Boucher
O U C H E R eft un de ces hommes qui lignifient le goût d'un fiècle, qui l'expriment, le perfonnifient & l'incarnent. Le goût français du xvi 11e fiècle s'eft manifefté en lui dans toute la particularité de fon caractère : Boucher en demeurera non-feulement le peintre, mais le témoin, le repréfentant, le type.
Ni le grand fiècle, ni le grand Roi n'avaient aimé la vérité dans l'art. Les encouragements de Verfailles, les applaudilfements de l'opinion avaient poulie l'effort de la littérature, de la peinture, de la fculpture, de l'architecture, l'ardeur desefprits & des talents, vers une grandeur menteufe & une noblelfe convenue qui enfermaient le Beau dans la folennité & la règle d'une étiquette. Un fublime fait d'emphafe, de pompe, de dignité, avait ébloui l'efprit de la France; & fermant les oreilles aux accents de Shakfpeare, les yeux aux tableaux de Téniers, la fociété françaife avait cru trouver dans une majefté fi&ive une loi fuprême d'efthétique, un idéal abfolu.
Lorfqu'au fiècle de Louis XIV fuccède le fiècle de Louis XV, quand la France galante
fort de la France faftueufe, & qu'autour de la royauté plus humaine les chofes & les hommes deviennent plus petits, l'idéal de l'art demeure un idéal factice & de convention ; mais de la majefté cet idéal defcend à l'agrément. Partout fe répand un raffinement d'élégance, une délicatefle de volupté, ce que le temps appelle « la quintelTence de l'aimable, le coloris des charmes & des grâces, l'embellilTernent des fêtes & des amours. » Le théâtre, le livre, le tableau, la ftatue, la maifon, l'appartement, rien n'échappe à la parure, à la coquetterie, à la gentilleflfe d'une décadence délicieufe. Le joli, — voilà, à ces heures d'hiftoire légère, le figne & la féduction de la France. Le joli efl l'eflence & la formule de fon génie. Le joli efl: le ton de fes mœurs. Le joli efl l'école de fes modes. Le joli, c'eft l'âme du temps, — <3c c'eft le génie de Boucher.
Boucher efl: une gloire pariiienne. Il naquit à Paris, — non en 1704, comme l'ont dit les biographes contemporains, comme l'ont répété, après eux, les biographes du fiècle préfent, — mais le 29 feptembre 1703 (1). Une note du T{ecueil des Chanfons raanufcrites de Maurepas lui donne pour père un grainetier. La Galerie françoife de Reftout, mieux informée, fait naître Boucher d'un peintre allez obfcur qui, après lui avoir enfeigné les premiers éléments de la peinture, reconnut bien vite que fon élève méritait un maître plus habile & l'envoya étudier chez Lemoine, célèbre alors.
Et bientôt Lemoine, étonné d'un Jugement de Su\anne, fait par le jeune homme de dix-feptans, promettait à fon élève l'avenir de grands fuccès (2).
L'admirable machinifte de plafonds, le remueur d'Olympes, le bralTeur de nuées & d'apothéofes qui a fait voler au ciel de Verfailles les déefles du Parmefan, Lemoine était un grand peintre, un de ces maîtres auxquels il n'a guère manqué que d'être nés dans un temps plus févère pour avoir une gloire folide, un renom férieux, une immortalité durable & refpectable. Il fuffît, pour lui rendre ce témoignage, de fe rappeler le tableau & Hercule & Omphale.
Sur un azur puilTant & profond, fur un ciel d'un bleu d'Orient, fous un dais de
(1) Nous avons été affez heureux pour retrouver, aux 1 voft, huiffier aux requêtes du palais, demeurant rue Ga- Archives de l'état civil de Paris, l'a£le de baptême de lande, paroiffe Saint-Séverin. La marreine Marie-Louife
Boucher. Nous le publions ici pour la première fois :
« Paroiffe de Saint-Jean-en-Grève :
« Ofîobre 1703. — Le mercredy troifième oétobre mil fept cent trois a été baptifé François, né le famedy précédent, fils de Nicolas Boucher, maître peintre, & d'Elifabeth Lemefle fa femme, demeurant rue de la Verrerie, de cette paroiffe. Le parrein M' François Pré-
Boullenois, fille de M" Lquis Boullenois, procureur au Chàtelet de Paris, demeurant rue du Foùart, paroiffe Saint-Etienne-du-Mont. — Prévost, Belion, Marie-Louise Boullenois. »
(3) Galerie françoife ou Vortraits des Hommes & Femme' célèbres qui ont paru en France, gravés en taille-douce fous la conduite de Reflout. Paris, Heriffant, 1771.
brocart qui s'enroule à des branches, le couple apparaît baigné de lumière, carefle d'ombre. La blanche Omphale, debout & croifant une jambe, laifle gliffer fur le reflaut de fa hanche la formidable maflue du dieu défarmé. Et viclorieufe, la peau du lion de Némée nouée à fon flanc, elle verfe fon regard & fon fourire au dieu fur lequel elle fe penche, & auquel elle met le fufeau dans la main droite. Le dieu, dont les mains héfitent, cherche de l'œil l'ordre des yeux d'Omphale. Auprès d'Hercule, un petit amour, long & déhanché comme tous les amours de Lemoine, rit en regardant le public. Le corps de l'Omphale eft une merveille : le lumineux divin de la peau, fa moiteur, fon rayonnement fatiné, fa blancheur pulpeufe, tout ce qu'il y a de douillet, de délicat & de tendre dans la gloire d'un corps de femme nue que le jour modèle, eft admirablement rendu dans cette fuave académie. Une juvénilité de déeiïe fe mêle délicieufement à une fleur de maturité dans le delfin de ces formes allongées tout à la fois & rondiffantes, de cette gorge qui vient de naître, de ces hanches déjà fières. Par une oppofition aimée du Pouflîn, le corps ardent & briqué du héros-dieu fait encore reflortir ce corps blanc, à peine teinté dans les ombres du bleu de la nacre, doucement fouetté de rofe aux feins, aux coudes, aux genoux (i).
L'homme qui a peint cela devait être le maître de Boucher. Il était fon initiateur prédeftiné, fatal; & cette peinture defcendue des grandes écoles italiennes, rappelant à la fois le Corrége, le Véronèfe & le Baroche, mais fauvée de l'imitation & de la fervilité par le goût français de Lemoine & la perfonnalité de fon tempérament, cette peinture était fi bien celle dont Boucher attendait la révélation, & à laquelle fon génie était prêt, qu'il fe l'affimilait prefque complètement du premier coup. Deux tableaux de lui, la C^ÇaiJfance & la {Mort d'cAdonis, font voir combien il entra à fond, avant d'avoir dégagé fa manière propre, dans la manière de fon maître : la valeur violente des premiers plans, ces chevelures & ces airs de tête empruntés au Véronèfe, les profils corrégiens des amours, la tonalité des ombres dans les étoffes, ces tons rompus qui, dans les chairs, dans les têtes, viennent à tout moment relever & animer le ton général, ces égratignures & ces martelages de pâte fèche, cette peinture criftallifée qui a fait prendre quelques Lemoine pour des Watteau, ces teintes laqueufes de l'école de Venife, que Boucher ne tardera pas à perdre pour toujours, — tout, dans ces deux toiles, eft de la touche de Lemoine; & il ne faut rien moins que la fignature F. B. fur un vafe, l'atteftation des gravures de Michel Aubert & de Scotin, la mention du catalogue La Live de Jully pour les rendre à Boucher. — De la même facture devaient être les Quatre Eléments, peints pour le comte de Bruhl, ainfi que ToAmour oifeleur & ïoimour moiffonneur , où la manière corrégienne du deflîn de Lemoine eft vifible à travers l'interprétation de la gravure.
Plus tard, je le fais, Boucher dira à Mariette qu'il a fort peu travaillé chez Lemoine
(i) Ce tableau, expofé au boulevard des Itatiens en 1860, appartient à M. Lacaze.
qui prenait un très-médiocre intérêt à fes élèves, qu'il n'y eft demeuré que trois mois (i). Mais Boucher difait-il vrai? Ce qu'il y a de fur, c'eft que, quand il fortit de l'atelier de Lemoine, il en fortit tout formé, & avec tous les fecrets de la pratique de fon maître. Ajoutons qu'il conferva toujours la plus haute eftime pour Lemoine, dont il ne ceffa de vanter les ouvrages (2).
Pendant qu'il fréquentait l'atelier de Lemoine, Boucher avait befoin d'argent pour vivre, & pour jeter aux goûts de fa vie de garçon, à fa pafTion du plaifir. Quelques années avant, Carie Vanloo gagnait cet argent en faifant des décorations d'Opéra & de petits portraits à la groffe. Oudry, à cette heure de jeunefle & de nécefïïté de la vie des artiftes, deflînait des rébus. Boucher fe plia au métier de deffinateur, à des fujets de piété, à des imageries dont la gravure de fabrique ne laiiïe rien deviner du jeune maître. Il donna au commerce des Notre-Dame des Victoires, des Vierges, une armée de faints. Il fit les eftampes d'un bréviaire de Paris, où il repréfenta des Vertus au deffus de petites vues de Paris, — ce qui fit faire aux janféniftes ce rapprochement ironique : la Foy & les Invalides, l'Efpérance & le Louvre, la Religion & Notre-Dame, la Charité & le Pont-Neuf. Et pourquoi tant s'étonner de voir celui qui fera Boucher illuftrer un paroiffien? Ne fommes-nous pas dans le fiècle où le peintre des petites maifons, Baudouin, fera un jour choifi pour enluminer le miffel de la chapelle du Roi, à Verfailles?
Ces travaux menaient Boucher à cette efpèce de manufacture tenue par le père de Cars le graveur, qui avait le monopole des deffins & des gravures de thèfes. Boucher deffinait là, pour le burin, les attributs, les trophées, les fleurons, les culs-de-lampe allégoriques que le xvme fiècle aimait à jeter à travers l'ennui & la gravité du plus folennel imprimé ; &, pour ce travail, il avait la table, le logement & foixante livres par mois, « ce qu'il efhmait pour lors, écrit Mariette, être une fortune. » Ce fut dans les premiers temps de ce fingulier arrangement, en 1 72 1 , que le penfionnaire du père Cars crayonna ces vignettes pour une nouvelle édition de XHijloire de France de Daniel, figurant au n° 1 164 du catalogue de Mariette. Il eft à croire qu'il refla plufieurs années à deffiner ainfi fur commande ôcprefque à la journée. Sans doute aufli, dans cet atelier de gravure, il fut tenté de toucher au cuivre, de jouer avec une pointe, de jeter quelquesuns de fes deffins fur une planche, de s'interpréter lui-même ; ce qui lui valut la bonne fortune d'être choifi par M. de Julienne pour graver le plus grand nombre des études laiffées par Watteau. Et Boucher interprétait « les figures de différents caractères de payfages & d'études » deffinées par le maître, fans leur faire rien perdre de leur feu & de leur efprit. D'un trait large, d'un badinage d'aiguille, d'un travail hardi, heureux,
(1) c/Ibecedario de Mariette, publié par Ph. de Chennevières &. A. de Montaiglon. Paris, Dumoulin, 1851, vol. 1.
