LES TROIS VÉHICULES I
de Çâkyamuni. Quant au Véhicule Tantrique, il consiste essentiellement dans la superposition de données bouddhiques, dieux, philosophoumènes ou symboles, à des mythologies et à des pratiques çivaïteset payennes; il repose sur des apocalypses qu'on appelle tantras, livres, d'où Tantrisme.
En somme les bouddhistes ont vu juste et la critique peut admettre cette division tripartite : un Bouddhisme peu dévot et exclusivement monastique, ou Petit Véhicule, qui remonte sans doute jusqu'au fondateur; un Bouddhisme beaucoup plus composite, monastique et séculier, dévot, polythéiste, parfois monothéiste, très mêlé de philosophie pure et de gnose : c'est le Grand Véhicule, très ancien aussi sous quelques-uns de ses aspects, mais dont les documents caractéristiques semblent postérieurs à notre ère ; enfin le Bouddhisme dégradé et dénaturé des Tantras, attesté depuis levii^ siècle chrétien (??). — On peut, disons-nous, s'en tenir à ce cadre, sauf à l'assouplir par de nombreuses subdivisions, sauf à tenir peu de compte de la succession chronologique qu'il implique; et on isole ainsi des formes religieuses ou philosophiques en contraste marqué : le moine du Petit Véhicule, candidat au calme du nirvana adepte d'une « ascèse » {yoga) égoïste et philosophique; l'adorateur du Bouddha Amitâbha, du
souverain du paradis de l'Ouest nommé « Bienheureuse » (Grand Véhicule dévot) ; le candidat à la qualité de Bouddha par la charité et la science (Grand Véhicule mystique) ; le praticien des rites théurgiques et magiques des Tantras, sont presque aussi différents, du moins en apparence, que peuvent l'être un sage pythagoricien, un dévot monothéiste, un adepte du Soufisme, un sorcier néo-zélandais qui se piquerait de métaphysique. Le Bouddhisme serait donc une collection de religions d'ailleurs contemporaines ou successives, très distinctes dans leur fond quand bien même elles cohabiteraient dans le même cerveau. Et, parle fait, il est surtout cela, et on peut comprendre pourquoi et comment il est surtout cela. — Mais il est encore autre chose, car ces multiples et diverses formes du Bouddhisme, non seulement sont réunies par l'emploi des mêmes symboles et de la même nomenclature, mais encore sont liées, en dépit de leurs divergences, par une sorte de progrès historique.
Voici comment, à la lumière des pénétrantes observations de MM. A. Barth et Senart, nous concevrons le problème K
i. « On parle souvent d'une époque où l'Inde aurait été bouddhique. Il serait peut-être plus juste de dire qu'elle a toujours été hindoue et qu'elle professait simplement l'hindouisme sous ses diverses et multiples formes. Ses sectes ne se distinguaient d'une façon bien tranchée que dans leur clergé, dans leurs ordres religieux, et ceux-ci.
UOUDDHISME ET HINDOUISME
Le Bouddhisme, pour parler comme les métaphysiciens, n'existe pas « en soi » et par soi; il n'est pas une doctrine qui se développe more geometrico ou qui grandisse à la manière du grain de sénevé; il n'est, au même titre que les religions brahmanisées,leVisnouisme ou le Çivaïsme, qu'une modalité de l'Hindouisme, de la dévotion et de l'idéologie hindoues ; il en reflète par conséquent, à toutes les époques, l'extrême variété, à la fois ascétique, d'un ascétisme très nuancé, religieux, avec des divinités de types variables et inconsistants, superstitieux à des degrés divers. D'ailleurs, au cours des siècles, il change d'aspect avec l'Hindouisme, et on peut distinguer des époques où le spiritualisme ascétique, la dévotion, la superstition apparaissent au premier plan et dans le Brahmanisme et dans le Bouddhisme.
