y a laissée, parce qu'on l'appelait ailleurs... Ce soir, on joue chez elle. J'attendais qu'elle revînt, et lassée de l'attendre, j'allais partir, lorsque j'ai vu briller de la lumière à travers la cloison... cette cloison est percée de trous... alors...
— Prends garde I je vais m'assurer que tu ne me trompes pas, interrompit l'homme qui la tenait.
— Faites ! dit-elle.
Il la lâcha en lui jetant ces mots :
— Je te défends de bouger. Si je ne te retrouve pas dans la position où je te laisse, ton interroga-
toire en restera là, car je te tordrai le cou, sans autre forme de procès.
Madame de Lorris n'avait garde de lui désobéir. Elle commençait à entrevoir une lueur d'espérance. Elle se disait que, si ce misérable eût été décidé à se défaire d'elle, il n'aurait pas tant tardé à en finir. Sans doute il hésitait, non pas à charger sa conscience d'un autre meurtre, mais h s'embarrasser d'un autre cadavre.
Elle resta, la face appliquée au mur, et elle ne songea ni à fuir, ni à regarder. A quoi bon ? Elle n aurait rien vu, puisque le cabinet où il l'avait poussée n'était pas éclairé, et elle ne savait pas de quel côté on pouvait en sortir.
Mais elle écouta de toutes ses oreilles.
Elle entendit bientôt un bruit sec^ dont elle devina la cause, car elle avait repris du sang-froid.
L'homme, après avoir visité l'observatoire, prenait ses précautions pour qu'on ne vînt pas le surprendre. Il avait enlevé la clé et fermé derrière lui la porte de communication.
Et, comme il ne revenait pas, elle pensa qu'il s'était arrêté pour relever le ' flambeau qu'elle avait renversé sur le tapis.
11 tenait sans doute à ne pas allumer un incendie, qui aurait attiré les gens de la maison.
Après quelques minutes qui lui parurent bien longues, madame de Lorris subit encore une fois le contact des mains qui l'avaient déjà saisie. Elles se posèrent sur ses épaules, et la voix, — une voix grave et sonore, — reprit :
— Tu n'as pas menti. Les trous y sont. Cette Rodin les a fait percer, je suppose, pour Tamusement des vieux drôles qui fréquentent sa maison, et probablement aussi pour surveiller les locataires de ce pavillon. Qonviens qu'elle te les a montrés, ces trous.
— J'en conviens.
-- Et qu'ils lui servent à espionner.
— Elle m'a dit qu'il lui était arrivé de regarder la femme qui venait tous les soirs et qu'elle s'étonnait de la voir toujours seule,
La curiosité m'a poussée à regarder aussi... Yalentine n'était plus là...
— Et quand tu as vu le baldaquin descendre sur cette femme endormie^ tu as essayé de sifQer pour la réveiller ; puis, comme tu n'y réussissais pas, tu es entrée pour la secourir.
— Pourquoi le nierais-je? Vous m'avez prise au moment où je me penchais sur ce lit qui l'a étouffée. Je ne savais pas que vous étiez là. Si je l'avais su...
— Qu'aurais-tu fait?
— J'aurais couru avertir Valentine de ce qui se passait ici, répondit hardiment madame de Lorris.
Sa franchise pouvait la perdre. Elle pouvait aussi la sauver.
Il y eut un silence, et Jeanne comprit que son sort se décidait en ce moment. Evidemmeat, rhomme pesait les réponses de sa prisonnière et se demandait s'il était possible de lui faire grâce sans compromettre sa propre sûreté.
BOUCHE COUSUB 35
— Ta es bien audacieuse de me parler ainsi, ditil enfin.
— Vous ne me croirief pas si je parlais autrement. Je ne suis qu'une malheureuse créature que les hommes méprisent parce qu'ils la paient, mais je me mépriserais moi-même si j'avais laissé périr une femme sans essayer de Tarracher à une mort affreuse.
^ Affreuse? non. Elle n'a pas souffert, ricana le meurtrier. Et tu as eu grand tort de tenter de la défendre, car ta générosité va te coûter cher. De quoi te mèlais-tu ? Est-ce que tu la connaissais?
— Je ne l'avais jamais vue. Mais j'ai du cœur.
^ Oh I pas de phrases I prépare-toi à la suivre dans l'autre monde où je viens de l'envoyer. Si je te permettais de vivre, tu me dénoncerais.
Madame de Lorris eut l'habileté de ne pas pro-* tester.
— Eh! bien, tuez-moi, dit-elle. Les domestiques de madame Rodin trouveront demain mon corps, et la justice saura bien trouver l'homme qui a loué cet appartement.
Les mains qui pesaient sur ses épaules tressaillirent. Elle avait touché juste.
— Il parait que la Rodin t'a raconté l'histoire de cette location, reprit la voix, plus vibrante que jamais.
^ Ouij répondit Jeanne» sans hésiter, et si elle avait prévu ce qui devait s'en suivre, elle aurait refusé vos offres. Mais l'idée ne lui est pas venue que vous prépariez l'exécution d'un crime.
— Elle ignorera toujours que ce crime a été bommis.
Madame de Lorris se tut. Le cadavre était là, enseveli sous le baldaquin. Elle se demandait comment l'assassin osait se flatter qu'on ne le découvrirait pas.
— Tu doutes de ce que j'affirme? demanda-l-il en la secouant rudement. Eh bienl marche I et quand tu auras vu ce que je vais te montrer, tu ne douteras plus.
Il saisit à deux mains la tôte de l'imprudente qui s'était mise à sa discrétion. Il la saisit de façon à lui couvrir les yeux avec ses doigts et après lui avoir fait faire volte-face, il la contraignit à marcher devant lui.
Elle ne pouvait rien voir, mais un instant après, la portière en tapisserie lui frôla le visage. Son bourreau la ramenait dans la chambre k coucher.
Dans quel but? C'est ce qu'elle ne devinait pas; mais elle était redevenue maîtresse d'elle-même, à ce point qu'elle remarquait fort bien que la peau des mains qui lui servaient de bandeau était fine et douce.
Ces mains-là n'étaient pas les mains d'un ouvrier. Elles sentaient bon, et au petit doigt de la gauche, il y avait une grosse bague, une chevalière probablement. Jeanne avait déjà noté le son de la voix et reconnu que le langage était celui d'un homme du monde. L'assassin affectait de parler brutalement, mais il s'exprimait en termes choisis.
Il la poussait avec son genou et quand il lui eut
fait faire ainsi une dizaine de pas, il écarta les doigts, sans cesser de maintenir la tôte dans la même position.
Madame de Lorris recula instinctivement, comme un condamné recule au moment où s*ouyre la grande porte de la Roquette et où il voit se dresser devant lui les bras rouges de la guillotine.
Le lit était 1&, sous ses yeux; elle le touchait presque. Seulement, il avait repris sa forme primitive. Les colonnes s'étaient allongées; le baldaquin était remonté. Et sur la couche à peine firoissée, la femme étendue n'avait pas changé d'attitude. On eût dit qu'elle dormait encore.
Madame de Lorris ne comprenait que trop ce qui s'était passé pendant qu'elle attendait, au fond du cabinet noir, le retour de l'assassin.
11 avait touché un ressort pour faire jouer le mécanisme en sens inverse et replacé la bougie sur la table.
Elle sut bientôt pourquoi il avait préparé cette mise en scène lugubre.
— Tu vois bien qu'elle n'a pas souffert, dit-il froi-: dément. Elle n'a pas fait un mouvement et ses vêtements ne sont même pas froissés. Les gens de la Rodin iront demain matin apprendre k leur mattresse que sa locataire est morte. On ira chercher un médecin qui constatera une apoplexie ou la mpture d'un anévrisme, car le corps ne porte pas la moindre trace de violence, et les plus habiles policiers ne soupçonneront pas que le ciel du lit est descendu tout exprès pour l'étouffer. Le mécanicien I. 3 ^
qui l'a fabriqua eet un homme à moi et il ne révélera pas le secret de Tingénieuse machlDe qu*il a inventée.
Toi seule Tas vue fonctionner, cette machine* Si tu te tais, nul ne saura Jamais la vérité. Je pourrais te laisser sortir dlci vivante, si J*étais sûr que tu seras muette. Mais je serais bien fou de compter sur la discrétion d'une fille de ton espèce. Il faut donc que tu meures.
Madame de Lorris frissonna, mais elle ne répondit pas un mot à cette terrible conclusion. Elle espérait encore et elle n'avait pas tort d'espérer.
— Allons, reprit l'homme après une pause, tu n'as pas peur. C'est bien. Tu ne ressembles pas à tes pareilles, et un serment de toi vaut peut-être qu'on s'y fie.
Veux-tu jurer sur ce cadavre que tu te tairas?
— A quoi bon jurer, puisque vous doutez de moi? murmura madame de Lorris.
Elle n'hésitait que pour la forme, car elle pensait à sa fille et elle aurait acheté le droit de vivre au prix de bien d'autres concessions. Mais elle jugeait qu'il valait mieux ne pas montrer trop d'empressement à accepter la grâce que le meurtrier lui offrait.
Cette tactique lui avait déjà réussi. Elle s'était bien trouvée de jouer la résignation. ËUe Jouait maintenant l'indifférence.
— Je doute, répliqua l'homme, mais j'ai pitié de toi, et je consentirais peut-être à mettre ta discrétion à l'épreuve, si tes réponses me permettaient
d*y croire. Ce n'est pas ici qu'il faut te taire. Parie... donne-moi de bonnes raisons.
Et surtout ne t'imagine pas que j'hésiterai à te supprimer, si tu ne parviens pas & me convaincre que tu tiendrais ton serment. Je puis te tuer comme j'ai tué l'autre. Il y a de la place à côté d'elle sur ce lit» et le mécanisme est toujours prêt à fonctionner. Tu mourrais de la même mort, et personne ne saurait comment tu es morte» car personne ne peut nous voir. J'ai bouché les trous qui t'ont servi à m'épier. Et on n'entrera pas, car j'ai enlevé la clef. Allons i plaide ta cause.
— Gomment pourrais-je vous dénoncer? dit madame de Lorris. J'ignore qui vous êtes ; je Tignor rerai toujours, car je n'ai pas vu votre visage, et, si je vous rencontrais, je ne vous reconnaîtrais pas.
Elle ne l'avait pas vu, mais elle cherchait à le voir, quoiqu'elle n'essayât point de tourner la tète. Elle comptait qu'une glace refléterait les traits de Tassassin qui se tenait derrière elle. Malheureusement, il n'y en avait qu'une dans cette chambre et elle n'était pas placée près du lit.
— Tu ne me rencontreras jamais, je te Taffirme, répondit l'homme. Mais cette certitude ne me sufflt pas. Je veux qu'on croie à une mort naturelle. Je veux que, si on ouvre une enquête, cette enquête se borne à la constatation du décès. Je veux qu'on enterre un cadavre anonyme. Je veux que les journaux ne s'occupent de l'événement que pour le mentionner comme un fait divers sans importance. Or, un mot, que tu laisserais échapper, une allu-
sion, môme indirecte, à ton aventure suffirait à donner l'éveil.
— Croyez-vous donc que je me vanterai d'être venue dans cette maison ?
— Non; mais tu y reviendras... tu reverras la Rodin.
— Jamais. Je n'ai plus besoin d'elle.
— Alors tu es riche ?
— Assez pour me passer de ses services. Et la preuve, c'est que je vais quitter Paris pour aller vivre honnêtement & la campagne.
— Je saurai si tu dis la vérité^ car tu seras surveillée de près. Si je ne te demande ici ni ton nom, ni ton adresse, c'est que dès demain, je serai complètement renseigné sur toi, sur ton entourage, sur Texistence que tu mènes. Et si je t'avertis qu'on me rendra compte de tes actes et de tes paroles, c'est pour en venir k t'apprendre comment je procéderai dans le cas où tu me trahirais.
— Vous me tueriez, je le sais.
— Oui, je te tuerais, mais ce ne serait pas assez. Tu n'es pas seule en ce monde. Si tu n'as ni mère ni enfants, tu as un amant de cœur. Eh bien I à la première imprudence que tu commettrais, même sans intention de me nuire, tu recevrais un avertissement, car il arriverait malheur & ceux qui te sont chers. Et parmi ceux-là, je choisirais le plus aimé.
Ce fut dit d'un tel ton que madame de Lorris pâlit. Elle se souvenait qu'elle avait une fille. -— Je jure de me taire, balbutia-t-elle.
BOUCHE OOUSUE 41
— Jure, la main sur le cadavre de cette femme.
— La toucher !... Non ; Je vous en supplie, n'exigez pas cela.
— Il le faut. Oh I ne crains pas qu'elle se lève pour te reprocher de ne pas l'avoir secourue. Elle dort d'un sommeil dont elle ne se réveillera pas. Tu as peur... tu trembles... tant mieux I tu n'oublieras pas que tu as juré, car tu la reverras dans tes rôves. Mais hâte-toi. Je n'ai pas le temps d'attendre que tu sois remise de tes émotions. S'il prenait fantaisie à la Rodin de revenir te chercher dans le boudoir où elle t'a laissée, elle pourrait nous entendre.
Jeanne de Lorris était décidée à tout souffrir pour sauver sa vie et pourtant elle hésitait.
Il lui semblait qu'elle allait commettre un sacrilège en posant sa main sur ce corps raidi dans l'immobilité éternelle.
L'étrangère n'avait pas pu faire un mouvement. Elle était restée le visage collé contre la soie du couvre-pied et Jeanne se demandait :
— Est-ce elle? Lorsque j'ai cru la reconnaître au Cirque, ai-je été abusée par une ressemblance ?
Mais elle sentait bien que, si elle avait pu voir les traits décomposés de la victime, elle n'aurait pas eu le courage d'obéir au meurtrier.
Il était 1& ; il la pressait d'en finir.
Elle étendit le bras, elle efQeura du bout de ses doigts les cheveux de la morte et elle dit d'une voix éteinte :
42 BOUCHE GOUSUB
— Je Jure que Je ne parlerai Jamais de ce que j'ai vu ici.
— C'est bien, reprit Thomme. Souviens-toi que désormais tu m'appartiens. Partout où tu iras, tu seras observée. Je saurai tout ce que tu as fait, tout ce que tu as dit, et j'agirai en conséquence. Maintenant, tu peux partir. Par où es-tu entrée chez la Rodin ?
— Par l'autre pavillon,
— Tu t'en iras par le même chemin. Et dès que tu seras sortie de cette chambre, tu refermeras la porte sur toi... je vais te remettre la clef.,, il m'importe qu'on ignore que cette porte a été ouverte cette nuit. Et je compte que tu ne t'arrêteras pas en route. Il faut que tu sois dans la rue avant moi. Je t'accorde cinq minutes pour y descendre. Si tu tardes davantage, je croirai que tu bavardes avec la Rodin ou avec les filles qui la servent, et ma vengeance sera prompte.
Viens I ajouta l'homme en lâchant madame de Lorris.
Et, avant qu'elle eût le temps de se retourner pour le voir, il éteignit la bougie qui se trouvait justement derrière lui.
Puis, revenant à Jeanne, il lui prit la main. Il y mit la clef qu'il avait retirée de la serrure et il l'entraîna.
Il arriva à la porte, sans se heurter aux meubles, dont il connaissait sans doute la place exacte, et avant de rendre la liberté à sa prisonnière, il lui dit tout bas :
— Bouche oousua ou la mort I
Elle n'entendit pas sans frémir cet arrôt sinistre, mais elle ne manqua pas d'exécuter Tordre qu'elle avait reçu et, dès qu'elle eut donné un tour de clef et poussé le verrou qui la protégeait contre un retour offensif, elle ne songea plus qu'à fuir.
Elle était à peu près sûre de ne rencontrer per^ sonne en traversant les salons du premier étage et elle n'avait garde d'aller chercher Valentine au rezde-chaussée, car elle était fermement résolue à tenir le serment prêté sur un cadavre.
Pourquoi aurait^elle parlé ? Le crime était consommé. En dénonçant l'assassin, elle n'aurait pas ressuscité la morte, et cette courageuse action aurait pu lui coûter cher.
Les menaces qu'elle venait d'entendre résonnaient encore à son oreille, et ce scélérat était très capable de les mettre à exécution.
L'homme qui avait si habilement préparé le meurtre auquel madame de Lorris venait d'assister était certes bien de force à retrouver un témoin gênant et k s'en débarrasser sans se laisser prendre.
— S'il n'avait pas les moyens d'arriver Jusqu'à moi, se disait-elle, il ne m'aurait pas épargnée... et s'il parvient à savoir qui je suis, il découvrira aussi que j'ai une fille... j'aimerais mieux être brûlée vive que d'exposer Thérèse à ses atteintes.
Elle ne savait pas encore comment elle se déro* berait à ses recherches, mais il allait sortir de cette maison, et elle tenait à en sortir avant lui.
La femme de chambre n'était pas à son poste sur
le palier, mais madame de Lorris connaissait la manière d'ouvrir la porte de la rue et, après avoir descendu précipitamment Tescalier, elle se retrouva enfin sur le libre pavé de Paris.
Là, elle n'avait plus rien à redouter pour sa vie-
Son persécuteur était sans aucun doute un bandit du grand monde, et ceux-là n'attaquent pas les gens sur la voie publique.
Mais il pouvait la suivre, et elle tenait essentiellement à lui échapper, afin qu'il ne pût pas savoir où elle demeurait.
Aussi eut-elle soin de regarder de tous les côtés, avant de se risquer à regagner son coupé qui l'attendait.
Elle ne vit rien d'inquiétant. La rue de Ponthieu n'est pas très fréquentée, le soir, et on y ferme de bonne heure les boutiques.
Il tombait d'ailleurs une pluie fine. Quelques attardés se hâtaient de rentrer. Un fiacre descendait vers le rond-point des Champs-Elysées. Â cinquante pas de la maison de Yalentine, brillaient les lanternes d'une voiture qui stationnait au coin de la rue Fortin.
Rassurée par cette rapide inspection, madame de Lorris se lança, et en rasant les murs, elle arriva rue de Berry sans incident.
Son cocher, qui s'ennuyait d'une faction prolongée, s'empressa d'ouvrir la portière à sa maîtresse et de fouetter la jument baie qui fila rapidement.
Quelques instants après, Jeanne de Lorris rentrait dans son hôtel de l'avenue d'Ëylau,
Elle espérait bien que Tétouffeur ne viendrait pas Ty chercher, car elle ne croyait pas qu'il l'eût suivie.
On croit volontiers ce qu'on désire, et il arrive souvent qu'on se trompe.
Trois jours après la scène nocturne à laquelle Jeanne de Lorris avait pris part sans le vouloir, il y avait foule à la Morgue.
On y faisait queue comme on fait queue à la porte d'un théâtre, un soir de première représentation.
L'histoire d'une mort mystérieuse chez une entremetteuse de haute volée avait couru Paris, dès le lendemain de l'événement, et les joutnaux, se trouvant justement à court de nouvelles, s'en étaient emparés.
Les 'reporters qui excellent dans l'art de grossir les faits et de les accommoder * au goût du public, n'avaient pas manqué cette occasion de se lancer à fond.
L'aventure était assez ordinaire en elle-même. Il n'est pas très rare qu'une voyageuse anonyme meure subitement à l'auberge où elle logeait à la nuit. Mais .la personnalité de la logeuse donnait du piquant à l'affaire.
Valentine, autrement dit la Rodin, Jouissait d'une notoriété tellement spéciale, que ce décès prêtait aux suppositions les plus fantaisistes.
On racontait déjà qu'une dame, une très grande dame qui fréquentait, pour y recevoir ses amants, cette tour de Nesle de la rue de Ponthieu, était passée de vie à trépas en pleine orgie, et que de non moins grands personnages allaient être compromis.
Les friands de scandale se réjouissaient par avance de se régaler bientôt des détails scabreux que leur promettaient certaines feuilles boulevardiëres.
Quelques-unes allaient jusqu'à insinuer que la morte était une princesse étrangère et que Tambassadeur d'un pays voisin était intervenu pour empêcher que le nom de cette altesse dévoyée fût imprimé en toutes lettres ou même désigné par de simples initiales.
Du reste, il n'était pas question de crime. On parlait d'une enquête ouverte par la police ; mais il ne paraissait pas que cette enquête eût abouti à la constatation d'un meurtre.
L'intérêt consistait dans l'incertitude où on restait sur les antécédents de cette jeune femme que personne n'avait reconnue, quoiqu'elle fût exposée h la Morgue depuis la veille.
Elle était, disait-on, d'une beauté merveilleuse, et il n'en faut pas davantage pour attirer les amateurs de ce genre de spectacle. La Morgue a ses habitués comme le Cirque et les débuts
d*UQ sujet remarquable n'y passent jamais inaperçus.
Donc, ce jour-là, le funèbre édifice qui attriste la pointe orientale de la Cité ne désemplissait pas.
Et les visiteurs n'étaient pas tous des ouvriers en rupture d'atelier ou des grisettes en quête d'émotions fortes.
On voyait des voitures de maître stationner dans la rue du Cloître-Notre-Dame.
Les gommeux et les filles k la mode qu'elles avaient amenés n'osaient pas en descendre devant la halle aux cadavres, mais ils se mêlaient sans vergogne aux curieux sans préjugés qui y entraient.
La nouvelle Morgue ne ressemble guère à l'ancienne qui n'était qu'une laide et noire b&tisse, plantée comme une morne antithèse, en face d'un bruyant marché aux oiseaux, sur le quai où on a construit plus tard une énorme caserne municipale, entre le Parvis et le pont Saint-Michel.
La nouvelle est presque un monument.
On y monte par un large escalier en pierres de taille, et pour y pénétrer, il faut se glisser par une des deux entrées qu'on a ménagées aux deux bouts d'un mur, élevé là tout exprès, afin d'épargner aux passants trop impressionnables la vue du vitrage derrière lequel les corps sont étendus sur des dalles de marbre.
La salle d'exposition est spacieuse et largement éclairée ; sur les parois en stuc poli s'étalent des inscriptions qui avertissent les gens que les décla*
rations de reconnaissance ne leur occasionneront pas de frais. On a tout prévu.
Lorsqu'il y a grande attraction, comme on dit à Londres, des sergents de ville règlent le défilé.
C'était précisément le cas. Les visiteurs entraient par le couloir à droite, et après avoir passé en colonne serrée devant la cloison de verre, ils sortaient par le couloir & gauche.
A quelques pas de là, sous les maigres arbres de l'étroite promenade qu'assombrissent les hauts contreforts de Notre-Dame, errait une femme simplement vêtue et soigneusement voilée. Elle avait déjà fait plusieurs fois le tour de ce jardin sans fleurs oîi se rassemblent les gavroches de la Cité.
Elle£nit par s'arrêter en face delà Morgue, et évidemment elle avait envie d'y entrer, car elle la regardait avec persistance, mais elle n'osait pas.
Cette femme, c'était Jeanne de Lorris, et il était assez naturel qu'elle hésitât. Elle avait aperçu dans la foule d'anciens amis du Club et des 'irrégulières qu'elle rencontrait souvent ailleurs.
Elle craignait que sa tenue modeste ne la déguisât pas sutQsamment.
Et cependant elle était bien résolue à revoir la femme qu'elle avait vue mourir, sans voir son visage.
Après deux journées d'attente inquiète, deux journées pendant lesquelles Desternay seul était venu chez elle, Jeanne de Lorris avait lu dans son journal le récit très embrouillé de l'événement de la rue de Ponthieu.
Desternay ne lui en avait pas parlé, parce qu'il ne le savait pas encore, mais le journal qui donnait des renseignements vagues sur l'affaire, annonçait que le corps avait été porté à la Morgue et qu'il y resterait exposé pendant les soixante heures réglementaires.
Jeanne n'avait donc pas de temps & perdre si elle voulait s'assurer que la victime du meurtre commis sous ses yeux était bien l'étrangère qui avait été mêlée autrefois à un incident de sa vie.
Elle commençait & croire le contraire; mais il lui fallait une certitude, car cette certitude intéressait sa fille.
Et elle commençait aussi à se tranquilliser sur les suites de son imprudente visite à madame Rodin.
Depuis cette nuit fatale, ni Valentine, ni le meurtrier ne lui avaient donné signe d'existence. Elle en concluait que le crime resterait éternellement ignoré et elle n'était pas tentée de le révéler, au risque d'attirer sur elle et sur son enfant adorée de terribles vengeances.
Aussi guettait-elle le moment oîi elle pourrait, sans inconvénient, s'aventurer dans la salle d'exposition, et après avoir vu sortir les clubmen et les demi-mondaines qu'elle voulait éviter, elle se décida & entrer.
Elle se trouva bientôt entourée de travailleurs en blouse et de commères en bonnet qui ne se doutaient guère qu'ils coudoyaient une femme élégante. Encore moins soupçonnaient-ils que cette
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femme n'aurait eu qu'un mot à dire pour éclaircir le mystère dont tout Paris se préoccupait.
Ce ne fut pas sans éprouver un serrement dô cœur qu'elle aperçut la cloison de verre qui sépare les morts des vivants et les loques sinistres accrochées à la muraille, au-dessus des cadavres.
Parmi ces misérables dépouilles, pendait le chapeau Tallien que l'étrangère portait au Cirque et qu'elle avait quitté avant de monter sur le lit où elle était morte étouffée.
Jeanne de Lorris le reconnut, ce chapeau excentrique, et peu s'en fallut qu'elle ne renonçât à son projet, mais il était trop tard pour reculer, car elle avait déjà pris rang dans la file qui faisait le tour de la saûe, sous la surveillance des gardiens de la paix, et le courant l'entraînait.
Elle se laissa porter par la foule et quand elle arriva devant le vitrage, elle eut le courage de regarder.
Elle ne vit d'abord que le cadavre hideux d'un noyé. L'étrangère était exposée plus loin, sur la première rangée des tables de marbre noir; h la place d'honneur, disaient entre eux les habitués.
Par une intelligente dérogation au règlenient, on lui avait laissé ses vêtements. Elle était habillée et chaussée comme elle l'était le jour où elle avait, pour la dernière fois, franchi le seuil de l'appartement où l'assassin l'attendait.
Mais sa tête apparaissait en pleine lumière et ses cheveux relevés sur son front ne cachaient pas ses traits que la mort avait à peine altérés.
Elle avait Faîr de dormir encore.
Jeanne de Lorris pâlit. Elle ne doutait plus. C'était bien la femme qu'elle cherchait depuis tant d'années.
Il ne tenait qu'à elle de dire son nom, et elle venait de lire sur la muraille qu'il y avait, & côté de la salle des morts, un greffier toujours prêt à recevoir les renseignements qui peuvent aider à établir Tacte de décès d'une personne inconnue.
On ne permettait pas aux curieux de stationner. Il fallait avancer et pour gagner la sortie, passer précisément devant la porte. du greffe.
Jeanne de Lorris n'avait pas oublié le serment prêté sur le cadavre et les menaces de l'assassin, mais elle se disait qu'elle pouvait bien déclarer ce qu'elle savait sur cette étrangère, sans déclarer ce qu'elle avait vu chez Valentine.
Elle ne songeait pas que cette simple déclaration la mènerait peut-être plus loin qu'elle ne voulait aller. Elle pensait seulement que, si elle se taisait, ce pauvre corps serait jeté dans la fosse commune et cette pensée lui faisait horreur.
Et, cédant à un mouvement de générosité assez irréfléchi, elle chercha à se dégager des gens qui l'entouraient.
La porte du greffe était à sa droite. Pour y sonner, elle n'avait qu'à quitter la flle.
Elle y tâchait, lorsqu'une voix lui dit h l'oreille, si bas qu'elle seule put entendre :
— Gare à ta fille I
Jeanne de Lorris tourna vivement la tête ; c'était
bien naturel, car on a beau ressentir une émotion profonde, on obéit d'abord à un mouvement instinctif.
Elle ne se demanda pas si elle allait, en se retournant, se trouver face à face avec Tassassin et si ce misérable en se voyant découvert, n'allait pas prendre cette action presque machinale pour une déclaration de guerre.
Le regarder, lui qui avait pris tant de précautions dans la chambre du crime, pour cacher sa figure, c'était rompre la trêve, c'était manquer au serment prêté sur le cadavre de sa victime.
Mais madame de Lorris ne prit pas le temps de réfléchir, et le trouble où l'avait jetée la menace qu'elle venait d'entendre se changea en stupéfaction, lorsqu'elle eut dévisagé d'un coup d'œil rapide les gens qui la serraient de près.
Ils étaient quatre ou cinq, car en approchant de la sortie, les curieux commençaient à se débander. Les rangs se confondaient. Au lieu d'une colonne qui défile eh bon ordre, il n'y avait déjà plus qu'un attroupement, tout prêt à se disperser.
Jeanne vit derrière elle un individu, coifté d'une casquette de soie, qui pouvait bien être un Alphonse, ou quelque chose d'approchant; une grosse femme, haute en couleur, qui avait tout l'air d'une marchande de la halle ; deux compagnons maçons, tout blancs de plâtre, et un petit homme de mine vieillote qu'on aurait pris pour un rentier du Ma^ rais, n'eût été sa longue barbe grise et ses sourcils en broussaille.
Celui-là seul lui parut suspect, d'autant plus suspect qu'il la touchait presque ; mais il était tranquillement occupé à allumer la pipe qu'il avait à la bouche.
Il n'aurait pas pu parler sans desserrer les dents. Ce n^était donc pas lui qui avait lancé l'avertissement comminatoire.
Il s'empressa, d'ailleurs, de passer son chemin comme les autres et madame de Lorris, qui avait obliqué à droite, se trouva isolée au milieu d'autres spectateurs qui s'avançaient à la file.
A coup sûr l'assassin n'était pas là. L'assassin ne pouvait être qu'un homme du monde, et elle n'apercevait autour d'elle que des ouvriers eii habit de travail.
Elle resta clouée sur place, à deu\ pas de la porte du greffe, et elle s'aperçut bientôt que son attitude attirait l'attention des sergents de ville qui surveillaient le défilé.
Leur chef s'approcha d'elle et lui dit que si elle avait une déclaration à faire, il allait l'introduire dans le bureau du greffier.
Elle hésita une seconde, car il lui en coûtait d'abandonner ce malheureux corps aux fossoyeurs des hôpitaux, mais ces mots effrayants : gare à ta fille ! vibraient encore à son oieille.
Et, au lieu de répondre : oui, j'ai reconnu cette femme, elle balbutia une explication assez plausible dont le brigadier se contenta. Elle lui dit que ce lugubre spectacle l'avait bouleversée, qu'elle
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s'était arrêtée un instant pour se remettre, et elle se b&ta de sortir.
Elle étouffait dans cette salle qui sentait la mort ;
et il lui tardait de respirer librement au grand air.
Il lui tardait aussi de réfléchir à la situation nou-
I velle que lui signifiait cet avis mystérieusement jeté, et elle ne songea d'abord qu'à se tirer de la
I foule qui grouillait devant la Morgue.
La promenade où elle avait erré avant d'entrer était séparée des passants par une grille. Elle alla s'asseoir sur un bano, tout au fond de ce square
I abandonné.
— L'assassin sait que j'ai une fille, se disait-elle en frémissant de terreur. Il ne le savait pas quand il m'a surprise chez Valentine, car cette nuit-là, c'était moi seule qu'il menaçait. Il ajoutait bien que, si je le dénonçais, il s'en prendrait aussi à tous ceux qui me sont chers, mais il ne les désignait pas. Et maintenant, c'est sur elle qu'il veut se venger I,.. gare à ta fille! m'a soufflé cette voix qui n'était pas la sienne, j'ensuis sûre... je l'aurais reconnue. .. c'était la voix d'un scélérat comme lui, qui est à ses ordres, et qu'il a chargé de m'espionner... il a su qui j'étais... il me l'avait dit, qu'il le saurait, et il ne se vantait pas, puisqu'en
f trois jours, il a découvert le secret que je cache depuis vingt ans âmes meilleurs amis.,. Qui donc le lui a livré?,.. Gudule?... Non, Gudule se ferait tuer plutôt que de me trahir... Aurait-il trouvé la maison où vit Thérèse?... C'est impossible... la maison est trop bien cachée et Gudule veille... Si un
homme s*y était présenté, ou si seulement on Tavait vu rôder aux environs, Gudule m'aurait prévenue. Mais Je ne resterai pas dans, cette incertitude, conclut madame de Lorris. Il y a deux jours que je n'ai embrassé ma fille... je veux la voir.
Elle allait se lever et courir là où était cette enfant qu'elle adorait. Une pensée la retint.
— Il n'est peut-être pas loin, cet infâme agent de l'assassin. Il me regarde, il m'observe. Il s'attacherait à mes pas et je ne m'apercevrais pas qu'il me suit... tout à l'heure, il a bien trouvé le moyen de me parler sans se montrer... Non, je n'irai pas, car si j'y allais, je lui apprendrais un chemin que peut-être, il ne connaît pas encore... je vais rentrer chez moi... il y est déjà venu sans doute... peu m'importe qu'il y revienne.
Elle resta et elle retomba dans les conjectures.
— Jusqu'où va donc la puissance de cet homme? se demandait-elle. Il a aposté son complice tout exprès pour me défendre de déclarer que j'avais reconnu sa victime. Il pouvait supposer que je lirais les journaux, et qu'après les avoir lus, la curiosité me pousserait à visiter la Morgue. Mais comment a-t-il pu prévoir que je reconnaîtrais la malheureuse qu'il a tuée? Et que lui importait que je la reconnusse?... Il devait croire que la crainte qu'il m'inspire m'empêcherait de le dénoncer. Tiendrait-il donc à cette femme par des liens tels que, si je la nommais, si je disais d'où elle vient et ce qu'elle a été, on soupçonnerait qu'un crime a été
commis, et les soupçons se porteraient sur lui?
Tout cela était possible, mais les problèmes que se posait Jeanne de Lorris n'étaient pas de ceux qu'on résout au premier examen.
Elle comprit qu'il y faudrait du temps, de la patience, beaucoup de sagacité et par-dessus tout une extrême prudence, car une démarche précipitée pouvait lui coûter cher.
Elle ne renonçait pas à agir-plus tard, mais elle sentait que, pour le moment, il fallait obéir aux injonctions du meurtrier, sous peine d'exposer sa &Ile à des malheurs qu'elle n'osait pas même prévoir.
11 n'avait pas dit comment il se vengerait et il était très capable d'inventer des rafGLuements odieux. En ce genre, il avait fait ses preuves. Il ne se contenterait peut-être pas de tuer Thérèse. Il pouvait l'enlever, et madame de Lorris ne songeait pas sans frémir à ce qu'il ferait d'elle, si Jamais elle tombait entre ses mains.
Mais le moment approchait où Jeanne de Lorris allait atteindre le but qu'elle poursuivait, depuis qu'elle était mère. Elle allait changer d'existence, effacer, par une vie nouvelle, un passé honteux. Elle allait quitter Paris et ne plus penser qu'à marier Thérèse à un honnête homme.
Tout était prêt; elle avait pris ses mesures et ses précautions. Encore quelques mois, quelques semaines, peut-être, et ce rêve de bonheur allait se réaliser.
Et alors, elle n'aurait plus rien à redouter. Thérèse aurait un défenseur.
-r- J'attendrai, murmura-t-elle. Dieu me pardonnera de me taire, car je ne me tairai pas toujours. Et si celle que je n'ai pas pu sauver vivait encore, elle ne me demanderait pas de sacrifier, pour la protéger, la sûreté d'une enfant qu'elle a aimée.
Elle cherchait à se rassurer, et elle n'y réussissait qu'à demi ; mais bientôt ses idées prirent un autre cours.
Elle se souvint de Valentine, et elle s'étonna de n'avoir rien reçu d'elle, pas une visite, pas même une lettre, après un événement dont elle avait dû être informée lapremière.
Comment cette Rodin, si experte en intrigues, ne s'était-elle pas avisée de demander à son ancienne cliente ce qu'elle avait vu lorsqu'elle était restée seule dans la chambre obscure? Et comment n'avait-elle pas songé à lui raconter ce qui s'était passé le lendemain matin, dans la chambre du crime, ce que ses domestiques pensaient de cette mort étrange, ce qu'en pensait le commissaire de police et quelles mesures il avait prises ?
Madame de Lorris ne pouvait que savoir gré h Valentine de ne pas l'avoir mêlée à une vilaine affaire, mais elle trouvait singulier et presque inquiétant ce silence absolu.
Il lui passa même par l'esprit que Valentine faisait peut--étre cause commune avec les policiers qui avaient dû ouvrir une enquête sur sa locataire.
Valentine exerçait une profession qui l'obligeait à ménager ces gens-là et pour qu'ils la tolé-
rassent, elle était tenue de les servir, dans de certaines occasions.
— Il faut h tout prix que je sache où elle en est, se disait Jeanne. Je ne veux pas aller chez elle et je ne tiens pas à la recevoir chez moi. Mais Je puis lui écrire pour lui donner rendez-vous quelque part... sur un des boulevards extérieurs, par exemple... Je suis sûre de n'y rencontrer personne qui me connaisse... et comme Je ne signerai pas ma lettre, Je ne me compromettrai pas.
EUe avait assez réfléchi, et elle ne pouvait pas rester indéfiniment sur le banc où elle était assise. Elle quitta la place, et elle s'achemina vers la porte du square. Elle venait de la fhinchir, et elle longeait extérieurement la grille, lorsqu'elle se trouva tout à coup nez à nez avec la Rodin, qui venait en sens inverse et qui lui dit de but en blanc :
— Je t'y prends. Tu as lu les journaux et tu as voulu la revoir. Mais puisque je te rencontre, tu m'accorderas bien un quart d'heure. Ce ne sera pas trop) car J'en ai long à te conter.
Ce début rassura tout d'abord madame de Lorris.
Évidemment, si Yalentine avait su ou seulement soupçonné ce que Jeanne avait vu, elle n'aurait pas pris ce ton dégagé pour lui parler de l'affaire delà rue de Ponthieu.
— J'en ai long à te conter, reprit la Rodin, et aussi longé te demander; car J'ai eu la discrétion de ne pas me présenter à ton hôtel, quoique l'en eusse bien envie. Mais puisque je te tiens, je ne te i&che plus. Nous allons causer à fond.
— Pas ici, dit vivement madame de Lorris.
— Pourquoi? nous serions très bien sous ces arbres... Ah I je comprends... tu crains qu'un de tes anciens amis ou une de mes clientes ne t'aperçoive en ma peu respectable compagnie, et tu n'as pas tort, car la Morgue est très courue en ce moment par la gomme et la bicherie. C'est le sport h la mode. Et je ne t'en veux pas d'éviter de t'afflcher avec moi, puisque tu es décidée à te retirer, après fortune faite. Ça pourrait nuire à l'avenir bourgeois que tu rêves. Il faut pourtant que je te parle. Gomment es-tu venue ici ? Pas dans ton coupé, je suppose?
— J'ai pris un fiacre, et, au bout du pont Notre- Dame, je l'ai renvoyé pour suivre le quai à pied.
— Alors, j'ai été bien inspirée de garder mon sapin. Il m'attend au coin de la rue du Cloître. Je le vois d'ici. J'ai une proposition à te faire. Mais je voudrais d'abord savoir s'il n'y a rien de nouveau dans cette boîte à Machabées, dit Yalentine qui ne se piquait pas de parler un langage académique. A-t-on reconnu le cadavre ?
— Non, je ne crois pas, balbutia madame de Lorris. Si on l'avait reconnu, il ne serait plus exposé et il est là... je l'ai vu.
— Ça suffit. Moi aussi, je l'ai vu et je ne tiens pas à le revoir. Si tu n'as pas peur de traverser Paris avec moi dans une voiture fermée, je vais te reconduire jusqu'à la place de l'Étoile. C'est à deux pas de ton hôtel. Tu descendras là et nous aurons tout le temps de causer en route. Je t'en-
BOUCHE COUSUE Gl
gage à profiter de Toccasion. Ça te compromettra moins que de me recevoir chez toi.
Jeanne de Lorris ne demandait pas mieux, mais elle pensait encore au sinistre donneur d*avis qui avait disparu si adroitement et qui se tenait peutêtre caché quelque part.
Elle regardait de tous les côtés et elle n'apercevait ni le petit vieillard barbu, ni Thomme à la casquette de soie qui se trouvaient derrière elle au moment où une voix Tavait menacée.
— Eh bien ? demanda Valentine. Est-ce que tu songes à Voffrir une seconde tournée dans Tintérieur de ce monument ?
— Ohl non. J'ai failli m'évanouir à la première.
— Alors, qu'attends-tu ?
— Rien. Marche devant. Je te suivrai.
— Et tu feras bien, car j'aperçois là-bas le museau rose et les cheveux ébouriffés de Martine Ferrette. Elle a de bons yeux, la coquine, et elle te reconnat- Irait à travers ta voilette. Je t'ai bien reconnue, moi... Filons au pas accéléré.
Ainsi fit la Rodin qui n'était jamais embarrassée dans les cas difficiles. Madame de Lorris régla ses mouvements sur ceux de cette habile personne ; et elles atteignirent sans incident le fiacre qui allait les abriter contre. l'indiscrétion des passants.
Valentine y monta la dernière, après avoir donné ses ordres au cocher, et s'empressa de baisser les stores.
— Enfin I s'écria-t-elle, nous voilà dans un confessionnal roulant, où personne ne peut nous en-
tendre. Nous allons vider notre sac. A toi de commencer, chère amie. Narre-moi, par le menu, tout ce que tu as vu par les trous dont je t*ai enseigné Tusage.
Jeanne de Lorris tressaillit. Bile aurait dû s'attendre à cette invitation aux confidences, et cependant, faute de la prévoir, elle n'avait pas préparé son récit.
Mais elle n'hésita pas. Il fallait mentir ou livrer à la Rodin le terrible secret qu'elle avait juré de garder. Elle trouva un biais, qui consistait à ne dire qu'une partie de la vérité.
— J'ai vu fort peu de chose, répondit-elle. La femme était assise tout près de la cloison et elle me tournait le dos. Un instant après, elle s'est levée et elle est allée s'étendre sur le lit, sans me montrer sa figure. J'espérais qu'elle changerait de position, mais elle s'est endormie. ..
— C'était la première fois que ça lui arrivait... et ça ne lui a pas réussi. Tu n'as pas essayé de la réveiller?
— Je n'ai pas osé. Et, comme je ne me souciais pas de rester toute la nuit en observation, je suis partie.
— A quelle heure donc ?
— Je n'en sais trop rien. J'ai attendu & peu près vingt minutes.
•— Oh I davantage. Justine m'a dit qu'elle nô t'avait pas vue sortir et elle n'est descendue au re«-dechaussée qu'à minuit. Mais je comprends que tu n'aies pas regardé ta montre. Alors, tu es rentrée
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chez toi sans savoir à quoi t'en tenir sur cette femme ? tu as dû être bien étonnée en lisant les journaux, hier matin. Car je suppose que tu as deviné sans peine qu'il s'agissait d elle et de moi, et je ne m'étonne pas que tu aies risqué Texcursion à la Morgue. Mais, maintenant, tu es fixée, puisque tu viens de l'examiner tout h ton aise... Est-ce l'Anglaise que tu cherchais?
— Je... je ne crois pas.
— Gomment I tu ne crois pas I Tu ne Tas donc pas regardée ?
— Si... mais j'étais tellement émue... Il y avait là des cadavres de noyés... C'est un spectacle épouvantable... J'ai passé très vite. Cependant, je suis à peu près sûre que ce n'est pas elle... Du reste^ je ne tiens pas à acquérir une certititde... L'aventure de ma jeunesse où une Anglaise a joué un rôle est assez insignifiante. C'était pure curiosité de ma part... et j'en resterai là.
— J'ai donc eu raison de ne pas confier au commissaire qu'une de mes amies avait cru reconnaître au Cirque cette étrangère anonyme et qu'elle pourrait peut-être fournir des renseignements sur elle. /
— Cent fois raison, car je ne sais rien... je m'étais trompée... et il me serait extrêmement désagréable d'être interrogée.
— Je le pense bien et tu me rendras cette justice que je me suis arrangée pour te mettre en dehors de rafhire. Ce n'était pas trop facile, car ma femme de chambre t'avait reçue et elle aurait pu
parler. Mais je lui ai fait la leçon et, d'ailleurs, c'est une brave fille et une fille intelligente. 11 n'a pas été question de toi et il n'en sera pas question, je te le promets, quoique les gens de la police remuent ciel et terre pour savoir ce que c'était que ma locataire. J'ai été forcée de dire comment la location s'était faite, car ces messieurs ne badinent pas, et si j'avais tergiversé, il aurait pu m'en cuire... Si jeté disais qu'ils ont cru d'abord à un assassinat?
— Un assassinat I répéta madame de Lorris, en se détournant pour cacher sa pâleur.
— Parfaitement, ma chère. Dame! c'est leur état de flairer des crimes partout. Mais, puisque nous y sommes, voici le moment de te servir le récit des désagréments que in'a procurés cette morte subite. Et je ne suis pas au bout de mes peines. Ah ! si j'avais pu me douter que cette jeune femme claquerait chez moi, je te prie de croire, qu'elle n'y aurait jamais mis les pieds. Pour trois malheureux billets de mille que j'ai empochés, j'ai failli être arrêtée. Mais on ne m'y reprendra plus à louer mes appartements à des messieurs qui gardent l'incognito.
— Enfin que s'est-il passé... après mon départ? balbutia madame de Lorris, de plus en plus troublée.
— Pendant la nuit, rien... ou du moins, je n'ai rien su. La partie était superbe. On a joué jusqu'à cinq heures et je suis allée me coucher tranquillement. A midi, je dormais encore, quand Justine est entrée tout effarée pour m'apprendre que la fille
qui fait les chambres de mes locataires du pavillon venait de trouver une femme morte dans Tappartement du second. Tu penses si j'ai été saisie ! mais je n'ai pas perdu la tôte. J'y ai couru ; J'ai vu que ce n'était que trop vrai; J'ai défendu qu'on touchât au corps et j'ai envoyé chercher le commissaire. Il est arrivé dare dare et c'est alors que j'ai passé un mauvais quart d'heure. Les interrogations pleuyaient comme grôle, et il n'a pas pris de gants pour me donner mon paquet... maison mal famée... Infraction au règlement qui régit les logements garnis... et patati, et patata !... heureusement, je suis bon cheval de trompette... le bruit ne m'effarouche pas... et puis, on a des amis... et quelques-uns des miens ont le bras long... ils me soutiendraient si on' me tracassait par trop.
Ce flux de paroles incohérentes menaçait de ne pas s'arrêter et Jeanne de Lorris n'y trouvait pas son compte. Les tribulations subies par la Rodin ne l'intéressaient guère, et il lui tardait de connaître la suite de l'histoire, de savoir à quelle cause on attribuait la mort, ce qu'on disait du lit et ce qu'il adviendrait de cette affreuse machine à étouffer.
— Mais, demanda-t-elle, timidement, dans ce que tu me racontes, il ne me parait pas qu'on ait accusé quelqu'un?
— Attends un peu ; je n'ai pas fini. Cet excellent commissaire a, au contraire, accusé tout le monde, et j'ai vu le moment où moi, Justine, mon portier et mes domestiques, nous allions prendre le chemin du dépôt de la préfecture. Mais les médecins
sont arrivés: ils ont examiné, tripoté, disserté... et finalement déclaré que la femme avait été tuée par une attaque d^apoplexie.
Madame de Lorris respira. Elle ne craignait plus d'être mise en cause.
— Et ils ne se sont pas trompés, reprit la Rodin, car elle avait la figure violette comme un de mes clients qui mourut chex moi, il y a une dizaine d'années... un vieux qui avait voulu faire le jeune homme... mais ce n'était pas sur un litliOuis XIII,.. Et à propos de ce meuble de style, je te dirai que je ne le garderai pas... C'est béte comme tout, mais je ne pourrais plus le revoir, sans penser h cette pauvre diablesse qui s'y est endormie pour ne plus se réveiller... J'enverrai le bibelot à l'Hôtel des Ventes.
La Rodin ne se doutait pas qu'en annonçant Tintention de se défaire du lit h baldaquin, elle ravivait cruellement les inquiétudes de madame de Lorris.
Gomment fonctionnait le mécanisme meurtrier?
Etait-il caché dans le bois de ce lit monumental ou dans la cloison derrière laquelle se tenait l'assassin? Obéissait-il à. une pression extérieure, ou bien se mettait-il en mouvement aussitôt que le poids de la personne qui . se couchait pesait sur un ressort invisible ?
Jeanne de Lorris n'en savait rien, mais elle comprenait que le truc serait infailliblement découvert, quoi qu'il en fût. Si ce truc infernal était dans l'appartement, il apparaîtrait au moment où on dépla-
cerait le lit ; ^;il était dans le corps môme du lit, Tacquéreur de cet abominable meuble n'aurait qu'à s'y étendre pour s'apercevoir qu'on l'avait fabriqué tout exprès pour étouffer les gens.
Pour peu qull eût le sommeil dur, son acquisition lui coûterait la vie , et, si le lit restait chez Valentine, il pouvait en arriver autant au premier locataire qui occuperait la chambre.
Jeanne se trouvait donc tout à. coup en face d'un cas de conscience des plus épineux.
Devait-elle, en se taisant, laisser s'accomplir des malheurs qu'elle pouvait empêcher en avertissant la Rodin ?
Dans la situation où la plaçait une fatale imprudence, le silence était presque un crime.
Mais comment parler sans raconter à la Rodin ce qu'elle avait vu? Elle ne pouvait pas se fiera la discrétion d'une femme qui n'était pas aussi intéressée qu'elle à. garder le secret. Elle ne pouvait même pas lui demander de se taire, sans lui dire pourquoi, sans lui révéler l'existence de cette enfant qu'elle élevait loin des impures.
Il aurait fallu faire une confession complète, et mettre le repos de sa fille à la merci des bavardages d'une créature tarée.
Ce sacrifice était au-dessus de ses forces.
Et elle n'avait pas le temps de délibérer, car elle espérait bien que ce téte-à-tète avec Valentine ne se renouvellerait pas, et le voyage s'avançait. Le fiacre avait suivi les quais et il entrait dans l'avenue des Champs-Elysées.
Jeanne essaya de tourner la difficulté.
— Je conçois qull te répugne de conserver ce lit, dit-elle ; mais je pensais qu'il ne t'appartenait pas. N'a-t-il pas été acheté par cet honune que l'étrangère attendait tous les soirs?
— Oui, mais il a été convenu avec lui que je garderais le mobilier quand la location aurait pris fin, répliqua Yalentine. Et d'ailleurs je ne crois pas qu'il s'avise de le réclamer.
— Mais... il reparaîtra...
— Jamais. Je t'en réponds. Vois-tu, ma chère, il y a du louche dans son cas. Un monsieur qui se met en frais pour recevoir une femme et qui ne se montre plus, ça n'est pas naturel. Et, entre nous, je ne m'étonne pas que le commissaire ait cru d'abord à un crime. Moi-même, dans le premier moment, j'ai été tentée d'y croire. C'est le rapport des médecins qui m'a fait changer d'opinion. Du reste, il ne m'est pas prouvé que la police a abandonné l'affaire. Mon portier a vu, hier, deux vilains bonshommes rôder autour de la maison. Je parierais que ce sont des agents de la sûreté et qu'ils guettent le monsieur en question. La preuve, c'est qu'on m'a demandé son signalement. Mais ils ne le pinceront pas, car il a dû lire les journaux... il sait que la dame qu'il faisait poser depuis trois semaines est partie subitement pour l'autre monde, et il se gardera bien de revenir chez moi.
C'était aussi l'avis de Jeanne, qui ne souhaitait pas du tout qu'on le prît, car elle en était arrivée, malgré elle et par la force des choses, pour ainsi
dire, à désirer que ce meurtre rest&t impuni.
— Oui, murmura-t-elle, sa conduite est inexplicable, mais... ne m'as-tu pas raconté que tu n*as pas traité directement avec lui... il t'a envoyé, Je crois, son intendant.
— Oh ! c'est une idée que J'ai eue, parce que rindividu qui s'est présenté n'avait pas la mine d'un gentleman, mais il y a des millionnaires, et même des seigneurs qui manquent complètement de chic.
— Comment est-il? demanda Jeanne, de l'air le plus indifférent qu'elle put prendre.
— Gomme tout le monde; ni beau, ni laid; ni grand, ni petit ; ni vieux, ni jeune. La seule chose quej'ai remarquée, c'est qu'il n'a pas un poil de barbe.
Madame de Lorris se disait : Ce n'est pas lui qui m'a parlé h la Morgue. .
— Après tout, reprit-elle, peu t'importe ce qu'il est, pourvu qu'il ne te tourmente plus.
— Je l'espère bien s'écria la Rodin. J'ai assez d'ennuis comme ça, car Dieu sait quand Je retrouverai des locataires. L'histoire a fait un tapage énorme et mon pavillon de droite est à l'index. Mes pratiques sont superstitieuses. Elles n'y donneront plus de rendez-vous... sans compter que Je vais être obligée de suspendre les sér.nces de la roulette. On a l'œil sur vous, m'a dit sévèrement le commissaire... et son œil me rappelle, que J'ai oublié de t'en apprendre une bien bonne. Figure-toi qu'il a découvert les trous percés dans la cloison et
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qu'il m'a demandé à quoi ils servaient. J'ai avoué et j'ai reçu une de ces admonestations qui comptent dans la vie d'une femme... Ahl si tu avais entendu le sermon, ce que tu aurais Fil... J'ai dû promettre à ce vertueux magistrat de tout boucher.
Jeanne de Lorris n'avait pas la moindre envie de rire. Ces détails la mettaient sur les épines et ce fut bien pis lorsque la Rodin ajouta :
— Mais j'y pense... comment diable asrtu fait pour voir la dame se coucher ? Nous avons trouvé une serviette attachée à la tenture avec des épingles, juste devant les deux trous. Elle seule a pu prendre cette précaution. Elle se sera aperçue que le mur avait des yeux, et elle tenait à i^e pas ôtre espionnée... mais il est clair qu'elle a piqué la serviette avant de monter sur le lit.
— Elle s'est sans doute levée après mon départ, balbutia madame de Lorris qui savait bien que non et pour cause.
Elle se souvenait que l'assassin l'avait l&chée un instant et qu'il était entré dans la chambre à coucher, et elle se disait que c'était lui qui avait masqué les ouvertures pour se protéger contre les regards indiscrets des habitués de la maison.
— Eh! bien, si ell^ s'est levée, s'écria la Rodin, elle aurait dû s'en aller mourir ailleurs. Je n'en serais pas où j'en suis... Du reste, j'ai remis les choses en état, avant l'apparition du commissaire, de sorte qu'il ne m'a pas demandé de lui expliquer cette fermeture pudique. Mais, en vérité, ils ne
sont pas forts tes policiers. Quand Je pense que celui-là n*a su découvrir ni le nom, ni le domicile d'une femme qu'on rencontrait tous les soirs au Cirque, depuis quinze jours. Elle ne logeait pourtant pas dans la rue, Je suppose... et elle devait connaître quelqu'un |i Paris. Il faut dire aussi que jenelesàipasaidés.
— Ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'on n'ait trouvé sur elle aucun papier... pas une lettre, pas une carte de visite. 4.
—On aurait trouvé mieux si J'avais voulu.
— Quoi donc ?
— Ah! Voilà I... Je te le dirais bien» si J'étais sûre que {u ti'en parleras à personne.
— Pour en parler) Je serais obligée d'avouer que jet'aiviié...
— Et maintenant <tue tu te ranges^ tu aimes autant qii'oh ignore tes relations avec une vieille amie au bon temps. C'est Juste. Ton intérêt me répond de ta discrétion. Je puis donc te confier que Justine, qui est une fine mouche, et qui a vu la morte avant qu'on ne m'appelât, a trouvé sUr elle un petit objet qu'elle m'a apporté... un portrait encadré dans un médaillon.
^El ce portrait.*, tu l'as gardé?
— Ma foi! oui. Je détesté les mouchards et je ne tenais pas du tout à leur être agréable^ J'ai peutr Être eu tort, car s'il leur prenait la fantaisie de pousser les recherches plus loin... je porte le médaillon sur moi, et j'espère qu'ils ne s'aviseront pas de me fouiller... mais c'est égal, il me gêne, et un
de ces matins, pour m'en débarrasser, jlrai le jeter dans la Seine.
— Tu ne feras pas cela, dit vivement madame de Lorris. Songe donc qu'on découvrira peut-être plus tard la famille de cette pauvre femme... Ses parents seront heureux de rentrer en possession d'un objet qui lui appartenait, et ils te sauront gré de le leur remettre.
— Je me moque de ses parents et je n'ai que faire de leur reconnaissance. Le portrait doit être celui de sa fille ou de sa petite-fille, car elle était d*ftge à être grand'mère. On ne me le réclamera pas, puisque personne ne sait que je le possède... Personne, excepté Justine... et Justine est discrète comme les muets du sérail. Je ne tiens pas h en tirer parti, et il pourrait me compromettre. C'est décidé ; il ira au fond de l'eau et il y restera jusqu'à ce qu'on le repêche... à moins que tu ne veuilles te charger de le mettre en lieu sûr, conclut en souriant la Rodin.
— Pourquoi pas? dit Jeanne d'un ton dégagé. La police ne viendra pas le chercher chez moi, puisque tu as eu Tattention de ne pas parler de moi. Et je ne serais pas f&chée de garder un souvenir matériel de cette triste aventure. Si jamais j'étais tentée de commettre une nouvelle imprudence je n'aurais qu'à regarder cette relique. ..
— EtçasufQraitpour t'empêcherde faire des sottises. Alors, prends-la, chère amie, car pour jouer avec succès les honnêtes bourgeoises, la prudence est de rigueur. Ah I j'ai oublié de te dire que le
médaillon est entouré de diamants, ajouta Yalen-
tine en tirant l'objet d'une des poches de sa jupe. Jeanne p&lit. Du premier coup d'œil, elle avait
reconnu l'enfant que représentait ce portrait. C'était une adorable tète de fillette, couronnée de
cheveux blonds et illuminée par de grands yeux
bleus.
L'enfant ne ressemblait pas du tout & Jeanne de
liorris gui était une brune accentuée, mais les
mères ne se trompent jamais.
Ce portrait, c'était celui de Thérèse, & l'âge de
quatre ans, de Thérèse gui en avait maintenant dix-neuf, et qui ne se serait probablement pas reconnue elle-même en le voyant, car elle avait beaucoup changé depuis sa prqpiëre enfance.