(2) « On préfenta un jour au fameux Boucher un tableau de Lemoine. L'amateur à qui il appartenait avait
fait ajouter des allonges à ce tableau pour lui donner un pendant. 11 pria Boucher de le remplir. « Je m'en garderai bien ; de tels ouvrages font pour moi des vafe~ facrés; je craindrais de les profaner en y portant la main.» zAlmanach littéraire, 1778.
fans peur, il indique du premier coup l'anatomie du mouvement des mains, les calïures de la foie, la rocaille des plis ; il balaye les payfages avec la liberté forte de la fanguine de Watteau ; il enlève les filhouettes à la pointe comme le deflînateur les enlève au crayon ; il fouette d'ombre les vifages ; il les carefle de pointillé & de hachures avec l'aifance de fon modèle. Jufque dans l'indication bâtonnée des jambes & l'accentuation des mules relevées, il garde fur fa planche l'accent & le flyle du maître, qu'il traduit plus fûrement que fes compagnons d'eau-forte, que Trémolière, que Bafan, que Silveftre, que Cochin ; auiïi intimement, aufli familièrement que Caylus. Et de ce jour, Boucher a le génie de l'eau-forte fpirituelle jufqu'au bout des ongles.
A ce travail, la pofition de Boucher s'améliora. « M. de Julienne lui donnait 24 livres par jour, & tous deux étaient contents ; car Boucher était fort expéditif, & la gravure n'était pour lui qu'un jeu (1). »
Il peignait tout en gravant & en deflinant; & en 1725, fur le fujet d'Evilmérodach, fils & fucceffeur de C^Çabuchodonofor , délivre Joachim des chaînes dans le/quelles fon père le retenait depuis longtemps, Boucher, à peine âgé de vingt ans, remportait le premier prix à l'Académie de peinture. Et le famedi qui fuivait le jour de la Saint-Louis, le jeune homme était élevé, félon l'ufage immémorial, fur les épaules de fes camarades, promené autour de la place du Louvre remplie d'élèves, d'artifles & de curieux accourus au fpeclacle, & dépofé, l'ovation finie, à la penfion (2). Le voilà, pour trois ans, nourri, chauffé, éclairé, inftruit ; ajoutez à tout cela une gratification de trois cents livres par an, & du temps de refte pour M. de Julienne & les autres. Son triennat achevé, il partait, en 1727, pour Rome. Au dire d'une notice de M. Durozoir, l'éclat de fes débuts, la faveur qu'obtenaient fes ébauches, lui créaient dans l'Académie des inimitiés & des jaloufies qui le privaient de ce droit acquis d'être envoyé à Rome, & le réduifaient à faire le voyage d'Italie avec un amateur fort infoucieux des querelles d'école. D'un autre côté, leVifcours fur l'origine & ïétat aduel de la peinture (178^) dit que Boucher refta peu de temps en Italie, & dans un état de maladie continuel qui lui défendait toute application. Le Nécrologe & les brochures femblent contredire ces deux affertions, en nous montrant Boucher revenant d'Italie au bout des quatre ans que les élèves de l'Académie parlaient en Italie. Et prefque auflî tôt fon retour il était agréé, — ce qui ne prouve guère un mauvais vouloir de l'Académie à fon égard.
Déjà eftimé dans le petit monde des artiftes, Boucher était encore inconnu hors de là. Il lui fallait étaler à tout prix, pour arriver jufqu'au public. C'eft alors, fans doute, qu'un fcuplteur-marbrier, nommé Dorbay, exploitait ce befoin & cette impatience du jeune homme en lui faifant remplir, prefque pour rien, fa maifon de peintures, au milieu defquelles figurait ce bel Enlèvement d'Europe, paffé depuis dans la collection de M. Watelet. Après le marbrier venait un véritable amateur : le baron de Thiers cora-
(1) zAbcceàano de Mariette.
| (2) OEuvresdeDiderot. Salons d'expofition. Belin, 181K
mandait au jeune peintre des tableaux qui fe trouvèrent comme à leur place dans fa précieufe galerie (i).
Vif <3c prompt à toutes chofes, mais furtout au plaifir, plein de cette ardeur qu'il garda toute fa vie, Boucher n'avait pas perdu fa jeunelfe. Il avait gaîment & largement vécu, battant monnaie avec fa facilité, à tout moment preffépar des befoins d'argent, & fe jetant au travail au fortir d'une partie de femmes, d'un fouper, avec une verve lîngulière qu'échauffaient la fatigue & les folies de la nuit à peine envolée, de la fête à peine éteinte. Ses amours, fa peinture vous les dira : liaifons de caprice & d'à-propos, aventures charmantes & banales, bonnes fortunes auxquelles il donnait fa bourfe & qui ne lui demandaient rien de fon cœur. Ce n'eft pas lui qui, comme le peintre Doyen, amoureux de la petite Hus, eût pris fî fort à cœur fon amour qu'il en eût perdu la force de travailler. Les femmes qui palfent dans une vie laborieufe fans l'occuper, les Manon, les Morfîl, voilà les femmes à fa guife : il aime les romans tout faits. Un de fes biographes lui rend le témoignage qu'il n'employa jamais la féduclion (2) : le mot juge Boucher & fes maîtrelTes.
Un peu laflfé de la vie de garçon, Boucher avait fongé à fe marier. Il avait époufé, le 21 avril 1733, Marie-Jeanne Bufeau (3), une fort jolie perfonne de dix-fept ans, qu'il avait choilîe fur la mine pour être fa femme d'abord, & auffi pour être un peu, félon
(1) Galerie françoife, par Reftout.
(2) là. — Nécrologe de 1771. Eloge de Boucher, (j) Voici l'afte de mariage de Boucher, retrouvé par
nous fur les regiftres de la paroifTe de Saint-Roch. Cet aéle eft d'un certain intérêt biographique : il montre l'erreur de la plupart des hiftoriensde l'art français qui, trompés par une fynonymie, ont donné pour femme à Boucher Marie-Françoife Perdrigeon , époufe d'Etienne- Paul Boucher, fecrétaire du Roi , morte le 30 janvier 1734, à dix-fept ans, &. peinte par Raoux en veftale. j ParoifTe de Saint-Roch.
« 2 1 avril 173}. — François Boucher, peintre du Roy, âgé de vingt-neuf ans, fils de Nicolas, auffi peintre, &. d'Elifabeth Lemefie, fes père & mère, demeurant rue Saim-Thomas-du-Louvre, paroifTe Saint-Germain-l'Auxerrois, d'une part, et Marie-Jeanne Bufeau, âgée de dixfept ans, fille de Jean-Batifle, bourgeois de Paris, &. de Marie-Anne de Sedeville, fes père&. mère, demeurant de droit &. de fait rue l'Evéque, en cette paroiffe, d'autre part, après la publication d'un ban faite en cette églife,
vu le pareil certificat d'un ban faite en l'églife paroiffiale de Saint-Germain-l'Auxerrois, la difpenfe desdeux autres bans accordée par Mgr notre archevêque , en date du quatorze des préfens mois & jour de la préfente année, figné Robinet, régen, &.plus bas Martin, duement fcellée, controllée U infinuee, les fufdits jour &. an, fignée Frain, des extraits batiftaires defdits époux &. époufe, le tout en bonne forme, les fiançailles célébrées hier, ont été mariés en face d'Eglife, fans aucune oppofition, par meffire Jean Santarel , prêtre, dofteur en Sorbonne & vicaire de cette paroifTe ; prélens les père & mère de l'époux, demeurant rue des Foureurs, paroifTe Sainte- Opportune ; le père de l'époufe ; Laurent Quénot, muficien, demeurant rue l'Evéque, en cette paroifTe ; tous leTquels témoins, parens, amis &. autres fouffignés, nous ont certifié les noms, furnoms, âges, qualités, libertés &. domiciles defdits époux 8t époufe, &. leéture à eux faite ont figné, excepté la mère de l'époux, qui a déclaré ne fçavoir figner. — Boucher, Marie Jane Buseau, Nicolas Boucher, Buseau, Quenot, Dubesse, Sentarel. »
l'habitude du temps, un modèle & l'infpiration de fon deflîn. Affile à Ton foyer, Mme Boucher, entrée prefque enfant dans l'atelier du peintre, ne tardait pas à fuivre l'exemple des femmes & des filles d'artiftes d'alors, touchant prefque toutes au métier qu'elles voyaient faire, à la peinture, au paftel, à la gravure : elle fe mit, avec une certaine adrefle & une aptitude allez heureufe, à copier en miniature les tableaux de fon mari. Ces miniatures, généralement attribuées aujourd'hui à Boucher lui-même, eurent une vogue qui popularifa un inflant, dans le monde des curieux, le nom de Mme Boucher : on ne compte pas moins de huit de ces petits cadres dans le catalogue de vente du peintre Aved. Mme Boucher toucha même à la pointe de graveur de fon mari, & il exifte une planche de deux payfans dormant où, à côté de 'Boucher inv., on lit: Uxor ejus fculpjîr.
Boucher ne fut pas très-fidèle à fa femme. La jeune femme fut-elle plus fidèle à fon mari? Il y a contre fa confiance une aflez jolie anecdote. Selon une note manufcrite d'un bibliothécaire de M. de Paulmy, le roman de Faunillane ou ï Infante jaune, fantaifie du comte de Teflin, illuftrée de deflîns de Boucher & imprimée, en 1741, à Badinopolis, chez les frères Ponthome, n'aurait été, de la part du comte, qu'un adroit moyen d'introduction dans l'intérieur du peintre. M. de Teflîn n'aurait écrit fon livre que pour en demander l'illuftration à Boucher, approcher de cette façon délicate Mme Boucher, lavoir pendant qu'il expliquait les fujetsà fon mari, & lui faire fa cour en retournant la fcène du Peintre ficilien derrière le chevalet du pauvre homme occupé à peindre. Les delfins faits & gravés par Chédel , — la comédie avait eu fans doute un dénoûment au gré de M. de TefTin, — le livre était tiré à deux exemplaires, & le comte faifait cadeau des cuivres à l'académicien Duclos, qui, pour les utilifer, écrivait, fur les compofitions de Boucher, le roman allégorique (X&icajou & Zirphile (1).
En 1754, Boucher était reçu académicien fur la préfentation de fon tableau de %enaud & oArmide, expofé aujourd'hui au Louvre.
Alors commence l'œuvre de Boucher ; alors commence autour de cet œuvre l'applaudiflement du public plus ardent à chacune de ces expofitions qui, fermées depuis 1704, rouvrent en 1737, & donnent aux tableaux & à la gloire de l'heureux peintre une popularité fans exemple (2). Et de falon en falon, de triomphe en triomphe, fon
(1) zArchives de l'Art français, par Ph. de Chennevières &. A. de Montaiglon. Paris, Dumoulin, 1851, vol. VI.
(2) Boucher envoyait à l'expofition de 1737, — la première expofition du règne de Louis XV, l'expofition
qui fuivit l'expofition de 1704, — quatre tableaux cintrés repréfentant divers fujets champêtres , deux petits tableaux ovales repréfentant les quatre Saifons.
Boucher expofait , en 1758, un tableau chantourné
imagination fe déroule en fouriant. De fes pinceaux, de Tes crayons, qui ne fe laflent point, fort la mythologie du xvme fiècle. Son Olympe, ce n'eft ni l'Olympe d'Homère, ni l'Olympe de Virgile : c'eft l'Olympe d'Ovide. Et quelle reflemblance entre ces deux peintres de la décadence , entre ces deux maîtres de fenfualifme, Ovide & Boucher ! Une page de l'un a l'éclat, le feu, la manière & l'afpect d'une toile de l'autre. Il y eut un poëme d'Ovide, ïoAn d'aimer, qu'on mit en ballet fur un théâtre de Rome : n'eft-ce pas ce poëme que Boucher retrouva à l Opéra, & dont il fit fon génie?