Mais si l'originalité et l'autonomie du Bouddhisme sont médiocres, il faut se garder de les méconnaître. Çâkyamuni a constitué un
on se les figurerait peut-être assez bien en imaginant les nôtres au moyen âge, sans la papauté et la forte organisation de l'Eglise. De bouddhistes à non bouddhistes il y avait des dévotions particulières et des différences de pratiques. Mais celles-ci étaient si nombreuses et si variées dans l'hindouisme! Quant aux doctrines, il n'y avait aucun conflit. Elles avaient toutes au service de leur théologie les mêmes théories spéculatives à peine variées dans les termes. Pour le monde laïc, il avait le choix dans le panthéon entier... Toutes les barrières étaient donc ouvertes à l'invasion des cultes de Çiva et de Vishnu. » (A. Barth, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Comptes rendus des séances, 1893, p. 165.)
organisme qui s'est montré très résistant, la confrérie des religieux mendiants; son enseignement dogmatique et l'idée qu'on s'est faite de lui, le concept d'un Bouddha, ont déterminé, si on peut ainsi parler, une cristallisationparticulière de l'Hindouisme soit théosophique, soit dévot : en fait, les disciplines bouddhiques (gnoses, ascétismcs, cultes) sont différenciées des disciplines parallèles et presque identiques, faites de la même matière première, du Visnouismeet du Çivaïsme ; ici les brahmanes, avec leur philosophie moniste, leur théorie des incarnations divines, leur mythologie védisante, leur rituel, leur idéal social, ont été les maîtres ; là, au contraire, les religieux bouddhistes, à leur manière athées, nihilistes et rationalistes, et quelque peu philanthropes, d'ailleurs aussi mystiques qu'on peut supposer et, dans beaucoup de cas, influencés directement par les « découvertes » des brahmanes.
Toutes les thèses métaphysiques imaginables seront, à quelque moment, patronnées par quelque secte bouddhique ; mais, sans exception, ces thèses s'accommoderont d'un certain nihilisme et se résumeront dans le mot « vacuité ». L'idée d'un dieu souverain avec la dévotion et tout ce qui s'ensuit, étrangère à l'institut primitif de Çâkyamuni, se fera une grande place : mais, pour un orthodoxe, le dieu, même éternel, ne
sera jamais qu'un homme magnifié, ou, pour parler plus exactement, les orthodoxes n'auront pas des dieux, mais des saints omniscients et omnipotents, des Bouddhas. L'idéal moral sera transformé : à 1' « ataraxie » du Petit Véhicule se substituera la charité du Grand; au lieu d'aspirer au néant ou au quasi-néant, on rêvera d'un bonheur paradisiaque ou d'une existence presque éternelle de charité : mais la notion du nirvana^ repos parfait dans l'inconnaissable, ne sera pas perdue de vue. Tout le surnaturel non bouddhique, - spéculations, déités et rits, — ignoré ou condamné par les anciens, sera peu à peu utilisé et finira par prédominer dans des milieux bouddhisés à demi : mais encore serat-il comme revêtu d'un vernis bouddhique. — Notons d'ailleurs que, dans ce renouvellement, toute spéculation, toute dévotion, toute règle de vie, une fois créée, survit presque indéfiniment : l'archaïque n'est jamais périmé.
Malgré l'étroite dépendance dans laquelle il se trouve à l'égard du milieu non bouddhique, on peut donc considérer le Bouddhisme comme une tradition qui parfois développe des principes qui lui sont propres, qui plus souvent s'enrichit d'accroissements hétérogènes; qui ne s'assimile pas les éléments qu'elle absorbe, sauf exception, mais qui les dénature tous dans quelque mesure, — dans une mesure variable
suivant qu'on tient compte des époques les plus anciennes ou du moyen âge, de la Communauté proprement dite ou des foules qui se groupent autour des moines et de leurs Bouddhas.