Jeanne l'avait aperçu dans les mains de la pauvre femme au moment où elle allait monter sur le lit qui devait la tuer, et elle se demandait comment ce médaillon avait échappé aux recherches de l'assassin.
Elle se rappela alors gue l'étrangère, après l'avoir baisé, l'avait caché dans son corsage. Sans doute le Qiisérable, qui devait être pressé de fuir, i^'avait pas songé à la fouiller.
— Avoue que Justine est honnête, dit la Rodin. Elle a cru d'abord que la morte n'était qu'évanouie.. . fille l'a dégrafée pour lui donner de l'air, et elle a trouvé ce bijou... rien ne l'empêchait de le garder, .(t il y avait de quoi la tenter, car les diamants sont superbes... de vrais diamants du Brésil... je m'y connais.
-- G'est précisément parce qu'ils ont une grande valeur que je ne puis pas les accepter ep cadeau, répliqua madame de Lorris» qui ne voulait pas laisser voir combien elle tenait h posséder le portrait. Tu as raison de t'en défaire, mais j'entends te les payer.
— Et moi, j'entends te les offrir, ma belle. Je n'y perdrai rien^ car je ne pourrais ni les vendre, ni les envoyer au clou, sans me compromettre... et si ça ne suffit pas pour calmer tes scrupules, songe aux affaires que nous avons faites ensemble autrefois, et sois convaincue que je serai encore ton obligée. N'as-tu pas contribué à ma fortune ? Faut-ii que je te cite les noms des millionnaires qui venaient à mes bals et à mes parties, rien que pour t'y rencontrer?
— Non, non. C'est inutile. Je n'admets pas que tu me doives quoi que ce soit, mais je conserverai le médaillon, si tu me permets de te rendre les diamants. Je les démonterai moi-même.
— Gomme ça, je veux bien. Après tout, cette stupide aventure m'a ruinée à moitié. Je puis bien me rattraper un peu» et puisque tu m'o&es un moyen de rentrer sans risques dans une partie de mon argent, je me laisse faire. Empoche le portrait avec ses accessoires que tu remettras un de ces jours à Justine. Elle passera chez toi quand tu voudras. C^ n'aura plus d'inconvénients. Tes gens na la connaissent pas. Et je brocanterai les diamants avec le Ut. Seulement, je le ferai démonter à la maison, ce maudit bric h brac. Si je l'envoyais à l'hôtel
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Drouot tel qu'il est, tous les boutiquiers de la rue Pontbieu se mettraient sur leurs portes pour le voir passer.
Madame de Lorris n'éleva pas d'objection. Ce n'était pas le moment. Il lui tardait d'être seule pour embrasser le portrait de sa fille, et d'ailleurs le fiacre débouchait sur la place de l'Étoile. Elle ne se souciait pas d'amener Valentine trop près de son hôtel. Il était donc temps de couper court au tète-àtête.
La Rodin fut h première à dire au cocher de s'arrêter, au coin de l'avenue Marceau. Jeanne descendit. Elle emportait le médaillon et, en vérité, elle ne pouvait que savoir gré h cette ancienne amie de sa discrétion et de ses renseignements.
Elle lui serra la main avant de la quitter et elle voulut bien sourire quand la sceptique Valentine lui dit, en manière d'adieu : '
-- Tu sais, chère amie, que, si tu as besoin de moi, quand tu seras dame patronnesse, chanoinesse et tout ce qui s'ensuit, tu me trouveras toujours. J'aime ça, moi, la vertu, qupique je n'en use pas. Et depuis que j'exerce, j'ai obligé plus d'une femme honnête. Tu prends ]a sentier qui mène au Paradis, c'est parfait* Mais, en ce monde, il ne faut jurer de rien.
Elle parlait encore que madame de Lorris était d^àloiû.
L'hôtel qu'habitait la pécheresse repentie et qu'elle avait acheté cinq ans auparavant sur ses éconcMnies de femme à la mode, se cachait au fond
76 BOUCHE COUSUp
de la villa d'Eylau, une petite avenue qui s'embranche sur la grande et gui ressemble à une de ces cités fleuries qu'on trouve dans les faubourgs de Londres.
Jeanne y arriva, h pied, en quelques minutes et avant d'y entrer, elle n'oublia pas de se retourner plusieurs fois, pour s'assurer que personne ne l'avait suivie.
Aucune figure suspecte ne se montra et elle se hâta de se mettre à l'abri des rencontres fâcheuses en se réfugiant dans son home, comme disent les Anglais, — son chez soi.
Là, elle était entourée de gens dévoués qui la servaient depuis longtemps, car Jeanne de Lorris, en dépit de sa situation irréguliëre, avait toujours tenu à ce que nos voisins d'outre-Manche appellent la respectaiilité.
Ses fournisseurs la vénéraient et ses domestiques la prenaient au sérieux, ce qui n'arrive pas toujours aux demi-mondaines, même les plus lancées.
Depuis trois mois qu'elle était décidée à se retirer de la scène élégante où elle brillait au premier rang, elle avait commencé â restreindre son train, et il ne lui restait qu'un cocher, une cuisinière et une femme de chambre qu'elle ne comptait pas garder après sa retraite définitive. Ils le savaient, et ils ne se consolaient pas d'être forcés de la quitter.
Céleste surtout en séchait sur pied. Céleste, c'était la camériste intime, la confidente de tous les secrets, hors un seul qui n'était connu que de dame Gudule, la brave gouvernante de Thérèse. Céleste
adorait sa maîtresse. Elle se serait jetée au feu pour elle et elle n'avait pas encore pu s'accoutumer à l'idée de la perdre, quoique madame de Lorris lui eût promis de lui assurer une existence très sortable. Céleste regimbait contre le congé dont elle était menacée, et comme elle avait son franc parler, elle ne négligeait aucune occasion de dire ce qu'elle pensait des projets de conversion de madame de Lorris.
Elle n'y manqua pas, ce jour-là, en l'aidant à se déshabiller.
— Madame a bien tort de sortir à pied, commença-t-elle, car si elle se permettait de donner des conseils, elle les donnait toujours en parlant à la troisième personne. La marche fatigue madame... et ce sera bien pis quand madame habitera la campagne... sans compter que la jument se perd à rester des trois jours de suite à l'écurie. Jean ne peut plus la tenir quand il l'attelle.
— Pais-moi grâce de tes réflexions, interrompit sèchement madame de Lorris. Je n'ai plus besoin de toi et je veux être seule. Va-t'en et n'oublie pas que je n'y suis pour personne.
— Madame Ferrette est venue en allant au Bois... elle reviendra chercher madame pour l'emmener dîner.
— Tu lui diras que je ne suis pas rentrée. Laissemoi.
Céleste obéit, bien à contre- cœur, et Jeanne de Lorris put enfin contempler sans témoins le portrait de sa fille.
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C'était une miniature où on reoonnaissait la main d'un habile artiste. Un amateur Taurait payée cher, môme sans la monture qui avait une grosse valeur intrinsèque et un cachet très particulier.
Les diamants, d'une très belle eau, n'étaient pas tous de la même. grosseur. Un joaillier aurait deviné, en les examinant^ qu'ils avaient fait partie d'une parure qu'on avait démontée pour les sertir autour de ce cadre.
Le médaillon était en or massif et de forme carrée ; très lourd, très épais : une vraie boîte, qu'une femme ne pouvait pas porter comme on porte une broche ou un collier.
— C'est elle ! pensait madame de Lorris, c'est lady Cairnesâ qui a fait monter ainsi le portrait de Thérèse... Elle se souvenait dono.ençore d'elle,!... Et pourtant toutes les lettres que je lui ai adressées sont demeurées sans réponse.
J'étais déchue, c'est vrai, et lady Cairness ne pouvait plus entretenir de relations avec une femme galante... Mais Thérèse était la fille de son frère... Thérèse était innocente de me*s fautes... et ce frère, qui avait été mon. premier amant, allait la reconnaître... lui donner son nom..* lorsqu'il est mort, d'une mort mystérieuse.
Sa sœur Alice savait cela quand elle a épousé lord Cairness, et elle avait juré de ne jamais abandonner cette enfant que Georges adorait... Georges Avor, le dernier de sa race. Qu'a-t-elle donc fait pour Thérèse depuis quinze ans ? Elle habitait un ch&teau , au fond de l'Ecosse. Est-ce son mari ffai lui défen-
dait de me répondre?... Peut-être... mais, il y a six mois, j*al appris par hasard qu'elle était veuve... Je voulais lui écrire encore, pour lui annoncer que j'allais changer d'existence et que ma fille, saintement élevée, ignorerait toujours comment J'avais vécu... je n'ai pas osé... et maintenant, Thérèse n'a plus que moi au monde... J'avais rôvé pour elle un rang, un nom illustre en Angleterre et elle portera le mien, elle s'appellera Thérèse Valdieu, Jusqu'au jour où elle se mariera... si je parviens h la marier.
Heureusement, ce nom, qui fut celui d'un brave soldat, Je ne l'ai pas déshonoré, puisque dans le monde où je suis tombée, on ne connaît que Jeanne de Lorris. ^
J'étais encore Jeanne Valdieu quand Gfeorges m'a aimée, murmura-t-elle.
Et les larmes lui vinrent aux yeux.
A ce moment, elle entendit qu'on parlait dans le petit salon qui précédait le cabinet de toilette où elle était restée.
La voix flûtée de Céleste alternait avec une autre voix, très masculine, celle-là, et très bien timbrée ; une voix de commandement.
La fidèle camériste refusait d'introduire un monsieur qui insistait et la discussion s'animait.
Jeanne s'étonnait que ce Msiteur indiscret eût réussi à arriver jusqu'à sa porte.' Elle avait consigné tout le monde, môme Desternay qui l'amusait assez, et d'ordinaire, ses ordres étaient mieux exécutés. Slle posa le précieux médaillon sur sa tabla de toilette et elle se leva pour écouter*
— Les consignes, je connais ça; mais celle-ci n'est pas pour moi, reprit la voix qui, cette fois, fit tressaillir madame de Lorris.,Tu dis que ta mattresse ne m'attend pas. Parbleu I je le sais bien. Elle n'en sera que plus contente de me revoir. Allons^ petite, efface-toi, que je passe.
La porte s'ouvrit; un homme entra, et Jeanne, stupéfaite, s'écria :
— Contran !
— Gontran d'Arbois, lui-même, répondit gaiement le nouveau venu, Gontran d'Arbois, en chair et en os, quoiqu'il ait failli laisser les siens là-bas, le vrai, le seul Gontran.
Et s'adressant à Céleste, ébahie :
— Tu vois, soubrette de mon cœur, qu'on ne me met pas à la porte. Tourne-moi les talons et reviens... quand je te sonnerai.
L'intelligente camériste interrogea des yeux sa maîtresse et comprit la situation. Elle disparut d'autant plus volontiers qu'elle entrevoyait un vague espoir de conserver sa place, grâce à ce retour imprévu. Elle avait deviné que le cavalier qui s'annonçait ainsi ne se présentait pas pour encourager madame de Lorris à quitter la galanterie militante.
C'était un grand garçon, bien planté, bien tourné» maigre et vigoureux, brun comme un Arabe ; la physionomie ouverte, l'air gai et décidé. Un vrai type de soldat.
— Gonunent, c'est toil murmura madame de Lorris, plus émue qu'elle ne voulait le laisser voir.
— A la bonne heure I s'écria Gontran. On se tutoie encore. J*ai cru un instant que tu allais me dire: Monsieur... ou mon lieutenant... car j'étais lieutenant, aux jours heureux où nous nous chérissions... on a fait son chemin, Dieu merci I.,. C'est rudement chic ici... et c'est beau de ne pas oublier les vieux amis quand on a un hôtel avenue d'Eylau.
— J'en ai oublié beaucoup, mais toi... jamais.
— Alors, Jeannette, laisse-moi t'embrasser. Oh I sur les deux joues... en camarade... jusqu'à nouvel ordre.
Elle se laissa faire de bonne grâce et Gontran reprit, en s'asseyant sans façon sur le bord de la table de toilette :
— Tu sais, ma Jeanne ; je tombe ici comme un bœuf dans le magasin d'un faïencier, mais je ne veux pas te gêner. Il a dû passer beaucoup d'eau sous les ponts et beaucoup de messieurs autour du lac du bois de Boulogne, depuis le temps où tu venais me voir à Saint-Germain au quartier des hussards. C'est pourquoi...
^ Enfin, qu'es-tu devenu?... d'où viens-tu?...
— De Gabès, en Tunisie, ma chère. Une fichue garnison, je le déclare. Et je suis devenu commandant. Ça t'étonne, hein? Eh bien I c'est pourtant vrai. J'ai fini par attraper la graine d'épinards et la croix, par-dessus le marché. Moi qui me moquais tant du. gros major, tu te rappelles... il ne me manque plus que du ventre pour lui ressembler tout à fait... Mais le ventre, cane pousse pas en Afrique.
— Tu 68 mince comme autrefois et tu n'as pas
vieilli.
— Merci I J'aurai trente-cinq ans aux prunes et je les porte bien. Ah ! si tu veux parler du cœur... non, de ce côté-là, je ne suis pas changé.
— Tu es bien heureux, dit mélancoliquement Jeanne de Lorris.
— Est-ce que le tien aurait des peines ? demanda Gontran. Conte-les-moi, mignonne. Je te promets que je les calmerai. Tu sais que je suis de première force pour consoler les affligées. Et j'ai tout le temps de te guérir... Six mois de congé, Jeannette... nous allons nous en donner.,. J'ai un arriéré de sagesse à liquider... Jusqu'à mon départ, ce sera fête, sept jours par semaine... J'avais envie, en arrivant, de retenir pour tout mon semestre un cabinet au Café Anglais... Le grand seize... Te rappelles-tu les bonnes parties que nous y aVons faites?... Nous en ferons de meilleures, car j'ai oublié de te dire que j'ai hérité cet hiver de mon oncle du Jura.
— Te voilà riche.
— Pas millionnaire, mais j'ai de quoi mener gaiement l'existence, et même de quoi payer tes dettes, si tu es dans l'embarras.
— Merci, Gontran. Je te reconnais bien là. Mais je n'ai besoin de personne. Je suis arrivée à la grande indépendance : cinquante mille francs de rente.
— Tous mes compliments, chère amie. Ça va me gêner un peu ce que tu m'apprends là, car je n'en
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possède pas autant» et Je ne voudrais pas qu'on me prtt pour ce que Je ne suis pas. L'amour à l'œil^ c'est bon pour les sous-lieutenants. Un officier supérieur doit payer sa stalle au théâtre. Mais tu me permettras bien de te défrayer pendant mon séjour à Paris.
— Tu seras toujours le môme, dit Jeanne en souriant.
— Alors, c'est dit. Tu acceptes ?
— Impossible, mon ami. Je renonce à la Yie joyeuse. Je vais me retirer en province.
— Quelle bonne blague l
— C'est très sérieux. Mes chevaux sont vendus et mon hôtel est en vente.
•— Bon I je devine. Tu rêves le mariage et tu te figures que tu vas trouver un gentilhomme rural qui fera ton bonheur. Es-tu béte ! Tu n'y tiendrais pas un an, à ce bonheur-là.
~ J'en suis persuadée. Aussi, je ne songe pas & me marier.
— Et tu lâches tes amis pour rien... pour le plaisir de t'emboargeoiser... Allons donc! avoue-moi plutôt que tu as du chagrin... un gros chagrin...
'— A quoi bon ? Tu n'y pourrais rien, mon pauvre Gontran.
— Non, si tu t'es toquée d'un homme qui ne t'aime pas, je ne me charge pas de traiter ces maladieS'là. Mais ça ne fait rien. Dis toujours... et quand je saurai de quoi il retourne, nous verrons.
Jeanne baissa la tête sans répondre. Elle était
presque tentée de dire la vérité à ce brave garçon qui avait tant de droits k sa confiance. Depuis que sa première faute l'avait jetée dans le monde où les femmes sans préjugés font fortune en s'amusant, Contran d'Arbois était le seul de ses amants qu'elle eût vraiment aimé. Ils s'étaient connus à une époque où ils étaient tous les deux jeunes et ardents au plaisir. Elle avait songé un instant à l'épouser et il n'aurait pas reculé, car il était fou d'elle. Mais il aurait fallu lui apprendre qu'elle *avait une fille, lui demander de reconnaître l'enfant d'un autre homme. Elle n'avait pas osé et leur liaison avait fini, comme finissent les aventures de jeunesse. Gontran qui se ruinait pour elle était passé, par ordre supérieur, dans un régiment de chasseurs d'Afrique, sans avoir jamais su le grand secret de Texistence de Thérèse, et madame de Lorris, sa maîtresse adorée, l'avait remplacé par des amants sérieux. Mais elle était heureuse de le revoir ; il lui rappelait le meilleur temps de sa vie et son cœur avait battu plus vite quand la longue moustache de Gontran avait effleuré ses lèvres.
Cependant, elle sentait bien qu'il était trop tard pour recommencer le passé et surtout pour lui avouer ce qu'elle lui avait caché autrefois, en pleine 'Crise amoureuse.
-- Ma parole d'honneur, Jeannette, on dirait que tu pleures, s'écria-t-il en se levant vivement. C'est donc bien grave ?
— Ne me demande rien, mon ami, murmura madame de Lorris. J'ai, pour me taire, des raisons.,.
— Que tu ne veux pas m'expliquer. N'en parlons plus, chère amie. Je serai avec toi ce qu'il te plaira que je sois et je ne te questionnerai plus... h une condition.
— Laquelle ?
— A. condition que tu viendras dîner avec moi ce soir. J'arrive d'un pays où on ne mange que du couscoussou et où on ne boit que des vins fabriqués à Cette... Sans compter qu'en fait de femmes, je n'ai vu depuis un an que des négresses tatouées et des cantiniëres à trois chevrons. J'ai soif de Champagne-Glicquot et je ne prendrais aucun plaisir à en goûter sans toi...
Hum ! Tu me fais l'effet de manquer d'enthousiasme. Voyons, ma petite Jeanne, sois bonne fille. Songe que je suis débarqué à Paris ce matin et que ma première visite a été pour toi... tu passes avant le ministre de la guerre... et j'ai eu assez de peine à découvrir ton nouveau domicile. Je t'avais laissée me de Rome, au quatrième, sur le devant, et tu as déménagé trois fois avant de passer propriétaire. Tant d'ardeur et de persévérance pour aboutir à dîner tout seul... Non, tu ne le voudrais pas... je serais capable* de me griser pour me consoler.
— Je... Je ne suis pas libre, mon ami, balbutia madame de Lorris.
Elle se défiait des entraînements d'un dîner en têle-à-tête et, de plus, elle tenait à aller voir sa fille le plus tôt possible.
— Ah I très bien, je comprends, dit Gontran, tu attends ton monsieur. C'est assez naturel... tu ne
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pouvais pas deviner que j'allais tomber chez toi aujourd'hui comme un obus.
-* Je n'attends personne et je n'ai personne, mais...
— Est-ce ton seigneur et maître qui t'a donné ce médaillon ? interrompit le commandant qui venait d'apercevoir le bijou que Jeanne avait posé sur la table de toilette où il s'était assis. Diable 1 il fait bien les choses : les brillants sont superbes.
Et il prit l'objet pour l'examiner de plus près.
— Tiens 1 s'écria-t-ll, c'est un portrait... le portrait d'un joli bébé, ma foi I... à qui est-elle cette charmante fillette?... ni à lui, ni à toi, je sup-> pose.
— Gontranl... je t'en prie... rends-moi ce médaillon, dit Jeanne sans songer à cacher son émotion.
La brusque entrée de son ancien amant lui avait fait oublier un instant que le portrait de Thérèse était là, à portée de la main de Gontran, et elle se repentait de l'y avoir laissé.
— Ne crains rien, dit-il gaiement, je n'ai pas le projet de l'emporter... Nous ne sommes pas en Tunisie, et je ne suis pas venu chez loi pour exécuter une razzia. Permets-moi seulement de le regarder. Elle est ravissante cette petite flUe... elle est blonde comme les blés et pourtant elle a quelque chose de toi. Je voudrais être son père. Il est probable qu'elle perdrait au change, car le vrai doit être plus calé que moi. Il l'a encadrée de diamants. Et le Cadre en or massif vaut au moins vingt-cinq
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louis. On dirait un reliquaire. Oh I oh I mais o*en est un... ça s'ouvre.
A force de retourner le médaillon entre ses doigts, ilavait» sans le savoir, touché un ressort, caché dans la monture, et le couvercle s'était levé.
Jeanne, éperdue d'étonnement, s'avança pour ^oir.
— De plus en plus fort ! s'écria Gontran. Il y à un papier dedans. C'est une vraie boîte à surprises que cette machine -là. Dis donc. Jeannette, ce n'est pas un billet doux, je suppose, que ce papier jauni. Veux-tu que nous le lisions à nous deux?
— Non... non... je le lirai seule, murmura madame de Lorris en tendant la main ; une main qui tremblait visiblement.
— Comme tu es émue I dit le commandant. Il y a donc là des secrets bien terribles que tu te défies du plus dévoué de tes amis passés, présents et futurs ! Tu as tort, Jeanne. Je ne sais pas de quoi il s'agit, mais, quel que soit le cas, je suis sûr que je te donnerais un bon conseil.
Écoute-moi, ma chère Jeanne. Tu semblés croire que je veux m 'imposer et forcer ta confiance. Tu devrais mieux me connaître. Et je demande àm'expliquer.
J'avais gardé de notre liaison un si doux souvenir que j'aurais été ravi de renouer avec toi. Tu ne le désires pas. C'est fort bien. Nous en resterons là. Mais je vois que tu traverses une crise douloureuse... ne nie pas... ton émotion t'a trahie. Ëh
bien 1 je ne serais pas Gontran, le Gontran qui t'a aimée et qui t'aime encore, si je ne t'offrais pas de te soutenir dans tes épreuves. Tes ennemis, si tu en as, sont mes ennemis. Ne refuse pas mon appui et laisse-moi te défendre envers et contre tous. J'ai bonne tète et bon bras, tu le sais.
Cette protestation émue alla droit au cœur de Jeanne de Lorris. Où aurait-elle pu trouver un protecteur aussi dévoué, aussi brave que ce généreux soldat ? Et pourquoi lui aurait-elle caché maintenant qu'elle avait une fille? Il n'était plus son amant, et il était plus que jamais son ami. Et elle se disait : nous ne serons pas trop de deux pour veiller sur Thérèse.
— Lis, répondit-elle dans un élan qu'elle ne chercha point à contenir, lis, je n'ai pas de secrets pour toi.
— • Vrai ? bien vrai ? Eh bien ! je te jure que tu ne regretteras pas de m'avoir mis au courant de tes affaires intimes. Tu disposeras de moi comme il te plaira, et je te servirai vigoureusement.
Pour commencer, puisque tu le permets, je vais voir ce que chante cet écrit mystérieux.
Gontran déplia le papier qu'il avait extrait du médaillon.
— Tiens! s'écria-t-il après y avoir donné un premier coup d'œil; c'est drôle... ça commence comme un testament.
— Un testament ! répéta madame de Lorris très surprise.
— Écoute plutôt ce préambule :
« Ce qui suit est Texpression de ma dernière volonté... »
Voilà bien, je pense, le style testamentaire. Seulement c'est la première fois que je vois un testament enfermé dans un médaillon comme une simple boucle de cheveux. Il faut croire que le testateur se défiait de son notaire.
— Contiijue, je t'en supplie.
— Ah I le testateur est une testatrice... à preuve: « Moi, Alice Avor, veuve de lord Cairness... » Qu'est-ce que c'est que cette lady?... Est-ce que
tu la connais ?
— Je l'ai connue... autrefois... mais achève, au nom du ciel !
— J'achève :
« Étant saine de corps et d'esprit, mais prévoyant que je serai surprise par la mort, et voulant, pour réparer, autant qu'il est en mon pouvoir de le faire, le malheur qui a frappé une innocente, réaliser les intentions manifestées à plusieurs reprises par mon frère regretté, Georges Avor, décédé à Douvres, le 13 juillet 1867, je donne et lègue la somme de cent mille livres sterling, déposée par moi chez messieurs Campbell, banquiers, à Londres... »
Peste I il vaut la peine d'être recueilli, ce legs. Cent mille livres sterling, ça veut dire en bon français deux millions et demi. Joli denier, ma foi I Si cette excellente insulaire avait eu l'heureuse idée de te choisir pour héritière, je la bénirais jusqu'à la fin de mes jours.
— Le nom I apprends-moi le nom de la légataire,
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tu me fais mourir dlmpatienoe avec tes réflexions.
— Hélas I ce nom, ce n'est pas le tien, chère amie* « Je donne et lègue... » tu sais quoi... « à Thérèse Valdieu, née à Paris, le 19 novembre 1862. » Une inconnue 1 c'était bien la peine de me montée la tète. Je n'ai jamais entendu parler de cette Thérèse Valdieu... ni toi non plus.
— Il y a bien Thérèse Valdieu ?... tu en es sûr ?
— Parbleu ! Je sais lire. Vois plutôt... Et je devine le mot de Ténigme. Lady Gaimess avait cascade avant d'épouser son lord, et de ses nobles cascades, il était résulté un enfant... qui n'est pas à plain(}re... On a raison de prétendre que les b&tards ont toujours de la chance... Voyons la suite... Ah ! je calomniais la défunte... La voici, la suite : «... Fille de Jeanne Valdieu et de Georges Avor, mon frère, qui n'a pas eu le temps de la reconnaître avant de mourir... » La mère est française et s'appelle Jeanne comme toi. Ce Georges avait bon goût. Mais l'écrit ne s'arrête pas là... Écoute le reste: « Pour des motifs qu'il ne me convient pas de préciser, j'ai cessé, il y a quinze ans, de voir Thérèse Valdieu et sa mère... » Elles auront anal tourné probablement. « J'ignore où elles se trouvent en ce moment ; mais elles doivent habiter Paris, et la mère se fait appeler... »
Pas possible ! s'écria tout à coup Gontran.
-— Se fait appeler Jeanne de Lorris, n'est-ce pas?
— Comment I c'est de toi qu'il s'agit I... Quoil ce nom de Valdieu..*
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— Est le mien. Je ne te l'ai Jamais dit parce que tu ne me Tas jamais demandé.
— Je n'osais pas de peur de te contrarier. Je savais que ton père était légionnaire, puisque tu avais été élevée à Saint-Denis, et alors tu comprends...
— Oui, tu craignais de m'humilier, en me rappelant que 'Je déshonorais le nom d*un soldat et je t'ai toujours su gré de ta délicatesse.
— Bon I mais... tu as donc une fille f
— Une fille que J'adore et qui ne rougira pas de moi, car elle ne saura Jamais comment j'ai vécu.
-< Et tu me la cachais I... tu la voyais pourtant et nous ne nous quittions guère... Voilà donc pourquoi tu disparaissais de temps en temps... et moi qui te faisais des scènes de Jalousie & propos de tes fugues I... Mais Je l'aurais aimée, cette petite... et je suis encore très disposé à l'aimer... Où est-elle ?
Jeanne resta muette. L'émotion l'empêchait de parler.
-« Ah 1 çà, mais la voilà deux fois millionnaire ta mie... et môme deux fois et demie... car Je suppose que sa tante d'Angleterre est morte... c'est elle, n'est-ce pas, qui t'a remis ce médaillon?... Si elle ne t'a pas dit ce qu'il contenait, c'est qu'elle voulait te ménager une surprise agréable... et ce portrait c'est celui de Thérèse... Si l'enfant a tenu ce qu'elle promettait, elle doit être presque aussi Jolie que toi. Quand me la montreras-tu ?
— Lis-moi le testament Jusqu'au bout» murmura leanne.
— C'est juste. Je me suis arrêté au moment le plus intéressant, et je conçois que tu aies envie de connaître le reste... ne fût-ce que pour savoir s'il est valable...
« Je serai prochainement appelée en France pour une affaire qui m'y retiendra peut-ôtre assez longtemps, et je profiterai de mon séjour à Paris pour y chercher la fille de mon frère. Mais comme, pendant ce voyage, je courrai des dangers qui mettront ma vie en péril, je déclare par ce présent écrit ma volonté expresse, et je prie les personnes qui trouveront sur moi ce médaillon de prendre les mesures nécessaires pour que cette volonté soit exécutée. Au cas où Thérèse Valdieu serait décédée avant moi, la somme que je lui lègue devra être répartie^ par égale portion, entre les hôpitaux de Paris et les hôpitaux de Londres... »
C'est tout, conclut Contran. Il n'y a plus que la date: 20 janvier 1882... et la signature... Et maintenant, ma chère Jeanne, je reviens à ma question. Quand me présenteras-tu à mademoiselle Thérèse ? Le plus tôt jsera le mieux, car j'aurai un plaisir infini à me trouver là quand tu lui annonceras la grande nouvelle.
— Je ne la lui annoncerai jamais, dit vivement madame de Lorris.
— Pourquoi donc ça ? aurais-tu par hasard l'intention de refuser cet héritage qui lui tombe des nues ? Je te préviens, mignonne, que tu n'en as pas le droit. La loi est très claire sur ce point.
— J'ai du moins le droit de me taire. Ma fille croit
qu'elle porte le nom de son père... elle croit que j'étais mariée et que je suis veuve. Je ne lui dirai pas la vérité et elle la devinerait, si je lui apprenais qu'une pairesse d'Angleterre lui a légué une somme énorme.
— Bah I tu la marieras un de ces jours, et le mari se chargera de lui révéler le secret de sa naissance, car il s'accommodera certainement des millions britanniques.
— La marier!... Un galant homme épouserait-il la fille de Jeanne de Lorris, que tout Paris connaît?
— ' Parfaitement, s'il l'aime. Je l'épouserais, moi, si je l'aimais, et si je n'avais pas été ton amant... seulement, je tiendrais à l'épouser sans .dot... c'est-à-dire, entendons-nous... je n'accepterais pas la fortune qui viendrait de toi, mais j'accepterais très bien celle que lui laisse la sœur de son père. Tu vois que je suis franc. Et c'est justement à cause de la différence que j'y fais qu'il ne faut pas repousser les libéralités d'une Anglaise honnête.
~ Honnête, voilà le grand mot, dit amèrement madame de Lorris. j'aurai beau racheter mon passé je n'en aurai pas moins été une fille. La tache est ineffaçable.
— Tu exagères, ma chère Jeanne, et tu sors de la question. Il ne s'agit point de discuter sur lés effets du repentir. Tu n'es ni la Madeleine, ni Marion Delorme, qui prétendait que l'amour lui avait refait une virginité. Tu as perdu, en sortant de
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éaint-Denig, ce que Dumas fils appellerait ton capital. Ça devait arriver. Tu étais sans le sou et tu avais été élevée comme si tu avais dû vivre de tes^ rentes. Après ton premier amant, tu en as eu d'autres. La plupart des bourgeoises qui te jettent la pierre en auraient fait autant, si elles s'étaient trouvées, à dix-huit ans, dans la même situation que toi* Laisse-les dire et miarie ta fille. Je t'y aiderai, si tu veux. Je connais, dans Tarmée, des officiers qui ne demanderaient pas mieux que de Tépouser et qui valent bien les gommeux du boulevard»
— J'ai toujours rêvé pour elle un militaire,., il saurait la défendre.
— Donc, nous sommes d'aocord, et si tu me choisis comme négociateur, je te trouverai ce que tu cherches. Je me chargerai même, si tu le désires, de remplir les formalités nécessaires pour que le testament de lady Gairness soit exécuté.*^ C'està-dire, j'en chargerai mon notaire... car j'ai un notaire maintenant^ et je ne suis pas très fort sur le Gode... U est bien entendu, je supposé, que la succession est ouverte ?
— Oui... Alice Avor est morte.
— Eh bien ! tu n'as qu'à m'indiquer là date et le lieu du décès. On se procurera un extrait des actes de l'état civil, et...
— C'est impossible, murmura en frissonnant madame de Lorris.
Elle s'était trop pressée de répondre à Gontran, et elle se souvenait maintenant du jserment prêté sur le cadavre d'Alice.
— Comment c'est impossible ? s*écria Gontran. Et pourquoi ? Puisque tu sais que cette Anglaise est morte, tu dois savoir où et quand. Rien ne t'empêche donc de me donner les renseignements dont j'ai besoin pour me procurer l'acte de décès qui fera ta fille millionnaire.
«—Non... je ne peux pas... je ne peux pas, dit Jeanne en baissant la tète.
— Ma foi, chère amie, je n'y comprends plus rien. Et si c'est un secret que tu me caches, je ne chercherai pas à te l'arracher. Mais j'ai bien le droit de m'étonner de te retrouver mystérieuse, toi que j'ai connue jadis si ouverte et si gaie... Car il y a un mystère... il y en a même plusieurs. Ainsi, je me sois déjà demandé comment tu pouvais ignorer que le testament de ta beile*sœur de la main gauche était caché dans ce médaillon. Évidemment, c'est elle qui te l'a donné avant de mourir. Elle a donc oublié de te dire ce qu'il contenait ?
— Ne m'interroge pas, je t'en supplie. Qu'il te suffise de savoir que Thérèse courrait les plus grands dangers, si je parlais.
— Des dangers 1 c'est mon affaire. Ils m'attirent les dangers, surtout quand il s'agit d'en préserver une jeune fille. J'ai les instincts de Don Quichotte. Ua vocation est de protéger les faibles et de redresser les torts. ProQte de l'occasion. Ta Thérèse est menacée.- Prends-moi pour la défendre. Tu verras que je suis un chevalier dévoué... et solide.
— Grois^tu que j'en doute ? Ah I Dieu m'est témoin que je m'estimerais trop heureuse de la mettre
SOUS ta proteclion, mais je ne veux pas l'engager dans unç lutte inégale... les armes qu'emploierait contre nous Tennemi que tu aurais à combattre ne sont pas les tiennes... il ne nous attaquerait pas loyalement au grand jour... il ne se montrerait même pas.
— De plus en plus énigmatique. Tu rendrais des points au sphinx qui arrêtait les passants pour leur donner des rébus à deviner. Et ce n'est pas ma spécialité, les rébus... Mais tu as tort de n'avoir pas foi en mes talents. Je sais me servir d'un sabre et d'une épée, mais je sais aussi me débrouiller dans une intrigue. On est commandant de spahis, mais on a vécu à Paris, et on a pratiqué les gredins du grand monde. Nomme-le moi seulement, ce monsieur que tu redoutes, et je te réponds de t'en débarrasser sans faire d'esclandre. Est-ce un maître chanteur qui se propose d'exploiter la situation vis-à-vis de ta fille ? Dis-moi où il perche et dans quelles eaux il nage. Je te jure qu'il lui en cuira.
— Je ne puis pas te le nommer. Je ne le connais pas.
— Ah I c'est trop fort. Je commence à croire que tu te moques de moi, ma petite Jeanne I
— Tu ne vois donc pas dans quel état je suis I
— Mais si. Tu pâlis, tu rougis, tu balbuties, tu trembles... II est clair comme le jour que la découverte de ce testament t'a bouleversée... je constate l'effet, et je n'aperçois pas la cause. Tu devrais être ravie, puisque ta fille hérite, et j'ai entendu condamner à mort des gens qui paraissaient beau-
coup moins émus que tu ne Tes en ce moment.
— Alors, pourquoi insistes -tu pour me faire parler ?
— C'est fini. Je ne te demanderai plus rien. Laissemoi seulement te dire que, si tu venais à changer de résolution, si tu regrettais plus tard d'avoir refusé mes services, tu me trouverais encore disposé à marcher... encore et toujours. Ainsi, ne te gène pas. Je suis un vieil ami. Traite-moi comme tel.
Jeanne lui tendit la main, et se mit à le regarder, les yeux dans les yeux, mais elle ne répondit pas. Elle réfléchissait. Elle se demandait si elle ne pourrait pas accepter la coopération que ce brave Gontran lui offrait si généreusement, l'accepter sans manquer à l'engagement qu'elle avait pris de se taire.
Lui raconter ce qui s'était passé chez Valentine, elle ne pouvait pas s'y risquer, sous peine d'attirer sur Thérèse les vengeances de l'assassin. Mais ne pouvait-eUe pas apprendre à Gontran que le corps de lady Gairness était exposé à la Morgue et le prier de faire ce qu'elle n'avait pas osé faire ellemême? Faute d'une déclaration de reconnaissance, le legs était perdu à tout jamais, puisqu'il serait impossible de prouver que la sœur de Georges Avor était morte. Et ce legs assurait à Thérèse une fortune dont elle n'aurait pas à rougir, puisqu'elle lui venait de sa famille paternelle. Sa mère avaitelle le droit de l'en priver ?
Cet argument que le commandant avait fait valoir avec tant de force, madame de Lorris en sen-
tait la Justesse, et, pour s'y rendre, il ne lui manquait que de découvrir un moyen d'assurer Thérîtage à sa fille, sans compromettre la vie de rhéritiôre. Elle le cherchait ce moyen et elle criit Tavoir trouvé. Elle crut qu'il suffirait de cacher une partie de la vérité, d'arranger k sa gu^se l'histoire de la fin tragique d'Alice Avor. Elle se persuada que ce mensoage pieux concilierait tout,
— Ce que craint l'assassin, se disait-elle, c'est d'être dénoncé, et je ne parlerai pas du crime que j*M vu commettre. Que lui importe le reste? Et d'ailleurs, ce misérable doit être un lâche. Il n'osera pas s'attaquer à GontFa^. Il ne s'ep prend qu'aux femmes.
— Eh bien ? demanda l'officier. Puis-je espérer que tu me permettras de servir sous tes ordres ?
— Pardonne-moi d'avoir hésité, dit Jeanne.
J'étais si troublée que je n'envisageais pas la situation comme tu me Tas montrée... et comme elle est. Tu vas tout savoir,
— - A la bonne Jieurel tes réticepces me donnaient envie de chanter : Non, non, vous n'êtes plus.,. Jeannette. Maintenant, je suis bien sûr que c'est toi... la Jeannette du lieutenant d'Arbois. Yas-y de ton gros secret. Je suis tout oreilles.
— As-tu lu les journaux depuis deux jours ?
— Pas beaucoup. La politique Qi'ennuie, parce que je n'y entends rien.
— Si tu avais lu seulement les faitsidivers, tu saurais qu'une femme est morte subitem,eAt dans un hôtel de la rue de Ponthieu.
— Chez Vûlôiitlne . Tii appelles ça un hôtel, toi I . . . Je la donnais, lairiaisoil en question, et il me semblait que toi-même, autrefois... Enfin, n'importe, Je suis au courant de Taventure... L'inconnue, qui s'est ayisée de décéder sous le toit mal famé de la Rodin, a été portée à la Morgue. Après ?
Peu s'en fallut que madame de Lorrîs en restât là. Gontran venait de lui rappeler qu'elle parlait à un ancien viveur et qu'elle aurait beaucoup de peine à lui faire prendre le change sur certains détails de l'afCaire. Maiâ il n'était plus temps de s'arrêter. Elle en avait déjà trop dit.
— Eh bien ! reprit-elle, ce matin, je passais par hasard devant la Morgue, j'ai eu la curiosité d'y entrer, et j'y ai reconnu la femme qui y est exposée. Cette femme, c'est Alice Avor.
— Pas possible! une lady à la Morgue!... une lady logée chez une procureuse !
— Je ne voulais pas en croire mes yeux, mais je suis sûre que c'est elle.
I — Ah 1 celle-là est raide ! Et moi qui croyais à la
i vertu des Anglaises I
\ En voilà une qui profite de sott veuvage pour... mais, n'approfondissons pas... et revenons au sujet qui t'intéresse. Il ne sera pas difficile d'établir qu'elle est morte. On n'a qu'à sonner à la porte du greffe et à déclarer. . .
: —Je n'ai pas osé; J'étais bouleversée... je n'ai pensé qu'à fuir un affreux spectacle. Et bien m'en a pris, car je n'étais pas rentrée chez moi depuis uneheurô, lorsqu'un commissionnaire a apporté
un petit paquet à mon adresse et s'en est allé sans dire de quelle part il venait. Naturellement, j'ai ouvert ce paquet. J'y ai trouvé le portrait de Thérèse et une lettre... je Tai lue, cette lettre, avec une émotion que tu comprendras quand je t'aurai dit ce que m'écrivait un inconnu... elle n'était pas signée.
— Montre-la-moi.
— Je l'ai brûlée.
— C'est fâcheux. L'écriture aurait pu nous aider à retrouver l'auteur.
— Il y avait à peu près ceci : « On vous renvoie le portrait de votre fille. Si vous voulez qu'elle vive, ne dites à personne que vous avez reconnu la morte. On veut que cette femme soit enterrée sans qu'on sache qu'elle a déshonoré son nom. Si vous parlez, Thérèse périra. »
— Et du testament, pas un mot ?
— Non. Si tu n'avais pas pressé, par hasard, le ressort caché dans la monture du portrait, j'aurais toujours ignoré que lady Gairness avait pensé à doter l'enfant de son frère.
■— Et il est probable que ton correspondant anonyme n'est pas mieux informé que tu ne Tétais au moment où je suis entré. S'il avait su ce que renfermait le médaillon, il ne te l'aurait pas envoyé, car il ne me paraît pas être animé à ton endroit de sentiments très tendres. Mais tu es bien bonne de t'eflfrayer de ses menaces. On ne tue pas les gens comme ça en plein Paris. Moque-toi de ce Croquemitaine. Reconnais carrément l'Anglaise et
envoie le testament au président du tribunal de la Seine... Ça embêtera les Gaîrness et les Avor, s'il en reste. Tant pis pour eux, ma chère. Ce n'est pas ta faute si la défunte avait des mœurs légères. Tu hoches la tète ?... tu n'es pas convaincue? Ah! bon, je devine. Il te répugne de ternir la mémoire de la tante de Thérèse. Ce scrupule t'honore, mais l'intérêt de ta fille doit passer avant tout, que diable ! Et d'ailleurs, pour mettre ta conscience en repos, je puis me substituer à toi.
— Comment cela ? demanda madame de Lorris en feignant de ne pas comprendre.
-- Eh I parbleu I c'est bien simple. Je vais courir à la Morgue. Je verrai la morte... elle a habité Paris autrefois, n'est-ce pas?... Oui. Alors, je puià l'y avoir rencontrée dans le monde et la reconnaître sur la dalle des pauvres. Si on ne s'en rapporte pas à ma déclaration, on écrira à ses parents d'Angleterre, et il faudra bien qu'ils avouent. Une fois le décès constaté, rien ne t'empêchera de produire le testament. Tu pourras même, sans inconvénient aucun, raconter par quelle voie il est arrivé ici... Et tout ça peut se faire, chère amie, sans que ta flUe s'en doute. Quand tu lui apprendras, la veille de ses noces, qu'elle est riche à millions, elle ne te demandera pas d'où les millions viennent. Est-ce dit ? me donnes-tu carte blanche ?
— Oui, dit Jeanne, subjuguée par l'éloquence entraînante de son ancien amant qu'elle n'était pas bien sûre de ne plus aimer.
— Alors, je file sur la Morgue. Je tiens à arriver
avant la ffermelure. Je serai de retour dans une heure DU deux, et je te rendrai compte de ma mission, en dlriaritavec toi... Oh I ne craihs rien... je connais Un petit restaurant écarté où personne ne te Verra entrer avec le coftiiïiandant d'Arbôis. Et si tu es contente de moi. Un de ces jours, tu me présenteras à mademoiselle ta fille;
Qui ne dit mot consent et Jeanne se taisait. Mais elle sentait bien qu'elle jouait gros jeu en ouvrant la campagne contre FàssaSsin qui veillait dans To'mbre.
BOUCttË COUSUE 103
Très loin des Champs-Elysées, par de là le Luxembourg et derrière l'Observatoire, s'étend un quartier bizarre.
Ce n'est pas encore la banlieue et ce n'est déjà plus Paris. Le Paris de la rive gaucho, le Paris des étudiants, finit au bal BuUier. Quand on dépasse cette frontière du pays Latin, on entre dans un nouveau monde. C'est le calme de la province et la mélancolie du cloître, à quatre ou cinq kilomètres de la place de l'Opéra. Les édifices publics sont des hôpitaux ou des prisons. Il y a un cimetière et une maison de fous. Comme promenade, le parc de MoHtsouris qui ne ressemble pas du tout au bois de Boulogne ; comme rivière, la Bièvre, qui coule, noire et fangeuse, entre deux rangées de tanneries mal odorantes. Et en fait de curiosités, la fameuse Butte aux Cailles, le Mont Sacré des chiffonniers.
Les chemins ont des noms étranges et champêtres. Il y a la rue du Moulin-des-Prés, la rue du Pot-au-Lait, la rue du Champ-de-l'Alouette.
Le soir, aux tables des restaurants de nuit, les messieurs de la gomme que la passion des découvertes a entraînés dans ces régions lointaines, racontent leur voyage comme s'ils revenaient de l'Afrique centrale, et les demoiselles à chignon jaune les écoutent avec intérêt.
Uy a cependant là-bas des coins charmants, des oasis verdoyantes; au milieu de déserts de pierre ; il y a de larges routes plantées de vieux arbres.
Il y a le boulevard Saint-Jacques et surtout le boulevard d'Italie que les rêveurs et les sages préfèrent de beaucoup à son quasi homonyme le boulevard dés Italiens.
Iln'estni bruyant, ni tumultueux ; on n'y voit point parader des filles devant des cafés étincelants ; c'est à peine s'il est éclairé au gaz. Mais il a une physionomie à lui. Il n'est pas vulgaire. Il ne s'allonge pas platement comme les voies tirées au cordeau dont on a enlaidi le centre de la ville. Il a des accidents de terrain. Entre la rue de la Santé où il commence et la place d'Italie où il prend fin, il y a une côte et même une côte assez raide.
Et, à gauche en venant de la barrière d'Enfer, cette montée solitaire est bordée de jardins ombreux au fond desquels on entrevoit des maisons closes. De ces retraites silencieuses, il se dégage comme un parfum de mystère qui plaît aux amoureux et aux poètes. On voudrait vivre là avec une femme adorée et lui chanter des vers sous les feuillages.
Presque toutes semblent inhabitées. Il en est une
pourtant qui montre, à travers une grille tout enrubannée de lierre, sa façade blanche et ses volets verts. On dirait de loin une bastide provençale. Les fenêtres sont ouvertes, les pelouses sont tondues. Il y a des fleurs qu'on arrose et des allées qu'on ratisse.
C'était là que vivait, ignorée, la fille de madame de Lorrîs. Georges Avor, au temps de ses amours avec Jeanne Valdieu, avait acheté pour sa maîtresse cette villa, bâtie par un tanneur ambitieux qui venait de tomber en faillite. Thérèse y était née et y avait grandi, car après la mort imprévue de son père, sa mère l'y avait laissée sous la garde d'une vieille amie qui s'était dévouée corps et âme à l'enfant et qui l'avait élevée beaucoup mieux que madame de Lorris ne l'aurait pu faire.
Cette surveillante, qui avait nom Gudule Brabant, savait tout: la littérature, l'histoire, le dessin, la musique et même la cuisine. Gudule était une institutrice doublée d'une ménagère. Institutrice par vocation, et en vertu de brevets réguliers ; ménagère par nécessité, car elle avait toujours été pauvre, jusqu'au jour où Jeanne Valdieu, son ancienne élève, était venue lui avouer sa première faute et lui démander de l'aider à sauver sa fille.
Georges Avor était mort en Angleterre et Jeanne restait sans appui et sans ressources, car elle ne possédait alors que cette maisonnette et ce jardinet qui ne lui auraient pas rapporté quinze cents francs par an, si elle les avait loués.
Gudule, déjà mûre, était seule au monde, n'ayant
jamais trouvé à se Inariet*, faute de dot et de beauté. Jeanne, admirablement belle, avait juré d'être riche, afin de laisser une fortune à Thérèse. Ces deux déclassées s'étaietit comprises.
Qudule qui végétait en donnant des leçons depuis son adolescence, ne savait rien de la vie. Elle adtnettait très bien que la iln justifie les moyens et elle ne désapprouvait pas le plan scabreux de l'expensioniiaire de Saint-Denis. Polirvii que l'enfant restât pure, peu lui importait que la inère se lançât dans une carrière aussi déshonorante que lucrative. Elle croyait naïvement que le jour où il plairait à madame de Lorris de redevenir Jeanne Valdieu, il lui suffirait de changer d'existence et de quartier pour effacer le passé, pour faire oublier ses caravanes à travers le monde dé la galanterie vénale.
Le pacte àvaît été conclu et fidèlement observé de part et d'autre.
Jeanne voyait sa fille le soir, dans la semaine, et passait tous ses dimanches à la villa du boulevard d'Italie, fille y venait toujours modestement vêtue, comme il convient à une employée de commerce, et elle y venait de préférence en omnibus.
Elle avait dit à Thérèse qu'elle était caissière dans une grande maison de modes, caissière et associée ; car il fallait bien se réserver un moyen d'expliquer l'origine de sa fortune, quatiid viendrait le moment d'en faire usage pour doter Thérèse. Et Thérèse ne doutait jamais de ce que lui disait sa mère.
De son côté, Gudule soignait, enseignait et veillait, de sortQ que la fille de madame de Lorris était plus heureuse, plus instruite et mieux gardée que bien des demoiselles de )a bourgeoisie régulière.
Elle aimait beaucoup Gudu)e, qu'elle appelait sa tante, et, comme distraction unique, elle se contentait parfaitement de l'accompagner dans sa promenade (quotidienne au Jardin-des-Plantes. Madame de Lorris ne sortait pas avec elle de peur d'être repcontrée et reconnue par des gens de son joyeux entourage. C'est tout au plus si, par les belles soirées d'été, elle osait se montrer dans le jardinde la villa.
Thérèse passait son temps à cultiver les roses, h dessiner, à jouer du piano, à faire de la gymnastique et à lire des livres choisis par sa gouvernaiite qui y regardait de près. Il n'y avait pas encore un an qu'elle permettait h sa nièce d'adoption les romans de Walter Scott. Elle lui interdisait ceux de Dickens, comme étant trop passionnés.
Et, en dépit de cet^ éducation presque claustrale, Thérèse, n'était point une de ces niaises Agnès qui baissent les yeux devant un homme et qui font semblant de croire que les nouveau-nés se trouvent sous les choux.
Thérèse ét^it une grande et belle fille, au regard clair, au sourire fraAc. Sn véritable Anglaise qu'elle était par son père, elle aimait le mouvement, le grand air, les exercices du corps. Elle tenait de sa ïnère un esprit prompt et une imagination vive. ^Ue ignorait les mines pudibondes qu'on apprend
aux jeunes personnes et les silences hypocrites qu'on leur impose. Elle disait tout ce qu'elle faisait et même tout ce qu'elle pensait. Elle n'avait point de secrets, et si elle en avait eu, elle n'aurait pas pu les garder, car son visage était un miroir qui reflétait toutes ses impressions.
Jeanne de Lorris savait par expérience que la compression est un mauvais système pour élever une fille, surtout quand on veut l'émanciper de bonne heure, et elle traitait la sienne en camarade. Elle avait souvent, fort à faire pour esquiver les réponses aux questions délicates que Thérèse lui posait, mais elle y parvenait à force d'adresse et de tact. À dix.-neuf ans passés, mademoiselle Yaldieu n'avait sur l'amour que des notions vagues. Elle le considérait conune une préface obligée du mariage et l'idée de se marier ne lui déplaisait pas, mais elle n'était pas pressée d'en venir là. Les hommes l'iniéressaient fort peu. Elle les trouvait laids.
Il faut ajouter que, dans -ses excursions, eUe ne rencontrait guère que de vieux professeurs qui lui semblaient ridicules et des étudiants dont les façons débraillées l'effarouchaient.
Depuis quelques mois cependant, elle avait un peu changé de caractère et d'allures. Il lui arrivait de se coucher sur un banc de ^azon, au fond du jardin, et d'y rester des heures entières à rêver. Parfois des rougeurs subites empourpraient ses joues ; ou bien, les larmes lui venaient aux yeux, sans qu'elle eût sujet de pleurer.
Gudule qui n'avait jamais eu de jeunesse, ne
prenait pas garde à ces symptômes, mais leur signification n'échappait point à Jeanne de Lorris.
Et Jeanne de Lorris sentait bien qu'il était temps de mettre fin à la situation fausse qui la tenait éloignée de Thérèse.
Elle y tâchait et elle était à la veille d'y réussir, lorsque la catastrophe de la rue de Ponthieu l'avait jetée dans des complications qui la détournaient momentanément de ses projets de retraite.
Jeanne était venue le lendemain-, dimanche, à la villa, et encore .le surlendemain ; mais, depuis Imcident de la Morgue, elle n'avait plus osé y revenir, de peur d'être suivie par le scélérat qui l'avait menacée de se venger sur sa fille.
Gontran était aussi pour quelque chose dans cette interruption des visites à Thérèse. Gontran était rentré par la brèche dans ce poste d'amant aimé qu'il avait si vaillamment tenu jadis, et il s'occupait avec ardeur d'assurer l'exécution du testament, leanne attendait qu'il fût arrivé à un résultat, et en attendant, elle se laissait aller, non sans quelques remords, à goûter le charme du revenez-y.
Gudule s'étonnait de son absence ; Thérèse s'en affligeait, et, à la fin d'une semaine, qui leur avait paru longue, — le samedi soir, — elles étaient descendues au jardin, après leur dîner, pour voir, comme sœur Anne du conte de Barbe-Bleue^ si elles ne verraient rien venir.
Gudule, avait fini par s'asseoir sur un siège rustique, au bas du perron de la maisonnette et tricotait des manchettes de laine. Thérèse allait et
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venait, en sautillant comme un oiseau, de la grille à sa gouvernante et de sa gouvernante à la grille.
— Tiens 1 s'écria-trelle tout à coup, une voiture qui s'arrête au coin de la rue Gorvisart. En voilii un événement I On en parlera demain dans lout le quartier. Si c'était maman qui nous arrive?... Non, maman quitte l'omnibus à la station de la Glacière et elle monte la côte à pied. Âh I on ouvre la portière... on descend... c'est une femme... elle a la tournure de maman, mais pas sa toilette.
— Laisse cette personne aller où elle voudra, répondit Ondule, et reviens près de moi, ata lieu d'examiner les passants à travers cette grille»
— Les passants I répéta Thérèse en riant. Tu sais bieû qu'il ne passe jamais personne sur notre boulevard. Et en restant là, je verrai maman cinq minutes plus tôt.
— Il n'est pas certain que ta mère vienne ce soir.
— Si elle ne vient pas, j'irai la chercher, rue de la Paix. Son patron ne me mettra pas à la porte, je suppose, quand je lui aurai dit que je suis mademoiselle Yaldieu.
— J'espère bien que tu ne feras pas cette démarche extravagante.
-* Tant pis I pourquoi maman me laisse-trelle cinq jours sans la voir ?
— Elle aura été retenue k son magasin, et ce n'est pas une raison pour lui faire de la peine. Tu sais fort bien qu'elle m'a défendu de t'amener dans une maison où entrent des gens de toute sorte.
-- De beaux messieurs et les fenmies les plus
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éléganteâ de Paris. Ça m^amuserait énormément I
Ah I la dame qui est descendue parle à son cocher... Elle le irenvoie... Il s*en va ; elle se retourne, et elle a Tair de se diriger de ce côté-ci. C'est étonnant comme de loin elle ressemble à..* Mais c'est elle !... d'est maman... Je ne Tavais pas reconnue tout d'abord, parce qu'elle a un chapeau que je ne lui ai jamais vu et une ombrelle couleu^feu, au lieu du vilain en-tout-cas qu'elle prend toujours pour venir Ici*
Gudule, qui attendait Jeanne avec impatience, quitta son siège et son tricot pour aller s'assurer que Thérèse ne sô trompait pas ; mais lorsque la bonne gouvernante arriva à la grille, l'indocile enfant était déjà loin. Elle s'était lancée sur le boulevard d'Italie, et elle courait à toutes jambes audevant de madame de Lorris, qu'elle rencontra au milieu de la mohtée.
Gudule n'essaya pas de la suivre et resta plantée sur le seuil, en gémissant de l'incartade de son élève. Dans cette attitude, elle avait un peu l'air d'une poule qui a couvé des œufs de cane et qui volt ses petits canards se jeter à l'eau*
Thérèse ne prenait nul souci de ses gestes et de ses appels désespérés. Elle avait sauté au cou de sa mère et elle la mangeait de baisers.
— Enfin, te voilà I disait-elle entre deux accolades. Méchante, va I oui, méchante 1 Toute une semaine sans venir. Oh I je t'en veux. Tiens I tout à l'heure, quand je t*ai aperçue, j'ai eu bien envie de me cacher, pour te punir de m'avoir oubliée...
Gudule aurait cru que je m'étais sauvée et nous aurions ri, après... mais j'avais encore plus envie de t'embrasser... je n'ai pas pu y tenir.
— Tu as eu tort de sortir du jardin, répondit doucement madame de Lorris. Une jeune fille de ton âge ne doit pas galoper par les chemins comme une écolière.
— C'est ta faute, aussi. Il ne fallait pas m'abandonner pendant quatre jours... Tu as joliment bien fait de ne pas tarder davantage... Un jour de plus, et je m'échappais pour aller te trouver.
— Tais-toi, folle... et essuie ton front... tu es en nage d'avoir couru... et dans quelle tenue I... le cou nu, les cheveux au vent... tu ne seras donc jamais convenable. ,
— Bah ! il n'y a pas un chat dehors. Et puis, maintenant que je te tiens, je vais être sage. Si tu savais comme je m'ennuie, quand tu n'es pas là. Viens I appuie-toi sur mon bras pour grimper la côte. Tu reste avec nous jusqu'à lundi matin, pas?
— Malheureusement, non ; je suis obligée de rentrer ce soir, au magasin. C'est la fin du mois et j'ai un surcroît de travail. Je crains même de ne pas pouvoir disposer de mon dimanche.
— Emmène-moi, alors. Je t'aiderai. Maintenant je suis de première force sur les additions.
— Non, chère petite. Tu n'es pas de la maison et monpatron pourrait se fâcher. Mais consoletoi. Je vais très prochainement renoncer à un emploi dont je n'ai plus besoin pour vivre.
BOUCHE COUSUB 113
— Oh I quel bonheur I lu viendras demeurer avec moi... nous ne nous quitterons plus.
— Non, jusqu'au jour où tu te marieras.