La volupté, c'eft tout l'idéal de Boucher : c'eft tout ce que fa peinture a d'âme. Ne lui demandez que les nudités de la Fable ; mais au(Ti quelle main prefte, quelle imagination fraîche dans l'indécence même, quelle entente de l'arrangement, pour jeter de jolis corps fur des nuages arrondis en cous de cygnes ! Quel heureux enchaînement dans ces guirlandes de déeffes qu'il dénoue dans un ciel ! Quel étalage de chair fleurie, de lignes ondulantes, de formes qu'on dirait modelées par une carefTe ! Comme il s'entend aux pofes indifcrètes, aux coquetteries des molles attitudes, aux provocations de la Nonchalance couchée tout de fon long devant le public fur un décor d'apothéofe comme fur un tapis de harem! La févérité du nu eft inconnue à Boucher : il ne fait pas envelopper un corps de fa beauté, ni le voiler de fa pudeur; la chair qu'il montre a
repréfentant Vénus defcendant de fon char, foutenue par l'Amour pour entrer au bain, &. un autre tableau repréfentant l'Education de l'Amour par Mercure.
Boucher expofait, en 1739, un grand tableau d'une largeur de 14 pieds fur 10 de haut, repréfentant Pfyché conduite par Zéphir dans le palais de l'Amour. Ce tableau devait être exécuté en tapifferie pour le Roi à la manufacture de Beauvais ; il expofait un fécond tableau de forme chantournée, un deffus de porte pour l'hôtel Soubife, repréfentant l'Aurore &. Céphale.
Boucher expofait, en 1740, un tableau en largeur de <! pieds fur 4 de haut, repréfentant la naiffance de Vénus ; un autre, de même grandeur, repréfentant une forêt; un autre, un payfage où l'on voit un moulin.
Boucher n'expofait rien en 1 741. 11 expofait, en 1742, un tableau en largeur de 2 pieds 1/2 fur 2 de haut, repréfentant Diane fortant du bain avec fes compagnes ; un autre, de même grandeur, repréfentant un payfage des environs de Beauvais ; une efquiffe de payfage en largeur de 3 pieds fur 2, repréfentant le hameau d'Iffé, qui devait être exécuté en grand pour l'Opéra; huit efquiffes de différents fujets chinois pour être exécutés en tapifferie a la manufacture de Beauvais, un autre tableau repréfentant une Léda; un autre, un payfage de la fable du frère Luce.
Boucher expofait, en 1743, un tableau ovale repré-
fentant la naiffance de Vénus; un pendant, Vénus fortant du bain; un autre tableau chantourné, de 6 pieds de largeur fur pareille hauteur, repréfentant la mufe Clio préfidant à l'hiftoire &. à l'éloge des grands hommes, un autre, de même forme, faifant pendant, repréfentant la mufe Melpomène qui préfide à la tragédie ; un autre re. préfentant un payfage où paraiffent un moulin &. une femme donnant à mangera des poules; fon pendant, repréfentant une vieille tour, &., fur le devant, des blanchiffeufes; autre petit payfage, de forme chantournée, repréfentant un vieux colombier & un efpèce de pont ruiné fur lequel une femme &. fon enfant regardent pêcher.
Boucher expofait, en 1745, un tableau chantourne repréfentant un fujet paftoral ; une efquiffe à gouaffe repréfentant Vénus fur les eaux, U plufieurs deffins réunis fous un même numéro.
Boucher expofait , en 1 746, un tableau , de forme chantournée, repréfentant l'Eloquence avec fes attributs; un pendant, de même forme, l'Aftronomie ; ces deux tableaux devaient être placés dans le cabinet des médailles, à la bibliothèque du Roi.
Boucher expofait, en 1 747, un tableau ovale repréfentant les forges de Vulcain ; ce tableau était deftiné a la chambre à coucher du Roi, à Marly. Il avait encore envoyé deux paftorales &. une grifaille repréfentant le fujet allégorique d'une thèfe dédiée à M. le Dauphin.
comme une effronterie piquante ; fes divinités, fes nymphes, fes néréides, fes femmes nues font toujours des femmes déshabillées. Mais qui a déshabillé la femme mieux que lui? La Vénus que Boucher rêve & peint n'elî que la Vénus phyfique 5 mais comme il la fait par cœur! Comme il eft habile à lui donner toutes les tentations du gefte abandonné, du fourire facile, du maintien engageant! Comme il l'entoure d'une mife en fcène irritante ! Et comme il incarne dans cette figure légère, volante, & fans celfe renailfante, le Défir & le Plaifir!
Autour de cette Vénus, dans le ciel de cette Cythère, au milieu de ce férail aérien, au travers de ces nuages éclairés par le corps des déeffes, le peintre jette une pluie d'amours. Il les fufpend en grappe ; il les noue en couronne, il les répand & les effaime comme dans une frife de Clodion ; il les culbute dans le giron des Grâces. Il difperle leur bande, il la raffemble; il donne à tous l'envolée, il les jette nus & poliffonnant fur la nuée. Ce font les enfants gâtés du pinceau de Boucher. Joufflus, les cheveux frifés & leur volant au front en gros accroche-cœurs, leurs larges prunelles fouriant à cravers leurs grands cils, le petit nez au vent, la bouche en cul de poule, le menton fendu par une foffette, ils font partout dans fon œuvre. Ils voltigent autour de leur mère, comme une cour d'oifeaux; ils jouent aux pieds des Mufes avec les attributs des arts & des fciences ; ils enjambent le char attelé de colombes 5 &, qu'ils mangent à pleine bouche le raifin des Bacchanales, ou qu'ils vifent au blanc dans la cible d'un cœur, qu'ils
Boucher expofait , en 1748, un tableau ovale repréfentant un berger qui montre à jouer de la flûte à fa bergère, & un autre petit tableau carré repréfentant une Nativité.
Boucher expofait, en 1750, — il n'y avait pas eu d'ex, pofition en 1749, — un tableau en hauteur de 5 pieds &. demi fur 4 de largeur, repréfentant une Adoration des Bergers pour la chapelle du château de Bellevue, & quatre paftorales de forme ovale : la première repréfentant des amants furpris dans les blés; la féconde, un berger ac cordant fa mufette près de fa bergère; la troifième, le fommeil d'une bergère à laquelle un ruftaud apporte des fleurs, &. la quatrième, un berger qui montre à fa bergère à jouer de la flûte.
Boucher n'expofait pas en 1 7 5 1 . Il expofait, en 1755, deux grands tableaux en hauteur de onze pieds fur neuf de large, dont l'un repréfentait le Lever du Soleil; l'autre, le Coucher du Soleil. Ces tableaux devaient être exécutés en tapifferie à la manufacture des Gobelins par Cozette &. Audran. Il expofait encore quatre tableaux repréfentant les quatre Saifons figurées par des enfants, &. deftinés à la falle du Confeil, à Fontainebleau.
Boucher n'expofait ni en 1 7 ^4, ni en 1755. 11 expofait, en 17^7, un tableau de 10 pieds en carré, repréfentant les forges de Vulcain. Ce tableau, qui était au Roi, devait
être exécuté en tapifierie dans la manufacture des Gobelins. Il expofait encore le portrait de la marquife de Pompadour.
Boucher n'expofait pas en 1 7 50; il expofait, en 1 761 , des paftorales &. payfages fous un même numéro.
Boucher expofait, en 1763, le Sommeil de l'Enfant- Jéfus, tableau cintré de a pieds de haut fur 1 pied de large.
Boucher expofait, en 1765, deux tableaux ovales d'environ a pieds de haut fur 1 pied 1/3 de large : Jupiter transforme en Diane pour furprendre Calijlo; Angélique &Médor. Ces tableaux étaient tirés du cabinet de M. Bergeret de Grandcourt.il avait encore envoyé deux paftorales de 7 pieds 6 pouces de haut fur 4 de large, quatre paftorales de 1 5 pouces de haut fur 1 3 de large, une autre paftorale ovale de a pieds de haut fur 1 pied 6 pouces de large, un tableau de a pieds 6 pouces de haut fur a pieds de large, repréfentant une jeune femme attachant une lettre au col d'un pigeon; enfin, un payfage de a pieds de large fur 1 pied 6 pouces de haut.
Boucher n'expofait pas en 1767, ce dont Diderot le tançait vertement dans fon Salon de l'année; il expofait, en 1769, un feul tableau, une Marche de Bohémiens ou Caravane dans le goût de Benedetto Cajiiglione, tableau de 9 pieds de large fur 6 pieds 6 pouces de haut.
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repréfentent les Saifons, qu'armés du maillet & du cifeau ils aient l'air d'Amours échappés de l'Opéra de Tygmalion, ou qu'ils foient feulement des enfants qui s'amufent, ils font charmants à voir avec leurs petites mains engorgées, leurs jointures bouffies, leurs ventres ronds où le nombril femble unefoflette, leurs derrières de Cupidon, leurs mollets dodus, leurs formes ébauchées & renflées, qui parfois, fous le crayon de Boucher, prennent une ampleur prefque fuperbe. Er quels jeux de lutins & de petits dieux ils font autour des allégories, près de l'eau où fe baigne Diane, fur les genoux des nymphes adoflees l'une contre l'autre, ou dans le triomphe de ces déefles que le maître, en fes jours d'élégance parmégianefque, aime tant à pofer de dos, les épaules abattues, la croupe rebondie, la courbe de la hanche faillante, une jambe repliée fous l'autre & laiflant pafTer fous la cuifle une plante de pied aux plis douillets ! Boucher a fi bien en main le type de ces jolis amours, que, prefque toujours, c'efl leur vifage qu'il donne à fes femmes. Un ovale raccourci & poupin, un front court, des yeux faillants <5c écartés, placés bas, loin desfourcils, prefque fur la ligne du bout de l'oreille, un nez retroufle, une bouche en cœur, un menton d'enfant, ce font là les traits qu'il répète d'ordinaire. Par là, fa beauté eft petite & ne dépafle que bien rarement une forte d'agrément fade & un peu lourd. Ses figures font bovines tout à la fois & mignardes. Ce n'eft guère que dans fes charmantes illuflrations de Molière, dans les jolis defiîns de YEcole des Femmes & des Trccieufes, qu'il a attrapé l'expreffion, le fin fourire d'une figure & d'une phyfionomie de femme du temps, la beauté du diable & de l'efprit.
