Mahâparinibbâna, iii
DESCENTE DU FUTUR BOUDDHA aScj
plus anciens Discours, avant même de devenir un Bouddha, Çâkya, futur Bouddha, est un être surnaturel, de son vrai nom, un mahàpurusa ou « grand mâle ».
Celui qui devait être notre Bouddha, riche du mérite acquis au cours de nombreuses transmigrations, régnait, depuis plusieurs siècles, dans le ciel sublime des dieux Tusitas, « dieux satisfaits ou sereins » . Quand les temps furent accomplis, il pénétra, pendant son sommeil, dans le sein de Maya, femme du roi des Çakyas. Rien n'indique dans la première tradition, à mon avis du moins, que Maya fût vierge^; mais, dans toute la littérature connue, un seul passage semble parler d'une conception d'ordre naturel, et il a toute l'apparence d'un blasphème^. Le dieu des Tusitas, de son plein gré, après mûre délibération sur la caste, le pays, la famille, la mère et l'époque que son
1. C'est seulement après la conception que Mâyâ renonce au meurtre, au vol, à l'amour défendu, etc. (Dïgha, II, p. 1.2). LeDïgha attribue à tout Bouddha un père et une mère; le Milinda (p. 75) explique comment Çâkyamuni porte les marques, est enveloppé d'une auréole d'une coudée, bien que ses parents soient du type normal : de même le lotus naît de la boue. — Voir Windisch, Buddha's Geburt, p. 142.
2. Version tibétaine de l'Abhiniskramana, cité par Foucaux, Rgyacher-rol-pa, II, p. xxi.
avènement doit illustrer, « descend » sous la forme d'un éléphant à six défenses. — C'est bien, en effet, comme l'observe M. B. Senart,une « descente », avatàra^ plutôt qu'une renaissance ^ — Je ne rappellerai qu'en passant les miracles delà vie utérine ; comment le Bienheureux resplendit adoré par tous les dieux réunis ; comment il naît du flanc droit de Màyâ, sans la blesser; comment celle-ci, ainsi que Latone, tenait en main la branche d'un arbre fleuri. Dans l'histoire d'un autre Bouddha, Dipainkara, c'est-à-dire «celui qui fait la lumière » et, par un heureux calembour, « celui qui fait une île », la nativité a lieu sur une sorte de Délos, une île magique du Gange ; et la ressemblance avec l'hymne homérique prend un tour très piquant.
Cependant, le point capital, le mieux attesté par les sources, le plus concluant, — car les miracles de la conception et de la naissance n'ont rien de très caractéristique et ils ont rencontré des incrédules, « honte de la Gommu-
\. Légende, p. 270. — Je n'ignore pas que la thèse opposée peut être défendue. On considère parfois le futur Bouddha, au moment où il va s'incarner, comme un « être dans l'état intermédiaire » (antarsibhacika), et c'est un problème pourquoi il apparaît à sa mère, en songe, sous la forme d'un éléphant. — Sur la descente sous la forme d'éléphant, voir Rhys Davids, Buddhist Suttas, p. 46; Speyer, Ueber den Bodhlsattva als Elefant mit sechs Hauzàhnen (Z.D. M. G.) et Windisch, Buddka's Geburt, p, 153, 174; Hastings, Encycl. of Religion and Ethics, art. Bodhisattva in Sanskrit Literature^
nauté^ », — c'est la nature merveilleuse du corps du nouveau-né. Ce corps est orné des trentedeux marques principales et des quatre-vingts marques accessoires du mahàpurusa, « grand mâle 2 ».
Qu'est-ce que le « grand mâle » ? Nous possédons des textes, de tendance évéhmériste, où ce nom, — compris dans le sens de « grand homme », — est accordé à tel ou à tel moine remarquable par ses talents^; mais que cette interprétation ne soit artificielle, il ne faut pas en douter, car toute l'antiquité bouddhique atteste qu'un « grand mâle » est celui qui porte les « marques ». — Les astrologues et les liseurs de signes déclarent que le nouveau-né sera un « roi à la roue » {cakravartin)^ un monarque universel; mais le sage Asita, qu'on a surnommé le Siméon bouddhique, ne s'y trompe pas : « Si le prince reste dans la vie laïque, il sera roi à la roue; s'il quitte le monde, et il quittera le monde, il sera un Bouddha*. »
1. Le Lalita, p. 100.18 (=87.10) déclare qu'il y aura des infâmes (çramanamala) pour nier « la pureté de la descente dans la matrice » (garbhsivakrsLntipariçuddhij ; mais la pureté doit s'entendre du
non contact avec l'impureté de la matrice (uccàraprasrai>a...l .
Comparer Digha, II, p. 14.
2. Le terme mahàpurusa ou /?Hrasa est intraduisible. On lit généralement « grand homme » ; j'écarte cette version pour éviter, comme on va voir, une fausse interprétation.
3. Araguttara, II, p. 33 et autres sources citées par E. Hardy, Buddha, p. 95 et suiv.'
4. J'accepte la version traditionnelle ; cependant, je ne pense pas
On a parfois considéré les marques comme des « attributs scolastiques^ », et qu'il y ait de la scolastique dans l'arrangement des trentedeuxprincipalesetdes quatre-vingts secondaires, sans parler des variantes, c'est bien certain : tout, dans l'Inde, est scolastique. Mais elles ne sont pas une invention d'école; elles ne sont inspirées ni « par l'idéal indien de la perfection physique », ni « par des souvenirs directs de quelques particularités propres à la personne historique de Çàkyamuni^ ». Pour rencontrer des traits rebelles à toute interprétation réaliste, il suffit de citer, au hasard, les roues aux mille rayons et à la belle Jante qui décorent les pieds ; la membrane qui unit les doigts et qui a pro-
comme M. E. Senart {Légende, p. 88) que le passage Lalita 121.8 (== 106.6 = Rgya-cher-rol-pa 98.19 qui traduit ca par ni et non par davi) soit altéré : Asita y dit, avec beaucoup de perspicacité, que les marques du nouveau-né ne sont pas des marques de roi à la roue, mais des marques de futur Bouddha (plus exactement de futur Bouddha à sa dernière existence). D'après la bouddhologie du Bodhisattvabhûmi, le poste de Gakravartin est réservé aux futurs Bouddhas vers le commencement de leur carrière, à un moment où leurs « marques » ne sont pas encore parfaites. (Nous reviendrons sur ce point ci-dessous, pp. 279 et 307). La question est de savoir si la théorie des « marques » et des « stades « des futurs Bouddhas était déjà portée à ce point de précision lorsque le Lalita fut rédigé : dans de nombreux endroits (118.12), comme l'observe M. Senart, les signes du roi à la roue et du futur Bouddha sont donnés comme identiques. [Il semble, 121.10, que ce soient les signes secondaires qui éclairent Asita sur la destinée du prince]. Telle était, sans aucun doute, la conception primitive.
1. Gldenberg-Foucher^, p. 324. Ne faisons pas, cependant, dire à l'auteur ce qu'il n'a pas voulu dire! '