— Jamais, alors. Mais j'aurais deviné à ta toilette qu'il y avait du changement dans ta position. Toi qui étais toujours en noir, tu as une robe bleugendarme, avec un corsage à basques, un chapeau de paille à trois nœuds papillons, et une amour d'ombrelle avec des volants de dentelle ; des gants de Suède qui te montent au-dessus du coude, et des souliers de chevreau, brodés de fleurettes de la couleur de ta robe. Tu es cent fois plus jolie comme ça.
Jeanne de Lorris rougit. Elle se sentait prise en faute. Elle avait dîné avec Gontran et elle tenait à lui plaire. Elle était femme après tout, et elle avait bien pu oublier un instant ce rôle de mère pauvre qu'elle jouait depuis quinze ans avec tant de persévérance.
D'ailleurs, il allait prendre fin et elle venait précisément préparer Thérèse à sa nouvelle fortune. ËUe n'attendait, pour la lui annoncer, que le résultat des démarches entamées par le commandant. Mais le succès n'était pas certain, et les remarques de la fillette l'embarrassaient parce qu'elles arrivaient trop tôt.
— Je ne te savais pas si ferrée sur les modes, ditrelle en afFectant de sourire. Où as-tu appris à parler si savamment chifFons ?
— Dans le journal des demoiselles. Mais n'aie pas peur, je n'ai pas le moindre penchant à la co-
114 QOUCHB Qououa
quetterie, et je me contenterais volontiers de porter des robes de toile en été, et des robes de laine en hiver, jusqu'à la fin de mes jours,
— Je ne t'imposerai pas tant de simplicité. Comment va Gudule? il ne s'est rien passé d'extraordinaire depuis lundi dernier ?
— Rien du tout. Gudule se porte h merveille... les ours du jardin des Plantes aussi... Je les vois tous les jours, et ils suffisent à mon bonheur. Mais, dis donc, maman, c'est h ton patron, cette belle voiture qui t'a amenée ?
— Non... je... où as-tu pris que j'étais venue dans une belle voiture?
—• Dans une voiture de maître. Je l'ai bien vu. Le cocher est en livrée. Tu lui as parlé, mais tu ne l'as pas payé en le renvoyant.
— Qe cocher est au service d'un monsieur de mes amis... que je te présenterai bientôt.
Le coupé était loué au mois par Gontran et Jeanne n'avait pas craint de s'en servir pour venir au boulevard d'Italie. Elle ne prévoyait pas que Thérèse guetterait son arrivée.
— Vraiment? tu l'amèneras ici? Ce sera la première fois qu'un homme entrera chea; nous. Ab.1 si... il y a le jardinier, mais celui-là. ne compte pas. Et Gudule trouve qu'il est de trop. Aussi, elle va faire une moue quand tu lui annonceras la visite de ton ami 1
Tout en causant ainsi, bras dessus, bras dessous, la mère et la fille étaient arrivées à la porte de la villa où Gudule les attendait*
BOUCHE GOUSUB IIB
— J'ai à te parler, lui dit de but en blanc madame de Lorris. Thérèse, mon enfant, fais-moi, le plaisir d'aller arroser tes fleurs.
— Tu me renvoies I
— Pour cinq minutes, pas davantage. Tu reviendras, dès que J'aurai fini avec Gudule. Et ce ne sera pas long.
Thérèse se décida, bien à regret, à s'en aller au fond du jardin où étaient ses rosiers, ^ toute une plate-bande qu'elle aimait h cultiver de ses mains, — et Jeanne entraîna sa vieille amie sous une tonnelle qui se trouvait là Juste à point pour leur permettre d'échanger des confidences, sans perdre de vue la Jeune fille.
— Je t'apporte une grosse nouvelle, commença madame de Lorris.
— Il y a aussi du nouveau ici, grommela Gu* dule.
— La sœur de Georges Avor est morte. Elle laisse par testament plus de deux millions à Thérèse. Mais ce legs sera peut-être attaqué par les héritiers naturels. Je saurai, ce soir, à quoi m'en tenir sur ce point. Si, comme Je l'espère, les droits de Thérèse sont reconnus, que me oonseilles-tu de faire?
— Je te conseille de la marier promptement, dit la vieille institutrice, qui n'avait pas sourcillé en apprenant que son élève devenait millionnaire.
— C'est bien mon intention. Mais dois-je lui dire qu'elle est légataire de cette tante dont je ne lui ai jamais parlé? Si je le lui dis, elle me demandera
des explications et Je serai peut-être amenée malgré moi à lui avouer tout ce que je lui ai caché Jusqu'à présent.
— Il faudra bien que tu en viennes là, tôt ou tard. Attends encore, si tu préfères attendre. Mais Je te préviens que la situation ne peut plus durer telle qu'elle est. Je voulais te déclarer cela, lundi, quand tu es venue, mais tu étais si agitée, et tu es restée si peu de temps...
— Oui, J'avais des raisons de croire que lady Gaimess était morte ; mais Je n'en étais pas sûre, et cette incertitude me préoccupait.
— Ma chère, ta fille est maintenant une femme, et elle a le malheur d'être beaucoup trop Jolie. On se retourne quand elle passe. C'est au point que je redoute de sortir avec elle. Et Je ne me charge plus de la garder.
— Pourquoi? Qu'y a-t-il donc? demanda vivement madame de Lorris.
— Il y a qu'on a vu un homme rôder autour de la maison.
— Qui l'a vu?
— François, notre Jardinier, et moi... de ma fenêtre. C'était précisément le lendemain de ta dernière visite. Ça n'a pas recommencé, c'est vrai, mais Je crains que Thérèse ne s'amourache de quelque godelureau. Je n'entends rien aux sentiments qui tournent la cervelle aux filles, mais je remarque fort bien qu'elle n'est plus la même. Elle ne fait que rêvasser du matin au soir... et probablement, du soir au matin.
BOUCHE COUSUE ii7
— Et tu ne m'as pas avertie I
— Oh! c'est seulement depuis trois ou quatre jours et je comptais bien t'en parler, car ce n'est pas mon afTaire de la questionner. D'ailleurs, elle ne me répondrait pas. Elle est plus rusée que tu ne crois, et elle ne m'ouvrira pas son cœur, tandis qa'àtoi...
— Je vais l'interroger, dit madame de Lorris, très émue de ces confidences.
Et, laissant là Gudule, elle alla rejoindre sa fille qu'elle trouva occupée à arranger un bouquet.
— A la bonne heure, s'écria Thérèse, tu ne m'as pas fait languir. Ah! c*est que j'ai un tas de choses à te conter et à te demander.
Prends d'abord cette rose... la plus belle de ma collection; maître François qui est très fort en botanique, prétend qu'elle a nom : l'archiduc Charles. C'est une fleur titrée... et à propos de titres, dis donc, maman... qu'est-ce que c'est qu'un vicomte?
— Un vicomte? répéta madame de Lorris, qui ne s'attendait guère à une pareille question.
— Oui, dit Thérèse. Je sais que c'est un titre de noblesse ; mais je voudrais savoir si c'est plus que duc ou marquis.
— C'est moins. Pourquoi me demandes-tu cela?
— Parce que j'en connais un.
— Tu connais un vicomte î Où l'as-tu rencontré, je te prie ?
— Au Jardin des Plantes, dans le labyrinthe.
— Es-tu folW ou te moques-tu de moi ?
— Mais non, maman. Je te jure que c'est vrai.
ça t'étonne donc bien qu'un noble ^e profita e au Jardin des Plantes ?
— Ge qui m'étonne, c'est que tu aies deviné la qualité d'un monsieur qui passait. Elle n'était pas écrite sur son obapeau, je suppose, et les vicomtes ne s'habillent pas autrement que les autres.
— Celui-ci s'habille mieux. Mais j'en serais encore à chercher ce qu'il est, s'il ne me l'avait pas dit. ,
— Il t'a parlé?
— Mon Dieu, oui. Et je lui ai répondu. Est-ce que j'ai mal fait ?
— Assurément. Une jeune fllle bien élevée ne doit pas adresser la parole à un homme qu'elle ne connaît pas et qui se permet de l'aborder dans un lieu public.
— Si je te disais comment c'est arrivé, tu trouverais ça tout naturel.
— J'en doute fort, et je te prie de...
— Tu veux que je te raconte l'histoire? Je ne demande pas mieux. Promets-moi seulement que tu ne gronderas pas Gudule.
— C'est donc sa faute ? dit vivement madame de Lorris.
— Non, car elle ne pouvait pas prévoir ce qui s'est passé pendant qu'elle tricotait sur le banc qui est au pied du cèdre. Elle a la rage de se livrer à cet exercice, et moi, le tricot ne m'amuse pas.
— Alors tu t'es éloignée d'elle... je te l'avais défendu.
— Oh I je lui ai demandé la permission de monter jusqu'au belvédère.
-— EUe aurait dû te la refuser.
— J'y serais montée tout de même. Ainsi, tu aurais tort de lui adresser des reproches, et je compte que tu ne lui en feras pas.
j- Non.,, si tu me dis tout,
— Est-ce que je t'ai jamais caché quelque chose?.., A Gudule, c'est différent. Je ne lui dis que ce que je veux qu'elle sache. Et je me suis bien gardée de lui narrer mon aventure. Elle m'aurait sermonnée pendant quarante-huit heures. Ma^s il me tardait de te voir pour te confier ce gros secret.
— Parle donc, car, en vérité, tu m'effraies.
^ Il n'y a pas de quoi. Voilà, petite mère. J'ai un amoureux.
La foudre tombant aux pieds de Jeanne de Lorris ne l'aurait pas terrifiée plus que ne le fit cette déclaration.
Thérèse disait cela tranquillement; elle n'avait pas l'air de se douter de la portée de cet aveu. Et sa mère, qui en sentait la gravité, pâlissait à vue d'œil.
— Quelle est cette plaisanterie? balbutia-t-elle. Tu devrais réiSéchir avant de te servir d'un mot dont tu ne comprends pas le sons.
— Mais si... mais si... je comprends très bien. Un amoureux, c'est un jeune homme qui vous fait la cour et qui vous plaît. Le mien remplit toutes les conditions du programme. Il m'a dit des douceurs et je le trouve charmant.
Jeanne respira. Le mal n'était peutrétre pas si grand qu'elle Tavait cru.
— Explique-toi, je te prie, reprit-elle sévèrement.
— Je me serais déjà expliquée si tu ne m'interrompais pas à chaque instant ; mais je reviens k mon récit. J'en suis restée au moment où j*ai lâché Gudule. Elle ne voulait pas grimper là-haut. Les ascensions l'essoufflent, et moi j'aime à me dégourdir les jambes. Je me suis donc lancée dans les petits chemins qui tournent entre deux charmilles, et j'étais presque arrivée au sommet de la butte, lorsque je me suis aperçue qu'un très vilain individu me suivait. Quand je m'arrêtais, il s'arrêtait, et j'avais beau courir, il était toujours sur mes talons. Il marmottait des phrases que je n'écoutais pas.
— Comment était-il? ,
— Je l'ai à peine regardé. Il m'a semblé pourtant qu'il était vêtu comme un monsieur, et j'ai remarqué qu'il n'avait pas de barbe... ni favoris, ni moustaches.
Ce signalement fit tressaillir madame de Lorris.
— Quel jour était-ce ? demanda-t-elle vivement.
— Mercredi ; tu es venue lundi soir. C'était le surlendemain, vers quatre heures.
— Deux heures après la menace que j'ai entendue à la Morgue, pensait Jeanne.
— Il ne me faisait pas peur, continua Thérèse, mais il m'ennuyait. Il m'a quittée au dernier tournant et je n ai plus songé à lui. Je me suis assise
BOUCHB COUSUE 121
SOUS le belvédère. Il y avait là des gens qui examinaient le panorama de Paris avec une lunette, des bonnes, des bébés et je n^aurais pas trouvé de place sur le banc circulaire, si un grand garçon qui avait l'air de contempler les nuages ne s'était levé très poliment pour me céder la sienne.
— Et il a osé te parler ?
— Non, pas là. Il s'est môme éloigné de moi, discrètement, mais je voyais très bien qu'il m'observait du coin de l'œil... et je ne me suis pas privée de le regarder, car il en valait la peine. Il a des moustaches, lui, de longues moustaches blondes, fines comme de la soie, des yeux bleus qui n'en finissent pas, un nez aquilin, la peau blanche comme une femme et des dents superbes.
— Tu l'as regardé, en effet, à ce qu'il me paraît... et beaucoup plus qu'il ne convenait.
— Peut-être bien. Mais c'était plus fort que moi. Il a une figure sympathique. Du reste, je ne suis pas restée longtemps. Je ne voulais pas m'attirer une semonce de Gudule et j'ai repris le chemin du Cèdre, sans me retourner, je te le jure. Je n'avais rien fait pour l'attirer...
— Et cependant, il t'a suivie...
— Heureusement, car à mi-chemin de la descente, le vilain homme, qui se tenait là tapi contre la haie, s'est montré tout à coup, m'a prise par la taille, et m'a embrassée de force. J'ai jeté un cri... Oh I mais un cri!.. . Je ne sais pas comment Gudule ne l'a pas entendu. Et je crois bien que j'allais m'évanouir, quand mon sauveur est arrivé. Il a
tSS BQUCHB G0U8UB
détaobé à Thomme un coup de poing qui Ta fait reculer de trois pas et qui Ta mis en fuite.
— Alors... tu t'es trouvée seule aveo celui que tu appelles ton sauveur, demanda Jeanne de plus en plus inquiète.
— Absolument seule, et c'est à ce moment là qu'il s'est déclaré.
— Que t'a-t-il dit ?
— Qu'il était prêt à m'escorter jusque chez moi pour me protéger contre ce malotru qui n'était peut-être pas loin. Il a une voix douce, une voix musicale, une voix d'or.
— Mais tu n'as pas accepté sa proposition, j'espère.
. — Non, quoique j'en fusse très tentée. Mais y à pensé que Gudule lui montrerait les dents.., et Dieu sait si elle les a longues I Je me suis bornée à le remercier... le mieux que j'ai pu, c'est-à-dire fort mal) car j'étais trop troublée pour tourner de beaux compliments. Tu crois peut-être qu'il a insisté? Pas du tout. Il a ajouté très respectueusement deux ou trois phrases que j'ai retenues mot à mot. Il m'a dit : Mademoiselle, je vous prie de ne pas m'en vouloir si je suis intervenu au moment où ce drôle s'est jeté sur vous. Je n'avais d'autre intention que celle de vous défendre et je m'estimerais très heureux si vous ne gardiez pas de moi un mauvais souvenir. Permettez-moi donc de vous dire mon nom. Je crains bien que vous ne le reteniez pas, mais il m'est doux de vous l'apprendre. Je
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m'appella le vicomte d'Eilven,.. André d'EIveQ. Ah! il n'y apa8 de danger que je Toublie,
Jeanne de Lorris connaissait beaucoup de messieurs titrés, et p^rmi ceuvlà quelques vicomtes, mais elle u'ayait jamais entendu parler du vicomte d'Elven. Elle était délivrée déjà d'une inquiétudoi car elle craignait queTamoureux ne fût quelque viveur de son entourage d'autrefois. Mais il lui tardait de savoir si Taventure en était restée h ce début innocent.
— N'est-ce pas que s^s noms sont jolis, reprit Thérèse ; André d'Elven, c'est gracieux, c'est harmonieux...
— C'est Breton, à ce que je crois, dit Jeanne, qui se rappelait avoir visité la tour d'Elven, une des curiosités archéologiques du Morbihan.
Elle y était allée avec Gontran d'Arbois qui tenait alors garnison à Pontivy.
— Bon I mais c'est très poétique la Bretagne, s'écria la jeune fille, et je ne serais pas étonnée que M. d'Elven fût poète.
— Un vicomte I c'est invraisemblable. Mais comment a fini ta belle équipée? Ce monsieur si galant s'est éloigné, j'imagine?
— Pas tout à fait. Il m'a saluée, et comme je lui avais dit que ma tante m'attendait... Je voulais qu'il prît Gudule pour ma tante.,, il m'a suivie à distance respectueuse jusqu'au rond-point où est le cèdre. Gudule avait fini de tricoter ; elle s'est levée pour venir à ma rencontre et mon amoureu)^ a disparu.
— Est-ce tout ? demanda Jeanne, en aflëctant de sourire, quoiqu'elle ne fût pas encore complètement rassurée.
— Oh I que non. Tu sais que nous allons tous les Jours au Jardin des Plantes. Gudule a une passion pour cet établissement botanique et zoologique. Seulement, elle varie ses plaisirs. Tantôt, elle me mène voir les singes, tantôt les lions, tantôt elle s'assied dans la grande allée, qui aboutit au Musée où il y a des bêtes empaillées.
— Eh bien ? interrompit madame de Lorris qui prévoyait la suite.
— Eh bien, mère, je ne sais pas comment s'y prend ce jeune homme, mais je le rencontre partout. Depuis mercredi, il n'a pas manqué une seule fois de passer devant nous, n'importe où nous sommes assises. Et il est d'une discrétion parfaite. Il n'ose môme pas me saluer, quoiqu'il en meure d'envie, je le vois bien. Ah ! par exemple, il, me regarde... et je le regarde aussi.
— Tu as tort.
■— Pourquoi ? Il est si gentil et je lis dans, ses yeux que ça lui fait tant de plaisir. Et puis, ce qui m'amuse, c'est que Gudule ne se doute.de rien. Hier, figure-toi, elle a laissé tomber une pelote de laine au moment où il passait... il s'est précipité pour la ramasser, et si tu avais vu la mine qu'elle a prise... j'ai cru qu'elle allait le dévorer... Le pauvre garçon s'est enfui en me lançant une œillade désolée...
— A laquelle tu as répondu, ^vQue-ie.
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— Je l'avoue. J'avais pitié de sa peine et je crois que je l'aurais rappelé, si j'avais été avec toi au lieu d'être avec ce dragon de Gudule. Mais je m'étais promis de me tenir tranquille tant que je ne t'aurais pas parlé de lui.
— J'espère bien que tu continueras, môme après m'en avoir parlé, dit vivement Jeanne de Lorris.
— Alors tu me défends de m'occuper davantage de mon vicomte? demanda Thérèse d'un air attristé.
Et moi qui comptais te prier de me laisser te le présenter.
— Me le présenter I s'écria Jeanne de Lorris. Et pourquoi faire, je te prie ? Pour que je le tance, comme il le mérite ?
— Tu n'aurais pas le cœur de lui reprocher sa conduite, dit Thérèse sans s'émouvoir. Elle a été d'un correct ! Je me sers de ce mot-là, parce que Gudule l'emploie à tout bout de champ, et parce qu'il me semble avoir été inventé tout exprès pour caractériser les façons de mon vicomte.
— Je veux bien ^admettre qu'il a été convenable... le langage que tu lui prêtes est celui d'un homme bien élevé... mais je n'en dirais pas autant de la persistance qu'il meta se trouver sur ton passage... On ne pourchasse pas ainsi une jeune fille, au risque de la compromettre.
— Il ne m'a pas compromise, puisque ^personne ne s'est aperçu qu'il s'occupe de moi... Gudule elle-même n'y a vu que du feu. S'il me recherche, c'est que je lui plais. Oîi est le mal ? Est-ce que ça te fâche, qu'on me trouve jolie ?
Madame de Lorris ne put s'empôcher de sourire des arguments qu'inventait la Jeune fllle pour bkcuser celui qu'elle appelait naïvement : son amoureux, mais elle n'avait garde d'approuver Thérèse- Cette connaissance, ébauchée dans le labyrinthe du Jardin des Plantes, lui paraissait dangereuse.
— Non, dit-elle, ça ne me ftche pas du tout. Je suis très fière de toi. Mais je trouve que ce monsieur aurait dû se dispenser de t'aborder.
— Alors, tu aurais mieux aimé qu'il laissât le vilain homme m'embrasser tout à son aise.? Il m'a embrassée une fois, le monstre. C'est bien assez. C'est môme beaucoup trop. Je crois toujours sentir le contact de ses grosses lèvres sur ma joue et sa large main autour de ma taille. Il m'enlevait bel et bien lorsque André l'a repoussé.
— André 1 Tu l'appelles par son petit nom ?
— Mais, maman, puisqu'il m'a sauvée !... ça crée un lien entre nous... M. d'Elven n'est plus pour moi le premier venu.., ni pour toi non plus. Et si tu le voyais, tu ne songerais, j'en suis sûre, qu'à le remercier.
— J'espère bien ne jamais le voir. Tu n'as pas, je suppose, commis la sottise de lui dire où tu demeurais.
— Ça, non. D'abord, il ne me l'a pas demandé. Mais il n'aura pas de peine à. le savoir, si le cœur lui en dit. Le cèdre du Liban n'est pas loin du boulevard d'Italie.
— Est-ce qu'il se serait permis de te suivre?
BOUGHB .GOUaUB 127
— Je ne Tai pas vu. Il est vrai que Je ne me suis pas retournée en chemin.
-- Mais il s'est montré près de la maison... avouele... Sudule a surpris un homme qui rôdait autour de la grille.
— Ce n*est pas lui. Mon vicomte ne rôde pas.
Seulement, ce matin, en m'éveillant, j'ai ouvert ma fenêtre et je Tai aperçu, adossé & un gros arbre de l'autre côté de la chaussée.
— Et alors ?... il t'a fait signe peut-être?...
— Pas du tout. Il s'est sauvé. Mon amoureux est timide... excepté quand il s'agit de me défendre.
Jeanne de Lorris tombait de son haut. Thérèse avait réponse à tout, et Thérèse en pensait évidemment plus qu'elle n'en disait. Sa mère ne pouvait plus s'y tromper. C'était bel et bien un roman d'amour qui commençait, et la pauvre enfant s'y lançait avec toute l'ardeur et toute l'inexpérience de son âge. Gomment l'arrêter sur la pente glissante du sentiment ? Jeanne était payée pour se défier des séducteurs, et elle ne croyait guère à la pureté des intentions de ce vicomte d'Elven qui se posait en protecteur de l'innocence attaquée. Un gentilhomme ne va pas chercher une fiancée parmi les demoiselles de la petite bourgeoisie qui fréquentent les bosquets du Jardin des Plantes.
D'un autre côté, elle connaissait le caractère de sa fille, et elle comprenait que les représentations n'y changeraient rien. Mieux valait :1a prendre par la douceur, feindre d'entrer dans ses idées, et en
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finir avec cette intrigue enfantine avant qu'elle devînt sérieuse.
— C'est fort bien, dit-elle, mais, ma chère petite, tu sens toi-même que tu ne dois pas encourager les folies de ce jeune homme, si respectueux qu'il soit. Il faudrait au moins savoir où il veut en venir.
— Je ne peux guère le lui demander, répliqua malicieusement Thérèse.
— Non, mais tu peux me dire ce que tu comptes faire, s'il continue les manèges que tu me signales.
— Je te l'ai dit. J'espérais que tu m'autoriserais à te le présenter. Si tu y consentais, tu serais à' même de l'interroger. Tu lui demanderais, pour commencer, s'il se propose de m'époiiser,
— Et, dans le cas où il me répondrait : oui?...
— Alors, nous verrions.
— Comment, nous verrions I qu'entends-tu par là?
— C'est bien simple. Tu ferais ce qu'on fait quand on a une fille à marier. Tu te renseignerais sur le vicomte d'Elven, et comme les renseignements seraient excellents, je n'en doute pas, tu lui permet-^ trais de venir ici. Alors, moi, je Tétudierais, je tâcherais de savoir ce qu'il vaut et s'il m'aime pour de bon. Ne crois pas que ça m'embarrasserait. Je trouverais une foule de moyens de mettre sa sincérité à l'épreuve. Tu souris : Tu crois donc que je ne suis qu'une petite niaise ? J'ai dix-neuf ans. Tu n'étais pas si vieille que moi, quand tu t'es mariée, et je parierais bien que tu t'y es prise comme je m'y prendrais.
Jeanne de Lorris tressaillit. Cette allusion au passé lui rappelait cruellement les difficultés du présent et les incertitudes dé Tavenir. Le moment approchait où il faudrait avouer à sa fille la triste vérité. Elle tremblait à la pensée de lui apprendre que légalement elle n'avait pas de père, et si elle la mariait, Taveu, le terrible aveu devenait inévitable. Que ce fût maintenant ou plus tard, il n'en serait pas moins pénible. Et cependant elle aurait voulu le reculer.
— Je croyais que tu n'avais pas de goût pour le mariage, murmura-t^elle.
— Ça dépend, répliqua Thérèse, sans hésiter. S'il fallait te quitter, j'aimerais mieux rester fille toute ma vie... comme Gudule... elle n'est pas malheureuse Gudule, puisqu'elle t'aura toujours. Et puis, je n* épouserai jamais qu'un homme qui me plaira.
— En cela, tu as raison. Mais tu pourrais te tromper dans ton choix et, d'ailleurs, il n'est pas prouvé que M. André d'Elven songe à demander ta main.
— Parce qu'il est vicomte et que, moi, je ne suis pas noble?
— Mais, sans doute. Il doit chercher à se marier dans le monde où il est né, et ce monde n'eist pas le tien. N'oublie pas que ta mère n'est qu'une employée de commerce.
— Ma mère est une honnête femme. Est-ce que ça ne suffit pas ?
Jeanne de Lorris baissa la tète. Elle n'avait jamais mieux senti le poids de sa honte.
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— Je n'entends rien aux distinctions sociales, reprit Thérèse, mais je mépriserais un homme qui s'y arrêterait, s'il était amoureux* Il faudrait qu'il n'eût pas de cœur.
— C'est vrai, mais la vie est ainsi faite, ma chère enfant^ et la sagesse consiste à ne pas rêver des chimères.
Du reste, ajouta madame de Lorris pour couper court à cet entretien scabreux, nous n'en sommes pas là... et lorsque M. d 'El ven viendra me demander ta main, il sera temps d'aviser.
— Le fait est que je ne peux pas décemment aller le chercher pour te l'amener, dit Thérèse en éclatant de rire. J'attendrai qu'il se décide... et je ne m'ennuierai pas en attendant, puisque tu vas venir demeurer avec nous... tu me l'as promis.
— Que dirais-tu si je te proposais de nous retirer à la campagne?... Oh I pas dans un village, ni dans une ferme... dans un joli chftteau que j'achèterais, ou que je ferais b&tir...
— Pourvu que tu ne me quittes plus, tout me conviendra.
— Alors, tu ne regretterais pas Paris?
— Paris 1 mais je n y suis pas & Paris. Ce quartier-ci, c'est la province. Et je commence à en avoir assez. J'aimerais bien mieux la Bretagne.
Jeanne s'abstint de demander pourquoi. Elle ne tenait pas à ramener la conversation sur le vicomte qu'elle soupçonnait d'être Breton.
— Je me figure qu'il n'y a que des braves gens dans ce pays-là, reprit Thérèse : et ici ce n'est pas
BOUCHB COUSUE 131
tout à fait la même chose. D'abord, ce vilain iadividu qui m'a embrassée de force ne me sort pas de l'esprit... et si j'écoutais Gudule» Je mourrais de frayeur. Elle prétend qu'au crépuscule on voit passer devant notre grille des figures sinistres. A l'en croire, on veut nous assassiner... ou m'enlever. Elle n'admet que ces deux hypothèses.
— J'espère qu'elle s'effraie h tort, dit madame de Lorris, beaucoup moins rassurée qu'elle n'en avait l'air, mais on ne saurait prendre trop de précautions. Je vais prier Gudule de s'arranger avec le jardinier pour qu'il couche ici tous les soirs.
Allons la rejoindre.
— Me voilà. J'ai fini mon bouquet. Tu l'emporteras, puisque tu ne peux pas rester avec nous. Ah I je vais passer un triste dimanche, si je ne te vois pas demain. Viens au moins faire le tour de notre parc, avant que la nuit soit close. Le jour baisse déjà et je veux te montrer ma volière. Dépèchons^nous, car, dans un quart d'heure, mes perruches seront couchées.
Le parc ne méritait pas ce nom ambitieux que Thérèse lui donnait en plaisantant, mais il était assez habilement dessiné pour faire illusion du dehors. Des charmilles épaisses y bordaient les allées et dissimulaient assez bien le manque de profondeur et d'étendue.
La jeune fille conduisit sa mère sous une voûte de feuillage formée par de vieux marronniers dont les hautes branches ombrageaient la grille de clôture.
A travers cette grille solide et protégée par une garniture de plantes grimpantes, on avait des échappées de vue sur le boulevard, et madame de Lorris, tout en cheminant appuyée sur le bras de Thérèse, regardait volontiers de ce côté-là, car elle avait la tôle pleine des récits de Gudule, qui venait de lui signaler les apparitions répétées d'un homme de mauvaise mine.
Cette allée aboutissait à la porte grillée par laquelle on entrait dans la villa, et elles n'étaient plus qu'à quelques pas de cette porte, lorsque Thérèse s'arrêta brusquement.
— Qu'as-tu donc ? lui demanda Jeanne de Lorris. Thérèse serra le bras de sa mère et, se penchant
à son oreille.
— Le voilà... c'est lui, murmura-t-elle.
Madame de Lorris crut qu'il s'agissait du rôdeur
qui avait déjà effrayé Gudule et, instinctivement, elle fit un pas en avant pour couvrir sa fille de son corps, si ce menaçant inconnu osait en venir aux voies de fait.
La grille les protégeait contre une attaque manuelle, mais on pouvait tirer un coup de feu à travers les barreaux.
Jeanne ne vit d'abord personne et Thérèse ne faisait pas mine de reculer. Elle étendit la main sans mot dire et en suivant cette indication, madame de Lorris finit par apercevoir un homme qui se tenait le visage, presque collé contre la porte à claire-voie.
La nuit tombait et on ne distinguait pas 1res
bien ses traits, mais on pouvait juger de sa taille et de sa tournure.
II était grand, élancé, et il n'avait pas du tout l'air d'un malfaiteur. En fait d'armes offensives, il tenait à la main un jonc très mince. Et madame de Lorris qui avait de bons yeux, reconnut qu'il portait des gants.
Alors, elle comprit ; Lui, c'était le chevalier errant du labyrinthe; c'était ce problématique vicomte d'Elven qui s'était constitué le défenseur de Thérèse.
Que venait-il faire là ? Il n'avait pas reçu mission de veiller sur elle; on ne pouvait guère supposer qu'il agissait d'accord avec l'homme suspect que Gudule avait signalé.
Il fallait donc croire qu'il continuait à jouer son rôle d'amoureux passionné, ce rôle dont il s'acquittait si bien qu'il occupait plus que de raison l'imagination de la jeune flUe. Où voulait-il en venir? Jeanne de Lorris ne croyait guère h la pureté de ses intentions, et alors même qu'il eût agi pour le bon motif, elle n'aurait pas souffert que Thérèse se fiançftt de sa propre autorité à un monsieur qu'elle connaissait à peine, à une espèce de héros de roman rencontré par hasard dans yn jardin public. Il lui paraissait impossible de tolérer ses assiduités persistantes et ses apparitions nocturnes. Thérèse elle-même sentait l'inconvenance de cette situation fausse, puisqu'elle venait de prier sa mère d'interroger ce jeune homme, s'il se présentait à la villa, et puisqu'elle se déclarait prête à se
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soumettre aux décisions qu'elle prendrait» & la suite de cette première entrevue.
Ovt Jeanne surprenait le galant personnage en flagrant délit de contehiplation sentimentale. L'occasion était bonne pour lui demander de Justifier sa conduite, et pour en finir avec lul^ si, comme tout le faisait prévoir, Texplication ne calmait pas les inquiétudes maternelles de madame de Lorris.
Il ne s'apercevait pas qu'on l'observait. Rien n'était donc plus facile que de l'aborder à l'impro* viste, et cependant Jeanne hésitait. Elle avait peur qu'il ne la reconnût pour l'âTVoir vue au théâtre ou ailleurs.
Et par ce qu'elle éprouvait, elle put Juger des difficultés et des obstacles qu'elle aurait & vaincre pour marier sa fille.
Jeanne de Lorris pouvait reparaître sous Jeanne Valdieu. On ne tient pas impunément pendant des années le haut du pavé de la galanterie. Et il ne suffit pas de se déguiser en petite bourgeoise pour se faire oublier des Parisiens, quand on a briUé si longtemps aux courses, aux Champs-Elysées et aux avant-scënës.
Elle le comprenait bien et son projet de se fixer en province n'avait pas d'autre cause.
Mais, pour la circonstance présente, elto se dit, après réflexion, qu'il allait arriver de deux choses l'une : ou ce M. d'Ëlyen n'avait jamais rencontré madame de Lorris dans les endroits où s'exhibent les femmes h la mode et où elle tenait, autrefois,
BOUCHi; COUSUE 135
une place si éclatante» ou, au contraire, il connaissait sa figure.
Dans le premier cas, il ne refuserait pas de répondre aux questions d'une mère qui avait bien le droit "de lui demander ce qull voulait à sa fille. Dans le second, il se retirerait ; ou, s'il insistait pour être admis, ce serait la preuve qu'il ne visait point au mariage, et Jeanne se chargeait de réconduire. Elle savait remettre à sa place un insolent et elle se réservait de prendre des mesures pour Tempêcher de recommencer; des mesures radicales, comme serait^ par exemple, le déménagement immédiat de Thérèse et de sa gouvernante.
Forte de ce raisonnement, elle serra le bras de la jeune fille, qui comprit, et qui lui dit tout bas :
— Allons I c'est le moment... ne le laisse pas partir. Faià-le entrer, Je vous laisserai en téte-àtète, si tu ailles mieux que je ne me môle pas de la conversation.
C'était précisément ce que voulait Jeanne.
Elles s'avancèrent h pas de loup, et le Jeune homme était tellement absorbé dans ses médita* tions amoureuses qu'il ne les entendit pas venir.
— J'ai à voua parler, monsieur, lui dit madame de Lopris en ouvrant la porte h travers laquelle il regardait. Voug ne pouvez pas rester là.
Il recula de surprise et il se préparait visiblement h se sauver, ni plus ni moins qu'un voleur, mais Thérèse se montra et on voyait encore assez clair pour qu'il distinguât qu'elle lui souriait, . n salua et balbutia cette phrase banale :
136 BOUCEIE COUSUE
— Pardonnez-moi, madame, une indiscrétion que je me reproche ; Je...
— Je sais qui vous êtes, monsieur, interrompit Jeanne de Lorris, et il est inutile de vous excuser, mais vous trouverez bon que je vous interroge. Ce qui se passe depuis quelques jours m'autorise à exiger de vous une explication.
-— Je suis à vos ordres, madame.
— Alors, veuillez entrer.
Thérèse, mon enfant, va rejoindre Gudule, et attends-moi avec elle dans le salon.
Thérèse s*enfuit, non sans avoir adressé à son chevalier un coup d'œil encourageant.
— Venez, monsieur, reprit madame de Lorris en se dirigeant vers le fond du jardin par l'allée des marronniers.
Le jeune homme qui paraissait avoir retrouvé son sang-froid, marchait à côté d'elle, et attendait qu'elle parlât.
— Une question avant tout, dit-elle. Êtes-vous vraiment le vicomte d'Elven?... c'est le nom que vous /avez donné à...
— Vous doutez donc, madame, que je sois un galant homme, interrompit l'amoureux. J'aurais cessé de l'être si j'avais pris un nom et un titre qui ne m'appartiendraient pas.
— Je vous crois et je vous prie maintenant de me dire où tendent vos poursuites. Vous avez rendu à ma fille un service dont je vous suis très reconnaissante, mais vous ne vous en êtes pas tenu là. Vous l'avez cherchée, guettée, attendue...
et vous Tavez suivie, puisque vous avez découvert la maison qu'elle habite.
— J'en conviens, mais Je n'ai rien fait de plus.
— Je le sais, ma fiUe m'a tout raconté. Je sais que vous ne lui avez pas adressé la parole depuis la scène du labyrinthe. Et je vous suis obligée jusqu'à un certain point de ne pas l'avoir compromise dans la rue ; mais vos fréquentes promenades devant la grille de notre jardin ne sauraient manquer d'attirer l'attention de nos voisins et je n'en comprends pas le but. Espérez-vous donc entrer en relations avec ma fille, h mon insu et contre mon gré ? S'il en était ainsi... •
— Je vous jure, madame, que je n'ai jamais eu cette pensée. J'ai obéi à un sentiment plus fort que ma volonté ; mais je me proposais de me pré' senter ici ouvertement, dès que mademoiselle m'y aurait autorisé. J'ignorais qui elle était, je l'ignore encore, mais j'espérais parvenir à le savoir, et alors...
— Je vais vous l'apprendre.- Je m'appelle madame Valdieu, je suis veuve et j'ai un emploi dans une maison de commerce, un emploi auquel je renoncerai prochainement pour aller vivre à la campagne avec Thérèse, ma fille unique, et mademoiselle Brabant, ma parente, que vous avez \ue au Jardin des Plantes. Nous avons peu de fortune et nous ne sommes pas du monde où vous êtes né et où vous vivez sans doute.
Vous voilà renseigné, monsieur. Et je puis maintenant vous demander ce que vous prétendez faire,
138 BOUGHB COUSUE
puisque vous ne songez pas, dites-vous, h séduire une enfant simplement, mais honnêtement élevée. . — Madame, dit le jeui^e homme, après un instant de silence, si je vous répondais que je suis venu vous demander la main de mademoiselle votre fille, vous ne me croiriez pas. Ce n*est pas ainsi qu'on s*y prend, je le suis fort bien. Mais j'espère ne pas vous blesser en vous priant de m'autoriser à vous revoi^*, et en vous déclarant que je n'ai que des intentions avouables. Si j'étais assez heureux pour lui plaire, je n'aspirerais qu'à l'épouser, car je l'aime.
— Vous l'aimez!... après l'avoir vue trois fbisl... Vous qui êtes vicomte et sans doute beaucoup plus riche qu'elle, vous prendriez pour femme la flUe d'une petite bourgeoise I.., Vous ne parlez pas sérieusement.
— Je n'ai aucun préjugé de caste; mon avoir se compose de trois fermes dans le Morbihan et d'un cas tel très délabré que j'habite par nécessité, car mon revenu ne me permet pas de vivre à Paris. Je suis donc plus pauvre que vous.
Le vicomte avait, sans le savoir, touché la corde sensible de Jeanne de Lorris. Un provincial sans relations parisiennes, c'était justement le gendre qu'elle rêvait et il se trouvait que ce provincî a plaisait à Thérèse.
En causant ainsi, elle l'avait amené, après avoir fait à moitié le tour du jardin, devant la maison où Thérèse et Gudule venaient de rentrer. Les fenêtres ^u rez-de-chaussée étaient ouvertes et la lumière
BOUGHK GOUaUS 139
de deux lampes éclairait l'allée où Jeanne se prq-. menait avec M. d'Elven, Eîlle s'arrêta et elle eut soin de ae placer de telle sorte qu'il pouvait voir en plein son visage.
C'était une épreuve et elle lui fut favorable, car il ne broncha point, quoiqu'il la regardât avec attention. Évidemment, il ne la connaissait pas.
Elle pensa qu'il convenait de prendre avec lui un ton plus conciliant, et elle se préparait h cette transition, lorsque le bruit de la grille violemment ouverte et refermée la fit tressaillir.
Qui pouvait venir è^ cette heure? Elle lâcha sans façon le vicomte pour aller h la rencontre du visiteur. • '
— C'est moi, cria une voix qui lui était familière.
Elle avait oublié que Gontran devait lui apporter, s'il la recevait dans la soirée, une nouvelle impatiemment attendue, et il s'agissait maintenant de se tirer d'une situation très embarrassante.
Elle courut à son amant et, avant qu'il eût le temps d'articuler un mot :
— Ne me tutoie pas devant la personne qui est là, dit-elle vivement. Il faut que tu la voies... viens I je l'expliquerai tout quand nous serons seuls.
— Sois tranquille, répondit Gontran, tout ébahi de cette réception, je ne suis pas assez mal appris pour te tutoyer devant ta fille.
— Je le sais, reprit Jeanne, mais ce n'est pas de ma fille qu'il s'agit. Il y a là un jeune homme qui est amoureux d'elle et qui s'annonce comme un prétendant à sa main. Quand tu l'auras vu, tu me
diras ce que tu penses de ce garçon. Mais, je t'en prie, n'oublie pas l'histoire que nous sommes convenus de raconter... tu es mon parent... un cousin que je n'avais pas vu depuis quinze ans et qui vient d'arriver & Paris.
— J'ai appris par cœur la leçon que tu m'as faite et je suis en état de la réciter couramment. Tout ira bien. Mais d'où sort-il ce futur mari de mademoiselle Yaldieu ? Pourquoi ne m'as-tu pas parlé de lui?
— Parce que j'ignorais qu'il existât. C'est tout un roman... ou plutôt une aventure, que tu apprendras tout à l'heure et dont je n'ai pas le temps de te faire le récit maintenant. Le jeune homme est à vingt pas d'ici et il m'attend.
— Et Thérèse?
— Thérèse est dans le salon avec Gudule. Nous irons les rejoindre, après... quand j'aurai congédié ce monsieur... car je me propose de le congédier, k moins que tu ne me conseilles J'ie contraire... je tiens à avoir ton avis.
— Tu l'auras... et très carré, je te le promets.
Ce colloque se tenait à voix basse et le vicomte n'en pouvait rien entendre, car il n'avait pas bougé de place, et son attention se concentrait tout entière sur les fenêtres ouvertes par lesquelles il espérait sans doute entrevoir la silhouette de la jeune ÛUe.
Mais elle s'était .mise au piano, et de temps à autre, son rire argentin éclatait conime une fusée,
BOUCHK COUSUE 141
à travers le bruit des notes d'une sonate qu'elle exécutait avec un brio étonnant.
Qontran n'avait pas bronché, quoiqu'il ne s'attendit guère à la proposition de Jeanne. La guerre d'Afirique l'avait accoutumé aux surprises.
Mais, au fond, il était médiocrement satisfait d*6tre pris pour arbitre dans la grosse question du choix d'un gendre et encore moins d'être présenté comme un cousin de province ou un oncle à succession.
Il voulait bien Jouer ce rôle-là vis-à-vis d'une flUette sans conséquence; mais il ne lui plaisait guère de tromper un inconnu, qui pouvait être un homme comme il faut.
Il céda cependant, pour ne pas contrarier Jeanne, I qui lui tenait fort au cœur, depuis qu'il avait renoué avec elle ; mais il se réservait de ne pas pous ser trop loin cette comédie scabreuse.
En apercevant l'amoureux, il vit à sa tournure qu'il allait se trouver avec un gentleman, et ses scrupules le reprirent de plus belle.
Ce fut bien pis quand ce gentleman, ayant ôté son chapeau pour le saluer, lui montra son visage, éclairé par les lampes du salon.
Il aurait donné vingt-cinq louis pour n'être pas venu, mais il ne pouvait plus reculer, car le vicomte, qui l'avait reconnu au moment où il entrait dans la zone lumineuse, vint à lui en disant :
— Quoi I c'est vous, capitaine I Je n'espérais pas vous rencontrer ici... chez madame Yaldieu, ajouta* t-il en se reprenant.
142 BOUGHB COUSUE
Le mot ici n'était pas assez poli en présence de la mère de Thérèse.
— Pas plus que je n'espérais vous y trouver, répliqua Qontran d'Arbois.
— Vous vous souvenez donc de moi?
— Parbleu I j'ai chassé vingt fois avec votre père et vous, pendant les six mois que j*ai passés à Pontivy.. . il y a dix ans de ça. Vous sortiez du collège et vos moustaches ont poussé depuis ce temps-là. Mais votre figure n'est pas de celles que ron oublie.
C'était vrai. Le vicomte avait une tête fine et aristocratique, avec des yeux bleus d'une douceur infinie, une bouche un peu dédaigneuse, et un menton carré, qui indiquait un caractère résolu.
— Gomment va-t-il votre père ? reprit Gontran qui souhaitait de maintenir la conversation dans le cercle des banalités.
— J'ai eu le malheur de le perdre Tannée dernière, mon cher capitaine-,
^ Appelez-moi commaudautr J'ai un grade de plus... et pas mal de cheveux gris, que je n'avais pas quand j'étais hussard.
Mais vous m'apprenez une mauvaise nouvelle.
Votre père était un brave Jiojpme et je l'aimais IiieauGoup,.. alors, vou^ n'habitez plus le Morbihan, r^ cette vieille Bretagne où on trouve encore des perdrix rouges ?
— Pas toute Tannée, Je passe h Pftris une partie de l'hiver et quelquefois le printemps, noais ma
BOUGHH 00UST7B 143
fortune ne me permet pas de m*y installer déûnitivement.
C'est ce que J'avais llionneur de dire à madame Valdieu, lorsque tous êtes ATrivô^ mon cher commandant.
Gette phrase de transition était dridemment destinée à ramener l'entretien sur le terrain glissant de ractualité, et elle arrivait trôs à propos pour tout le monde.
Le vicomte désirait savoir sur quel pied M. d'Arbois était à la villa ; Jeanne, troublée par ces reconnaissances imprévues, ne demandait qu'à revenir au sujet qui la touchait par^dessus tout, et son amant sentait la nécessité de sortir au plus vite d'une situation équivoque.
— Madame éSt mon amie depuis longtemps, ditil, et Je suis charmé, mon cher André, qu'elle soit aussi la vôtre.
« Mon amie f> éotipait court au projet de madame de Lorils. Par ce seul mot, Oontran reniait d'avance la parenté dont elle prétendait le décorer* Il aurait pu se résigner à la subir devant uti individu quelconque, mais devant le vicomte d'Ëlven, il n'en voulait à aucun prix* Il eût été, d'ailleurs, difflcile d'expliquer cette parenté entre une simple employée de commerce et un officier supérieur qui appartenait à une des plus riches >et des plus anciennes familles de la Bourgogne.
Jeanne comprit cela et ne sut pas mauvais gré au commandant de modifier un plan qui était devenu impraticable^ tel du moins qu'elle l'avait
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conçu. Hais elle prit la balle au bond et elle aborda aussitôt la grande question.
— Je n'ai pas ITionneur d'ôtre l'amie de M. le vicomte d'Elven, dit-elle en s'efforçant de sourire. Je le Yois ce soir pour la première fois, mais puisqu'il est lié avec vous, mon cher Gontran, Je peux bien vous confier ce qui s'est passé. Monsieur a rencontré ma fille que vous n'avez pas vue depuis sa première enfance...
— Et à laquelle vous allez me présenter, interrompit le commandant. J'ai fait tout exprès le voyage du boulevard d'Italie.
D'un coup d'œil, Jeanne le remercia de lui venir en aide.
— Il l'a rencontrée dans une promenade publique, reprit-elle, et il l'a très courageusement délivrée d'un manant qui l'insultait. Mais il ne s'en est pas tenu là... il l'a suivie, et il se montre devant la grille de notre Jardin plus souvent qu'il ne conviendrait. Je l'y ai trouvé tout à l'heure, et Je l'ai prié d'entrer, afin de le mettre à même de s'expliquer. Il m'a répondu comme le devait faire un galant homme... et les intentions qu'il a exprimées sont flatteuses pour ma fille et pour moi ; je les crois sincères, mais pas assez réfléchies. J'allais donc remercier M. d'Elven et le prier de se retirer. Je m'en garderai bien maintenant. Vous le connaissez de longue date ; cela sufBt pour que Je m'estime heureuse de le recevoir aussi souvent qu'il lui plaira.
Et pour le reste, ajouta malicieusement Jeanne,
M. d*Elyen s'expliquera plus aisément avec vous qu'avec moi.
Le vicomte allait répondre, quoique la réponse à une pareille ouverture fdt embarrassante, mais Gontran para la botte qui les atteignait tous les deux.
— Où logez-vous, à Paris, mon cher André? demanda-t-il.
— Rue et hôtel du Helder.
— Moi, Je suis descendu au Grand-Hôtel. Nous sommes voisins. Youlez-vous venir déjeuner avec moi, demain matin, à midi.
— Avec grand plaisir. ^
— Alors, c'est convenu. Nous causerons de tout ce qui nous intéresse.
Jeanne ne savait trop si elle devait selréjouir de l'intervention du commandant. Elle se défiait de la solidarité qui lie entre eux les hommes du môme monde et elle soupçonnait que Gontran d'Arbois ne voudrait pas assumer la responsabilité d*un mensonge. Mais, pour le moment, elle n'imaginait rien de mieux que de le laisser faire.
André d'Elven avait compris qu'en l'invitant pour le lendemain, M. d'Arbois lui donnait à entôndre que la séance était levée, et il se disposait à prendre congé, lorsque Thérèse apparut tout à coup sur le perron.
— Maman, le thé est servi, cria-t-elle en sautant dans l'allée. Gudule est allée se coucher. Je l'ai endormie avec une symphonie de Beethoven.
Viens-tu?
— Tu ne V0Î8 donc pas que Je ne suis pas seule, dit madame de Lorris.
-- Je le vois très bien, mais je m'ennuie là-haut.
-^ Ce n'est pas une raison pour oublier de saluer oes messieurs.
Thérèse fit une révérence de pensionnaire.
André semblait beaucoup plus embarrassé qu'elle et Gontran la regardait de tous ses yeux.
— M. le vicomte d'Elven ne t'est pas inconnu, reprit Jeanne.
-^Ohl non. Monsieur m'a défendue contre un méchant homme. Je m'en souviens. Je m'en souviendrai toujours.
— Et voioi un de mes plus anciens et de mes meilleurs amis, M. le commandant d'Arbois, que tu ne reconnais pas, car il est parti pour faire la guerre en Afrique quand tu étais encore en nourrice.
— Excusea^moi, monsieur. Ma mémoire ne s'est développée que plus tard, répondit en riant la jeune fille. Mais j'en veux à maman de ne jamais m'avoir parlé de vous.
Madame de Lorris se mordit les lèvres. Elle venait de se heurter à une des pierres d'achoppement qui hérissent les situations mensongères.
r— Aimez-vous la musique, monsieur, reprit Thérèse, en s'adressant au vicomte. Oui, n'est-ce pas ? Je suis sûre que vous chantez.
^ Fort mal, mademoiselle, et je...
-7^ J'ai deviné à votre voix que vous devez, au contraire, chanter très bien, et je voudrais vous entendre.
Madame de Lorris et Gontran échangèrent un regard. Ils s'interrogeaient réciproquement. Jeanne pensait que Toccasion était bonne pour savoir comment son amant avait pris la présentation du vicomte d'Elven. Gontran pensait qu'autant valait expliquer tout de suite à sa maîtresse la conduite qu'il comptait tenir en cette conjoncture délicate, et, de plus, il avait d'importantes nouvelles à lui apprendre.
Jeanne et Gontran se disaient, chacun de son côté : pendant que Thérèse et M. d'Elven feront de la musique sous nos yeux, nous causerons. Et ils se connaissaient assez pour deviner, en échangeant un regard, qu'ils avaient tous les deux la même pensée.
On pouvait, sans danger, permettre aux amoureux ce tête-à-tête surveillé, car le salon n'était pas grand, et d'ailleurs le vicomte était trop bien élevé pour abuser de la liberté qu'on lui laissait. II avait fait ses preuves en s'abstenant d'aborder mademoiselle Valdieu, depuis le jour où il l'avait tirée des mains d'un mauvais drôle.
— Ne niez pas, mon cher André, dit le commandant. Il me souvient que, chez votre père, le soir, après les plantureux dîners qui suivaient nos journées de chasse, vous nous chantiez, avec une très jolie voix de ténor, des chansons bretonnes dont je ne comprenais pas les paroles.
— Oh ! s'écria Thérèse, en battant des mains, entendre un air breton, c'est mon rêve. Je vous en prie, monsieur, donnez-moi cette joie.
— Je me joins à ma fille pour vous prier de nous faire ce grand plaisir, appuya madame de Lorris.
— Donc, impossible de refuser, conclut Gontran. Montrez-nous le chemin, ma chère Jeanne.
Thérèse était déjà au haut du perron. Madame de Lorris la suivit, et le commandant prit le bras de M. d'Ëlven pour éviter les assauts de politesse à la porte.
Dans le salon, le piano était resté ouvert. La jeune fille y courut, et sa mère y conduisit le vicomte qui parut très heureux de cet arrangement improvisé.
Gontran prit position sur un canapé, assez loin de rinstrument pour pouvoir causer à demi-voix, sans gêner les exécutants et sans qu'ils entendissent la conversation.
— Sauras-tu accompagner monsieur? demanda madame de Lorris. Ces chansons n*ont sans doute jamais été notées.
— Ça n'y fait rien du tout, répliqua Thérèse. Monsieur n'a qu'à me chanter les premières mesures. J'aurais bien mal profité des leçons de Gu dule, si je n'attrapais pas l'air. D'ailleurs, j'en connais une... celle qui commence ainsi : A la nigous.,. je ne me doute pas de ce que ça veut dire, mais le motif me plaît.
Vous devez la savoir, monsieur; il paraît que tout le monde la sait en Bretagne.
— Elle y est, en effet, très populaire, dit André d'Elven.
— Eh I bien, allez. J'y suis, reprit Thérèse, déjà campée sur le tabouret.
Le vicomte obéit sans se faire prier. Il avait une voix douce et bien timbrée, et il disait avec âme.
— C'est charmant, s'écria la jeune fille, en plaquant des accords. Mais vous devriez bien me traduire le premier couplet. J'aime à comprendre ce que j'accompagne.
— Hélas I mademoiselle, je vous désenchanterais fort, si je vous expliquais le sens de cette poésie armoricaine. On est pauvre dans. mon pays, et on tient beaucoup trop à l'argent. Il s'agit d'un gars qui aime une jeune fille sans dot et qui est aimé d'une vieille femme très riche. Il voudrait épouser la jeune, mais les écus de la vieille le tentent et il finit par lui donner la préférence.
— Assez I ne m'expliquez plus rien. Je ne sais pas le breton. Je pourrai me figurer que votre chanson dit tout le contraire. Maintenant, je tiens l'accompagnement. Nous pouvons commencer.
Madame de Lorris, jugeant que le moment était venu d'aller retrouver Gontran, s'éloigna discrètement, et le vicomte, qui espérait échanger quelques mots avec mademoiselle Valdieu pendant cet essai de concert, attaqua l'air sur un diapason bien choisi : assez bas pour lui permettre de saisir les paroles de Thérèse, assez élevé pour empêcher que ces paroles arrivassent aux oreilles de sa mère et du commandant.
Le difficile, c'était de répondre. On ne peut pas causer et chanter en même temps. Mais le vicomte
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comptait sur les points d*orgue et sur les suspensions entre deux couplets.
Thérèse ne le fit pas languir.
— Je savais bien que vous viendriez, dit-elle en martelant nerveusement les touches. Il était temps, car J'ai tout dit à ma mère, et elle m'a déjà grondée. Nous parlions de vous quand elle vous a vu caché derrière la grille, et elle prétendait que vos intentions n'étaient pas bonnes, parce que... Ne faites pas de fausses notes, elle se douterait que Je vous parle... parce qu'un vicomte ne peut pas épouser la fille d'une commerçante... moi. Je lui ai soutenu que si vous ne songiez pas à me demander en mariage, vous ne me suivriez pas comme vous le faites depuis trois Jours... vous me direz tout à l'heure si J'ai eu raison... vous me le direz entre la fin de la première chanson et le commencement de la seconde, car je ne me contenterai pas d'une seule... Je veux épuiser tout votre répertoire... J'ai tant de choses à vous demander... et Je vois dans la glace maman qui s'embarque avec votre ami dans une causerie vive et animée.
Thérèse ne se trompaitpas. A peine assise madame de Lorris avait entamé avec le commandant un colloque intéressant et, pour le moment, ils ne s'occupaient pas des deux amoureux qui dialoguaient en musique, à l'autre bout du salon.
— Oui, ma chère Jeanne, disait Gontran, Je viens de trouver chez moi la lettre que j'attendais de Londres. Je te la montrerais si nous étions seuls, mais tu la liras demain. Les renseignements qu'elle
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contient sont sûrs, car le camarade qui m'écrit est capitaine aux horse-guards et connaît à fond toute la noblesse d'Angleterre.
Alice Avor n'a pas d'autre parent qu'un cousin au sixième degré qui a disparu depuis plusieurâ années. Ledit cousin avait voulu l'épouser jadis. On prétend môme qu'elle Ta aimé, mais elle lui a préféré lord Cairnessi et elle a bien fait» car ce joli cousin qui flirtait avec elle, n'en voulait qu'à sa fortune. Il se nommait William Atkins et c'était un fort mauvais sujet. 11 a été forcé de s'expatrier à la suite de vilaines affaires et il a laissé à Londres des dettes énormes. On croit qu'il est allé en Australie, et on suppose qu'il est mort, car on n'a jamais eu de ses nouvelles. Lui seul pourrait attaquer le testament et en supposant qu'il soit vivant, il n*en contestera pas la validité, puisqu'il ne sera pas avisé que ce testament existe.
Sa cousine avait d'ailleurs parfaitement le droit de le déshériter et mon camarade des horse-guardt a consulté deux sollicitora qui lui ont dit que l'envoi en possession ne souffrirait pas la moindre difficulté. Il a même pris sur lui de prévenir la maison de banque où la somme est déposée et messieurs Campbell sont tout prêts à payer.
Quant à la famille du mari, il n'y a rien ii craindre de ce côté. Les biens patrimoniaux de lord Gaimess étaient substitués à un de ses neveux qui hérite de sa pairie. C'est ce çeveu qui est venu reconnaître le corps de sa tante par alliance. Sur sa déclaration, l'acte de décès a été dressé, comme je
te rai dit avant-hier. II est régulier et uatureliement il n'y est pas fait n^ention des circonstances de la mort. Alice Avor a été transportée en Ecosse où elle sera inhumée dans les caveaux du ch&teau de Gaimess.
L'affaire est donc terminée et ta fille aura les millions. Tu les administreras jusqu'à ce qu'elle se marie, puisqu'elle est encore mineure*., et je ne plains pas celui qui l'épousera, car elle est jolie comme un cœur.
— Georges m'a parlé autrefois de ce William Âtkins, murmura madame de Lorris. Il l'avait en horreur.
— Ça prouve que mon garde de la reine m'a dit la vérité sur le drôlQ en question.
— S'il allait reparaître?... Je ne suis pas si rassurée que toi.
Jeanne avait de bonnes raisons pour ne pas l'être, des raisons qu'elle ne pouvait pas exposer à son amant puisqu'elle ne lui avait pas dit qu'Alice Avor était morte assassinée.