Defcendue de l'Olympe, l'imagination de Boucher fe délaflait dans la paftorale. Mais il la peignait de la feule façon dont il était alors permis de la peindre : il ôtait à l'idylle « cette certaine grofllèreté qui fied toujours mal. » Il la repréfentait fous le traveftifïement le plus galant, dans un collume de bal mafqué de cour. La vie champêtre devenait fous fes pinceaux le roman ingénieux de la nature, l'allégorie des plaifirs, des amours, des vertus gardés, loin de la ville & du monde, dans les déferts enchanteurs de Mme Deshoulières. Il évoquait les Sylvandre, les Philis, les Lycidas, les Alexis, les Céladon, les Sylvanire, dans toutes ces compofitions qui font le tour du Lignon : Tenfent-ils au raifin, les Charmes de la vie champêtre, les 'Bergers à la Fontaine, le Tajleur complaifant, le Tajleur galant, la Foire de campagne. Bergères adorables, bergers délicieux ! ce n'eft que fatin, pompons, paniers, mouches au coin de l'œil , colliers de rubans, joues fardées, mains faites pour broder au tambour, pieds de duchefle échappés de leurs mules, moutons de foie, houlettes fleuries; les payfans font tournés comme une révérence de Marcel, les payfannes ont l'air de fortir des mains d'une habilleufe des Menus. . . Un monde tombé fur l'herbe d'une paftorale de Guarini, avec un madrigal aux lèvres & des boufTett.es rofes aux fouliers ! C'eft l'églogue à la façon de celle dont Fontenelle parlait, lorfqu'il difait, comme s'il eût prévu la fantaifie de Boucher : « Il en va, ce me femble, des églogues comme des habits que l'on prend dans des ballets, pour repréfenter des payfans. Ils font d'étoffes beaucoup plus belles que ceux des
payfans véritables; ils font même ornés de rubans & de points, & on les taille feulement en habits de payfans. »
Autour de ces églogues & de ces fcènes agreftes, pour leur fervir de fond & d accompagnement, Boucher crée un payfage, une nature. Il ne trace pas les profondes perfpectives de Watteau ; il n'ouvre pas les grandes charmilles en éventail, il ne fait pas fuir derrière le dos de fes perfonnages ces grands parcs qui vont s'éteindre à l'horizon & dont l'ombre finit comme un murmure. Les eaux, chez Boucher, ne difparaiffent pas au loin dans la vapeur ; la campagne n'eft pas cet afile de rêverie, ce lieu de filence & d'apaifement où la volupté fe recueille. La nature, pour lui, efl un joli tapage. Ce qu'il aime, c'efl un petit coin de terre bruyant, pétillant de couleurs fraîches, rempli d'éclats de verdure, encombré d'arbres rameux, de faules étêtés, de fufées de branches. Toujours au devant, un ruiffeau clapote & jafe, une eau courante fe mire au foleil, quelque petite rivière de France d'où fe lèvent des bancs de rofeaux jette au premier plan fa fraîcheur & fa gaîté. Il fait monter la mouITe aux congélations des marbres ruinés ; il cache l'herbe fous les larges feuilles du bouillon-blanc ; il entrelace les faxifrages, il noue la vigne folle en rideaux, il encadre les payfannes & les nymphes dans des tentures de fapins aux grands bras qui penchent & balancent leurs longs effilés verts fur le corps des baigneufes. Et l'on croirait voir, dans ce luxe & ce caprice de végétation, le cabinet de verdure, tel que le rêvait le xvme fiècle à fes heures d'imagination tendre & d'appétits ruftiques.
Quand, attaché à la manufacture de Beauvais, Boucher peint d'après nature les vues des environs, cours de fermes entrevues fous les arcades ruinées, hangars ruftiques abritant des amas de chofes, toits de chaume où pouffent les fleurs femées par les oifeaux, couvertures de joncs foutenues par les poutres à peine équarries qui les percent, roues de moulins, appentis rapiécés avec des planches, pigeonniers aux tuiles mouffues, margelles des lavoirs, dont la pierre s'effeuille fous le genou des leffiveufes, baffescours où l'œil s'égare fur les débris, les reftes de paille, les vieilles échelles, les brouettes, les paniers à couver, — il donne à tout cela une richeffe &une abondance de défordre, un pittorefque nouveau jufque-là inconnu & que le xvine fiècle a défini d'un mot créé expreffément pour Boucher : le fouillis. Et pour donner plus de pêle-mêle encore à fes payfages, pour y mettre plus de vie, une confufion & une animation plus étourdiffantes, il jettera dans fes ciels des volées d'oifeaux ; à terre, il fera battre les poules, aboyer les chiens, courir les enfants dans les cours où le pied gliffe fur le grain 5 par les chemins, il lancera dans la pouffière les marches d'animaux, les caravanes de Caftiglione, les forties de l'arche, l'émeute des moutons preffés, les retours du marché avec les baudets tout fonnants de la vaiffelle de cuivre qui leur bat au dos. — Payfagifte, Boucher ne femble avoir d'autre préoccupation que celle de fauver à fon temps l'ennui de la nature.
Ce qui popularifa Boucher non moins que fes tableaux, ce furent fes deffins. Jufqu'à lui, les deffins des maîtres français — ébauches, croquis d'après nature, aurores d'une idée, d'une ligne, infpirations du moment jetées de verve fur le papier par une main hâtée — n'avaient ni valeur commerciale, ni publicité courante. Jetés la plupart du temps en recueil au verfo d'un mauvais cahier, — c'était là la méthode de Watteau, de Lancret, d'Oudry & d'autres; ou bien, feuilles volantes fixées par un clou au mur, dans un coin de l'atelier, ils étaient gardés fans grand foin par l'artifte comme un fouvenir, le premier effai d'une toile, ou bien comme un document, une fource de compofition, un Livre de vérité. Ils ne fortaient guère de chez le peintre qu'emportés par l'enthoufiafme d'un ami, la plupart du temps homme du métier lui-même ; ou bien, à la mort de l'artifte, vendus en paquets, pour quelques livres, par l'huiffier prifeur, ils fe difperfaient aux quatre vents. Boucher fut le premier qui fit du deffin une branche de commerce pour l'artifte, qui le lança dans la publicité, qui appela fur lui l'argent, le goût & la mode. Les feuilles de papier où il femait fes études & fes caprices fortirent des cartons des amateurs, des collectionneurs exclufifs de deffins, pour parer les appartements, figurer fur les panneaux, entrer dans la décoration des plus riches intérieurs. Ils prirent place familièrement dans le boudoir, le falon, la chambre à coucher, à côté du tableau . Les femmes en voulurent ; les Joullain & les Bafan en achetèrent : il était de bon air d'en avoir.
Ces deffins, fi fêtés & fi plaifants, c'étaient de vives & faciles croquades forties fans effort de la main du peintre, des figures rondement enlevées à la pierre d'Italie ou à la fanguine, des fcènes de campagne grafTement efquiffées, des bergerades où l'on retrouve la hardiefTe de touche & jufqu'aux têtes tondues des deffins du Carrache, des tableaux mythologiques où des corps de déeffes & de nymphes fe débrouillaient voluptueufement dans toutes les attitudes du plaifir & dans toutes les coquetteries du déshabillé ; ou encore, le crayon noir affeyait dans le papier quelque marquife à la jupe caffé par mille plis, à la collerette à l'efpagnole. Souvent, fur un deffous de fanguine chauffant le deffin d'une fleur de rouge effacé, le biftre faifait rage dans un payfage poché à grands coups de pinceau. Quelques rares aquarelles échappaient au peintre, blondes & douces, lavées à grande eau, baignées dans des tons de vieille foie & dans des harmonies de demi-jour. Puis il reprenait fon crayon, & fous fes lignes courantes, roulantes, graffes comme les touches d'un ébauchoir, des rondes, des troupes, des bouquets d'amours naiffaient&s'épanouiffaient; des académies de femmes en pleine chair & tout étoilées de foffettes fe levaient dans une nudité opulente &
montraient le fang du maître chez le bâtard de Rubens, — éternelle & charmante étude d'un même corps potelé & douillet, jeune & déjà éclatant de fanté, dont le type fut donné à Boucher par un modèle qui aprefque une hiftoire.
Rien de plus inconnu au xvme fiècle que les modèles des peintres. Rien de plus anonyme que l'immortalité qu'ils reçoivent du pinceau, du crayon. Une empreinte de leurs formes, c'efl tout ce qui en refte. Il n'eft guère d'autre document à leur fujet que cette correfpondance où le père d'un élève de Doyen, témoigne pour les mœurs de fon fils, une fi grande peur de ces demoifelles ; & encore cette gravure de l'Académie où Cochin nous a repréfenté le modèle du temps en grande tenue, la jupe falbalaflee & retrouflee par la mule au haut talon, les cheveux furmontés d'une couronne, pofant pour la tête d'exprelfion. Arrêtons-nous donc un inftant au modèle de Boucher & donnons ici ce fragment de la chronique intime des ateliers du règne de Louis XV. Ce modèle habituel du peintre, que Paris appelait la petite Morfil, était la demoifelle Murfi, d'origine irlandaife, fceur du modèle en titre de l'Académie de peinture, dont elle avait la furvivance. Quand Mme de Pompadour fe réfigna à chercher des maîtrefles au Roi, ce fut la Murfi qu'elle fit peindre dans une Sainte Famille deftinée à l'oratoire de Marie Leczinska ; & fes prévifions ne furent pas trompées : le portrait parla aux défirs du Roi; & le modèle de Boucher eut l'honneur d'ouvrir, pour la première fois, la porte du Parc-aux- Cerfs (i). Mais alors Boucher n'avait plus befoinde la Murfi; il ne recourait plus guère au modèle ; il en avait fini avec les enfeignements de la nature & les tâtonnements de l'étude. Reynolds raconte que lorfque, dans fon voyage en France, il alla voir Boucher, il le trouva occupé à peindre un fort grand tableau pour lequel il n'employait ni efquiflc ni modèle d'aucun genre ; & comme il lui en témoignait fa furprife, Boucher lui répondit qu'il avait regardé les modèles comme néceflaires pendant fa jeu nèfle, mais qu'il y avait longtemps qu'il ne s'en fervait plus.
Quoi de plus charmant que ces académies de femmes de Boucher! elles amufent, elles provoquent, elles chatouillent le regard. Comme le crayon tourne au pli d'une hanche ! Quelles heureufes accentuations de fanguine mettant dans les ombres le reflet du fang fous la peau! Quel deffin gras, facile, lutinant la chair! L'habile eftompage de blanc & de noir donnant à la peau des reflets de fatin ! De larges hachures de craie fufïifent à Boucher pour faire circuler & ferpenter le jour fur un épiderme qu'il femble fabrer de lumière. Un coup de noir, une pointe de blanc, voilà une foflette pofée comme une mouche. Et quelle variété, quelle diverfité de poftures, renouvelant fans cefle ce poëme de la nudité agaçante ! Le corps de la femme joue fous fon crayon comme dans le paravent de glaces d'une alcôve. Boucher le jette fur les courtines d'un lit; il le drefle debout contre un nuage de foie, il l'adofle, il le renverfe. Ici c'eft une bergère
(i) ^Mémoires de d'Argenfon. Paris, Jannet, vol. iv. — Les tMaltrejfes de Louis XV, par Edmond u Jules de
Goncourt. Paris, Didot, vol. M.
fans voile, là quelque Vénus triomphante ; & s'il prend un papier chamois, s'il s'amule à vivifier fon académie d'un foupçon de rofe étendu fous le doigt, s'il croife la fanguine & le crayon noir en tailles entrelacées, s'il égrène la craie fur la peau miroitante, s'il jette une fleur de paltel de côté & d'autre fur un fond de ciel ou un coin de draperie, il réalife fur un carré de papier le charme de la nudité la plus aimable.
Aufli que d'amateurs pour ces deflins ! Les fermiers généraux en rempliflaient leurs portefeuilles. M. Néra les difputait à M. de La Haye, M. de Grandcourt à M. de Fontanieu, & M. D'Azincourt à M. d'Argenville. Mme de La Haye & Mme d'Azincourt luttaient à qui ferait la collection la plus riche. Et comme Boucher était un homme heureux en toutes chofes,il arrivait, au beau milieu de cet engoûmentpour fes defîïns, qu'un graveur trouvait un procédé pour les graver en manière de crayon : Demarteau, par les étonnants fac-fimile, les faifait circuler dans toutes les mains.