La distinction des trois véhicules correspond assez bien aux variétés ou aux étapes de cette tradition. Toutefois, si le Tantrisme se distingue nettement du Bouddhisme proprement dit au triple point de vue de l'idéal pratique, delà métaphysique et de la dévotion, l'opposition est beaucoup moins marquée en ce qui regarde les deux véhicules orthodoxes, le Petit et le Grand.
Si on envisage l'aristocratie du Bouddhisme, ses moines et ses spirituels, la loi du Bouddha estsurtoutun chemin du «î/w««, un «véhicule ». Le Petit Véhicule reste fidèle à l'idéal que le fondateur a préconisé : celui qui sera sauvé, c'est le moine affranchi de tout désir. Dans le Grand Véhicule, la conception esttrès différente : le saint, c'est le futur Bouddha, c'est-à-dire le miséricordieux, laïc ou moine, qui veut faire son salut en faisant celui des autres au cours de millions de renaissances. Le Tantrisme, enfin, enseigne comment on devient Bouddha par la magie et le rit. — Ici la distinction des trois véhicules est très nette.
Il n'en va pas de même pour la métaphysique.
LES TROIS VÉIUGULES 25
L'enseignement théorique de Çâkyamuni, dont l'étude des littératures védiques dévoile les antécédents, s'est perpétué dans la secte jusqu'à nos jours, non sans se renouveler. Agnosticisme, phénoménalismenihilistique, personnalisme à la manière du Sâmkhya : telles sont les doctrines qu'ont professées les diverses sectes du Petit Véhicule, fidèles à l'idéal pratique défini ci-dessus. Les adeptes de la charité du futur Bouddha, les gens du Grand Véhicule, ont soutenu le nihilisme, un nihilisme très catégorique, mais qui, parfois, accuse une tendance marquée à l'idéalisme et au monisme {Vedânta). Certaiijies branches du Grand Véhicule formulent même le dogme de l'immanence, qui constitue la base théosophique de toutes les spéculations des Tantras.
En même temps qu'une règle de vie et une philosophie, le Bouddhisme est aussi une dévotion. Pour le plus ancien monachisme, Çâkyamuni n'est qu'un prédicateur, aujourd'hui disparu ; mais le fondateur de l'Ordre, qui fut un grand saint, un grand pénitent, a été adoré par des dévots visnouisants : sous leur influence, le Petit Véhicule reconnaît dans le Bouddha un être surnaturelle « grand mâle »); et même quelques sectes (« supranaturalistes ») s'approchent par le « docétisme » de la doctrine brahmanique des descentes divines {avatâras). Dans le
Grand Véhicule la mythologie et la piété débordent. D'innombrables Bouddhas peuplent l'immensité de l'espace. Ce sont des dieux vivants, ou plutôt des saints à pouvoir divin, trônant dans leg paradis : ils gardent quelque chose de l'orthodoxie ])rimitive; ils ne sont pas strictement éternels, ils ne sont pas créateurs, ils sont à demi plongés dans le nirvana; d'ailleurs infinimentbonsetpréoccupés du salut du monde. Cette bouddhologie se soude dans les écoles savantes aux systèmes métaphysiques (nihilisme ou monisme) et à une eschatologie spéciale :lesalutestconsidéré comme uneascension, de « terre » en « terre », jusqu'à la dignité sublime de Bouddha; c'est la «carrière des futurs Bouddhas » (et la kramamukti des brahmanes). Tel est le Grand Véhicule, monastique et séculier, dévot, dialectique et mystique.
Dans le Tantrisme se marque l'influence çivaïte etpayenne; dès longtemps les bouddhistes se préoccupent des démons, des goules et des esprits, des dieux hindous en un mot; à l'occasion, ils en font des « protecteurs de la religion » ; un moment arrive où certaines gens adorent sous le nom de Bouddhas, mâles ou femelles, des divinités obscènes et sanguinaires.
Cette sommaire description règle l'ordonnance de nos recherches. En première ligne, l'enseignement de Çâkyamuni où la théorie du