L'assassin devait être ce parent qui comptait sur la succession de lady Cairness pour payer ses dettes. Il l'avait aimée autrefois, disait-on ; peut-être avaitelle été sa maîtresse. Il avait donc un prétexte pour l'attirer dans cette maison où il voulait la tuer pour hériter d'elle. Mais on n'hérite que des morts et lady Cairness allait être enterrée sans qu'on sût qui eue était, si le commandant d'Arbois n'avait pas déclaré qu'il la reconnaissait.
Cette objection se présenta tout à coup à l'esprit da madame de Lorris.
— J'ai oublié de te dire, reprit Gontran, que j'aurais pu me dispenser d'intervenir. Le nouveau lord Caimess avait été avisé par une lettre anonyme que sa tante était à la Morgue. C'est peut-être le William Atkins qui l'a écrite... et, alors, il serait à Paris.... retour d'Australie. Elle ne s'accorde guère avec celle que tu as reçue, car il doit lui être fort indifférent que sa parente ait déshonoré le nom de Cairness en décédant chez Valentine. Il y a là un mystère que je ne me charge pas d'éclaircir. Mais, quoi qu'il en soit, il ne peut rien contre toi, ni contre ta fille, puisque le testament est valable.
— Il peut la tuer... il m'en a menacée.
Pendant que Gontran s'évertuait à démontrer
que ces menaces étaient vaines, la chanson bretonne finissait, e£ André d'Elven profitait de l'occasion pour dire à Thérèse, qui continuait à tracasser le piano pour couvrir la voix de son amoureux :
— Je vous remercie de ne pas douter de moi, mademoiselle. Madame votre mère cessera d'en douter, lorsque je serai mieux connu d'elle, et je bénis le hasard qui m'a fait rencontrer ici M. d'Arbois. Il lui dira que je suis incapable d'abuser de l'iautorisation de revenir qu'elle a bien voulu m'accorder.
— Je le sais, mais je voudrais savoir si... vite ! un autre air breton. Vous me répondrez après... je veux vous laisser le temps de réfléchir... Je voudrais savoir si vraiment vous m'aimez.
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— Je vou«lure que...
— Vous me répondez trop tôt. Attaquez uiie ohaûson quelconque. Je vous suivrai.
André s'exécuta. Il le fallait, car madame de Lorria commençait à se préoccuper de leur attitude. Ils se parlaient de trop près. Mais le vicomte se redressa et entama, sur un rhythme plus vif, une ballade du pays de Léon. Jeanne, tranquillisée par cette mélodie, se remit à écouter Oontran qui lui disait :
— Le sujet me paraît épuisé. Passons à un autre qui doit t'intéresser tout autant. Tu m'as demandé mon avis sur ce jeune homme et sur ses intentions. Eh bien I le voici, mon avis. André d'Elven est un brave garçon. Il doit avoir vingt-sept à vingt-huit ans et une dizaine de mille livres de rente. L'âge est assorti à celui de ta fille. Elle aura la fortune qui lui manque. Ils m'ont tout l'air de s'adoreY. Ge serait donc un mariage très convenable.
Malheureusement, pour dés motifs que tu devines, ce mariage est impossible.
— Pourquoi serait-il impossible, si M. d'Elven le désire ? répondit Jeanne. Pourquoi lui refuserais-Je la main de Thérèse, si...
— D'abord, il né te l'a pas demandée, interrompit Gontran. Ge serait aller un peu vite, puisqu'il te voit ce soir pour la première fois ; mais j'admets qu'il te la demande, avant d'avoir pris des informations, ce qui est invraisemblable; que lui répondras-tu?... Que tu la lui accordes, soit! Mais il faudra bien lui ej^pliquer la situation de ta fille.
BOUGHB G0U8UB 155
— Je pourrais lui avouer qu'elle est enfant naturel...
— Il te serait difficile de le lui cacher et tu aurais soin d'ajouter que la sœur de son père lui a laissé deux millions et demi» Peut-ôtre André passerait-il sur cette tare. II. a l'esprit assez ouvert pour ne pas tenir essentiellement h la naissance. Mais ta situation, à toi, comment la lui présenteras-tu? Gontinueras-tu à te poser en bourgeoise vertueuse? Soutiendras-tu que tu es employée dans une maison de commerce? La fable serait bientôt percée à jour*
— Non, si tu voulais m'aider» murmura timidement madame de Lorris.
— Ah I nous y voilà donc 1 Tu comptes sur moi pour tromper ce pauvre garçon. Ehl bien, ma petite Jeanne, tu as tort. Je pensais que tu me connaissais mieux. S'il s'agissait du premier venu, je ne l'empêcherais certes pas d'épouser ta fille. Si seulement André d'Elven ignorait que je suis ton ami, je pourrais encore me taire. Je le laisserais se renseigner tout seul. Tu vois que je n'ai pas de parti pris. Mais le diable s'en est mêlé. Je suis tombé chez toi juste à point pour m'aboucher avec le fils d'un homme que j'honorais infiniment et qui m'a donné vingt fois l'hospitalité dans son vieux castel, quand je m'ennuyais à Pontivy... Tu es venue m'y voir, & Pontivy, et j'ai dû te parler de lui...
— C'est probable, mais je l'avais oublié.
^ Enfin, le mal est fait, André s'adressera na-
turellement à moi pour savoir sur quel terrain il marche... Il me consultera... Que puis-je lui répondre?... Si je mentais, je' serais le dernier des drôles, et il aurait le droit de me reprocher plus tard ce procédé indigne, car j'aurais beau lui raconter des histoires, il apprendrait un jour la vérité. J'aime mieux la lui dire.
— Ainsi, tu m'abandonnes ! s
— Non. Demande-moi tout ce que tu voudras, excepté ça. Je te donnerais de bon cœur ce que je possède, je me ferais même tuer pour te défendre ou pour défendre ta flUe... Mais je ne puis pas te sacrifier mon honneur.
— Alors, demain, le vicomte d'Elven saura ce que je suis. Pauvre Thérèse I Elle l'aime, j'en suis sûre.
— Je ne conseillerai pas à André d'en rester là avec elle. Et rien ne prouve qu'il se retirera lorsqu'il m'aura entendu; car, après la confession, viendra l'apologie. Je plaiderai les circonstances atténuantes. Je ferai valoir ton dévouement, ton courage... Tu as accompli un miracle en élevant ta fille comme tu l'as fait. Ta première faute était très excusable, et les autres en ont été la conséquence presque forcée. Enfin, j'appuierai sur ce fait que la fortune de mademoiselle Valdieu n'a pas une source impure, puisqu'elle lui vient de son père. J'ajouterai même que cette enfant a dans les veines du sang noble : sir Georges Avor était baronnet. Tu vois que je serai un bon avocat.
— Tu ne gagneras pas ma cause, dit tristement Jeanne de Lorris.
— Qui sait? André est romanesque et sentimental comme on Test dans le pays de Vannes. Je me rappelle qu'à la chasse il lui arrivait de rester en arrière ; nous le retrouvions, couché au pied d'une touffe de genêts et lisant René, de son compatriote Chateaubriand, ou Jocelyn, de Lamartine.
Regarde-le chanter ses noôls bretons, en dévorant des yeux ta fille. Il est fou d'elle, ça se voit de reste, et je le crois très capable de sauter à pieds joints par-dessus les convenances sociales.
— Encore faudrait-il qu'il fût engagé avec Thérèse. S'il la connaissait seulement depuis deux mois, peut-être son amour résisterait-il à tes confidences ; mais tu vas le désillusionner dès demain puisque tu l'as invité à déjeuner.
— Si je ne l'avais pas invité, il serait venu me voir, n'en doute pas. Et il m'aurait questionné tout de même. J'ai pensé qu'il valait mieux aller au-devant du danger. Et, je te le répète, 'je serai sincère, mais je ne chercherai pas à le détourner de ce mariage, car ta fille n'en fera jamais un pareil. Il a isurtout cet avantage que, le Morbihan étant un pays perdu, les hobereaux du voisinage d'André n'ont pas de relations à Paris et ne s'inquiéteraient pas des origines de la vicomtesse d'Elven. Reste à savoir si Thérèse s'accommoderait de mener la vie de châtelaine au milieu des landes.
— La vie qu'elle mène ici n'est pas plus gaie. D'ailleurs, je ne la quitterais pas.
— Même si son mari faisait de ton éloignement une condition absolue?
Jeanne de Lorris p&lit. Gontran l'avait blessée au vif.
— Tu es dur pour moi, murmupa-t-elle.
— Dur et salutaire comme le bidtouri du chirurgien qui ouvre un aboès dangereux, répliqua le commandant. Je mets à nu les graves inoonvônients de la situation. Et j'ai mes raisons pour ne pas ménager ta sensibilité. Suppose que ce garçon me demande si tu consentirais à ne plus voir ta fille... ou à ne la voir qu'en cachette*., il faut que je sache ce que je devrais lui répondre.
Il y eut un silence. Jeanne avait les larmes aux yeux-
— Tu lui répondrais, dit-elle avec effort, que pour assurer le bonheur de Thérèse, je renoncerais à elle. J'en serais quitte pour mourir de douleur.
— Oh I j'espère qu'on ne me posera pas la question. Pour le reste, tu peux t'en rapporter à moi. Je dirai tout, mais je saurai présenter la vérité sous le jour le plus favorable.
^— Diras-tu aussi que tu es mon amant? demanda brusquement madame de Lorris.
— Non. Ça me parait inutile. André se défierait de mes renseignements. Il devinera peut-être que je l'ai été autrefois, mais c'est tout différent. Et d'ailleurs, maintenant, je le suis si peu, ajouta en riant l'officier. Dans six mois, je rejoindrai mon régiment. Un semestre, ça ne compte pas. Mais, dis donc, Jeannette, il me semble que nos amoureux ne chantent plus.
C'était vrai. L'air venait de finir. C'était le qua-
triëmo, et dans les intervalles, André et Thérèse avaient trouvé moyen d'échanger de douces confidences, sur un diapason discret. La réponse à la naïve question de Thérèse ne s'était pas fait attendre. Le» lèvres d'André avaient murmuré ces trois mots si doux : Je vous aime, et ensuite les aveux étaient venus, des aveux entrecoupés, car il fallait chanter et accompagner. Mais ils se comprenaient sans se parler, de même que, la première fois qu'ils s'étaient rencontrés, ils avaient compris, sans se le dire, que Dieu les avait faits l'un pour l'autre.
Pendant ces vingt minutes, l'avenir de leurs amours s'était décidé, et madame de Lorris, troublée par les sévérités du commandant, les avait un peu oubliés. Gontran lui rappelait qu'il était temps d'intervenir. Elle se leva et vint à eux.
M. d'Ëlven sentait parfa^ement que la séance musicale avait assez duré et il ne tenait pas à la prolonger, car il emportait une provision de bonheur et d'espérance qui le consolait de partir. Il ne lui restait plus qu'à prendre congé.
— Me pardonnerez-vous, madame, dit-il, debout et le chapeau à la main, d'avoir abusé des mélodies bretonnes? Mademoiselle votre ûlle doit être guérie maintenant du goût qu'elle avait pour notre musique, avant de la connaître.
— Mais non, mais non, s'écria Thérèse, nous recommencerons quand vous reviendrez, monsieur, car vous reviendrez, j'espère.
— Nous y comptons, appuya madame de Lorris,
— Puisque vous m'y autorisez, madame, el puisque le commandant d*Arbois veut bien répondre de moi...
— Ah I je le crois I que je réponds de vous, mon cher, interrompit Gontran. J'aurais été ravi de vous présenter à madame Valdieu , si vous ne vous étiez pas présenté vous-même... et je souhaite que nous nous rencontrions souvent ici. Demain, en déjeunant, nous causerons de notre prochaine visite.
— Merci, mon cher commandant; à midi précis, je serai chez vous, répondit André d'Elven, en serrant avec effusion la main de Tofflcier.
Jeanne de Lorris lui tendit la sienne et il y mit un baiser, à Tancienne mode, avec une grâce aisée qui sentait d'une lieue son gentilhomme.
Thérèse mourait d'envie de faire comme sa mère, mais elle n'osa pas. Ses yeux en disaient assez pour faire battre de joie le cœur d'André.
Dès qu'il fut sorti du salon, elle s'écria :
— N'est-ce pas, monsieur, qu'il est charmant? -— Il a toutes les qualités, et entre autres une
que je prise fort, la bravoure, dît Gontran. Je l'ai vu un jour attaquer seul un vieux loup acculé qui venait d'étrangler une demi-douzaine de chiens et le tuer bellement avec son couteau de chasse.
— Et moi, il m'a délivrée d'un homme qui m'attaquait et qui avait l'air plus méchant qu'un loup.
— La villa aurait besoin d'un défenseur énergique, comme M. d'Elven, ou comme vous, mon ami, dit Jeanne. Gudule assure qu'on voit rôdejr la nuit
devant la grille du jardin des gens de mauvaise mine. /
— Ce n'est pas très surprenant dans ce quartier-ci.
— Non; mais je m'imagine qu'ils en veulent à. Thérèse... et j'ai peur. C'est à ce point que je vais coucher ici... J'avais promis à mon patron de rentrer ce soir, mais il se passera de moi.
— A la bonne heure! dit la jeune fille en sautant au cou de sa mère.
— Quoi ! demanda Contran, sérieusement, vous craignez une attaque nocturne ?
— Oui, mon ami, je n'ai pas oublié ce que vous m'avez appris... pendant que Thérèse était au piano.
— Alors, vous supposeriez que ce cousin d'Australie...
Le commandant, averti par un coup d'œil de Jeanne, s'arrêta au milieu de sa phrase.
— Quel cousin d'Australie? demanda Thérèse.
Est-ce que nous avons des parents dans ce pays-là?
— Non, non. Je faisais allusion à une histoire ancienne qui ne vous intéresserait pas. Mais votre mère a peut-être raison de prendre des précautions. Cette maison est très isolée, et Paris foisonne de coquins prêts h tout faire. Il est bon de mettre ' ordre aux apparitions que signale votre gouvernante et je m'en charge. Maintenant, parlons un peu de vous, ma chère enfant. Vous ne me connaissez pas, et moi je désirais vivement vous connaître. Nous sommes destinés à nous revoir sou-
162 BOUGHB OOUBUB
vent. Youles-Yous que, pour oommencer^ nous soyons amis?
Thérèse ne demandait pas mieux, oar la figure m&le et franche de Gontràn d'Arbois lui plaisait. Elle donna gaiement la réplique et la conversation commencée sur ce pied, se prolongea fort tard, h la grande satisfaction des trois causeurs. Le corn*' mandant avait un plan. Il voulait étudier la fille de Jeanne et attendre que la nuit fdt assez avancée pour lui permettre de guetter et peut-être de prendre en flagrant délit d'escalade ou d'effraction l'homme dont la vigilante âudule avait signalé les manœuvres. Lui aussi, il commençait à croire à Texistenoe de William Atkins.
BOUQHB GQUBUB 163
Il était près de minuit lorsque Qontran d'Arbois prit congé de Jeanne de Lorris et de sa fille.
Le oharme d'une causerie intimCi égayée par les amusantes saillies de Thérèse, leur avait fait oublier rheure» car on ne se couchait Jamais si tard à la villa et Gudule ronflait depuis longtemps dans sa chambre, pendant qu'on riait encore dans le salon du rez-de-obaussée*
Le commandant partait émerveillé de Tesprit, de la grâce et de la gaieté de mademoiselle Yaldieu. Elle avait toutes les qualités de sa mère et quelques autres en plus qui n'appartiennent qu'& la Jeunesse et à rinnocence. Pourquoi fallait-il que le malheur de sa naissance oblige&t Gontran à lui nuire en disant la vérité au vicomte d'Elven? Avec quelle joie il eût fait d'elle un éloge sans réserves et conseillé vigoureusement à ce jeune homme de l'épouser. Du moins, pouvait-il maintenant plaider pour elle en connaissance de cause» et il se jurait de n'y pas
manquer le lendemain, en déjeunant avec Tamoureux.
Il s'était bien promis aussi de veiller h la sûreté de Thérèse, et les craintes manifestées par Jeanne de Lorris ne lui semblaient plus si chimériques. Il n'avait pas les mêmes raisons qu'elle pour croire qu'on en voulait à sa vie, puisqu'il ignorait que lady Çairness était morte assassinée ; mais il rapprochait dans son esprit, les apparitions nocturnes d'un inconnu avec les renseignements qu'il avait reçus de Londres, et il se disait que le cousin déshérité pouvait bien être vivant et préparer quelque mauvais coup.
La lettre anonyme adressée à lord Çairness pour rinformer du décès de sa tante avait peut-être été écrite par ce drôle. C'était même très probable, car il devait être pressé de recueillir la succession d'Alice Avor, et il ne pouvait faire valoir ses droits qu'après avoir prouvé qu'elle était morte.
Et s'il avait appris que cette fortune était réclamée, en vertu d'un testament régulier, par une jeune Française, nommée Thérèse Valdieu, il était intéressé à se débarrasser de cette légataire. On le disait capable de tout. Donc, il avait bien pu découvrir que la personne qui le gênait demeurait boulevard d'Italie, dans une maison isolée, et payer des chenapans pour la tuer à domicile.
— J'en aurai le cœur net, s'était dit le commandant, et je ferai ma police moi-même.
Mais il gardait ses réflexions pour lui et lorsque Thérèse et sa mère vinrent le reconduire jusqu'à
la sortie du jardin, il se borna à leur recommander de soigner les fermetures avant de s'endormir.
Elles n'avaient garde d'y manquer, et les serrures étaient solides. Il ne s'éloigna qu'après avoir entendu barricader en dedans les portes et les volets de la maison.
La grille avait été, en sa présence, verrouillée à double tour.
Il avait laissé sa voiture au coin de la rue Corvisart. Jeanne, qui la lui avait renvoyée, après s'en être servie, l'avait prié de ne pas descendre devant la villa.
Gontran, qui voulait se donner toutes ses aises pendant son congé de semestre, avait pris des arrangements avec un loueur, lequel mettait à sa disposition, moyennant une somme assez ronde, une Victoria pour le jour et un coupé pour la nuit.
Et Gontran avait déniché chez cet industriel très connu des viveurs et des belles petites, un cocher qui avait été son brosseur au régiment et qui ne demandait qu'à s^rvir encore sous ses ordres.
Ce vieux troupier conduisait à merveille et était resté l'admirateur fidèle de son ancien lieutenant qui avait le pourboire aussi facile qu'autrefois.
Gontran pouvait compter sur son dévouement et sa discrétion. Il était sûr de le retrouver droit sur son siège, à la place où il l'avait laissé, et il n'aurait pas craint, le cas échéant, de lui demander un coup de main.
En sortant du jardin, il vit, en effet, briller au bas de la côte les deux lanternes de la voiture, et il
s'achemina au pas accéléré vers la rue Gorvisart, qui débouche sur le boulevard dltalie, à une centaine de mètres de la villa.
Le ciel se couvrait, la pluie menaçait et à l'heure qu'il était, les habitants de ce paisible quartier sont couchés depuis longtemps.
— Voilà une nuit faite pour les voleurs, se disait Gontran. Ils pourraient, sans crainte qu'on les dérangeât, piller une maison et égorger ceux qui l'habitent. Jeanne n'a vraiment pas tort de redouter une attaque et il faut que sa illle déménage le plus tôt possible. Jeanne devrait même, en attendant, lui donner des gardes du corps. Si je n'avais pas promis à un de mes vieux camarades de le rej oindre au cercle, entre une heure et deux, je me mettrais en faction devant la grille, pour voir si le rôdeur signalé par la gouvernante montrera son nez. Je ne serais pas gôné par les passants. Tiens, en voilà un pourtant I
En effet, un homme venait à lui sur la contreallée ; mais cet homme changea tout à coup de direction. Il fit un crochet et continua à remonter le boulevard en se tenant au milieu de la chaussée.
Autant qu'on en pouvait juger à distance, il était vêtu comme un ouvrier qui revient de son travail, et il portait un paquet, ses outils probablement.
— C'est singulier, pensa le commandant. On jurerait que ce gaillard-là a obliqué à droite pour éviter de passer trop près de moi. Si Je savais?... Non, ce ne serait pas le moyen de le pincer, en supposant qu'il ait de mauvais desseins contre la
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idlla. En me voyant sur ses talons, il se douterait que je le surveille, et il remettrait l'escalade à une meilleure occasion. Mais ]e voudrais bien savoir où il va.
Le coupé n'était pas loin, et ridée vint à Oontran de Tutiliser pour observer les mouvements de ce personnage suspect. Il continua son chemin sans se retourner et il dit au cocher qui Tavait aperçu et qui rassemblait déjà ses rênes :
— Âa-tu iru cet individu que je viens de croiser? ^ Oui, mon commandant. Il marque joliment
mal.
— Qu'est-ce qu'il a sous le bras?
-^ Un sac et un rouleau de cordes.
— Un rouleau de cordes I... tu es sûr de ce que tu dis ?
— Très sûr, mon commandant. Je F ai bien regardé, parce qu'il m'a fait l'effet d'aller en journée la nuit.
— Alors, tu crois que c'est un voleur? Eh I bien, moi aussi, je le crois, et je me demande s'il en veut à la maison d'où je sors.
-^ Ça, c'est facile à savoir. Il y a tin bec de gaz à dix pas de la grille. Seulement, il se cachera' peutêtre tant que je serai là. SI vous voulez, mon commandant, je vais tourner dans la rue Gorvisart. Il croira que je suis parti. C'est mes lanternes qui le gênent.
-^ Tu as raison. Avance et remise-toi derrière ce mur qui fait le coin... la tête de ton cheval du côté du boulevard.
Le mouvement fut exécuté avec la même précision et la même célérité qu'une manœuvre de peloton par Fçx- cavalier de deuxième classe au 0* hussards.
Le commandant se posta à l'angle de la rue et attendit.
Il ne vit rien d'abord, mais au bout de cinq minutes, l'homme reparut et s'adossa à un arbre juste en face de la grille. Évidemment; il examinait la villa, pour vérifier s'il y avait de la lumière.
— Je le vois, mqn vieux Fournès, dit Gontran d'Arbois. Il guette et il ne tardera pas h se mettre à la besogne. Tu as eu une fameuse idée.
— J'en ai une meilleure, mon conunandant. Je vais descendre, vous tiendrez mon cheval, je filerai tout doucement le long du boulevard et je tomberai sur le gueux, à la sourdine.
— C'est moi qui tomberai sur lui. Tu viendras si je t'appelle.
-— Il vous verra, mon commandant, et il se sauvera. Vous tenez à l'empoigner, pas vrai ?
— Je ne tiens môme qu'à ça, car je ne crains pas qu'il entre cette nuit dans la maison ; elle est trop bien dose. J'y ai veillé moi-même en partant. Mais il faut que je sache d'où sort ce gredin, car je le soupçonne de ne pas opérer pour son compte. Et j'aime autant me passer des sergents de ville.
— Je me chargerais bien de le faire causer, si vous vouliez, mon commandant... et de lui mettre la main au collet, après que je lui aurai tiré les vers du nez.
— Gomment t'y prendrais-tu?
— J'ai ma tenue d'écurie dans le coffre de ma voiture : une blouse, une casquette, un pantalon de treillis et une cravate de laine. Quand je serai habillé comme ça, il ne se défiera pas de moi. Et pour le mettre à son aise, je lui offrirai de l'aider.
Gontran dressa l'oreille à cette proposition. Elle répondait parfaitement aux pensées que lui suggérait la situation. Il se persuadait de plu^ en plus que ce malandrin qui persistait à observer la maison habitée par Thérèse n'était pas un voleur ordinaire, mais un agent de l'héritier évincé , ou peut-être l'héritier lui-môme, qui se serait déguisé pour qu'on ne le reconnût pas.
Préparait-il un meurtre ou un simple enlèvement? impossible de le deviner; mais ce qu'il importait à Gontran, c'était de découvrir qui il était ; et pour arriver à ce résultat, il fallait user de ruse, ^ moins de recourir à l'intervention des agents, au risque de mêler à cette affaire le nom de Jeanne de Lorris. Cette intervention, d'ailleurs, n'aurait probablement abouti à rien. On ne poursuit pas les crimes d'intention, et l'homme ne bougeait pas. Il n'y avait pas le plus petit commencement d'exécution et Gontran ne pouvait pas attendre pour agir qu'il eût escaladé la clôture.
Le cocher venait de lui indiquer un moyen qui le tentait par son étrangeté. Seulement, il ne voulait psts confier à son ancien soldat d'ordonnance une niissiom si délicate.
— J'irai, moi, dit-il, après un instant de ré-
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flexion. Descends, ouvre ton coffre, et passe-moi » ton fourniment de palfrenier. Nous sommes à peu près de la même taille et nous ayons la même encolure. Ça mira comme un gant.
— Gomment I s'écria Foumès, vous, mon commandant, vous entreriez dans ma pelure de corvée 1
— Très bien, mon garçon. Dépéchons-^lious. J'ai peur que l'homme ne m'échappe.
-- Mais, mon commandant, ilestpeut-^trearmé.
-* Bh ! bien, quand il le serait. J'ai mon revolver dans ma poche, et s'il veut faire le méchant^ Je le tuerai comme un chien.
— Ça n'empôche^pas, mon commandant, que vous risqueriez de recevoir un mauvais coup^ dit Foumès, en sautant à bas de son siège. Vaudrait mieux que ça soit moi qui l'attrape.
~ Pourquoi donc ? répliqua Gontran. Tu es marié, n'est-ce pas?
— Oui, et J'ai trois mioches.
— Bh bien ! moi, je n'ai que ma peau, et Je n'y tiens pas énormément. Et puis, tu serais embarrassé pour interroger ce gueux-là, car tu ne sais pas de quoi il retourne. Allons ! vite I Tu ouvriras l'œil pendant que Je vais m'habiller. S'il file^ oe sera à recommencer demain, voilà tout
Fournès, accoutumé à l'obéissance passive, tira du coffre de la voiture les vêtements qu'il venait d'énumérer.
— Prends ma place au bout du mur, et passeles-moi, l'un après l'autre, lui dit le commandant. Le pantalon d'abord... Bon ! il est assez large pour
que je puisse le mettre par^lessus le mien... La blouse maintenaut... elle me tombe au-dessous du genou, c'est parfait. Et la cravate ? très bien, c'est un cacbe-nez gui fait trois fois le tour de mon cou... on ne verra pas un pouce de mon linge, La casquette ne va pas très bien avec le reste... elle est trop neuve et puis j'aurais préféré qu'elle fût à trois ponts. ., mais je vais la friper.
Gontran d'Arbois, tout en causant, s'habillait aussi tranquillement que s'il eût été dans le cabinet de toilette où Jeanne de Lorris l'avait reçu le jour de son arrivée à Paris.
Pendant ce temps^là, le cocher, embusqué à l'angle de la muraille, surveillait de loin le rôdeur de nuit^
^ Eh bien I lui demanda Gontran, dès qu'il eut fini de se travestir, qu'est-ce que tu dis de ma tenue? Ai-je assez la dégaine d'un parfait voyou ?
— Pas tant que vous croyez, mon commandant.
D'abord, vous n'en avez pas la binette. Et puis, il y a vos bottines qui passent sous le pantalon.
— Si ce n'est que ça, je vais les traîner dans ce tas de boue... tiens, c'est fait. Quant à ma tète, je ne peux pas la changer. Si l'homme trouve que j'ai trop de chic, je lui dirai que je suis un Alphonse... c'est une profession qui exige un physique avantageux.
-— Et vos mains, mon commandant?
— Tu as raison. La bague que je porte au petit doigt me trahirait. Je l'ôte et je la mets dans la poche de mon gilet. Il ne me reste plus qu'à les
tremper dans le ruisseau L*eau qui coule ici n'est pas limpide. Les voilà noires comme de Tencre.
— Ah I rhomme lâche son arbre... il traverse la contre-allée... il est maintenant collé contre la grille.
— Alors, je n'ai pas une minute à perdre. Toi, tu vas rester là.
— Puisque c'est la consigne, mon commandant... mais, au moins, prenez mon siflQet... vous vous en servirez pour m'appeler, si le gueux se rebiffe.
— Donne toujours... on dit que les rôdeurs de barrière en ont tous... ça leur sert à avertir les camarades que la police arrive et ça ne jurera pas avec le reste de mon équipement. Je crois que je n'aurai pas besoin de toi, mais après tout, on ne sait pas ce qui peut arriver. C^est pourquoi, mon vieux Fournès, voici ce que tu vas faire. Reste à ton poste, tant que tu me verras arrêté devant la grille. Mais il est possible que j'emboîte le pas à ce drôle ou que je l'accompagne, si je réussis à me faire prendre par lui pour un chenapan de son espèce. Dans ce cas, je ne serai pas fâché de t'avoir à ma portée, et je t'autorise à nous suivre de loin. Tu mettras ton cheval au pas et tu auras bien soin de garder ta distance. Il ne s'occupera pas de toi ou il croira que tu rentres chez ton patron, après ta journée faite. Si nous nous arrêtons en route, tu t'arrêteras. Si nous entrons dans un cabaret, tu te placeras de façon à ne pas perdre de vue la sortie.
— Gomment I vous iriez boire avec un voleur I
— J'espère que je ne serai pas obligé d'en venir à cette extrémité, mais j'en passerai parla, plutôt que de le lâcher.
— Très bien, mon commandant, mais...
— Ça sufBt. Mon chapeau et ma redingote sont dans la voiture. Enferme-les dans le coffre pour que je les retrouve en bon état, car je ne compte pas employer toute ma nuit à faire la chasse à ce coquin, et je ne pourrais pas décemment me présenter au cercle, fait comme me voilà. Attention, maintenant, Fournès. Les grandes manœuvres commencent.
Ayant dit, Gontran d'Arbois déboucha de la rue Gorvisart, traversa vivement la contre-allée et se mit à remonter le boulevard, en suivant le bord du trottoir.
Il avait le coup d'œil militaire, et il avait trouvé tout de suite la stratégie qu'il convenait d'employer pour surprendre l'ennemi.
En se défilant derrière les arbres qui bordent la chaussée et en n'avançant qu'avec précaution, il pouvait tomber sur lui sans être vu et même sans être entendu, car le vent du sud s'était levé et le craquement des branches courbées par la rafale couvrait le bruit de ses pas sur le sol macadamisé du boulevard.
^Fournès avait bien vu. L'homme s'était approché de la grille et semblait fort occupé à une opération manuelle dont le commandant ne pouvait se rendre compte à distance.
— On dirait qu'il compte les barreaux, dit-il
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entre ses dents. Un voleur de profession ne prendrait pas cette peine. U chercherait h forcer la ser^ rare et il serait déjà à la besogne. Décidément, je crois que je vais avoir affaire à un gredln qui n'est pas de la partie et qui n'en vaut pas mieux. Ge serait drôle si J'allaie mettre la main sur oet héritier qui trouble le sommeil de Jeanne. Enfin, nous alloue bien voir. Mais il s'agit de jouer serré. Heureusement, j'ai appris autrefois assez d'argot en courant les bastringues, et je peux me faire passer pour un grifhche. C'est égal ; si mon colonel me voyait dans cette tenue, il me collerait bien un mois d'arrêts de rigueur. AhMeanne peut se vanter d'avoir en ma personne un ami qui pousse le dévouement jusqu'aux plus extrêmes limites. Ma foi 1 elle vaut bien ça, cette bonne Jeanne, et sa Thérèse est charmante. On n'y touchera pas tant que je serai à Paris.
Gontran se tenait ce langage à lui-même pour s'exciter à suivre son dessein jusqu'au bout, mais au fond il se sentait un peu honteux de s'être embarqué dans cette mascarade, et il fallait en effet que madame de Lorris lui tînt fort au cœur pour qu'il oubliât ainsi ses épaulettes.
Mais Gontran cédait toujours à son premier mouvement et une fois lancé, il ne s'arrêtait plus.
Il atteignit sans incident l'arbre le plus rapproché de la grille, et là, à demi caché par le tronc, il put examiner de près l'homme qui lui tournait le dos.
Cet homme, vêtu comme un compagnon serrurier, était de petite taille et de ohétive apparence. Il avait posé sur le rebord du mur qui supportait
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la grille une valise de cuir et un paquet de cordes. Il tenait à la main une règle de toiseur et il était occupé à mesurer la hauteur des barreaux. Évidemment, il préparait une escalade et le commandant se demanda un instant s'il allait le laissfer faire.
Une fois entré, le drôle serait pris au piège, puisqu'il ne pourrait plus sortir sans la permission de Gontran qui ne le perdait pas de vue, et qui n'aurait plus qu'à donner l'alarme.
Mais il aurait fallu réveiUer en sursaut les habitants de la villa, et procéder à une arrestation, avec le concours des agents de l'autorité.
Pour plusieurs raisons, Gontran aimait mieux opérer seul.
Il s'assura que son revolver était dans la poche de son pantalon de treillis où il avait eu soin de le placer en se costumant, afin de l'avoir sous la main en cas d'attaque, et quittant son embuscade, il alla frapper sur l'épaule du travailleur nocturne qui se retourna vivement et leva sa règle pour se mettre en défense. -
— C'est pas la peine de cogner, lui dit froidement Gontran d'Arboîs. Je ne suis pas de la romse.
— Passe ton chemin I grommela l'homme.
— Non, mon petit. Part à deux.
— De quoi, part à deux ?
— Fais donc pas la bète. C'est pas le propriétaire ou son architecte qui t'a envoyé toiser c'te grille à minuit. Tu viens pour barboter la tôle.
Et comme l'homme le regardait d'un air étonné et soupçonneux, Gontran reprit en riant :
— Tu vois bien que je suis un bon zig, puisque je rouscaille bigorne.
— Possible. Mais je ne te connais pas.
— Parce que je travaille danë la haute. Si je nie suis camouflé comme tu vois, c'est que j'avais idée de vadrouiller cette nuit dans le quartier des biffins. Ça n'est pas mon affaire de rincer les cambrioles. On risque dix ans de la Nouvelle. J'aime mieux chambrer lespantes au bonneteau. Mais, si le coup en vaut la peine, je t'aiderai tout de même.
L'homme ne se pressait pas de répondre. Il se défiait visiblement, et le commandant qui n'était pas très sûr de son argot, craignait de s'être trahi en se servant de locutions démodées.
La langue des voleurs se renouvelle sans cesse. C'est assez naturel, puisqu'elle leur sert à parler entre eux, sans être compris par les policiers. Dès que les agents commencent à connaître un mot, ils le remplacent par un autre.
Les termes que Gontran venait d'employer avec tant d'abondance ne paraissaient pas avoir produit l'effet qu'il en attendait. Il se crut obligé de corser ou de préciser.
— Écoute, vieux, reprit-il, si tu tiens à garder l'affaire pour toi seul, garde-la, mais je te préviens que tu la rateras, car ye mangerai le morceau.
— Ça veut dire que tu me dénonceras. Je m'en bats l'œil. Je n'ai rien fait.
— Oh I je n'irai pas chercher les sergots... tu te
cavalerais^ pendant ce temps-là.. Mais je ne te lâcherai pas et je te filerai. Je saurai où tu perches à seule fin de te repincer plus tard. Et demain matin, je viendrai sonner à la porte de la cambuse que voilà, lejaspinerai au bourgeois ce que j'ai vu cette nuit et je lui conseillerai d'acheter un chien de garde. Il m'aboulera vingt balles pour le renseignement et ton coup sera manqué. Ça t'apprendra à travailler sans les camarades.
Cette fois le commandant avait touché juste, car. lliomme changea de ton aussitôt.
— Ne M esquinte donc pas à m'esbrouffer, dit-U en haussant les épaules. Je ne refuse pas de turbiner avec toi, mais pas ici. Tu ne vois donc pas qu'il y a de la lumière là-haut. Ldspantes ne sont pas encore couchés.
C'était vrai. A travers les persiennes des fenêtres du premier étage, on voyait briller de la lumière.
Jeanne de Lorris et sa fille ne dormaient pas, quoiqu'elles ne se doutassent guère de ce qui se passait devant la grille du jardin.
— Ils ne veilleront pas toute la nuit, reprit Contran qui voulait pousser l'homme jusque dans ses derniers retranchements.
— Ça se peut ; mais je n'ai pas envie de poser deux heures ici. Je ferai l'affaire une autre fois.
Le drôle ne paraissait pas tenir à continuer la conversation en argot, car il répondait en bon français. Et plus le commandant l'examinait, plus il se persuadait que ce suspect personnage n'était pas un voleur de profession.
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Il avait une figure sournoise, presque entière* ' ment cacbée par une barbe grisonnante et par un feutre mou enfoncé jusqu'aux yeux. Les habits d'ouvrier qu'il portait semblaient ne pas avoir été faits pour lui, et il manquait de cette désinvolture impudente qui s'acquiert par Texereioe prolongé des vilains métiers. Il parlait avec l'accent parisien, mais pas avec cet enrouement caractéristique auquel on reconnaît les rôdeurs de barrière.
Autant dindioes qui oonflrmaient les soupçons de Gontran d'Arbois.
— Combien sont-Us donc là dedans ? demandât-il.
— Deux vieux avec deux domestiques. En tout, quatre et solides. Il n'y a rien à faire, on te dit.
Gontran ne douta plus. L'homme ne pouvait pas ignorer que la maison n'était habitée que par trois femmes. Il mentait. Donc, il avait d'autres projets que celui de piller la villa. Un véritable voleur n'aurait pas refusé l'aide que lui proposait un gaillard vigoureux et déterminé. Ces gens-là ne négligent pas les occasions qui se présentent et ils aiment encore mieux partager le produit d'un vol que de remettre le vol a^ lendemain.
— Alors, pourquoi es-tu venu reluquer la cassine^ puisqu'elle est si bien gardée 7 demanda le commandant.
— Pour voir si on pourrait y entrer quand elle sera vide. Les vieux et leurs larhin9 vont partir à la campagne. Ils n'emportent pas leur magot et,
BOUCHE dOUStJE 179
t* dès qu'ils n'y seront plus, Je reviendrai fttire un ' c tour par ici. J'aime à travailler tranquillement et ! il n'y a que les coups bien préparés qui réussissent. J'ai mesuré la hauteur de la grille et inspecté [ la serrure ; ça ira tout seul.
— Bon 1 J'en serai.
— Tu en seraô à condition que tu me mettras de :: moitié dans une autre affaire. Donnant, donnant.
— Ça va sans dire.
— Alors, c'est convenu. Comment t'appelles-ttt ? Gontran ne s'attendait point à cette question ;
mais il ne se déferra point. Rien ne déconcerte un vieil Africain.
— Lardier, dit Rupin, répliqua-t-il sans bron- ' cÈer. Tu as dû entendre parler de moi dans la
pègre. Non ? Ah 1 voilà I tu ne montes Jamais à - Montmartre, car Je suis assez connu à la Boule- • Noire et au Moulin de la Galette, C'est là qu'il y a
des petites femmes un peu chouettes. Si tu viens
traîner tes guêtres par là, tu n'as qu'à leur deman- \ der des' nouvelles d'Adrien. Et toi, mon vieux,
c'est à ton tour. Donne moi ton centré.
— Mon centre? répéta l'homme d'un air ahuri.
Évidemment, il ne savait de l'argot que les mots
gui ont passé dans la langue courante et dont se servent sans vergogne les beaux messieurs et les belles dames qui se piquent d'être dans le mouvement
— Je suis fixé, pensa Oontran. Ce gredin-là opère pour le cousin déshérité. Et maintenant, je le tiens. 3e saurai où il l(%e, quand je devrais subir son
180 > BOUCHE GOUSUB
ignoble compagnie pendant vingt-quatre heures.
— Ehl oui. Ton nom... tu ne comprends donc pas que je demande ton nom ?
— Si, si. Mais c'est qu'il est bête, mon nom... Pélican... Jean Pélican.
— Eh I bien, après ? Ce n'est pas de ta faute. Tu en aurais choisi un autre, si on t'avait consulté. Où loges-tu?
— Où je peux. Dans les garnis. Je ne suis pas encore dans mes meubles.
— Ça ne va donc pas les affaires ?
— Pas fort. Pour une qu'on réussit, on en manque dix.
— Parce que tu ne sais pas t'y prendre. Écoute, vieux, tu me bottes et je veux te pousser dans la haute. Je te payerai des frusques neuves et je te présenterai aux petits camaros de mon quartier. Il n'y a rien à faire par ici... tandis que là-bas, rien qu'à la Reine Blanche, on n'a qu'à se baisser pour ramasser des pantes.
— Merci I je n'ai pas assez de manières.
— Je te formerai. Et, pour commencer, je t'emmène gouaper ensemble jusqu'à demain matin.
C'est moi qui paye.
— Non. Je suis esquinté. Je vas pioncer.
— Pas avant d'avoir fait une tournée chez les mastroquets. Je ne te lâcherai qu'à la porte de ta tume. Et encore, non. Puisque je suis en train de me ballader, je ne rentrerai pas à Montmartre. Je coucherai sur la rive gauche.
— C'est vrai qu'il y a loin d'ici à la butte. Com-
ment que ça se fait que tu te ballades à minuit sur le boulevard dltalie? demanda Thomme en lançant à Gontran un regard en dessous.
— Une idée qui m'a pris de voir les cafés du boulevard de rÉcole et le Vieux-Chêne de la rue Moufletard.
— Tout ça à pied I
— Pas si bête. Je veux bien me déguiser pour aller aux claquedents et au bal des chiffonniers, mais je ne veux pas user mes bottes.
— C'est donc que tu es venu dans la voiture qui attendait tout à l'heure au bas de la côte? .
— Quelle voiture ? Je n'ai pas vu de roulante. J'ai pris le tramway à la gare Montparnasse jusqu'à l'avenue des Gobelins. Je voulais entrer au beuglant de la place d'Italie, mais je suis arrivé trop tard. Le beuglant était fermé. Et j'attendais qu'il passât un sapin, quand je t'ai vu de loin ;... tu m'avais l'air de fourgonner une porte... ça m'amuse toujours, ces histoires-là. Alors, je suis venu tout doucement et je me suis caché pour te faire une farce. Tu as eu le tracy mais tu ne l'as plus, parce que tu sais maintenant que je suis un ami.
Gontran croyait avoir paré la botte que Pélican venait de lui pousser en l'interrogeant sur le coupé conduit par ce brave Pierre Fournès qui veillait pas loin de là, mais il ne tenait pas encore son homme.
— Ah I çà, reprit-il, nous n'allons pas moisir ici jusqu'à l'aurore. Tu dis toi-même qu'il n'y a rien à faire cette nuit chez les vieux, et si les roussins nous
surprenaient blaguant devant la grille, ils se douteraient bien que nous ne parlons pas politique. Il s'agit de nous la casser et plus vite que ça. Où y a-t-il un mannezingue un peu propre dans ce sale quartier?
— Je n'en connais pas. Et puis, je te dis que je veux aller me coucher.
— Allons donc I Puisque je régale I
— Les mastroquets sont fermés.
— Parions que la Bibine du père Lunette est encore ouverte*
— Je ne sais pas où c'est.
— Alors, je vais te montrer ça. Très curieux, mon cher. Et puis, on est là en famille. Rien que des gens de la pègre. Pas un pante. Et la rousse n'ose pas y montrer son nez. Nous rigolerons là un brin et nous irons faire dodo après. Allons, en route. C'est pas loin... rue Galaûde, à côté de la place Maubert.
Gontran se rappelait avoir visité cet établissement bizarre autrefois, un soir qu'ayant bien dinét ses camarades et lui avaient eu la fantaisie de s'offrir un divertissement excentrique. Et l'idée lui était venue tout à coup d'utiliser ce souvenir, pour retenir le plus longtemps possible cet équivoque gredin. Il était parfaitement décidé à ne pas le quitter avant de savoir à quoi s'en tenir sur son compte et il sentait bien qu'il finirait par Jui échapper. Mais il voulait, du moins, le voir en pleine lumière, au milieu des voleurs qui fréquentent le cabaret mal famé de la rue Galande, l'examiner à
BOUCHB COUSUB
iSS
fond, tâcher de le griser, et si le vin lui déliait. la langue, lui soutirer des indications à l'aide desquelles on pourrait le retrouver. ,
Les réponses de Pélican, ses tergiversations, ses airs embarrassés, prouvaient assez qu'il avait quelque chose à cacher, et puisqu'il avouait qu'il était venu pour voler, le secret qu'il gardait si obstinément devait concerner la personne de Thérèse.
En entendant citer la place Maubert, il leva la tète ; on eût dit que le nom de ce carrefour lui ouvrait des horizons nouveaux.
--^ Si tu y tiens tant que ça» Rupin» je ne dis pas non, grommela-t-il ; va pour la Bibine, ça me fera voir du nouveau. Mais après» chacun chez soi, chacun pour soi.
— As-tu pas peur que je t'enlève comme si tu étais une jolie fille ? Viens toujours. Je ne te demande que de me reconduire chez moi, si je me pocharde chez le père Lunette. Allons, Pélican, mon garçon, prends ton sac et tes quilles... c'est-à-dire ta valise et tes cordes... Bon I ça y est. Maintenant, decanillons»
•— Quel chemin prenons-nous ?
Contran n'avait garde d'indiquer la rue Gorvisart^ Il aurait faUu passer devant la voiture et le cocher qui avaient déjà attiré l'attention du coquin barbu.
— Le plus court et le plus simple, répondit le commandant, c'est de remonter jusqu'à la place d'Italie et de descendre ensuite l'avenue des Gobe^
lins, jusqu'à la rue Monge, qui aboutit justement à la place Maubert.
Il avait encore une autre motif pour choisir cet itinéraire. Il aimait miçux suivre de larges voies que de se lancer dans des ruelles étroites où Pélican aurait pu lui échapper et où Pierre Poumès les aurait perdus de vue à quelque tournant.
— Ça me va, grommela Thomme qui paraissait avoir pris le parti de céder aux exigences de son compagnon d'aventure.
Et ils s'acheminèrent côte à côte vers le rondpoint où se trouvait jadis la barrière.
— Tu as tes outils là dedans ? demanda Gontran d'Arbois en tapotant la valise que Pélican portait. C'était pas la peine de te charger de ça, puisque tu ne voulais pas caroubier cette nuit la porte de la boîte aux vieux.
— Je ne sors jamais sans mon nécessaire de voyage.
— Tiens I tu as le mot pour rire, toi.
En arrivant à la place d'Italie, Gontran tourna la tète, et il eut la satisfaction d'apercevoir au bas de la côte, deux points lumineux qui se rapprochaient lentement.
Fidèle à la consigne et observateur intelligent, Pierre Fournès avait vu son officier s'éloigner. Il avait repris son siège et ses rênes, et il suivait au pas de son cheval.
Pélican marchait docilement ; mais il avait l'œil au guet, et le mouvement de son camarade n'échappa pointa son attention.
— Qu'est-ce que tu as donc à te retourner comme ça ? demanda-t-il en se retournant aussi.
— Je regarde si on ne nous file pas, répondit le commandant.
— Pas de danger. Les sergos ne flânent jamais sur le boulevard d'Italie, après minuit. L'endroit n'est pas bon pour eux, et ils tiennent à leur peau, II n'y a derrière nous qu'une voiture.
— Un sapin qui rentre au dépôt de la compagnie.
— Non. Les lanternes des fiacres ne brillent pas comme celles-là.
— Mettons que c'est une roulante de maître et n'en parlons plus.- C'est pas pour nous qu'elle marche. On n'a pas encore formé le régiment des romsins à quatre roues.
— Savoir ? On invente tous les jours.
— Ceux qui essaieraient de m'embèter trouve^ raient à qui parler. J'ai dans ma poche un revolver à six coups et Adrien Lardier, dit Rupin, ne se laisse pas pincer comme ça.
Contran n'était pas fâché de faire savoir à Pélican qu'il était armé, et le temps d'arrêt sur la place d'Italie entrait dans ses combinaisons.
Il fallait que Pierre Fournès pût voir du haut de son siège de quel côté se dirigeait le commandant, et Pierre était encore loin,
—Assez flâné, dit brusquement l'homme. Conduis-moi à ta... comment appelles-tu ça?... à ta 5i6me. J'ai soif.
— Sois tranquille. Tu boiras. C'est pas les liquides qui manquent chez le père Lunette. Nous
allons nous rincer la corne dans les grands prix. En route I... par Tavenue des Gobelins.
Pour y entrer, le commandant eut soin de contourner la place, au lieu de la traverser diagonalement, et il s'y prit si bien que Poumès qui s'était rapproché ne le perdit pas de vue pendant cette évolution.
Sur le chemin qu'ils suivaient, il y avait un peu plus de mouvement. La gare. d'Orléans n'est pas très loin et l'arrivée des trains attire des fiacres dans ces parages peu fréquentés. Des charrettes de maraîchers descendaient de Gentilly et de Villejuif pour gagner les Halles. Les passants étaient plus rares que les voitures. Il en résultait que Pélican devait moins remarquer le coupé et que Pournès ne pouvait guère se tromper, puisque le commandant et le voleur étaient presque seuls au milieu de cette large chaussée, que bordent de nombreux becs de gaz.
Gontran ne craignait pas que Pélican s'avisât de l'attaquer. Le drôle n'était pas de sa force. Mais il pouvait songer à lui échapper. Gontran le surveillait du coin de l'œil et se tenait prêt à lui mettre la main au collet, à la première tentative de fuite.
Il aurait préféré de beaucoup n'en pas venir à cette extrémité, qui pouvait amener des complications fâcheuses, mais, comme ce chasseur d'Afrique ne doutait de rien, il se disait : « S'il fait mine de décamper, je l'empoigne. Je siffle Pournès, j'emballe mon Pélican dans le coupé et Je le dépose au
poste le plus prochain, en racontant au brigadier que je Tai surpris crochetant la porte d'un jardin. Il faudra bien que le gredln s'explique avec la po-^ lice. J'aimerais mieux me passer d'elle... à cause de Jeanne... mais s*il n*y a pas d'autre moyen de savoir qui il est et pour qui il agit, j'aurai recours à oeluiJà. Se doute-t-il que Je ne suis pas un oo*quin de son espèce ?
C'était la grande question que se posait le commandant, et 11 n'était pas encore à même de la résoudre.
— Je verrai ça quand nous serons dans le bouge où je le mène, pensait-il : surtout si je parviens à le griser.
La conversation languissait. Ils avaient dépassé la manufacture des Gobelins, traversé le boulevard Saint-Marcel, et l'homme n'avait pas desserré les dents depuis le rond-point.
— Bois-tu sec, toi ? lui demanda Gonftran.
— Oui, assez, répondit l'homme. Seulement le vin me fait mal. Je ne porte bien que Teau-de-vie.
— Celle du père Lunette est raide. Ça doit t' aller.
— Ça me va. Et à toi, hein ?
— Oh! moi, avec cinq ou six sellera, j'ai mon plein. Si je dépasse ma jauge, il m'arrive plus souvent qu'à mon tour de m' affaler sous la table. Mais ça ne m'inquiète pas, puisque tu seras là pour me ramasser.
Le commandant était beaucoup trop modeste. Il buvait autant qu'il le voulait, sans jamais perdre la téte.En Angleterre, où il était allé suivre les grandes
manœuvres, il avait mis par terre les plus célèbres ivrognes de l'armée britannique. Et il comptait bien sur le privilège de son tempérament pour rouler le Pélican et lui arracher son secret.
— Sois èans crainte, dit le drôle. Je n*ai jamais abandonné un camarade tombé devant le comptoir d'un mastroquet. Si ça t' arrive, où faudra-t-il te ramener ?
— Rue des Abbesses , 79 , à Montmartre... au quatrième. . . tu demanderas Héloïse. . . c'est mon épouse, pour le quart d'heure... le nom est sur la porte.
— Ça suffit. Compte sur moi, Rupin. C'est comme si tu étais déjà dans ton lit. Et je reviendrai demain matin savoir comment tu vas. Nous mangerons la soupe à l'oignon.
— Tiens ! c'est une idée. Héloïse n'a pas sa pareille pour la soupe à l'oignon. Et après, je vous payerai à déjeuner au Rocher Suisse sur le haut de la butte.
— Je voudrais déjà y être. Mais c'est rudement loin, ta Bibine. Les jambes me rentrent dans le corps.
— Tais-toi donc, clampin. Il te faudrait pt'ètre un équipage, qui sait ! T'as pas de vocation pour être pousse-caillou, à ce qu'il paraît.
— Un équipage? Il y en a un qui nous suit depuis la barrière.
— Ahl oui, les lanternes... Faut-il que j'appelle le cocher? Monsieur demande son huit-ressorts?
Contran blaguait pour donner le change à Pélican, mais au fond il n'avait pas envie dé rire. Ses
soupçons se corsaient et il trouvait que Fournès les serrait d'un peu trop près.
— T'as pas longtemps à souffrir, reprit-il ; nous sommes dans la rue Monge et la place Maubert est au bout.
— Oui, mais elle n'en finit pas la rue Monge. Je me reposerais volontiers.
— Ne te gêne pas. Nous vl'à devant Pélagie. T'as qu'à te présenter au guichet. Le gardien-chef t'offrira un logement. Je la connais, la boîte. J'y ai fait six mois. On y est très bien. C'est là qu'on met les politiques.
En dépit de ses préoccupations, Gontran était si bien entré dans son rôle, qu'il avait fini par y prendre plaisir. Il le chargeait pour s'amuser.
Et il se promettait de faire rire Jeanne de Lorris en lui racontant le lendemain les péripéties de cette campagne nocturne; surtout si, comme il l'espérait bien, il pouvait compléter son récit en lui annonçant la capture du malandrin sinistre qui effrayait Thérèse par ses apparitions.
— Merci, grommela Pélican. J'âime encore mieux trimer jusqu'à la tume où tu me mènes. Drôle d'idée que tu as tout de même d'aller là.
— Mon cher, les voyages forment la jeunesse, et quand on veut s'instruire, il faut voir un peu de tout.
Cette sentence ferma la bouche à l'homme barbu, qui, du reste, ne semblait pas tenir à parler. Tout . en cheminant, il regardait sournoisement de côté chaque fois qu'une rue latérale se présentait. S'il
eût osé Jouer des jambes, il Tauraltfalt; mais il comprenait qu'à ce jeu-là il n'aurait pas le dessus, car le commandant était aussi bien taillé pour courir que pour boxer.
La voiture, sagement dirigée par Fournès, se maintenait à une centaine de pas en arrière. Pélican ne faisait pas mine de s'en apercevoir, mais ou pouvait bien croire qu'il ne Tavaitpas oubliée.
Le couple mal assorti arriva enfin à la place Maubert que les grands travaux entrepris il y a une quinzaine d'années ont fortement modifiée. C'était jadis un carrefour étroit où se tenait un marché ejn plein vent. Maintenant, le boulevard Sainte Germain la traverse et on y a bâti un pavillon en fer, copié sur ceux des Halles Centrales.
-- Eh ! bien, nous y voilà, enfin, dit Pélican, après avoir donné un rapide coup d*œil à droite. Où est-il ton mastroquel ?
— Là bas, au fond ; nous tournons à gauche par la rue Galande, et encore à gauche par la rue des Anglais; c'est là, répondit Gontran, qui commençait à s'inquiéter de ce que son cocher allait faire.
Le coupé ne pouvait pas s'engager dans le dédale fangeux des ruelles qui s'enchevêtrent autour de la place Maubert. Il fallait donc queFournès s'arrêtât, et qu'il perdît de vue son maître. Aurait-il l'esprit de deviner que le commandant se proposait de revenir le chercher là, après en avoir fini avec le rôdeur, et aurait-il la patience de l'attendre ? La séance au cabaret pouvait être longue. Gontran aurait bien voulu donner de nouvelles instructions .
à son cocher, mais comment s'aboucher avec lui? Il na voulait pas Iftcher Pélican et il ne voulait pas non plus le mettre en tiers dans un colloque avec Pierre. Il décida de s'en remettre à Tintelligence de ce brave garçon,
— Si je ne le retrouve pas, se dit-il, j'en serai quitte pour jeter au coin d'une borne sa blouse, son pantalon et sa casquette. Je rentrerai au Grand Hôtel en bras de chemise et tète nue. Je m'en moque.
. ~ Alors, marchons, reprit l'homme. La langue me pèle et j'en ai assez d'être sur mes pattes.
*Cet empressement prouvait surabondamment que le drôle ruminait un projet et qu'il n'était pas dupe des histoires inventées par Gontran d'Arbois- Et Gontran se disait :
— Ce coquin-là sait que je ne le prends pas pour un voleur, et il fera tout pour m* empêcher de dé# couvrir où il loge. Je parierais qu'il se flatte de me saouler et de me planter là quand je n'y verrai plus clair. Eh I bien, je vais lui montrer comme on boit aux chasseurs d'Afrique. C'est moi qui le saoulerai.
Le commandant avait deviné. Pélican avait eu la même idée que lui. C'était un duel qui allait s'engager, un duel à l'eau-de-vie.
— Viens, dit le commandant, la Bibine est à deux pas. Il y a, un peu plus loin, le café de la Guillotine, où on est aussi entre amis. Rien que de bons zigues. Mais chez le père Lunette, la société est moins mêlée.
— Va pour le père Lunette, grommela Pélican, qui n'avait pas de préférence pour l'un ou pour Tautfe de ces établissements.
Gontran, pour plus de sûreté, passa son bras sous le sien et lui fit traverser obliquement la place Maubert.
Avant de s'engager dans la rue Galande, il eut la joie de voir le coupé se ranger le long du trottoir sur le boulevard Saint-Germain, du côté qui aboutit au quai de la Tournelle.
Peu de gentlemen auraient été en état de trouver le bouge qu'il avait choisi. La Bibine est complètement inconnue dans le monde élégant, et il fallait être un vieux routier comme lui pour savoir qu'elle existait.
Mais Gontran avait toujours aimé Paris jusque dans ses verrues, comme a dit Montaigne, qui n'était pourtant qu'un Périgourdin. Gontran, Bourguignon de naissance, était devenu Parisien de très bonne heure. Il avait, jadis, pour son agrément, pratiqué et étudié les bas-fonds de la grande ville. Les tapis francs et les bals de barrières n'avaient plus de mystères pour lui. Il les avait tous visités, déguisé en voyou, et il lui était arrivé, plus d'une fois, d'y faire le coup de poing avec les chenapans qui les fréquentent. Il prenait même grand plaisir à les rosser pour essayer sa force et satisfaire ses instincts batailleurs.