Il reliait encore, il y a deux ans, près de la Sorbonne, dans une vieille maifon, la maifon habitée par Demarteau, un curieux témoignage de la fatisfaclion du peintre fi bien interprété par lui. Charmant remercîment du maître à fon graveur que ce falon peint par Boucher dont les quatre murs vous montraient l'intérieur élégant d'unartifte du fiècle parle! Ce falon femblait une tonnelle & une volière. Un treillis en échiquier, pareil à la marqueterie deflînée fur les côtés des meubles en bois de rofe, courait fous les plinthes, encadrait la glace, montait autour des deux fenêtres & ne laiflfait à jour que quatre grands panneaux, quatre petites portes & le deftus des portes. Entre ces treillis, la campagne s'ouvrait. Ici l'on voyait un bord de rivière encombré de flamants rofes & de paons faifant la roue ; au delà d'un arbre déraciné & tombé à l'eau, des cygnes fe battaient. Là c'étaient les ébats d'un chien de chafle & le fautillement d'une pie à travers des rofes trémières montant au ciel; & de l'eau encore au loin fillonnée de canards de toutes couleurs. D'un autre côté reparaiflaient une rive & de fraîches verdures égayées d'oifeaux diaprés, rofes, bleus, verts. Sur le dernier panneau, une architecture en treillage, mangée par les rofes montantes, prenait pied dans un défordre d'outils rultiques & dans une bataille de coqs & de poules. Des colombes fe becquetaient au deffus des quatre portes fur lefquelles des amours en camaïeu, graflement peints, écrafaient des fruits contre leurs lèvres ou faifaient jaillir l'eau d'une fontaine entre leurs doigts à demi fermés.
Les commandes qui l'aflîégeaient, les peintures &les deflins qui lui étaient demandés de partout, étaient loin de lafler l'activité de Boucher. La befogne, tout énorme qu'elle était, ne funSfait pas à cette fièvre de production, à cette furie de travail qui
l'avait faifi le jour où il avait pris les pinceaux, & devait l'affeoir, jufqu'à fa mort, dix heures par journée à fon chevalet (i). Boucher trouvait encore des loifirs dans ce labeur 5 & il jetait à tout moment, comme en marge de fon œuvre, mille idées, des riens pareils aux récréations qu'un grand artifte donne à fa main fur la feuille d'un appui-main. Il s'amufait à laiffer tomber un coup de crayon, un refte de couleur fur toutes fortes de petites chofes, dans les cadres les plus minces. Il touchait de fon pinceau les moindres bijoux de la mode, des éventails, des étuis de montres, des œufs d'autruche, des porcelaines, des panneaux de voiture, que fais-je encore? M. Thoré dit avoir vu de lui un petit cartouche peint à l'huile pour Mme de Pompadour, un médaillon grand comme la main où il avait mis une belle déclaration d'amour d'un berger à fa bergère avec des paniers de rofes, des chapeaux enrubannés, des oifeaux encagés, & de l'air, & de la volupté & de l'efpace ! Il eût fait tenir Cythère dans le cercle d'une pierre gravée de Guay.
C'efl fon délaffement de defcendre à tout, c'eft fa vocation de ne point laifler palier uue vogue fans y mettre la main. Il y a des heures, dans la vie de ce premier peintre du Roi, où il femble deffiner le foir à la lampe pour l'amufement d'une table d'enfants dont la curiofité lui pouffe le coude. Lorfqu'au milieu du fiècle éclate à Paris une de ces manies qui prennent périodiquement la fociété françaife, la manie des pantins & des pantines, fuccédant, de 1746 a 1748, à la manie des découpures, lorfque la ducheffe d'Orléans fe met en tête d'avoir un pantin de i,foo livres, mais du meilleur faifeur & qui vaille fon prix, c'eft Boucher qui deffine & peint le pantin, en riant d'avance de la mauvaife épigramme que le pantin lui vaudra dans les chanfons de Maurepas (2).
lia beau faire, beau chercher, defcendre au joujou, il n'eft pas abforbé tout entier. Il lui refte du temps, de la verve, des idées, & le voilà qui broffe des décorations de théâtre. En 1737, en 1738 & en 1739, ^ ava^c travaillé aux décorations de l'Opéra; il y travaille de nouveau depuis le mois d'août 1744 jufqu'au Ier juillet 1748, aux appointements de 2,000 livres (3). Il ne donne pas feulement des décors à l'Opéra : Monnet, qui fut fon ami, effayant de remonter l'Opéra-Comique & voulant débuter d'une façon brillante à la foire Saint- Laurent du mois de juin 1743, Par une parodie des Indes Galantes, lui demande les décorations & les deffins de la pièce, fi fort applaudis. Dans le théâtre élevé par Monnet, en trente-fept jours, à la foire Saint-Laurent de 17^2, c'eft Boucher qui deffine prefque toute la falle, le plafond, le décor, les ornements, & qui dirige toutes les peintures. Et à la foire Saint-Germain de 17^4, c'eft encore la main ôc le pinceau de Boucher que Ton retrouve & que tout Paris vient
(1) Galerie françoife, par Reftout. I (j) Hifioire manufcrite de l'Opéra. Papiers de BefTara,
(3) Journal hiflorique S" anecdotique de Barbier. Paris, Bibliothèque de l'Hôtel-de-Ville. Renouard, vol. m.
applaudir dans la mife en fcène du ballet des Fêtes chinoifes de Noverre (i). Et ce n'étaient point des aperçus de décors, des maquettes infignifiant.es que fourniffait Boucher aux deux Opéras; c'étaient des toiles qui avaient trois pieds fur deux, comme cette décoration du hameau d'Iffé envoyée par lui au Salon de 1742.
Cette activité, cette imagination féconde, toujours prêtes à fe répandre en œuvres de charme, en créations d'élégance & de goût coquet, en modèles pour la manufacture de Vincennes (2), Boucher les apporta dans la direction d'une des grandes induftries d'art du xvme fiècle. Oudry, chargé par Fagon, intendant des finances, de relever la manufacture de Beauvais fondée par Colbert & tombée dans une forte d'anéantiffement, fe voyait obligé d'appeler à fon aide le peintre au génie multiple & fi expert dans toutes les chofes de luxe & d'ornementation galante. Et lorfque Boucher, nommé directeur de Beauvais, remplaçait, le 21 juin I7ff, Oudry dans l'infpection des travaux des Gobelins, les entrepreneurs, aigris par l'infpection tracalîière d'Oudry, faluaient 1'inftallar.ion du nouveau directeur comme une délivrance, & remerciaient chaleureufetnent M. de Marigny d'un choix fi heureux <3c fi mérité (3).
Tfyché conduite par Zéphyr dans le palais de l'aimour, la CN^aiJfance de Vénus, le 'Bain de Diane, les Forges de Vulcain avaient placé Boucher au premier rang de l'école de fon temps, quand, pour répondre au reproche de ne plus faire que des tableaux de chevalet (4), il expofait, en 17^3, le Lever & le Coucher du foleil (5").
Dans la première de ces grandes toiles, des amours au haut du ciel écartent le voile de la Nuit & plient l'ombre comme une tente. L'Aurore, portant au deffus du front l'étoile du matin, effeuille du bout de fes doigts les rayons & les rofes dans la lumière qui s'éveille. Sous la careffe du jour qu'elle répand, le jeune Apollon fe lève dans fa gloire naiffante ; la pourpre lui vole en écharpe autour du corps ; fous fes pieds, l'écume des flots fe brife en vapeur & s'écroule en nuage. Une déité volante lui tend les rênes de fon quadrige & la bride de fes chevaux qui piaffent dans l'éther, tandis que les filles de Doris, les nymphes de la mer, à mi - corps dans l'onde qui leur bat les reins, nouent fur les jambes du dieu les rubans de fes brodequins. Au devant du lever de
(1) Supplément au roman comique ou ^Mémoires pour fervir à la vie de J. ZMonnet. Barbou, 1772.
(3) Obfervations fur les ouvrages de MM.de l'Académie de peinture & de fculpture expo/es au Jalon du Louvre en ' 77i- Par l'abbé Leblanc.
(}) J^otice hiflorique fur la manufaâure de tapijjeries
des Gobelins, par Lacordaire. Paris, 185) .
(4) Lettres fur les peintures, fculpture &■ architeâure, a (M. ***. 1748-
(5) Ces deux tableaux, vendus à l'inventaire de M"' de Pompadour &. pafles alors en pofTeffion de M. de Saincy, appartiennent aujourd'hui à lord Hertford.
Phœbus, un amour joue avec le collier de perles tombé du cou de l'Aurore ; des tritons interrogent, dans un coquillage, le murmure des mers, le flux & le reflux de l'écho; des dauphins aux yeux & aux narines de rubis, balancés au branle de la vague, bercent les néréides accoudées fur l'oreiller de leur tête & tournant au public, qu'elles provoquent d'un fourire jeté par deflus l'épaule, leur dos humide où le flot pleure encore en gouttes de nacre.
Dans le Coucher du foleil, des amours & des génies apportent & déroulent en haut du tableau le manteau fombre & bleu de la Nuit. Le jour meurt en reflets fous leurs pieds qu'il éclaire. Au milieu des vapeurs violettes & rofes perdues là-bas dans un fond de ténèbres où fe dénoue, au deflus du clapotement des vagues vertes, une guirlande d'amours, l' Apollon rayonne dans l'apothéofe du crépufcule. Son char rocaille, autour duquel bourdonne une ronde d'amours, entre doucement dans la mer & coule à l'abîme ; de fes courfiers blancs, aux nafeaux rofes & fumant des derniers feux du jour, l'un eft encore argenté de lumière, l'autre a déjà plongé dans l'ombre. Le dieu, fvelte comme un éphèbe, s'élance en étendant les bras vers Thétis. Allongée dans une pofe d'accueil amoureux, la déefle vogue vers lui fur une conque, parée des couleurs de la mer, la robe teinte des nuances d'une vague, les cheveux gris-argenté & comme poudrés de l'écume des flots. Une néréide, réfugiée contre elle & s'appuyant à fa conque, fe gare, avec fa main jetée coquettement devant fes yeux, du dernier rayon du dieu ; & tout autour de Thétis, fa cour de tritons & d'amours fatigue l'eau du fillon de fes jeux, jufqu'à ce groupe de femmes enroulées, ondulantes, que la mer baigne, chatouille & renverfe fur fon fein qui palpite.
Ce font là les deux pages triomphales de Boucher. Elles ont le rayonnement, le flamboiement, la magnificence de ce char du Soleil verfant dans les éMétamorphofes le feu des cryfolithes & des pierreries. Elles font le plus grand effort du peintre, les deux grandes machines de fon œuvre. Elles ont excité l'enthoufiame; elles font demeurées éblouiflantes. Et cependant, je crois que pour la jufte appréciation du talent de Boucher, pour les intérêts de fa gloire , il vaut mieux le juger dans des tableaux moins grands, moins pompeux, moins officiels. Peintre de verve, il ne manifefte jamais plus heureufement fa perfonnalité que dans ces compofitions de dimenfion moins ambitieufe, où fes idées & fa main peuvent courir jufqu'au bout de la toile fans rencontrer la fatigue. Une efquifle broflee vivement en une matinée avec le diable au corps de l'improvifation , une ébauche modelée avec des tons d'aurore, un groupe de corps bleutés, un torfe dont la ligne molle fe débat dans une clarté pâle & vaporeufe, une déefle jetée au ciel d'un lit , voilà la vocation & le vrai triomphe de cette peinture à la touche fluide & coulante, de ce peintre dont les amis comparaient le coloris à des feuilles de rofes nageant dans du lait. Et ne refterait-il de Boucher que cette raviflante Vénus couchée de la collection Marcille, il ferait impoflîble de méconnaître en ce magicien un grand tempérament de peintre, & de
refufer au colorifte cette jufhce que David lui-même lui rendait en difant : « N'eft pas Boucher qui veut. »
Une femme régnait alors en France, dont la protection ne pouvait manquer à Boucher. Cette maîtreffe de roi qui eut l'efprit de faire de fa faveur une efpèce de miniftère des arts <3c des lettres, Mme de Pompadour, trouva fon peintre quand elle rencontra Boucher. Ne femblait-il pas né pour elle? N'était-il pas l'artifte providentiel, & précifément à la taille de fon règne, à la mefure de fes goûts, né, formé ôc grandi pour être fon courtifan, fon poète, fon hiftorien? Sans lui, la figure de la favorite manquerait de je ne fais quel accent & quelle lumière : il éclaire & complète le perfonnage de la femme artifte de la même façon que Bernis lignifie le caractère de la femme d'Etat.
Dès qu'elle commence à marcher du caprice d'une nuit au commandement d'un règne, Mme de Pompadour s'attache Boucher. Elle lui donne des commandes. Elle l'inflalle dans une forte de privilège de décoration des bâtiments & des demeures du Roi. Dès 1746, elle lui faifait peindre l'Eloquence & l'Aftronomie, deftinées au Cabinet des médailles. En 1747, elle mettait fon tableau des Forges de Vulcain dans la chambre même de Louis XV, à Marly, comme pour tenir fon protégé en préfence du Roi. En 17^0, elle le chargeait du tableau devant décorer la chapelle du château de Bellevue; & dans le château, elle lui faifait décorer de chinoiferies le joli boudoir meublé en perfe dorée en or; elle lui donnait à remplir de fes plus vives couleurs & de les plus gaies fantaiùes les tableaux de cette galerie imaginée & deffinée par elle, où de merveilleufes guirlandes de fleurs fouillées par le cifeau de Verbeck encadraient les imaginations du peintre (1). C'était elle qui achetait fes deux grands tableaux : le Lever & le Coucher du Soleil. Lui fallait-il, pour réveiller avec les fens l'amour du Roi, mettre fous les yeux de Louis XV des allufions libertines? elle recourait à Boucher, qui jetait dans une fuite de panneaux une hiftoire qui commençait par l'idylle & finiffait par la priapée. Voulant avoir fon portrait, c'était Boucher qu'elle choififfait avec Latour, pour lailfer d'elle une image qui furvécût à fa fortune & l'empêchât de mourir tout entière. Et Boucher la peignait dans la pofe de parelfe que donne une chaife longue, avec l'air d'attention diftraite d'une femme aimée qui attend l'amour en tournant à demi la tête. Le bras droit de Mme de Pompadour s'accoudait fur un couffin de
(1) Diâionnaire hiftonque delà ville ieVaris, par Hurtaut, Paris, 1779, vol. 1.
pékin peint ; fon bras gauche retenait mollement un livre fur fes genoux. Boucher jetait dans fes cheveux un œil de poudre & des fleurettes ; il la décolletait en carré, évafant un peu à la naiflance delagorge l'échancrure de cette magnifique robe bleue falbalaffée, toute femée de petites rofes, toute ruiflelante de dentelles d'argent ; & au bout de la jupe paraiflaient les deux pieds mutins de la favorite croifant, félon leur habitude, l'une fur l'autre les mules rofes brodées d'argent. Et partout c'étaient des rubans & des nœuds, au cou, à la faignée, au cœur du corfage. La figure fortait d'un appartement de foie jaune & femblait s'avancer, entre deux rideaux à grands plis, du fond d'une glace reflétant dans fa tranfparence, comme dans une vapeur, une bibliothèque furmontée d'une pendule en lyre aux heures gardées par un amour. Sur le parquet, aux pieds de Mme de Pompadour, Boucher avait femé & comme effeuillé les amufements & les goûts de fa protectrice : un porte-crayon monté de fanguine & de crayon noir, un carton de deffins ouvert, un plan de château à demi déroulé, des rouleaux de mufique, une pointe de graveur emmanchée, étaient çà & là entre un king's-charles au repos & deux rofes gifantes. A fa droite, & plus près d'elle, le peintre femblait avoir voulu caraclérifer fa vie plus férieufe, les affaires de la faveur : l'on voyait de ce côté une petite table à écrire de bois de rofe, un flambeau d'argent chantourné, le cachet de la marquife, un bâton de cire, une lettre décachetée, une plume enfoncée dans un encrier & fortant d'un tiroir ouvert, des brochures, des livres, des maroquins aux armes, & encore deux rofes oubliées là par la femme au milieu de tous ces outils de la favorite & du premier miniftre.
Ce portrait eft pour ainfi dire le portrait de luxe & de repréfentation de Mme de Pompadour; la coquetterie y a une ampleur, le chiffonnage, l'enrubannement, les fanfioles y ont une opulence & une fomptuofité royales : c'eft la grande toilette de la faveur en robe de facre.
Boucher ne fut pas feulement le protégé, il fut le familier de Mme de Pompadour. Il avait fes grandes entrées dans la pièce où Guay avait fon touret. La favorite l'honorait de la confidence de fes goûts, de fes projets, de fes rêves. Elle le confultait fur les décorations dont elle avait l'idée. Elle parlait avec lui de ce monde de l'art dont elle avait pris en main le patronage. Elle fe plaifait avec cette imagination du peintre qui donnait un fi joli corps à tout ce qu'elle voulait de riant & d'aimable autour d'elle. Boucher était un curieux avec lequel elle aimait à caufer curiofités, un profeffeur d'eau-forte qui l'initiait au maniement de la pointe & qui menait la main incertaine de la graveufe fur les copies de fes planches : les 'Buveurs de lait, le Tetit montreur de marmottes, le Faifeur de bulles de favon, & fur toute la fuite des pierres gravées de Guay. Il était l'artifte auquel elle donnait les commiffions intimes, auquel elle confiait les travaux de fes appartements, la parure de ce qui l'entourait. Chaque jour elle fe découvrait un nouveau befoin de cet homme prêt à tout, qui était fon deffinateur intime. Voulait -elle des figures pour les ftatues de fon château de Cré-
cy(i), un amour ou un frontifpice pour le graver, un portrait à envoyer à une amie? elle recourait à Boucher, qui auiTitôt jetait des figures de bergères pour modèle au fculpteur, efquiflait des Cupidons volants, ou bien, avec trois coups de paftel, improvifait un médaillon de la marquife dans un cadre de fleurs & d'attributs.
Mme de Pompadour avait donné au Roi une telle habitude du nom & du talent de Boucher, que, même morte, elle le protégea encore; & à la mort de Vanloo, c'était fous les aufpices de la favorite difparue que Boucher était nommé premier peintre du Roi (2).
Que dilait cependant la critique du temps de ce maître fi bien fait à l image de cette fociété dont il femble l'enfant gâté? Comment le xvme fiècle jugeait-il le peintre né de fes entrailles, doté de toutes fes grâces, complice de toutes fes modes, l'artifte envoyé pour lui donner l'immortalité qu'il eût choifie & qu'il méritait?
Les critiques d'alors s'accordaient à admirer fes compofitions toujours riches, abondantes, de grande manière ; fa couleur agréable & fraîche, la mollefTe tendre de fes attitudes, l'arrangement heureux de fes groupes, le pittorefque de fes tableaux champêtres en action, de fes marches. Ils lui reconnailfaient une imagination riante, vive & féconde , des airs de tête toujours gracieux & d'un goût fupérieur, de la variété, des expreflîons toujours fines. Ils s'entendaient prefque unanimement pour trouver qu'il peignait bien l'hiftoire, le payfage, l'architecture, les fruits, les fleurs; qu'il compofait & qu'il deflînait également bien. Ils louaient la facilité de fon pinceau coulant, fon entente parfaite de la lumière dont il favait tirer de beaux effets, fes compofitions éclairées en plein air, fes draperies volantes & faites pour le nu . Et les critiques allaient jufqu'à reconnaître un air célefte aux Vierges de fes Nativités & de fes Saintes Familles : il efl: vrai que ces mêmes critiques lui indiquaient la tête de la petite Coupé de l'Opéra comme un modèle de tête de Vierge (3).
Dans ce concert d'éloges des connahTeurs & des juges autorifés, qui n'étaient que l'écho affaibli de l'enthoufiafme général «5c des idolâtries du public, à peine s'il fe gliffait quelques voix aceufant timidement Boucher de donner trop de finefle aux phyfionomies, de peindre trop cru, de faire trop brillant, d'éparpiller les lumières, de ne pas
(1) Catalogue de différents objets compofant le cabinet de feu M. le marquis de Ménars, 1781.
(2) Lorfqu'on préfenta Boucher au Roi, ce prince, le croyant plus jeune par la chaleur & la vivacité de fes I ouvrages, lui marqua fon étonnement de le trouver plus vieux qu'il ne penfait. « Sire, lui répondit Boucher, l'hon-
neur dont Votre Majeflé m'a comblé va me rajeunir. >> — Galerie françoi/e, par Reftout.
()) Réponfe à un écrit anonyme intitulé : Lettre critique fur les ouvrages de éMejfîeurs de l'tdcademie expo/es auSalon du Louvre, 1759.
aflez les contrafter par des ombres, de tomber dans la pourpre (i), de n'avoir pas aflez de repos, de montrer des femmes plus jolies que belles, plus coquettes que nobles, de faire des draperies trop chargées de plis, trop caflees & ne flattant pas aflez le nu, de manquer enfin d'expreflion.
Mais ces quelques voix étaient étouffées par le murmure & l'acclamation de l'opinion, par l'enthoufiafme qui écrivait : « Le pinceau de Boucher eft un enchanteur qui fufpend toutes les fonctions de l'âme pour ne laifler agir qu'une tendre admiration (2). » Boucher avait cette gloire du fuccès, la popularité. Sa réputation rayonnait de tous côtés <3c commandait partout. L'admiration autour de fon nom & de fon talent était comme une contagion dans l'air. La jeunefle qui partait pour étudier les chefs-d'œuvre de l'Italie, partait avec fes tableaux dans les yeux; & quand elle revenait de Rome, elle revenait, non pas avec les leçons des grands maîtres du pafle, mais avec le fouvenir du maître parifien, avec l'imitation de Boucher au bout de fes pinceaux. On eût dit que l'avenir allait être fon école.
Un feul homme réfifta énergiquement, brutalement, à l'enivrement, à cette efpèce d'enforcellement que le talent du peintre exerçait fur fes contemporains : ce fut Diderot. A tout moment, il fe foulève de toute fa force & de toute fa verve contre le fuccès & la peinture de Boucher; au nom feul de Boucher, tombé fous fa plume, il femble qu'il perde le fang-froid comme au nom d'un ennemi perfonnel. Il lapide le dieu, il barbouille le peintre, il foufflette l'homme. Entendez-le quand il s arrête au Salon devant une de fes toiles admirées, il jette fon jugement, fon mépris, fa colère en mots prefles, furieux, crayonnés de rage : « Des grâces empruntées à la Defchamps... des mines, de l'afféterie... rien que des mouches, du rouge, des pompons... des caillettes, des fatyres libertins, de petits bâtards de Bacchus & de Silène... la dégradation du goût, de la couleur, de la compofnion, du caractère, de l'exprefllon, du deffin. . . l'imagination d'un homme qui pafle fa vie avec les proftituées du plus bas étage...» Voilà tout ce que Diderot voit dans l'œuvre de Boucher, de ce Boucher dont il dira pourtant un jour en s'oubliant : « Perfonne n'entend comme Boucher l'art de la lumière & des ombres. » Mais prenons garde, ce n'efl; pas un juge infaillible que Diderot : il y a bien des boutades dans fon goût. Le génie du merveilleux écrivain, c'efl: la paflîon ; & fa critique même, avec fes élans, fes débordements magnifiques, fes tableaux qui vivent, fes flots d'idées & de couleur, fes improvifations, fes apoflxophes, fon éloquence parlée qui caufe & s'exalte, fa critique n'efl: que paflîon ; l'emportement d'un grand inftincT: la foutient toujours : la mefure d'un fentiment jufte lui fait fouvent défaut. Puis
(1) A cette accufation de donner à fes chairs le reflet d'un rideau rouge, Boucher répondait en s'excufant fur raffaibliflement de fa vue, qui ne lui préfentait plus, difait-il, qu'une couleur terreufe dans les objets où les autres croyaient apercevoir le cinabre &. le vermillon. —
Galerie françoife, par Reflout.