Il est vrai qu'en ce temps-là, il était encore sous-lieuten^nt. Maintenant qu'il avait la grosse épaule tte, son grade aurait dû le retenir, mais il
était resté jeune et une fois lancé, il ne reculait jamais.
Et il avait ses raisons pour conduire son homme dans ce cabaret immonde. Il savait qull n'y entrait jamais que des voleurs, et qu'il ne risquait * pas d'y être reconnu. Il savait aussi qu'il y serait plus à même que dans un café honnête de s'isoler avec son compagnon, car le local est vaste et les consommateurs qui se renouvellent saijs cesse ne s'occupent pas de leurs voisins.
- La rue des Anglais porte ce nom depuis le temps où les étudiants de toutes les nations venaient dans le quartier des écoles suivre les leçons du philosophe Abailard.
Ce n'est plus qu'un tronçon de ruelle, carie nouveau boulevard en a emporté la moitié.
Au bout de ce boyau fangeux, entre l'étalage sanglant d'un tripier, en face'de la boutique d'un marchand de vieux habits où les défroques accrochées traînent jusque dans le ruisseau, s'ouvre une porte basse et vitrée.
C'est l'entrée de la Bibine.
Gontran fit à son camarade la politesse de Je laisser passer le premier, — une politesse qui était en même temps une précaution. Pélican, qui se sentait serré de près, ne pouvait plus songer à se sauver, car ils se trouvaient dans un corridor où deux personnes auraient eu de la peine à passer de front.
Ce corridor pavé et resserré entre un sordide comptoir d'étain et une rangée de futailles vides, débouche dans une cour couverte d'une toiture en
planches, qui forme une salle carrée, garnie de tables graisseuses, de bancs boiteux et de tabourets dépaillés.
La lumière crue du gaz tombait d* aplomb sur les buveurs et Pélican, qui ne devait cependant pas être timide, recula de surprise devant ce dégoûtant spectacle.
.Des hommes à la face abrutie, assis devant de lourds pots en grès, ou devant des saladiers en fer battu qu'on peut se jeter à la tète sans les casser ; d'autres, déjà abattus par Tivresse, accotés à la muraille, couchés ou plutôt écroulés sur le sol boueux. Des femmes déguenillées rôdant autour des ivrognes pour mendier à boire d'une voix éraillée.
On ne criait pas. Ceux qui parlaient, parlaient bas. Le voisin est peut-être un traître qui dénoncera le méfait qu'on se raconte à l'oreille.
«D'autres mangeaient des charcuteries apportées dans un papier; ils mangeaient avidement, goulûment, comme mangent les bètes féroces en cage.
Tous buvaient à grandes lampées, par à-coups, dans des gobelets qu'ils vidaient d'un seul trait. Quand on boit ainsi, l'ivresse vient plus vite.
L'entrée des deux hommes ne fit pas sensation. Ces brutes se tenaient les coudes sur la table, les mains cachant la figure. Ce fut à peine si quelquesuns tournèrent Ja tète pour jeter un regard soupçonneux aux nouveaux venus. Ceux-là se demandaient probablement si ces deux inconnus n'étaient pas des agents déguisés.
— ' Eh ô^ / mon vieux, qu-est-ce que tu dig de ça, demanda Gontran. As-tu des amis parmi ces messieurs ?
-—Non. Et toi? dit Pélican d'un ton bourru.
— Ohl moi, c'est pas mon genre. Les dragueurs de la haute ne viennent pas Ici. Mais toi, qui tra- Yailles dans le caroublage et qui es du quartier, je pensais que tu retrouverais des camarades. Allons boire. Il y a une table libre là-bas au fond.
— C'est ça. Nous pourrons causer.
Ils se glissèrent à travers les bancs et en enjambant les vaincus de Talcool, vautrés dans des mares sans nom, Ils arrivèrent à la place qui leur convenait.
— Tu sais, vieux, c'est moi qui pay^, dit Gontran, et ici on paye avant de consommer. C'est écrit sur le mur. J'y vais d'un litre de trois six, pour commencer.
— Non... de l'absinthe plutôt.
-w Comme tu voudras. Ça me va aussi, l'absinthe. Seulement, elle me tape sur la tête tout de suite. N'importe ! allons-y.
Gontran, qui prévoyait tout, avait eu l'astuce de prendre avant d'entrer une pièce de cent sous en or dans son gousset; faute de quoi il eût été fort embarrassé, car il lui aurait fallu relever sa blouse à la clarté du gaz et laisser voir à Pélican le gilet élégant que cachait son costume d'emprunt.
Le garçon apporta un broc et deux godets en verre épais.
Il n'y avait pas moyen de tricher. Il fallait boire
jusqu'à la dernière goutte du poison vert, et, bien entendu, sans eau. Ce liquide était sévèrement consigné à la porte de la. Bibine,
Gontran versa et trinqua, tout en dévisageant son partner.
— Cet homme-là s'est mis une fausse barbe, se dit-il aussitôt.
— Mâtin ! s'écria Pélican, tu soignes tes ongles, toi. On voit bien que tu ne fais rien de tes dix doigts.
— Je ne m'en sers que pour tourner le roi à Técar té.
— C'est drôle que tes mains soient si noires. On dirait que tu les as salies exprès.
Gontran se mordit les lèvres. Il avait péché par ^ excès de précaution. Il n'avait pas songé que la couleur de ses mains ^trempées dans le ruisseau, jurerait avec la coupe élégante de ses ongles taillés en amande.
On ne pense pas à tout et on n'arrive pas du premier coup à la perfection du travestissement, —du camoufflage, comme disent les gens de la pègre. II y faut un apprentissage qui lui manquait.
— T'es bête, dit-il sans se déconcerter. Le pied m'a glissé en traversant une sale petite rue avant de déboucher sur le boulevard d'Italie, je suis tombé sur un tas de boue, et je n'ai pas pu me laver parce que je n'ai pas trouvé de fontaine Wallace. Quant à mes ongles, c'est vrai qu'il sont bien entretenus. C'est le métier qui veut ça. S'ils étaient en deuil, les pantes que je plume au jeu se défie-
raient de moi. Et puis, Héloïse tient à ces bagatelles. Mais dis donc, vieux, t'as une rude barbe de sapeur. Elle a dû te coûter bon.
— Je ne Tai pas achetée. Elle est à moi. Avale donc ton absinthe, au lieu de me regarder comme si tu étais payé pour prendre mon signalement,
— SU ne faut que ça pour te faire plaisir. . . Tiens, ça y est, répliqua Gontran d'Arbois en ingurgitant sans sourciller l'affreuse mixture qu'il venait de se verser. A ton tour, Pélican de mon cœur.
Pélican s'exécuta, mais il fit une affreuse grimace quand la liqueur frelatée lui racla le gosier.
Évidemment, il était accoutumé à des boissons plus douces. Gontran, au contraire, avait connu l'absinthe des cantiniers de Gabès, et après cette épreuve africaine, son estomac pouvait tout supporter.
— Elle me fait l'effet d'être un peu fade, dit-il. Peut-être que je ne l'ai pas bien goûtée. Recommençons ça.
Il remplit les verres jusqu'au bord, et il vida le sien avec autant de facilité que s'il eût contenu de l'eau de puits.
Pélican essaya d'en faire autant, mais il fut obligé de reprendre haleine après la première gorgée.
— Que que t'^s donc? lui demanda le commandant d'un air railleur.
— Ça ne me dit pas, ce soir.
— T'es malade ? Faut soigner ça. Veux-tu que je t'amène chez Héloïse ? Elle te fera du thé.
•— Merci. Je n'aime pas la tisane.
— Et tu renâcles sur Tabsinthe. ^orqu'll te faut alors ?
— Rien. Mais ta Bibine m'etnbète. Il y a Ici des types qui nous friment en dessous. Je suis sûr que c*est des roussms déguisés.
— Jamais de la vie. C'est nous qu'il prennent pour des roussins, parce qu'ils ne nous ont jamais vus ici.
— Raison de plus pour filer. Ils n'auraient qu'à » nous tomber dessus.
— Eh I ben, ou cognera, quoi ! J'ai dans ma poche de quoi les gervir,.. Sans compter mes deux poings. Bois donc,
— Non, j'en ai assea, grommela l'homme, e» repoussant son verre.
Et il se plongea dans des réflexions que Qontran devinait h peu près,- Pélican avait jugé, après la première lainpée, qu'il n'aurait pas le dessus dans ce combat alcoolique, et il cherchait un moyen d'échapper à son persécuteur,
— Cherche, mon bonhomme, se disait le ooromandant, les Arabes sont plus malins que toi, et ils ne m'ont jamais mis dedans.
— Dis donc, Rupin, demanda Pélican, après un assez long silence, nous perdons notre temps loi, et puisque nous sommes convenus de travailler ensemble, nous devrions commencer cette nuit. Si je te proposais un coup à faire illico, consentirais-tu à m'aider ?
BOUCHE COUSUB iÔÔ
La proposition était inattendue et malgré le sangfroid qu'il possédait, le commandant dissimula assqx mal un mouvement de surprise.
Ce qui Vétonnait, c'était que le soi-disant Pélican fût un véritable voleur, car il croyait de plus en plus que oe personnage en voulait uniquement à Jeanne de Lorris et à sa fille.
Mai9, après tout, Tun n'empochait pas l'autre, et il tenait h ne pas perdre sa piste.
— Ça dépend, répondiWl, Explique-le moi, ton coup, et je verrai s'il vaut qu'on l'essaie. Je ne demande qu'à travailler, mais je ne veux pas être pincé, et s'il y a trop de risques â courir, Je n'en suis pas.
— Peu, très peu de risques et un gros ôene/* assuré, il on réussit, répliqua Pélican. V'ià ce que c'est : il y a pas loin d'ici un petit hôtel, où reste un richard, bien plus calé quelles vieux du boulevard d'Italie. C'est un original qui n'a qu'un domestique et qui passe toutes ses nuits à jouer dans des Cercles.
— Qui t'a si bien renseigné ?
— Son larbin que j'ai rencontré souvent chez un marchand de vin du quai de la Tournelle. Il y est tous les soirs et ne rentre jamais que pochard. Je l'ai fait causer adroitement et je sais où sont les billets de banque et l'or.., un vrai magot... le monsieur a toujours une centaine de mille francs dans son secrétaire.
— Bon I mais ça ne doit pas être commode d'entrer chez lui.
— Très facile, au contraire, quand il n'y a personne. La maison a un Jardin dont le mur n'a pas quatre mètres de haut. J*ai justement ma corde à nœuds et mes outils à crocheter les serrures. C'est ça qui m'a donné l'idée, tout à l'heure, en regardant la rue où est la boîte. Je me suis dit que c'était le vrai moment. Le maître est au Cercle, le valet de chambre est au cabaret. Je me chargerais bien de passer par-dessus le mur, d'enlever l'argent et de revenir par le même chemin. Nous partagerions.
— C'est gentil de ta part, mon petit Pélican, d'autant plus gentil que pour cette affaire-là, tu n'as pas besoin de moi
— Mais si. Tu guetteras dehors, pendant que je travaillerai dedans. Tu comprends que je n'ai pas envie de tomber, en sortant, dans les bras de deux sergents de ville. Toi, tu les verras venir. Nous conviendrons d'un signal que tu me donnerais pour m' avertir de ne pas me montrer. Tu vois bien que tu me seras très utile. Ce qui m'a empêché d'essayer jusqu'à présent, c'est que je n'avais pas d'agsocié. J'en aurais bien trouvé, mais je ne voulais pas m'adresser au premier venu.
— Tandis que moi tu me connais depuis une heure, au moins.
— La confiance ne se commande pas, je suis sûr que tu es incapable de me vendre.
— Tout ce qu'il y a de plus incapable. D'ailleurs, je ne pourrais pas te vendre, sans me dénoncer moi-même. Mais, toi, cher ami, une fois que tu se-
ras dans la maison, tu pourrais me brûler la politesse, pendant que je ferais le pied de grue sur le trottoir.
— Impossible. Tu me verrais sortir. La maison n'a qu'une porte. Du reste, si tu te méfies de moi, nous pouvons changer de rôle. Je monterai la garde dans la rue et toi, tu escaladeras la muraille. Je te donnerai les indications nécessaires pour trouver le meuble où est l'argent et tu te serviras de mes outils.
La botte était droite et le commandant se sentait pris. Ce gredin lui offrait tranquillement d'opérer lui-même. Avec quel plaisir Gontran l'aurait rossé pour châtier tant d'insolence I mais il s'était mis dans le cas de ne pas pouvoir se fâcher. Seulement, il avait bien le droit de refuser. Il ne s'agissait que de colorer le refus.
— Tu es vraiment trop aimable, dit-il, mais je suis trop gros pour grimper sur les murs. Et puis, l'affaire sort de ma spécialité. Je sais maquiller les cartes, mais je ne sais pas jouer du rossignol ou du monseigneur.
— Je comprends. Tu as peur de te salir les mains.
— Farceur, va ! J'ai peur de faire rater le coup. Je veux bien m'y intéresser, mais je ne me chaire pas du gros ouvrage.
Gontran se disait : De deux choses l'une : ou ce coquin ne cherche qu'à m'échapper, ou il pense sérieusement à dévaliser un propriétaire. Quoi qu'il en soit, il faut qu'il entre et que je reste dehors.
Quand il sera dedanê^ il ne tiendra qu*à moi de lô faire arrêter. Ce «erait môme ce qull y aurait de mieux ; car, si je continue comme j'ai commencé, il me donnera du fila retordre, et je ne peux pas passer ma vie à lui emboîter le pas. La nuit, ça va encore... mais le jour, merci I.». et, en cette sçiison, il vient de bonne heure, le jour.
--Alors, rallie-toi à mon plan, reprit Pélican. C'est le meilleur. Et si tu l'adoptes, filons. Le larbin rentre tard, mais enfin il rentre. Je ne tiens pas à le rencontrer.
— Tu m'aideras bien à vider le broc avant de partir.
— Non. J'ai assez bu.
— La soif t'a passé vite. Je te croyais plus solide. Si j'avais su, j'aurais demandé de l'eau sucrée. Mais chacun son goût. Je ne te force pas, et comme je n'aime pas à boire seul, nous n'avons plus qu'à décamper. Où est-elle la tume que tu veux barbotter?
Le commandant n'espérait plus griser son homme et il était décidé à en fiftir.
— Rue du Oardinal'^Lemoine, à deux pas d'ici, répondit le drôle.
^ Très bien. En route !
Pélican était déjà debout. Il n'avait pas lâché la valise pendue à son épaule, il tenait à la main son rouleau de cordes et sa règle était cachée sous son gilet*
La sortie s'effectua sans incident. Les ivrognes ne se dérangèrent pas pour suivre les deux buveurs
qui leur faussaient compagnie. C'est tout au plus s'ils les regardèrent.
Gontran était résolu à pousser jusqu'au bout l'aventure où il s'était engagé un peu trop à la légère, mais il avait une inquiétude. Il se demandait s'il retrouverait Pierre Fournès et il avait besoin de lui et de sa voiture pour exécuter le projet hardi que venaient de lui suggérer les propositions du gredin qu'il surveillait.
En débouchant sur le boulevard Saint-Oermain, il aperçut les lanternes. L'intelligent cocher n'avait pas bougé.
Le commandant eut soin de gagner le trottoir opposé, afin de ne pas passer trop près de la voiture et cette fois, Pélican ne la remarqua point ou fit semblant de ne pas la remarquer.
Il paraissait très pressé d'arriver, et i\ avait pris le pas accéléré. Ils eurent bientôt dépassé la rue des BemardinSi la rue de Pontoise, la rue de Poissy, et en arrivant au coin de la rue du Cardinal* Lemoine, Pélican dit, en désignant du doigt une maison assez coquette :
— C'est celle-là. Et, à droite de la porte, voici le mur. Pas de lumière, môme dans les mansardes. Preuve que le larbin n'est pas rentré. Pas un chat sur le boulevard, ni dans la rue. Profitons de l'occasion. Je vais te montrer comme je joue de la corde à nœuds.
— Laisse-moi d'abord passer l'inspection. Il s'agit de ne pas être pinces. Jusqu'où s'étend le jardin?
— Jusqu'à la ruelle des Chantiers qui commence à vingt pas d'ici.
— Bon I je veux tout voir avant de commencer. Marche devant pour me montrer le chemin.
Pélican n'éleva aucune objection et ils firent ensemble cette promenade préparatoire.
La maison était neuve et pouvait à la rigueur passer pour un petit hôtel. Elle n'avait que deux étages, y compris un rez-de-chaussée surélevé, et le toit mansardé ne manquait pas de style. C'était bien l'habitation d'un bourgeois qui se pique d'avoir du goût pour l'architecture.
Le jardin y attenant n'était pas grand non plus et le mur qui l'entourait tournait à angle droit au coin d'une voie très courte et assez étroite aboutissant à la rue des Fossés-Saint-Bernard.
Gontran s'assura que ce mur n'avait pas de portes et qu'au delà du jardin s'élevait une bâtisse sans fenêtres dont la façade devait faire vis-à-vis à l'entrepôt des vins.
— Bon I se dit-il, cet immeuble est une vraie souricière. Une fois que mon homme y sera entré, il n'en sortira plus sans ma permission.
— Tu vois qu'il n'y a personne, dit Pélican. C'est le moment.
— Je le crois. Par où vas-tu monter?
— L'endroit n'y fait rien» Par la rue des Chantiers, puisque nous y sommes.
— Très bien. Je vais me placer à l'entrée de façon à voir venir des deux côtés. Mais je suis curieux de savoir comment tu vas t'y prendre, ^vec ta corde.
— C'est très simple. Elle se termine à un bout par un anneau et à l'autre par un crochet. Regarde ces piques plantées sur le mur. L'imbécile qui les a fait mettre là pour se garer des voleurs ne prévoyait pas qu'elles me serviraient. Elles sont recourbées par en haut tout exprès pour retenir mon anneau, quand mon poids tendra la corde. II ne s'agit que d'en attraper une et je ne suis pas maladroit.
Pélican ne se vantait pas ; car, au troisième essai, l'anneau tomba juste et resta accroché au trèfle de fer.
Il fallait que le drôle eût déjà pratiqué cet exercice. Gontran n'en revenait pas et commençait à penser qu'il avait décidément affaire à un voleur de profession.
— Maintenant, convenons de nos faits, dit-il. Je vais m'embusquer à l'angle de la muraille. S'il arrive quelqu'un, je sifflerai. J'ai un sifflet dans ma poche. Combien de temps te faut-il pour forcer le secrétaire et revenir avec l'argent ?
— Vingt minutes... une demi-heure au plus. Je reviendrai par le même chemin. Ainsi tu peux rester là.
-— Alors, tu vas laisser ta corde pendre le long du mur ?
— Naturellement. Je n'ai pas d'autre escalier pour sortir. Je la décrocherai avec ma règle une fois que je serai dehors. Quand le commissaire viendra demain pour constater le vol, il ne devinera jamais par où le voleur est entré. Y sommes-
Qous?... Oui. J6 grimpe. A bientôt» mon vieux. Si tu t'ennuies de m'attendre, tu peux allumer une pipe» L'odeur du tabao ne m'incommode pas, et tu auras le temps d'en griller une.
Sur cet adieu ironique, Pélican sa valise à l'épaule, saisit à deux mains la corde à nœuds et» s'enlevant à la force des poignets, avec une vigueur et une agilité surprenantes, atteignit eu quelques instants le faîte du mur.
Une fois arrivé là, Pélican se mit à quatre pattes. Il ne pouvait pas s'asseoir» à cause des trèfles poin^ tus qui hérissaient le sommet de la muraille ; mais il n'avait qu'à les enjamber, car ils n'étaient pas très bauts. Il en empoigna un de la main gauche et| gardant son équilibre comme un véritable clown, il attira à lui de la main droite la corde qui pendait dans la rue, fit pivoter l'anneau autour du crochet et la rejeta dans le jardin.
C'était très simple, grâce à la sottise du proprié* taire qui, au lieu de garnir son mur de broussailles de fer ou de tessons de bouteilles, l'avait fait couronner par des piques ouvragées qui ressemblaient à des fleurs de lys métalliques.
Il fallait aussi beaucoup d'adresse et ce coquin maigre et grâlé était ^e première force sur la gymnastique.
Après avoir salué d'un signe de tôte Gontran d'Ârbois, qui l'observait d'en bas, il se mit à descendre sur la face intérieure du mur, et en peu d'instants, il disparut.
Le commandant resta livré à ses réflexions mais
11 ne s'attarda pas à méditer sur le cas extraordi' naire où 11 se trouvait.
Avant de se décider à accepter la bizarre proposition de ce drôle, il avait fait son plan et il ne songeait plus qu'à l'exécuter.
Las de jouer ce rôle de complice qui l'avait conduit dans l'immonde bouge où il comptait griser Pélican et lui arracher des aveux, il avait brusquement changé ses batteries, et résolu de faire tout bonnement arrêter ce coquin en flagrant délit de vol. Une fois pris, il faudrait bien qu'il s'expliquât. On saurait son véritable nom et sa véritable profession, et qu'il fût ou non h la solde de William Atkins, Jeanne de Lorris et sa flUe n'auraient plus à redouter ses entreprises contre la villa.
Gontran aurait préféré ne pas recourir à l'intervention de la police, mais c'était le seul moyen qui lui restât pour en venir à ses fins, et il lui tardait d'en user.
En passant devant la rue de Poissy, il avait aperçu un factionnaire se promenant devant la porte d'une caserne de pompiers. Et quoiqu'il ne s'agît pas d'éteindre un incendie, le commandant espérait qu'en déclinant sa qualité d'offlcier supérieur, il obtiendrait que le chef du poste lui prêtât main forte, ou tout au moins envoyât un de ses hommes chercher les sergents de ville de service dans le quartier.
Mais il ne pouvait pas se présenter en blouse et en casquette, sous-peine d'inspirer peu de confiance
208 BOUCHE COUSUB
aux représentants de Tautorité. Il fallait donc commencer par rappeler Pournès, qu'il avait vu, ferme sur son siège, au coin de la place Haubert, et qui gardait dans le cofEre de sa voiture la redingote et le chapeau du commandant d'Arbois.
Etait-il resté à la même place ou avait-il suivi de loin son maître? Grave question, car Gontran ne voulait s'éloigner du mur que Thomme pouvait franchir en sens inverse pour se sauver, sans bruit.
Avec Faide de Fournès, la surveillance devenait facile. Fournès pouvait prendre position, sans quitter sa voiture, à Tangle des deux rues, pendant que Gontran courrait à la caserne.
Et Gontran allait donner le signal convenu entre eux, le coup de sifflet d'alarme, au risque d'avertir le voleur, lorsqu'on arrivant au bout du mur, il aperçut le coupé arrêté à l'entrée de la rue du Cardinal-Lemoine, à trente pas tout au plus. Il pensa qu'il pouvait bien abandonner son embuscade pour cinq minutes.
Pélican venait à peine de mettre le pied dans le jardin. Il n'avait certes pas eu le temps de faire son coup et il ne songeait pas encore à déguerpir clandestinement.
Gontran se lança de toute la vitesse de ses jambes et apparut tout à coup aux yeux étonnés de Fournès, qui s'écria :
— Ah I mon commandant, que je suis content de vous revoir. Je ne savais pas où vous étiez passé avec ce chenapan... Je vous avais suivis de loin
mais je n'étais pas sûr que vous aviez pris cette rue d'où vous sortez, et j'avais peur qu'il ne vous fût arrivé malheur.
— Au contraire, mon brave. Je le tiens. Il a passé par-dessus le mur que tu vois là-bas, et nous allens le pincer.
Mes habits, vivement ! dit d' Arhois en se dépouillant de la blouse et du pantalon qu'il jeta dans la voiture avec la casquette et le cache-nez.
H eut tôt fait d'ouvrir le coffre, d'en tirer sa redingote qu'il endossa et son chapeau qu'il mit sur sa tète.
— Ah I enfin I dit-il en poussant un soupir de satisfaction. Me voilà donc rentré dans la peau d'un honnête homme.
— Ça c'est vrai, mon commandant, s'écria Fournès, vous deviez en avoir assez de ce camarade-là. 11 est donc entré dans une maison pour voler?
— Oui, dans celle-ci. Tu vas avancer avec ta voiture jusqu'au* coin de la ruelle à gauche. Tu quitteras ton siège, et, si tu vois le gredin descendre avec une corde à nœuds, tu l'empoigneras. Mon revolver est dans la poche du pantalon de treillis. Prends-le pour le tenir en respect jusqu'à ce que je revienne. Je vais chercher du renfort.
— Compris, mon commandant. Il n'échappera pas, le gueux... et il ne volera rien du tout, car dans la maison, il trouvera à qui parler. .
— Non, il n'y a personne, mais ça ne fait rien...
— Pardon, mon commandant. Les locataires ne
sont pas couchés. Je vois de la lumière au premier étage.
Gontran leva les yeux, et vit en effet une fenêtre éclairée. Elle ne l'était pas quand Pélican lui avait montré Thôtel. On ne pouvait guère supposer que c'était ce gredin qui avait allumé une bougie. Les voleurs aiment mieux travailler dans Tobscurité.
— C'est le valet de chambre qui sera rentré pendant que j'étais dans la ruelle.
— Personne n'est entré depuis que je suis là, mon commandant.
— Alors, c'est qu'il était déjà rentré quand tu es arrivé. Mon homme va être pris sans que nous nous en mêlions, mais il doit être armé et il est très capable de tuer ce domestique. Je ne veux pas de ça. Changement de front, mon garçon. Tu vas aller prendre le poste que je t'ai indiqué, et ta consigne reste la même. Mais moi, je vais tout simplement sonner à la porte et avertir la personne qui viendra m'ouvrlr. Quand il n'y aurait qu'elle dans la maison, nous serons bien assez de deux pour venir à bout d'un voleur.
— Prenez garde, mon commandant... si...
— Laisse-moi la paix avec tes observations, et fais-moi le plaisir d'aller te mettre en faction là-bas. L'homme n'aurait qu'à décamper pendant que nous bavardons. File, te dis-je, et attention à la muraille I
Fournès obéit à regret. Gontran attendit qu'il eût pris position, et quand il le vit établi à l'entrée de la ruelle, il alla droit à la porte, et il
BOUCHK COUSUE 211
tira vigoureusement le bouton de la sonnette. On lé fit attendre et cependant la lumière ne s'éteignit pas.
— Pélioan Taurait soufflée au premier son de la cloohe. Donc, ce n'est pas lui qui est là-haut, pensa Gontran.
Et il sonna une seconde fois, puis une troisième, et comme rien ne bougeait, il se mit h carillonner avec rage.
La fenêtre s'ouvrit et un homme se montra, demandant :
— Qu'est-ce que c'est? que voulez-vous?
— Il y a un voleur ohez vous, répondit le commandant sans trop élever la voix, de peur que Pélican n'entendît.
— Un voleur! ah ! mon Dieu! ce n'est pas possible.
— Descendez et je vous aiderai à l'empoigner.
— Je descends, monsieur, je descends.
La fenêtre fut refermée aussitôt, la lumière disparut et un instant après la porte s'ouvrit.
Gontran se trouva face à face avec un valet de chambre, très correctement vêtu de noir : un grand gaillard qui paraissait très solide.
— Mon garçon, lui dit le commandant, condiiîsezmoi au jardin. C'est par là que le voleur est entré. Vous avez de la chance que je me sois trouvé là au moment où ce gredin franchissait le mur. Allons vite I laissez-moi passer. Il est peut-être déjà en train de forcer le secrétaire. Nous le prendrons la main dans le sac.
— Pardon, monsieur, répondit froidement le
domestique, mais il faut d*abord que je consulte mon maître.
— Il est donc ici ?
— Oui, monsieur. Il s'habille, et j'allais sortir pour lui chercher un fiacre, lorsque vous avez sonné.
— Gomment, il s'habille ! ... à une heure du matin ! Enfin, n'importe. Introduisez-moi. Je m'expliquerai avec lui. Mais, dépêchons-nous.
— Si monsieur veut bien me remettre sa carte...
— Que le diable vous emporte... il s'agit bien de ma carte I je crois, du reste, que je n'en ai pas sur moi^.. allez dire à votre maître que je suis le commandant d'Arboi s... Gontran d'Arbois, chef d'escadrons au 1*^' régiment de chasseurs d'Afrique.
— J'y vais, monsieur. Veuillez entrer.
Gontran se précipita dans un escalier que le
valet de chambre enfila, après avoir refermé la porte et posé sur une table le bougeoir qu'il portait.
Ce vestibule avait bon air. Il était plein de fleurs et garni de banquettes très confortables. Mais le commandant ne songeait guère à s'asseoir. Il lui tardait de s'aboucher avec ce propriétaire qui s'habillait pour sortir à l'heure où d'ordinaire on se déshabille pour se coucher.
— J'aime mieux avoir affaire à lui qu'à son domestique, pensa-t-il. Pour peu qu'il soit homme du monde, nous nous entendrons tout de suite.
Au bout de cinq longues minutes, le valet de chambré revint et dit :
BOUQHE COUSUE' 213
— Mon maître attend monsieur.
— Il sait de quoi il est question?
— Oui, monsieur, et il croit que monsieur s'est trompé.
— Je vais lui prouver que non. Comment s'appelle-t-il?
— Le baron de Randal.
— Très bien I conduisez-moi près de lui.
Gontran ne connaissait pas du tout ce nom-là,
qui sonnait assez bien et qui lui parut de bon augure.
— Je ne sais pas d'où sort ce . baron, se disait-il, mais je serai moins gêné avec lui qu'avec un bourgeois quelconque.
C'est assurément un original et un misanthrope. S'il n'avait pas rompu avec le monde, il ne serait pas venu se loger rue du Cardinal-Lemoine, Tant mieux I je ne serai - pas exposé à le rencontrer ailleurs. Et je vais tâcher d'éviter d'entrer dans des explications qui m'embarrasseraient.
Il remarquait fort bien que le valet de chambre, au lieu de le conduire au premier étage, lui faisait traverser une enfilade de pièces de plain-pied.
M. de Randal était sans doute descendu au rezde-chaussée pour làieux recevoir le visiteur qu'on venait de lui annoncer.
Gontran le trouva debout dans un salon élégamment meublé et l'examina d'un coup d'œil sagace.
C'était un homme de taille moyenne, maigre et
osseux, qui avait Tair parfaitement distingué. Il pouvait avoir quarante ans, mais il paraissait plus Jeune. Ses cheveux étaient d'un noir de jais comme ses moustaches et ses favoris qu'il portait taillés à la mode des Russes. Il avait les yeux vifs, le regard assuré, le nez aquilin, le front large et découvert, les lèvres rouges et charnues, les dents, qu'il montrait volontiers, un peu longues, mais très bien rangées.
L'ensemble était sympathique et l'accueil fut courtois.
— Monsieur, dit-il en venant à la rencontre de Gontran, J'apprendé que vous ave2 vu un homme s'introduire chez moi et je vous suiâ^ très obligé de m'avertir. Voulez-vous que nous le cherchions ensemble?
— Je, ne demande pas mieux, répondit le commandant. Et je vous prie, monsieur, de me pardonner d'envahir votre domicile à des heures indues, sans avoir l'honneur d'être connu de vous. J'ai vu ce drôle escalader le mur de votre jardin. Je ne pouvais pas permettre qu'il vous dévalisât.^
— Le mur de mon jardin, dites-vous?
— Oui, du côté de la petite rue des Chantiers... avec une corde h nœuds, qu'il a accrochée fort adroitement à des trèfles qui garnissent le faîte de la muraille.
— Voilà un coquin bien hardi I Et je comprends que vous l'ayez laissé faire... Il est armé sans doute... I
— Oh ! ce n'est pas cette crainte qui m'a retenu,
mais j'étais en voiture... Je passais par la rue qui longe Tentrepôt des vins et je l'ai aperçu... il était déjà sur le haut du mur... j'ai laissé mon cocher dans la nielle pour empêcher l'homme de se sauver par le même chemin... et je suis venu en toute hâte sonner h la porte de votre hôtel.
— Je vous en remercie, monsieur ; mais si le voleur est entré par le jardin, il doit y être encore. La fenêtre du cabinet de toilette où j'achevais de m'habiller donne de ce côté et je l'avais laissée entr'ouverte. S'il avait pénétré dans la maison, j'aurais entendu le bruit d une effraction et même le bruit d'une fausse clé dans la serrure.
— Alors, nous allons le traquer.
— Oh I la chasse ne durera pas longtemps. Mon jacdia est très petit. Voyez plutôt, dit M. de Randal, en soulevant un rideau qui cachait une portefenêtre.
— Quoi f ce salon communique avec le jardin I s'écria Gontran tout surpris.
— Mais oui. Nous allons y descendre par un perron de six marches.
M. de Randal ouvrit la porte qui était fermée en dedans et sonna son valet de chambre.
— Prenez deux revolvers dans mon cabinet d'armes et accompagnez-nous, dit-il brièvement.
— Oh I c'est inutile, interrompit le commandant, L'homme n'essayera pas de se défendre ; il n'est pas de force à résister. J'en viendrai à bout à moi tout seul.
-— Je n'en doute pas, répondit en souriant le
baron. Souffrez cependant que j'emmène mon domestique. Il vous répugnerait sans doute, comme il me répugne à moi, de toucher ce drôle. Auguste se chargera de mettre la main sur lui et de le conduire au poste.
— Comme il vous plaira, monsieur. Je ne tiens pas à faire moi-même cette vilaine besogne.
Le valet de chambre prit une lampe et s'avança sur le perron. C'était un brave serviteur, car il ne paraissait pas plus effrayé que son maître, qui le suivit aussitôt.
Le commandant ne voulait pas rester à Tarrièregarde, et il ne tarda guère à les dépasser.
Le jardin n'était pas plus grand que celui de la villa du boulevard d'Italie et n'était pas à beaucoup près si bien planté. Au lieu de marronniers et d'acacias, on n'y voyait que des arbustes et des plantes d'agrément, assez mal soignées.
Une pelouse au milieu, entourée d'une allée circulaire que des plantes-bandes bordaient du côté du mur. C'était tout.
Rien ne gênait la vue. La pluie avait cessé, le vent était tombé et l'air était si calme que la lumière de la lampe ne vacillait pas. On aurait aperçu l'homme, s'il eût été là.
— Il me semble qu'il n'y a personne, dit doucement M. de Randal.
— Avançons, répondit Gontran, un peu déconcerté. Le gredin se sera caché dans un coin... à moins que... Êtes-vous bien sûr, monsieur, qu'il ne s'est point introduit dans votre hôtel ?
— Absolument sûr. Uunîque porte de comiriucation était close, vous Tavez vu... Je viens de l'ouvrir devant vous. Et vous pouvez vous assurer que les fenêtres sont intactes. Il y a bien les soupiraux des caves, mais ils sont garnis de barreaux très serrés... un chat y passerait difficilement.
— Il faut donc qu'il se soit réfugié chez votre voisin.
— Vous voulez dire dans cette grande bâtisse qui surplombe mon jardin. C'est impossible. Elle n'a pas d'ouvertures de ce côté-ci... ou du moins les jours de souffrance sont placés à vingt pieds au-dessus du sol.
— C'est vrai... je n'y comprends plus rien.
— Le fait est que cette disparition est inexplicable. Mais... ne pensez-vous pas, monsieur, que cet homme a bien pu s'en aller comme il était venu... par-dessus la muraille. Il aura entendu rouler votre voiture, et il aura pris peur.
— S'il s'était avisé de descendre dans la rue, mon cocher l'aurait arrêté. Nous pouvons, d'ailleurs, nous assurer qu'il n'a pas laissé de traces de son passage.
— Par où est- il entré?
~ Là bas... au fond... parla rue des Chantiers... je retrouverai la place.
Ils y allèrent, escortés par le valet de chambre, qui portait la lampe.
— La corde n'y est plus, dît Contran, mais la preuve que je n'ai pas rêvé, c'est que ses pas sont encore marqués sur la terre molle.
818 BoyoD^ wv$VE
— Eu effet, rourmurft M. de Raudal» Voiei rempreipte de deux larges semelles, Juste au pied du mur. Donc, il a pris ce chemin pour se sauver»
— Non, pour entre?. S'il était revenu ici, il y aurait d'autr^g marques que cellesi-câ, car U est impospil)ie qu'il ait marché précisément au niêjpe endroit, surtout danp 4'obscurité.
— Pourquoi? Le coquin sait son métier et il ne néglige aucune précaution. Il faut bien admettre qu'il a pris c^ chemiu*- h moins de supposer qu'il s'çst eqvoléit.
— Ou qu'il a trouvé uu mayeu ôe se glis§er dans
la maison.
•— Si vous désirez la visiter 4e fond en comble, je suis prêt, monsieur, h vpua procurer cotte satisfaction, dit M, de Randal, d'un ton légèroment iro^ nique,
Ui commandant baissa la tôte, U §ontait qu'il commençait ^ devenir ridicule et qu'il ne pouvait pas insister, sous peine d'abuser de la comptaii^ance de ce propriétaire qu'il avait dérangé pour rien au moment où il allait sortir, et qui p'allait peut-être pas tarder à lui adresser de| questions indiscrètes.
Il se disait aussi qu'après tout Véquivoque Pélican avait pu se sauver pendant quo lui^ Gontran,
pariomentait avec Fouruès e^ ohangeait de costume à rentrée de la rue du Cardinal-I^eniaine. 1) avait beaucoup dO peine ^ croire à une évasion si ra4)ide et si audacieuse, mais il failait bien l'admettre, à moins de supposer que M, de Itandal
BOUOHS COUSUE 310
avait donné asile à Pélican, oe gui était absurde.
— C'est inutile, monsieur, dit-il en se redres-. sant. Je ni*y suis mal pris et ce drôle a sans doute profité pour déguerpir du moment où je sonnais h Totre porte. Je me console de ravoir manqué, puis^ que Je vous ai prévenu d'une tentative qui peut sq renouveler. Il ne n^e reste qu'à m'excuser et & me retirer.
^^ Ne vous excusez p^s, monsieur, ear Je vous dois des remerciements. Dorénavant, Je me tiendrai sur mes gardes contre les attaques nocturnes. Si Je mets la main sur le voleur, vouleaTVOus que je vous fasse savoir qu'il est pris f
— Oui, répliqua vivement Gontran d'Arboîs.
Cette aventure m'intéresse, Je l'avoue, et je serais curieux d'en oonnattre la suite. Vous avez ma carte... Je loge au QrandrHôtel et Je suis h Paris pour six mois.
-^ Je ne l'oublierai pas, dit en sUnclinant M. de Randal. Auguste, reconduises M. le commandant d'Arbois.
On rentra au salon, et avant de prendre congé du gentleman qui l'avait si bien r^çu, Gontran voulut lui serrer la main.
Il était furieux, ce chef d'escadrons, mais ce n'était pas à M. de Randal qu'il en voulait. Il était furieux contre luirméme, il se reprochait d'avoir manœuvré comme un conscrit. Le V régiment de chasseurs d'Afrique avait eu le dessous dans cette campagne eQtreprise un peu trop k h légère, et il fallait renoncer à l'espoir prématurément conçu
d'arriver jusqu'à William Atkins en arrêtant l'insaisissable Pélican.
— Enfin I se disait-il en s'acheminant mélancoliquement vers la rue des CShantiers, Je n'ai pas tout à fait perdu mon temps. Ce gredin n'osera pas recommencer, car il se doutera qu'on veille à la villa. Et d'ailleurs, je vais engager Jeanne à faire déménager sa fille le plus tôt possible. Elles ne se doutent pas du danger qu'elles ont couru. Mais j'aurai demain avec la mère une conférence sérieuse. Quel dommage que ce brave André ne puisse pas décemment épouser Thérèse! il l'aurait emmenée au fin fond du Morbihan et le cousin déshérité ne l'y aurait pas relancée. Bah I on lui trouvera un autre mari en province.
— Eh bien I mon commandant, lui demanda Fournès, qui n'avait pas quitté son poste, vous le tenez?
— Non. Il a repassé le mur; tu ne l'as pas vu?
— Pas du tout. Nous avons perdu cinq minutes là-bas. Il n'a pias été assez bête pour m'attendre, et à c't'heure il est.loin.
— Je ne courrai pas après lui. J'en ai assez, de ce métier d'agent de la sûreté.
— Alors, nous rentrons au Grand -Hôtel?
— Non, je n'ai pas envie de dormir et je veux me retremper dans la compagnie des honnêtes gens. Conduis-moi au Cercle, et rentre à la remise. Je n'aurai plus besoin de toi jusqu'à midi.
Gontran espérait bien en être quitte pour une nuit mal employée, mais il n'en avait pas fini avec les ennemis de Jeanne de Lorris.
BOirCHE COUSUE 221
Gontran d'Arboîs guerroyait depuis des années en Afrique, mais il n'avait jamais renoncé à reprendre pied sur le pavé de Paris, et en attendant qu'un hasard de sa carrière l'y ramenât définitivement, il s'était bien gardé de rompre le dernier lien qui le rattachât à la vie du boulevard.
Il payait régulièrement sa cotisation au Cercle où on l'avait reçu lorsqu'il n'était encore que sous-lieutenant et où il se retrouvait comme chez lui après une longue absence, car on l'y aimait beaucoup.
Les anciens camarades avaient vieilli, quelquesuns avaient disparu et des nouveaux les avaient remplacés. Mais le souvenir du joyeux Gontran était resté vivant. Les échos du grand salon rouge retentissaient encore des éclats de sa gaieté d'autrefois et, à son retour, tout le monde lui avait fait fête.
Gontran possédait toutes les qualités qu'on apprécie dans une réunion de clubmen où on fuit les poseurs et les ennuyeux.
223 BOUCHE COUflUE
Il était boute-en-train, facile k vivre, toujours prêt à toutes les parties, grand joueur et beau joueur. Il causait bien et ne racontait jamais de longues histoires. Enfin, il perdait beaucoup plus souvent qu'il ne gagnait.
Il n'en fallait pas tant pour qu'on le préférât à des financiers gonflés de leur importance ou à des généraux prolixes dans leurs récits militaires, — deux catégories de fâcheux qui étaient largement représentées au cercle en question, un des plus suivie et des mieux composés du quartier des Ohamps-Élysêes.
Gontfan y av< fait sa rentrée le lendemain de son arrivée & Paris et il y passait à peu près tous les Instants qu'il ne consacrait pas à madame de Lords»
C'est à peiiie s'il montait quelquefois le matin un cheval de selle qu'il s'était oSërt en débarquant et qu'il comptait revendi*e avant de retourner à Gabès.
Il avait été. sevré asseis longtemps des plaisirs qu'il aimait ; Il pouvait bien s'en donner tout son saoul pendant son congé.
Avdc Jeanne, Il y mettait dô la discrôtioû. Elle l'en avait prié et, pour beaucoup de raisons, il ne tenait pas & afficher son ahûiôûne maitre^âê. Ils ne se cachaient pas^ mais i\i évitaient da se montrer. La liaison qu'ils avaient renouée n'était hi clandestine, ni officielle.
Mais, au jeu, Gontran avait repris ses habitudes d'autrefois, avec cette diKérence que âa fortune lui permettait maintenant de jduer baâUcdUii I>lUi Cher
ôotJdttte coûsUte ê28
et que sôô gi»adô lui assurait Utiô plus gPâiidô llbené (l*aclîou.
AUâsl ne île géûâll-il guêlte poUr poser dés banques au baccarat, et depuis Sott fetoUf, Il n'était pas malbëUfêUx. Lft veine lui était VôUUi avec Thérttâgè dô BoU ôUdé du Juf a.
Il 8*6n étonnait lul-mèmô, mais 11 y pinsnâlt goût et il y auMlt volontiers passé toutes ses nuits, si
Jeanne avalt bien VôUlU Ty autoriser. Mais Jêâttne n'entendait pas de cette ôrelUô, et lé commandant ne se plaignait pas de ses exigences.
Ce soir-là, elle était restée â la villa du boulevard dltalle, et Oontran avait asse» fait pour elle en s^aôharnant à poursuivre le chenapan qui me* naçalt son repos. Il avait bien gagné le droit d'employer ses loisirs à une occupation plus coûteuse, mais moins compromettante.
Et d*allleurs, 11 était éctsuré dô Cette chasse au coquin. L*alr de la Êibine lui avait donné des nausées, rargôl lui avait brûlé le gosier. Il éprouvait le besoin de sô rincer la bouche en parlant la langue des braves gens, de prendre un bain d'honnêteté et aussi de se laver les mains.
Il n'était paS Mchô non plus d'oublier momentanément la fin de l'aventure, cette fin humiliante
pour son amour-propre. Et en montant Tescalier du Cercle, il se Jurait de ne plus penser jusqu'au lendemain à Tignoble Pélican et à cet aimable baron de ftandal qui s'était montré si courtois, mais qui assaisonnait sa politesse d'une pointe d'ironie.
Le commandant arrivait précliément à Theuro
OÙ les habitués se rencontrent dans le grand salon, pour échanger les nouvelles recueillies çà et là pendant la soirée, pour parler politique et surtout pour médire du prochain.
Ce sont presque toujours les femmes que visent les propos salés. On les passe au crible, pour peu qu'elles soient en vue, celles du vrai monde comme les autres, et on ne gaze pas les anecdotes scandaleuses. Les plus raides sont les plus goûtées.
Jadis, Gontran d'Arbois faisait volontiers sa partie dans ce concert, mais depuis qu'il s'était remis avec Jeanne de Lorris, il ne se souciait plus de s'y mêler. Sa situation particulière le rendait un peu ombrageux sur ce chapitre. Il craignait qu'un hasard de conversation ne le mît dans l'alternative de relever un mot malsonnant sur le passé de madame de Lorris, ou de le laisser passer sans protester : deux nécessités qui lui déplaisaient également. Si bien que le fougueux, l'exubérant garçon qui autrefois jetait au vent les discours les plus inconsidérés se renfermait maintenant dans une réserve prudente, de peur d'être obligé de se fâcher.
Cette prudence n'allait pas jusqu'à l'éloigner d'un groupe qu'il trouva rassemblé dans l'embrasure d'une fenêtre et où il ne comptait guère que des amis.
Il y avait là deux ou trois officiers de sa connaissance et quelques viveurs de son ancienne bande, tous gais compagnons et on ne peut mieux disposés à le bien accueillir.
Robert Desternay en était, ce Robert Destemay
qui montait si bien à cheval et qui avait abordé Jeanne de Lorris au Cirque des Champs-Elysées, le soir où elle s'était lancée dans une aventure dont eUe ne prévoyait pas les conséquences.
Robert l'y avait poussée, sans le vouloir, en lui signalant les visites de l'étrangère chez Valentine ; mais il ignorait la suite, et Gontran, qui recherchait volontiers sa compagnie, ne connaissait pas ce détail. Jeanne s'étant bien gardée de lui dire comment l'affaire avait commencé.
— Tiens I le commandant I s'écria Desternay.
Bonsoir, cher ami. Par quel hasard ici à une heure du matin, vous qu'on n'y voit jamais qu'avant dîner ?
— C'est vrai, dit eii riant Gontran d'Arbois, je me range. J'ai pris en Tunisie la triste habitude de me coucher comme les poules et de me lever au petit jour. On s'y fait... par nécessité. Mais je ne demande qu'à changer d'existence... d'autant que je viens au Cercle pour jouer et que la partie sérieuse ne commence qu'à minuit. Jusqu'à présent, j'ai usé ma veine au petit baccarat de l'après-midi. J'en ai assez et je veux tenter la chance contre une banque qui en vaudra la peine.
— Vous tombez bien ce soir. On attend le gros ponte.
— Quel gros ponte ?
— Un créole que vous ne connaissez pas, car il n'est à Paris que depuis un an. Nous l'avons reçu le mois dernier. Il ne vient pas souvent, mais chaque fols qu'il paratt, c'est un événement. Il vous a
âèÔ BoUCÎÎte COUSUE
u&e ftçoti d'attaquer à cent lôuis !... et iiH estomao pour pousser ! Personne ne tient contre ses parolis.
— Diable ! ce n'est pas encourageant pour leà banquiers. Gomment sait-oti qu'il Tiendra cette nuit?
— Parce que c'est samedi. Lé samedi est son jour. Samedi dernier il a levé quarante-cinq mille à Sanilly, qui s'était avisé de tailler.
— Vos renseignements m'excitent. J'ai envie dé lui en poser une. Moi aussi, je suis en veine. Mous nous tàterons.
— Ce sera un magnifique spectacle^ mon cher commandant, et je veux voir ça. Mais, dites donc, si vous gagnez, seriez-vous d'humeur h souper après ? J'ai arrangé tantôt au Cirque une fête avec des demoiselles.
— Certainement. Même si je ne gagne pas*
— A la bonne heure ! Qu'est-ce qu'on me racontait donc que là-bas vous étiez devenu vertueux?
— C'est une calomnie. Je n'ai perdu aucun de mes goûts. Et je voudrais bien savoir quel est le farceur qui s'amuse à répandre un bruit de nature à porter atteinte à la réputation du 1*' régiment de chasseurs d'Afrique»
— Pet'sonne et tout le monde. On ne voUs rencontre nulle part et vos amies d'autrefois savent que vous êtes de retour. Il est assez naturel que ces dames s'inquiètent de vous.
— • Elles ont bien de la bonté. Moi, je ne m'inquiète pas d'elles, car elles doivent être passées dans la vieille garde. Qui avez-vous ft souper ?
mmm coubiw 8âT
— Oh I soyez tfâûquille. Rien qmûeê ûouvelles, et toutes Jolies, VDUs yèmiÊ. Il y ei surtout là petite Martine Ferrette qui est à ôîfô(|ûeîfé
— Inconnue à l*esCadroni
— Parbleu I elle n'a pas ttûgt ans et 11 y en a dix que vous avèÉ quitté t*âris. Marttûè débute, mais elle fera vite son chemin. Elle à Uhe Voiture depuis trois jours. C^est le premier avancement.
— Je lui souhaite le bâton de maréchal. Mais, en attendant, je Vais voir Un peu Si on abat souvent neuf, au salon vert.
— Pas encore, cher ami. Le roi des pontes h^ést pas arrivé. C'est même étonnant qull soit en retard, car il est d*une exactitude... royale. Il faut qu'une affaire imprévue l*ait retenu.
— Qu'est-ce qulî est, votre monsieur?
-* 11 n'est rien du tout. Il a de superbes propriétés à l'Ile de la Réunion ou à Ttle Maurice, je ne sais plus trop) et il n'a d'autre occupation que de dépenser ses revenus. C'est, d'ailleurs, un original qui ne se montre presque jamais et qui n'a pas le moindre train. On ne le rencontre ni au Bois ni dans les théâtres.
— Alors^ comment pouvee-vous affirmer qu'il est rîthe ? .
^ Sartilly^ qui est un de les parrains au Qerele, connaît très bien sa situation. Il pourra Vous renseigner, si vous le désires*
— Je n'y tiens pas du tout A quelle heure votre sôU'p^r, et od ?
— A trois heures, au Café de la Paix. Mes în-vitées jouent à la roulette chez Valentine, et elles ne seront pas libres plus tôt.
— Valentine, de la rue de Ponthîeu ?
— Oui. Vous y alliez autrefois. Moi aussi. Mais il y a beau temps que je n'y ai mis les pieds. Ça ne m'amuse plus.
Le nom que Desternay venait de prononcer fit froncer le sourcil au commandant d'Arbois. Ce nom lui rappelait l'histoire à laquelle il se trouvait mêlé, et il ne s'attendait pas à l'entendre.
Il n'était pas au bout de ses étonnements.
— Ah ! dit tout à coup Robert Desternay, le proverbe a raison... quand on parle du loup... Voici le fameux baron.
— Quel baron ? demanda Gontran.
— Le baron de Randal, parbleu ! le ponte invincible dont je viens de vous raconter les triomphes.
Je vous disais bien qu'il viendrait.
Gontran se retourna vivement et vit à l'autre bout du salon le monsieur qu'il avait laissé une demiheure auparavant dans son hôtel de la rue du Gardinal-Lemoine.
La rencontre était bizarre, quoiqu'elle s'expliqu&t assez naturellement. Quand on est riche et bien élevé, on peut habiter un quartier retiré et cependant faire partie d'un cercle élégant, situé aux Champs-Elysées.
Mais le commandant se serait bien passé de retrouver si vite ce personnage. Il était venu chercher au jeu une distraction qui lui fît oublier les enue-
mis de Jeanne et la promenade en compagnie d'un coquin. L'arrivée du baron de Randal le ramenait brusquement à ces souvenirs déplaisants.
— Je vais vous présenter l'un à l'autre, dit Robert Destemay. Il est bon que vous vous connaissiez avant de commencer le combat. Et, au surplus, le baron est un joueur très veinard, mais c'est un très galant homme.
Gontran fut tenté un instant de se dérober à cet honneur, mais c'eût été faire affront à M. de Randal qui l'avait aperçu et qui venait à lui.
Il n'avait d'ailleurs aucun grief contre ce personnage en face duquel le hasard le plaçait pour la seconde fois, et il ne pouvait que se montrer poli.
Ce qui l'embarrassait un peu, c'était l'obligation où il allait se trouver d'expliquer à Desternay comment il avait déjà vu le baron et dans quelles singulières circonstances.
Et il ne fut pas peu surpris de constater que ce gentleman ne faisait pas mine de le connaître.
La présentation eut lieu, sans que M. de Randal, tout en s'y prêtant avec une courtoisie empressée, fît la moindre allusion à leur première rencontre.
Le commandant lui sut gré de cette réserve de bon goût et se promit de l'en remercier dès qu'il serait seul avec lui.
— Je ne l'avais pas bien jugé là-bas, quoique je n'aie pas eu à me plaindre de la réception qu'il m'a faite, pensait-il. Je constate maintenant qu'il a du tact. Il a compris qu'il me serait désagréable de parler devant Desternay d'une scène où j'ai joué un
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rôle asset sot et il 8*est tu. Yoiià qui me décide h entretenir des relations que Je n'aurais pas recherchées s'il ne m'avait pas donné cette preute de sa discrétion absolue» Et, puisqu'on peut se fier à lui, il pourra m'ètre utile parla suite.
-- Mon cher barod» dit Desternay, vous allez trouver ce soir un adversaire digne de vous« Mon ami d'Arbois est un rude ponte» et j'étais en train précisément de lui raconter vos exploits au baccarat. L'étffairô sera chaudOi
— Mais demanda en souriant M> dô Randal, n'est-elle pas déjà engagée» i. sand nduë? J'ai été retardé, à moû grand regret^ et.iw
— On vous a attendu. Mais puisque vous VQil&, la fête va commencer. Il y à déjà des joueurs au salon vert. Je vsds battre le rappel pouf vous en envoyer d'autreÉ.
Dans cette louable intention^ Destemay se dirigea vers la salle de billard^ en passant par le Cabinet de lecture.
Après rentrée du commandant, les causeurs rassemblés près de la fenêtre s'étaient dispersés» de sorte que Contran et le baron restèrent en tète-àtéte»
— J'espère, monsieur, commença M* de Randal, que vous ne m'en voulez pas d'avoir laissé M. Desternay me présenter à vous« Je ne savais pas s'il vous convenait de le mettre au courant de ce qui s'est passé chez moi»
— J'ai parfaitement compris, monsieur, pourquoi vous vous taisiez^ répondit Gontran, et je vôusduie
BOUDHB COtJSUE 231
très obligé de n'avoir rien dit. Robert est Un oxcelient g&rçon que j'aime bt3aucoup, mais Je ne tiens pas du tout à le prendre pour confident de mou aventure. Il rirait de ma uaiveté, et il n'aurait paà tort, car je nie suis laissé berner par un drôle qui a été plus fin que moi.
Vous-même, monsieur, vous avez dû trouver mes façons d'agir plus que singulières.
— ^ Mais non. Vous avez vu un voleur escalader le mur de mon jardin. Vous êtes venu sonner & ma porte pouf m'avertir. Quoi de plus naturel? Ce n'est pas votre faute si nous n'avons pas pHs ce coquin. Et je vous dirai k ce propos qu'après votre départ, mon valet de chambre a visité toute ma maison, depuis la cave jusqu'au grenier^ Il n'a pas trouvé l'hotiime et j'ai acquis la Certitude qu'il n'est pas entré chez moi. Il faut croire qu'il a, comme je le supposais, repassé par>dessuâ la mu* râîUe. Votre cocher ne l'a-t-il pas VU se saUver ?
— Non. Et c'est ce qui me confottd. Jô ne m'explique pas que le voleur ait eu le temps dé disparaître. Entre le moment où il a franchi votre mur et celui où mon cocher a conduit ma Voiture au coin de la rue des Chantiers, il he s'est pas écoulé cinq minutes. Et notez que je causais avec lui sur lé boulév&rd Saint-Oermain, & cinquatite pas de l'endroit où s'est accomplie cette évasion miraculeuse.
— Sur le boulevard Saint-Germain ? répéta M. de Randal. 11 me semblait que vous tn'âviez dit...
— Je vous ai dit une partie de la vérité, inter-
rompit le commandant gui se serait reproché de cacher quelque chose h un si parfait gentleman ; J'aurais beaucoup mieux fait de vous la dire tout entière, mais Je ne vous connaissais pas encore et il aurait fallu entrer dans des explications gui ne vous intéressaient guère. Maintenant, Je puis parler, car Je sais à qui Je parle, et Je...
— Je vous 8upplie,monsieur, de remarquer que Je ne vous demande rien, dit M. de Randal avec le geste d'un homme bien élevé qui ne veut pas avoir Tair de provoquer une confidence délicate.
— Oh I Je rends pleine Justice h votre discrétion, mais Je me dois à moi-même de vous renseigner exactement... ne fftt-ce que pour vous rassurer sur l'éventualité d'une nouvelle tentative.
L'homme que Je vous ai signalé est certainement un malfaiteur de la pire espèce, mais Je crois qu'il n'en voulait pas à votre caisse.
— Pourquoi donc alors aurait-il essayé de s%troduire chez moi ?
— Pour m'échapper.
— Je vous avoue que Je ne saisis pas très bien.
— Voici l'histoire, dit Contran, après s'être assuré que personne n'était à portée de les entendre.
La conversation commencée dans le salon rouge se continuait dans une galerie qui conduisait au salon vert, le salon réservé aux Joueurs de baccarat.
Ce sanctuaire était situé tout au fond du cercle et pour y arriver, il fallait traverser une enfilade de
pièces, où, en ce moment il n'y avait absolument personne, Desternay n'ayant pas fini de racoler les pontes dispersés dans d'autres salles.
— J'avais passé la soirée chez une personne de mes amies qui habite encore beaucoup plus loin que vous... boulevard d'Italie, à l'autre bout de Paris. En sortant de chez elle, j'ai surpris ce gredin devant la grille du jardin. J'avais des raisons de penser qu'il n'était pas venu pour voler, mais dans une autre intention tout aussi coupable... et j'étais intéressé à savoir qui il était. Alors, j'ai eu la malencontreuse idée de m'attacher à lui, jusqu'à ce que j'eusse découvert où il logeait. J'ai donc lié conversation avec ce chenapan. J'aurais mille fois mieux fait de lui mettre tout simplement la main au collet. Mais je voulais éviter de recourir à la police... Il y a dans cette affaire un secret qui ne m'appartient pas... c'est pourquoi j'ai préféré user de ruse. Je lui ai proposé de Taider en lui disant que j appartenais comme lui à la grande corporation des .coquins...
— Je parierais bien qu'il ne l'a pas cru, interrompit en souriant M. de Randal.
— C'est probable, mais il a fait semblant de le croire, et il m'a laissé l'accompagner. Il ne songeait qu'à se dérober et il y est parvenu. Je vous épargne le récit de mes pérégrinations à travers des quartiers déserts et des cabarets mal famés et j'arrive à la scène finale. Il m'a montré votre maison en me disant que le propriétaire était absent, qu'il y avait beaucoup d'argent à prendre, et qu'il se
234 BOUCHE OOUBtnS
ôhargeftît de Topération, ni Je ooQBentais h faire le guet datiB la rue.
J'ai eu le tort de me ptèVdt h cet arraûgetnenti Je pensais tenir mon drôle^ Câf j'étais revenu de ma première idéei Je me proposais de cDUrir âu poste lô plus rapproché et de requdrir les sei^ents de ville pour qu'ils Tarrôtassent eti Qagraût délit de voL Je me disais que la fin justifié les moyênâ^
J'ai été bien puni d'avoir mis m pratiqué cette ma)[ime contestable. Le gredin à franchi votre mur. tl est descendu datis votre jardin» mais il a rebroussé chemin et il â déCàmpé^ pendaht que J'allais chercher ma voiture» j'en ai èlé, comme on dit^ pour ma courte honte» Vous voyei que Je suis franc.
-^ Votre franchise vous hotiore, monsleuri et la confiance que vous me témoignée me flatté infini^ ment. Je tâcherai de veus prouver que je la mérite « Et je vous prie de compter sur moi pour vous aider à retrouver cet homme» Il est malheureusement h
craindre qu'il s'abstienne de recommencer TeSCa* lade qui lui a si bien réussi.
— Oh I je n'y compte pal et 6e qui me ôonioli de ma ridicule équipée, c'est que je lui dois l'honneur et le plaiâir d'avoir Mi votre connaiidance, conclut Qontran d'Ârbois en tendant là main à M. de Randal) qui là serra avec un empressement chaleu^ reiiXi
— Il m'est doho permis d*eâperêr que nous nous reverrons autre part qu'au jeu> dit le baron. Je mène Une vie àsse^ relirée» mais c'est faute d'âVoir
BOUCHE COUStJË 236
réDôôntré uà compagnon qui me soit sympathique, car je ne hais pas les plaisirs parisiens.
— Ni mbi ftofi plus, patbleu I et si le coôuf vous en ditf je serai charmé de souper avec Vous cette nUiti
— -Soupet"?..»
*-^ Ouij en compagnie de quelques créatures amusantes et de Desternay, que vous connaissez...
— * Pas beaucoup» mais assô« pour accepter d'être de votre joyeuse partie.
--* AlorSj c'est coiivenu, à trois heures, je vous emmènerai au café de la Fait. EU atteiidafit, UdUs allons carioHnéf un peUi PreUdre^-vous la banque au baccarat ?
— ^ Non. Je préfère potttfsri
— Alors, je ne la prendrai pâs hott plus. Il me serait désagréable de vous gagner de Targenl et je ne tiens pas à en perdre. Nous attaquerons le même ennemi, et nous rattaquerons séparément. Reste h savoir s'il en vaut la peine. Jusqu'à présent, je n'ai eu affaire qu'a des banques assez maigres.
Ils étaient arrivés, en causant, tout près de la porte du salon vert; Cette porté s'ouvrit et besternay apparut sur le seuil.
-^ A quoi pensei-voUs done, messieurs ? léur ôriat**lL Tous perddÉ un temps préeiôux. Sârtilly a
étalé cinquante mille francs SUr là tablé, aussitôt
qu'il a su que vous étieis là, baron* Il compte se rattraper de sa dernière culottéj et j'ai le pressentiment que vous allez l'achever.
Nous l'achèveronS) rectifia ptement oontran
d'Arbois. Je n'ai aucune raison pour ménager M. de Sartilly.
— Moi, je devrais en avoir, reprit M. de Randal, car c'est lui gui m'a présenté au cercle ; mais, en somme, je ne le connais que de seconde main. Un de mes amis de Tile Maurice m'avait adressé à lui quand je suis arrivé à Paris, et il a bien voulu me servir de parrain.
— Vous n'auriez pas eu de peine à en trouver d'autres, dit Desternay.
— Et puis il est horriblement riche. Je puis donc sans remords lui gagner quelques milliers de francs.
— Oh ! il pourrait perdre un million, sans se gêner, appuya Robert Desternay, en poussant la porte mobile qui donnait accès dans la pièce retirée où on célébrait chaque nuit les mystères du baccarat.
La réunion était beacoup plus nombreuse que le commandant ne le supposait. La nouvelle s'était répandue d'un bout à l'autre du cercle qu'on venait de poser une forte banque. Le ban et l'arrière-ban des joueurs étaient là.
Ce n'était pas qu'on n'eût vu quelquefois sur table des sommes plus importantes, mais, depuis un certain temps, la partie languissait, comme il arrive toujours quand un gros capitaliste a raflé tout l'argent des petits.
Après des désastres répétés, les pontes écœurés se recueillent. Mais leur sagesse ne tient pas longtemps et un beau soir, alléché par l'appât d'un gain problématique, le troupeau revient se faire
tondre encore une fois, tout en Jurant que ce sera la dernière.
Le salon, le fameux salon vert, était assurément le moins luxueux de tous ceux qui composaient ce cercle bien posé. Il n'était garni que des meubles indispensables à la partie : une immense table de forme oblongue échancrée à la place où s'assied le banquier, avec un trou au centre, une sorte de cuvette où on jette les cartes après chaque coup ; des chaises pour les pontes, des divans pour les décavés et quelques râteaux pour jardiner les louis sur le tapis vert.
Les joueurs ne tiennent pas aux vains ornements.
Toutes les variétés de féticheurs étaient représentées à ce congrès. Il y avait là des gens qui ne croyaient à rien, excepté à Tinfluence d'une bague ou d'un parapluie posé en travers sur leurs genoux. Quelques-uns mettaient des lunettes par superstition. D'autres ne se seraient pas assis s'ils n'avaient pas rencontré un bossu et touché sa bosse avant de monter.
Sartilly présidait ce cénacle et taillait avec succès, car il avait devant lui un joli tas d'or et de billets de banque, sans compter un certain ^ombre de morceaux de carton portant un chiffre et la signature d'un joueur dénué d'argent comptant.
C'était un fort gros homme, haut en couleur et crevant de santé, grand propriétaire en Normandie, viveur enragé et très répandu dans le demi-monde où il obtenait des succès coûteux, marié avec cela
sas BOUCHE QOUfiUS
et vigoureusement trompé par sa femme, mai» se moquant de ses malheurs conjugaux qui, prétendait-il oyniquemeut, lui portaient la chance au jeu.
Il était en effet assez rare qu'il perdit, et cette nuii-là, les coups les plus extraordinaires se suc* cédaient à son avantage. Il abattait ne\^f quand ses adversaires abattaient huit. Il gagnait avec le point de un contre baccarat. Il tirait à cinq, et il amenait un quatre.
Et tout cela avec un air indifférent qui exaspérait les pontes.
Il faut dire que les enjeux n-étaient pas très forts, Sartilly ne faisait, comme on dit, que peloter en attendant partie. Il avait pris la banque uniquement dans Tespoir de se refaire sur M. de Randal qui lui avait enlevé quarante-einq mille francs à une précédente séance.
-r- Bonsoir, baron I lui .cria441, dès qull le vit entrer. Je suis venu ce soir tout exprès pour vous, parce que Je sais que vous êtes hebdomadaire. Vous vous reposez six jours par semaine et vous travaillez le samedi.
rr^ Ëxeuses-moi. Je suis très paresseux, dit froidement M. de Randal.
— Oh ! je ne vous le reproche pas, car vous gagnez toujours. Vous me deves une rude revanehe, mon cher.
Tiens ! voilà le commandant 1 E!neore un qu'on ne voit pas souvent. Les fenunes, hein ? Ne niez pas. Je vous ai aperçu avant-hier sortant du oafé Anglais
BOUOHE 00U8UE 839
avec eelte exeellente Jeanne de Lorria. Vous êtes donc remis avec elle?
TT*^ Ohl assez! s'âorlèrent en chœur les perdants. Nous ne sommes pas ici pour parler cocottes Taille2 ou levejs la banque 1
Gontran ne dit mot, mais 11 donnait h tous les diables cet obèse indiscret qui lui jetait au nez sa liaison avec madame de Lorris.
M. de Randal avait souri /mais il ne releva aucun des propos du banquier, et il alla prendre sa place au bout de la table, h la queue des Joueurs arrivés avant lui.
Gontran dut en fkire autant, car au baccarat on observe rigoureusement Tordre de préséance et les derniers venus ne peuvent se caser qu'après les autres.
Il eut donc peur voisin M. de Randal, qui lui dit tout bas }
t— Jouerons-nous sur le même tableau ?
— Non, répondit le commandant, vous Jouez plus gros Jeu que moi et je neveux pas vous gêner. Jeponterai sur le tableau, de gauche, vous sur le tableau de droite. De cette façon, si la veine nous vient, nous en finirons plus vite avec ce pot à tabac.
— Dites plutôt ce sac d'écus. Il est aussi opulent qu'il est gros.
--^ Y sommes-nous, messieurs les retardaires? demanda Sartilly. Faites vos jeux. Je n'aime pas les parties, qui traînent. Ça porte la guigne,
— Cent louis qui tombent, riposta le baron en tirant son portefouillo.
— Dix louis au billet, annonça plus modestement Gontran d'Arbois.
— A la bonne heure I le coup en vaut la peine, grommela le banquier.
Il le perdit des deux côtés, et les joueurs relevèrent la tête. Us devinaient que la fortune allait changer de face.
Elle changea en effet, en ce sens qu'elle passa du côté du baron, mais elle ne favorisa pas le commandant, car le second coup lui enleva sa mise et son bénéfice, et la suite ne répara pas cet échec.
Le tableau de gauche fut écrasé, pendant que le tableau de droite marchait de victoire en victoire, si bien qu'au bout d'un quart d'heure Gontrïin vit s'envoler le reste de son troisième billet de mille, et il n'en avait pas d'autre sur lui.
Mais Sartilly. ne trouva pas son compte à ce succès partiel, car M. de Randal avait poussé un paroli tellement soutenu que la banque était déjà aux abois.
A gauche, les pontes consternés battaient monnaie en signant des bons, mais à droite, ils encaissaient et le baron, à lui tout seul, raflait des liasses de papier de la Banque de France.
Le commandant ne jouait plus, faute de munitions.
— Voulez-vous cinq cents louis, lui dit à l'oreille M. de Randal.
— Non, merci, murmura Gontran, c'est plus que je n'ai envie de perdre. Prêtez-moi mille francs. S'ils vont rejoindre les autres, je m'en tiendrai là.
BOUCHE COUSUB 241
Le baron lui plaisait. Il comptait bien le revoir souvent et il ne lui en coûtait pas de rester son débiteur jusqu'au lendemain. Peut-être môme n'étaitil pas fâché d'avoir un prétexte pour se présenter chez lui, car il se regardait comme son obligé et il tenait à faire les premiers pas.
Et puis, cette maison de la rue du Gardinal- Lemoine l'attirait. Il y avait perdu la piste de Pélican et il voulait se rendre compte par un examen plus approfondi du procédé que cet habile coquin avait employé pour disparaître instantanément.
M. de Randal s'empressa de lui remettre le billet demandé et ce billet fut vite entamé.
— J'y renonce, dit Gontran au troisième coup, et Je garde dix louis pour souper.
A ce moment, sur l'autre tableau, le baron faisait le reste à la banque et elle sauta. Sartilly, rouge comme une pivoine, semblait prêt à éclater dans sa peau et soufflait comme un phoque.
•— Vous n'allez pas nous planter là, dit Desternay qui avait pris sa part de la curée. Arrosez, mon cher, arrosez I une nouvelle taille vous remontera.
— Merci, grommela Sartilly. J'y suis déjà de cinquante mille. Que Randal prenne la banque. Je ponterai contre lui.
Tous les yeux se tournèrent vers le baron. Les perdants espéraient se refaire sur lui, et les gagnants ne demandaient qu'à suivre leur veine.
— Si vous ne jouez plus, je m'en tiendrai là, dit
9të SÛUGHfi Q0U8UP
M» de Raadal à Topeille de Groatran qui lui répondit tout bas : J'en ai assez.
r— Vous eanez, mon cher, reprit Sartilly. Eh 1 bien, je conseils à essayer encore une taille, h condition que vous Tattaqueres.
Qu'on me passe des bpns, car je suis à sec.
Pendant qu'il jouait du crayon pour transformer en valeurs au porteur de petits carrés de papier Bristol, Goi^tran d'Arbois entraina doucement M. de Randal loin de la table.
r-^ La meilleure fîpiFce à f^ire à ce gros homme, dit-il, c'est de le lâcher. Vous n'êtes pas tenu de lui donner une seconde revane]ie. Moi, la chasse au coquin m'a creusé. Je meurs de faim. Allons souper.
Et, avisant Desternay, qui allumait un eigare dans un coin :
rr^ C'est au cafô de la Paix, n^st-ce pas 9
-rr- Oui, cher ami. Demandez le qabinet numéro 19- Je l'ai retenu en sortant du Girque et j^y serai dans trois quarts d'heure... Le temps d'alléger de deux ou trois cents louis ce richard de Sartilly. 8i ces dames arrivent avant moi, vous les reoi^vrea. Vous ne les connaissez pas, mais elles ne sont pas farouches.
«^ Soyez tranquille, On les apprivoisera.
M. d^ Randal se taisait, mais il suivit le eom? mandant qui se glissa hors .du salon vert pendant qu'on mêlait les cartes.
^ J'ai disposé de vous sans vous consulter, dit Gontran, mais je serais désolé de déranger vos projets, et si vous préfériez rester...
ËOtJdtt» GOÛBtJË 243
-^ DU tdUt, itltetl*t)ittt>lt le bttfbtt. Je suis tiliài»mô de ûbnmt Utië leÇdU a ââmillr. il m mérite de plixÈ d'Uttë fà^dti. D'abbrd, il ne UisslmUlë pds assez rëUVie
^u'il a aë me pguëf de l'ai^^eut. Je n'aime pks leë
gëUé Qui fbUt Qû jeu UUe ëpéëUlàtidUt Et sUHbUt Je lui lfe]?i?bblie fl'ëtfe itidiéef et.
-- Comment èëia?
^ MÂis.*i yéi I)â)*raitetàëfit i'ëmafitUë tÔUt à l'heure qu'il à hommè fleVànt tëUt le môfade UÔe pëfâonnë qui â âtUé àVë6 VbUë et pi sanâ doute VOUS tient de près. Un homme bien élevë h*âUî*âit
pàB ëommis eë sbieéiMe^
-^ on I dit GontrâU) je (îrbis qu6 sattiiiy ne Va pas fait méchamment. La personne qu'il a nommée n'éët pas de ôëUës ÇU*dn j^ëUt compromettre en racontant qu'elles bnt dtné elU ÛâfB Afaglais avec un monsieur.
— N'importe, reprit le bâi*ott de Râfidâlj bn &ë dbil Jamais pi*ônbneer publiquement lé nom d'une
femme, quand on lui attribue une liaison... qui
peut-être n'a jamais existé.
^ Ce n*ëst péS le feai..-. J*M 619 aulfëfbis l'amant de Madame de LoMëi». VOUS âvêiè saUs Ûôute entendu patte!* d*ellè ?
— Jamais i
'■^ EUë est ôôpeûdânt tf ô8 éofattUë dans le monde où l'on s'amUtee.
— Et où je ne vais pââ piUê quô dan§ ëëlUi où l'on s'ennuie, interrompit êh souriant M. de Ràndài» ^
-- Vous m'avëii fait i'honhëUt de me dii^e t[Uë
VOUS viviez très retiré. Cela m'explique comment le nom d'une des irrégulières les plus en vue n'est pas arrivé jusqu'à vous. Jeanne de Lorris a tenu longtemps le haut du pavé, je l'ai beaucoup aimée, je crois qu'elle me le rendait bien, et à mon retour d'Afrique, après une longue absence, nous nous sommes remis ensemble... pour six mois, la durée de mon congé... ce n'est pas un mystère, et cependant, il m'est désagréable qu'on en glose.
— J'avais donc raison de dire que Sartilly a manqué de tact.
— D'accord. Entre nous, c'est un balourd. Je ne lui en veux pas pour moi, mais pour madame de Lorris.
— Qui a sans doute des ménagements à garder.
— Non, ce n'est pas cela. Elle ne dépend de personne. Sa fortune est faite. Mais elle se trouve dans une situation particulière.
— Excusez-moi, monsieur. Je viens de blâmer l'indiscrétion de Sartilly, et je tombe dans la même faute.
— Vous vous calomniez, mon cher baron. Vous êtes au contraire si réservé qu'on se sent porté à vous faire des confidences. Voulez-vous que nous allions au café de la Paix, à pied, en flânant ?
— Très volontiers ; j'éprouve le besoin de marcher. Je crains seulement que vous qui avez déjà fait cette nuit beaucoup d'exercice...
— Je ne suis pas fatigué. Je recommencerais, sans hésiter, si j'avais l'espérance de remettre la main sur le drôle qui m'a échappé.
Ils étaient sortis de la belle maison occupée par le Cercle et ils commençaient à remonter la rue Royale. Ils avaient tout le temps de causer avant d'arriver à la place de l'Opéra, et le commandant était d'humeur expansive, ce soir-là.
Plus il étudiait ce M. de Randal qu'un étrange hasard lui avait fait connaître, et plus il appréciait ses mérites. Il en était à se reprocher de ne pas lui avoir tout dit.
— Pourquoi lui cacheraîs-je que ce gredin en veut à Jeanne de Lorris que Sartilly a citée si sottement? Il est incapable d'abuser de ma confiance et il pourra peut-être me donner un bon conseil... voire môme un bon coup d'épaule.
Ainsi pensait Gontran et il attendait que la conversation lui fournit une entrée en matières.
— Je comprends que vous teniez à le retrouver, puisqu'il menace le repos d'un de vos amis, dit le baron.
— D'une de mes amies, rectifia Gontran. Il s'agit précisément de la personne dont je vous parlais.
— Quoi I de madame...
— Oui, de Jeanne de Lorris, ma mat tresse. Je sortais de chez elle, lorsque j'ai surpris cet homme...
— Mais... il me semblait que vous m'aviez dit... boulevard d'Italie.
— Et vous êtes étonné qu'une femme galante habite ce quartier perdu. Ce n'est pas elle qui l'habite... elle a son hôtel avenue d'Eylau... c'est sa fille avec une gouvernante.
846 BOUCttE COUSUE
— Âh! madame de Lbrrïs a tlnefiUe.u
— Mon Dieu I ouï, tmé fille de dix-heuf ans qui est oharmante et qui était nde âvaiit que je con^ nu6i9e sa mère.
— Et c'est cette enfant que oe misérable pôur^ suit?
-^ Je le crois.
— Mais quels sont ses desbéinS ? Esircé qu'il son gérait à l'enlever ?
^ A trai dire, je n'eu sais rien. Fait conihie il est) il ne songe certainement pas à la séduifei Je le soupçonne d'agir j^our le comi^te de quelqu'un.
— Un homme riche et puissafat^ youIbz-vous dire. Gela se passait aihâi du tempfe de Louis XY, mais dans le siècle dû ndus vivons^ personne n'oserait se permçttre..^
-- De la jetei" dans un carrosse et de l'enfermer
dans quelque Parc^aux-Oerfis. Mon, sans doute. Mais
on assassine encore très bien les gens dont on veut
se défaire.
-^ G'est malheureusement vrai, mais une Jeune
t fille ne peut avoir d'ennemis.
— surtout celle-là, qui est un ange et qui a été élevée loin du monde. Mais sa mère en a^
— Il faudrait que ces ennemis fussent bien crueW potit* se venger sur une iunooente;
— C'est ce que je dis à Jeanne peut la rassurer^ mais j'ai des raisons d'être inquiet. Et nous sommes tous les deux d^aviâ qu'il faut mettre un terme à une situation dangereuse. Je ne serai pas toujours là pour défendre cette enfant. Bt je vou-
dtaifl qu'elle &e mftri&t. Sa mère songe à se retirer en proyihce avec elle. Là» il sera plus facile de lui trouver un niarl.
— Et les 6c61éi*al8 qUi eu veulent à madame de Lorfis n'iront pas l'y ohereher.
—^ Je l'espère. Il n'en est pas moins vrai que Jeanne sera très eiftayée truand je lui raconterai demain m^s atetitures nocturnes. Elle ne se doute pas que J'ai i^ncontré à sa porte un individu qui mesurait avec une règle d'arpenteur la hauteur de la grille du jardin et que j'ai accompagné ce drôle dans un bouge effroyable^ hanté par des voleurs. Elle se doute encore moins que j'ai fait connaissance avec un homme distingué qui veut bien s'in^ tére^fier à elle et à cette chère Thérèse*. « sa fille s'apt>elle Thérèse.
— D est tout naturel^ mon cher commandant, que je m'intéresse à des personnes qui vous touchent de près, et je ne souhaite rien tant que de les servir. Si ce misérable s'avisait de rentrer de nouveau chez moi| je vous réponds qu'il n'en sortirait pas sans votre permission. Je vous enverrais chercher immédiatement.
— J'en suis persuadé» mais je suis convaincu aussi que vous ne le reverrez pas» Celui qui dirige ses opérations va changer de système ou employer un autre agents
— C'est ce directeur qu'il faudrait trouver*
— ^Oui; malheureusement, je n'ai sur lui que des indications assez vagues* Nous soupçonnons un homme que ni Jeanne» ni moi n'avons jamais
248 BOUCHE cousus
TU. Mais... je compte que VOUS répondrez en toute franchise à la question que je vais tous adresser... Répugneriez-Yous à yoir madame de Lorris ?
— En aucune façon. Et le jour oh il vous plaira de me présenter à elle, je serai à vos ordres. Croyez, je vous prie, que si je yis en solitaire, ce n*est pas que je redoute la société des femmes aimables. La preuve, c'est que nous allons, de ce pas, souper avec des demoiselles qui ne prétendent pas à être couronnées comme rosières.
— Et je vous remercie d'y venir, mais enfin, par goût, vous ne les recherchez pas. Parions que vous avez eu à vous plaindre du sexe auquel ces drôlesses appartiennent.
— Il y a un peu de cela et aussi un certain fonds de sauvagerie. Les plaisirs que j'appréciais dans ma jeunesse ne m'amusent plus.
— Gomme il arrive toujours quand on en a un peu abusé.
— C'est vrai, j'ai vécu largement et je ne le regrette pas. A vingt-cinq ans, je commandais un navire...
— Quoi I vous avez été marin I Moi, je suis soldat. Raison de plus pour nous entendre.
— Oh I je n'ai jamais appartenu qu'à la marine marchande. Mon père qui possédait de grandes sucreries à Ttle de France, était en môme temps armateur. Je naviguais pour son compte, et pendant quelques années, j'ai couru les cinq parties du monde. Â sa mort, je dus prendre la gestion des propriétés qu'il me laissait, et c'est alors que je fis
la plus de folies. On en parle encore à Port- Louis.
— Vous êtes Français, quoique votre île natale ait changé de maître et de nom... Français de cœur, du moins.
— Oui, certes. Ma famille est originaire du Dauphiné, et quand Ftle de France devint Ftle Maurice, mon grand-père ne voulut Jamais se reconnaître sujet anglais. Moi, J'ai fait mieux... plus tard. J'ai quitté rile, et Je suis venu à Paris avec le projet de m'y fixer. Mais Je ne sais pas encore si J'y resterai.
— Qui vous en empocherait?
— Rien. Je suis absolument indépendant. Mais Je vous avouerai que Je m'ennuie dans cette grande ville où Je me sens isolé, perdu dans la foule, où Je ne rencontre que des visages indifférents.
— Il ne tient qu'à vous de changer d'existence et de vous créer des relations... môme des amis.
— Les relations mondaines ne me tentent pas et les vrais amis sont rares ; ce n'est qu'à la longue qu'on peut les connaître. Mais le bonheur que Je rêve est encore plus difficile à rencontrer.
Vous allez, Je le crains, vous moquer de moi... Je voudrais me marier.
— Singulière fantaisie, en effet. Ce n'est pas la mienne. Mais chacun son goût. Et le vôtre est aisé à satisfaire. Vous êtes Jeune encore, vous êtes riche, vous avez un titre... Je m'abstiens, pour ne pas blesser votre modestie, de vous dire ce que Je pense de votre esprit et de votre personne. Vous n'aurez
qu'à choisir etitre vingt partis supèfbes. Il né s^àgit que de vous montrer.
^ Vous tne Jugei beâucoUJ) ti^ol) favoi'âblenlent et d'ailleurs je né tiené t>as aUx partie sUpérbès. Je cherche tout le contraire. Je voudrais réticôntitei* unejeune fille qui taie plût... et qui n^eût nt fortuné, ni nom, ni famille haut placée.
— Vous trouverez çà ââts t)eihe, dit gdiéméiit le chef d'escadronâ. Les orphelines t)àUvfég abondent sur la place de Paris.
-— Je lé sais, mais je serais très exigeant sur les qualités physiques et morales. J'ai môme une prétention exorbitante. Je voudrais être aimé pour moi-même. C'est assez ridicule, à moii âge.
— Vous n'êtes pas vieux.
; — J'ai trentensix ans.
— J'en aurai trente-dnq très prochainement et je me crois encore très susceptible d'être adoré i Voulez- vous que je m'occupe de vous dénicher une fiancée selon votre cœur ?
-«- Oh I très volontiers» Et, présentée par vous» je l'accepterai les yeux fermés &
— Alors, je serai de noce aVant de retourner en Tunisie. Comptez sur moi, mon cher^ Mais» en attendant le grand jour du mariage, il n'eSt pas défendu de souper. Et je suis curieux de voir les invitées dé Destemay. Il parait que ces aimables personnes ont passé là soirée chez Valentine.
-^ Quelle est cette fômmis ? Il me semble que j*ai déj& entendu prononcer son nom;
BÛUQHE OÛUSUE 251
-^ Ça ne m'étonne pas. L*imiveps entier la eon'natt et au Gerele on ne parle que d'elle.
— C'est là sans doute que son nom s'est logé dans ma méi^oire, mais je n'en sais pas plus long sur le ooQgpte d^ cette célébrité... du demi-monde sans doute ?
z^ Votrç ignoranpe, mon cher baron, prouve que voua avez des mœurs. Yalentipe, autrement dit madame Rodin, est l'entremetteuse en vogue, la commissioniiair^ de ses mps^ieurs çt la providence de ces dames. Et n^allez pas la |eonfondre aveo ces malheureuses qui débauchent les petites ouvrières au profit de vieux libertins. Valentine dédaigne ces trafics malpropres. Elle ne corrompt personne, car sa clientèle se compose de fempaes faciles et de vi*veups élégants. Les personnes qu'elle reçoit n'ont plus de vertu h perdre. Elle se borne à leur ouvrir des débouchés. Valentine [exerce tout simplement la même industrie que les agenoes matrimoniales approuvées et patentées. La seule différence c'est que les mariages qu'elle négocie ne sont pas Indissolubles.
^^ Vous avea, mon cher commandant, une fitçon à vous d'envisager 1^ profession de cette créature, dit en spuriant M. de Handal. On voit que vous avez eu recours à ses services.
— Autrefois, oui. Mais il y a des années que je n'ai mis les pieds chez elle. Du reste, elle a d'au? très ressources que les ambassades auprès des actrioes et les présentations de ses petites amies h des messieurs riches et généreux. Elle donne à
jouer et elle loue des appartements meublés dans le superbe immeuble qu'elle occupe rue de Ponthieu.
— Quelle espèce de locataires peut-elle bien trouver? Pas d'honnêtes familles, je suppose.
— Peuhl des étrangers... et même des étrangères... et la preuve, c'est ce qui s'est passé chez elle, il y a huit jours. L'affaire a fait assez de bruit.
— Un bruit qui n'est pas arrivé jusqu'à moi.
Gontran avait sur les lèvres le récit de la mort de
lady Gairness, tel qu'on le lui avait fait, car tout ce qu'il savait sur cette tragique aventure, il le tenait de Jeanne de Lorris, mais il réfléchit que ce récit le conduirait peut-être à parler du testament de la défunte au profit de Thérèse, et il pensa judicieusement qu'il était inutile d'aller si loin dans la voie des confidences.
— De quoi s'agissait-il donc ? lui demanda le baron.
r — D'un scandale... c'est déjà de l'histoire ancienne et on n'en parle plus. Du reste, si vous voulez des détails sur les mystères de l'hôtel Rodin, les jeunes tendresses que Destemay a invitées ce soir vous en donneront tant que vous voudrez, puisqu'elles en viennent... Ohl elles n'y étaient que pour jouer à la roulette... du moins à ce que prétend Desternay, qui est d'ailleurs sujet à caution.
Mais nous arrivons au Gafé de la Paix. Et peutêtre y sont elles déjà, car je lis trois heures sur le
cadran bleu qu'on a érigé sur un refuge à l'entrée de la place de l'Opéra.
En votre compagnie le trajet ne m'a pas semblé long.
M. de Randal s'inclina, sans relever le compliment. Depuis quelques instants, il paraissait soucieux, mais Gontran n'y prit pas garde. Il était tout à la joie d'avoir recruté un auxiliaire intelligent et au plaisir de souper joyeusement, pour se refaire des écœurements de la Bibine du père Lunette.
Au moment où ils arrivaient devant la petite porte de l'escalier qui conduit aux cabinets particuliers du restaurant désigné pour la fête, une Victoria numérotée- s'arrêtait le long du trottoir et Desternay en descendit précipitamment.
— Comment ! déjà I lui dit Gontran.
— Oui, mon cher. Nous avons tombé Sartilly en six abattages. Il n'a pas achevé la taille et, comme je lui ai levé les cinq cents louis que j'ambitionnais, je n'ai pas attendu qu'il en commençât une autre. Je me suis sauvé, j'ai sauté dans un cab et, comme vous êtes venus à pied, j'arrive en même temps que vous.
— Diable ! il a ramassé une forte culotte, à ce qu'il me paraît, ce gros Sartilly.
— Oui, ça doit aller dans les quatre-vingt mille. Et ce n'est pas fini. La partie continue, grâce à moi. Je n'ai jamais voulu lui dire où j'allais. Il serait venu et il nous aurait assommés. J'aime bien mieux qu'il perde son argent.
254 BOUCHE COUSUB
Mais je bavarâe et ees dames mms attMidtBè Mh haut.
— Qn'e» savez-vous ?
— Vous n'entendez pas la musique qu'elles fo»*? II sort des torrents d'iiarmonie par la fenêtre ouverte de eet entresol. C'est Clo-Clo qui tient le piano. Elle seule est capable de Jouer si foux. Et je reconnais ta voix de fkusset de la brune Rosette. Martine seule ne signale pas sa prés^ce par des bruits désagréables. Cette petite mérita quloii Tencourage.
— Dites-nous ce que c'est que ce» trois demoiselles, car je ne possède plus mon annuaire galant, et M. de Randal n'est pas plus au courant que moi des nouvelles pronaotîons dans Tarmée des beBes petites.
— Ce sera vite fttît. Clotilde d'Uriage, — Cio-Gio pour ses amants de cœur et elle en a beaucoup, — est une grande rousse, qui nous est arrivée de Nancy, et qui a fhit son chemin très vito. Elle a la spécialité des capitalistes nouvellement éclos au soleil de la Bourse. Toujours bien informée par de jeunes coulissîers, qui lui signalent les gagnants de la dernière liquidation.. Ne vise pas le huit-ressorts ni le petit hôtel. Préfère les obligations- de la ville de Paris. Se retirera dans quelques années, avec une vingtaine de mille francs de rente. Bonne créature, d'ailleurs. Signes particuliers : adore 1^ militaires. Ça vous regarde, mon cher.
— Merci. ïb n'aime pas les rousses.
— Rosette Vivier est brune comme Hébé. Bor-
BOXJcaiE COUSUE 256 i
delaî'se de naissance et Parisienne très acclimatée. Affligé d'une toquade malheureuse qui consiste à croire qu'elle chante comme la Patti. A trouvé un imbécile qui la couvre d'or et qu'elle (rompe à bouche que veux-tu avec des cabotins. Mourra sur la paille. Amusante quand elle veut bien se contenter de parler.
— Bon r je lui dirai que la musique me donne sur les nerfs. Et la troisième 7... celle qui a l'esprit de se taire.
— Martine Ferrette. Celle-là est le type de la débutante qui a de l'avenir. Elle a poussé comme un champignon autour du lac et je la soupçonne d'avoir vu le jour dans une loge de concierge. Mais elle est jolie et drôle au possible. A ce point que Jeanne de Eorris, qui se tient d^une façon supérieure, Ta patronnée un instant et ne craint pas de se montrer avec elle, au Cirque. Je les y ai rencontrées samedi dernier et c'est en cette mémorable occasion que j'ébauchai la connaissance de la jeune Martine... Une connaissance que je compte bien cultiver.
Maintenant que vous voilà renseignés, messeigneurs, nous n'avons plus qu'à monter.
— J'ai bien envie de vous laisser souper sans moi, dit le baron, qui avait écouté sans mot dire, mais très attentivement, les renseignements fournis par l'obligeant Desternay.
— Ah I mais non, s'écria Robert, vous n'allez pas nous lâcher. J'ai promis à ces petites que nous serions trois... Chacun sa chacune.
— C'est précisément ce qui me fait hésiter. Celle gui me tomberait en partage perdrait son temps, car je n'ai pas la plus légère velléité de m embarquer dans une liaison.
— Oh I je ne me suis pas engagé à leur amener des amants sérieux. Tout ce qu'elles demandent, c'est que la fôte soit gaie et qu'on s'occupe d'elles. Si nous n'étions que deiuc, il y en aurait forcément une qui se trouverait délaissée. Vous voyez, mon cher baron, que nous ne pouvons pas nous passer de vous.
— Bah I appuya ôontran, ça ne vous compromettra pas. Ces demoiselles ne vous ont jamais vu et il est probable qu'elle ne vous reverront jamais... Je n'ai pas plus que vous l'intention de pousser l'aventure au delà des gaietés du souper. Laissezvous aller, cher monsieur. Je vous jure que je partirai avec vous quand vous en aurez assez. Desternay est de force à leur tenir tète après notre départ.
L'insistance du commandant décida M. de Randal à suivre l'organisateur de la fête, lequel était déjà dans Tescalier.
L'entrée des trois cavaliers fut saluée par des exclamations joyeuses. Clotilde quitta le malheureux piano qu'elle tracassait. Rosette interrompit l'air qu'elle massacrait, et Martine courut à Desternay en disant :
— Je savais bien que vous étiez de parole. Ces dames prétendaient que vous viendriez seul et même que vous ne viendriez pas du tout. A preuve
qu'elles ont commandé le souper... rien que des écrevlsses, une salade russe, des fruits et du Rœderer, carte blanche... mais vous avez le droit de demander autre chose.
— Parbleu. Je l'espère bien. C'est bon pour des petites flUes votre menu. Nous allons le corser.
— Corsez, cher ami, corsez I mais présentez-moi, présentez-nous, présentez vos amis.
— C'est à moitié fait, chère enfant. Je vous ai expliquées à ces messieurs, qui brûlent depuis cinq minutes du désir de vous voir.
— Si ce n'est que depuis cinq minutes, l'incendie sera facile à éteindre.
— On ne sait pas. Maintenant, mesdames, voici ^. le baron de Randal... et M. le commandant d'Arbois...
— Tiens ! il y a un vin qui s'appelle comme ça. J'en ai bu.
— Alors, je devais vous rencontrer, dit Gontran. C'était écrit.
— Est-ce que vous êtes dans la cavalerie ? demanda Clotilde avec un intérêt marqué.
— J'ai cet honneur.
— J'en suis ravie. C'est l'arme que je préfère.
— A table I à table ! cria Martine. Je meurs de soif et j'ai un tas de choses à raconter.
— Bravo! dit Desternay; j'adore les potins... quand c'est une jolie femme qui potine sur ses amants où sur ses petites camarades.
— Ce n'est pas précisément ça. Mais la langue me démange de vous parler d'une drôle de con-
naissance que j'ai faite... en sortant dédiez Jeanne de Lorris.
Ce début fit faire la grimace à Contran, he nom de Jeanne de Lorris le poursuivait partout. Le gros SartiUy l'avait prononcé très mal à propos à la table de jeu et ce nom revenait maintenant sur les lèvres de Martine Ferrette. Or, Gontran n'était pas venu souper pour entendre parler de sa maltresse. Il lui déplaisait même qu'on parlât d'elle devant M. de Randal, qu'il voulait lui présenter, et il se demandait avec inquiétude ce que cette fille allait en dire. Il ne l'avait jamais rencontrée chez Jeanne et Jeanne ne lui avait pas confié qu'jelle la conna^ssaiL
— Au diable la petite sotte, pensait-il. Je ne tiens pas à écouter les niaiseries qu'elle va ra^onter^ Quelle singulière idée Desternay a eue de l'amener ! C'est ma faute. J'aurais dû le prévenir que je m'étais remis avec Jeanne et qu'il me serait désagréable qu'on s'occupât d'elle. Gomment n'y ai-je pas songé ?
Le maître d'bôtel venait d'entrer pour recevoir la commande supplémentaire que nécessitait l'arrivée de trois convives du sexe qui se nourrit sérieusement. Gontrau; profitant de cette occasion de s'isoler, entra en conférence avec lui, pendant que ces demoiseUes s'attablaient : Martine à côté de Robert Desternay ; Rosette entre le même Desternay et M. de Randal, qui avait Glotilda h sa gauche.
— Alors, chère enfant, commença Robert, madame de Lorris vous a porté bonheur ; en sortant
de cbiez ^Ue^ tous avez fait la Doagudte d*ufi riche seigneur.
— tiens ï v^us avez deviné ça*
— Parbleu I ce n'était pas difficile. El Je déclare que ce monsieur a du goût. Il aurait pu chercher lônglemï^s araût de trouver une fèmm^ aussi jolie que vous.
— Dites-vous ce que vous pensez?
— Je le jure.
— Alors pourquoi vous ôtes-vous sauvé si vite samedi dernier... au Cirque... Si vous aviez daigné n'attendre à la sortie, nous aurions pu souper ensemble huit jours plus tôt. Mais vous craigniez peut-être de déplaire à madame de Lorris.
— Quelle idée ! madame de Lorris n*a jamais été pour moi qu'une amie. Interrogez-la« quand vous la verrez.
-^ Je ne la vois plus. Elle m'a fermé sa porte.
— Pas possible I Et depuis quand ?
— Depuis le. lendemain de cette soirée où vous nous avez parlé. Je suis allée trois fois chez elle. Sa femme de chambre m'a toujours dit qu'elle n'7 était pas et je n'en ai pas cru un mot. Mon Dieu ! Jeanne est bien libre de ne pas me recevoir. Elle trouve probablement que je ne suis pas assez chic. Ça viendra. J'ai déjà une voiture et un cheval, en attendant que j'aie une écurie... et un hôtel.
— Alors» il va bien, le riche seigneur ?
— Oh I très bien. Il m'a offert le coupé éomme entrée de jeu. Et il m'a dit que je pouvais lui de-
mander tout ce que je voudrais. Mais je ne me presse pas.
— - Vous avez raison. Il ne faut jamais présenter Taddition trop tôt.
— Surtout à un monsieur qui n'a pas dîné.
— Comment ça ! Est-ce que vous seriez tombée sur un amant platonique ? Cette variété est extrêmement rare à Paris.
— Je Tai rencontrée. 11 est vrai que notre liaison ne fait que commencer. Mais jusqu'à présent, mon cher, il n'y a pas ça, dit Martine en faisant craquer son ongle rose sur ses dents blanches.
— Prodigieux I Quel âge a-t-il ?
— Dans les prix de quarante à cinquante.
— Il faut qu'on lui ait jeté un sort. Et vous le voyez souvent ?
— Tous les jours, chez moi, de quatre à six.
— Et l'entrevue se passe en conversation ?
— Parfaitement. Je lui raconte ma vie et il me donne d'excellents conseils.
— Que vous ne suivez pas, j'espère.
— Mais si. Je me tiens. Je ne sors presque plus et je ne cours pas. Si je suis allée ce soir chez Valentine, c'est par hasard... parce que Clo-Clo m'y a emmenée.
— Tu ne regrettes pas d'y être venue, j'espère? dit Clotilde. Tu as gagné quinze louis à la roulette. C'est plus sûr que les promesses de ton monsieur. Moi, à ta place, je me naéfierais d'un homme qui ne vient que pour causer.
— Ma foi I ça m'arrange assez, car il ne me plaît
pas du tout. Il n*est pas beau, et il manque de distinction. Il a une tête de valet de chambre.
— Si c'en était un, ce serait drôle.
— Allons donc ! il s'exprime trop bien. Des mots choisis, ma chère, et des phrases perlées. Il n'y a qu'une chose qui m'ennuie, c'est qu'il me parle continuellement de Jeanne de Lorris.
— Bah 1 et qu'est-ce qu'il vous en dit ? demanda Desternay.
— Qu'elle a l'air d'une femme du monde, qu'elle est très bien posée et que je n'aurai jamais d'amie qui me convienne mieux. Il m'engage à la voir le plus souvent que je pourrai. Si je l'écoutais, je serais toujours fourrée chez elle. C'est à ce point que je n'ose pas lui dire qu'il y a du froid entre nous. Il se figure que je la vois tous les jours et il me demande ce qu'elle fait. Je m'en tire avec des blagues que j'invente. Mais ça commence à m'ennuyer. Et un de ces jours... quand je serai plus sûre de le tenir... je lui lâcherai le paquet... je lui dirai que Jeanne fait sa tête maintenant et que j'en ai assez de courir après elle.
— Que diable peut-elle bien avoir contre vous ?
— Je n'en sais rien... à moins que ce ne soit parce qu'elle va se retirer des affaires. Je la gênerais pour jouer l'honnête femme.
Gontran, tout en donnant ses ordres au maître d'hôtel, ne perdait pas un mot de ce bavardage, que M. de Randal écoutait aussi très attentivement. Clotilde et Rosette échangeaient des sourires moqueurs.
Le commandant vint occuper sa place entre ces deux aimables personnes et son premier soin fut de détourner une conversation qui l*agaçait fortement.
— Ah I çà, s'écria-t-il, est-ce que nous allons parler tout le temps des absents et des absentes ? Racontez-moi donc plutôt les nouvelles du grand persil du bois de Boulogne, J'y ai poussé une pointe Tautre jour et il m'a semblé que c'était toujours les mêmes femmes qui tournaient autour du lac» Seulement, elles sont plus vieilles,
■— Si vous étiez venu ce soir chez Valentine, vous en auriez vu de jeunes, mon officier, dit Glotilde en minaudant.
— J'en vois ici, ça me console. Et je ne tiens pas à remettre les pieds chez la présidente. C'était bon autrefois.
— Quelle présidente ?
— Valentine, parbleu ! nous l'appelions comme ça dans notre bande... à cause de la majesté qu'elle apportait dans l'exercice de ses fonctions. Et le surnom lui va bien, car je m'aperçois qu'elle est inamovible. Voilà dix ans que j'ai quitté Paris et je la retrouve à son poste.
— Est-ce que vous venez d'Afrique? demanda la tendre Glo-Glo. J'y ai beaucoup d'amis, dans l'armée. Connaissez-vous le marquis de Bournac ?
— Bournac I II est brigadier dans mon régiment et pas marquis du tout. C'est bien le plus vilain soldat que j'aie jamais vu. Une pratique finie ! Je lui ai bien collé, pour ma part, six mois de salle de policei.. en plusieurs foisi
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— Oh I il est si gentil.
— Tu dis ça parce que tu Tas aidé à manger ses quatre sous, insinua Rosette.
— Jamais de la yie. Il me doit de l'argent.
— Alors , madame, dit gaiement le commandant d'Arbois, en rentrant à Gabôs je me ferai un devoir de l'envoyer au bloc et de ïj laisser jusqu'à ce qu'il ait payé ses dettes.
L'entrée du maître d'hôtel vint faire diversion. Il apportait les grands vins couchés dans des paniers d'osier. Les seaux argentés où le Rœderer refroidissait brillaient déjà sur Une table, et ces dames en étaient à grignoter des crevettes.
Desternay serrait de près sa blonde voisine, et M. de Randal s'évertuait à dire dés douceurs à la brune Rosette, qui lui répondait de façon à ne pas le décourager, quoiqu'il ne lui plût guère. Le baron avait un peu l'air d'un traître de mélodrame, et elle n'aimait que les jeunes premiers ou les comiques.
— A propos de Valentine, dit tout à coup Martine, vous savez l!histoir6 qui lui est arrivée samedi dernier?
— Quelle histoire ? demanda Desternay. Ah I oui, l'Anglaise morte au champ d'honneur... dans un des appartements meublés que la Rodin loue aux amoureux qui n'ont pas de domicile pour se ren-* contrer.
— Quand je pense que j'ai eu le courage d'aller la voir à la Morgue I
— Alors, vous avez dû la reconnaître, car je vous l'avais montrée au Cirquoi Cette Anglaise c'était
la dame voilée qui intriguait Jeanne de Lorris.
Je parierais qu'elle est allée ce soir-là chez Valentine, cette Jeanne qui pose pour la vertu. En me ramenant rue Mosnier, elle était si préoccupée qu'elle ne m'a pas dit un mot, et en me quittant, elle a donné à son cocher Tordre de la conduire au coin de la rue de Berry et du boulevard Haussmann, c'est-à-dire à deux pas de la rue de Ponthieu.
Je venais de rentrer et elle ne se doutait pas que j'écoutais derrière la porte qui est à claire-voie.
— C'est singulier, pensait Gontran. Jeanne ne m'a pas parlé de cela. •
— Si madame de Lorris est allée chez Valentine, dit Desternay, elle n'a fait que suivre le conseil que je lui ai donné devant vous, chère petite, et il est probable qu'elle ne s'en cacherait pas, car ce n'était pas une visite intéressée. Elle voulait tout simplement se renseigner sur cette femme qu'elle croyait avoir rencontrée ailleurs. J'ai vu Jeanne, depuis, et je n'ai pas songé à lui demander si elle avait risqué le voyage de la rue de Ponthieu. Il est vrai que les journaux ne parlaient pas encore de l'affaire. . ^
— - Moi, j'ai essayé de faire jaser Valentine, reprit Martine Ferrette. Ah ! bien, oui. Elle est boutonnée jusqu'au menton et quand j'ai nommé madame de Lorris, elle m'a fait des yeux !... je n'ai pas insisté parce que je ne voulais pas me brouiller avec elle, la première fois qu'elle me recevait.
— Tu as bien fait. On a toujours besoin de Va-
lentine, dit méchamment Glotilde. Ton monsieur platonique ne sera peut-être pas de longue durée.
— On apprend beaucoup ici, se disait le commandant. C'est un souper instructif. Et demain, j'aurai une explication avec Jeanne.
— D'ailleurs nous n'avons pas à nous plaindre de madame Rodin, appuya Rosette. Elle a eu la complaisance de nous montrer la chambre où TAnglaise est morte en dormant.
— Ça c'est vrai. Et elle a du chic, la chambre en question. Il y a surtout un lit à baldaquin et à colonnes... il paraît que c'est du pur Louis XIII... un amour de lit... il faudra que je prie mon amoureux transi de me l'acheter... justement, il m'a promis un mobilier.
En écoutant parler Martine, Gontran marchait de surprise en surprise, et il s'étonnait surtout que Jeanne de Lorris lui eût caché tant de choses. Il est vrai qu'il ne l'avait pas interrogée à fond sur les circonstances de l'événement qui venait d'enrichir sa fille, mais il se rappelait maintenant son trouble et ses réponses embarrassées, quand il avait découvert le testament caché dans le médaillon, et il commençait à entrevoir un mystère qu'il tenait à éclaircir.
Desternay, lui, prenait gaiement le bavardage de Martine et n'y attachait aucune importance.
Quant à M. de Randal, il écoutait, sans y prendre part, cette conversation à bâtons rompus, et il paraissait s'y intéresser médiocrement.
Cependant, la passion que Martine affichait pour
les meubles Louis XIII, le fit sourire et changer d'attitude. II se mit à regarder fixement la blonde assise en face de lui, et on vit bien h son air qu'il se préparait à entrer dans la causerie I
— Comment! s'écria Rosette, tu oserais coucher dans le lit où cette pauvre femme est morte.
— Mon Dieu ! oui ; je ne suis pas superstitieuse. Et puis, quoil il n'était pas h elle; et c'est par hasard qu'elle y a trépassé. D'ailleurs, à moins d'en acheter un tout neuf au faubourg Saint- Antoine, on est toujours exposée à cet inconvénient-là. Est-ce qu'on connaît l'histoire d'un lit ancien ?
— ^ Non, dit en riant Desternay, et c'est dommage. Il y en aurait de gaies... si les baldaquins parlaient.
— Et de tristes aussi. Celui-là a peut-être vu commettre des crimes, dans le temps... sans compter qu'une Anglaise y a rendu l'âme... Mais quand il m'appartiendra, je me charge de l'égayer.
— Je vous y aiderais volontiers, murmura Desternay.
— Voulez-vous bien vous taire I Que dirait mon monsieur?
— Ohl pour ce qu'il en ferait!...
— Ah çà I Valentine veut donc vendre ce lit?
demanda Gontran.
— Absolument. Elle prétend que si elle le gardait, ça porterait malheur à son établissement. Elle va l'envoyer un de ces jours à l'hôtel Drouoti
— Je serais curieux de le voir.
— Elle se fera un plaisir de vous le montrer... et si vous êtes de ses amis, elle vous montrera aussi la chambre des voyeurs. C'est d'un drôle I Figurez-vous qull y a des trous percés dans la cloison... Un amateur qui serait venu samedi pour assister au petit coucher de TAnglaise aurait été joliment volé. Il paraît qu'elle s'était étendue sur le lit sans se déshabiller.
— Ce qui m*étonne, c'est que cette chère Présidente n'ait pas encore eu maille à partir avec la police. Elle exerce plusieurs industries malhonnêtes, et cette mort subite a dû attirer l'attention sur la maison où il se passe tant de choses.
— Mais... il paraît qu'on la tracasse.
— Pas beaucoup, puisqu'on tolère qu'elle donne encore à jouer.
— Oh! dit Clo tilde qui avait de l'expérience, on ne peut rien lui faire, car à sa partie, il n'y a pas de cagnotte et on joue honnêtement. Si on trichait, je vous prie de croire que je n'irais pas.
— Ce n'est pas à cause delà roulette qu'on l'embête, reprit Martine. C'est depuis la mort de l'Anglaise.
— Est-ce que par hasard, on soupçonnerait que cette femme a été assassinée?
— Certainement, non, répondit Destemay. J'ai lu dans les journaux le rapport des médecins qui concluent qu'elle est morte naturellement.
— Elle était jeune pourtant, à ce qu'il paraît.
^ Entre deux âgeS; dit Martine» et elle avait dû
être belle. Une tête de madone avec des cheveux blonds. Je la vois encore sur la pierre de la Morgue. On aurait juré qu'elle dormait. Bien sûr, on ne Tavait pas tuée. Ça aurait laissé des marques. Mais ça n'empôche pas qu'on surveille l'hôtel de Valentine. Les domestiques ont surpris des agents déguisés rôdant le soir devant la porte. Je vous demande un peu pourquoi !
— La police ne fait rien sans motifs, murmura Gontran, qui devenait de plus en plus soucieux.
— - Elle n'arrête pas tous les coquins, dit en souriant M. de Randal.
Le commandant comprit l'allusion, et y répondît par un clignement d'yeux approbatif.
— Savez-vous ce qu'on raconte? reprit Desternay. On prétend que cette locataire de Valentine était la veuve d'un pair d'Angleterre, et qu'elle laisse une grosse fortune. Si c'est vrai, il n'est pas douteux que ses héritiers devaient désirer qu'elle mourût.
— Ce n'est pas une raison sufttsante pour les accuser d'un crime.
— Les connaît-on ? demanda doucement M. de tlandal.
— Probablement, répondit Desternay, mais je ne m'en suis point enquis.
— Valentine affirme que l'Anglaise avait une lille, dit Martine. Valentine s'amusait quelquefois à la regarder par les trous qu'elle a fait percer pour ses vieux et elle l'a vue embrasser un portrait d'enfant.
— Un portrait I répéta Gontran, qui pensait au
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médaillon que Jeanne prétendait avoir reçu en même temps qu'une lettre anonyme.
— Ses sentiments maternels ne Tempêchaient pas d'avoir un amant, ricana Desternay. Elle venait l'attendre tous les soirs au Cirque... tous les habitués Font remarquée... mais on n*a jamais vu rhomme... il est probable qu'ils se rejoignaient chez Valentine après la représentation.
— C'est cet homme qu'il faudrait retrouver, dit vivement le commandant.
— Vous croyez donc aussi à un meurtre ? Vous avez là une idée qui ne viendrait qu'à un juge d'instruction.
— Moi I ah I je vous déclare que je n'ai pas d'opinion sur cette affaire, qui m'est d'ailleurs parfaitement indifférente. Et je trouve que nous en par- Ions beaucoup trop. Quand je soupe avec de jolies femmes, c'est pour m'amuser. Toutes ces histoires qui sentent la Gazette des Tribunaux m'attristent et troublent ma digestion.
Et je suis sûr que M. de Randalest de mon avis.
— Absolument, dit le baron.
— C'est votre faute, messieurs, s'écria Clotilde. Si vous vous occupiez un peu peu plus de nous, il ne serait pas question ici des rengaines qui traî • nent dans les journaux. Moi, d'abord, quand on ne me fait pas la cour à table, ça me coupe l'appétit.
— A vous, mon commandant, dit en riant Desternay.
— Je ne demande pas mieux, répliqua Contran,
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mais je ne deviens tendre qu'4xna troisièn» bouteille de Champagne et je ne suis encore qu'à ma première de Gorton.
-— Alors vous n'êtes Mmable que quand vous êtes gris.
— Je ne me grise jamais, mademoiselle.
— Et vous, monsieur ? demanda Clotilde en s'âdressant au baron.
— Glo^lo, tu perds ton temps» ma fille, cria Martine. Ces messieurs sont casés.
~- Mais non. Pas moi, protesta Desternay.
— Vous, mon cher, vous n'êtes pas sérieux. C'est Jeanne de Lorris qui me Fa dit. Puisque vous venez de votre cercle, pourquoi n'avez-vous pas amené le gros SartiUy ? En voilà un qui est gentil pour les femmes.
^ SartiUy est en train de se culotter au baccarat. M. de Randal, ici présent, vient de lui lever dans les deux mille louis.
— Et vous ne nous le disiez pas I s'écria Rosette en se rapprochant de son voisin de gauche»
Clotilde en fit autant de l'autre côté> de sorte que le baron se trouva serré de très près par une brune et une rousse.
— Ce n'est pas comme moi, dit Gontran avec intention* J'ai trouvé le moyen de perdre tout ce que j'avais.
Il voulait se prémunir contre les invites de l'amie des militaires et il y réussit complètement. Clotilde n'avait aucun goût pour les décavés. Martine Perrette avait entamé avec Desternay un flirtage ac-
eentué. M. ie Bandai tenait tète à ses deux voiâines« avec la politesse aisée d'un homuie qui n^e veut pas s'engager et qui ne marivaude que pour payer son écot
Le eommaodaut put donc s'isoler, €Qi3(U»e il le souhaitait, et il profita de cet isolement pour réfléchir à tout ce qu'il venait d'entendre. Seulement, ses méditations ne l'empochaient ni de manger ni de Jioii*e. Il avait expédié une galantine truffée et il attaquait énergiquement la salade russe en s'arrosant le gosier avec un vieux Chambertin, soa cru préféré.
Des bavardages indiscrets de Martine, se déga^^ geait cette vérité que Jeanne n'avait pas tout dit à son ami Goniran. Jeaane ne lui avait pas parlé de cette soirée passée au Cirque, où elle avait aperçu l'Anglaise. Jeanne était probablem'ent allée chez Yalentine. Et le portrait de Thérèse avait peut-être passé par les mains de l'entremetteuse de la rua de Ponthieu.
Il y avait aussi un monsieur qui comblait Martine de cadeaux et qui n'allait chez elle que pour parler de madame de Lorris, ce monsieur qui avait, disait cette folle, l'air d'un valet de chambre. Était-ce donc, comme le chenapan surpris devant la grille de la villa, un, agent d'Atkins envoyé par ce cousin déshérité d'Alice Avor, pour pénétrer les secrets de la vie de Jeanne ?
— Si c'était le même ? se demandait le commandant. Ce gredin qui vient de m'échapper avait une fausse barbe, j'en suis sûr. Il est bien capable de
jouer deux rôles : homme du monde le Jour, et rôdeur de barrières la nuit. Mais je le reconnaîtrais sous n'importe quel déguisement. J'ai bien envie de tomber chez cette blondinette, demain, de quatre à six. Justement, c'est dimanche, et Jeanne passera toute la journée avec sa fille. Elle sait que j'ai André d'Elven à déjeuner et elle ne s'étonnera pas trop de ne pas me voir au boulevard d'Italie. J'ai, d'ailleurs, une visite à faire à M. de Randal pour lui rendre les cinquante louis . qu'il m'a prêtés. Voilà de quoi m'occuper jusqu'à lundi. Et dire que je suis venu à Paris pour me donner du bon temps !... Enfin, si je puis débarrasser Jeanne des gens qui lui en veulent, et marier Thérèse à un honnête homme, j'aurai bien employé mon semestre.