(2) Defcnprion raifonnée des tableaux expcfes au Salon du Louvre, 1789. De l'imprimerie de Claude-François Simon fils.
l'appréciation de Diderot a-t-elle été toujours bien perfonnelle? Les artiftes, les gens du métier qui l'entouraient, & dans le commerce defquels il apprit la technologie de l'art, Cochin, Chardin, Falconnet, n'infpiraient-ils pas fon premier mouvement devant une toile, un marbre, une eftampe, par une converfation, une remarque, une ironie d'atelier? Souvent le critique ne prit- il pas en toute bonne foi la févérité de fes opinions dans une rivalité de confrères ? Mais il n'eft pas befoin d'aller fi loin : il y avait une grande raifon pour que le critique manquât de juftice envers Boucher. Rappelons-nous que fi Diderot a reconnu Chardin, il a inventé Greuze. Diderot était avant tout — au moins il le croyait — un philofophe d'art, l'apôtre de l'art utile & profitable à l'humanité. Il profelfait que la vocation du beau n'était pas feulement d'être le beau, mais encore d'être le bien. Il demandait aux œuvres plaftiques un enfeignement pratique, un apport à la fomme de vérités ou de fenfations morales en circulation dans la fociété. Singulier point de vue pour juger Boucher, & qui devait mener Diderot à reprocher férieufemeut aux amours du peintre d'être inutiles, de n'être propres ni à lire, ni à écrire, ni à tiller du chanvre !
Boucher ne mérite pas plus ces févérités cruelles de Diderot qu'il ne méritait l'enthoufiafme furieux de fon temps, du public, de la fociété, des femmes & des petitsmaîtres. Il n'eft ni un barbouilleur d'éventails, ni « un maître en tous les genres. » Il eft fimplement un peintre original «Se grandement doué, auquel il a manqué une qualité fupérieure, le ligne de race des grands peintres : la diftinélion. Il a une manière & n'a pas de ftyle. C'eft par là qu'il eft fi fort au-deffous de Watteau, avec lequel les gens du monde le nomment & l'accouplent alfez volontiers, comme s'il y avait parité entre Boucher & le maître quia élevé l'efprit à la hauteur d'un ftyle. La vulgarité élégante, voilà la fignature de Boucher. Ce n'eft pas feulement dans l'enfemble de la compofition, c'eft dans le contour de fes lignes, dans les extrémités de fes corps, dans l'accentuation de fes têtes, qu'il manque d'une expreffion, d'un caractère, d'une certaine grâce rare & délicate échappant à la banalité de la pratique. En un mot, alors même que fon imagination efl la plus facile & fa main la plus heureufe, Boucher a dans fon delfin, dans fon modelé, je ne fais quelle rondeur, quelle molleffe d'habitude & de procédé. Pour tout dire & ofer un terme de l'argot des ateliers qui peint un peu durement fon talent : il efl canaille.
Le peintre, chez Boucher, était bien fupérieur au deffinateur. Il y a en lui, répétonsle, une rare organifation de colorifte, & il eft peut-être le plus grand tempérament de peintre de l'école françaife. Mais Boucher né peintre, & qui a fu s'élever, dans le milieu de fa carrière, à ce ton de couleur mâle & vrai, chaud comme un coucher de foleil d'une école d'Italie, Boucher a été égaré & perdu, ainfi que toute fon école, par les tentations & les exigences d'un art induftriel. On a oublié de le remarquer : c'eft la tapifferie qui a fait de Boucher un décorateur. Suivez fes tableaux & fa couleur, vous y trouverez d'année en année la corruption que font les commandes de Beauvais
6c des Gobelins dans cette gamme de tons de la peinture françaifequi s'annonce fi piaffante, aux débuts du Tiède, par ÏOmphale de Lemoine & l Embarquement de Cythère de Watteau. A mefure que Boucher peint pour les ouvriers de Cozette & d'Audran, fa peinture fe charge de tons faux, fa couleur pâlit & papillote en même temps. Obligé de fe plier aux harmonies de la laine & de la foie, de rejeter les valeurs d'ombre, de facrifier à la couleur gaie, de chercher à tous les coins de la compofition le clair, le tendre, le pétillant, Boucher noie fes tons dans le délayage & l'afFadiiTement. Ses verdures s'évaporent dans le bleu, fes arbres dans le gris, fes lointains dans le lilas, fes lumières dans du blanc caillé ; & à la fin, le regiftre de tons du tapifîier remplace fi bien dans les mains de Boucher la palette du peintre, qu'il ne femble plus broiïer qu'en tranfparent des campagnes de paravent, des figures couleur de rofe, des féeries de papier peint.
Les honneurs venaient à Boucher, dont la réputation fe répandait en Europe, & que l'Académie de Saint-Pétersbourg nommait afiocié libre. En 1 76^ , à la mort de Vanloo, la place de premier peintre du Roi lui était donnée (1), & l'Académie, pour lui biffer tout entier l'héritage de Vanloo, lui décernait la place de directeur, qui n'était pas toujours attachée à celle de premier peintre du Roi.
Ce fut une aflez pauvre direction que la direction de Boucher, déjà vieux, foufFrant, & tout occupé de fes tableaux qui lui rapportaient plus de cinquante mille livres par an (2). Le goût, la force, le loifir & l'activité lui manquaient pour exercer cette charge pleine de fatigues, pour ordonner par lui-même tous les ouvrages de peinture & de fculpture, pour diriger perfonnellement l'école & s'acquitter confciencieul'ement de fes devoirs de patronage envers le peuple des artiftes. Il imita fon prédécefièur ; il prit de la place le titre & les avantages, & il laifTa le refte, le travail & le détail, à Cochin qui avait déjà mené l'Académie fous Vanloo. Avec ce directeur infouciant & laiiïant aller les chofes, il arrivait que les 600 livres du modèle de l'Académie n étaient pas payées, que la penfion des jeunes gens de l'école n'était pas mieux foldée, & que fans la foupe de Michel Vanloo, ils n'auraient guère mangé. Un moment, l'Académie, réduite à fon revenu de la vente du livret aux Expofitions, était prête à fermer : elle n'était fauvée que par une contribution d'amateurs venant à fon aide. C efl Diderot
(i) Voici la date des promotions académiques de Boucher : agréé à l'Académie, i 73 1 ; adjoint à profefTeur le a juillet 173$; profefTeur le 2 juillet 1757; adjoint à reéteur le 29 juillet 1 752 ; recleur le 1" août 1761; di-
recteur le 2 5 août 1 765 .
(2) Notice fur François Boucher, par Durozoir. Annales de la Société libre des Beaux-Arts, vol. vi. Année 1841 à 1 842 .
qui fait ce tableau de l'Académie en 1769 (1). Peut-être bien Diderot exagère-t-il les mifères ; il eft difficile d'admettre que Boucher, avec fon caractère de bonté & de générofité, ait pouffe l'incurie jufqu'à ce point où elle devient de l'infenfibilité. Mais le vrai & le certain, c'eft qu'il fut un directeur fans zèle & fans initiative.
Boucher, tout entier au travail, renfermé dans fon atelier, ne le quittait en ces années que pour un court voyage. En 1766, M. Randon de Boiffet, voulant avoir fon goût & fes confeils fur de greffes acquifitions qu'il projetait, l'emmenait en Hollande, dans cette patrie de Rubens fi fort énamourée au XVIIIe fiècle du maître français qu'elle appelait Boucher tunique 'Boucher.
La fin de fa vie s'écoula dans cet atelier où le peintre était fi bien chez lui, & où il retrouvait tout autour de lui ce bouquet de tons enchantés, ces fplendeurs & ces lueurs qu'il femait fur la toile. Il vivait là au milieu de chofes où fa palette prenait des rayons, dans un monde d'objets éblouiffants de feux qui jetaient fur fa peinture le reflet de leur flamme & l'enchantement de leur lumière. A mefure qu'il vieilliffait, il appelait à lui ce foleil magique des pierres précieufes qui réchauffait fes yeux & fon génie ; il entaflait dans fon atelier ces pétrifications d'éclairs, les pierres fines, les quartz & les criftaux de roche, les améthyffes de Thuringe, les criftaux d'étain, de plomb, de fer, les pyrites & les marcaffîtes. L'or natif, les buiffons d'argent vierge en végétation, les cuivres gorge-de-pigeon & queue-de-paon, les morceaux d'azur, les malachites de Sibérie, les jafpes, les poudingues, les cailloux, les agates, les fardoines, les coraux, tout l'écrin de la nature était vidé çà & là furies étagères. Puis, dans ce merveilleux mufée des couleurs céleftes de la terre, venaient les coquilles avec leurs mille nuances délicates, leurs prifmes, leurs reflets changeants, leurs chatoiements d'arc-en-ciel, leur rofe tendre & pâle comme une rofe noyée, leur vert doux comme l'ombre d'une vague, leur blanc carefle d'un rayon de lune : les tuyaux de mer, les buccins, les pourpres, les tonnes, les volutes, les porcelaines, les huîtres, les pétoncles, les cœurs, les moules, végétations de perle, d'émail & de nacre, groupées comme des parures dans les meubles de Boule, dans les cabinets de bois d amarante, ou répandues fur les tables d'albâtre oriental, à côté des torchères de bois fculpté (2).
(1) OEuvre* de Diderot. Salons d'expqfitiun, Paris, Belin, 1 S 1 8.
(3) Voyez Catalogue raifonné des tableaux, deffins, eftampes, bronzes, terres cuites, laques, porcelaines de différentes fortes, montées &. non montées; meubles cu-
rieux, bijoux, minéraux , criflallifations, madrépores, coquilles &. autres curiofités qui compofent le cabinet de feu M. Boucher, premier peintre du Roi. A Paris, chez Mufier. MDCCLXXl. La vente de ce cabinet, eftitné 100,000 écus, produifit 110,919', 19'.
Mais ce n'était pas feulement l'a palette qui l'entourait. A côté de cette gamme idéale des couleurs féeriques, fa fantaifie aufîi était là à portée de fa main. Le pays de caprice, adoré du xvme fiècle, la Chine avait apporté fes porcelaines céladon, fes porcelaines bleu célefte, fes porcelaines truitées, fes porcelaines craquelées, & toutes fes curiofités exquifes & fantafques, depuis la chaufferette à anfe garnie de joncs jufqu'à une arithmétique ; petit pays de chimères où l'imagination de Bouchet fe plaifait, s'amufait, s'oubliait, malgré les reproches des critiques du temps, jetant avec amour fur le papier & fur la toile, fur les deffus des portes, fur les éventails, fur les cartes d'adrefTe des marchands de tableaux, ces coftumes & ces figures baroques repris à Watteau, qui devaient, fous la main du premier peintre de Mme de Pompadour, faire de la Chine une des provinces du Rococo !
Ainfi entouré, dans ce paradis de fes yeux & de les goûts, Boucher vivait heureux. Il femble qu'on le voie affis près de fa boite à couleurs à onze tiroirs, ayant à côté de lui fa pierre à broyer de porphyre, tenant fon appui-main garni d'ivoire, lailfantdans fes diffractions aller fon regard à tous ces petits modèles qui garnilfaient les murs : le petit vaiffeau, la petite galère, le petit canon, le petit carrolTe monté à la Dalène , merveilleux joujoux que fuivaient d'autres joujoux plus confultés par lui : la petite charrue, la petite herfe, la petite brouette, le petit tonneau, le petit bateau de pêcheur, mobilier d'une ferme d'enfants, accelfoires en miniature de la vie ruftique, que vous retrouverez fi bien enjolivés à toutes les pages de fa Paftorale. Et dans cet atelier où chaque jour entrait quelque nouvel objet curieux ou charmant, où les cartons ventrus s'emplhTaient de deffins fans que Boucher les trouvât jamais affez emplis, quelques amis intimes venaient tous les jours, après le dîner, palfer de longues heures. Ils admiraient l'acquifition, l'objet nouveau, la belle tentation à laquelle Boucher n'avait pu refifler ; puis ils fe plaifaient à le regarder peindre ou delfiner, jouiflant de voir les formes naître & fe former fi vite fous le badinage de fes crayons <3c de fes pinceaux, prenant plaifir à ce rare fpeclacle d'une facilité divine, d'une fécondité inépuifable. Ils attendaient, ils enlevaient au palfage les deffins réuffis, les compofirions bien venues, les infpirations d'une verve bénie. De ceux-là, le premier était ce M. de Sireul qui, dans fa paffion pour Boucher, avivée par la mort du peintre, continuant à réunir fes deffins, les premières idées de fes compofitions les plus capitales, devait lailTer cette prodigieufe collection appelée fi juftement par l'expert le portefeuille de zM. "Boucher (1).
Compagnie familière, amitié confidente, cour d'amateurs, cauferie qui, de fon bruit ailé, accompagne le travail, infpiration de tant de chofes rayonnantes, éclats de lumière jouant dans le feu des curiofités naturelles, échos des rêves & des imaginations du peintre partout répétés, rien ne manquait donc à Boucher dans ce lieu où il fe fentait
(1) Catalogue des Tableaux & Deffins précieux qui compofent le cabinet deM. de Sireul, Paris, 1781.
(î près de fa mufe, que l'idée lui vint un jour de s'y repréfenter viftté par Vénus & l'Amour.
Pour retrouver Boucher dansfon atelier, ce portrait nous manque. Mais nous avons le paflel de Lundberg confervé au mufée du Louvre : Boucher eft là jeune, la phyfionomie animée & comme allumée , l'œil brillant, l'air vif, heureux; Lundberg iemble avoir faifi fon vifage dans le feu d'un fouper, au milieu des cauferies qui pétillent & du plaifir qui rit. Nous avons encore le portrait peint par Roflin (i) & gravé par Salvador Carmonapour fa réception à l'Académie, image officielle du peintre qui va être le premier peintre du Roi. Il eft en riche habit de velours ; les plus fines dentelles le chiffonnent en jabot fur fa poitrine & jouent en bouillons autour de fa main armée du porte- crayon. Regardez fa tête, fon gros & grand nez, fes yeux faillants, fes larges paupières plifTées , fa bouche largement taillée en pleine chair, humide comme la bouche de Piron, fes traits forts, fon regard fin : c'eft une aimable figure de vieillard épicurien, une phyfïonomie fympathique qui ne refpire que bonté, gaieté, fenfualité, volupté fpirituelle. Et l'homme, de l'accord de tous les contemporains, ne démentait point fon mafque : cœur fenfible, caractère obligeant <3c défintéreffé, généreux de fes productions jufqu'à la prodigalité , incapable de baffe jaloufie, au deffus des vils appétits du lucre & fe refufant à abufer de fa vogue pour élever le prix de fes tableaux, plein de répugnance pour l'intrigue & laifTant à fon talent & au hafard des circonftances le foin de fa fortune, c'eft ainfi qu'ils vous le peindront. Ecoutez-les encore : pas de peintre plus habile à railler les défauts de fa peinture que lui-même (2), pas d'homme plus indulgent aux autres ; & pour tout vice, le plus aimable des vices fociaux, un trop grand goût pour le plaifir, qu'il garda toute fa vie, en compagnie de Toqué, qui aimait le plaifir prefque autant que lui, & de Monnet, l'entrepreneur de fpeclacles, qui l'aimait bien autant que Toqué ; joyeux convive, amufant conteur, qui apportait à la table égayée de vins, de femmes & de chanfons, l'efprit de l'atelier, un efprit dont le fel ne devint jamais amer dans fa bouche, — voilà Boucher.
Ami de la jeunefTe, aimant à s'en entourer, à s'y retremper, il laiffait à toute heure libre accès dans fon atelier. N'ayant point de ces tâtonnements, de ces incertitudes de main, de ces défaillances qui font qu'un peintre fe cache pour produire, il donnait leçon les portes ouvertes, difant « qu'il ne favait confeiller que le pinceau à la main (3) » ; & deux ou trois touches pofées par lui fur la toile apportée en apprenaient plus au jeune peintre que tout ce qu'il aurait pu lui dire. Aufîï était-il entouré de l'affection de cette jeunefTe qui l'avait vu, tant qu'il lui était refté un peu de fanté, foutenir le bon droit & donner fa voix à la juftice avec toute la chaleur de fon caractère. Elle fe rappelait ce qu'il avait fait pour Vien. Revenu de Rome, Vien, refufé deux fois par
(1) Ce portrait eft au Mufée de VeiTailles.
(2) Le Chinois au Sillon, 17Û9.
(j) Almanach littéraire, 1778.
l'Académie , avait fupporté courageufement le premier refus ; mais accablé par le fécond, il avait déclaré qu'il. renonçait pour toujours à l'honneur d'appartenir à l'Académie. Boucher, voyant fon tableau, fautait au cou du candidat défefpéré, & lui déclarait que fi fes confrères ne le recevaient pas, jamais lui, Boucher, ne remettrait les pieds à l'Académie. En 1767, lorfqu'une intrigue de Pigalle & de Lemoine fait obtenir le premier prix de fculpture à Moitte, au détriment de Milon, auquel l'attribuait le jugement général, dans cette émeute des élèves de l'école fur la place du Louvre, voulant faire faire le tour de la place à Milon fur le dos de Moitte à quatre pattes, les huées s'élèvent contre Cochin, Pigalle & Vien, que les élèves punilTent de leur partialité en les faifant paffer à travers la double haie de leurs dos tournés ; mais , quand Boucher paraît, tous les dos fe retournent, la jeunefle lui fait face, les bras l'étreignent, tous l'embrafTent : il s'efl oppofé de toutes fes forces à l'intrigue, il a foutenu avec Dumont & Vanloo la cauie de Milon, la caufe de tous les élèves (1).
Boucher avait eu de fa femme un fils qu'il eut le fecret chagrin de ne pouvoir élever à la peinture d'hiftoire & à l'héritage de fon nom, & qui fe confina modeftement & fans bruit dans l'architecture & l'ornementation. Il eut aulfi deux filles dont il maria l'aînée à Deshayes. Deshayes mourait à trente-quatre ans, dans la pleine jeunefTe de fon talent, lailfant ce beau tableau de Saint "Benoit mourant, qui promettait prefque un maître à l'école françaife ; & fa femme le fuivait au tombeau quelques années après. Boucher avait donné fa féconde fille à Baudouin. Celui-ci, quoi qu'en aient dit les jugements du temps, répétés de confiance par le notre, était un homme de talent & un peintre de mœurs. Mettez-le, dans ce fiècle, à côté de Crébillon fils, vous lui aurez rendu fa place. Il a la légèreté, l'audace piquante, l'indécence bien apprife, le joli ton, le badinage délicat, la tournure lefte, le ton français des meilleurs morceaux de la £\uit & le éMoment. Il n'eft point un miniaturifte graveleux; il efl: un deffinateur de la galanterie, deffinateur infpiré de toutes les élégances friponnes du temps, toujours fin, toujours fpirituel, qui réalife dans une férié de fcènes à la Collé le Théâtre de fociété du fiècle. Supérieur par le fentiment de la compofition, par le mouvement de l'arrangement, à tous les vignettiftes fes contemporains, il révèle dans fes gouaches de rares qualités de colorifle. Quelle diftance de ces gouaches peinées, forties de la main lourde des Allemands appliqués, les Lawrence, les Freudeberg, à ces libres & pétillantes efquiflfes de Baudouin, réchauffées de terre de Sienne dans les ombres, toutes pim-
(1) OEuvres de Diderot. Salons d'expojîtion, Paris, Bel ii i , 1818.
pantes de vert tendre, de blanc, de bleu, de rofe, éclabouiïees de ces touches que Hall imitera de 11 loin, lavées d'une aquarelle fi brillante qu'elle dépaffe Fragonard & atteint Bonington !
Boucher aimait ce gendre ; il aimait l'homme & fon talent. Baudouin adorait Ton beau-père : & voilà qu'à là fin de la vie de Boucher, de cette vie attriftée par la mort des Tiens, Baudouin partait encore avant lui & mourait tout jeune. C'était en 1769. Boucher, depuis longtemps fouffrant d'un afthme, ne préfentaitplus à fes amis, depuis quelques années, que «l'image d'un fpecTxe. » Cependant il travaillait toujours, s'enfermant dans cet atelier qu'il aimait, s'acharnantau labeur comme l'ouvrier pourfuivant fa journée dans le jour qui tombe. Quand la mort vint, le 30 mai 1770 (1), à cinq heures du matin, il y avait fur fon chevalet un tableau ébauché qu'il avait prié fa femme de donner à fon médecin PoilTonnier (2).
Boucher, qui ne fe vantait pas, difait, c'en1 Desboulmiers qui le rapporte (3), qu'il comptait n'avoir pas compofé moins de dix mille deflîns, croquis ou finis ; n'avoir pas peint moins de mille tableaux, en y comprenant les ébauches & les efquilTes.
(1) Voici l'aéte de décès de Boucher, tel que nous le retrouvons fur les regiftres de la paroiffe de Saint- Germaiu-l'Auxerrois. Remarquons que cette heure de la mort de Boucher, cinq heures du matin, détruit absolument la légende romanefque qui le fait mourir à fon chevalet.
« Paroiffe Saint-Germain-l'Auxerrois.
o May. 1770. Le jeudi trente &. un, S' François Bouclier, premier peintre du Roy, ancien directeur &. refteur en fon académie royale de peinture &. de fculpture, alTbcié libre de l'académie royale de Saint-Péterf-
bourg, âgé d'environ foixante & fept ans, époux de dame Marie Jeanne Buzeau, décédé d'hier a cinq heures du matin au château du Louvre, a été inhumé en cette églife en préfence de S' Jufte Nathan Boucher, architecte, fon fils, de François Jean Baudouin, fon petitfils, &. de Sr Charles Etienne-Gabriel Cuvillier, premier commis des bâtiments du Roy, ami. — Boucher, Cuvillier, Pierre, Vien, Montucla, Vanloo, Chapeau, curé. »
(2) Nécrologe de 1771. Eloge de Boucher.
()) Mercure de France, feptembre 1770.
Les quatre deffins de Boucher que nous donnons dans cette étude, gravés à 1 eau-forte : - — une académie de femme vue de dos, — une femme tenant un éventail, — le Bain de Diane. — la Bouquetière galante, — font partie de notre collection.