Cette conclusion remit en belle humeur Gontran d'Arbois et il fit allègrement sa partie dans le concert de folies qui égaya la fin du souper. M. de Randal lui-même s'était laissé aller à rire en si bonne compagnie, et semblait enchanté de sa soirée. Desternay n'avait pas perdu son temps avec Martine. Clotilde et Rosette comptaient toutes les deux revoir le baron. Tout le monde était content, même le commandant qui avait un ami déplus dans la personne de M. de Randal. .
Mais il avait sommeil, et il profita pour s'esquiver du moment psychologique où Rosette accompagnée au piano par Clotilde, écorchait, d'une voix adorablement fausse : Ay chiquita! la romance favorite des cocottes sentimentales.
Le lendemain du souper, à midi un quart, Gontran d'Arbois et André d'Elven s'attablaient chez Tortoni, dans un petit salon du fond, bien connu des viveurs de la génération à laquelle appartenait le commandant.
Le jeune homme avait été exact et, en vieux troupier qu'il était, Gontran ne se faisait jamais attendre.
Le Ghambertin aidant, il avait dormi du sommeil du juste^ et il s'était éveillé d'humeur couleur de rose, comme il arrive toujours quand on a la conscience tranquille et l'âme satisfaite.
Les soucis s'étaient envolés, parce qu'il était content de lui. Aux préoccupations qui l'assiégeaient la veille avait succédé une confiance en lui-môme, un peu prématurée. Tout lui semblait facile. Il était dans un de ces jours où on va au feu avec la certitude de n'être pas tué et de se couvrir de gloire.
Il se promettait d'en finir avec le vicomte entre la poire et le fromage, c'est-à-dire de lui poser caté
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goriquement, au dessert, la grande question, la question délicate, et il envisageait sans inquiétude le cas assez probable où M. d'Elven reculerait devant la perspective d'avoir pour belle-mère une ancienne femme entretenue.
Gontran avait son idée, — une idée qui lui était venue, entre deux et trois heures du matin, en allant du cercle au café de la Paix, en compagnie de M. de RandaL
Le déjeuner commença gaiement, quoique l'amoureux André eût Tesprit moins dégagé que son amphitryon.
On égrena d*abord le long chapelet des souTènîrs. Le commandant rappela les punchs offerts par ïe régiment dans la grande salïe du café des officiers à Pontivy, les chasses à courre et à tir au bois et en: plaine, les exploits du père et les rêveries dti fllfe ; il demanda des nouvelles de tous les châtelains dii Morbihan et raconta l'avancement de tous ses camarades, épuisant ainsi le chapitre des banalités, si commode pour se préparer à une conversation sérieuse*
André donnait la réplique avec entrain et paraissait prendre plaisir à cette causerie rétrospective, il y apportait même des détails sur îa vie qu'il avait menée en Bretagne depuis le changement de garnison du capitaine d'Arbois, et sur la situation que la mort de son père lui avait faite, s'échappant parfois à dire quelques mots de ses projets d'avenir, daiis le secret espoir d'amener l'entretien sur un sujet qui l'intéressait bien davantage.
BovcoB eotrsijs 275
Mai» ee si^t il n*osaît pas Fabwder et c'était h peine s^il avait fôît aHusion à la rencontre» bizarre qui Favaît r^mis la yeîlîe en présence du commam*dant.
Évîdetnment, îl jugeaît convenable d*attendre que Gontran parlât le premier de la soirée qu'ils avaient passée ensemble à la villa du boulevard tfïtaBe.
Et Gontran ne se pressait pas. Gontran, pris d*un scruçttte tardif, hésitait. Il apercevait un côté de * la question qu'il n'avait pas envisagé d'abord, et après avoir raisonné dans le sens de l'obligation d'être franc avec un homme de son monde, maintenant, il raisonnait en sens inverse.
— André est un charmant garçon, se disait-il, et un parfait gentleman, mais Jeanne est une charmante femme et une excellente mère. André est mon ami, malgré la différence d'âge qui nous sépare, mais il n'est ni mon fils, ni mon ft^ère, ni mon parent. Je ne suis pas tenu de le renseigner, puisque je ne puis le ftiire sans nuire à Jeanne et à Thérèse. Elle m'a aimé de tout son cœur, cette chère Jeanne. Je lui dois les meilleurs instants de ma vie de jeunesse et j'ai été ravi de renouer avec elle. Pourquoi ta. trahîrais-je? Pourquoi livrer aisje à ce jeune homme le secret qu'elle cache avec tant de soin? Ce serait de l'ingratitude.
Je suis à peu près dans la situation d'OIîvier de Jalîn dans la pièce de Dumas fils, le Demi-Monde. Cet Olivier a été Famant de madame d'Auge, qui ne lui a jamais fait que du bien, et il la dénonce à
M. de Nanjac qui veut Tépouser, à M. de Nanjac qu'il connaît fort peu. Je sais bien qu'il croît remplir son devoir de galant homme en l'avertissant, mais j'ai toujours trouvé qu'il aurait pu se montrer plus reconnaissant envers une ancienne maîtresse.
Et, au fond, l'auteur semble avoir été de mon avis, car son Olivier de Jalin récolte, en récompense de sa belle conduite, une foule de désagréments.
11 pourra bien m'en arriver autant, si je m'avise de mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce. Qui sait si ce vicomte exalté voudrait me croire?... Non, je n'ai pas à craindre qu'il m'accuse d'avoir calomnié madame de Lorris. Elle n'est que trop connue à Paris, et le premier venu lui dirait comment elle a gagné sa fortune. DJailleurs, ce n'est pas d'elle qu'André est amoureux, et il n'y a rien à dire contre Thérèse. Raison de plus pour me taire.
Une fois entré dans cet ordre d'idées, Gontran devait maudire et maudissait en effet la malencontreuse fantaisie qu'il avait eue d'inviter à déjeuner M. d'Elven, car il sentait bien que. ce déjeuner ne pouvait se terminer sans qu'on parlât de la jeune fille et de sa mère.
Et il sentait bien aussi que si André l'interrogeait, la situation deviendrait horriblement difficile. Que faire ? Mentir, lui qui de sa vie n'avait dit un mensonge ? Il n'y pensait même pas. Et comment se tirer de là par des échappatoires? Les Bretons sont tenaces, et André était très capable de le pousser jusque dans ses derniers retranchements.
BOUCHE CQUSUE 277
Ce fut cependant à. ce parti mixte que le commandant s'arrêta, lui qui détestait les demimesures. Il résolut de s'en remettre aux hasards de l'entretien, de se régler sur la tournure que cet entretien prendrait et finalement d'en dire le moins possible.
Il réussit à prolonger les propos indifférents jusqu'au moment où les cigares s'allumèrent, mais lorsqu'ils en furent là, comprenant qu'il n'y avait plus moyen de différer, il avala coup sur coup trois verres de vieille eau-de-vie pour se délier la langue et il engagea l'action.
— En vérité, dit;^, l'imprévu joue un grand rôle dans la vie. J'ai plus d'une fois pensé à vous depuis que j'ai quitté Pontivy, et sans le hasard, qui nous a mis face à face, hier soir, je ne vous aurais probablement jamais revu.
— Hasard d'autant plus étrange que je n'étais pas encore venu chez madame Valdieu... et que je n'espérais pas être jamajs reçu chez elle, s'empressa de répondre M. d'Elven.
— Je sais... je sais... Jeanne m'a tout raconté... elle vous a surpris en contemplation devant la grille de son jardin, et elle vous a fait entrer pour vous demander une explication... que vous lui avez donnée avec beaucoup de franchise et de loyauté.
— Alors, madame Valdieu vous a dit que j'aimais sa mie?
— Parfaitement, et que vous étiez tout prêt à l'épouser, si elle y consentait.
— Je Tai dit et Je vous le répète, mon cher commandant.
— Que vous raîmîez, mon cher André, j'en suis très convaincu. A votre âge, on aime très vite. Mais, Tépouser F je me permets de vous denpiander si vous avez suffisamment réfléchi avant de prendre cette résolution.
— Oui, et je n'en changerai jamais, quoi qiïU arrive. Je sais fort bien que madame Valdieu me connaît à peine. Mais elle m'a permis de revenir, et je ne désespère pas d'être agréé par elle. J'avoue même que je compte sur vous pour m'appuyer.
Vous connaissez ma situation et mon caractère...
— Beaucoup mieux que vous ne connaissez la situation et le caractère de Thérèse. C'est pourquoi, mon cher, je ne puis que vous conseiller de ne rien précipiter. Que diable ! on ne se marie pas ainsi, au pied levé, quand on s'appelle le vicomte d'Elven. On observe, on s'informe, on se renseigne.
— Je sais que mademoiselle Valdieu appartient à une honnête famille de la bourgeoisie. Sa mère me Ta dit. Et cela me suffit.
Gontran avala un quatrième verre d'eau-de-vie pour se donner le temps de chercher une réponse qui ne chargeât pas sa conscience.
— Eh 1 non, cela ne suffit pas,^dit-il avec un geste d'impatience. D'abord, quand on veut se'renseigner sérieusement, ce n'est pas à la mère qu'on s'adresse. Et puis il y a cent choses à considérer dans un mariage... les antécédeïits, l'entours^e, les habitudes... sans parler de la fortune.
^ Madame Valdîeu ne m'a pas caohé que la sienne était médiocre et j'en suis charmé, car moimême je ne suis pas riche et je ne veux pas qu'on m'accuse de me marier par spéculation. Si mademoiselle Thérèse devait avoir une grosse dot, je nae retirerais quoi qu'il pût m'en coûter.
Quant aux autres informations, je m puis les demander qu'à vous qui connaissez depuis Iwgtemps madame Valdieu.
Le commandant rougit en se trouvant tout ^ coup pris dans le filet qu'il avait tendu. .
— Oui, répondit-il avec un geste d'impatience, mais je ne connais pas du tout sa fille. Je l'ai vue Jiier pour la première fois...
— Depuis son enfance, ajouta M. d'Elven, qui se souvenait des termes dont la mère s'était servie, lorsqu'elle avait présenté le commandant à Thérèse,
Gontran se tint & quatre pour ne pas répondre ; il y a huit jours, j'ignorais qu'elle existât.
— Mais enfin, reprit André, vous pouvez me dire ce que vous savez et ce que vous pensez de madame Yaldieu.
— Jeanne est une femme charmante, vous avez pu vous en apercevoir. Elle n'a ni l'âge ni les défauts des belles-mères. Elle adore sa fille, elle a fait de grands sacrifices pour elle et elle en fera encore. Je crois même qu'elle irait jusqu'à ne pas vivre avec elle, si son gendre l'exigeait. Voil^ tout ce que j'ai à vous dire. Mais je vous le répète : ne vous engagez pas à la légère.
André tressaillit et regarda Gontran afin d'essayer de lire sur son visage le fond de sa pensée. Il se demandait quels sous-entendus cachait cet avis si nettement formulé.
— Pardon, commandant, dit-il d'une voix émue. J'ose vous rappeler que vous teniez hier un autre langage. Vous m'avez invité à revenir chez madame Valdieu. Vous m'avez même proposé de m'y accom- , pagner. Demain, en déjeunant, disiez-vous, nous causerons de notre prochaine visite.
— Je Tie vous conseille pas de cesser de la voir . Elle vous a autorisé à continuer et je serai charmé de vous rencontrer là, comme partout ailleurs. Mais vous n'avez plus besoin de moi, puisque la présentation est faite.
— Pardonnez-moi encore si j'insiste. Je ne me permettrai pas de vous demander pourquoi vous craignez que je m'engage trop vite. Mais moi, je ne veux rien vous cacher. Engagé ! je le suis depuis hier.
— Vous êtes engagé! s'écria le commandant, qu'entendez-vous par ces paroles, mon cher André ?
— J'entends, répondit le vicomte d'Elven, que, hier, pendant que vous causiez avec madame Valdieu à l'autre bout du salon, j'ai dit à mademoiselle Thérèse que je l'aimais.
— Aïe! je m'en doutais. Et naturellement, elle vous a répondu...
— Qu'elle m'aimait depuis le jour où j'ai eu le bonheur de la délivrer d'un homme qui l'insultait.
— Ces petites filles sont toutes les mêmes. Au premier incident romanesque, leur tête s*exalte et les voilà parties.
— Alors, continua gravement André, je lui ai demandé si elle consentirait à m'épouser, et comme elle m'a répondu qu'elle n'aurait jamais d'autre mari que moi, je lui ai juré qu'elle serait ma femme, et je tiendrai mon serment.
— Peste ! mon cher, vous avez mis le temps à profit. Tout cela en chantant des airs de biniou qu'elle accompagnait sur le piano. Au troisième, vous étiez liés pour la vie !
— Oui, pour la vie, répondit le vicomte sans sourciller.
— Sans savoir si vous vous accorderez en ménage aussi bien qu'en musique, sans consulter la mère et sans vous préoccuper des convenances sociales I
— Nous nous aimons, c'est, assez.
— Vous croyez?... C'est prodigieux. Que Thérèse me répondît de la sorte, je n'en serais pas surpris. Elle a dix-neuf ans et, par conséquent, pas un grain de raison dans la cervelle ; mais vous, mon cher André, vous qui êtes un homme fait et qui savez ce que valent les amourettes.
— Je sais qu'on n'aime qu'une fois.
— Vous n'avez donc jamais eu de maîtresse ?
— Non, jamais. Et je n'en aurai pas d'autre que ma femme.
Le commandant se mit à regarder son jeune ami à peu près comme il aurait regardé un naturel des
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îles Sandwich ou un oiseau d'une espèce inconnue. Il était positivement ébahi.
— Ah çà I s'écria-t-il, de quel bois ètes-vous donc faits, dans le Morbihan ? Mais, mon pauvre André, c'est monstrueux, ce que vous dites là, et je ne vous conseille pas de le redire à d'autres. Vous vous feriez le plus grand tort.
— Peu m'importe l'opinion des gens qui ne sont pas mes amis.
— Bon I mais ne vous avisez pas de faire cet aveu à Thérèse. Elle se moquerait devons... et sa mère soupçonnerait que votre sagesse est due à un cas pathologique. Du reste, moralement parlant, vous êtes malade, mon cher, très malade même, car vous n'êtes pas en état de juger sainement de la valeur de vos propres sentiments. Les points de comparaison vous manquent. G'estpour cette même raison que les honnêtes flUès se trompent si ' souvent dans leurs choix.
Et si j'étais votre père, au lieu d'être simplement votre ami, je vous enverrais à l'école. Je vous dirais : Mon garçon, compience par courir un peu avant de t'asseoir pour le restant [de tes jours. Quand tu auras été l'amant de cinq ou six femmes du vrai noLonde ou du demi-monde, peu importe... elles se ressemblent toutes par un certain point... quand elles t'auront suffisamment berné ou lâché, alors, mais seulement alors, tu auras peut-être acquis assez d'expérience pour ne pas te jeter tête baissée dans un guêpier, c'est-à-dire pour ne pas faire un sot mariage que tu regretterais amèrement plus tardi
— Est-co une allusion au projet que je viens de yous confier ? demanda froidement M. d'Elven.
— Oui et non. Je ne prétends pas qu,e Thérèse est indigne de vous... bien loin de là.., mais j'affirme que si vous Tépousiez, sans plus ample îiifor^ naé, vous commettriez une grosse sottise dont vous pourriez vous repentir un jour.
— Je vous suis très obligé de vos bons avis, commandât, mais je vous prie de vouloir bien préciser. Dois-je croire que vous savez sur mademoi-selle Yaldieu ou sur sa mère des choses que vous ne jugez pas à propos de m'apprendre?
— Mon cher, vous êtes terrible avec votre insistance. Vous devriez comprendre qu'il est des cas où un galant homme ne saurait être trop réservé. Que diable vjoulez-vous que je vous dise de plus I Je ne suis pas négociateur en mariages et je n'ai pas non plus pour mission d'empêcher les mariages d'aboutir. Je ne veux de responsabilités d'aucune sorte.
— Permettez-moi de vous faire observer que je pourrais tirer de votre refus de répondre des conclusions blessantes pour madame Yaldieu. Je pourrais croire que vous vous taisez de peur de mal parler d'elle.
Gontran fronça le sourcil. Il commençait à perdre patience. Mais il se contint par amitié pour Jeanne et par compassion pour cet amoureux naïf.
— Mon cher, dit-il, votre logique est beaucoup trop rigoureuse. Et afin de vous le prouver, je vais vous donner un conseil. La première fois que voug
retournerez à la villa du boulevard d'Italie, répétez à la mère de Thérèse la conversation que je viens d'avoir avec vous. Répétez-la-lui mot pour mot, autant que possible, et demandez-lui ce qu'elle en pense. Ne lui cachez pas que mes discours ambigus vous inquiètent. Allez même jusqu'à la prier de vous les expliquer.
— Et quand j'aurai fait cela ?. . . •
— Eh bien I vous saurez à quoi vous en tenir, car il faudra bien qu'elle vous réponde, et d'après ce qu'elle vous dira, vous vous formerez une opinion. De cette façon, je n'aurai rien à me reprocher, quoi qu'il arrive. Donc, pour le moment, restons-en là, et croyez, mon cher André, que je suis et que je serai toujours votre ami sincère et dévoué. Mais parlons d'autre chose.
Vous ne devineriez jamais à quoi j'ai passé la nuit.
— J'avoue qu'en effet je ne m'en doute pas.
— Je le crois, car j'ai pris des divertissements qui ne sont point à votre usage. Je ne suis pas vertueux, moi. D'abord, j'ai joué... et j'ai perdu une somme assez ronde. Ensuite, j'ai soupe avec des drôlesses. Ah ! si vous vous étiez trouvé là, vous en auriez entendu de belles et vous en auriez appris très long sur les mœurs d'un monde que vous ne connaissez pas.
— Je ne tiens pas à le connaître.
— Vous avez tort. C'est un complément d'éducation qui vous manque. Et puis il y avait là deux compagnons aimables : Robert Desternay, un
sportsman accompli, qui vous aurait parlé chevaux, et je sais que vous les- aimez... plus, le baron de Randal, un riche créole de Maurice, que vous rencontrerez un de ces jours à la villa.
— Un ami de madame Valdieu ? demanda André d'Elven déjà inquiet.
— Non, mais je compte le lui présenter. J*ai un motif pour ramener chez elle... un motif que je puis bien vous confier. Jeanne vous a-t-elle dit que l'homme a reparu ?
— Quel homme ?
— Celui qui attaquait sa fille au Jardin des Plantes, lorsque vous êtes arrivé si à propos.
— - Quoi I ce misérable a osé. . .
— Il est venu plusieurs fois la nuit rôder autour de la villa. Je Ty ai même surpris, hier soir, au moment où j'en sortais.
— Alors, vous l'avez arrêté ?
— Non, j'ai préféré le suivre.
— Vous, commandant, vous qui ne craignez rien au monde, vous avez craint de mettre la main sur ce drôle I
— Mon cher, vous êtes prompt dans vos jugements, répliqua Gontran piqué au vif, et vous venez de prononcer un mot malsonnant.
-— Le mot qui m'a échappé ne rendait pas ma pensée.
— Sachez, mon jeune ami, que la prudence n'est pas de la peur. Si j'avais empoigné cet homme, comme sans doute vous n'auriez pas manqué de le faire, j'aurais commis une lourde faute.
— Daignerez-vous m'apprendre en quoi ?
— Comment I Vous ne comprenez pas que sî je l'avais arrêté, il m'aurait fallu le cojiduire au poste et que, là, j'aurais été oJ)ligé, en racontant l'affaire, de parler de Thérèse et de sa ijaère.
— Eh bien ? puisqu'il s'agissait d'une tentative de vol...
— Pas du tout. C'est à leurs personnes que ce coqijiiji ei^ voulait.
— Il vous l'a avoué ?
— Non , mais j'en suis sûr et ma cerjLitude se fojidç sur des faits dont je ne me charge pas de vous instruire. Adressez-vous à Jçajinç, si vous tenez à les connaître. Yous verrez ce qu'allç vous jrépondra. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'elle a nn ennemi; que cet ennemi se cacjie, et qu'en m' attachant à l'agent qu'il emploie, j'espérais arriver jusqu'à lui. Je n'y aï pas réussi, cette nuit, mais je ne me décourage pas, et par suite d'une circonstance qu'il est inutile de préciser, il se trouve que M. de Randal peut m' aider puissamment daus mes recherches. Ne vous étonnez donc pas si je le mets eu j-elations avec la mère de Thérèse.
— Dois-je croire qujç vous méjugez incapable de défendre mademoiselle Valdieu? demanda André très ému.
— Je vous crois très brave et très amoureux.
Seulemeut, je me défie de votre sagesse. Au surplus, c'est à Jeanne à décider s'U lui convient de yous charger de ses intérêts. Et sa décision dépendra du premier entretien que vous ^urez avec elle,
si, comme je viens de vous le conseïïler, vous profitez de cet entretien pour lui demander des explications sur tous les points qui vous semblent obscurs.
Voilà, mon cher André, tout ce que je puis vous t^
dire. J'ai été un peu vif tout àTheure . mais nous "^mA^^""^^ n'en resterons pas moiçs bons amis, Je Tespère. Et/ quant aux réticences que vous me reprochez, vous reconnaîtrez bientôt que la situation me les imposait.
— Je n'en doute pas, et cependant...
— N'ajoutez rien, je vous en prie. Vous me désobligeriez. D'ailleurs, il faut que je vous quitte. J'ai une dette de jeu à payer à l'autre bout de Paris, et si je tardais trop, je risquerais fort de ne plus trouver chez lui ûion créancier, que je tiens beaucoup à rencontrer.
— Je serais désolé de vous gêner,, commandant, et je vais prendre congé de vous. Du reste, je ne pourrais pas rester plus longtemps, car je me propose de voir madame Valdieu aujourd'hui même.
— Là-bas... au boulevard d'Italie! s'écria Gontran, un peu surpris.
Et après un instant de réflexion, il ajouta :
— Ma foi I vous avez raison. Il faut en finir le plus tôt possible. Et vous êtes certain de la rencontrer, puisqu'elle a promis à sa fille de passer toute sa journée du dimanche avec elle. Allez, mon cher André.
Mais, j'y pense. C'est précisément de ce côté que j'ai affaire, et ma voiture m'attend sur le boulevard. Voulez-vous que je vous emmène ?
Oh I ne craignez rien, ajouta Gontran, qui devinait pourquoi André hésitait. Je ne vous générai pas, car je n'ai pas le projet d'aller aujourd'hui à la villa. Ma présence y est tout à fait inutile et je serais de trop dans la conversation que >ous devez avoir avec la mère de Thérèse. Vous vous y présenterez seul. Je ne doute pas que vous y soyez bien reçu et je souhaite vivement que vous en sortiez satisfait.
— Je vous remercie, balbutia M. d'Elven, mais...
— Prenez garde, cher ami ; si vous refusez, je croirai que vous m'en voulez encore.
— Alors, j'accepte, mon cher commandant... à condition qu'en route nous ne parlerons plus de madame Valdieu.
— Parbleu ! je ne demande pas mieux que de passer à un autre exercice. J'ai bien assez moralisé comme ça. i
La note payée, Gontran sortit avec André, et du haut du perron légendaire de Tortoni, il aperçut le brave Fournès droit sur le siège de sa Victoria et prêt à marcher, comme toujours.
Gontran . était ravi de s'être tiré si adroitement d'une situation délicate, et il commençait à se croire de la force de M. de Talleyranden diplomatie. Il se félicitait surtout de n'avoir pas menti, tout en évitant de trahir le secret de Jeanne et de tromper un galant homme. Quoi qu'il arrivât maintenant, sa responsabilité se trouvait dégagée des deux côtés. Et il ne doutait pas que madame de Lorris ne lui sût gré de la laisser s'expliquer elle-même avec l'amoureux de Thérèse.
A vrai dire, il n'espérait pas que cette explication satisfît le vicomte d^Elven, car, en son âme et conscience, il jugeait que le mariage rêvé par ce Breton naïf était impossible ; mais il pensait que Thérèsç n'y perdrait rien.
M. de Randal, en sa qualité d'étranger, lui semblait être pour elle un parti plus convenable. Ce baron n'était plus jeune, mais il était fort bien de sa personne, il avait de la fortune, et sa situation dans le monde lui permettait de passer par-dessus des inconvénients qui rebutaient un gentilhomme de province.
Et, en allant du Cercle au Café de la Paix, M. de Randal avait déclaré qu'il cherchait justement une jeune fille sans famille et sans fortune pour en faire sa femme. Il lui sufflsait qu'elle fût jolie, intelligente et bien élevée.
Thérèse était tout cela et millionnaire par-dessus le marché. M. de Randal lui pardonnerait sans doute d'être riche et ne regarderait pas à sa naissance, puisqu'il affichait un mépris complet des préjugés. Il tenait à être aimé pour lui-même ; mais pourquoi Thérèse ne l'aimerait-elle pas, lorsqu'elle serait revenue de ses illusions sur M. d'Elven?
Le commandant ne croyait guère à la durée de ces feux de paille qui s'allument si vite dans le cœur des fillettes, et il croyait beaucoup aux effets du dépit amoureux.
André reculera lorsqu'il saura la vérité, se disaitil, et, après, Thérèse le détestera autant qu'elle l'adorait.
Le commandant ajoutait mentalement :
— Et s'il ne recule pas, s'il l'épouse quand même, ma foi I c'est son affaire. Je n'aurai rien à me reprocher, car je lui en ai assez dit pour lui mettre la puce à l'oreille, et il comprendra que l'amant de sa belle-mère ne pouvait pas lui en dire davantage.
André était moins content, mais il avait assez d'empire sur lui-même pour dissimuler le trouble où venaient de le jeter les confidences incomplètes et les avertissements indirects que l'ancien ami de son père ne lui avait^pas ménagés.
— Vous voyez ce garçon-là, lui dit Gontran d'Arbois en lui montrant Fournès. Vous ne vous doutez pas qu'il connaît votre pays. Oui, mon cher, il était mon ordonnance au régiment quand je tenais garnison à Pontivy. Vous avez ttû le voir chez moi.
— Oui... Je me le rappelle maintenant.
— Je reconnais très bien monsieur le vicomte, dit Fournès. ^
— J'ai cependant beaucoup changé depuis ce temps-là.
— Et moi donc ! s'écria gaiement Gontran.
Il pensait :
— Dire que si ce cher André voulait être renseigné sur madame Valdieu, il n'aurait qu'à interroger Pierre, qui ci|*ait les bottines de Jeanne, quand elle venait jadis égayer de sa présence ma chambre d'officier. Mais, non... Pierre est discret... et, d'ailleurs, je lui ferai la leçon.
C'était jour de courses à Longchamp, et le bou-
levard était encombré de breaks de louage et de tapissières à Tusage des sportsmen économes.
— Tu crois peut-être que nous allons au bois de Boulogne, dit le commandant à son cocher. Non, mon vieux. Nous réserverons ça pour le Grand- ^Prix. Tu vas nous mener là-bas... tu sais... au coin du boulevard Saint-Germain et de cette rue qui a un nom de cardinal.
Montez, André. Vous tombez bien. Mon loueur a attelé Talezan. Vous allez le voir fller.
Gontran n'avait pas trop vanté le cheval. 11 était excellent et Pierre conduisait à merveille. Un quart d'heure après, ils arrivaient sur le quai de la Tournelle, après avoir passé devant la Morgue, où on ne faisait plus queue depuis qu'Alice Avor n'y était plus.
La vue de ce triste édifice rappela tout à coup à Gontran une histoire qu'il oubliait volontiers et qui le poursuivait partout. Au souper, Martine Ferrette l'avait remise sur le tapis, et il voyait approcher le moment où il allait en parler à M. de Randal, car il se promettait de ne rien cacher à ce gentilhomme, s'il en venait à lui faire des ouvertures sérieuses.
Gontran ne savait pas trop comment Jeanne prendrait la chose, mais il se chargeait de l'apaiser, si elle se fâchait.
— Mon cher, dit-il à son compagnon de route, la personne que je vais voir demeure là-bas, au bout du quai. Je vais -donc être obligé de vous quitter. Excusez-moi si je garde la voiture. J'en aurai besoin
tout à l'heure, car ma visite ne sera pas longue-et j*ai à courir aujourd'hui aux quatre coins de Paris. La vérité était que le commandant, n'ayant pas encore pu recommander à Fournës de se taire sur madame de Lorris, ne se souciait pas de le laisser en tôte-à-tète avec le vicomte.
— Ne vous excusez pas, répondit André. Le boulevard d'Italie n'est pas loin, et d'ailleurs je suis bien aise de marcher.
— Pour avoir le temps de vous préparer à l'entrevue décisive. Je comprends ça, cher ami. Vous me la raconterez demain.
Gontran fit arrêter à l'entrée du pont Henri IV. Il jugeait inutile de montrer à cet amoureux la maison habitée par le rival qu'il se proposait de lui susciter.
M. d'Elven descendit, et après lui avoir serré la main, s'éloigna par le quai Saint-Bernard sans regarder derrière lui.
Il avait deviné que le commandant ne tenait pas à laisser voir où il allait et il lui tardait d'être seul, pour se recueillir, caries discours énigmatiques de ce libre-parleur avaient bouleversé toutes ses idée^.
Un Parisien de son âge aurait compris à demimot, mais André était précisément le contraire d'un Parisien. Élevé au fond des bois par une mère tendre et exaltée, qu'il avait perdue lorsqu'il avait à peine quinze ans, André était resté sous la direction d'un père qui ne ressemblait guère à son fils.
Le vieux vicomte d'Elven réalisait parfaitement le
type si connu du hobereau chasseur, cantonné par ]
goût, et un peu par nécessité, dans sa gentilhom- J
mière. Sa vie se passait à broussailler à travers les halliers d'ajoncs, à boire sec, à tracasser ses fermiers, à houspiller ses servantes et à fulminer contre la Révolution, qui ne lui avait pas fait grand mal. Il ne lisait rien, pas même les journaux royalistes qu'il recevait parce qu'il se croyait obligé de s'y abonner, mais qui ne lui servaient guère qu'à bourrer ses fusils de chasse, — des fusils à l'ancien système, comme ses idées.
Il aurait voulu façonner André à cette noble existence, mais il n'avait jamais pu parvenir à lui inculquer ses goûts. André ne se révoltait pas, il ne manifestait pas la moindre velléité dô s'éloigner du manoir paternel ; il chassait même, par déférence, et il faisait bon visage aux amis de son père. Seulement, il restait maître de ses pensées, qui s'envolaient bien loin du castel où s'écoulait sa vie.
Il avait en horreur les plaisirs grossiers et il rêvait d'autres amours. Il s'était forgé un idéal que sa province ne pouvait pas réaliser; les paysannes lui répugnaient parce qu'elles étaient sales, les bourgeoises de petite ville lui déplaisaient parce qu'elles étaient sottes, et les demoiselles guindées des châteaux du voisinage l'ennuyaient parce qu'elles étaient prétentieuses. Il aurait voulu rencontrer sur la lande sauvage une héroïne de roman, la défendre contre des brigands ou arrêter son cheval emporté. Mais ces aventures-là sont rares
en notre siècle prosaïque et la jeunesse d'André s'était passée à les attendre.
Restait Paris qu'il n'avait jamais vu et dont le capitaine d'Arbois lui faisait des descriptions enchanteresses. Paris c'était l'inconnu, le pays magique où tout arrive, où les femmes savent se dégager des vulgarités de la vie terre à terre, où elles cherchent l'imprévu et sentent la poésie.
Emancipé par la mort de son père, André s'était hâté d'y courir. Il y était venu, le cœur plein d'illusions qu'il n'avait pas encore perdues, quoique les déceptions ne lui eussent pas manqué. Et au lieu de prendre pied dans un monde où son nom aurait pu lui donner un accès ou bien de se lancer- dans celui dont l'argent ouvre les portes,. il avait vécu solitaire au milieu de la foule, comme il vivait dans son désert du Morbihan. Il n'avait ni maîtresse, ni camarades. Il errait par la grande ville, mélancolique et exalté, nourrissant de chimères son ima* gination surexcitée, concentré en lui-même et prêt à se donner tout entier à la première qui ferait battre son cœur.
Après de longs mois de tristesses et d'espérances, tout à coup ses rêveries avaient pris un corps. Une adorable jeune flUe lui était apparue précisément comme il le souhaitait depuis tant d'années, au moment même où elle courait un danger, juste à point pour qu'il pût la défendre.
Et ce brusque saut dans la réalité l'avait très vite mené très loin, puisqu'il en était déjà arrivé au seuil redoutable du mariage.
André d'Elven se disait tout cela en s'acheminant vers le Jardin des Plantes, où il avait rencontré Thérèse pour la première fois.
André, pour se rendre au boulevard d'Italie, avait pris le chemin des écoliers, c'est-à-dire le plus long., Il l'avait pris sans trop savoir pourquoi ; peut-être pour revoir ce Jardin des Plantes où le hasard d'une rencontre avait décidé de sa vie.
Et puis, il n'était pas pressé d'arriver. Les singuliers propos de Gontran d'Arbois occupaient son esprit. Son imagination troublée s'excitait sur des problèmes qu'il ne parvenait pas à résoudre. Et il en ariivait peu à peu à redouter l'entrevue qu'il allait chercher. Il se demandait ce que signifiaient les insinuations qu'il venait d'entendre et ce que la mère de Thérèse répondrait aux étranges discours qu'il avait promis de lui répéter.*
Et, au lieu de suivre le quai jusqu'au boulevard de l'Hôpital qui Taurait mené presque directement à la villa de madame Valdieu, il entra dans le Jardin des Plantes par la porte qui s'ouvre à l'angle de la rue Guvier.
C'était dimanche et il y avait foule. Paris était à l'hippodrome de Longchamp, mais Paris était aussi à la ménagerie, — un autre Paris, le Paris des travailleurs qui vaut bien celui des gommeux et des cocottes.
Par extraordinaire, il faisait beau et les braves gens que le labeur retient toute une semaine à l'atelier ou au bureau venaient là prendre un bain de soleil et respirer la saine odeur des feuilles nouvelles .
Les lions, les tigres et les panthères avaient leur public, le palais des singes était fort entouré ; on bourrait Téléphant de pains de seigle et on se disputait les places autour de la fosse aux ours. Les petites ouvrières allaient de préférence à la cage où voltigent les oiseaux des tropiques, et les bourgeois s'arrêtaient volontiers à contempler les ébats des canards dans la rivière artificielle.
Mais André était fort indifférent à toutes ces attractions. Son instinct d'amoureux qui se souvient de son premier jour de bonheur, l'entraînait du côté du labyrinthe et il ne fit que traverser le jardin réservé pour gagner la grande allée droite où Thérèse venait de préférence s'asseoir avec sa gouvernante.
Assurément, il n'espérait pas l'y rencontrer ce jour-là, puisque madame Valdieu consacrait son dimanche à sa fille. Mais il lui semblait doux de revoir la place où leurs yeux s'étaient dit tant de cl^oses.
Cette allée, c'est le quartier général des mères de famille. Elles sont là assises en rond, cousant ou causant pendant que les bébés se roulent dans le sable, au pied des vieux arbres. Au milieu, les cerceaux roulent et les cordes à sauter barrent le passage. Les bancs sont encombrés et la loueuse de chaises fait de grosses recettes.
André s'en allait louvoyant à travers les bandes enfantines et cherchant à reconnaître le tilleul préféré de Thérèse, lorsque, à vingt pas de la barrière par laquelle il était sorti de la ménagerie, il aperçut la gouvernante.
■Il»"
Elle était seule et elle tricotait avec tant d'ardeur qu'elle ne voyait rien de ce qui se passait autaur d'elle.
André s'arrêta net. Il ne tenait pas du tout à la rencontrer. Il se rappelait les airs rébarbatifs qu'elle avait pris le jour où il s'était permis de ramasser un peloton de laine qu'elle venait de laisser choir, et il ne se souciait pas d'affronter de -nouveau le regard menaçant de ce dragon.
Mais le dragon ne gardait rien. Thérèse était sans doute restée à la villa avec sa mère.
Madame Valdieu avait-elle parlé à Gudule des visites qu'elle avait reçues la veille, au soir, pendant que Gudule dormait? André se le demandait et souhaitait qu'il n'en fût rien, car il ne se flattait pas d'avoir conquis les sympathies de la vieille fille. Mais il se promettait de tâcher de l'amadouer et il cherchait déjà ce qu'il pourrait faire pour gagner ses bonnes grâces.
Pendant qu'il se creusait la tête pour trouver un moyen de l'apprivoiser plus tard, il vit qu'elle avait accaparé deux chaises et qu'elle résistait énergiquement aux prétentions d'une commère qui voulait lui en prendre une.
Il n'entendait pas ce qu'elle disait, mais à ses gestes, il devina que la chaise en litige était retenue. Par qui? Il lui sembla que ce devait être pour Thérèse, car ce n'était certainement pas pour madame Valdieu qui n'aurait pas laissé sa fille seule à la maison.
Il se pouvait donc que Thérèse ne fût pas loin ; mais oîb était-elle ?
Thérèse n'était ni d'âge ni d'humeur à s'amuser avec les fillettes en robe courte qui dansaient des rondes ou qui jouaient aux quatre coins dans l'allée.
Elle devait être guérie des excursions au labyrinthe où elle avait été poursuivie et attaquée par un rustre insolent. .
Restait la ménagerie qui était à deux pas^ et il y avait justement de ce côté des enclos charmants où paissent des ruminants paisibles.
André eut aussitôt l'idée d'y aller voir. L'occasion était trop belle pour qu'il la négligeât, car il ne désirait rien tant que de s'entretenir avec mademoiselle Valdieu avant d'aborder sa mère et il n'espérait pas que cette bonne chance lui échût à la villa.
Le courage lui était revenu tout à coup et il ne perdit pas un instant.
11 avait eu soin de se dissimuler derrière un groupe et la gouvernante ne l'avait point remarqué. Il fit volte-face' et il rentra dans le jardin réservé.
Il en connaissait tous les détours et il savait bien de quel côté il fallait chercher. Thérèse ne pouvait être ni devant les auvents grillés où digèrent les vautours, ni devant la maison où dorment les reptiles. Ces laides bêtes n'avaient certainement rien qui l'attirât. L'hippopotame non plus, ni les massifs bisons, ni les autruches, ni les grues. Et comme elle ne devait pas aimer la foule, elle avait dû se réfugier dans quelque allée solitaire.
BOUCHB COUSUE 299
Il y en a plusieurs dans cette partie du jardin : des allées sinueuses qui serpentent entre des pelouses protégées par de légers treillis en fil de fer. Personne n'y passe, parce qu'elles ne conduisent ni au ch&teau des girafes, ni au musée d'anatomie comparée ; personne que les rêveurs et les amoureux.
Jeanne de Lorris s'y était promenée plus d'une fois avec Gontran dans les premiers temps de leur liaison, lorsqu'ils en étaient encore à la cacher.
Il y avait dix ans de cela et, naturellement, le vicomte d'Elven ignorait ce détail, mais son instinct lui disait que, si Thérèse était venue avec sa gouvernante, c*était là qu'il la trouverait.
Et son instinct ne le trompait pas, car au détour d'un sentier, il l'aperçut émiettant des gâteaux, qu'elle distribuait à un troupeau d'axis. Elle était fort occupée à nourrir ces chevreuils exotiques, à la robe fauve, bariolée de carrés blancs, et elle ne voyait pas venir André qui s'approchait timidement.
Il la regardait, et il lui semblait qu'un nuage de tristesse assombrissait un peu le riant visage de la jeune flUe ; mais cet air lui seyait fort bien, et elle n'avait jamais été plus jolie.
Il était tout près d'elle, quand elle se retourna, au bruit de ses pas.
— Vous I s'écria-t-elle en rougissant, vous, ici I
— Je ne m'attendais pas à avoir le bonheur de vous y rencontrer, balbutia le vicomte d'Elven.
— Eh bien I moi, j'avais le pressentiment que
VOUS y viendriez. C'est même ce pressentiment qui m'a décidée à accompagner Gudule.
— Je me rendais chez vous...
— Et vous avez eu Fidée de passer par ici. Gageons que vous alliez revoir le cèdre, interrompit Thérèse en riant, le fameux cèdre que M. de Jussieu rapporta jadis du Liban dans le fond de son chapeau. Vous espériez me trouver assise sous ses rameaux à côté de ma respectable gouvernante.
A propos, vous savez qu'elle est ici ?
— Oui, mademoiselle, je l'ai vue, et j'ai pensé qu'elle n'était pas venue sans vous.
— Mais vous ne lui avez pas parlé, je suppose ?
— Je n'ai pas osé. Elle ne me connaît pas.
— Si, si I elle vous connaît maintenant. Maman lui a parlé de vous, ce matin. Maman lui a raconté que le jeune homme du Jardin des Plantes s'était montré devant notre grille, qu'elle l'avait fait entrer et que nous avions passé la soirée à chanter des airs bretons.^
Gudule est furieuse. \
— Furieuse ! et pourquoi ?
— Parce qu'elle se reproche de ne pas avoir mieux veillé sur ma personne. Ah ! vous avez bien fait de ne pas l'aborder tout à l'heure. Elle vous aurait mal reçu. Elle a fait une scène à maman. Et elle ne m'adresse plus la parole. Elle prétend que je vous ai attiré chez nous et que ma conduite est indécente.
Le fait est qu'elle n'attire personne, elle, ajouta
gaiement Thérèse, au contraire... elle met tout le monde en fuite.
— Oserais-je vous demander si madame votre mère a pris votre défense... et la mienne ?
— Ah ! je crois bien I Maman lui a dit qu'elle n'avait pas le sens commun... que vos intentions étaient excellentes et que vous étiez un galant homme... que M. d'Arbois, votre ami, répondait de vous. Rien n'y a fait. Gudule a continué à grogner. Il faut croire que le témoignage de ce monsieur lui paraît suspect. 11 est cependant charmant ce grand ofQcier. Je ne l'avais jamais vu, mais je l'aime déjà comme si je le connaissais depuis que je suis née... c'est peut-être parce que, après votre départ, il n'a dit que du bien de vous.
Cette fois, ce fut André qui rougit. Thérèse ne lui laissa pas le temps de répondre.
— Je devrais être contente et j'ai beaucoup de chagrin, reprit-elle. Je viens de pleurer. Je suis sûre que j'ai encore les yeux rouges.
— Quoi I vous avez pleuré ! puis-je savoir...
— Oh I ce n'est pas vous qui en êtes cause. Figurez-vous que maman m'avait promis de rester avec moi jusqu'à demain matin. Eh I bien, si vous étiez allé à la maison, vous n'y auriez trouvé personne. Ma mère est partie brusquement après le déjeuner... et Dieu sait maintenant quand je la re-< verrai... elle obtient si rarement la permission de quitter son magasin pendant la semaine... si je tenais son patron, je crois, en vérité, que je le battrais.
Groiriez-vous qu'il lui a écrit pour lui donner Tordre de rentrer immédiatement ! Et si vous aviez vu le commissionnaire qui a apporté ce beau message, vous penseriez, comme moi, que ce patron est un vilain monsieur.
— Qu'avait-il donc d'extraordinaire, ce messager? demanda André, assez surpris de tant de vivacité.
— Tout ce qui se passe autour de moi, depuis quelques jours, est extraordinaire, dit Thérèse en s'animant de plus en plus.
D'abord, j'ai été assaillie dans le labyrinthe par un abominable individu. Vous le savez mieux que personne, puisque vous l'avez chassé. Mais ce que vous ne savez pas, c'est que cet homme est venu rôder autour de notre maison.
— Je le sais, mademoiselle, M. d'Arbois me Ta dit ce matin. Il a même ajouté qu'il l'a surpris hier soir, à votre porte, que ce coquin lui a échappé, mais qu'il se fait fort de remettre la main sur lui.
— Tant mieux, mais en attendant, je vis entourée de mystères et de pièges. Tenez I tout à l'heure, je ne pensais plus à ces vilaines histoires, et j'étais heureuse d'avoir ma mère près de moi pour toute une journée, lorsqu'elle est descendue pour se promener dans le jardin. Moi, j'étais restée au piano et je cherchais à me rappeler nos airs bretons... cinq minutes après, maman est remontée, toute pâle et toute tremblante... elle m'a dit qu'on venait de lui remettre une lettre, et qu'elle était obligée de partir.
BOUCHB COUSUE 303
— C'est singulier.
— Ce qui l'est bien davantage, c'est que ma mère n'a pris que le temps de mettre son chapeau et de m'embrasser. Je lui ai demandé pourquoi elle était si pressée. Elle m'a répondu qu'on la priait de passer immédiatement au magasin, où elle est employée, et que, sans doute, on l'y retiendrait... qu'elle ne pourrait pas revenir aujourd'hui. Alors, je me suis jetée à son cou... je l'ai suppliée de rester... ou au moins de m'emmener... elle m'a répondu que c'était impossible et elle est partie...
— Sans vous apprendre de quoi il s'agissait?
— Elle a parlé d'un compte que son patron voulait vérifier sur-le-champ, mais... c'est très mal ce que je vais vous dire... mais j'ai très bien vu qu'elle ne me disait pas la vérité... c'était un prétexte pour me quitter... elle me cache quelque chose... un malheur peut-être. Elle m'a promis de m'écrire, ce soir, mais je ne serai rassurée que quand j'aurai reçu de ses nouvelles... et encore I
Comprenez- vous maintenant pourquoi j'ai tant pleuré ?
— Que ne puis-je vous tirer d'inquiétude I Si j'osais me présenter...
— Au magasin? J'y serais allée moi-môme, si ma mère ne me l'avait pas défendu expressément. Et ce n'est pas tout. Avant de me quitter, elle a pris . Gudule à part. Que lui a-t-elle dit? Je l'ignore, car je n'ai rien pu tirer de ma douce gouvernante ; mais, depuis son colloque avec maman, elle est d'une humeur de dogue. C'est même pour cette
raison que je Tai plantée là, dès qu'elle a été assise dans la grande allée. Elle est tellement occupée à broyer du noir qu'elle n'a pas songé à courir après moi. Mais, si elle savait que vous. êtes là, nous la verrions paraître...
— Si elle vient, je lui expliquerai...
— Rien du tout, je vous prie. J'ai bien le droit de parler avec vous puisque ma mère me l'a permis.
Mais laissez-moi achever de vous raconter les étranges incidents qui me préoccupent. Vous me demandiez tout à l'heure ce que le messager du patron de maman avait d'extraordinaire. Je ne l'ai pas vu, mais François, notre jardinier, était là quand il a remis la lettre à maman... à travers la grille... et François m'a dit qu'il avait la mine d'un bandit, quoiqu'il fût bien habillé.
— Et il venait de la part du chef d'une maison de commerce I C'est incompréhensible.
— Je ne cherche pas à comprendre, et je me console en pensant que ma mère va bientôt quitter cfe vilain état qui lui prend tout son temps. Elle me l'a dit hier. Je crois même qu'elle l'a dit devant vous. Elle a tant travaillé qu'elle a économisé assez d'argent pour vivre sans rien faire, et elle demeurera avec nous.
Vous me l'avez promis, ajouta Thérèse en regardant fixement son amoureux.
— Je vous remercie de vous souvenir que nous sommes fiancés, dit André avec émotion, et je vous jure que je serai très heureux si madame Valdieu
veut bien s'accommoder de Texistence qu'on mène dans le pays où je suis né.
— Comment ! si elle s'en accommodera I Ah ! je crois bien ! Pour elle, ce sera le paradis ! Songez donc que depuis des années elle est enfermée dans un bureau, occupée du matin au soir à additionner des chiffres. Sa seule distraction, c'est de venir passer quelques heures avec moi, trois ou quatre fois par semaine. Que regretterait-elle de Paris, elle qui ne va nulle part et qui ne connaît que son magasin ? Jamais elle ne se promène, jamais elle ne va au spectacle. Elle est esclave maintenant, et quand elle habitera avec nous, elle sera libre, elle pourra aller et venir à sa fantaisie, au lieu de pâlir sur des registres du matin au soir. Elle respirera l'air de la mer au lieu de l'odeur des paperasses. Elle ne salira plus ses jolis doigts en écrivant des factures.
Si Robert Desternay eût été là, il se serait fort amusé d'entendre parler ainsi de Jeanne deLorris, la brillante demi-mondaine qui avait fait fortune à tout autre chose qu'à tenir des livres en partie double chez un commerçant.
Mais Gontraji d'Arbois n'aurait pas ri, car jamais il n'aurait mieux compris ce qu'il y avait d'atroce dans la situation de cette pauvre enfant, qui devait fatalement apprendre tôt ou tard que le métier exercé par sa mère n'était pas de ceux dont une honnête femme se vante.
Pour ceux qui savaient la vérité sur madame de Lorrîs , chaque mot de la naïve apologie que Thé-
rèse venait d'entamer ressemblait à une raillerie amère. Dire que cette irrégulière était arrivée à Taisance par le travail, c'était rappeler, par un mot à double sens, son passé de fille entretenue.
Heureusement, M. d'Elven n'y entendait pas malice. Il entrait de très bonne fois dans les idées de mademoiselle Yaldieu, et madame Yaldieu avait gagné, la veille, toutes ses sympathies.
— Et moi donc I reprit la jeune fille. Quelle joie j'aurai à prendre mon vol loin, bien loin de ce Paris où je m'ennuie à périr I On prétend que c'est la ville des plaisirs... j'ai lu ça dans des livres... Je ne dis pas le contraire, seulement ces plaisirs-là sont pour moi comme s'ils n'existaient pas. Je vis entre mes fleurs, mon piano, mes oiseaux et Gudule. C'est charmant, mais on s'en lasse à la longue.
On m'a appris le dessin, la musique... tous les arts d'agrément... qui ne m' en donnent guère d'agrément, car je ne puis montrer mes talents à personne. Groiriez-vous que vous êtes le premier homme à qui j'ai parlé ? M. d'Arbois est le second. Si vous saviez quelle fête ça été que la soirée d'hier. Je n'ai pas dormi de la nuit, tant j'étais heureuse. Et dire que maintenant ce sera tous les jours ainsi, puisque nous ne nous quitterons plus jamais.
— Non, jamais, murmura André, ému jusqu'aux larmes. Je crains seulement que la vie en Bretagne ne vous plaise pas.
J'habite un château assez délabré, au milieu des landes.
— Je m'y plairai beaucoup mieux qu'ici. Votre
pays n'est pas plus triste que le quartier des Gobelins. Et du moins j'aurai de Tespace. Je pourrai courir tout à mon aise, moi qui adore le mouvement. Les landes, mais c'est charmant ! Il y a des bruyères roses et des ajoncs aux fleurs couleur d'or. Vous me montrerez h monter à cheval... je suis sûre que je saurai très vite... d'abord, je n'ai pas peur... et nous galoperons des journées entières. Et puis, la mer n'est pas loin, n'est-ce pas?
— A quelques lieues seulement.
— La mer que je n'ai jamais vue. Je n'ai rien vu. Tenez, maman demeure au magasin, rue de la Paix. On dit que c'est une des plus belles de Paris. Eh bien I je ne sais pas où elle est.
— Quoi I vous n'êtes jamais allée chez madame votre mère ?
— Non, elle me l'a défendu. Il paraît que son patron est très sévère. Il ne permet pas que les employées reçoivent des visites... même celles de leurs filles.
— C'est incroyable.
— Et absurde. Aussi, je le déteste. Et je voudrais voir la figure qu'il fera quand maman lui annoncera qu'elle s'en va de chez lui. Ce sera bientôt, j'espère. Elle me l'a promis, et ce qui s'est passé aujourd'hui va la décider à rompre sa chaîne le plus tôt possible. Gomme elle sera contente de ne plus dépendre de personne I Ah I je voudrais déjà y être, dans ce château que vous calomniez. Gomment ne m'y plairais-je pas, puisque vous y êtqs né 1 Et vous verrez que vos Bretons m'aimeront. Je soignerai
les malades, j'apprendrai à lire aux enfants et je veux qu'il n'y ait plus un seul pauvre sur vos terres. Tenez ! je le vois d'ici, votre château. Il y a une vieille tour...
— li y en a deux, dit André en souriant.
— Bon ! Couvertes de lîerre. S'il n'y a pas de lierre, j'en planterai. On arrive au château par une longue avenue...
— De chênes, oui, mademoiselle.
— Quel bonheur ! nous n'avons ici que des acacias et des marronniers. Le chêne, c'est l'arbre que je préfère... parce que c'est l'arbre de votre pays. Mais nous aurons aussi un cèdre... en souvenir de notre première rencontre... Ça vexera Gudule, mais ça m'est égal... car j'ai oublié de vous dire que nous l'emmènerons. Elle n'est pas toujours de bonne humeur, la chère fille, mais au fond, elle est excellente. Elle se jetterait au feu pour ma mère et pour moi... et elle s'y jetterait aussi pour vous... quand elle vous connaîtra mieux.
Si nous allions la trouver pour commencer ?
— Je ferai ce que vous voudrez, mademoiselle, mais ne craignez-vous pas qu'elle ne me reproche de m'être permis de vous aborder ici ?
— Bah ! je prendrai tout sur moi. Dureçte, nous avons le /temps. Mais... voyez-vous cet enfant qui nous regarde ?... On dirait qu'il a envie de nous parler.
Thérèse et André causaient ainsi dans l'allée déserte où ils s'étaient rencontrés et personne n'était encore venu les déranger. Mais depuis un instant
un affreux gamin s'était approché d'eux, en feignant d'examiner les axis que la jeune fille avait fort oubliés ; un type de gavroche à mine impudente et jaune comme un vieux sou.
— G'est-il vous qu'êtes mam'zelle Valdieu ? demanda-t-il d'une voix faubourienne, en traînant ses mots.
— Oui, c'est moi, répondit Thérèse, stupéfaite.
— Eh bien I alors, v'ià ce qu'on m'a dit de vous remettre, reprit le voyou, en lui fourrant un papier dans la main.
— Qui vous a remis ce billet ? demanda Thérèse de plus eô plus ébahie.
— Une dame, répondit le gamin d'un ton insolent. Ancjré s'avança pour le saisir par le collet de sa
blouse, mais le drôle se baissa, lui échappa et fila comme un lièvre.
Quand il eut dix pas d'avance, il se retourna, fit un pied de nez au vicomte d'Elven, et repartit à fond de train.
Il disparut bientôt au tournant d'une allée, et André n'essaya pas de le rattraper. Il n'y aurait pas réussi, et d'ailleurs il était beaucoup plus préoccupé de l'émotion qu'il lisait sur la figure de Thérèse que de la fuite de ce polisson.
— La lettre est bien pour moi, murmura-t-elle après avoir regardé l'adresse. Voyez, il y a : Mademoiselle Thérèse Valdieu... et, au-dessous : très pressée.
— Sans aucune indication... c'est singulier... Mais vous connaissez sans doute l'écriture.
-^ Non... du moins, je ne crois pas.
— Cependant, la personne qui vous a écrit devait savoir qu'on vous trouverait au Jardin des Plantes puisqu'elle y a envoyé un commissionnaire...
— Oui, mais comment ce commissionnaire a-t-il pu deviner que j'étais mademoiselle Valdieu? Je ne Tai jamais vu I... c'est à n'y rien comprendre.
— Et pourquoi s'est-il sauvé pendant que vous l'interrogiez? On a choisi là un étrange messager.
— Pas plus étrange que celui qu'on a envoyé à ma mère. N'avais-je pas raison dédire que je vis entourée de mystères inexplicables.
— Pour éclaircir celui-ci, il vous suffira de lire ce biUet.
— J'en doute... et, vous l'avouerais-je, j'ai peur de l'ouvrir. J'ai le pressentiment qu'on m'annonce un malheur... pourvu que ce malheur ne soit pas tombé sur ma mère ! . . .
— Ce n'est pas possible... madame Valdieu vient de vous quitter.
— Il y a deux heures qu'elle est partie... c'est plus de temps qu'il n'en faut, pour qu'il lui soit arrivé un accident.
— li^ez, mademoiselle. Rien n'est pire que l'incertitude.
Thérèse décacheta la lettre en tremblant, et à peine y eut-elle jeté les yeux qu'elle pâlit.
— Qu'y a-t-il donc? demanda vivement M. d'Elven.
— Ma mère s'est blessée, répondit la jeune fille, après avoir lu .
-^ Blessée I Comment ?
— Elle est peut-être en danger de mort. Voyez I... André, très ému, prit le billet qu'elle lui tendait et lut ceci :
« Mademoiselle, mon patron me charge de vous apprendre que votre mère, en portant une facture à une cliente de la maison, a fait une chute dans Tescalier de cette dame. Elle s'est cassé le bras et son état est assez grave pour que le médecin ait défendu de la transporter chez elle.
» Madame Valdieu est très bien soignée chez la personne qui a été la cause involontaire de l'accident, mais elle désire vous voir immédiatement. Ne pouvant écrire elle-même, parce qu'elle est hors d'état de se servir de sa main droite, elle a fait prévenir notre patron en le priant de vous envoyer chercher, sans perdre un^ minute. Je serais venue moi-même, si je n'étais retenue ici par un travail pressé et je remets cette, lettre à un garçon de magasin qui va vous la porter.
» Veuillez donc, au reçu de la présente, vous rendre à l'adresse ci-dessous. Vous demanderez la dame dont je vous indique le nom. Elle vous conduira près de votre mère, qui désire que vous veniez sans votre gouvernante. Elle craint de l'effrayer, et elle tient à vous voir seule. Elle pense donc qu'il est inutile de montrer à mademoiselle Brabant cet avis d^ votre servante dévouée,
» Joséphine Galmier, première demoiselle chez M. Trier, rue de la Paix, 26. »
312 BOUCHE COUSUR
— Vous voyez que mes pressentiments ne me trompaient pas, s'écria Thérèse. Je n'ai pas une minute à perdre... Conduisez-moi jusqu'à une voiture.
— Quoi I vous voulez partir sans prévenir votre gouvernante 1
— C'est ma mère qui lèvent. Venez I
— Mais, mademoiselle, rien ne prouve que cette singulière invitation ne cache pas un piège qu'on vous tend. Connaissez-vous l'écriture de la personne qui a signé ?
— Non... pas plus que je ne connais celtte personne, mais je sais que le patron de maman s'appelle bien M. Trier et qu'il demeure bien 26, rue de la Paix... venez, vous dis-je... si vous ne venez pas, je saurai trouver un fiacre sur le quai...
— A Dieu ne plaise que je vous abandonne...
mais je vous jure, mademoiselle, que cette lettre m'est suspecte.
— Raison de plus pour m'accompagner. Si je courais un danger, vous seriez là pour me défendre.
— Alors, vous me permettrez de ne pas vous quitter avant que vous ayez revu madame votre mère.
— Non seulement je vous le permets, monsieur, mais je vous le demande. Ma mère ne trouvera pas mauvais que je vous amène, puisque nous sommes fiancés.
André ne fit plus d'objections. Il se défiait beaucoup de ce message, mais il se disait que mieux valait en effet qu'il suivît la jeune fille, afin de la
protéger, si on en voulait à sa personne, comme il y avait tout lieu de le craindre.
Du reste, il n'était plus temps de la retenir, car elle marchait déjà vers la porte du jardin, celle qui fait face au pont d'Austerlitz.
André ne pouvait pas songer à s'en aller prévenir Gudule qui tricotait tranquillement sous un arbre de la grande allée. La rébarbative gouvernante Taurait sans doute très mal reçu, et mademoiselle Valdieu lui aurait su très mauvais gré de cette démarche inutile.
Il se décida donc à l'escorter jusqu'au bout, et, pour commencer, il courut à une voiture.
Il y en avait là une longue file et il eut tout d'abord à trancher une difficulté qui se présenta naturellement à son esprit. Devait-il prendre une voiture découverte ou une voiture fermée ? La voiture découverte lui sembla plus convenable pour ce voyage en tète-à-tète avec une jeune fille. Elle avait cet inconvénient que tous les passants pourraient les voir ensemble, et les prendre pour amant et maîtresse, mais peu importait puisque personne à Paris ne les connaissait, excepté Gontran d'Arbois qui, il est vrai, ne devait pas être bien loin, puisqu'il avait déposé le vicomte au bout du pont Henri IV, en annonçant l'intention d'aller faire une visite dans le quartier.
André choisit une Victoria dont le cheval lui parut capable d'aller bon train, donna au cocher l'adresse inscrite au bas de la lettre, et monta à côté de Thérèse qui ne s'était pas calmée. Ses yeux
brillaient d'inquiétude et ses lèvres murmuraient des mots sans suite, parmi lesquels revenait souvent le nom de sa mère.
André se taisait. Que lui aurait-il dit? Il ne comprenait rien à cette aventure et il lui tardait d'en voir la fin. Il se rappelait les discours énigmatiques du commandant et il les rapprochait de l'incident bizarre qui venait d'interrompre un doux entretien. Plus il y réfléchissait, et moins il croyait à l'événement annoncé par ce billet confié à un affreux petit drôle qui n'avait pas du tout l'air d'un garçon de magasin.
Si madame Valdieu, gravement blessée, eût appelé sa fille auprès d'elle, madame Valdieu aurait envoyé directement à la villa du boulevard d'Italie, au lieu de recourir à l'intermédiaire de son patron. Et, en admettant qu'elle se fût d'abord adressée à lui, la première demoiselle de ce grand couturier ne pouvait pas deviner que mademoiselle Valdieu était allée se promener au Jardin des Plantes. Il fallait donc supposer que son messager avait appris à la villa qu'il rencontrerait la jeune fille à la Ménagerie, entre le château des éléphants et le palais des singes, ce qui était absolument invraisemblable. Mais comment cet ambassadeur en blouse avait-il fait pour aller tout droit à Thérèse qu'il ne connaissait pas ?
La lettre parlait de la gouvernante et c'était bien la preuve qu'elle avait été écrite par quelqu'un qui était au courant du personnel et des habitudes de la maison, mais la recommandation de ne pas ame-
ner Gudule indiquait assez qu'on tenait à isoler la pauvre enfant qu'on voulait peut-être attirer quelque part pour la mettre à la merci d'un misérable.
Sa mère avait un ennemi ; le commandant l'affirmait. Cette histoire d'accident était-elle une invention de l'homme qui payait des coquins pour insulter mademoiselle Valdieu et pour préparer un enlèvement ou un meurtre en examinant la nuit les clôtures du pavillon qu'elle habitait ?
— Non, se disait André, si Fauteur de la lettre avait de mauvais desseins, ce gavroche ne l'aurait pas remise devant moi... à moins cependant que celui qui l'envoie ne lui ait donné que des instructions incomplètes... et, au fait, il ne pouvait pas prévoir que je me trouverais justement au Jardin des Plantes...
Faut-il donc croire que l'appel vient réellement de madame Valdieu... que ce n'est pas une ruse imaginée par ce personnage sur lequel M. d'Arbois m'a si peu renseigné?
Quoi qu'il en soit, je le saurai bientôt, puisque Thérèse m'a demandé de l'accompagner. Et je suis sûr qu'il ne lui arrivera pas malheur, car je serai là pour l'empêcher de tomber dans un guet-apens.
Cette certitude ne suffisait pas à dissiper les soucis qui troublaient l'amoureux vicomte depuis qu'il avait déjeuné avec le commandant.
Il se reprochait de ne pas l'avoir mis en demeure de s'expliquer catégoriquement sur madame Valdieu et de s'être contenté de réponses obscures qui laissaient place à toutes sortes de suppositions. Et
il se félicitait presque de trouver roçcasion de s'expliquer avec la mère de Thérèse.
Il allait la voir, car si la lettre n'était qu'un mensonge, il était fermement résolu à se présenter le jour même chez M. Trier, son patron, k seule fin d'avoir avec elle une conférence sérieuse, comme Gontran le lui avait conseillé . ,
Pendant qu'il réfléchissait ainsi, le fiacre filait le long du quai, et il allait dépasser l'entrée du boulevard Saint-Germain, lorsque M. d'Elven crut reconnaître, arrêtée à la porte d'une maison de bonne apparence, la Victoria du commandant et son fidèle cocher.
Gela n'avait rien d'étonnant, mais il fut plus surpris et surtout beaucoup plus contrarié d'apercevoir à une fenêtre du premier étage le commandant lui-même.
C'est alors qu'André d'Elven regretta vivement d'avoir choisi une voiture découverte.
Dans un fiacre fermé, il aurait passé inaperçu devant cette malencontreuse maison où Gontran d'Arbois fumait un cigare à la fenêtre.
Qu'allait penser le commandant de ce voyage en tête-à-tête avec mademoiselle Valdieu? Il ne pouvait pas, il est vrai, soupçonner André d'avoir de coupables intentions, puisqu'André ne se cachait pas. Mais il pouvait trouver mauvais qu'André affichât ainsi une jeune fille honnête.
Il n'est pas d'usage que les demoiselles bien élevées circulent dans Paris, seules, avec un beau jeune homme. Ces choses-là ne se font qu'en Amé-
rique et en Angleterre. Chez nous, les mères sont plus prudentes et elles n'ont pas tort.
La question était de savoir si M. d'Arbois les avait vus. Il regardait du côté du quai, mais le vicomte s'était h&té de baisser la tète, et comme la Victoria allait vite, le passage dangereux avait été franchi promptement.
Thérèse n'avait pas levé les yeux, absorbée qu'elle était dans ses réflexions. André jugea avec raison qu'il convenait de lui signaler la présence d'un ami de sa mère et même de lui demander si elle ne comptait pas informer madame Yaldieu de cet incident.
— Je viens d'apercevoir le commandant d'Arbois, dit-il doucement.
— Où donc? demanda Thérèse, sans trop s'étonner.
— Au premier étage d'un petit hôtel... à l'entrée du boulevard Saint-Germain. J'aurais dû prévoir que nous nous exposions à le rencontrer, car je l'avais quitté tout près d'ici.
Thérèse eut un geste d'indifférence.
— Ne pensez-vous pas, reprit le vicomte, qu'il a dû être bien surpris de nous voir ensemble?
— Pourquoi? demanda la jeune flUe. Vous ne lui ave^ donc pas dit que notre mariage est décidé ?
— Je lui ai dit ce matin que j'étais engagé avec vous. Je ne pouvais pas lui en dire davantage avant d'avoir demandé votre main à madame .votre mère.
— Eh bien! Il vous a répondu, je suppose, que ma mère vous l'accorderait. Elle a dû lui dire ce
qu'elle pensait de vous, car ils ont longuement causé après votre départ.
— Hélas I mademoiselle, ce n'est pas cela que le commandant m'a répondu. Il m'a tenu un tout autre langage.
— - Vous aurait-il conseillé de ne pas m'épouser? s'écria Thérèse.
— Non, certes. Il a fait votre éloge, mais il a mis une singulière insistance à me rappeler que vous me connaissiez à peine et qu'à votre âge une femme n'est jamais sûre que ses sentiments ne changeront pas. Il doute même des miens.
— ; Que nous importe ? Nous ne dépendons pas de lui.
— Non, sans doute, mais il est lié depuis longtemps avec madame Valdieu. Il a probablement quelque influence sur elle. Ne craignez-vous pas qu'il cherche à la dissuader d'un projet qui paraît lui convenir, puisqu'elle m'a autorisé à revenir à la villa?
— Non, je ne crois pas cela. Je l'estime trop pour supposer qu'il veut nous empêcher d'être heureux, mais s'il s'en avisait, il y perdrait ses peines* J'ai déclaré à ma mère que si je ne vous épousais pas, je n'épouserais personne Et ma mère sait que j'en mourrais de chagrin. Elle n'écouterait pas les mauvais conseils que pourrait lui donner M. d'Arbois.
Cette confiance naïve était si flatteuse pour André qu'il n'osa pas pousser plus loin l'interrogatoire. Il avait toujours présentes à l'esprit les insinuations du commandant; comment les répétera une pauvre enfant qui n'en eût pas compris la
portée I II y renonça, mais les éclaircissements lui tenaient au cœur, et pour en obtenir quelques-uns, il eut recours à un moyen détourné.
— M. d'Arbois s'abstiendra peut-être d'intervenir eii ma faveur, mais il sait que je vous- aime, et il ne se mettra point contre moi, dit-il vivement... Il ne peut pas vouloir le malheur de la fille de son ami... car il a été l'ami de votre père, n'est-il pas vrai?
— Je n'en sais rien, murmura Thérèse.
— S'il n'avait pas été l'ami de votre père, comment connaîtrait-il intimement madame Valdieu ?
— Je n'ai pas songé à m'informerde cela. Quand il s'est présenté chez nous, hier soir, je l'ai vu pour la première fois et je n'avais jamais entendu parler de lui.
— Que vous ne l'ayez pas vu, c'est assez naturel, ^ puisqu'il était en province ou en Algérie... mais il est impossible que madame Valdieu n'ait jamais prononcé son nom devant vous.
— Je ne m'en souviens pas.
— Vous vous souvenez du moins de votre père ?- . .
— Non. J'avais quatre ans, lorsqu'il est mort. Je me rappelle vaguement un monsieur qui demeurait avec nous, je crois, et qui m'embrassait souvent... un monsieur très grand, qui avait de longues moustaches blondes... comme les vôtres.
— Madame Valdieu habitait donc déjà la maison du boulevard d'Italie ?
— Oui. Elle esta nous cette maison. J'y suis née et j'y ai toujours vécu. J'avais une j nourrice an-
glaise qui est retournée dans son pays. Gudule est •venue après la mort de mon père et comme il n'avait pas laissé de fortune, maman a été obligée de prendre un emploi dans le commerce... l'emploi qu'elle a encore. Alors, je suis restée avec Gudule, qui m'a élevée et qui m'a appris le peu que je sais.
— Sans doute, votre père avait aussi une place ? demanda timidement le vicomte qui se reprochait d'adresser tant de questions à Thérèse.
— Jp l'ignore, répondit-elle. Ma mère ne me l'a jamais dit et je ne le lui ai jamais demandé. Elle vous le dira, si vous tenez à la savoir.
Ces derniers mots firent rentrer André en luimême et il sentit qu'il était cruel d'interroger sur des points délicats une jeune flUe qui n'était pas à même de le renseigner et qui, en ce moment-là, ne pensait qu'à l'accident arrivé à madame Valdieu.
Il se tuJt et la conversation cessa, car Thérèse n'essaya point de la continuer. Son esprit était ailleurs.
Le flacre avançait à travers des quartiers qu'elle n'avait jamais parcourus et qui cependant n'attiraient pas, son attention. Rien ne pouvait la distraire des tristes pensées que reflétait son visage assombri par l'inquiétude.
Et André n'était pas beaucoup moins préoccupé que Thérèse. Non seulement les réponses de mademoiselle Valdieu n'avaient pas éclairci les doutes semés par Gontran, mais il se demandait comment cette bizarre aventure allait finir.
L'adresse indiquée au bas de la lettre suspecte
n'avait rien d'effrayant. Il ne s'agissait point d'aller chercher madame Valdieu au fond de quelque faubourg mal famé. La maison où on affirmait qu'elle attendait sa fille était située, au contraire, dîïns un des arrondissements les plus riches et les mieux habités de Paris. Mais cette particularité ne suffisait pas à le rassurer.
On commet de mauvaises actions et même des crimes dans les luxueux hôtels qui bordent les voies nouvelles, tout aussi bien que dans les bouges qui s'ouvrent aux environs des anciranes barrières. Et l'ennemi signalé par le commandant n'était probablement pas un coquin de bas étage. Il devait faire partie de ce qu'on est convenu d'appeler les classes dirigeantes.
André se disait tout cela et se félicitait de plus en plus de ne pas avoir laissé Thérèse se risquer
^ seule chez une inconnue qui pouvait n'être que la complice de gens mal intentionnés. Il se promettait bien de ne se retirer qu'après avoir remis la jeune flUe entre les mains de sa mère.
; — Il me semble que ce cheval ne marche pas, dit-elle après un long silence.
— Malheureusement, il est souvent obligé de s'arrêter, répondit André. C'est aujourd'hui dimanche et les rues sont encombrées de voitures. Mais nous ne tarderons pas beaucoup à arriver. Nous avons fait plus des deux tiers du chemin.
— C'est donc bien loin?
— Du Jardin de Plantes. Oui, mademoiselle.
— Oh ! ce Paris immense où ma mère aurait dix
fois le temps de mourir avant que je fusse près d'elle, je le déteste I Je ne veux plus que nous vivions séparées... et, pour commencer, si ma mère ne peut pas quitter la maison de cette dame, je vais m'y établir jusqu'à ce qu'elle soit guérie.
— J'espère que ce ne sera pas nécessaire. Une fracture du bras n'empêche pas de marcher.
Madame Valdieu sera en état de sortir après que le chirurgien aura posé le premier appareil. Je m'étonne même que l'opération ne soit pas déjà faite.
— Né parlez pas d'opération. Je suis déjà assez effrayée.
Thérèse l'eût été davantage si M. d'Elven lui avait fait part des soupçons qui le tourmentaient, mais il s'en garda bien et, encore une fois, l'entretien en resta là.
La voiture roula pendant dix minutes à peu près, moins vite qu'auparavant, parce qu'on montait une côte, et lorsqu'elle arriva en haut, le vicomte, qui ne connaissait pas beaucoup mieux que mademoiselle Valdieu la topographie de ce quartier, se mit à regarder les indications peintes en lettres blanches sur des plaques bleues à chaque coin de rue.
— Je crois que c'est ici, murmura-t-il. Oui, je lis le nom là-bas sur cette maison d'angle... ^et celle où nous devons trouver madame Valdieu doit être près d'ici, car les numéros partent de la place où nous sommes.
Thérèse ne l'écoutait pas. Elle l'avait vu aussi sur la plaque municipale, ce nom qui figurait au
bas de la lettre de Joséphine Galmier, première demoiselle, chez M. Trier, et son cœur battait avec violence.
Elle allait enfin revoir sa -mère et elle ne pensait plus qu*à elle.
La Victoria passait devant une rangée d'immeubles de belle apparence, les uns disposés pour recevoir des locataires riches, d'autres construits pour être habités par une seule famille, précédés ou entourés de jardins bien entretenus.
Par-ci, par-là quelques terrains vacants où le mètre carré devait coûter très cher.
Enfin, le cocher arrêta son cheval près d'une grille ouverte.
On était arrivé.
André sauta vivement sur le trottoir et aida Thérèse à descendre.
La grille devant laquelle leur voiture venait de s'arrêter n'était pas la grille d'une cour ou d'un jardin. Elle servait de clôture à ce que l'on nomme aujourd'hui une cité dans les quartiers du centre, et une villa dalns les quartiers voisins du bois de Boulogne et des Champs-Elysées.
En réalité, c'était une impasse gardée par un concierge; mais une impasse élégante, pleine de soleil et de fleurs.
Des deux côtés s'élevaient des constructions coquettes; quelques-unes en bois comme les chalets suisses, d'autres en briques comme les cottages anglais et aussi d'autres, plus sérieuses, en belles
pierres de taille, avec porte-cochère, écuries et remises.
Il était impossible de prendre ces riantes habitations pour des coupe-gorge et la personne de mademoiselle Valdieu n'y pouvait courir aucun risque. On se serait cru dans une jolie petite ville de province où on vit comme à la campagne et où tout le monde se connaît.
Cet aspect rassura le vicomte d'Elven et il lui parut très vraisemblable qu'une riche cliente du couturier à la mode demeurât là.
— C'est au fond, à droite, dit-il après avoir relu l'adresse au bas de la lettre que Thérèse lui avait remise au Jardin des Plantes et qu'il tenait encore à la main. Venez, mademoiselle.
— Me voici. Vous monterez avec moi, murmura la jeune fille.
— J'allais vous le proposer.
Le concierge de «la villa fumait sa pipe sur le seuil de sa maisonnette, et les regardait curieusement. Sans doute, il n'était pas accoutumé à voir de jeunes couples se glisser dans le passage confié à sa surveillance et il se demandait ce que ces amoureux venaient faire sur son domaine.
André et Thérèse passèrent vite, et il put les voir sonner à la porte d'un hôtel de belle apparence dont la propriétaire avait droit à tous ses respects, car elle payait généreusement.
Ce gardien vigilant fit un geste qui signifiait : je m'en doutais, et rentra aussitôt dans sa loge.
André s'attendait à voir paraître un domestique
en livrée. Ce Ait une simple servante qui vint au coup de sonnette ; mais quelle servante I une vraie soubrette des comédies d'autrefois, moins la jupe courte et la gorgerette plissée. Un type de femme de chambre d'à présent ; teint sans couleur, figure fine, yeux gris qui vous classent un visiteur en une seconde, mine effrontée et accent parisien.
— Mademoiselle désire parler à madame Valdieu, dit le vicomte.
— Madame Valdieu?... connais pas, répliqua la camériste en les dévisageant tous les deux.
— Elle est ici et elle m'attend, reprit Thérèse.
— Possible qu'elle vous attende, mais pas chez nous. Voyez à côté. C'est pt'étre au 10... pourtant, nous n'avons pas ce nom-là dans la villa.
M. d'Elven commençait à croire à une mystification dont il n'apercevait pas le but, mais il se souvînt tout à coup que mademoiselle Joséphine Galmier recommandait dans sa lettre de nommer non pas madame Valdieu, mais la dame qui avait bien voulu, après l'accident, mettre une chambre à la disposition de la mère de Thérèse.
Et il lui parut assez naturel que la soubrette ignorât comment s'appelait la blessée.
— Pardon, reprit-il, j'aurais dû demander la personne qui habite cet hôtel.
— Madame l'habite parce qu'il lui appartient. Est-ce que vous venez pour l'acheter?
— Non. Mademoiselle voudrait voir cette dame pour la remercier.
— Madame n'y est pas. Pour laremercier de quoi?
ID
■— De ce qu'elle a faft pour madame Valdieu.
— Encore madame Valdieu I Vous y tenez, h ce qu'il paraît.
Puisque je vou^ dis que nous ne connaissons pas ça.
— Madame Valdieu est venue ici apporter une facture de M. Trier... M. Trier, de la rue de la Paix.
— Le couturier I Madame ne se fournit pas chez lui. Vous vous trompez, jeune homme. Voyez au 10. Il y a là une cocotte qui peut bien avoir une forte note chez Trier. Mais, pour sûr, la facture n'est pas pour madame, vu que madame paye tout comptant.
Le rouge monta au visage du vicomte d'Elven.
Le ton familier que cette fille prenait avec lui le choquait et il souffrait de l'entendre parler devant Thérèse d'une cocotte.
— Faites-moi grâce de vos réflexions, dît-il avec impatience. Il n'y a pas d'erreur pos&ible, puisque c'est ici que demeure la dame dont on m'a donné le nom. Madame Valdieu, après lui avoir remis la facture, a fait une chute dans l'escalier , elle s'est cassé le bras, et on n'a pas pu la transporter chez elle. Donc, elle est ici.
— En voilà une hiatoire ! qui diable a pu vous raconter ça ?
— Lisez cette lettre que mademoiselle vieïit de recevoir, répondit André d'Elven en mettant le papier sous le nez de la soubrette qui s'écria après avoir lu :
— Elle est forte, par exemple I Mais on s'est
moqué de vous, mon bon monsieur, et de mademoiselle au«si. L'hôtel n'est pas un hôpital... personne n'est tombé dans notre escalier... et je voudrais bien savoir quel est le polisson qui s'est servi du nom de madame pour vous faire une mauvaise farce.
André tombait de son haut, mais ses soupçons se corsaient, et il tenait à les éclaircir.
Thérèse était partagée entre la joie d'apprendre que sa mère n'avait pas éprouvé d'accident et la crainte de découvrir qu'il lui était arrivé bien pis. Cette lettre menteuse cachait sans doute un mystère, qui l'effrayait comme un danger inconnu.
— Si c'était une plaisanterie, elle serait cruelle; je suis la flUe de madame Valdieu, dit-elle en regardant la soubrette avec une expression attristée qui toucha cette fille, car elle répondit :
— Excusez-moi, mademoiselle... si j'avais su, je ne vous aurais pas parlé comme ça. Je comprends maintenant que vous teniez à voir ma maîtresse. . , Mais ça n'empêche pas que je vous ai dit la vérité. 11 n'est rien arrivé chez nous. Madame était partie pour la campagne hier, et elle ne devait revenir que demain. Il paraît qu'elle aussi a reçu une lettre, et elle est rentrée, il y a deux heures. Je peux même vous dire qu'elle croyait trouver ici un de ses amis, et que ce monsieur n'est pas encore arrivé» '
— Alors, puisqu'elle est chez elle, interrompit André, veuillez lui dire que j'ai absolument besoin de la voir.
— Ce serait inutile, je connais la personne que madame attend et j'ai Tordre de ne laisser entrer que cette personne-là.
— Elle fera une exception pour mademoiselle quand vous lui aurez expliqué de quoi il s'agit Cette dame est aussi intéressée que nous à savoir d'où vient cette lettre et qui s'est permis d'abuser de son nom*., et quand elle connaîtra le mien, elle verra que je ne suis pas le premier venu. Je m'appelle le vicomte d'Elven.
^-Jene dis pas le contraire, monsieur... et je crois bien qu'un autre jour madame ne vous fermerait pas sa porte,.mais, aujourd'hui, elle ne vous recevra pas... vous savez pourquoi... elle attend quelqu'un.
— Et ! bien, annoncez-moi à monsieur.
— Il n'y a pas de monsieur. Madame n'est pas mariée.
Cette réponse fut soulignée par un clignement d'yeux qui éclaira le vicomte d'Elven sur la situation sociale de la dame.
L'auteur de la lettre avait appelé Thérèse chez une femme galante, et assurément, ce n'était pas à bonne intention qu'il cherchait à l'y attirer, ni par hasard qu'il avait indiqué cette adresse.
La dame était-elle sa complice ? Il était permis de le croire, et la chose valait la peine d'être éclaircie; Mais André se promettait de l'éclaircir tout seul, car il ne pouvait pas songer à mettre mademoiselle Valdieu en relations avec une malvivante. C'eût été servir les odieux projets de cet
ennemi, qui n'avait sans doute d'autre but que de perdre Thérèse ou tout au moins de la compromettre. Et André ne pouvait pas non plus laisser Thérèse seule, pendant qu'il monterait chez cette irrégulière, si bien logée et servie par une soubrette si intelligente et si fûtée. Il était moralement tenu de ramener la jeune flUe, sinon à sa gouvernante, qui devait être, cependant, très tourmentée de son absence, du moins à la villa du boulevard d'Italie.
— Alors, dit-il, après un silence, je vais vous donner ma carte. Vous la remettrez à votre maîtresse et vous la préviendrez que je me présenterai demain à la même heure.
— Oh I pour ça, c'est facile, répondit la camériste. Et j'espère que madame vous recevra, car je vois que mademoiselle a du chagrin, et si madame y peut quelque chose, elle le fera... Madame a très bon cœur... et moi aussi.
Mais c'est égal, il y a tout de même des gens qui sont rudement canailles... s'amuser à écrire à une flUe que sa mère s'est cassé un membre, on n'a jamais vu ça... et à votre place, monsieur le vicomte, moi, si je les attrapais, je leur ferais passer un mauvais" quart d'heure.
André ne releva pas ce conseil familier. Il était occupé à chercher ses cartes de visite dans son portefeuille et il avait commencé par y serrer la lettre qu'il comptait bien conserver comme pièce à conviction, pour la montrer le lendemain au commandant.
Thérèse, médiocrement rassurée, $e taôsait et la soubrette la regardait maintenant ayec beaucoup d'attention.
La scène se passait à l'entrée d'un jardinet ^i précédait l'hôtel, à quelques pas du perron et audessous d'une vérandah qui faisait saillie au premier étage, une sorte de galerie ouverte formant balcon et remplie de plantes rares.
Quelque chose comme une serre suspendue à dix pieds au-dessus du parterre en miniature.
— Est-ce que vous êtes employée chez Trier, comme votre maman ? demanda la soubrette, qui prenait visiblement Thérèse pour la bonne amie du vicomte d'Elven. Ça n'est pas amusant le magasin, mais quand on commence, il faut bien passer par là... Madame n'a pas toujours eu un hôtel...
Un bruit venu d'en haut, le bruit que fit en tombant un pot de fleurs qu'on venait de renverser, coupa court aux indiscrétions de la femme de chambre. Elle leva la tête, et elle reprit sur un autre ton :
— Ahlmon Dieu, c'est madame!... si elle m'a entendue I...
Thérèse leva les yeux aussi et s'éoriâ :
— Ma mère!... te voilà!... ah! je le savais bien que tu étais là!... Quel bonheur! tu n'es pas blessée?
Un cri étouffé répondit à l'exclamation de Thérèse et la personne qui venait de se montrer sur le balcon fit un mouvement pour se retirer, mais la
jeune fille avait reconnu sa mère et elle l'appela de nouveau de toutes ses forces.
André avait reconnu aussi madame Valdieu et, après l'avoir saluée respectueusement, il dit h la femme de chambre :
— Vous mentiez. La dame que nous demandons est chez votre mdtresse.
— Chez ma maîtresse I répéta la soubrette. Mais c'est elle que vous voyez là-haut. Vous avez tant parlé qu'elle vous aura entendu de son boudoir et qu'elle a voulu savoir avec qui je bavardais devant la porte.
— Vous êtes folle.
— C'est vous qui êtes fou, et vous allez me faire le plaisir de décamper.
— Descends, mère, je t'en prie, criait Thérèse. Descends, puisqu'on ne veut pas nous laisser entrer.
— Céleste, ouvrez, je vous prie, dit Jeanne d'une voix altérée. Faites attendre en bas dans le petit salon.
Et elle disparut.
André fronçait le sourcil. Il commençait à comprendre, Thérèse, au contraire, sautait de joie. Elle avait retrouvé sa mère et elle ne se demandait pas comment sa mère se trouvait en peignoir blanc dans une maison qui n'était pas la sienne.
Céleste était restée stupéfaite, mais elle aussi commençait à deviner la véritable cause de tous ces malentendus.
Elle regardait Thérèse de tous ses yeux et elle disait entre ses dents :
— J'aurais dû m'en douter à la ressemblance.
Elle se décida cependant à exécuter l'ordre qiï'elle
venait de recevoir, et elle ouvrit, en balbutiant quelques mots d'excuse, une petite porte dont elle avait la clef dans la poche de son tablier.
La jeune fille se précipita et le vicomte la suivît en baissant la tête, comme un condamné qu'on mène au supplice.
Ils entrèrent dans un vestibule qui était tout à la fois une galerie de tableaux et une salle de billard. Il y avait des Corot et des aquarelles d'Heilbuth accrochés aux murs recouverts par des tapisseries anciennes ; dans un coin, un billard minuscule en palissandre et un Jeu de toupie hollandaise. Aux quatre angles, des torchères portées par des sirènes de marbre vert. Partout, des fleurs et des plantes exotiques.
Thérèse n'avait jamais rien vu de pareil. André non plus, mais il savait bien que chez une honnête femme, le luxe ne déborde pas jusque dans l'antichambre.
La soubrette les introduisit dans le petit salon, comme on le lui avait commandé, et les y laissa.
Il était tendu de satin bouton d'or entouré de peluche loutre, ce petit salon, et il regorgeait de sièges et de bibelots coûteux.
— Que c'est beau, ici I dit Thérèse émerveillée. Madame de Lorris doit être bien riche et je ne lui en sais que plus de gré d'avoir été si bonne pour maman, qui n'est que l'employée d'un de ses fournisseurs.
— Madame votre mère n'est pas blessée, murmura le vicomte qui ne savait trop que réppndre.
— Heureusement, l'accident n'était pas grave, puisqu'elle est debout, mais je n'en suis pas moins reconnaissante à cette dame qui a bien voulu permettre à maman de rester pour se remettre de la secousse qu'elle a dû éprouver en tombant.
La pauvre enfant était si émue qu'elle n'avait pas entendu la réplique de Céleste à M. d'Elven qui lui reprochait d'avoir menti, et il ne lui venait pas encore à l'esprit qu'à la villa d'Eylau, madame Taldieu s'appelait madame de Lorris.
André savait à quoi s'en tenir et restait accablé sous le poids de cette triste découverte.
— Si elle descend avec maman, je [vais la remercier de tout mon cœur, et j'espère bien qu'elle va descendre. Si ma mère tarde tant, c'est qu'elle est allée la prévenir que nous étions là, reprit Thérèse.
André n'eut pas le courage de la détromper. Il pensait qu'elle ne connaîtrait que trop tôt la vérité et il se disait que ce n'était pas à lui de la lui apprendre.
— Tiens I le portrait de maman ! s'écria tout à coup la jeune flUe.
Elle venait d'apercevoir un grand cadre sculpté qu'elle n'avait pas remarqué en entrant et auquel le vicomte n'avait pas pris garde, tant il était troublé.
C'était bien Jeanne Valdieu, en pied et en robe de bal, très décolletée, avec des diamants au cou, aux oreilles et dans les cheveux.
Le portrait, Bigné du nom d'un mattre^ était d'une ressemblance frappante, quoiqu'il datât de dix ans.
Jeanne était de ces femmes qui ne vieillissent pas.
— Oui, c'est elle, murmura Thérèse étonnée, mais je ne lui ai jamais vu une si belle toilette. C'est peulrétre une robe que son patron a faite pour une cliente et que maman aura essayée... la cliente aura prêté ses diamants. Mais pourquoi madame de Lorris a-t-elle gardé un portrait qui n'est pas le sien ? Gomment expliquez-vous cela ?
— Je ne l'explique pas, dit tristement M. d'Elven.
— Au fait, je n'ai pas besoin de m'en inquiéter. Ma mère va nous le dire. Tenez I on vient. C'est elle. Je reconnais son pas.
Une main souleva une portière de soie et Jeanne entra.
Sa fille courut à elle, se jeta à son cou, la couvrit de baisers et l'amena presque de force devant la cheminée où le vicomte se tenait, fort embarrassé de sa contenance.
— Comme tu es pâle ! s'écria Thérèse. C'est ta chute. Tu as dû avoir bien peur... mais tu n'as rien de cassé ?
— Ma chute ? répéta madame Valdieu .
— Oui. Mademoiselle Galmier m'a écrit que tu étais tombée dans l'escalier de madame de Lorris. Elle croyait môme que tu t'étais cassé un bras.
Jeanne tressaillit et regarda André, qui baissait les yeux.
— Monsieur, lui dit-elle d'une voix que l'émotion faisait trembler, voudriez-vous m' apprendre ce qui s!est passé ? Il me tarde de le savoir.
André était aussi désireux qu'elle de mettre fin à une situation qui devenait intolérable et il fit un effort pour répondre clairement.
— Madame, commença-t-il,je vous prie, avant tout, de croire que je h'ai pas prémédité de venir
. ici. Vous m'aviez autorisé àmfè présenter chez vous, boulevard d'Italie, et j'y allais, lorsqu'en traversant le Jardin des Plantes, j'ai rencontré mademoiselle Valdieu,
— Seule ? demanda Jeanne em le regardant fixement.
— Gudule m'y a menée après ton départ, répondit Thérèse. Mais, naturellement, je n'étais pas de bonne humeur depuis que tu nous avais quittée, et je n'espérais pas qu'elle m'égayât. Aussi, je l'ai laissée à son tricot, et je suis allée donner du pain à mes amis les axis. M. André est arrivé pendant que je les nourrissais.
— J'ai osé aborder mademoiselle Valdieu, reprit le vicomte, qui tenait à abréger le récit pour en arriver aux explications. Pendant que je m'entretenais avec elle, un enfant s'est approché, lui a remis une lettre et s'est enfui sans dire qui l'envoyait:
—C'était la première demoiselle de M. Trier, ton patron... Joséphine Galmier... tu la connais bien.
— Veuillez continuer, monsieur, dit Jeanne en faisant signe à sa fille de se taire.
— Cette personne écrivait qu'en portant une facture à une cliente de la maison, vous vous étiez blessée gravement et que vous désiriez voir sur-lechamp mademoiselle votre flUe.
— Alors, interrompit encore l'incorrigible Thérèse, tu penses bien que je n'ai pas pris le temps d'aller chercher Gudule. Elle aurait fait des observations que je ne me souciais pas d'écouter. J'aî prié M. André de m'accompagner. Il y a consenti. Nous avons pris une voiture au bout du Jardin des Plantes et nous sommes arrivés ici, sans savoir oîi nous allions, car nous ne connaissions ni l'un ni l'autre la villa d'Eylau. Je ne suis pas fâchée de l'avoir vue. C'est autrement gai que le boulevard d'Italie et l'hôtel de madame de Lorris est bien plus beau que notre maisonnette.
Elle est superbement logée cette dame, mais elle a une femme de chambre bien désagréable. Croirais-tu que celte femme de chambre nous soutenait que tu n'étais pas là, et quand nous lui avons dit ton nom, elle a eu l'air de tomber des nues.
J'avais beau lui répéter que j'étais ta flUe, elle faisait semblant de ne pas comprendre.
Pendant que Thérèse parlait, les traits de Jeanne Valdieu se contractaient, et M. d'Elven qui l'observait crut voir briller une larme dans ses grands yeux noirs.
— Oh I reprit la jeune flUe, je ne lui en veux pas. Elle avait sans doute reçu une consigne, et elle s'est résignée à nous ouvrir la porte quand tu lui en as donné l'ordre. C'est égal... si tu n'étais pas
venue sur le balcon, nous restions dehors et je crois que je serais morte d'inquiétude. Mais je n y pense plus, maintenant que je t'ai retrouvée.
Tu vas venir avec nous, n'est-ce pas, petite mère? Et j'espère bien que tu ne retourneras pas chez ton patron... Il n'aurait qu'à t'arriver encore un accident.
— Cette lettre... tu l'as gardée? demanda Jeanne.
— Je l'ai remise à M. André.
— La voici, madame, dit le vicomte, en mettant la main sur le portefeuille oh il l'avait serrée.
Jeanne l'arrêta d'un geste, en disant :
— Je vous prierai tout à l'heure de me la montrer, monsieur.
Thérèse, ma chère enfant, tu vas nous attendre ici. J'ai besoin de parler seule à M. d'Elven.
— Bon I mais ne sois pas longtemps. J'ai toujours peur de te perdre. Pendant que vous causerez, je regarderai ton portrait, pour prendre patience. Pourquoi donc ne m'as-tu jamais dit que tu avais * posé pour un peintre? Et pourquoi l'as-tu laissé chez madame de Lorris, ce beau portrait? C'est moi qui dois l'avoir. Je le réclame.
— Venez, monsieur, dit Jeanne en mettant un baiser sur le front de sa flUe.
André s'inclina et la suivît sans prononcer une parole, mais non pas sans regarder Thérèse, qui souriait.
Il ne souriait pas, lui, car il sentait que cet entretien auquel on le conviait allait décider de l'avenir de leurs amours.
338 BOUCHB COUSUE
Jeanne pensait sans doute qu'elle ne pourrait jamais être trop loin de sa fille pour s'expliquer avec le vicomte d'Elven, car au lieu de s'arrêter avec lui dans le grand salon qui touchait au boudoir où Thérèse était restée, elle le conduisit, en traversant la bibliothèque et la salle à manger, dans une galerie vitrée qui donnait sur une pelouse au bout de laquelle les écuries se cachaient derrière un massif d'arbres verts.
Les fenêtres étaient ouvertes, et, comme il n'y avait personne dans le jardin, personne ne pouvait les entendre.
André ne doutait plus. Il en avait assez vu pour être fixé sur la véritable situation de madame Valdieu. Les caissières des couturiers à la mode n'en sont pas encore arrivées à posséder des hôtels avec des mobiliers somptueux, et le costume que portait Jeanne indiquait assez qu'elle était là chez elle.
A qui devait-elle tout ce luxe? André se prenait encore à espérer qu'il ne lui venait pas d'une source impure, qu'il y avait là un mystère et non pas une honte.
La mère de Thérèse se chargea de dissiper ses dernières illusions.
— Monsieur, lui dit-elle avec une émotion qu'elle n'essaya point de dissimuler, vous me rendrez cette justice que je n'ai rien fait pour vous attirer chez moi.
André tressaillit. Il devinait où tendait ce début.
— Vous avez rencontré ma fille, reprit Jeanne, vous avez pris sa défense contre un misérable qui
rinsultait, vous Tavez suivie et je n'ai pas à vous rappeler ce qui s'est passé hier soir.
— Non, madame, répondit gravement M. d'Elven, Je n'ai pas oublié et je n'oublierai jamais cette soirée qui a décidé de ma vie.
— Vous voulez dire que vous avez échangé avec ma fille des serments qu'elle m'a répétés ce matin... et que vous n'êtes pas obligé de tenir, car vous ne saviez pas à quoi vous vous engagiez. Vous le savez maintenant, puisque vous avez déjeuné aujourd'hui avec M. le commandant d'Arbois. Il m'a prévenue hier qu'il ne vous cacherait pas la vérité.
— Il m'a conseillé seulement de vous la demander.
— Et c'est pour me la demander, que vous venez I
— J'allais chez vous, madame, et mademoiselle Valdieu vous a dit comment je l'ai rencontrée, comment un messager inconnu lui a remis devant moi cette lettre qui l'appelait ici...
— Vous comprenez maintenant, je suppose, dans quel but elle a été écrite?
— M. d'Arbois m'a appris que vous aviez un ennemi. J'ai pensé que cet ennemi essayait d'attirer mademoiselle Valdieu dans un piège et je me suis permis de l'accompagner pour l'empôcher d'y tomber.
— Un piège I... oui, et un piège infâme. On voulait que ma fllle apprît qui j'étais, et, pour lui faire tenir le billet qu'elle a reçu, on a choisi le moment où vous étiez là, parce qu'on prévoyait que vous viendriez avec elle. On voulait que, vous aussi,
VOUS sussiez que la mère de mademoiselle Valdieu porte, à la villa d'Eylau, un autre nom qu'au boulevard d'Italie.
^ Et on a tout prévu. J'ai reçu, moi, deux heures auparavant, une lettre où on me disait que M. d'Arbois m'attendait ici, et qu'il avait à me faire une communication importante. J'ai cru qu'il s'agissait de vous et je suis partie, quoique la lettre ne fût pas signée. L'autre, celle qu'on a adressée à ma fille doit être de la même écriture.
— La voici, madame, dit André, en la tirant de son portefeuille.
Jeanne la lut et murmura :
— Je ne me trompais pas.
— Ainsi cette signature... l'indication de ce magasin...
— Trier est en effet couturier, rue de la Paix. On l'a désigné parce que j'ai dit à Thérèse que j'étais employée chez lui.
Vous voyez, monsieur, que l'ennemi dont vous a parlé M. d'Arboisest bien informé et que son plan était habilement conçu. Gomment a-t-il su que vous songiez à épouser ma fille ? Je l'ignore, mais il avait sans doute intérêt à empêcher ce mariage, et il a réussi à le rendre impossible.
— Impossible I... Pourquoi? s'écria le vicomte emporté par un élan irréfléchi.
— Il aurait pu s'épargner la peine de combiner une machination infernale, continua Jeanne. Il a pensé que j'essayerais de vous tromper. Il jugeait
mes sentiments d'après les siens. Je ne pouvais pas parler hier. C'était la première fois que je vous voyais et je ne savais pas si vos intentions étaient sérieuses. Mais, ce matin, lorsque Thérèse m'a déclaré que vous vous étiez fiancés sans me le dire, je me suis juré de ne rien vous cacher.
J'aurais préféré ne pas subir la honte de vous faire moi-même cette triste confession, mais puisqu'il le faut, j'y suis résolue. Ce sera mon châtiment, et ce châtiment, je l'ai mérité.
Thérèse est une fille naturelle ; son père est mort sans l'avoir reconnue.
— Qu'importe I dit André. Il serait injuste de lui reprocher sa naissance.
— Je vous remercie de parler ainsi. Non, elle ne doit pas porter la peine des fautes de sa mère. Et cependant, ces fautes pèseront cruellement sur elle, car le monde ne lui pardonnera pas d'être la fille de madame de Lorris.
Mais je n'ai pas fini de m'accuser.
J'avais dix-neuf ans quand je cédai à un homme que j'aimais. J'espérais qu'il m'épouserait... Oh I je n'essaye pas de me justifier... J'étais peut-être excusable après cette première chute... Plus tard, j'ai cessé de l'être... car, après la mort de mon premier amant, j'en ai eu d'autres... J'ai succombé aux tentations que j'avais sous les yeux... J'étais à peu près sans ressources et j'avais une enfant que j'adorais... Je n'ai pas eu le courage d'accepter la misère honnête... et je me suis jetée à corps perdu dans la vie des femmes galantes... Je suis devenue ma-
dame de Lorris... car j'ai eu dn moins la pudeur de ne pas déshonorer le nom de mon père qui était un brave soldat, le nom que je laisserai k Thérèse, puisqu'elle n'en a pas d'autre.
André baissait la tête. Il avait prévu cet aveu et il n'en souffrait pas moins de l'entendre.
— J'espérais que M. d'Arbois [vous dirait tout cela. Il n'a pas jugé à propos de m'épargner le supplice que je subis en ce moment. Je ne me plains pas et j'irai jusqu'au bout.
Il faut que vous sachiez encore que mon infamie est publique. Si vous l'ignorez, c'est que vous avez toujours vécu loin de Paris.
Interrogez vos amis, si vous en avez dans le monde des débauchés élégants. Demandez-leur ce que c'est que Jeanne de Lorris. Ils vous répondront que, pendant dix années, Jeanne de Lorris a été la plus brillante des créatures qui s'enrichissent aux dépens des hommes, que son hôtel, ses chevaux, sa fortune, elle les doit à ceux qu'elle a ruinés. Tous savent cela, et vous l'auriez appris par eux, si je ne vous l'avais pas dit.
Il n'y a que ma flUe qui ne le sache pas.
— En étes-vous bien sûre ? murmura le vicomte, accablé par les révélations qui tombaient sur lui coup sur coup.
— Comment pouvez-vous en douter après ce que vous venez de voir ? Ne devinez-vous pas que Thérose croit encore au mensonge dont l'ennemi qui nous poursuit de sa haine s'est servi pour l'envoyer Ici ? Elle nlmagine pas que cet hôtel m'ap-
partienty car }e lui ai toujours dit que j'étaia une employée de commerce, une caissière. C'est pour qu'elle le crût que je me suis condamnée, depuis quinze ans, à ne la voir qu'à de rares intervalles, jnoi qui ne vis que pour elle. Thérèse n'est jamais sortie de la maison où elle est née et où l'a élevée une brave flUe qui connaît mon secret et qui ne le kahira pas.
— Espérez- vous encore lui cacher que vous êtes ici chez vous ? demanda André d'un air sombre.
— Je n'espère plus rien, dit amèrement Jeanne. J'ai essayé de lutter. J'ai tout fait pour m'épargner une cruelle douleur et une souillure à ma fille innocente. Ceux qui ont juré ma perte l'emportent. Je suis vaincue au moment où je me croyais sauvée. J'ai renoncé à la honteuse existence que j'ai menée trop longtemps. J'allais me retirer en province et je rêvais d'y marier Thérèse à un honnête homme qui aurait consenti k oublier le passé de sa mère. Je lui aurais même offert de ne pas vivre avec elle, et si ma fortune eût été un obstacle, si cet homme avait refusé d'accepter une dot mal acquise, j'aurais donné aux pauvres tout ce que je possède, et je serais allée mourir obscurément à l'étranger* Je nie serais tuée, s'il l'eût exigé.
André releva la tète et un éclair passa dans ses yeux.
— Ce rêve s'est évanoui, reprit Jeanne. Thérèse va m'interroger. Je ne sais pas encore ce que je lui dirait mais j'envisage, telle qu'elle est, rhori:ible
situation qu'un misérable m'a faite en poussant ma ûUe à se présenter ici.
Vous la connaissez, maintenant, cette situation, et je vous en fais juge. Le vicomte d'Elven peut-il épouser la fille de madame de Lorris ? C'est à vous de répondre, monsieur.
Oh I je ne vous demande pas de vous décider h l'instant. Il vous serait trop pénible de me déclarer en face que vous rougiriez d'être mon gendre, et il vous en coûterait trop de me poser des conditions que je suis cependant résignée à subir. Si, par impossible, votre amour pour Thérèse était plus fort que vos scrupules, qui vous honorent, je veux que votre résolution soit prise avec réflexion et en parfaite connaissance de cause.
Mais notre entretien a assez duré, quoique je ne vous aie pas encore tout dit. Rapportez-le à Gontran ; il vous dira le reste.
André, pâle et agité, fit un effort pour répondre :
— Je vous remercie, madame, de votre franchise, et je compte que vous me permettrez de revenir...
. — Ici I Jamais.
— Non. Chez madame Valdieu, boulevard d'Italie.
— Je vous le permettrai le jour où vous viendrez me demander la mïdn de ma {fille. Jusque-là, monsieur, vous trouverez bon que je m'abstienne de vous recevoir. Il est tout au moins inutile de continuer des relations qui pourraient aboutir à une rupture.
Je n'ai plus qu'un mot à ajouter. Le mari de Thé-
rèse pourra renoncer à ma fortune sans réduire sa femme à la misère, alors même qu'il serait pauvre. Thérèse vient d'hériter de deux millions que lui a laissés la sœur de son père.
Jeanne s'aperçut trop tard qu'elle venait de gâter par une maladresse le bon effet qu'avait produit sa courageuse confession.
Le vicomte d'Elven rougit, se redressa, la salua fièrement et sortit par une porte qui n'était pas celle qu'il fallait prendre pour rentrer dans le petit salon où Thérèse attendait.
La sortie était si brusque et si imprévue qu'elle ressemblait à une fuite et Jeanne resta tellement stupéfaite qu'elle ne trouva pas un mot pour retenir M. d'Elven.
Encore moins songea-t-elle à courir après lui ou seulement à le rappeler. C'eût été une maladresse de plus et elle commençait à comprendre qu'elle venait d'en commettre une.
Evidemment, c'était la question d'argent, remise mal à propos sur le tapis, qui avait blessé André. Il s'était imaginé sans doute que cet héritage de deux millions qu'on lui jetait à la tête ne provenait pas d'une source beaucoup plus pure que la fortune de madame de Lorris. Et Jeanne se souvenait maintenant qu'en lui parlant du père de Thérèse, elle ne lui avait pas dit qui il était.
— Il aura pensé que mon premier amant ne valait pas mieux que moi, se disait-elle avec amertume. Il aurait consenti à épouser Thérèse pauvre
et il ne veut pas qu'elle renrichisse. J'aurais dû mieux le connaître.
Mais c'est aussi par trop d'orgueil. Le sang des Avor vaut bien le sang d'un gentillâtre breton qui n'a ni sou, ni maille... et quand il saura que la propre sœur du père de ma fille avait épousé un lord d'Angleterre, il regrettera d'avoir été si prompt à rejeter cette alliance.
Je lui offrais de me sacrifier et il semblait accepter le sacrifice... Eh bien, je ne le lui offrirai plus. Et je prierai Gontran de lui dire que je le dispense de revenir chez moi. Il m'approuvera, Gontran... et à nous deux, nous trouverons bien un autre mari pour Thérèse.
Elle aime ce vicomte, ou plutôt elle croit Taimer. Elle se guérira de cette folle passion lorsque je lui apprendrai ce qu'il vient de faire.
Et je vais le lui apprendre à l'instant même.
Sur cette résolution improvisée, Jeanne courut au petit salon où elle avait laissé sa fille ; mais si vite qu'elle allât, elle eut encore le temps de réfléchir à des dangers que le dépit lui avait fait oublier.
L'ennemi, l'implacable ennemi, venait de commencer la guerre, et, du premier coup, il venait d*atteindre à la fois la mère et la fille. Jeanne venait de perdre, en une heure, le fruit de quinze ans de patience et de renoncement. Thérèse savait, maintenant, qu'on l'avait trompée et Thérèse perdait, en même temps, le fiancé qu'elle s'était donné dans la naïveté de son cœur.
BOUCHE cousue' 34T
Que lui dire? Gomment excuser le mensonge dont elle était la dupe depuis son enfance? Ctymment lui avouer que la prétendue caissière n*était qu'une dévoyée et qu'elle ne devait pas sa richesse à un travail honnête ? Gomment lui expliquer, sans ternir la pureté de son âme, qu'il existe des femmes qui font de l'amour une marchandise et que sa mère avait été une de ces créatures méprisables et méprisées ?
Et cependant, il fallait parler. Se taire et tenter de prolonger une Action démentie par des faits, c'eût été pis encore. Si simple que fût Thérèse et si ignorante de la vie^ sa jeune imagination venait d'être éveillée par cette funeste aventure, et il eût été inutile de lui répéter une fable qu'elle ne pouvait plus prendre pour une vérité.
— Dieu m'enverra une inspiration, murmura Jeanne en soulevant la portière du petit salon.
Elle surprit sa fille en contemplation devant ce malencontreux portrait qui suffisait pour trahir le secret de l'existence en partie double de madame Valdieu.
— Comme il te ressemble ! lui dit Thérèse. Tu as donc des diamants? Tu vas donc au bal?... car c'est une robe de bal que tu portes dans ce tableau* Et pourquoi r as-tu laissée cette madame de Lorris? Elle est donc ton amie ?
— Si je te disais que madame de Lorris, c'est moi?.».
— Gomment I tu as deux noms I et il y en a un des deux que je ne connais pas !
— Tu n'avais pas besoin de le connaître. J'ai été obligée de le porter, mais je ne le porterai plus jamais.
— Tant mieux I J'aurais beaucoup de peine à m'y habituer... pourquoi donc l'as-tu pris?
— Tu le sauras plus tard. Que t'importe, d'ailleurs, puisque je vais quitter cette maison. Je l'ai vendue.
— Elle t'appartient donc ?
— - Oui... depuis quelques années.
— Et tous ces beaux meubles sont à toi ?... Alors, tu es très riche.
— Assez pour pouvoir vivre à ma guise... c'est^dire à la tienne.
— Quel bonheur ! nous allons demeurer tous les trois en Bretagne, dans le château d'André. Je sais comment il est ce château. André me l'a décrit, et je suis sûre que tu t'y plairas.
Ce colloque entre la mère et la fille se tenait presque sur le seuil du petit salon. Jeanne y était restée, après avoir laissé retomber la portière de soie qu'elle avait levée pour entrer.
— André est derrière toi? demanda Thérèse.
Pourquoi n'entre-t-il pas ?
Et élevant la voix :
— C'est très mal, monsieur, d'écouter aux portes. J'avais oublié que vous étiez là, et j'aurais pu dire tout ce que je pense de vous.
— M. d'Elven est parti, répondit madame Valdieu en faisant un pas en avant.
— Parti I sans me revoir ! sans ro'avertir \ non,
ce n^est pas possible... à moins que tu ne Taies renvoyé...
— Je ne Tai pas renvoyé. J'ai ïnème essayé de le retenir. Mais il n'a rien voulu entendre.
— Que lui avais-tu donc fait ? s'écria Thérèse qui pâlissait à vue d'œil.
— Un mot que j'ai dit lui a déplu. Et au lieu de me répondre, il est sorti assez impoliment.
— Quel mot ?
— Je lui ai appris que tu venais d'hériter d'une grosse fortune.
— Je comprends. C'était pour l'éprouver. Mais tu as eu tort, petite mère. Je suis sûre qu'André se sera dit qu'il n'était plus assez riche pour moi. C'est par excès de délicatesse qu'il s'est sauvé. Mais il reviendra et je me charge de lui apprendre que je ne suis pas plus millionnaire que le jour oîi je l'ai rencontré pour la première fois.
— Tu te trompes, ma chère enfant. Depuis quelques jours, ta situation est changée. Tu as plus de deux millions.
— Deux millions I Et d'où me seraient-ils tombés, bgn Dieu I
— La sœur de ton père te les a laissés par testament.
— La sœur de mon père I Tu ne m'as jamais parlé d'elle I... ni de mon père, non plus, ajouta Thérèse en baissant la voix.
L'instant critique était venu. Jeanne le sentait bien^Etelle ne recula pas 'devant Tépreuve qui s imposait à elle.
350 BOUCHE COOSUË
— Ecoute, dit-elle, en s'efforçant de paraître calme, en dépit de Témotion qu'elle éprouvait, tu es maintenant d'âge à entendre la vérité... je te Tai cachée parce que tu étais encore une enfant... à présent, tu es une femme, puisque tu aimes ce jeune homme et puisque tu voulais Tépouser. Je puis donc te dire qu'à dix-neuf ans, moi aussi, j'ai aimé, moi aussi, j'espérais me marier avec l'homme que j'aimais... et tu étais née depuis quatre ans, lorsque j'ai eu le malheur de le perdre.
Thérèse regarda sa mère d'un air étonné et inquiet. Elle ne comprenait pas encore très bien, mais on devinait qu'elle allait comprendre.
— Ton père était Anglais, reprit Jeanne. Il s'appelait Georges Avor, il était noble, et sa sœur, qui vient de mourir, avait épousé un grand^ seigneur, un lord. Hélas I il ne t'a pas transmis son nom, car il n'a jamais été mon mari. Tu n'as pas d'autre nom que le mien. Tu es Thérèse Valdieu, fille de Jeanne Valdieu et d'un père inconnu. Ainsi le veut la loi que les hommes ont faite. Elle t'a condanmée, cette loi inique, à souffrir toute ta vie de la faute de ta mère.
■— Crois-tu donc que je t'en veux I s'écria Thérèse en se jetant à son cou pour l'embrasser.
— Tu ne sais pas tout, continua madame Val^ dieu d'une voix plus ferme, et je ne puis pas tout te dire. Je ne veux pas que tu rougisses de moi* Mais il faut que tu saches qu'en apprenant que j'étais madame de Lorris , M. d'Elven a dû se dire qu'il ne pouvait pas épouser la fllle d'une
femme dont la vie n'a jamais été irréprochable.
— Non... il m'aime... il n'a pas trahi la foi qu'il m'ajurée... Ce n'est pas pour cela qu'il est parti... c'est parce qu'il ne veut pas de cet argent que je maudis.
— Peut-être. Mais il réfléchira... il consultera ses amis... tous lui conseilleront de se retirer... et il suivra leur conseil. Il ne reviendra pas.
— S'il ne revenait pas, je mourrais.
— Et ce serait moi qui t'aurais tuée ! Non, ma Thérèse, non, tu ne mourras pas. Tu vivras pour moi et pour ton mari ; car tu te marieras... tu rencontreras un honnête homme qui t'aimera sérieusement et qui ne te reprochera ni ta mère ni ta fortune.
— Ma fortune!... je n'en veux pas, puisqu'elle fait mon malheur.
— Tu n'as pas encore le droit d'y renoncer... Mais, à ta majorité, tu seras libre d'agir comme il te plaira. Et ce que tu feras, je le ferai. Si tu me demandes de ne rien garder de ce que je possède, je donnerai tout aux hôpitaux de Paris et de Londres... comme l'aurait fait Alice Avor, ta tante, si tu étais morte avant elle... c'est écrit dans son testament. Pourvu que je ne te quitte jamais, tout sera bien. Et à dater de ce jour, nous allons vivre ensemble.
— Ici?
— A Dieu ne plaise que tu habites cet hôtel. Il n'y a plus de madame de Lorris. Il n'y a plus que
Jeanne Yaldieu, qui, ce soir, rentrera avec toi au boulevard d'Italie. Veux-tu, dis ?
— Si je le veux ! Ah I mère, je n'aurai jamais été si heureuse. Mais je veux autre chose encore.
— Parle I s'écria Jeanne, ravie de s'être si bien tirée d'un pas difficile.
Thérèse n'avait pas sourcillé en entendant la phrase un peu entortillée gui contenait l'aveu de la honte de madame de Lorris. Jeanne espérait bien qu'il n'en serait plus question et que le temps qui arrange tout consolerait sa fille d'avoir perdu celui qu'elle appelait son fiancé. Et dans sa joie Jeanne ne songeait ni à William Atkins, qui n'avait pas désarmé, ni à Gontran qui pourrait bien ne pas s'accommoder du vertueux déménagement qu'elle venait de décider, sans le consulter.
— Je veux revoir André, dit Thérèse. S'il ne m'aime plus, je veux qu'il me le dise lui-même. Et je le reverrai, car s'il ne revient pas, j'irai le chercher.
Madame Yaldieu se tut. Ce n'était pas le moment d'essayer de ramener à la raison une enfant exaltée. Mais elle comprit qu'elle n'était pas au bout de ses peines.
FIN DU PREMIER VOLUME y/
F, Aareau. — Imprimerie de Lagny.
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